Penser à ne pas voir
246 pages
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Description

Penser à ne pas voir réunit les principaux textes consacrés par Jacques Derrida à la question des arts depuis la parution, en 1978, de La Vérité en peinture.


À travers ces interventions de facture diverse (études, conférences, entretiens) s’échelonnant sur vingt-cinq ans et portant autant sur le dessin et la peinture, la photographie, que le cinéma, la vidéo et le théâtre, le lecteur pourra suivre les concepts issus de la déconstruction, mieux saisir toute la cohérence de la critique de la représentation et de la visibilité à l’oeuvre dans le travail de Derrida et, surtout, prendre la mesure de ses axiomes les plus inventifs en ce qui concerne l’œuvre d’art et son commentaire.


Une bibliographie détaillée et une filmographie complètent l’ouvrage.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782729121419
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Jacques Derrida

Penser à ne pas voir
Écrits sur les arts du visible 1979-2004
Textes réunis et édités par Ginette Michaud, Joana Masó, Javier Bassas


Essais

ÉDITIONS DE LA DIFFÉRENCE
Penser à ne pas voir réunit les principaux textes consacrés par Jacques Derrida à la question des arts depuis la parution, en 1978, de La Vérité en peinture . À travers ces interventions de facture diverse (études, conférences, entretiens) s’échelonnant sur vingt-cinq ans et portant autant sur le dessin et la peinture, la photographie, que le cinéma, la vidéo et le théâtre, le lecteur pourra suivre les concepts issus de la déconstruction, mieux saisir toute la cohérence de la critique de la représentation et de la visibilité à l’œuvre dans le travail de Derrida et, surtout, prendre la mesure de ses axiomes les plus inventifs en ce qui concerne l’œuvre d’art et son commentaire.
Une bibliographie détaillée et une filmographie complètent l’ouvrage.
Édition et avant-propos de Ginette Michaud, Joana Maso et Javier Bassas.
PENSER À NE PAS VOIR

Cette conférence fut prononcée par Jacques Derrida à Orta (Italie), le 1 er  juillet 2002. Elle a été enregistrée et éditée par Simone Regazzoni, et a paru sous le titre « Penser à ne pas voir » dans la revue Annali. Fondazione Europea del Disegno (Fondation Adami) (Milan, Bruno Mondadori Editori), Amalia Valtolina (dir.), 2005/I, p. 49-74.
Question de langue, avant quelques mots de remerciement. Je me demandais, ce matin, en quelle langue on dessine, c’est-à-dire, parce que nous sommes ici pour parler du dessin, s’il était concevable ou paradoxal d’imaginer qu’un dessin, loin d’être, comme on le croit en général, immédiatement universel comme la musique, comme on pense que le dessin et la musique sont immédiatement universels et intelligibles par-delà la barrière des langues, je me demande, je me demanderai encore, et j’y reviendrai en cours de route, si le dessin, si le trait du dessin est totalement indépendant d’une langue : si, par exemple, Valerio Adami dessine en italien ou dans une autre langue. On le sait bien, dans l’œuvre d’Adami il y a beaucoup de mots anglais, français, allemands. Mais est-ce que la question de savoir s’il dessine en italien a un sens ?
Je laisse suspendue la question de ce qui relie le trait du dessin à la langue. Quelle est l’autorité, en dernière instance, est-ce celle du trait ou celle de la langue ? Mais après le très riche et très sérieux exposé de Maurizio Ferraris 65 , ceci sera un divertissement, un impromptu. Avant de m’y livrer, je voudrais dire quelques mots de gratitude à ceux qui nous reçoivent ici, à Valerio Adami dont je voudrais saluer l’initiative, non seulement pour aujourd’hui mais pour l’avenir de l’institution du dessin 66 qu’il est en train de fonder et dont ceci est une sorte de préfiguration, de dessein préliminaire. Donc, tous nos vœux pour l’institution qu’il lance ainsi et pour laquelle nous sommes et resterons de tout cœur avec lui.
À la fin de son exposé, Maurizio Ferraris parlait des X-rays , qui sont de l’ordre de la visibilité, d’un certain type de visibilité : de l’invisible qui se donne à voir sous une certaine surface, sous une autre surface invisible, et je vais poser la question, surtout en regardant Valeria 67 , de l’échographie. Je vais ici me livrer uniquement à des échos, je vais faire écho à tout ce qu’a dit Maurizio Ferraris ce matin, et me demander quel statut on pourrait accorder à l’échographie. Avant de m’engager dans le sujet très grave de « penser-voir », je poserai encore une autre question. En général, quand on dit « voir », on pense d’abord naturellement aux yeux, aux yeux qui sont faits, pense-t-on, pour voir. Mais vous savez que les yeux ne sont pas seulement faits pour voir, ils sont faits aussi pour pleurer. On peut se demander pourquoi on pleure, pourquoi telle émotion de tristesse, ou de rire d’ailleurs, ou de secousse traumatique provoque des larmes. C’est très énigmatique. Pourquoi ce symptôme qui consiste à verser de l’eau à travers les yeux ? Et à titre d’exergue, pour donner quelque portée à cette question, « pourquoi les yeux, en vue de quoi les yeux ? », « sont-ils faits seulement pour voir ou d’abord pour pleurer ? » (il y a, vous le savez, une grande iconographie des pleureuses ; ce sont en général les femmes qui pleurent et qui font l’expérience, on reviendra sur ce que c’est que l’expérience , de leurs yeux, à pleurer de tristesse ou de joie d’ailleurs), je citerai un texte qu’il m’est arrivé de citer dans un essai que j’ai écrit sur les aveugles, un texte de Marvell qui dit : «  But only human eyes can weep . »


How wisely Nature did decree,
With the same eyes to weep and see !
That, having viewed the object vain,
We might be ready to complain
 
[…]
 
Ope then, mine eyes, your double sluice,
And practise so your noblest use ;
For others too can see, or sleep,
But only human eyes can weep.
 
[…]
 
Thus let your streams o’erflow your springs,
Till eyes and tears be the same things :
And each the other’s difference bears ;
These weeping eyes, those seeing tears 68 .
Selon lui, les animaux comme les hommes, ce qu’on appelle « les animaux », ont certes des yeux pour voir. Mais selon Marvell, dont je ne partage pas la tranquille certitude ici, seuls des yeux humains sont faits pour pleurer. Non seulement il dit que les yeux pleurent mais que les larmes voient. Premier exergue.
Le deuxième exergue, je voudrais l’orienter vers quelqu’un qui hante ces lieux, c’est-à-dire Nietzsche. On a souvent nommé Nietzsche ce matin, mais, si j’ai bien suivi l’italien, ce que je ne fais pas sans mal, on n’a pas parlé du fait que Nietzsche a habité ces lieux, cette île. Son spectre hante ces lieux. Or un spectre, c’est quelqu’un ou quelque chose qu’on voit sans voir ou qu’on ne voit pas en voyant, c’est une forme, la figure spectrale, qui hésite de façon tout à fait indécidable entre le visible et l’invisible. Le spectre, c’est ce qu’on pense voir , « penser » au sens cette fois de « croire ». Il y a là un « penser-voir », un « voir-pensé ». Mais on n’a jamais vu penser. En tout cas, le spectre, comme dans l’hallucination, c’est quelqu’un qui traverse l’expérience de la hantise, du deuil, etc., quelqu’un qu’on pense voir. Alors, Nietzsche, ici, on pense le voir. Et je rappellerai un texte de Nietzsche à propos précisément de la vue et de la cécité. C’est dans Ecce Homo  :

Mes maux d’yeux qui m’amènent parfois dangereusement au bord de la cécité [ dem Blindwerden zeitweilig sich gefährlich annähernd ], ne sont eux-mêmes qu’un effet, non une cause : quand ma puissance vitale [ Lebenskraft ] augmente, la puissance de ma vue [ Sehkraft ] le fait aussi. […] Je suis un double [ ein Doppelgänger ], j’ai aussi la « seconde » vue en plus de la première. Et peut-être même encore la troisième 69 …
 
Alors, le contrat ici, entre Valerio Adami, Maurizio Ferraris et moi, c’est que je répondrai à Maurizio Ferraris en improvisant. C’est pourquoi j’ai parlé d’impromptu. Je parlerai sans préparation. Mais qu’est-ce que c’est qu’une improvisation ? Qu’il s’agisse de parole ou de musique – le dessin, c’est encore autre chose –, qu’est-ce que c’est que ne pas pré-voir ? L’improvisation consiste à s’avancer sans voir d’avance, sans pré-voir. Par exemple, question qui va rester suspendue au-dessus de tout ce que je vais dire maintenant, est-ce qu’on peut peindre sans pré-voir, sans dessein, sans design  ? Est-ce qu’on peut dessiner sans dessein ? C’est-à-dire sans voir venir ? Déjà nous sommes tout près de ce que nous a dit Maurizio Ferraris ce matin au sujet de la perception, du concept, de la pré-vision, de la pré-voyance, de la pro-vidence, aussi bien de la Providence divine. Tout cela consiste à voir venir d’avance, à voir d’avance ce qui va venir. Rappelons ici une évidence : tous les vivants n’ont pas ce qu’on appelle « des yeux » ; il y a des vivants, et c’est le cas de la plupart d’entre eux, qui sont sensibles à la lumière, qu

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