Les amazones font la guerre
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Pourquoi les philosophes ont-ils si peu parlé des Amazones ? En interrogeant les conditions idéologiques de la recherche scientifique, cet ouvrage entreprend la lecture critique d'un mythe patriarcal, du héros, de l'homme, du mari, du père, dont nous avons une vague idée, mais que nous ne connaissons pas.

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Publié par
Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 98
EAN13 9782296246270
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LESAMAZONESDUPATRIARCAT
1«Comme si lesAmazones ne pouvaient pas être grecques.»
Les Amazones du Mythe, cette parole, figurent avanttout l’opposition des
hommes aux femmes. Car celles dont on parle tombent aussi sous les feux des
uns et des unes, leur mythe se réinscrivant au milieu d’un champ de bataille
sans nom ; elles sont prises dans le filet textuel avec ses chaînes langagières,
dans le pièged’un récit fondateur qui les dit enEnnemi plus ou moins figurable.
Une écoute libre de ce récit fait entendre un différend qu’il a fallu mettre en
mots sur lesbasesd’une histoire disant tantôt lesAmazonescomme des femmes
renommées et tantôt comme des femmes mal famées, infâmes même. Des
études grecques perpétuaient leur mauvaise réputation, au vu desquelles
l’Histoire –de France –devait reprendre ses droits : «Démêler l’histoire du
mythe, faire le tri du vraisemblable, découvrir sous l’affabulation un noyau
historique primitif, une origine socio-historique de la légende, c’est, pour ceux
que fascinent les récits grecs sur ces femmes sans hommes, tueuses de mâles,
une tentation toujours renouvelée.Et nous n’avons nullement l’intention de les
écarter.Maisavecbeaucoupd’autres, n ous pensons que le seul trajet intéressant
à travers le pays des Amazones est une reconnaissance de l’imaginaire –
assurément d’un imaginaire grec. Et s’il faut donner aux histoires d’Amazones
2un référent dans le réel, nous le trouverons dans la cité grecque elle-même ».
Cette profession de foi visait entre autres celles qui perturbaient l’écoute
silencieuse d’un cours professoral par des invocations bruyantes à un royaume
fictif du passé, des dilettantes et militantes se mêlant d’histoire et préférant la
contestation facile à l’effort scolaire ; cette lecture partagée par une catégorie
d’universitaires français se retrouvait dans les commentaires évoquant
périodiquement le cauchemar amazonien, pour dire «le cauchemar de
3l’imaginaire grec » et redire «le cauchemar mythologique, historique des
4hommes ».
1R.TRIOMPHE,Le lion, la vierge et le miel,Paris,«LesBellesLettres », 1989, p. 293.
2J.CARLIER, «LesAmazones font la guerreet l’amour », L’Ethnographie, 1980-1981,Vol. 74,
p. 11.
3P. SCHMITT-PANTEL,«Dela construction de la violence en Grèce ancienne: femmes
meurtrières et hommes séducteurs », in De la violence et des femmes (sous la dir.deC.Dauphin
etd’A.Farge),Paris,Bibliothèque histoireA.Michel, 1997, p. 31.
4Ph. CHESLER, Les femmes et la folie, Trad. de l’américain par J.-P. Cottereau, Paris, Payot,
1975, p. 244.
5Adrienne Rich tirait habilement le fil directeur du mythe amazonien:
« "L’Amazone" suggère de manière trop étroite la vierge guerrière qui a
5renoncéà tous liensavec les hommes sauf pour la procréation ».Ainsi
pointaitelle cette définition minimale, réductrice: une femme qui fait la guerre, qui
exploite les mâles quand elle ne les extermine pas. Une telle définition excitait
la peur qu’ellecommuniquait, valant àcelle qui s’en saissait l’accusation d’être
elle-même uneAmazone ; mais la poétessenecédait pas:«Ilest ironique, pour
dire le moins, que la première attaque verbale lancée contre la femme qui
exprime vis-à-vis d’elle-même et d’une autre femme un sentiment de respect la
6dise "haïr les hommes".» C’est ainsi que court le bruit d’Amazones ennemies
des hommes, jamaisceluid’hommesennemisdesAmazones.
Figurecentrée surcellede l’homme grec, lesAmazones disent de lui plutôt que
d’elles et lui renvoient en seconde lecture son image narcissisée.Remettant sur
le métier le mythe tissé et retissé par les hommes pour s’officialiser en
sempiternels vainqueurs, la lecture s’emploie à tirer au clair le motif polémique
d’un texte meurtrier dont elle délie la langue qui mène de fil en aiguille à sa
trame imaginaire età un discoursau projet philosophique daté ; se dessinealors
un autre schéma que celui, géométrique, qui exclurait les Guerrières du centre
politique comme si elles n’avaient jamais représenté pour les Grecs le sujet
central de leurs préoccupations, comme si elles n’avaient pas donné du fil à
retordre aux concepteurs de la Cité. Obsessionnelle selon un texte épris de
virilité, la figure amazonienne précipite lecteurs et commentateurs dans une
bagarre inouïe, comme si le processus mythique ne parvenait pas à en
découdre ; figure d’un imaginaire menaçant, elle traverse l’espace et le
temps du récit comme un vecteur qu’un ordre masculin voudrait arrêtersans
que lesAmazones trouvent place là où l’ondésirerait qu’ellesen occupent une:
ailleurs.
L’enquête s’ouvre sur la monumentale Iliade de laquelle se déversent des flots
d’images abreuvant la paroleintarissable des mythographes historiens et
voyageurs, premier chapitre concernantune mythologie qui ne se figure que la
guerre. En deux temps trois mouvements, les fils de Zeus du patriarcat
conquérant deviennent «les enfants d’Athéna » du patriarcat établi. Quatre
5A. RICH, Of Woman Born. Motherhood as Experience and Institution , Virago Book, Virago
Press 1977,London, p. 249.
6A.RICH,OnLies,Secrets,andSilence.SelectedProse 1966-1978 ,W.W.Norton&Company,
New York-London, 1979, p. 264. Sur l’injure d’être une Amazoneet ses explications, M.-Ch.
LEMARDELEY-CUNCI, Adrienne Rich. Cartographies du silence, Presses Universitaires de
Lyon, 1990, p. 191.
6premiers chapitres retracent cette voie jalonnée par quatre grandes figures
amazoniennes ‒celles des reines Myrina, Hippolyté, Penthésiléeet Antiope ‒
d’un discours ressassédont l’imaginaire actif supporte des revendications
contradictoires.Ainsi devrait-on seulement rendrecompted’unecitéde femmes
selon le mythe d’Héraklès figurantune préhistoireamazonienne et projetant un
amazonat sous l’espèced’une antérioritélogique c’est-à-dire comme alternatif
politique de la cité des hommes; un deuxième chapitre explore ce possible
inquiétant que la raison du plus fort juge impossible. Réfléchissant alors une
grécité à laquelle ne sont pas étrangères les mythiques guerrières, un troisième
chapitre questionne une filiation problématique que les récits propagentsous le
titre de «filles d’Arès ». Prenant actede leur consécration athénienne, un
quatrième chapitre déplie le scénario de leur fatale intégration à laCité
c’est-àdire de leur désintégration finale dans un texte filé d’Homère à Platon : celui
d’uneTroie dont le mythe laisse placeau roman selon unchamp optique donné
une fois pour toutes et qui dit la lutte de deux cités au nom d’un père.Un
cinquième chapitreprend en défaut ce mythe des hommes que le sein
amazonien figure douloureusement pour les femmes.
7I)L’IliadeETLESAMAZONES :L’OPTIQUEHOMÉRIQUE
«Depuis l’époqued’Homère au moins, les Grecs
racontaient que […] vivait un peuple de femmes
7guerrières, lesAmazones.»
Long poème composé de vingt-quatre chants dont chacun compte entre six et
sept cents vers, l’Iliade accorde bien peu de place à celles dont Achill e
combattit une de leurs illustres reines.Elles sont évoquéesau vers 814 duchant
II, au vers 189 duchant III et au vers 186 duchantVI. Homère en parle tantôt
directement tantôt indirectement ;dansce secondcasc’est-à-direcelui des deux
dernières occurrences, on entend parler d’elles mais on ne les voit pas.
Contrairement aux héros qu’on voit et entend, elles ne font jamais leur
apparition sur le champ d’honneur ; les Amazones homériques n’occupent pas
l’espace scénique. Dans ce récit tout en images, quasi-filmique, une épaisse
brume les recouvre ; on a beau les chercher, rien ne paraît d’elles et il n’est pas
sûr qu’essayer de voir plus près permette de voir plus clair en ce qui regarde ce
récit fondateur avec lequel il faut par conséquent prendre beaucoup de champ.
Les mailles du texte les capture, repoussées qu’elles sont dans des temps
obscurs en objet d’un lointain ouï-dire. Alors qu’on attendrait là leur venue,
elles s’effacent au regard de cette épopée qui les rejette dans l’ombre pour
mieux mettre en lumière les virils guerriers, de ce récit dont l’éclairage laisse
sur leur faim quicherche d’elles une illustration; on ne lesaperçoit pas dansce
tableau où tant de braves se distinguent. Elles entrent dans une histoireles
évoquant pour ne plus enparler, tombent sous les coups d’un discours qui les
met hors jeu et qui les associe chaque fois à la défaite. Car celui qui ne les
représente pas en dit suffisamment pour les exclure définitivement de l’espace
héroïque ; on sait seulement ce qu’elles ne sont pas: des hommes, pas des vrais
en tous lescas.LesAmazones sont là pour faire voir, pour figurer les guerriers ;
dans ce récit invoquant un âge de héros pour modeler le présent sur le passé,
elles font partie d’un dispositif représentatif au service d’un idéal masculin. Le
beau rôle revient à l’héroïque Achille qui vainc le valeureux Hector, le poème
s’ouvrant sur lacolère du premier qui prive momentanément lesAchéens de son
aide précieuseet se refermant sur les funérailles du second qui préfigurent la
défaite desTroyens; il fautattendre un récit posthomérique pour que lePéléide
7P. DEVAMBEZ, R. FLACELIÈRE, P.-M. SCHUHL, R. MARTIN, Dictionnaire de la
civilisation ,Paris,F.Hazan, 1966, p. 29.
9affronte la radieuse Penthésilée. Ici, les Amazones valent comme miroir de
l’Homme auquel elles renvoient sa glorieuse image ; alors qu’on aurait pu voir
en elles de sérieuses concurrentes sur un terrain monopolisé par un sexe et
confisqué à l’autre, il ressort que leur nom exalte l’héroïsme dans le cadre
préétablid’unecompétition pour l’excellence qui oppose seulement les hommes
aux hommes.
L’enquête sur ces Amazones introuvables s’employe à élucider leur épithète
8homérique –antianeirai –qui les prive d’un lieu où on aurait cru pourtant les
trouver et à dégager l’enjeu d’une bataille sejouant depuis les remparts de
Troie. Elle interroge ce récit qui ne donne pas d’images de ces femmes
indiquées alors qu’il le fait pour toutes les autres, en énonce le sujet pour
s’arrêterau monument funéraired’une reineamazonienne.
1)Uncri de guerre
« une femme ne sait pas ce que c’est que la
guerre » (Iliade,VII, 236).
C’est sur fond de polémique que des guerrière de renom sont appelées par la
scène de guerre ; l’Amazone qui dispute au sexe viril ses prérogatives est le
négatif de la femme hellène au foyer, celle que tance malgré tout Hector :
«Allons ! Rentre au logis, songe à tes travaux, au métier de la quenouille, et
donne ordre à tes servantes de vaquer à leur ouvrage.Au combat veilleront les
9hommes, tousceux –et moi, le premier –qui sont nésàIlion. »Ainsile fils de
8Avant d’entrer dans le vif du sujet, on prendra connaissance de la collusion de traductions
ouvrant deux lignes interprétatives. Une première conduit à penser que les Amazones sont les
adversaires d’un genre inhabituel, en regard duquel le masculin risquerait de ne pas apparaître
comme le genre unique de la pratique guerrière.Une seconde,cell ed’ungrammairienbyzantin du
eXII siècle –Eustathe –auteur de Commentaires sur l’Iliade d’Homère (Eustathii archiepiscopi
ThessalonicensisCommentarii ad HomeriIliadem pertinentesad fidemcodicisLaurentiani editi,
Leiden,E.J.Brill, tome 1 , 1971, p. 635 et tome 2, 1976, p. 286) fait d’elles les égales (isandroi)
des hommes et des «tueuses d’hommes » (deianeirai). De manière significative, cette lectur e
n’envisage pas que les hommessoient des tueurs d’Amazones alors que le conflit meurtrier rend
tueurs tous ses participants ; le pas allait vite être franchi, et les Amazones de passer pour
d’affreuses criminelles de guerre voire pour des tueuses en général. Cette seconde lign e
interprétative, tardive, en dit long sur la couche sémantique de misogynie qui représente ces
femmes en dehors de leurs obligationsciviles, plusbelliqueusesquebelligérantes.
9HOMÈRE, Iliade,VI, 490-493, Trad. deP.Mazon, tome 1, Paris,«Les Belles Lettres », Coll.
"Classiques en poche",1998,Préface deJ.-P.Vernant et notes parH.Monsacré, p. 281.
10Priam lance-t-il ce mot d’ordre à Andromaque ; c’est à croire que la guerre se
fait aussi contre les femmes. L’articulation de ce cri au nom de l’épouse, un
nom liant l’homme (andro) et la guerre (maque), fait mieux entendre ce qui
pourrait mais ne saurait en faire une guerrière.NicoleLoraux voyait là l’indice
d’un brouillage, soulignantce nom de la «femme idéale de l’Iliade, mais dotée
10d’un redoutable nom d’Amazone » . Sarah B. Pomeroy avait déjà relevé
l’ambivalence de ce nom: «On peut déduire de l’histoire de Penthésilée et des
Amazones que les poètes grecs ne rejetaient pas automatiquement les femmes
hors du monde et de la guerre, en se référant à l’infirmitassexus.Et peut-être y
a-t-il quelque significationdans le nom mêmed’Andromaq ue, "celle quicombat
11contre les hommes".» Parce nom,Homère pourraitcependantavoir ironisé et
12délibérément effacé un espace féminin de la guerre: «Andromaque»
produirait un effet de marquage. De fait, sont vus les hommesaucombat et les
femmes horscombat.Enattendant que la femme d’Hector devien ne le passage
obligé que le chant misogyne reprend comme motif satirique, la parole
interdisant aux femmes de faire la guerre s’accomplit merveilleusement bien en
celle dont les portraits sont par après élogieux et éloignés de la Guerrière
iconographiée. Quintus de Smyrne met en scène la parfaite épouse tançant
l’Amazone s’apprêtant pour lecombat:
«"Ah! chétive! Pourquoi tant de bravades ? Tu n’es pas de taille à
combattre l’intrépide filsdePélée.Il ferabientôt fondre sur toi ledésastre
et la mort. Infortunée ! quel délire possède ton cœur? Tout près de toi
déjà se dresse laMort et laFatalité duCiel.Hector savaitbien mieux que
13toi tenir la lance ; ila péri pourtant malgré sa force".»
On voulut donc voir en Andromaque celle qui accomplit l’ordre marital, la
femmecomme il faut.
Si l’auteur de l’Iliade avait voulu louer les Amazones, ne les aurait-il pas fait
véritablementapparaître ?Tout montre que les hommes d’Homère ne partagent
pas la scèneavec elles.
10N.LORAUX, LesexpériencesdeTirésias. Leféminin et l’homme grec,Gallimard, 1989, p. 11.
11 S. B. POMEROY, «Andromaque: un exempleméconnu de matriarcat », REG, tome
LXXXVIII, 1975, p. 18.
12À propos de ce nom iconographié bien que différemment orthographié («Andromache ») et
qu’un glissement syllabique lie à celui d’ «Antimache », D. VON BOTHMER, Amazons in
GreekArt to theEnd ofAtticBlack-Figure,OxfordClarendonPress, 1957, p. 23.
13QUINTUS DE SMYRNE,La suite d’Homère, I, 100-106, Trad. de F. Vian, tome 1, Paris,
«LesBellesLettres », 1963, p. 16.
11Apparitions
Les Amazones sont comme les fantômes venus hanter le récit consacrant leur
déréalisation. À deux reprises, elles font leur apparition et leur réapparition ;
leur évocationauxchantsIII etVI suit la suggestion de leur disparitionauchant
II où la tombe de l’une d’elles est on ne peut plus clairement donnée à voir.
C’est en peu de mots et sou s des traits insaisissablesqu’ellesreviennent
momentanément à l’existence pour les besoins du récit. Aux trois occurrences
de la figureamazonienne necorrespondent donc pas trois mais deuxapparitions
dans le texte, où il est fait semble-t-il état de leurallure équivoque:«les mâles
14Amazones (Amazonesantianeirai) ».Le dire homérique viserait-il des femmes
15« viriles » (the man-like Amazons) ? Le récit jette manifestement le flou sur
ces êtres; il les floute, les occulte. Les Amazones apparaissent comme les
indécidablessexués d’un texte binarisé que rat e une explication s’autorisant de
l’évidence,comme sice texte ne divisait pas lescommentateurs:«Nous tenons
dès lors un pointassuré: lesAmazones sont des femmes ; etcetaspect essentiel
16de la légende se retrouvenaturellement dans le genre de leur nom.» Ce
recoursà unecatégorie utile à la lecture prendappui sur une sonorité terminale
–le ai d’ «antianeirai »–visant un féminin, comme si on déclinait toute
invitation à cet amazonien que le texte caractérise apparemment comm e
masculinet comme s’il suffisait de s’autoriser de la tradition pour les dire telles
alors que la question de leur identification se poselà ; ne doit-on pas plutôt
relever l’absenced’un sexedès lors qu’il paraît ne pasêtreà sa place ?
On interrogera le souvenir du roi Priam se déclarant l’ancien adversaire des
Amazones, puis lechoix homérique de leur opposerBellérophon c’est-à-dire le
hérosd’unautreépopée.
14HOMÈRE,Iliade,III, 189,P.Mazon, p. 127.
15HOMÈRE, Iliade, Trad. d ’E. Lasserre, Paris, GF, 2000, p. 65 ; G. CADOGAN ROTHERY,
The Amazons, London, "Senate", 1995, p. 42. Sur ce point du texte quidit les Amazones
ressemblant à des hommes qu’elles égalent en force, L. HARDWICK, «Ancient
AmazonsHeroes:Outsiders orWomen ? »,GreeceandRome, 1990, vol. 37, p. 15.
16M. TICHIT, «Le nom des Amazones: Étymologie, éponymie et mythologie»,Revue de
Philologie de Littérature et d’HistoireAncienne, tomeLXV, 1991, fascicule 1, p. 230. Sur le fait
qu’il n’existe pasd’épithète les caractérisant comme étant typiquement des femmes,J.H.BLOK,
TheEarlyAmazons. ModernandAncientPerspectives on aPersistentMyth ,E.J.Brill,Leiden –
NewYork –Köln, 1995, pp. 158-159avec la note41 de la page 159 et la note42 de la page 160.
Pour l’affirmation sansaucune formede procès qu’il s’agit làde femmes,G.S.KIRK,TheIliad:
ACommentary, I,CambridgeUniversityPress, 1985, p. 291.
12Rappel
Le retour à uncertain passé permet de mesurer le temps écoulédepuis l’époque
où la guerre opposait des femmes aux hommes; fixé dans la mémoire, ce
temps-là rend plus heureuxcelui que le récit met en scène.Le passé se voitainsi
dédoublé, dont l’un est éclairé tandis que l’autre est éloigné. Long chant d’un
passé glorieux, l’Iliade n’est pas un poème teint de nostalgie c’est-à-dire
pleurant sur ses suites; en lui revient le leitmotiv qu’il faut rapprocher l’avenir
du passé. C’est à cette fin que le père d’Hector fait appel à sa mémoire ; en
temps voulu, la mémoire du vieil homme rappelle aux guerriers ce qu’ils ont à
être.La procédurecomparative détourne le regard decet objetcapté par le récit
et son discours: si la mémoire rappelle quePriamcombattitcesAmazonesd’un
temps d’avant, elleomet que l’une d’elles vint à Troie aider son peuple contre
celui d’Agamemnon. L’histoire narrée là change du tout autout: le récit
homérique ne donne pas à imaginer que cellesqui combattent peuvent
également être leuralliéesc’est-à-dire êtreà leurscôtés.
Ce récit en direct d’une guerre obéit aux coupes temporelles d’un scénario
ramenantà un passé émerveillé par le présent; le vieux roi deTroie en rappelle
les temps fortsau moment où lecombat va se jouer sous ses yeux.
Au miroir du présent
La bataille mémorable qui opposa le jeune Priam aux Amazones trouve à
présent écho danscelle qui se joue, renvoyant l’image déformée du passé par le
regard qui compare: la guerre de Troie paraît comme la plus grande de toutes
les guerres. Un spectacle est offert du haut des remparts, le roi dit la forte
impression que lui font ces hommes magnanimes qu’il contemple comm e
devant un tableau;à sa demande,Hélène énumère les noms desbeaux guerriers
qui défilent. Une perspective sur l’immense armée achéenne a déjà été prise au
vers 120 du chant II ; cela ne suffit pas : le spectacle se veut grandiose. C’est
incroyable,Priamchante l’ennemideTroie !
La temporalité du récit fait entendre que les Amazones furent les rivales des
hommes qu’elles égalèrent peut-être alors.La bataille qui l’opposa autrefois à
elles permet à Priam de mieux évaluer ce qu’il aperçoit ; la comparaison du
présent avec le passé fait ressortir la grandeur des Achéens, et c’est à
Agamemnon qu’il rend hommage (III, 182-190 ):
13«ÔbienheureuxAtride, heureux par les dieu x et fortuné par les hommes ;
oui, en vérité, beaucoup de jeunes guerriers achéens auront maintenant
tué pour toi. Déjà venu dans la Phrygie couverte de vignes, je vis là des
foules de Phrygiens avec leurs coursiers rapides. Je vis les hommes
d’Otrée et dudivinMygdoncampantalors près des rives duSangarios.J e
fus effectivement compté pour allié parmi eux au temps où les
belliqueuses Amazones (Amazones antianeirai) vinrent nous faire la
guerr e. Mais ils n’étaient en rien aussi nombreux que les Achéens aux
yeux vifs. »
Ainsi les Troyens d’aujourd’hui, comme les Amazones d’hier face aux
17nombreux Phrygiens, affrontent-ils les innombrables Achéens . L’association
des premiers aux secondesrappelle bon gré mal gré leur alliance future. Eu
égard à une tradition où elles avaient leur place, Josine H. Blok émettait
l’hypothèse d’une interpolation : l’auditoire devait s’attendre à ce qu’elles
fussent ducôté desTroyens,alors quePriam doit ici les imaginercomme leurs
ennemis.Mais eu égardà cet horizon d’attente –la défaite duclan troyenavec
la mortd’Hector–,cette hypothèse se faitau détriment du processus narratif ; la
comparaison homérique ne dit rien de bon pour la suite: le rappel de ces
femmes venues rivaliser avec des Phrygiens aux coursiers réputés signifie que
lesTroyens autrefoisalliésaux hommes de Phrygie le seront aux Amazones et
qu’ils vont perdre pied dans ce qui s’annonce comme une bataille beaucoup
plus rude et plus virile quecelle du passé.
À l’avant-scène
L’analogie qui présente les Achéens comme des Phrygiens en plus grand
nombre minimise l’ancien raid amazonien; la logique du désir sévit ici contre
les contradictions qu’on rep ère là, comme le fit Helen Dinerrappelant que
Penthésilée prit avec elle un corps d’élite pour défendre Troie contre l’armée
dirigée parAgamemnon d’Athènes alors que le roi Priam combattit son peuple
18dans ses jeunes années . Cette analogie établit en effet que les Amazones de
jadis n’égalent point les héros denaguère,ces hommes présentifiés sur la scène
17C’est dire la supériorité des Achéens. Ilparaît alors erronéde traduire «les Amazones égales
aux hommes » (HOMÈRE,Iliad e,Trad. deL.Bardollet,Paris,R.Lafont,Coll. "Bouquins", 1975,
p. 40) ; le comprendre de cette façon revient à placer ces rivales d’antan sur un pied d’égalité
c’est-à-dire sur le même plan que les guerriersdont parle l’aujourd’huidu récit.
18H.DINER,MothersandAmazons,AnchorBooks,NewYork, 1973, p. 104.
14narrative auxquels elles ne peuvent effectivement c’est-à-dire directement être
comparées ; le récit les rappelantà la mémoire les prive de lacouleur de la vie.
La traduction farfelue de Guy Cadogan Rothery ravivait ce temps tellement
passé qu’on ne peut en voir les Amazones, projetant sa propre lumière sur la
scène non détaillée par celui qui se souvient; rouge au lieu de noire selon le
récit iliadique, la couleur du sang versé lors de cette inoubliable bataille paraît
surréaliste tant elle contrarie l’effet de réel produit par la délimitation poétique
duchamp visuel:«Onconnaissaitautrefois enPhrygie, dans les tempsanciens,
desarméesdebravesà l’époque oùOtrée occupa le trône et où le divinMygdon
conduisit sacavalerie et lorsque, moi, pour me joindreà eux, je levai les troupes
troyennes: nous tînmes têteaux virilesAmazones et le flot duSangarios coula
19pourpre de leur sang.» Cette vue donne tropà un passé que l’Iliade ne donne
jamais à voir, qu’on devrait plutôt imaginer en noir et blanc. Les Amazones
n’ont rien à voir dans la guerre qui se joue là, n’occupant ni l’avant-scène ni
même l’arrière-scène ;elles n’apparaîssent jamais enchair et en os, vivantes.
Le souvenir de Priam ordonne déjà la vision dont la suite donne à percevoir
l’ensemble durécit; ce rapide rappel jette une lumière sur ce qui le mérite
davantage: par la description des forces mises en présence, la bataille qui se
tientsous le regard du roi troyen surpasse celle à laquelle il participa. Ainsi
Homère érige-t-il la guerre de Troie en modèlede guerre, la racontant au
présent. Le décor est planté, les personnages sontréunis pour le drame qui se
joue là.Lechoix decélébrer lecombat des hommes pour plus de gloiredit tout
du sort homérique fait aux Amazones par trop encombrantes à la mémoire
hellène ; à la guerre, il n’y a plus que des hommes. La mémoire guerrière sait
transfigurer le passé pour l’inscriredans un temps où les hommes sontappelés à
égaler leurs ancêtres. C’est ce passé paradigmatique qui convoque de nouveau
le souvenirapparemment ineffaçable deces fameuxadversaires.
L’exploit qualifiant
Les Amazones font une seconde apparition dans le chant VI, renforçant la
mémoire individuelle du chant III par la mémoire collective. Là s’entend une
histoirecommune, panhellénique:Troyens etAchéensappartiennentà la même
race, cela suffit pour suspendre localement le combat. Le belliqueux Diomède,
personnage qui occupe le premier plan depuis le chant V, se laisse apprivoiser
par le discours de Glaucos qui lui vante son illustre ascendance: il est le
petit19G.CADOGANROTHERY,TheAmazons, p. 42.
15fils ducélèbreBellérophon.Au vu dece nom, se profile l’ennemicommun des
hommes et de leurs descendants ; nul doute que la« victoire sur les Amazones
20est un exploit qualifiant pour un héros comme Bellérophon » . Mais que
l’exploiten question vailleexemple ne laisse pasd’intriguer qui sait que le nom
de celles-là est associéà un autre héros que celui-ci ; ainsi l’aède (VI,
179186 ) recoud-il le motif amazonien à l’histoire de cet homme divin exécutant les
ordres deIobatès :
«Tout d’abord, il ordonna de tuer l’invincible Chimère ; or, elle était de
race divine, et non de race humaine: lion par devant et serpent par
derrière, et chèvre au milieu, une force terrible la faisait cracher unfeu
dévastateur.Maisconfiant dans les signes envoyés par les dieux, il la tua.
À la suite de quoi il combattit contre les illustres Solymes: c’était
vraiment, reconnut-il, se jeter dans la mêlée la plus violente parmi les
mâles.Enfin, il tua lesbelliqueusesAmazones ».
Que viennent donc faireles Amazones à ce moment du récit,en ce lieu qu’on
21nomme «no man’s land » pour dire l’arrêt des combats ? Que viennent-elles
faire dansce faux impromptu dontBellérophon est le héros ?
20J.CARLIER,«LesAmazones font la guerreet l’amour », note 6, p. 31.
21Pour l’idée de milieu ou de centre sur lequel la lecture reviendra au ch. IV, J. SVENBRO,La
Parole et le Marbre. Aux origines de la poétique grecque, Lund, 1976, p. 89 : «Les deux
guerriers se rencontrent en effetdans la zoneentre lesdeuxarmées,c’est-à-diredans un no man’s
land. Il ne s’agit pas ici d’un espace circulaire, mais d’un espace délimité par deux lignes
parallèles où le méson est un lieu d’affrontement, le champ de bataille, qu’Homère nomme
ailleurs les géphurai du combat avec une image suggestive. Ainsi, on est en droit de dire que le
méson "stratégique" devient le lieu d’une lutte pacifiée dans la Cité, à savoir le lieu de la
politique, conçue comme l’intériorisationde la guerre dans une seule et même formation sociale.
L e méson est donc synonymed’un débat publiccompris à la fois à travers le modèle circulairede
lacommunauté guerrière (unité) età travers le modèle symétrique de la lutteà mort (contradiction
antagoniste): si le premier modèleaété plus important pour l’élaborationdes pratiques politiques
–et, comme on le verra, de la pensée philosophiqu e –, c’est à travers l’autre que nous pouvons
entrevoir le sens des luttes politiques dans la Cité.» Le recoursà la notion de méson s’entend
mieux d’une note (note 72, p. 89) qui concerne les géruphai, ces levées de terre contenant un
coursd’eau«c’est-à-dire une espèce de "pont" qui unit deuxcôtés opposés etainsi le "champ" de
bataille. »En effet, le mélange d’eau et de terre rend lecombat et sa cessation plusparlants dès
lors que deux combattants en vis-à-vis ont un contrôle total des opérations: aux levées de terre
correspondent les levéesd’armées selon un schéma qui pourrait représenterla maîtrisede l’espace
que les hommes ne veulent pas débordé, de sorte que cette zone ne saurait être neutre selon
l’espace même du texte.À la paixcommeà la guerre, les hommes sontavec les hommes ; c’est à
croire que la guerre les oppose aux femmes sur un autre plan que celui présentifié par cett e
16L’hommede laChimère
La renommée de Bellérophon vient de ce qu’il débarrassa les hommes de la
Chimère, cette monstrueuse femelle qui dévastait la Carie et la Lycie. La
tradition le figure monté sur le superbePégase grâceau mors fourni parAthéna
c’est-à-dire la fille de Zeus, terrassant le fameux monstre lycien ; ainsi la
Théogonie d’Hésiode (319-325 ) en parle-t-elle comme son titre de gloireet La
Bibliothèqued’Apollodore (I, 9, 3 ) mentionne-t-elle «celui qui tua la Chimère
au souffle de feu.» Or, l’Iliade chante aussi sa victoire sur les Amazones.
Sachant que les Amazones iliadiques sont « uncorps étranger dans la geste de
22Bellérophon »,à quoi sert donc le motifamazonien ?
Tout se passecomme si le poèmedisaitque la disparition de laChimère n’était
pas pour Bellérophon son seul titre de gloireet que d’autres gestesle
qualifiaient pour plus de gloire.En effet,ce héros s’entend triplement qualifié, à
l’occasion de trois épreuves brillamment remportées. Sans démentir la haute
estime que la renommée lui confère déjà, le récitant déclame le nombre
suffisant de vers pour le redire vainqueur de laChimère ;cinq vers (VI, 179-183 )
sont consacrésà cet exploitcontre deuxau sujet de labataille gagnéecontre le
peuple des Solymes (VI, 184-185), ces montagnards féroces de Lycie, et contre
un seul pour sa victoire sur les fameusesAmazones (VI, 186 ).Ce rapideaperçu
permetalors de sérier uncertain nombre de questions.Par exemple, le seul vers
valant pour ces dernières doit-il se prendre comme une façon de rire d ’elles
voire de les mépriser? La quantité de vers doit-elle s’entendre selon
l’importance des combats menés, auquel cas le récit en ferait de moindres
adversaires que laChimère et lesSolymes ? Comment lire l’ordre des victoires
gagnées par lecélèbre etcélébré héros?
La parole homérique s’empare visiblement d’une tradition pour l’infléchir. Par
son utilisation d ’un vieux motif, l’Iliade s’avère comme un texte tacticien ; le
Poète procède à un savant déplacement de sens, reconfigurant la scène de
guerre. Que Bellérophon soit l’homme de la Chimère, cela n’empêche pas
Homère d’en faire subsidiairement l’homme des Amazones et de justifier du
coup leur élimination; on notera du reste qu’il utilise le même verbe pour
Grande Guerre. On s’aperçoit enfin que la mâle guerre fonde lacitéet qu’unparallèle s’établit
entre la victoire des hommes sur les Amazones et l’établissement de cette cité que le
commentateur ne manque pasd’écrired’une majuscule.
22J.H.BLOK,TheEarlyAmazons, p. 344.
17chanter la miseà mort du monstre femelle deLycie et celle deces monstres de
femmes qui font la guerre. Dans le monde homérique, l’homme de laChimère
devient celui qui désigne un même ennemi à abattre ; il préfigurele héros
triomphant du monstrueux.
L’ordre d u récit
L’exploit valant traditionnellementàBellérophon sonblason paraît réévalué par
un combat contre des femelles qui suit un combat contre des hommes bien
qu’on se demande si, du divin (la Chimère) au féminin (les Amazones) en
passant par le masculin (les Solymes), l’ordre narratif ne tend pas à faire du
troisième combat le moins difficile. Si le nombre des vers valait de manière
inversement proportionnelle à la difficulté rencontrée, cela placerait
symboliquement les dernières au-dessus des deux autres catégories
d’adversaires. L’ordre des événements, son sens,n’est pas aussi clairqu ’on le
croit et le dit.
Des lectures antiques valent ici remémoration, à commencer par celle de
Pindare (Olympiques, XIII, 87-90 ) célébrant après Homère et d’un même geste
les trois exploits de Bellérophon comme si l’ordre des événements n’importait
pas : «il massacra et l’armée des Amazones, armée de femmes, et la Chimère
quicrache le feu et lesSolymes.»Il est remarquable que la description du poète
thébain donne à voir les Amazones comme étant des femmes, en comparaison
de quoi le questionnement revientsur le dessein homérique de les placer en
troisième positionainsi que de leur retirer toute visibilité.
Tandis qu’il combine l’héritage homérique etl’héritage hésiodique, Apollodore
(II, 3, 2 ) s’entientà l’ordre strictde l’exposé homérique quitteàentretenir l’idée
d’Amazones à la puissance supérieure àcelles desautres vaincus ;ainsi l’ordre
crescendo des épreuves participe-t-il de l’ordred’énonciation faisant d’elles des
adversaires dechoix:«Donc monté surPégase,Bellérophon […] transperça la
Chimère de ses traits. Puis après le combat, il lui ordonna de lutter contre les
Solymes.Etcomme il mena également àbience derniercombat,illui ordonna
decombattrecontre lesAmazones. »
Plutarque (Des vertus des femmes,248a) rapportait lui aussi que Bellérophon
«chassa ensuite les Amazones ». Auteur renaissant d’une Mythologie dont se
ressent l’influence plutarquéenne, Conti Natale prolongeait cette vision
ordonnée des épreuves en un véritable récit de qualification: «Monté sur ce
chevalildéfit et tua laChimère.Secondement il l’envoya fort mal accompagné
contre lesSolymes, peupled’Asie,avec lesquels ilavait guerre, espérant quece
18jeune homme convoiteux de gloire et d’honneur serait aisément défait par cette
nation valeureuse.Mais il les vainquit,etcomme il s’en retournait joyeuxde ses
victoires, grand nombre de Lyciens l’attendant en embuscade le vinrentcharger
à l’improviste, lesquels il fit tous passer au fil de son épée. Iobatésl’employa
depuis contre les Amazones, et en plusieurs autres entreprises, desquelles il
23revint toujours la victoireau poing ».
En définitive, le motifde l’exploit qualifiant fait lire l’association du héros et de
l’homme : «puisque déjà les Amazones se risquèrent à attaquer cette ville et
24quePriam etBellérophon, est-il dit, leur opposèrent unearmée. » L’union des
hommes se pensedès lors en oppositionàcetadversaire mal profilé, sur fond de
souvenir fédérateur dans une histoire les réunissant par-delà leurs désaccords
temporaires ; par cette parenthèse à la mêlée où deux guerriers s’obligent l’un
25l’autre comme «des hôtes héréditaires » , s’impose l’idée des Amazones
ennemies de l’Homme. La reconnaissance d’une même appartenance, sexuelle
et filiale, en appelait aux qualités guerrières c’est-à-dire viriles de l’homme ;
c’étaitaussicela la qualification.
Égales ou inférieuresaux hommes
L’exploit qualifiant est l’exploit qui qualifie celui qui le commet, ce sujet que
26loue l’Iliade. Ainsi se pose« la question d’identité », liée à celle de l’égalité
comme enjeu majeur d ’untexte représentant l’affrontement des guerriers et non
pas le combat des hommes et des Amazones. À en croire le Lycien Glaucos,
elles devaient avoir occupé le terrain guerrier durant une époque plus
ancienne qu’occulte la mémoire reconstruite jusqu’en ce lieu que ne figure pas
la parenthèse du combat puisque, à l’investir de son sens littéral, il n’est celui
d’aucun homme ; ailleurs dans le texte, la lecture peut toutefois deviner celles
qui purent un temps rivaliseravec les hommes dans un rudecorpsàcorps.Mais
beaucoup allèrent vite en besogne, louant les guerrières comme étant au moins
égales aux hommes alors que l’analyse textuelle résiste à cette vue rapide et
fausse, enchantée ; etque dire de ceux quiimaginèrent ces femmes plus
23Pour ce texte édité à Venise en 1551, C. NATALE,Mythologie, ou Explication des fables,
Paris,1627, p. 977.
24STRABON,Géographie,XII,8, 6, Trad. deF.Lasserre,Paris,«LesBellesLettres », 1981, p.
133.C’est nous qui soulignons par l’italique.
25HOMÈRE,Il.,VI, 231,P.Mazon, tome 1, p. 263.
26 M. LACORRE, Le rôle de l’hospitalité dans la poésie grecque d’Homère aux tragiques,
PressesUniversitaires duSeptentrion, 1991, p. 162.
19puissantes que les hommes jusqu’à penser qu’une Amazone vaut non pas un
homme mais plusieurs ?Ainsi le dit la traduction que donnaitFrançoisLasserre
27‒«Quand survint l’Amazone égale à nos guerriers » ‒du célèbre vers
iliadique repris par un Strabon désireux de faire accroire que les Amazones ne
sont jamaisvenues en aide aux Troyens. Le poèmehomérique livre
manifestement une bataille sur des thèmes croisant la figure amazonienne avec
un idéal mâle de l’égalité, une idéede l’égalitéentre hommes.
Une première lecture fait les comptes pour entendre l’égalité en question ; une
seconde lecture prendactedu pluriel sous lequel lesAmazones ne peuvent ici se
distinguer et êtrecomparées individuellement c’est-à-dire s’égaleraux héros.
Quelle égalité ?
À peine prononcée, l’égalitédesAmazones aux hommes n’est pasaussi audible
qu’on le dit ; unechose est sûrecependant: il ne s’agit pas d’uneégalité stricte.
L’iconographie permet d’en mesurer la relativité, consacrant l’inégalité sous la
forme de la différence même la plus petite : «Onpeut penser que, comme
Homèr e dans l’Iliade où nul trait saillant ne distingue le peuple troyen du
peuple grec, les au teurs de ces poèmes s’étaient bornés à décrire les
affrontements entre adversaires à peu près semblables les uns aux autres, au
sexe près: différence moinsconsidérable que nous ne serions tentés de lecroire
puisque des deux côtés la valeur était presque égale et puisque, dans les cas
fréquents où les peinturesà figures noires ontauxAmazonesdonné l’équivalent
des hoplites, on a plus d’une fois peine, si s’est effacé le rehaut blanc qu’on
réservait alors aux chairs féminines, à déterminer dans quel camp se rangent
28certainscombattants.» La preuve par l’image de cette non-égalité établitainsi
le sexede l’objet non identifiéduchant homérique.L’image s’avère là parlante,
quand ne fait pas défaut laconvention chromatique susceptible de lire qu’il est
alors question de femmes face à des hommes; on pourrait alors dire de cette
formidable fresque qu’est l’Iliade que «l’absence de rehauts blancs rend plus
29indistincte encore la différence des sexes » . En tout cas, l’égalité des
Amazones aux hommes ne peut qu’être niée s’il s’agit là de femmes comme le
récit l’implique.
27Pourcette traduction(III, 189 ),STRABON,Géographie,XII, 3, 24,F.Lasserre, p. 89.
28P. DEVAMBEZ, «Les Amazones et l’Orient », Revue Archéologique, 1976, fascicule 2,p.
265.C’est nous qui soulignons par l’italique.
29P.DEVAMBEZ,«LesAmazoneset l’Orient », p. 269.
20Le poème homériquene présume qu’une égalité entre hommes, même si c’est
de degré ; une fois lue cette égalité par son unité de mesure, la figure
amazonienne peut en éclairer formellement l’idéologie.
La présomption d’égalité
Même mâles, lesAmazones ne sont pas des hommes; même égalesà eux, elles
leur sont inférieures.Tel est le point de vue homérique, le point decomparaison
pour considérer cette égalité tant prisée de l’homme ; mesurant et mesuré, ce
dernier interdit de concevoir une égalité entre guerrières et guerriers etl’égalité
comme présomption ne vaut véritablement que pour les hommes. La
présomption d’égalité tient du préjugé sex iste: par principe, seul un homme
peut s’égaler à un homme. Une femme ne peut secomparer ni être comparée à
un homme, saufà se perdre ; ne doit-on pascomparerce quiestcomparable ?
La traduction de Paul Mazon est remarquable: «les Amazones guerrières
30égales de l’homme.» Ainsi rendait-il compte de deux manières différentes de
la même formule comme si le motif se recomposait au fil du récit selon
l’avancée dramatique qui lui est propre ; en proposant une seconde version qui
contrasteavec la première, il prenait le parti de l’interpréter comme productrice
d’une asymétrie. Et le contexte semble bieninduire cette retranscription car la
comparaison joue en la défaveur des Amazones, nouvelle démonstration de la
supériorité incontestée de l’Homme ; tout se passe comme s’il fallait être
plusieurs quand on est une Amazone pour rivaliser avec un seul homme. En
regard decette traduction, il vaut la peine de mettre sous les yeuxce queMarcel
Detienne disait de la jeune Atalante concurrençant victorieusement l’homme à
la course ; il lui appliquait en effet l’épithète d’antianeira: celle « qui vaut un
31homme ne peut en être que l’ennemi » . Or, l’idée qu’il y a présomption
d’égalité à la guerrec’est-à-dire qu’il n’y a de rivalité qu’entre égaux ‒qu’« il
32n’est de rivalité qu’entre semblables » ‒transparaît d ’un texte où les
Amazones font figure d’à-propos c’est-à-dire d’un récit d’où elles sortent
perdantes. Au sens propre comme au sens figuré, celles qu’on imagine
semblables aux hommes reçoivent le coup fatal du guerrier à qui la gloire
décerne par là même le titre vénéré d’ "homme".Ce dernier terme se voit donc
30HOMÈRE,Il.,VI, 186,P.Mazon, tome 1, p. 259.
31M.DETIENNE,Dionysos misà mort,Paris,NRFGallimard, 1977, p. 86.
32J.-P.VERNANT,Mythe et société enGrèceancienne,Paris,FrançoisMaspero, 1974, p. 45.
21réévalué dans le poèm e écartant l’idée que les Amazones ont l’étoffe des héros
et qu’elles égalent les hommes ; il est significatif que le grand-père de Glaucos
les ait affrontées seul c’est-à-dire en héros: seul contre toutes. De cette
comparaison d’infériorité, on déduira qu’elles sont des sous-hommes et on
distinguera leur égalitéapparente, sous unaspect viril ou d’allure masculine, de
leur inégalité réelle:commentces rivales des hommes pouvaient-elles vraiment
être représentées comme étant leurs égales ? Expulsées du champ narratif qui
braquele regard sur les hommes, elles ne peuvent pas être vuescomme telles ;
tout montre qu’elles demeurent leurs inférieures. Le Poète met les Guerrières
horscombat,c’est-à-dire hors toutecatégorie.
L’égalité de plan
LesAmazones ne sont pas mises sur le même plan que les hommes; tandis qu e
ceux-ciaccaparent le regard, il n’existeaucun planpourcelles-là qui ne figurent
à aucun titreet ne sont même pas des figurantes. Au plan de l’égalité
c’est-àdire des hommes, elles n’apparaîtraient occasionnellement qu’à l’image de
l’homme. Leur faux rappel sur la scène homérique les annule sous la forme
d’une lutte qu’on ne peut dire que d’égal à égal, c’est-à-dire sous la forme
tautologique qui ne dit rien d’autre que le même ; selon ce schéma-là, «égal»
est synonyme d’ «identique ». La logique du récit rend impossible l’expression
d’undifférend: un fémininà la guerre, une guerreà deux sexes.
L’évaluation du comportement amazonien à partir du même masculin étaye la
représentation que seuls les hommes sont semblablesaux hommes, et la raison
d’être des belligérantes de tourner à la conduite d’échec: vouloir s’égaler aux
hommes.L’Amazone–unsemblant d’homme, un homme qui n’enest pas un –
est bien la figure d ’undiscours discriminatoire. En ce sens, l’arrière-plan
mythique du poème neconstitue pasà lui seul une explicationau statut decette
figure emblématique du sexe masculin. Homère ne se contente pas d’insérer
dans son récit un motif traditionnel: il construit les conditions narratives de
l’irreprésentabilitédesAmazones.Lesdeux irruptions narrativesdeces femmes
aux contours mal définisrépondent au désir de gloire que le Poète satisfait
quand il présente sous une lumière crue ces hommes d’un autre temps ;
l’utilisation du thème amazonien renforce l’unité de la représentation poétique.
Seloncetteconfiguration, lesAmazones ne disent pas l’exception qui risquerait
d’entacher le prestige desguerriers ; au contraire, elles disent inlassablement
aux hommes leur supériorité de mâles. Une discussion éclairante veillera dans
cesconditionsà revoir une position renonçantà prendreau sérieux la traduction
22deMazon: «L’imaginaire grec a cependant créé les femmes guerrières, égales
33des hommes, voire supérieures, les Amazones.» Il ressort en effet que tout le
récit homérique bataille pour leur infériorité, que leur défaite soit
accessoirement associée à la figure de Bellérophon ou qu’elle soit
opportunémentrattachée à celle des Troyens et des Phrygiens. Aussi la lecture
decette figure épique gagne-t-elleau rappel de la relation étroitechez lesGrecs
entre l’idée de l’autre etcelle de l’inférieur ; lesAmazones paraissent tellement
autres qu’elles n’entrent dans le cadre narratif que sous la forme dupliquée du
même, ce qu’un discours de l’altérité nomme un "autre guerrier": elles sont
l’Autrede l’Homme,c’est-à-dire rien qui soit vu en dehors de lui.
Induite par leur épithète homérique, la virilisation des Amazones accroît leur
inégalité vis-à-vis des hommes auxquels on les compare. Siles deux moments
du récit impliquent qu’elles sont des femmes, force est alors de constater qu’à
aucun de ces moments on les montre comme telles; c’est pourtant parce
qu’elles ne sont pas des hommes qu’elles n’égalent jamais ces derniers. C’est
parce que lesAmazones font la guerreet qu’elles sontdes femmes que jamais le
récit ne les envisage; leur identification narrative pose problème dès lors qu’on
les rencontre sur un terrainunisexué.
La hordeamazonienne
Une lecture insistante s’aperçoit que ces Amazones indiscernables sont
caractérisées par un pluriel ; formant un groupe de femmes apparemment
indistinctes, leur épithète homérique les rend sauvages. Alors qu’il s’agit
clairement d’escadrons féminins selon les Olympiques, il s’agit semble-t-il de
horde selon l’Iliade qui se réfère à un peuple à cheval. Il est bien avant tout
question d’un peuple, ce qu’on entend de labouche dePriam et qu’onapprend
34des manuels: «Peuple mythique de femmes, gouverné par une reine » .
Comme leur caractère sexuel, leur caractère ethnique les rend malvenues au
monde des héros qui est un monde de singularités tandis que la figure
amazonienne est une figure du mythe peu individualisée. Ainsi les rivales des
guerriers semblent-elles seperdre dans un flou artistique, tel un peupleau-delà
d’une ligne d’horizon inconnu ; venus d’ailleurs, ces envahisseurs font bel et
bien penser au monstre que le héros grec affronte traditionnellement. Mais s e
33P. VIDAL-NAQUET,Le monde d’Homère, Paris, Perrin, 2000, p. 93. Sur cette thèse de la
supériorité desAmazones que défenditÉphore,J.H.BLOK,TheEarlyAmazons, p. 176.
34G. HACQUARD, Art. «Amazones », in Guide mythologique de la Grèce et de Rome,
Hachette, 1976, p. 27.
23peut-il que la horde amazonienne apparaisse comme une horde sauvage parce
qu’elle est une horde de femmes ? Ce serait un bon moyen de discréditer les
Amazones, notammentau regard du sexe féminin.
Un premier temps de la lectureconsidèrece peupleétranger, ennemi héréditaire
des Grecs; un second temps interroge l’image imprimée en la mémoire des
35hommes:celle decentaures femelles, de «Centaurelles ».
Le peuple desAmazones
Le mythe antique ne parle de l’Amazone qu’au pluriel: «"Amazones" est un
36terme collectif qui désigne des hordes de femmes belligérantes ». Ce nom dit
un peuple guerrier fait de tribus que l’imagerie montre combattant les Grecs.
Cette définition fait évidemment le jeu d’une civilisation s’opposant à des
femmes jugées sauvages parce que guerrières,à un peuple non-grecc’est-à-dire
barbare. Dans leur inaccessibilité au champ perceptif se dit ce qu’il y a de
confus en leur totalité, de quoi faire basculer leur réputation d’un plan à l’autre
et les exclure ducatalogue héroïque.
L’expressionAmazones antianeirai désigne vaguement un groupe, un collectif
tranchantd’avec lesdifféren tes races venues participerà l’inégalable guerre qui
se joueaux portes deTroie.Non individualisable, la figureamazonienne fait ici
le jeu du poème qui énonce les unes après lesautres les différentes armées des
hommes organisés en peuples avec à leur tête de grandes figures masculines;
contrairement à ces troupes renommées dont on connaît les noms etreconnaît
les chefs, les Amazones paraissent comme un peuple sauvage que le chant VI
associe non sans raison aux Solymes. Ainsi lit-on que Bellérophon fut envoy é
37«contre les belliqueux Solymes et leurs alliés, les Amazones » ; ces deux
peuples réputés pour leur tempérament de feu ne sedéfinissent pas par les
individus qui lescomposent.
Le peuple amazonien paraît sauvagement sous l’aspect d’une cavalerie dont on
imagine les sabots frappant le sol.Montées sur leurscoursiers, lesGuerrières ne
paraîtraient probablement à l’écran cinématographique qu’enveloppées d’un
épais nuage de poussière ; leur nombre ferait masse sans faire unité.Ainsi
peut35PHILOSTRATE,Les images ou tableaux de platte-peinture, Trad. et commentaire de Blaise
Vigenère (1578),Tome 1,PrésentationparF.Graziani,Paris,HonoréChampion, 1995, p. 512.
36H.DINER,MothersandAmazons, p. 98.
37R.GRAVES,LesMythes grecs,Trad. parM.Hafez,Paris,Fayard, 1967, p. 206.
24

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