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L'épidémie moderne et la culture du malheur

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Description

A La Réunion, la crise du chikungunya souligne la défaillance du savoir médical et nous plonge dans l'univers oublié de l'ignorance. Elle a excédé de beaucoup les limites du champ sanitaire. Lorsque la rumeur de la cité, la culture du malheur et les nouveaux périls du monde les mettent en cause, la médecine et la philosophie ont à se retrouver autour de la rationalité.

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Publié par
Date de parution 01 juillet 2006
Nombre de lectures 87
EAN13 9782336276847
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

HIPPOCRATE ET PLATON
Études de philosophie de la médecine
L’unité originelle de la médecine et de la philosophie, qui a marqué l’aventure intellectuelle de la Grèce, a aussi donné naissance au discours médical de l’Occident. Cette collection accueille des études consacrées à la relation fondatrice entre les deux disciplines dans la pensée antique ainsi qu’à la philosophie de la médecine, de l’âge classique aux Lumières et à l’avènement de la modernité. Elle se consacre au retour insistant de la pensée contemporaine vers les interrogations initiales sur le bon usage du savoir et du savoir-faire médical et sur son entrecroisement avec la quête d’une sagesse. Elle vise enfin à donner un cadre au dialogue sur l’éthique et sur l’épistémologie dans lequel pourraient se retrouver, comme aux premiers temps de la rationalité, médecins et philosophes.
L'épidémie moderne et la culture du malheur

Jean Lombard
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296010918
EAN : 9782296010918
Sommaire
HIPPOCRATE ET PLATON - Études de philosophie de la médecine Page de titre Page de Copyright I - DE LA SANTÉ ET DE LA SAGESSE II - DE L’ÉPIDÉMIE COMME ÉVÈNEMENT III - DES ÉCLIPSES DU SAVOIR IV - DES INCERTITUDES DE L’ART TRIOMPHANT V - DE LA DÉSOLATION ET DE LA COMPASSION VI - DU DISCOURS IMPOSSIBLE COMME TRAITEMENT D’APPOINT VII - DE QUELQUES CONCEPTS À REVISITER BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
I
DE LA SANTÉ ET DE LA SAGESSE
FIGURES DU MANQUE

Le discours médical de l’Occident est né de l’unité de la médecine et de la philosophie, devenues ensuite rivales inséparables, plus proches parentes encore que des sœurs, puisque nées à la fois ensemble et l’une de l’autre. Venues au monde au terme de la longue marche de la quête de la raison en Grèce ancienne, elles ont longtemps avancé côte à côte, sur le même chemin. Le parallèle s’impose de lui-même 1  : Platon est philosophe et en même temps il invente la philosophie, et du même coup le philosophe, Hippocrate est médecin et en même temps il invente la médecine, et par conséquent le médecin 2 . Les premiers développements des deux disciplines auront lieu conjointement, sous la conduite des philosophes et des médecins ensemble. Dans cet état initial des savoirs, les médecins étaient souvent philosophes, tel Hippocrate lui-même, et il n’était pas rare que les philosophes, selon le modèle d’Empédocle, soient également médecins 3 .
Dans les cités grecques, les philosophes vont avoir - ou du moins tenter d’avoir - la haute main sur l’ensemble du discours rationnel : la philosophie se définit dès l’origine comme une double entreprise d’élucidation de la réalité et de détermination rationnelle des conduites individuelles et collectives, ce qui recoupe le vaste champ de la physique, de l’éthique et de la politique. La médecine est dès lors la seule concurrente possible, puisqu’elle a fait également le choix de fonder sur la rationalité à la fois son discours et sa pratique et que le médecin est aussi un maître de vie, d’une manière il est vrai quelque peu différente de celle du philosophe. L’histoire de chacune des deux disciplines va donc être, pour une bonne part, celle de sa relation avec l’autre. La médecine sera pour longtemps au centre du grand débat de la philosophie sur les conditions du savoir, auquel elle s’offre elle-même comme le modèle d’un art 4 alors précieux et unique en son genre, à la fois spécialisé (il a sa place parmi les arts du salut , dira Platon), doté d’un code de déontologie, le Serment d’Hippocrate, encore actuel vingt-cinq siècles plus tard en dépit de l’expansion de la bioéthique, et un art enfin qui se prête mieux que tout autre à l’analyse des relations entre la pratique et le savoir et qui permet de comprendre comment le savoir associé à l’habileté peut contribuer à changer la vie des hommes. La médecine sera même, par moments, le centre de toute la connaissance grecque de l’homme et de la nature. Elle sera pour les philosophes une source presque inépuisable de notions et de références 5 . Et à l’inverse la philosophie lui apportera l’aide de son appareil conceptuel innovant, lui permettant de penser, par exemple, la nature, la causalité, l’erreur, l’observation, l’expérience, la vie heureuse dont la vie saine est une des modalités et naturellement au premier chef les deux notions-clés que sont la santé et la maladie.
La philosophie ressentira d’abord comme un danger le développement d’une médecine qui, en se fondant sur la diversité infinie des cas individuels, serait en mesure de parvenir mieux qu’elle ou avant elle à la connaissance de l’homme. Pendant ce temps, les médecins, eux, se méfient, non sans raison, des empiètements des philosophes. Leur vigilance est grande lorsqu’il s’agit de repérer dans tel ou tel écrit médical une influence philosophique et on peut penser que le titre de « prince de la médecine » qui sera donné à Hippocrate par Pline, à l’époque romaine, lui a été attribué en grande partie pour avoir su créer les conditions d’une séparation nette entre les deux démarches, médicale et philosophique. Père de la médecine, Hippocrate le serait par conséquent à un double titre, comme inventeur de la science médicale et ensuite comme héros de la rupture par laquelle se sont constituées, en se libérant l’une de l’autre, deux formes de rationalité, correspondant à la poursuite des deux grandes fins aussi vitales pour l’homme - et aussi insaisissables - l’une que l’autre, qui sont la santé et la sagesse, les deux aspects sous lesquels se manifeste la plus éminente et la plus constante des facultés humaines, celle que Platon a si bien nommée dans le Ménon « la capacité à se procurer les bonnes choses » 6 .
Cette rupture fondatrice a également eu pour effet de séparer une fois pour toutes la recherche de la santé de celle de la sagesse, attribuant la première au corps médical et faisant de la seconde une sorte de commentaire sans aucune prise sur les affaires touchant au sain et au malsain, autre que l’exercice d’un droit d’inventaire et d’examen critique - fonction à laquelle la philosophie ne s’est d’ailleurs jamais laissée réduire, ni aux époques où la médecine se montrait balbutiante 7 , ou impuissante, ou bien sclérosée à force d’être dogmatique, ni, inversement, à celles où elle s’est affirmée comme un savoir conquérant et une recherche infiniment ambitieuse de moyens de guérir toujours plus performants. Et tout au contraire l’interrogation sur le concept de santé, sur la signification de l’expérience de la maladie - avoir une maladie et être malade, le verbe renvoie à lui seul à une philosophie du pathos - la préparation, aux accents stoïciens, du sage à la victoire inéluctable de la maladie sur la santé, la vigilance à l’égard de la validité éthique et épistémologique de la pensée et de la pratique médicales sont autant de thèmes sur lesquels s’est édifiée une philosophie de la santé : elle ira de Platon et d’Aristote au stoïcisme puis à Montaigne, à l’époque classique, avec Descartes, Locke, Malebranche, à celle des Lumières, avec Rousseau et Kant, à Nietzsche au 19 ème siècle et ensuite, plus près de nous, à Alain, à Canguilhem, Gadamer, Ricoeur, Foucault. Cette dernière étape est marquée par l’interprétation philosophique de l’impact de la modernité sur la santé, sur la maladie, sur la relation au corps et sur les notions de soin et de relation de soin.
Mais il est vrai que, très loin devant la sagesse, objet d’une quête désintéressée et accessoire - on la croit bien à tort réservée à ceux qui n’ont rien de plus utile ou de plus urgent à faire - la santé est la plus emblématique de toutes les prospérités qui peuvent nous échoir, puisque jour après jour elle conditionne l’usage que nous pouvons faire de toutes les autres. On trouve, aux origines de la pensée de la santé en Occident, l’idée en elle-même révélatrice qu’un monde idéal serait un monde où la maladie ne tiendrait aucune place, un monde totalement sain, épargné par toute forme d’altération pathologique, situation identifiée à la possession du bonheur.
Dans le mythe raconté par Hésiode 8 dans Les travaux et les jours , Pandore soulève le couvercle de la célèbre boîte et laisse s’en échapper toutes sortes de souffrances et de maladies. Désormais, l’humanité ne pourra plus jamais se soustraire aux desseins de Zeus. La maladie devient alors le signe définitif de l’imperfection du monde et de la malheureuse condition des hommes. La nature qui donne la santé et qui guérit est aussi la nature qui altère la santé, qui la fait perdre et qui, à travers son contraire, la maladie, conduit sans répit l’humanité à la mort.
Vingt cinq siècles après, la suprématie de la médecine s’est naturellement beaucoup renforcée. De toute évidence le savoir médical moderne est sans commune mesure avec l’ancien, même si l’analyse de l’entreprise médicale elle-même par la philosophie antique demeure étonnamment actuelle. L’importance prise par ce que Foucault a appelé le biopouvoir , les progrès fulgurants de l’exploration du corps et des techniques biomédicales, par exemple, ont considérablement modifié le cours des choses. On pourrait croire qu’à l’heure de la procréation assistée, des mères porteuses, du maintien en vie de patients en état de mort cérébrale, des thérapies géniques et des transplantations d’organes, parler de la santé revient désormais à la science qui a la charge de la protéger et de la rétablir et que devant cette technè triomphante, il ne reste plus à la philosophie qu’à renoncer. On dirait presque qu’il nous suffit, à nous, hommes de la modernité, d’avoir la santé , comme dit une forte expression populaire, ou de la faire rétablir ou même renforcer par les médecins si par malchance, ou bien par le mauvais usage que nous en avons fait, elle venait à nous échapper : nous savons que la médecine en prend soin et que les autorités sanitaires y veillent pour nous, défendant en quelque sorte nos propres intérêts en la matière 9 . La santé n’est plus alors une donnée qui relève entièrement de la nature. En ce sens, l’homme de l’Antiquité, qui avait un certain respect pour l’ordre du monde, concevait mieux que nous la santé et la maladie comme des choses qui ne dépendent pas de nous, selon la formule stoïcienne, c’est-à-dire des évènements qui sont de simples effets de la nature. L’homme moderne vit dans l’assurance trompeuse d’une nature sous contrôle, selon une conception qui est apparue très tôt en médecine : alors que pour Hippocrate, c’est la nature qui est encore le véritable médecin, dès Aristote le médicament reçoit le statut de moyen inventé, de création de la médecine en vue de conduire la nature à se manifester et à intervenir, au lieu de s’en remettre à sa seule bienveillance.
Désormais, le traitement consistera autant que possible à placer, si on peut dire, la nature sous l’autorité du savoir, celui-ci devenant un élément essentiel du pouvoir médical, qui depuis n’a plus cessé de s’accroître et paraît ainsi sans limite ou presque.
Alors, que survienne, dans un vol de moustiques, une maladie qui prend la médecine de court, qui exige d’elle dans l’urgence un savoir qu’elle n’a pas encore établi, que surgisse, avec son cortège de souffrances et de peurs, une épidémie aux contours incertains qui met les médecins dans la situation d’avoir à tout apprendre de l’observation des malades, et nous sommes presque ramenés au temps d’Hippocrate, en ce qui concerne non pas les dispositifs de soin et de recherche, naturellement, mais la nature, on pourrait même dire la substance, de l’action médicale. Les pays de l’Océan Indien, et particulièrement la Réunion, confrontés à l’irruption du chikungunya et à ses multiples conséquences dramatiques, se sont trouvés bien placés, au cours des années 2005 et 2006, pour observer comment, dans de pareilles circonstances, renaissent l’irrationnel, la rumeur, l’obsession du pire, la crainte d’un tsunami viral, l’espoir du miracle, la hantise d’un « chantage des dieux », selon le mot de Jean Giraudoux.
C’est que la maladie nous révèle à nous-mêmes, nous interroge sans cesse - et au prix de notre souffrance - sur la validité de nos pensées, sur le bien-fondé de nos actions et sur la vraie valeur de ce qui a été et de ce qui advient. Plus que jamais, la sagesse apparaît comme ce que voyaient en elle les anciens, et dont atteste l’étymologie : sagesse, ou sapience, selon l’époque, est construit sur sapor , la saveur. La sagesse, c’est de savoir trouver le goût des choses. On comprend que les crises sanitaires , selon l’appellation si révélatrice aujourd’hui en usage, relancent, tout autant que le besoin de médecine, le besoin de philosophie et que font défaut en même temps, dans ce cas, d’un côté la santé, menacée par une maladie insaisissable, et d’un autre côté la sagesse, au double sens le plus ancien du terme, c’est-à-dire à la fois possession d’un savoir et capacité de tenir l’évènement à distance et de trouver en soi la ressource nécessaire pour le penser. C’est la figure de ces manques concomitants et en quelque sorte croisés qui incarne alors la pire menace, celle d’un mal qui court, à l’énigmatique apparence. Le moustique, Aedes albopictus, vecteur de la maladie, sera constamment représenté, dans la presse et dans les documents des grandes campagnes d’information, sous des traits qui non seulement sont de nature à faciliter son identification - avec les élégantes pattes striées, qui donneront en vol une impression grisée - mais qui lui attribuent une sorte de beauté, une capacité de séduction largement ambivalente 10 . De même, les éléments relatifs aux origines de ce moustique, son « urbanisation » souvent commentée, qui traduit une adaptabilité de l’espèce mais qu’un anthropomorphisme naïf peut interpréter comme la marque d’une forme de sociabilité à l’égard de l’homme, les conditions de ses déplacements intercontinentaux, réels et supposés, confèrent à Aedes albopictus , doté de surcroît d’un nom aussi poétique que savant, la stature d’une sorte d’aventurier au destin romanesque : il est ce « voyageur qui circule en pneus », comme le rappelait Le Quotidien de la Réunion 11 . Les pneus usagés ou non encore montés, par exemple, sont, en raison de leur forme, d’excellents réservoirs à eau et donc des gîtes très favorables au cycle biologique du moustique. De manière plus générale, toute stagnation d’eau dans des gîtes naturels ou artificiels - et ceux-ci abondent en zone habitée - remplit cette fonction.
Dès son apparition 12 , la maladie, ce manque de santé, semble entraîner avec elle un manque de sagesse, sous la forme d’une difficulté particulière à penser l’évènement, et qui sera à la mesure de son importance. Cependant, pour le cas du chik 13 , l’appareil conceptuel est disponible, puisqu’il s’agit d’une épidémie et donc d’un type de mal qui s’abat sur l’homme depuis des temps immémoriaux. La grippe, aux épisodes annuels, ou bien les maladies infantiles, par exemple, nous en rendent l’expérience familière et nous en rappellent constamment le modèle. L’histoire des hommes en a été marquée. Les épidémies les plus diverses, souvent classées sous le terme générique de peste ou de pestilence, ont frappé le monde antique. La Bible en mentionne un certain nombre 14 dont la plus longue sans doute est la peste des Philistins. La peste de Syracuse, au IV ème siècle av. J.-C., décrite avec une grande précision par les médecins de l’École de Sicile, dont l’illustre Diodore, la peste antonine du second siècle, qu’affronta Marc-Aurèle alors empereur, la peste de Jérusalem en 542, la « peste noire » du Moyen Âge, les épidémies des Temps Modernes, le choléra au 19 ème siècle et plus près de nous la grippe espagnole en 1919, pour ne retenir que quelques exemples 15 , ont fourni depuis longtemps un cadre à l’analyse du phénomène épidémique et de ses constantes les plus remarquables, sur lesquelles, depuis le début des années 1980, l’expansion du sida a aussi attiré constamment l’attention. Au moment où le chikungunya s’emparait de la Réunion, le monde entier était sous la menace de la « grippe aviaire », dont l’imminence était chaque jour rappelée par une infinité de signes précurseurs que rapportaient les médias, en faisant autant de rappels des dangers courus par la planète entière.
La question est de savoir si, au-delà de ce qui distingue les divers degrés de gravité et les différentes modalités de transmission des maladies épidémiques, la notion générale d’épidémie est encore bien une catégorie qui permet d’en rendre compte et de comprendre l’épisode du chikungunya survenu à la Réunion à partir des premiers mois de l’année 2005. Cet épisode a des caractéristiques fortes. Il s’est produit dans une île dont le niveau sanitaire, quoi qu’on ait pu en dire par la suite dans un accès de pessimisme caractéristique de cette crise, n’est pas jugé d’habitude si préoccupant 16 . Il est survenu brutalement, après quelques mois pendant lesquels on avait souvent pu croire qu’il ne conduirait pas à l’« explosion » qui a été finalement constatée, ce qui a alimenté des polémiques sans fin sur la responsabilité respective des autorités chargées de la santé, de l’hygiène, de la démoustication et autres domaines de compétence ayant un lien avec ces questions 17 .
Certains des symptômes de la maladie ont été en outre assez spectaculaires et propres à frapper l’imagination. Si une forte fièvre est constatée chez la plupart des malades, ainsi que des douleurs musculaires et articulaires et, à un moindre degré, des douleurs de la tête, près d’un quart des personnes atteintes saignent du nez ou des gencives. De nombreux patients montrent leurs articulations gonflées ou déformées. Les atteintes dermatologiques sont quelquefois impressionnantes 18 . Tout cela donne lieu, dans la presse écrite comme à la télévision, à des images-chocs 19 . De leur côté, les commentaires ne sont pas moins alarmants. Une photographie de malade est ainsi publiée en première page sous un titre particulièrement éloquent : «neuf mois de souffrance» 20 . L’apparition des premiers cas de mortalité dus à la maladie donnera ensuite à ces comptes-rendus quotidiens - et à juste titre - une tonalité encore beaucoup plus dramatique. Des décès suspects, qui dans un premier temps laisseront l’opinion tour à tour incrédule et saisie de frayeur, mettront en évidence les risques particuliers que le mal fait courir aux enfants 21 , aux personnes âgées ou à risques 22 , puis aux adultes en pleine santé 23 , c’est-à-dire à tous les âges de la vie et à toutes les conditions de santé initiales. La douleur sera si forte et si partagée qu’on ne remarquera guère que puisque les plus faibles mais aussi les plus vaillants sont touchés et que la maladie peut tuer à tout âge, la question de l’âge et de la fragilité cesse d’être pertinente 24 et doit seulement conduire à penser le drame dans sa dimension globale, c’est-à-dire dans des termes en fin de compte plus inquiétants encore.
C’est ce caractère mortel de la menace qui définit le mieux, comme toujours, la réalité vécue de l’épidémie. Le titre « Il tue » 25 exprime en ce sens la révélation, attendue et redoutée tout à la fois, par laquelle l’épidémie trouve sa pleine signification, soulignée ici par l’usage du pronom il , qui feint de taire l’identité du coupable en le réduisant à un simple sujet grammatical. Mais du caractère mortel de la maladie, il est vrai qu’on ne peut rien dire d’autre. Aucune limite ne peut être révélée et on ne sait guère où situer le risque : quelques cas tragiques mais qui restent isolés, ou une hécatombe à l’échelle des grandes épidémies, l’une et l’autre de ces perspectives laissant les autorités comme le savoir médical tout autant désarmés et la différence ne se faisant en somme que par les conséquences.
Et c’est précisément dans cette ignorance et dans cette crainte, mais surtout dans la disproportion entre ce qu’on sait et ce qu’on redoute, que réside la vraie signification de l’épidémie en tant qu’expérience humaine. Ce critère peut sembler en lui-même assez imprécis. Une grippe banale se répand selon des modalités épidémiques et n’engendre pas pour autant la terreur. Elle apporte cependant, en fonction de données dont on a une bonne connaissance théorique, des risques particuliers dont la réalisation semble toujours relever d’une logique de l’aléa, et c’est justement ce qui la fait craindre. En ce sens, la forme épidémique se définit comme une modalité de développement des maladies qui comporte en elle-même l’idée d’une aggravation à la fois imprévisible et ressentie comme illimitée.
C’est ce qui peut expliquer, sans doute, qu’on tende à présent à assimiler à des épidémies d’autres situations à risque qui peuvent être très meurtrières mais qui ne sont pas des maladies à proprement parler et qui ne comportent en outre aucun mode de contagion. La canicule de 2003 en France en fournit un exemple. Il s’agit des conséquences sanitaires d’une situation météorologique de forte chaleur et de sècheresse prolongées 26 , qui a entraîné des milliers de décès chez les personnes fragiles et donc surtout chez les plus de 75 ans. Les chiffres de la mortalité se sont trouvés subitement aggravés et - peut-être faut-il y voir un point commun avec les épidémies vraies - ils ont été l’objet d’interminables contestations : d’abord 3 000 décès ont été annoncés, puis 5 000, puis 10 000, puis près de 15 000, soit un taux de surmortalité de 55%, qu’on traduit aussitôt en équivalent de deux mois de vie perdus pour l’ensemble de la population française par rapport aux décès sur une année, calcul si insensé qu’il confirme à lui tout seul qu’un manque sanitaire est toujours accompagné ou suivi de près par un manque de sagesse.
Plusieurs autres signes justifient un rapprochement de la canicule et d’une situation épidémique. L’épidémie, au sens strict, est d’abord « l’atteinte simultanée d’un grand nombre d’individus d’un pays ou d’une région par une maladie contagieuse » 27 . Elle est la dissémination plus ou moins brutale d’une maladie transmissible , c’est-à-dire apportée par des sujets malades à des sujets sains, fût-ce de façon indirecte et par un vecteur, tel que le moustique. En ce sens, la canicule paraît relever d’une autre catégorie. Pourtant, elle présente des caractéristiques par lesquelles son rattachement à l’épidémie peut se justifier : l’impact sur la société, l’émotion collective, générée par la douleur, la souffrance et la mort, le sentiment d’une responsabilité indéterminée mais lourde, la mise en cause du lien avec le milieu naturel et humain, la nécessité aussitôt ressentie d’une réplique solidaire 28 , l’interrogation inéluctable sur la signification d’un évènement qui est d’abord insensé 29 . On voit bien pourtant que ces aspects ont en commun de ne pas relever strictement de la technè médicale. Ce sont peut-être les frontières des catégories qui doivent alors être repensées, à mesure que les malheurs qui frappent les hommes changent, ou s’étendent, ou sont rapportés et mis en scène d’une manière qui modifie leur représentation et leur retentissement.
Sans doute est-ce le sens qu’il faut donner à l’irruption de la notion de crise sanitaire, qui tend à s’imposer non en remplaçant celle d’épidémie mais en l’englobant. Le terme sanitaire ainsi utilisé n’a pourtant en lui-même rien qui soit de nature à donner plus de précision à la pensée. De même qu’on fait maintenant un usage immodéré du terme citoyen employé d’une façon qui est presque entièrement explétive (« buffet citoyen », « rendez-vous citoyen »), ce qui a pour principal effet de l’affaiblir, l’adjonction du mot sanitaire contribue, si on en abuse, à obscurcir plutôt qu’à préciser la notion de santé, qui en est pourtant la source et l’ultime référence. Le terme de crise traduit cependant la dimension de globalité et de complexité qui se trouve de manière beaucoup moins explicite dans l’idée épidémie, et c’est sous cet angle qu’il convient de l’aborder à propos du douloureux épisode du chikungunya que les Réunionnais ont eu à affronter.
C’est que les maladies, les épidémies, la santé même, sont des concepts : si elles sont des objets de l’expérience, elles n’en sont pas pour autant entièrement issues. Nous n’avons pas là, devant nous, offertes par avance à notre observation, telle épidémie ou telle maladie qui aurait par elle-même une existence, avec telle ou telle caractéristique définitive. Si on peut tirer un enseignement du chik , c’est à coup sûr celui-là : les catégories ne sont que des modèles explicatifs que nous appliquons à la réalité, même si c’est en fonction d’elle que nous les concevons. Elles sont le résultat de la manière dont nous découpons le monde et non ses éléments constitutifs. Elles n’ont d’existence, en d’autres termes, qu’en tant qu’éléments d’interprétation de la réalité empirique, à l’intérieur d’un système de pensée qui vaut par sa cohérence et sa capacité à rendre compte de ce qui est.
Penser le chikungunya, c’est donc essayer de mener à bien une conceptualisation des évènements pathologiques, pour reprendre la formule de Mirko Grmek 30 , mais c’est surtout, dans un premier temps, rassembler ce qui en fait, au sens de la modernité, un évènement.
II
DE L’ÉPIDÉMIE COMME ÉVÈNEMENT
FIGURES DE LA CRISE

L’épidémie, que l’on désigne ainsi la notion elle-même ou la réalité vécue par les malades et les témoins, est au cœur non seulement de toute l’histoire de la médecine, ce qui n’est pas pour surprendre, mais aussi de la naissance du récit historique et, à travers lui, de l’histoire comme science de l’évènement et de sa signification. De ce point de vue, ce n’est pas seulement à la philosophie que la médecine est attachée dès sa naissance par un lien étroit, mais à l’histoire en tant que reconstruction du passé qui en permette l’« acquisition pour toujours », selon l’objectif que lui a assigné Thucydide, qui invente l’histoire comme Hippocrate la médecine. Alors que les épidémies sont une partie essentielle de la médecine antique et que tout ce qui les concerne occupe une place considérable dans les écrits hippocratiques 31 , le récit de la peste d’Athènes (430 et 429 av. J.-C.) devient, dans La Guerre du Péloponnèse, le modèle même de l’évènement qui s’offre à l’analyse de l’historien. Davantage encore que les batailles, sièges de ville et autres faits guerriers, l’épidémie est l’évènement par excellence, par opposition à l’histoire politique, dont le cours relève d’une chronologie plus linéaire.
Le récit de la peste d’Athènes est en même temps chez Thucydide un énoncé de méthode qui n’a rien perdu de sa validité, tant il est vrai que les concepts par lesquels on a pu penser le monde résistent à l’actualité et même tirent dans bien des cas leur force, au regard de la permanente nouveauté dont l’histoire est faite, de ce que précisément ils ont d’inactuel.
C’est pourtant en clinicien, tout autant qu’en historien, que Thucydide aborde l’épidémie de peste, dont mourra Périclès après avoir perdu - puis retrouvé un temps - sa charge de stratège dans un procès sur fond de menace sanitaire tel qu’on l’imaginerait bien de nos jours. Comme pour obtenir un diagnostic médical, il faut laisser parler les symptômes 32  : l’épidémie est un ensemble complexe, qui a ses propres règles et sa propre évolution, bien distinctes de celles de la maladie dont elle est la diffusion. Elle tend à se comporter comme un être autonome et à constituer une réalité globale qui dépasse la somme de ses composantes. Le modèle élaboré par Thucydide, qui demeure applicable, comme tout modèle qui se veut réellement historique 33 , à toute épidémie à venir, a pour caractéristique majeure de tenir compte de cette globalité.
La maladie fait son apparition de manière brutale au commencement de l’été 430, en provenance d’Éthiopie, suppose-t-on (toute épidémie, on l’a observé depuis, paraît toujours arriver de l’extérieur et n’a ainsi jamais de lieu de naissance absolu). La peste « s’abat soudainement sur les Athéniens, frappant d’abord les habitants du Pirée ». Suit une description de l’itinéraire de l’épidémie, assortie d’une déclaration de l’auteur, qui dit laisser le soin aux médecins de « proposer une explication valable sur les origines du mal et sur les causes susceptibles de provoquer de telles perturbations dans l’organisme » : lui-même se contentera de décrire ce dont il a été le témoin.
Or ses observations vont porter non seulement sur les symptômes, du reste impressionnants, de la maladie qui touche les habitants par milliers, mais sur toute une série d’aspects indirects qui constituent le véritable tableau de la crise que traverse la cité. D’un côté, la maladie frappe très vite « sans cause apparente des gens jusque là en pleine santé et qui ressentent brusquement à la tête une chaleur brûlante 34 accompagnée de rougeurs et d’inflammation des yeux » et en vient à bout en sept ou neuf jours. D’un autre côté, les véritables dégâts de l’épidémie vont bien au-delà de l’importante mortalité qui est constatée. Beaucoup de ceux qui ne mouraient pas perdaient les extrémités des membres, ou devenaient aveugles, ou amnésiques. À tous, le mal « infligea (...) une épreuve dépassant les forces humaines » 35 . La médecine est en difficulté, car aucun des traitements essayés ne se montre efficace : «ce qui faisait du bien aux uns aggravait l’état des autres » 36 . En fait, «les médecins, soignant pour la première fois une maladie qu’ils ne connaissaient pas, étaient impuissants » 37 . C’est une « détresse morale » qui en résulte pour tous, malades ou bien-portants qui se sentent sous la menace : refusant peu à peu de se rendre les uns chez les autres en raison de la contagion qu’ils voient quotidiennement à l’oeuvre, ils finissent par « périr abandonnés de tous ». Signe ultime du mal qui dissout la cité elle-même, les rites funéraires ne sont même plus assurés. Les secours aux malades relèvent, faute du concours des proches effrayés par une possible contagion, de l’initiative charitable.
Dans le même temps, des difficultés économiques et sociales importantes apparaissent. Les « réfugiés » sont de plus en plus entassés et mal logés et « les gens, dépassés par l’ampleur du fléau, en viennent à ne plus se soucier des lois divines ou humaines ». Les vols et les désordres se multiplient, le sentiment de la précarité de la vie entraîne une sorte de désir de «jouir de l’existence » générateur de délits dont on sent qu’on n’aurait de toute façon pas « le temps de vivre assez longtemps pour subir le châtiment » 38 . Préjugés, croyances, interprétations erratiques et attitudes irrationnelles se multiplient, encouragés par le désarroi. On trouve l’origine du mal dans des prédictions anciennes, on cherche des signes, on interprète les réponses de la Pythie, on accuse l’ennemi venu du Péloponnèse, qui n’a pas subi l’épidémie chez lui et dont l’arrivée coïncide avec l’apparition des premiers cas. On rapproche l’épidémie de la guerre qui est en cours, remarquant que les épreuves s’accumulent pour les Athéniens. On met en cause les politiques et, par une sorte de retournement d’opinion, on s’en prend à Périclès 39 . Les effets économiques conjugués de l’épidémie et de la guerre sont dénoncés. La puissance militaire est également amoindrie par la maladie et par la mort, qui déciment les rangs de l’armée et de la flotte. Une sorte de mécontentement général s’empare de la cité : « les pauvres ont perdu leurs médiocres ressources », les riches ce qui faisait leur richesse, « leurs beaux domaines et leurs installations coûteuses » 40 ,
Certes, à l’intérieur de ce tableau les différents facteurs peuvent connaître des variations de proportion, d’intensité, de forme, de corrélation, voire d’ordre d’apparition. Leurs conséquences ne sont que partiellement prévisibles, divers éléments peuvent s’y ajouter, comme plus de vingt siècles d’épidémies l’ont vérifié. Cependant, la réalité historique d’une atteinte ample et brusque, à la fois sanitaire, sociale, politique, économique, mettant en cause le savoir médical constitué (et avec lui, comme toujours, la rationalité tout entière 41 ), entraînant un ébranlement des assises matérielles et morales du groupe humain touché, laissant une trace durable dans les esprits et entrant ensuite dans la légende dont est faite, en partie, l’identité collective, tout cela est déjà donné dans le texte admirable de Thucydide, comme un apport sur lequel il n’y aura plus à revenir.
Ce qui confirme que l’épidémie de chikungunya a été, malgré de substantielles différences, pleinement conforme à ce schéma, c’est qu’elle a marqué le cours du temps de l’empreinte ineffaçable qui fait la réalité des évènements. Elle a eu un avant et elle aura un après , non pas comme de simples moments successifs dans le cours ordinaire des choses, mais comme des instants critiques - pour reprendre les termes de la médecine ancienne - par lesquels, sous nos yeux, le temps emporte le passé, soudain saisi comme tel, et confère à l’avenir une dimension nouvelle et inattendue. Une telle épidémie n’est pas un moment neutre dans le cours de la vie d’un groupe humain. Elle est à la fois, dans des proportions variables, un effet et une cause, et c’est ce qui fait sa spécificité par rapport à toute autre forme de maladie qui se répand. Elle s’inscrit dans la mémoire, elle n’est plus détachable du moment de l’histoire auquel elle appartient. Au contraire elle le définit, elle le délimite et elle lui confère un sens qu’il n’aurait pas eu sans elle, et on sait bien qu’elle-même, si elle était advenue à un autre instant du temps, n’aurait pas été ce qu’elle a finalement été.

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