La haine du vouloir vivre
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Description

Que la vie soit complètement entrée dans le champ du pouvoir signifie que la vie est désormais devenue le mode authentique de domination. Ce régime d'assujettissement, décrit comme une mobilisation totale de la vie pour l'évident, est celui dans lequel nous habitons. Espace frontière et supermarché, les deux à la fois. Si la vie est le joug de l'être humain, elle est également son champ de bataille. Comment arracher le vouloir vivre à la vie ? L'auteur pense que seule la haine peut le faire. La haine du vouloir vivre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296691322
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La haine du vouloir vivre

Aimer et penser
© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmaltan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10895-0
EAN : 9782296108950

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Santiago López Petit


La haine du vouloir vivre

Aimer et penser


Traduction d’Erik Bordeleau révisée par l’auteur


L’Harmattan
Ouvrages de Santiago López Petit

Crítica de la Izquierda Autoritaria en Catalunya 1967-1974. Editorial Ruedo Ibérico, Paris, 1975. En collaboration avec José Antonio Diaz.
Entre el Ser y el Poder. Una apuesta por el querer vivir. Ed. Siglo XXI, Madrid, 1994
Horror Vacui. La travesía de la Noche del Siglo. Ed. Siglo XXI, Madrid, 1996
El Estado-guerra. Ed. Hiru, Hondarribia, 2003
El infinito y la nada. El querer vivir como desafio. Ed. Bellaterra, Barcelona, 2003
Lo Stato guerra. Terrorismo internazionale e fascismo postmoderno. Le Nubi, Roma, 2003
Amar y pensar. El odio del querer vivir. Ed. Bellateira, Barcelona, 2005
A mare e pensare. L’odio del voler vivere. Le Nubi, Roma, 2007
La movilización global. Breve tratado para atacar la realidad. Traficantes de sueños. Madrid 2009
Prologue
Avec ce livre se termine la trilogie que j’ai écrite sur le vouloir vivre. Elle commença avec la publication de Entre el ser y el poder. Una apuesta por el querer vivir, suivi de El inifinito y la nada. El quere vivir como desafio, et finalement ce livre, qui est le dernier. Horror vacui. La travesìa de la Noche del Siglo reste donc un livre pont, comme l’essai qui rapproche brutalement le vouloir vivre du nihilisme. Du vouloir vivre comme pari à la haine du vouloir vivre. Il s’agit de différentes étapes, mais je crois que dans cette dernière toutes les autres sont recueillies. Ou dit autrement : toutes les analyses convergent vers le livre Aimer et penser. Le vouloir vivre comme différence entre être et pouvoir, le vouloir vivre comme contraction de l’ambivalence, et finalement, le vouloir vivre arraché à la vie elle-même par la haine.

Une seule idée : le vouloir vivre. Un seul objectif : expulser la peur du vouloir vivre, pour le constituer (collectivement) en défi. Pour réaliser ce projet, qui n’est pas un projet, dans la mesure où le projet incorpore le temps sans décision et que le défi, en revanche, nie le temps et affirme la décision, il a fallu entamer une réflexion qui s’est étendue à plusieurs domaines. Évidemment, la philosophie se trouve au centre, étroitement liée à la politique. Parce qu’il faut le dire clairement : étudier le vouloir vivre n’a pas été pour moi un problème intellectuel. Si j’ai pensé le vouloir vivre aussi loin que je l’ai pu, ce fut par nécessité, poussé par la vie même. La dimension politique est ainsi incontournable. Premièrement, parce que l’antécédent du vouloir vivre était l’autonomie ouvrière ; deuxièmement, parce qu’avant toute chose ce non-projet d’investigation était directement politique.

Aimer et penser devait être un supplément à El infinito y la nada , puisque je cherchais à aborder quelques points que je n’avais pas eu l’occasion de traiter à cette occasion. Cependant, de supplément il est peu à peu devenu un livre qui subvertit et convertit tous les autres livres en échec. Le nominalisme de la vie défendu antérieurement entre en crise. La vie retourne et complique le statut du vouloir vivre. Tout se complique. Le sens de la vie, qui avait été déplacé vers le défi du vouloir vivre, se montre de nouveau. La phrase « La vie se venge avec la vie d’être vécue » est dorénavant le fil rouge qui parcourt ouvertement le livre. La radicalisation de l’analyse du vouloir vivre la rend même plus politique. Nous disions que tout se complique, et vraiment, il en est ainsi. Mais en réalité, et malgré ce qu’il peut paraître, il se produit une simplification totale. Non seulement disparaissent les citations, mais la vérité du vouloir vivre se dit avec des mots absolument simples : aimer, penser et résister. C’est ce que j’appelle une vie politique, plus exactement avoir une vie politique. Être arrivé à une telle simplicité engendre en moi une certaine honte. C’est comme si je me sentais nu devant le regard de tous. À partir de cette sincérité que j’espère partager, j’oserais affirmer que, d’une certaine manière, je n’ai désormais plus rien d’autre à dire.

Parce qu’on ne doit pas perdre trop de temps à parler du fait qu’il faille aimer, penser et résister. Une vie politique, il faut la faire et basta. Mais surtout, il ne faudrait pas nous induire en erreur. Une vie politique n’a rien à voir il n’est nul besoin de le rappeler avec la participation au système des partis, bien que ce ne soit pas non plus une question d’intensité. Une vie politique ne flotte pas dans les airs. Elle est enracinée dans ce qu’il y a de plus intime en chacun de nous, dans ce lieu secret dans lequel nous décidons d’être qui nous sommes. Évidemment, ce lieu n’est pas celui d’une identité fixe, sinon celui dans lequel se décide ce qui réellement nous constitue. Quand les vies sont secouées, par un attentat comme celui du Il mars à Madrid par exemple, ce lieu nous apparaît comme une intériorité commune. Pourquoi aller travailler ? Quel sens a la vie ? Alors, durant quelques instants, ces questions sont celles qui véritablement nous interpellent. Une vie politique se trouve connectée en permanence avec cette intériorité commune. Tout semble indiquer que de nos jours, la politisation ne passe pas tant par la conscience de la place que nous occupons dans la structure d’exploitation que par le fait que notre propre vie soit ébranlée [estremecida]. En ce sens, aimer et penser peuvent aussi être ce vent qui nous secoue. Mais bon, si aimer et penser constituent la voie pour que ce qu’il y a d’insoumis en nous éclate, la haine à la vie est paradoxalement la flamme qui allume le feu.
Une approche inquiétante
Aimer et penser. Rapprocher l’aimer du penser : aimer le penser ? Rapprocher le penser de l’aimer : penser l’aimer ? Les deux rives d’un fleuve qui coule impassiblement vers la mer. Le penser ne peut pas parler de l’amour sans en même temps renoncer à ce qu’il est lui-même. Parce que penser c’est penser : l’amour ne se pense pas. L’amour ne peut aimer la pensée sans en même temps se perdre soi-même. Parce que aimer c’est aimer : le penser ne s’aime pas. Aimer et penser : deux mondes qui ne se mélangent pas. Et, pourtant, je peux tendre un pont entre eux deux : « Je pense à l’amour », et « J’aime la pensée ». Je peux les rapprocher, certes, mais au même instant chacun se trouve dénaturalisé. Et pourtant, n’importe qui sait ce que signifie penser et aimer. Plus encore, devant une telle question, la réponse ne peut être plus simple : c’est ce que, dans chaque cas, je fais.

Le penser meurt devant la porte de l’amour, dans la mesure où aimer la pensée c’est déjà moins que penser. De son côté, l’amour non plus ne peut passer la porte de la pensée sans être éclaboussé. Aimer et penser semblent se trouver face à face comme les deux marges qui limitent la vie qui passe. Mais la vie n’est pas le fleuve qui glisse dans le resserrement de « l’entre » qui sépare l’aimer et le penser. Les marges sont toujours inondées. En vérité, il n’y a ni rive ni fleuve. Seulement une même fatalité qui nous emporte. Vivre. Penser c’est vivre. Aimer c’est vivre. Aimer et penser se confondent dans la fatalité d’un crime. Si la consommation du crime pouvait éviter ses conséquences ! Un moment avant d’avoir commencé à aimer ou penser, il était autre. Et autre était aussi son destin. Maintenant il est déjà tard. Celui qui aime ne sera jamais heureux. Celui qui pense non plus. Pourquoi sa main brandit-elle le couteau avec lequel elle déchirait l’air ?

Non, certainement, nous ne serons pas heureux. Bien qu’il existe une étrange joie de vivre. Il est inutile de t’ouvrir la poitrine pour en extraire ton coeur. Ou que tu te fasses un trou dans la tête pour te vider le cerveau. Tu mourras désespéré. Et en plus, tu te sentiras complètement ridicule. Aimer et penser ne constituent nullement un havre de paix. Les deux verbes fuient le présent pour se situer entre ce qui fut et ce qui sera. Aime celui qui parvient à inscrire l’amour dans le présent, bien que ce soit comme un papillon que le collectionneur épingle avec une aiguille et qui meurt peu à peu. Pense celui qui s’efforce de penser et qui, dans une mer traversée par d’immenses vagues noires, se maintient à flots. Si je dis « je pense », si je dis « j’aime », immédiatement un abîme s’ouvre à mes pieds. Comme il est difficile de contempler l’amour face à face ! Combien de travail est nécessaire pour ficeler une pensée ! Ne juge jamais celui qui aime ou qui pense. C’est de la lâcheté. C’est trahir ce que tu aimes le plus, c’est-à-dire, toi-même. Tu le sais bien. Il t’a fallu parcourir un grand bout de chemin pour que cette audace ne te soit pas étrangère. Les échecs de la pensée t’ont rapproché de ce qu’est penser. Comme les amours qui t’ont traversé parlaient d’amour. Il faut se dévêtir de ses sécurités, il faut se déprendre de son orgueil. Jusqu’à oser faire du ridicule un compagnon de voyage. Le ridicule de la présomption et de l’insignifiance. Alors il sera clair que ce livre sera écrit contre toi.


Le Pouvoir n’existe pas.
Seules existent les relations de pouvoir.

La Liberté n’existe pas.
Seuls existent les processus de libération

La Vie n’existe pas.
Seul existe le vouloir vivre.

L’Amour n’existe pas.
Seul existe…

La Pensée n’existe pas.
Seul existe…
Le vouloir vivre et la vie
Le vouloir vivre
Sale est la réalité. Cette réalité que nous mouvons chaque jour quand nous nous levons le matin. Elle défait le nœud des rêves. Elle déploie un sourire. Dépouille de la nuit. La réalité respire la vie pas même encore fanée.

Parce que la réalité s’est faite une avec le capitalisme. En vivant nous reproduisons inlassablement le ciel bleu qui, imperturbable, nous contemple. En vivant nous reproduisons les prisons du possible. En vivant nous nous enfonçons dans le bonheur. Si je mets la tête dans le four de la cuisine et que je laisse le gaz ouvert il ne se passera rien. La vie continuera. Effectivement, la vie est une mobilisation totale dont le résultat est cette réalité évidente. Pierre par pierre. Ainsi s’érige la tour de douleur dans laquelle nous habitons. La vie – je veux dire la vie même, pas une forme de vie – s’est convertie en l’authentique mode de domination et de subjectivation. Des promesses de futur sillonnent l’air de plomb. Une pluie de fer menace.

Il n’y a pas de dehors. La mobilisation qui nous emporte s’appelle amour. « Te rappelles-tu de ta première lettre d’amour ? Et du moment où tu l’as reçue ? Cette lettre que toujours tu as gardée dans un coin de l’armoire. Ou celle que tu as voulu écrire sans jamais avoir su le faire. Ou que tu as écrite mais sans jamais oser l’envoyer. Mieux encore, la lettre d’amour que tu as toujours espéré recevoir et que probablement tu as renoncé à attendre. Le País Semanal propose à ses lecteurs de commencer l’an 2002 avec amour, en envoyant par courrier ta meilleure lettre d’amour, d’aujourd’hui ou d’antan. La lettre jamais écrite, la lettre d’amour désespérée et aussi la sereine. « Parmi toutes les lettres reçues, ne dépassant pas 20 lignes, nous publierons les plus originales dans notre numéro du Il février, le plus proche du 14 février, jour de la St-Valentin. »

Il n’y a pas de dehors. La mobilisation qui nous emporte s’appelle pensée. « Où se fabrique la pensée ? Dans la ville de la connaissance le concept de travail est lié aux idées, aux nouvelles technologies et aux possibilités d’accéder et de participer aux réseaux d’informations. Cela requiert des conditions déterminées de concentration des activités et des infrastructures. La société de la connaissance est éminemment urbaine, parce que les villes sont essentiellement des espaces d’échange et d’interaction, et donc, des lieux idéaux pour que les personnes communiquent entre elles et transforment leurs inquiétudes et leur curiosité en idées. » (Supplément thématique spécial « La société de la connaissance », La Vanguardia, 22-11-2002.)

Il n’y a pas de dehors. « Les fourmis vivent en colonies qui possèdent une ou plusieurs reines et plusieurs ouvrières. La reine demeure généralement au fond du nid, bien protégée. La majorité des fourmis des fourmilières sont des ouvrières. Les mâles ont généralement une petite tête, de grands yeux et un grand thorax. Après avoir volé (et s’être accouplé) ils ne vivent pas très longtemps. Certaines espèces ont des larves qui tissent de la soie. Les fourmis ouvrières s’occupent d’elles, les nourrissent et les lavent. Les fourmis peuvent communiquer entre elles la distance à laquelle se trouve la nourriture. Ou un signal d’alarme. » (Tiré d’un texte de biologie sur les fourmis trouvé sur Internet).

Il n’y a pas de dehors : amour, pensée… vie.

Il pleut de l’espoir en gouttes qui ne mouillent pas la peau. L’eau coule et va se cacher. Le froid a fait rétrécir les souvenirs. On ne sort pas de l’amour dont nous avons besoin. On ne sort pas de la pensée dont nous avons besoin. On ne sort pas de la vie qui n’a pas besoin de nous.

Qu’est-ce que ce pays ? Pourquoi la terre est entrouverte ? Je vois sans voir, j’écoute sans entendre. De quel côté du monde m’a conduit vouloir vivre ?

Jamais a-t-on autant parlé de la vie que de nos jours. Les guerres humanitaires sont faites pour la sauver. La bioéthique prétend la légiférer. Les livres de croissance personnelle se chargent de la guider. Mais nous savons très bien pour notre part que la vie n’existe pas. Ne dis pas de niaiseries. Ce que tu affirmes est absurde. Nous savons tous que la vie existe et qu’elle est. C’est vrai. Croire en la vie est la condition nécessaire pour que le pouvoir puisse nous dominer. Toutes nos peurs reposent dans cette croyance. Je marche parmi les ruines lumineuses des vitrines. Quelques enfants jouent dans un parc pendant que leurs parents demeurent aux aguets, comme s’ils craignaient quelque chose. Les voitures sont des étoiles qui dessinent un firmament. Peu à peu j’ai laissé derrière tous ceux qui me suivaient. J’ai décidé de ne pas manger le pain que j’ai apporté avec moi tant que je ne me sentirai sur le point de m’évanouir. Alors, quand finalement je le mettrai entre mes dents, le pain aura pour moi une saveur unique. Le pain est ce que je cherche et espère. Seul ce qui est attendu sauve. Mais il n’y a pas de pain. Seul existe la faim. Cette faim qui me consume… Faim de la faim.

Faim de la faim. Soif de la soif. Vouloir vivre.

Si je pense à fond en ma vie en coupant toute voie d’hypostatisation vers la vie, je me met devant le vouloir vivre qui est mon vouloir vivre. Et, alors, l’angoisse [zozobra] s’empare de moi. Angoisse [zozobra] veut dire que le feu me pousse vers la neige et la neige vers le feu. Que le néant et l’infini me traversent. Parce que je ne suis rien. Parce que je peux infiniment. Je suis une contraction de l’ambivalence. Je suis un vouloir vivre.

L’ambivalence que je peux penser mais que je ne peux pas connaître. Qui ne se sépare pas de moi parce que je la porte tant en moi. Déploiera-t-elle un jour sa géométrie de douleur ? Dans chacun de mes gestes je sens un infini qui m’emporte. Comme le néant qui m’entoure et m’éloigne. L’infini du néant et le néant de l’infini. L’ambivalence s’étend et aveugle mes sens. L’ambivalence tait et méprise pendant qu’elle tisse un drap blanc taché de sang. Le Même. La demande de l’infini est le propre infini. La nihilisation de l’existant est le propre néant. Le Même : l’infini et le néant. Tout se perd et rien ne se perd dans le combat qui n’a pas lieu. Par-delà chaque visage on n’entend qu’un unique battement.

Pourquoi devrais-je m’expliquer avec toi ? Rappelle-toi. L’ambivalence est un joli mensonge.

Ne succombe pas à la tentation de vouloir mélanger l’infini et le néant. Ils s’entremêlent mais ils durent. La rose et l’épine, l’eau et la glace, le bruit et le silence, l’aube et le crépuscule... L’épine plantée dans le cœur de la rose la fait saigner. La glace est l’entaille ouverte de l’eau. Le silence habite le centre sombre du bruit. Le crépuscule doute s’il doit déjà enflammer Je monde. Je prends un escalier infini qui monte dans l’abîme du néant. Tout tu me le donnes. Tu disperses les cristaux de mon souffle fatigué.

Si loin, si proche. J’éclate en larmes ardentes.

Tout vivre en relation à l’infini laisse le néant dans le vide de mes mains. Ouvrir ma vie au néant qui me traverse place l’infini dans mon giron. La tempête de l’ambivalence agite le corps de qui se sait condamné à mourir. La main tente d’agripper le fil de l’unité. La blessure s’ouvre encore davantage. Il n’y a pas non plus de réponse au cri désespéré du vouloir vivre. Il n’y a pas de pont entre deux abîmes. Mais j’existe : vouloir vivre.

Je vis, empoignant jour après jour le joug de mon propre deuil.

La vie est un mot. Le vouloir vivre est un cri.

Nous ne cesserons jamais d’explorer le vouloir vivre et quand nous arrivons à la fin nous retournerons au commencement : devant le vouloir vivre qui est mon vouloir vivre. La plénitude est en moi. Mais mon vouloir vivre est aussi le vouloir vivre auquel je participe. Le chemin de l’intériorisation doit me tirer hors de moi. « Être moi-même » est une fausse finalité.

L’ombre du vouloir vivre est l’être. L’ombre que le vouloir vivre doit éloigner pour pouvoir se déployer et ainsi pouvoir avancer. Il faut se déprendre de l’être qui nous accompagne pour commencer à vivre. On nous a obligé à être. La décision en faveur de l’être est un piège dans la traversée qui nous emporte. Nous devons entreprendre un double travail : être ce que nous ne sommes pas pour vivre ce que nous sommes.

L’objectif est clair : je dois me vivre comme vouloir vivre. Contre l’être et la nostalgie de l’être et la fatigue de l’être et… L’unique peur que je peux me permettre est la peur de la peur de l’être. Ne donne pas de nom aux choses. Fuis. Seule la lâcheté te retient auprès d’elle. Tout alibi est le début d’un renoncement.

Vouloir vivre n’a pas à se sentir. Tu es un vouloir vivre. Tu te trouves dans le vouloir vivre parce qu’il vit en toi. Rien ne peut te blesser. Ouvert à tout et à tous. N’espère rien. Resplendit la neige bleue. La neige fondra si ton orgueil se dissipe.

Vouloir vivre ne signifie pas vouloir vivre quelque chose en particulier, un événement déterminé. Pour cette raison, si les désirs peuvent être contrariés, le vouloir vivre, en revanche, ne peut l’être. Rien ne peut le frustrer. Pas même la mort.

En peu d’occasions je me surprends à être en vie. Le printemps étend ses bras pour arracher une fleur noire. Le soleil dessèche les nerfs et toutes les choses dansent. Les pages écrites finiront à la poubelle. Un vent glacial viendra avec l’hiver et il sera si étouffant que nous ne pourrons pas respirer. Vivre consiste à conjuguer, jour après jour, le verbe vouloir vivre. Uniquement.

Je suis vivant. La lune qui désirait ne pas se faire remarquer me regarde avec des yeux envieux. Des bulles d’illusions printanières s’évadent des artères du monde.
L’été ne veut pas se taire. Effort inutile. Sur les feuilles mortes est écrite l’arrivée de la nuit glacée. Ma joie brise le temps. Vivre consiste à conjuguer le verbe vouloir vivre. Le Même nous enfonce. Le Même nous pousse. Vers.

Il y a une voix qui me dit : « Sois heureux ». La blancheur époustouflante de la neige. J’appellerai la nuit de glace pour qu’elle vienne. Ou peut-être, les larmes tristes des aimants qui attirent la mort. J’appellerai la douleur d’être un homme évanescent. Pour que cette voix ne s’entende pas. Un jour cesserai-je de ressentir la peur du ridicule ?

Vivre c’est conjuguer le verbe vouloir vivre. Pour ouvrir des vies parallèles que nous pouvons vivre ou ne pas vivre. Pour écrire le texte qu’est la vie. Pour construire des constellations de mots, choses et corps. Silence : je me trouve devant la vie. Dans la chambre d’à côté il n’y a personne. Personne n’a survécu très longtemps à l’intérieur d’un musée. Les touristes lancent de fausses monnaies dans une fausse fontaine. La vie, mise sur un piédestal, s’est mise à nue, laissant voir à tous le cadavre d’un mot.
Le défi
Tout l’effort a consisté à passer de la vie au vouloir vivre. Annihiler la vie pour gagner le vouloir vivre. Le vouloir vivre qui est immanent à la relation à l’autre, qui est une décision, qui est un étrange paradoxe… qui est obscur et précaire. Et, cependant, ce déplacement ne suffit pas. Vouloir vivre n’est pas encore vouloir vivre. La tautologie de la vie « la vie est la vie » ne possède aucun dynamisme interne, elle est morte. En revanche, la tautologie du vouloir vivre « le vouloir vivre est le vouloir vivre » en a définitivement un. Le défi, le vouloir vivre comme défi, est ce qui réalise et consume cette tautologie.

L’objectif poursuivi est clair : faire de mon vouloir vivre un défi. De mon vouloir vivre qui ne m’appartient pas parce que je participe de lui. Contre la mobilisation totale de la vie pour l’évident. Contre le fascisme postmoderne que le simple vivre (re)produit. La vie doit se convertir en acte de sabotage, en défi : court-circuiter, interrompre… unilatéraliser. Que ce soit bien clair : ta propre main fait tourner la grande roue de la production de consensus. Que ce soit bien clair : ta propre respiration donne de l’air à l’immense soufflet qui éteint le feu. Ce feu qui ne vient pas du ciel, parce que nous le portons à l’intérieur.

Le vouloir vivre se pose comme défi seulement lorsque se donne la conjonction de trois expériences distinctes : l’utilisation du non-futur comme levier ; la concrétisation d’un nous ; et la création d’un monde. Dans ce cas, l’ambivalence agit comme puissance unique au service du vouloir vivre. Puissance unique signifie que la nihilisation de l’être est suivie de l’expansion du vouloir vivre. Le vouloir vivre s’arrache à lui-même le vouloir vivre. Le vouloir vivre dévore ses entrailles et de ce sacrifice – ou s’agirait-il d’un festin ? – jaillit le vouloir vivre. Alors on pourra conclure que la vie s’est politisée.

Avoir une vie politisée ou ne pas l’avoir. Telle est la question.

La vie politisée, la vie dans laquelle le vouloir vivre s’est fait défi, n’est pas esclave des faits. Ni ne dépend des circonstances ni n’est une question d’intensité. Toujours – même si nous devions être complètement seuls – nous pouvons avoir une vie politique et la faire nôtre. Il suffit de le vouloir.

Avoir une vie politisée est, souvent, avoir une vie brisée.

Une vie politisée, ce n’est pas encore une vie politique.

Le vouloir vivre fait défi constitue un geste politique radical. En tant que geste, il est multiple et est toujours à inventer. Il existe cependant une grammaire ou un mode d’usage de ces gestes. Son élaboration est la tâche principale de quelconque pensée critique qui se veut à la hauteur de son temps.

Faire de son vouloir vivre un défi n’est pas facile. Tu ne pourras pas te reposer sur le bord du chemin qui conduit au fond de la réalité. Tu ne pourras te guérir dans aucune caverne du soleil noir qui te guide. Tu devras lutter de minute en minute pour que ton désespoir ne se confonde pas avec le sens commun. Des voix assourdissantes élevées contre toi réclament un langage osseux que tout le monde pourra comprendre. Tu continueras de l’avant parce que tu dois aller de l’avant. On te reprochera que la mer rugissante de silences ne veut pas t’accompagner. Qu’ici on ne vit pas si mal. Continue. Peut-être déjà seul. Tu éclateras sous les yeux indifférents d’un masque. Et malgré tout tu n’as rien pour te plaindre, puisque ce voyage même t’a caché la vérité que, pour l’avoir malgré tout entrevue, tu t’es refusé à savoir. La vérité est la suivante : ton voyage, la pensée critique, présuppose toujours la coïncidence entre solution politique et solution existentielle.

Le geste politique radical croit que le problème de la vie n’a qu’une seule solution. Le vouloir vivre fait défi nous est offert en tant que voie qui résout, à la fois, le problème de la vie concrète en un sens politique, et le problème de la vie même dans un sens existentiel. Il en coûte d’admettre que le drame de la finitude de l’homme ou la douleur de l’existence puissent être résolus ou simplement palliés par l’entremise d’un changement politico-social. Et pourtant, c’est ce présupposé qui a caractérisé toute pensée critique. La critique agissait « comme si » ces deux solutions coïncidaient. Quand, en raison de la ténacité de la réalité, le présupposé de la coïncidence vacille, la pensée critique se recouvre de l’impeccable manteau du tragique. De cette manière, la pensée tragique rend un ultime service aux forces de l’ordre.

Quelle est, donc, la vérité que la pensée critique ni seule ni protégée convenablement ne supporte ? Que la vie se venge de la vie d’être vécue. Tout l’effort a consisté à passer de la vie au vouloir vivre. Pour arriver finalement à faire du vouloir vivre un défi. Prendre les rênes de notre existence et la projeter dans un champ d’orchidées. Où le renoncement est volupté et le désir avidité repue. Où tous les adieux sont infiniment revécus… Mais la vie insiste.

La vie se venge avec la vie d’être vécue.

« Comprendre cette phrase ne semble pas très difficile », me dit un jour mon voisin d’en-dessous. « Cela signifie, simplement, que dans cette vie tout a un prix, que tout à la longue doit être payé. » Je crois qu’il ne manquerait que d’ajouter un « comme cela doit être ». X, détenu dans une prison française de haute sécurité depuis 20 ans pour sa participation à la lutte armée et soumis durant plusieurs années à un régime d’isolement total, répondit ainsi : « Ils nous maintiennent à un niveau de vie minimal afin que nous puissions assister à notre propre mort. » Il se référait aux effets de la prison à vie. Je demandai à un ami professeur de philosophie ce qu’il pensait de cette phrase. Sa réponse a été bien argumentée, quoique très formelle. En premier lieu, cela signifie qu’entre les vies ouvertes que le vouloir vivre produit il existe une confusion. En deuxième lieu, que l’ambivalence du vouloir vivre semble s’autonomiser par rapport à lui-même. Et finalement, qu’il existe une certaine préséance du vouloir vivre en relation aux vies qu’il produit. L’explication me sembla correcte, cependant qu’il me semble qu’il lui échappait, comme aux autres, l’essentiel. La vie se venge avec la vie d’être vécue. Cette phrase m’a obsédé durant des années. L’essentiel, la mer un jour me le dit. Bien sûr, dans cette phrase la vie (la première) n’est pas la même que la vie (la seconde). Cette différenciation est, malgré tout, trop tranquillisante. En réalité il faut penser cette phrase au-delà d’elle-même. Toute vie est obscure, toute vie est une victoire précaire. Nous pourrions mieux préciser : vivre endommage, en vivant nous endommageons. Tel est le retour de la vie. La vie revient en se dédoublant en : cette vie / la vie… et ainsi indéfiniment. Le mouvement de la phrase veut dire dédoublement à l’infini. Mais pourquoi existe-t-il un tel dédoublement ? Pourquoi le dédoublement se produit sur mon corps, qu’il blesse ?

Je suis vivant parce que je vis en moi. Est autre celui qui toujours vit. Celui qui est maintenant ici devant et qui me regarde. Mais c’est moi qui suis vivant. La vie ne trouve jamais appui. Les vagues du vouloir vivre se fracassent contre moi et l’écume blanche dessine la caricature de ma vie.

Le vouloir vivre fait naufrage [zozobra] quand il veut vivre. L’être le retient bien que pour ce faire il doive se dédoubler. Je me sens garrotter par le froid qui pénètre mes os et je ne sais pas ce qui m’arriverait si je restais indivis. Tu crois que ta force est si grande ? Je sais seulement que la vie est malade.

Avoir une vie politisée ne sauve pas non plus de la vie.

Souffrance est la distance que la douleur produit.
Le retour de la vie
La vie revient défiant le défi du vouloir vivre. La vie revient pour se venger. Elle se déploie autour du vouloir vivre jusqu’à l’entourer complètement avec son murmure vide et ruineux. J’entends quelqu’un qui la nomme à voix haute. J’ai cessé de vivre en moi. J’entends que quelqu’un accuse la vie de nous avoir abandonnés. J’ai cessé de vivre en moi. J’entends que quelqu’un affirme que la vie veut nous tuer. La vie est une expiation, une expiation sans coupable ni rédemption possible. Pour cette raison nous haïssons la vie. Nous haïssons la vie pour pouvoir continuer à vivre. Dans les tunnels du métro une multitude immense promène son malheur sans savoir quelle est sa faute. Être coupable offre, au moins, la garantie d’une certaine existence. Nous pendons au bout d’une corde qui retient bras, têtes et jambes.

Si le regard de la vie est ma prison, comment pourrais-je ne pas la haïr ?

Nous haïssons la vie pour ce qu’elle est. Pour ce qu’elle nous fait. Parce que nous n’avons d’autre remède.

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