La non-philosophie, simplement
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La non-philosophie, simplement

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Qu'est-ce que la non-philosophie, cette nouvelle discipline inventée par François Laruelle? On répond à cette question en trois parties, qui correspondent aux trois moments essentiels du développement de la pensée laruellienne. Le premier moment élabore une science des hommes. Après avoir étudié une identité réelle: l'homme ordinaire, il est possible de passer au deuxième moment. Celui-ci propose une théorie générale de la science comme théorie des Identités. Enfin, dans un troisième moment, la non-philosophie propose une véritable science éthique.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2005
Nombre de lectures 158
EAN13 9782296389137
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA NON-PHILOSOPHIE, SIMPLEMENT@L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-7921-2
EAN : 9782747579216Jean-Luc RANNOU
LA NON-PHILOSOPHIE, SIMPLEMENT
Une introduction synthétique
L'Harmattan L 'Harmattan Hongrie L'Harmattan ltalia
5-7,me de l' École- Kossuth L. u. 14-16 Via Degli Artisti, 15
Polytechnique 1053 Budapest 10124 Torino
75005 Paris HONGRIE ITALIE
FRANCEABREVIATIONS:
BRO == Une biographie de l 'homme ordinaire
TI ==Théorie des Identités
TE == Théorie des Etrangers
EE == Ethique de l'EtrangerSOMMAIRE:
p.9 Avertissement
p.ll Première partie: Les Minorités
p.13 Chapitre I : Minorités, solitudes et Autorités
p.53 2 : Solitude ordinaire
p.83 Chapitre 3 : Pragmatique philosophique et pragmatique réelle
p.109 Deuxième partie: Les Identités
p.lll Chapitre 1 : Qu'est-ce que la science?
p.13? 2 : La science comme fractalité et chaos généralisés
p.169 Troisième partie: De l'Etranger à l'éthique de la Victime
p.l?! Chapitre I : Premiers principes d'une science humaine
p.193 2 : De la xénophilie radicale
p.21! Chapitre 3 : Hérésie de la VictimeAVERTISSEJ\1ENT
On propose ici we introduction à la lecture de F. Lamelle.
Prenant acte de la difficile réception de cette œuvre, on a voulu en
présenter une lecture synthétique, en s'appuyant sur quatre textes
majeurs de la non-philosophie. Nous pensons qu'après lecture de
ces quatre moments décisifs de l'élaboration non-philosophique,
une compréhension claire et précise de la problématique et des
enjeux théoriques de la non-philosophie peut voir le jour. Ainsi
nous invitons le lecteur à la découverte de concepts peu
orthodoxes, et pour tout dire, hérétiques. On ne cache pas que l'hérésie
est une tâche ardue, mais pour autant accessible à tous les bons
vouloirs. Nous n'avons d'autre prétention que d'avoir aidé à tracer
la carte d'une terra pour beaucoup incognita. Aidé de cette carte,
le lecteur saura trouver son chemin.Première partie:
LES MINORITESChapitre 1 :
Minorités, solitudes et Autorités
~1
Les hommes sont les minorités, et il y a une science des
hommes tels quels et des effets qui en dérivent. La des constitue la science de l'essence de 1'humanité des
hommes tels quels, et cette essence humaine est dite leur minorité ou
solitude, car tous les hommes ne sont rien-qu'Uns. il n'y a pas
d'homme qui soit moins que rien, et il n'y a pas davantage qui soit plus qu'Un. De cette essence reconnue, parce
que réelle d'une expérience immanente pour chaque hOlnme, il
découle par exemple que le concept fondamental qui défmit
l'essence de l'humanité des hommes n'est plus la fmitude.
'Finitude' est un concept philosophique qui appelle comme son reste
inaliénable le d'Infini. Dire de l'homme qu'il est un être
fmi implique la position de l'Infini dont nous avons l'idée
(Descartes), ce qui veut dire qu'aucune philosophie de l'homme ne
peut se faire sans l'implication de l'Infmi nommé Dieu, ou, à la
mort de Dieu, sans de l'Empire infmi du Surhomme
(Nietzsche). Dans un autre geste, voisin du premier quand bien
même il prétend sortir de l'onto-théologie (Heidegger), la
conception de l'homme comme fmitude ordonne la pensée de l'infinie
déclosion de l'Être. Dieu ou l'Être sont donc des entités
transcendantes qui donnent le sens de l'expérience de la réalité humaine
identifiée comme fmitude. Tout au contraire, l'expérience de
I'humanité des hommes comme minorités est entièrement
immanente, et se passe ainsi de tout recours à une quelconque
transcen13dance pour saisir l'essence de l'homme. C'est pourquoi seule la
science des hommes minoritaires peut dire à bon droit qu'elle est
la science rigoureuse de l'homme, car elle ne vise qu'à décrire et
rendre compte des expériences que tout homme fait dans sa vie,
quitte d'ailleurs à les occulter dans l'oubli. Or, la première
expérience, d'où se déduit un ordre nécessaire des expériences
pureInent humaines, est l'expérience immanente de minorité. Encore
une fois, cela ne signifie rien d'autre que le fait simple,
c'est-àdire à la fois facile à comprendre et dépourvu d'autre part de toute
transcendance qui en ferait une expérience mélangée, que chaque
homme n'est rien-qu'Un.
Identifier l'essence de l'humanité des hommes, qui est
leur minorité, pennet de déployer dans son ordre rigoureux la
science des individus tels quels. Cela ne veut pas dire qu'on
s'interdit de penser les concepts d'origine philosophique, et
récupérés par les sciences humaines, comme le Monde, le Langage, le
Désir ou encore la Société. Mais ces concepts mêmes, grâce à
l'identification de l'essence réelle de l'humanité des hommes,
perdent leur autonomie absolue pour être ressaisis dans leur
autonomie relative à la cause première qui les fonde, les explique et
justifie l'ordre de leur expérience: ainsi, par exemple, ce n'est pas le
Monde qui est cause de l'homme, mais c'est l'homme qui est
cause du Monde. Poser l'homme comme cause du Monde, c'est
ainsi la seule façon de comprendre pourquoi le Monde change, et
pourquoi avec ce changement changent aussi les explications que
l'homme donne du Monde. Comte n'avait pas tort (Cours de
philosophie positive, Première leçon) d'établir que l'humanité est de
fait passée par trois âges (l'âge théologique, l'âge métaphysique,
l'âge positif) dans ses explications des phénomènes du Monde.
Mais encore fallait-il reconnaître que cet ordre de fait
historiquement nécessaire n'implique en droit aucune Logique de l'histoire,
qui est en fait une téléologie par confusion de l'être et du
devoirêtre, car il est fondé sur l'essence réelle de l'homme, dont la
forcede-pensée découvre de nouveaux paradigmes, sans impliquer pour
autant qu'un paradigme s'impose défmitivement à l'exclusion des
autres. S'il peut penser le nouveau, l'homme peut aussi conserver
l'ancien. Ainsi, il n'y a pas à supposer un déclin inéluctable de la
pensée théologique et métaphysique face à la pensée positive ou
scientifique. Si le Monde peut changer, c'est, par un paradoxe
seu14lement apparent, parce que l'essence des hommes quant à elle ne
change pas. Ainsi, démuni en minorité face au Monde dont il est
lui-même l'auteur d'une cohérence recherchée, l'homme pose en
premier lieu l'existence d'êtres qui le dépassent (les dieux), et ce
parce qu'il est réellement démuni, minoritaire. Et il n'est pas
contraire à l'essence de l'homme que certaines cultures veuillent
en rester là. En fait, il n'y a pas d'autre ordre dans le Monde que
celui que l'homme 1° parvient à y trouver, et 2° se contente ou ne
se contente pas d'y trouver. L'homme est l'inventeur d'un autre
ordre du Monde à partir de sa minorité démunie; ce qui rend
compte que le Monde ait une histoire humaine que sont les
conceptions du Monde, dont l'ordre de production est
effectivement nécessaire, sans que pour autant il implique une logique du
dépérissement des anciens paradigmes. Ainsi la théorie du Big
Bang ne peut pas supprimer la croyance en la Genèse, et ce
d'autant plus que la théorie scientifique manifeste un devenir de la
matière toujours favorable à l'émergence de davantage de
cohérence et de complexité réglée (qui pennet jusqu'à l'improbable
élnergence du Vivant), ce qui peut être interprété comme la
confmnation de l'existence de Dieu.
Cela précisé, on dira de la science des hommes qu'elle a,
contrairement aux sciences de l'homme qui défmissent des
territoires de recherche à la litnite impennéables entre eux, un
commencement réel et qu'elle en tire les conséquences. En ce sens, il y
a dans la science des hommes un souci quasi-philosophique de
science première. Mais parce que ce souci ne relève pas d'une
décision mais est fondé dans le Réel, et parce qu'elle écarte les voies
de la transcendance, la science première est dite non-
philosophique du fait de sa fondation dans l'immanence de l'essence de
l'homme qui est le rien-qu'Un. C'est parce qu'elle s'inscrit dans
l'expérience immanente et réelle de l'homme-Un que la science
des hommes ne défmit pas de territoires. En commençant avec
l'Un ou les minorités, elle détruit les mélanges transcendants de la
philosophie et tire des conséquences au sens scientifique de la
pratique de la rigueur déductive. La destruction des mélanges ne doit
dès lors pas être confondue avec la déconstruction ou Destruktion
qui jouent à l'intérieur même des mélanges d'immanence et de
transcendance en prétendant s'appliquer en marge de la
philosophie. La non-philosophie n'est pas une pensée en marge, et en
par15ticulier elle conserve le projet né dans la philosophie de la
description des essences. Mais en réduisant les essences à l'essence
humaine qui est l'Un dans sa minorité radicale et à ses effets
mondains, elle exclut que sa démarche soit rapportée à la description
de l'Être (Platon) ou aux intentionnalités de la conscience
(Husserl). La philosophie, prétendument 'amour de la sagesse', était en
fait amour de l'Être, dont les philosophes étaient les Sages parce
que les gardiens. La non-philosophie est amour de la vérité
humaine qui en finit avec les Sages de l'Être. Et cela ne veut
certainement pas dire: en fmir avec la Sagesse. Par là, elle reprend à
nouveaux frais la révolution copernicienne initiée en philosophie
par Kant. Car la question kantienne, qui se résumait de son propre
aveu à cette unique question: Qu'est-ce que l'homme? (Logique)
ouvrait de facto la voie à la pensée de I'homme comme
anthropologie. La non-philosophie ne se demande pas: Qu'est-ce que
l'homme ?, questionnement qui ne peut qu'engendrer les
généralités anthropologiques: I'homme est un être de langage, un être de
désir, un être de production etc. La non-philosophie se pose la
question: Qu'est-ce qu'un hOlnme dans la multitude humaine, ce
qui revient à détenniner l'essence de l'homme comme Un en
minorité et multitude. La réalité de l'entreprise non-philosophique
provient de son fondement dans la réalité de I'homme qui est l'Un
en minorité, ce qui implique que toute science de I'homme défInie
rigoureusement soit bien sûr science des hommes dans le pluriel et
la pluralité. L'Un est tel quel parce que non-Unique. On ne
s'inteIToge donc pas ici sur l'Unique et sa propriété, recherche
monanthropique comme il y avait le monothéisme. La réalité est
modeste. On ne commence pas par écarter tous les faits
(Rousseau), au contraire on se tient au plus près du fait d'expérience
qu'il y a des hommes-Uns, c'est-à-dire des minorités. Ce point est
à saisir avec tout le sérieux qui convient si l'on veut comprendre
les liens fondés en essence de toute science rigoureuse des
hommes avec le concept de 'démocratie dans la pensée'. Parce qu'il y
a de fait les minorités humaines, aucune discussion n'est possible
sur le commencement réel de la science des hommes, qui débute
par l'Un des minorités. En revanche, parce qu'il y a pluralité des
minorités, la non-philosophie se présente non pas comme système
clos autoritaire, mais s'effectue en droit dans l'optique de la
démocratie dans la pensée. 'Démocratie dans la pensée' veut dire:
16recherche ouverte des effets de l'Un d'une part, et en Inême temps d'une pratique de la pensée la plus confonne,
c'est-àdire adéquate, à l'essence minoritaire des hommes pluriels. En fait
et en droit, toute philosophie veut couper court à la pensée. C'est
pourquoi toute philosophie, et pas seulement la métaphysique, est
lieu de combat (Kampfplatz, Kant). La non-philosophie comme
science n'est ni Kampfplatz ni havre de paix au sens quiétiste,
mais démocratie dans la pensée, ce qui signifie, comme dans les
sciences effectives, recherche ouverte, et non clôturée bien que
balisée, par amour de la vérité humaine. Les sciences évoluent sans
se renier, les philosophies par contre se renient les unes les autres,
tout en s'accordant par principe de pouvoir, qu'on appelle principe
de philosophie suffisante (ce qui implique l'orgueil), sur la valeur
principielle et fondamentale de la philosophie. Ainsi, tout en
pratiquant la guerre intestine, les philosophes s'accordent-ils sur la
dignité sans pareille de leur discipline, dans un mélange de
recherche des fondements et d'encyclopédie du savoir. La science des
hommes n'est pas encyclopédique, et elle ne relègue pas non plus
à un rang inférieur les sciences effectives. Elle se veut la recherche
du commencement sans commandement, donc sans l'esprit
d'exclusion à l'œuvre en philosophie. La non-philosophie est ainsi
archique (avec commencement) et anarchique (sans
commandement).
La non-philosophie est dès lors par principe tolérante,
parce que "l'homme ordinaire, l'individu fmi que nous appelons
aussi les Minorités, se tient dans cette indifférence qu'il tire de
luimême" (Lamelle, Une biographie de l 'homme ordinaire ==BHO,
7). L'indifférence des hommes ne doit pas se comprendre comme
le laisser-faire et le laisser-aller de la négligence. Au contraire,
laisser faire, c'est-à-dire vouloir que la pensée se fasse et s'élabore
librement, se justifie parce que dans leur essence les hommes ne
sont pas différents. Ainsi, la démocratie dans la pensée, ou
tolérance, ne s'appuie pas sur le fantasme que les hommes sont tous
différents. Tout au contraire, les hommes ne sont pas différents:
en essence ils sont tous pareillement minoritaires. Et c'est en
raison de leur communauté d'essence, qui se tient dans la réalité
nonclose de la minorité, qu'ils sont indifférents à toute clôture de
principe. En ce sens, il faut bien distinguer les pratiques de ce
qu'on appelle les sciences effectives (mathématiques, physique ou
17géologie par exemple), qui n'ont pas pour ambition de s'emparer
d'un hypo- thétique tout de la réalité découvert une fois pour
toutes et sans reste, et celle des sciences humaines, qui à cause de leur
origine philosophique, "n' élnergent pas sans tenter d'amarrer
l'homme, considéré comme résidu, à leur continent" (BHO, 9). La
psychanalyse, par exemple, ou la science de l'histoire au sens
marxiste, détenninent un continent: le système des relations
psychiques, le moteur de I'histoire, auquel elles rattachent I'homme
dans sa totalité selon une anthropologie fantastique qui prétend
rendre compte de la pensée et de l'activité humaines sans aucun
reste. Qu'on songe ici au délire freudien en matière d'explication
de la domestication du feu par I'humanité.
Pour la non-philosophie, "la découverte de la science de
l'homme et celle de l'essence réelle de l'homme sont la même
chose" (BHO, 10). Et cette découverte n'est pas détenninée,
comme dans les sciences de I'homme, par les avatars de la
philosophie. L'exemple de la psychanalyse atteste clairement qu'elle se
veut la relève, mais que par là-même elle est inscrite dans la
tradition, de la psychologie rationnelle du cogito. Toute l'essence de
l'homme étant de penser, comme pour Descartes, il s'agit pour la
psychanalyse de défmir à nouveau ce qu'il faut entendre par
penser, selon un schéma à 2/3 tennes : désir-pensée/fantasme; d'où la
"découverte" de la pensée inconsciente. Or, cogito ou Inconscient,
ce sont là des préjugés ontologiques sur l'essence de l'homme.
Une science rigoureuse de l'homme se garde des débords d'une
anthropologie qui ne connaît que le trop-humain, le sous-humain
ou le sur-humain. La science des hommes commence par l'humain
seulement, ce qui veut dire en premier lieu qu'elle évite de
commencer par les relations que l'homme entretient avec soi, avec les
autres ou avec le Monde, afm de détenniner d'abord son essence.
Or, le commencement de l'homme sans relations, et donc aussi le de la science de l'homme, ne se situe pas dans la
fantasmagorie de l'individu universel et de ses relations, mais se
manifeste dans l'expérience immanente des solitudes humaines.
Les sciences de I'homme commencent par la mise en valeur
ontologique d'un des prédicats de l'homme: l'homme est être de désir,
de langage, de pensée, de travail. Elles font fausse route car elles
partent toutes de l'être humain. Les prédicats ainsi hypostasiés
autorisent une anthropo-Iogique, qui est finalement une ontologie,
18c'est-à-dire la détennination d'une logique de la conduite humaine
qui se prétend aussi bien défmition de l'essence humaine
(Descartes) que rejet de la notion d'essence pour rester au plus près de son
être historique (Marx). La non-philosophie conserve la visée de
l'essence: chaque homme est Un en minorité, ou tout homme est
chaque-Un, mais en rejetant parce qu'iITéelle parallélisme
anthropo-logique, c'est-à-dire ce mélange de l'homme avec le logos, et
fmalement toute cette onto-noologie qui permet de construire de
toute pièce une Logique de la pensée et de l'agir humains. Sur ce
point tous les philosophes s'accordent, et leur anthropologie,
malgré la différence apparente des présupposés, défmit une Logique
de l'Homme. Et les sciences humaines suivent ici leur mère. Or, si
l'homme n'est pas compris par préjugés à partir du parallélisme
anthropo-Iogique, il n'y a pas de logique humaine, mais
l'incalculabilité des effets de minorités, en raison des conflits de
pouvoir entre les logiques des Autorités d'une part, où chaque-Un
peut jouer des conflits, et plus radicalement de la résistance à la
dénégation de la minorité de l'Un par le Monde autoritaire. Au
sein de ces luttes et de cette résistance, aucun résultat n'est
connaissable à l'avance. Avant les événements, l'histoire n'est pas
connue. Parce qu'elle commence par l'essence de l'homme, la
non-philosophie n'a pas à se déployer selon des logiques
fantastiques qui vont de l'inhumain au surhumain, mais elle se contente
de l'homme ordinaire. L'homme ordinaire, ce n'est ni l'homme
grégaire, commun et quotidien, ni le point de départ de l'exigence
de son dépassement au nom de l'homme authentique, de l'Esprit
ou du Surhumain. L'homme ordinaire, c'est l'homme tel quel
comme minorité, défmition d'essence qui vaut pour tous les
hommes. En définitive, alors que la philosophie et ses filles matricides
que sont les sciences humaines sont peuplées de fictions
anthropologiques, la non-philosophie détermine une réalité qui est en
même temps l'objet et le sujet de sa science. Car l'homme comme
minorité est bien l'objet de la science recherchée, mais c'est
luimême aussi qui pratique cette comme sujet.
19~2
Puisque l'homme disparaît jusqu'à l'invisibilité de son
essence dans le combat internrinable des philosophies et des sciences
de I'homme qui luttent sur le plan des prédicats pour le désigner
comme "pièce de l'Être, du Désir, du Langage, etc." (BHO, 13),
qui ne sont qu'autant de décisions indécidables et non la
détennination de son essence réelle, il s'agit de quitter le terrain de
combat anthropo-Iogique pour retrouver l'homme comme le sujet
radical d'une expérience immanente. L'homme ordinaire dans son
essence est toujours identique, et ainsi il n'est pas voué à l'histoire
des luttes de l'anthropo-Iogique. Ce ne sont pas les figures de
l'homme que la science des hommes recherche et étudie, mais comme objet et sujet réels d'une science dans la
spécificité de son essence. Comme chaque science effective récuse le
vieil idéal gréco-unitaire de la totalité, idéal fondé en philosophie
mais non scientifique, la science rigoureuse des hommes comme
minorités saisit d'emblée l'homme dans le hors-tout, et par là elle
change, pour parler comme Kuhn, de paradigme. il s'agit de viser
l'homme comme celui qui n'est rien-qu'individu, ce qui signifie
que le paradigme de la non-philosophie est la pensée de l'Un. On
précisera, pour éviter tout malentendu, que l'Un dont il s'agit n'a
rien à voir avec l'Un du néoplatonisme dont l'élucidation est
purement philosophique et s'inscrit dans une variation ontologique
sur la causa sui qui ne doit pas être mêlée d'Autre tout en
permettant l'engendrement de l'Être. Que la notion de causa sui soit sans
doute incohérente, car l'altérité y est impliquée d'emblée, est un
autre problème. L'Un des philosophes est le résultat des apories
d'origine platonicienne sur le Même et l'Autre. L'Un de la
nonphilosophie n'est pas résultat, mais commencement, et en aucun
cas il ne résulte des apories de l'onto-noologie, c'est-à-dire de la
pensée de l'Être et de l'Être pensé. L'Un constitue réellement une
évidence radicale parce qu'il est le sujet-objet d'une expérience
immanente: l'existant humain comme minorité. En tant
qu'existant, il précède l'existence; en tant qu'Un radical, il est
inexistant. Et par ailleurs on est loin de l' onto-noologie qui
considère la science de l'Être comme la science des premiers principes
de l'Être pensable (Aristote, Métaphysique, Gamma) ou de l'Être
pensant (Descartes).
20Alors que la philosophie commence par le plein fantasmé
de la causa sui (le Bien, le cogito, Dieu, la moralité, le Surhomme,
l'Être), la non-philosophie commence par le démuni et le
dépourvu, qui est l'homme ordinaire "dépourvu de qualités ou d'attributs
par une suffisance toute positive" (BHO, 15). Les individus
constituent le véritable commencement immanent, qui est
commencement en vérité, et c'est en commençant par eux qu'on se libère de
la pensée de la Décision philosophique qui ne peut échapper à
l'arbitraire en posant tel prédicat comme prelnier plutôt que tel
autre. Pourquoi en effet commencer par le logos ou la Vie, plutôt que
par le Langage, l'Histoire, la Sexualité on l'Économie? Ces
commencements procèdent d'une décision sur le sens de l'Être et de
l'Homme. Même le Bien et Dieu ne sont que des prédicats de
l'homme défmi comme l'être qui prend en souci le Tout, selon une
injonction inaugurale (Méléta to pan). La non-philosophie
commence sans décision préconçue sur le sens, et elle ne mêle pas
d'emblée la pensée (le sens) et l'expérience. Il y a de fait et avant
tout sens une expérience immédiate ou immanente, qui est
l'homme ordinaire au sens positif: c'est-à-dire qui ne se présente
pas comme en marge des attributs universels de la philosophie et
de leur hypostase dans les sciences de l'homme. Tout homme est
une solitude suffisante, ce qui veut dire qne sa minorité suffit à
défmir son essence. La solitude de l'homme, la minorité, est
hors-dequestion. Puisqu'il s'agit d'une expérience, la précession
philosophique de la question, qui est question sur le sens, est évacuée
d'emblée, de sorte que contrairement à toute philosophie, la
nonphilosophie n'est pas une problématologie. La minorité des
hommes ne fait pas d'abord question ni problème, elle constitue la
donnée immédiate de l'expérience. Pareille mise hors-jeu de la
question au préalable situe la non-philosophie hors du mélange de
la pensée questionnante et de l'objet soumis à la question à quoi se
reconnaît la pratique de la pensée philosophique. Qu'au
commencement ne soit pas la question, mais l'expérience, cela aucune
philosophie ne peut l'admettre, même la plus empiriste, et c'est
pourquoi il y a de Inanière par trop compréhensible résistance de la
philosophie face à la non-philosophie. Le droit de la philosophie a
toujours été d'aller droit à la question, et ici au contraire on
commence par ce qui n'est ni le sujet ni l'objet d'une question.
Que vise la non-philosophie? "Une biographie de
21l'homme solitaire ou célibataire du Monde, de la Foi, de la
Technique, du Langage et même de la Philosophie" (BRO, 15). Or, cet
homme-là, qui n'est pas le vivant, le parlant, l'agissant,
l'historique, le sexué, l'économique, le juridique etc., n'est, selon
les nonnes de la philosophie et des sciences de l'homme, qu'un
"Idiot transcendantal" (Deleuze) ou un pur fantôme. La
nonphilosophie récuse le procès d'intention de la philosophie en
l'accusant elle-même de recherche fantastique et hallucinée, en
son fond iITéelle. Alors que les prédicats sont décidés, les
individus eux sont réels; et comme les individus réels sont des
minorités, les prédicats décidés sont des autorités. Ne pas commencer par
le geste autoritaire, pour bien sûr ensuite avoir cependant à rendre
compte du fait de l'essence minoritaire de l'homme et de la
production des autorités, c'est inscrire la pensée dans le cadre d'une
histoire de l'existant humain qui ne doit plus rien aux préjugés
autoritaires. L'humain dans l'homme ne se réduit pas aux autorités
du Désir, de l'Histoire ou du Langage, parce qu'il ne commence
pas par elles. La philosophie et les sciences de 1'homme
commencent par les autorités, et peuvent ainsi faire de l'homme un résidu
d'autorités. Commencer par les minorités, selon l'ordre des
données immédiates de l'expérience, permet de remettre à leur place
les autorités qui n'ont pas leur cause en elles-mêmes, mais sont
des effets des minorités démunies. L'essence de l'homme se
définit par des caractères radicalement internes et sans équivalents
dans le Monde des autorités, et parce que l'essence est une
expérience, et non comme dans la philosophie une essence idéale et
donc pensée, elle est radicalement iITécusable. Aucun homme ne
peut récuser le fait qu'il n'est rien-qu'Un, et c'est cette expérience
première qui gouverne le contenu et le sens des relations de
l'homme comme tel aux autorités que sont l'Histoire, le Désir, le
Langage ou l'État. Les gouvernent le Monde: c'est ce
lieu commun que la philosophie et les sciences de 1'homme
reprennent à leur compte. Or le Monde n'a pas d'existence
autonome radicale, il est l'effet de l'homme. Qu'est-ce que le Monde
des fétiches ou des quazars, sinon l'effet des hommes en minorité
qui façonnent eux-mêmes un ordre du Monde? Comme on sait, le
Monde moderne commence avec le cogito, pour perdurer dans son
dépeçage systématique pratiqué par la philosophie et les sciences
humaines. Autant dire que le cogito est loin de constituer un roc
22solide ou une donnée immédiate illécusable.
Le roc de la non-philosophie est constitué par la faiblesse
essentielle des minorités qui dans leur faiblesse même possèdent
des forces, comme par exemple la force-de-pensée, la
force-detechnique ou la force-de-Ioi. Ces forces appartiennent à l'Un
minoritaire, quand il devient sujet de forces, mais parce que
précisément il est minoritaire, donc pourvu de sa seule faiblesse, on ne
peut augurer d'une logique des forces de l'Un au sens d'une
logique de ce que ses forces peuvent effectuer, et encore moins
peuton augurer que ses forces produisent un Monde confonne à sa
minorité. C'est pourquoi "le texte complet de la science de l'homme
est double ou dual" (BRO,17), ce qui veut dire qu'il faut
comprendre non seulement l'Un, les minorités, les individus, mais
aussi et à partir d'eux les structures autoritaires que sont le Monde,
l'État ou le Langage. La non-philosophie n'établit pas d'emblée
un principe d'humanité au-delà du principe de pouvoir des
autorités, et elle n'est pas une apologie de l'homme. Toutefois,
confonnément à l'essence minoritaire, elle peut montrer comment
et pourquoi le Monde de l'homme dégénère en autorités, mais peut
aussi, sans qu'il y ait un destin ou une fatalité autoritaires, être
régénéré minoritairement par la démocratie dans la pensée et la
force-de-Ioi qui s'exercerait non plus au détriment mais au profit
des individus minoritaires, sans éliminer cependant les Autorités,
car ce serait en fmir avec le Monde. Pour autant, dans son
principe, il ne s'agit pas pour la non-philosophie "d'assurer une
défense des moutons contre les aigles" (BRO, 17). S'il s'agit de
science, il n'y a pas à la détourner d'emblée par le souci de
Justice. La non-philosophie ne serait plus qu'une nouvelle note en bas
de page du texte platonicien. D'ailleurs, le pouvoir lui-même est
une conséquence de l'Un.
fi3
S'il y a dans la non-philosophie un non qui la distingue de
la philosophie, il s'agit d'élucider sur quels points elle se
distingue. "C'est une pensée 1) rigoureusement naïve et non pas
ré23

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