Valeur, culture et science
231 pages
Français

Valeur, culture et science

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231 pages
Français

Description

Cet ouvrage est un ensemble de réflexions sur le vivre-ensemble, la culture et son pilier le plus important : la science. Ces raisonnements qui se déploient autour de la nature de l'homme, des valeurs, et de la portée de la connaissance scientifique. La science, de par sa méthode opératoire, constitue le moteur de la dynamique de la culture.

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Date de parution 26 août 2020
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EAN13 9782140156434
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la direction deVALEUR, CULTURE ET SCIENCE
Issoufou Soulé Mouchili NjiMoM
Cet ouvrage est un ensemble de réflexions portées par des auteurs
aux sensibilités philosophiques différentes. Ils s’expriment au sujet
d’une humanité qui se perçoit à travers les valeurs du vivre-ensemble, la
culture qui se construit en se fondant sur un de ses piliers les plus
importants : la science. Il s’agit d’une succession de raisonnements qui se
déploient en décrivant et en se positionnant sur la nature de l’homme,
l’orientation des valeurs, la signification et la portée de la connaissance DÉBATS VALEUR, CULTURE
scientifique.
A travers ces réflexions, nous réussissons à comprendre comment la ET SCIENCEphilosophie procède pour ne pas devenir un savoir de musée, si elle
s’était abandonnée à sa dimension métaphysique classique, caractérisée
par un apriorisme débouchant sur le rationalisme dogmatique, et Des considérations existentielles ignorant les prémisses des sciences physiques, biologiques et
astronomiques développées par les Ioniens pendant l’Antiquité et des débats sur la méthode,
grecque. En fait, la pensée ionienne aurait dû nourrir et amplifier le les interactions et la diversité principe argumentatif et analytique de la philosophie au cours de son
odyssée, car c’est la science, de par sa méthode opératoire, qui constitue d’approches cognitives
le moteur de la dynamique de la culture.
Maître de conférences au département de philosophie à la Faculté
des arts, lettres et sciences humaines de l’Université de Yaoundé I
(Cameroun), Issoufou Soulé Mouchili Njimom est auteur de plusieurs
ouvrages publiés aux éditions L’Harmattan.
Les contributeurs : Gervais Noël Mbamfon, Ernest Menyomo, Christian
Toumba Patalé, Mohamed Moustapha Ngouwouo, Philippe Nguemeta,
Bertin Nguefack, Loukoumanou Mounpou, Joël Edmond
Bemelingue Amana.
Illustration : Pixabay 2020
OUVERTURE
ISBN : 978-2-343-20726-1
PHILOSOPHIQUE23,50 €
DÉBATS
Sous la direction de
Issoufou Soulé
VALEUR, CULTURE ET SCIENCE
MouchIlI NjIMoMVALEUR, CULTURE ET SCIENCE Collection « Ouverture philosophique »
Série « Débat »
dirigée par
Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud, Bruno Pequignot, Bruno Trentini
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des
travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels"
ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.
La série « Débat » réunit des ouvrages dont le questionnement
et les thématiques participent des discussions actuelles au sujet de
problèmes éthiques, politiques ou épistémologiques
Déjà parus
Samuel Montplaisir, La croyance et ses horizons normatifs, avril 2020
Yvon Quiniou, Nikos Foufas, Le matérialisme en questions, Dialogue
critique, mars 2020
Yves Gilonne, « L'apocalypse déçoit », Blanchot, Derrida, Levinas :
penser le désastre à l'ère atomique, février 2020
Fatié Ouattara, Eduquer c'est humaniser, Dignité, intégrité, laïcité et
violence, février 2020
Henri de Monvallier, Nicolas Rousseau, La phénoménologie des
professeurs, L'avenir d'une illusion scolastique, janvier 2020
Jean-Marc Rouvière, Au-devant de soi, Esquisses vers une philosophie de
l'anticipation, décembre 2019Sous la direction de
Issoufou Soulé Mouchili Njimom
VALEUR, CULTURE ET SCIENCE
Des considérations existentielles et des débats
sur la méthode, les interactions et la diversité
d’approches cognitives © L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
ISBN : 978-2-343-20726-1
EAN : 9782343207261INTRODUCTION GENERALE
En se dévoilant, au cours de l’histoire, comme cet être
engagé à se défaire de tout déterminisme ou hétéronomie,
l’homme montre que son existence ne consiste pas en un
processus d’observation, en spectateur impuissant, des
événements qui ont lieu dans l’espace et dans le temps. Sa
vie est une mise en exécution de cette potentialité
d’autodétermination qui se perçoit dans les faits ou le désir
constant de distanciation par rapport au naturel. C’est la
culture. Il s’agit de se faire dans l’histoire comme un être
de liberté, de raison et de volonté. La culture est une
caractéristique structurelle d’une intelligence constamment
portée vers une négation du déjà-là. L’homme vit la culture
comme un défi à relever face à l’hostilité originelle de
l’environnement. En effet, parce qu’il est intelligent,
l’homme se découvre comme un être aux valeurs
immanentes à sa propre raison. Il est, pour cela, une
conscience à partir de laquelle émerge le refus de toutes
sortes d’aliénation, car son existence doit être un
déploiement historique du sens d’auto-évaluation. A ce
niveau, il est question d’une responsabilité qui traduit
l’effort qu’il fournit pour s’autogérer et s’approprier le
pouvoir de structurer et d’organiser l’univers qui constitue
son cadre existentiel.
Pour parvenir à ses fins, c’est-à-dire à la libération de
son être des obstacles naturels, l’homme agit dans le sens
de se comprendre et d’apprivoiser l’univers. C’est le désir
d’articuler le savoir au savoir-faire. Le savoir signifie
l’exigence de comprendre que la culture est le déroulement d’une force d’exploitation de ses compétences pour que se
fasse une histoire qui réalise le projet d’une existence
épanouie. Il s’agit d’un projet réaliste qu’on retrouvait déjà
dans le pragmatisme américain de la fin du XIXème siècle
ou dans l’existentialisme de Jean-Paul Sartre au XXème
siècle. Pour les pragmatistes, « l’homme est un être pour
qui, dans son être, il est question de son être. » Une telle
affirmation montre à quel point la philosophie moderne
consiste essentiellement en un « existentialisme
humaniste », car il s’agit d’une philosophie dont le contenu
porte sur la culture, le savoir et les valeurs. La philosophie
contemporaine souscrit à la thèse selon laquelle la
connaissance ne peut se faire à partir d’une simple
observation extérieure de son mode d’existence. On ne peut
négliger les sciences physiques, la biologie, la chimie, la
techno-biomédecine, toutes les sciences environnementales
et les sciences humaines ou sociales, quand on veut aborder
une philosophie capable d’avoir un discours valable et
pertinent sur l’homme.
L’action existentielle de l’homme consiste à marquer le
laps de temps qu’il a à vivre d’une empreinte indélébile. Par
devoir de culture, l’homme s’exprime dans l’animation, la
protection et la conquête constante d’une vie dense. Il s’agit
d’un être en situation, c’est-à-dire de ce dasein qui n’a pas
le droit de se laisser dominer par la souffrance, la douleur
ou la finitude. Les obstacles liés à l’existence ne peuvent en
rien être une motivation au découragement, à la soumission
aux mythes, à la superstition et au paranormal. L’homme
vit une liberté qu’il exprime à travers des artifices lui
permettant de transcender le donné immédiat. Il trouve, à
partir de son intelligence, le moyen d’organiser le vécu de
ses émotions et de ses plaisirs. Ainsi, par exemple,
pouvons-nous voir dans la musique, la volonté de produire
des sonorités synchronisées dont la rythmique est perçue
comme une possibilité d’évasion de soi, afin d’identifier en
8 nous-même une transcendance qu’on peut considérer
comme le stade virtuel d’un ailleurs de ce sujet en quête de
quiétude. L’homme ne veut plus dépendre des sonorités
produites par quelques êtres ou événements bruyants de la
nature environnementale.
Dans la nature, nous entendons des bruits sourds de la
mer, les éruptions violentes des volcans, les secousses
sismiques et des sonorités d’origine animale. Mais, il faut
dire qu’on ne peut les considérer comme de la musique,
puisqu’il n’existe pas de cadences synchronisées dans leur
production. Or, la musique produite et fabriquée par
l’homme lui permet de s’envisager comme un être capable
de donner une dimension esthétique à sa culture. Ceci à
travers des sons et des images. En effet, nous voulons dire
que l’homme se conçoit comme cet être en devenir. Il
s’organise dans un système de rationalité dont la logique se
démontre à travers des disciplines scientifiques, à l’instar
des mathématiques.
Les mathématiques, par leur caractère formel, sont
propices pour conceptualiser la gestion des phénomènes, à
travers l’usage des nombres, des variables et des
connecteurs logiques. En outre, à travers la géométrie, les
mathématiques sont la meilleure voie d’appréhension de
l’espace, à partir de différentes formes de figures qu’on peut
donner à ce cadre ; d’autant plus qu’il n’est pas une donnée
virtuelle, comme on pourrait, à première vue, l’imaginer.
Le raisonnement théorique, présent en mathématique,
nourrit ainsi la dynamique de la démarche des « sciences
dures » que sont, par exemple, les sciences physiques ou
astrophysiques qui ont réussi à structurer le monde en une
réalité spatio-temporelle. Comme nous pouvons le
remarquer, le formalisme mathématique n’est pas une
volonté de consolider les acquis d’un idéalisme
métaphysique propre à Platon, à Descartes ou à Hegel. Il
9 s’agit, en réalité, de faire en sorte que les variables
mathématiques ne demeurent pas de simples êtres abstraits.
Il y a une incidence des sciences formelles sur les autres
types de science.
Pour penser la culture et ses déterminants, à savoir les
valeurs et la science, il faut savoir qu’il s’agit des concepts
à la fois dynamiques et ambivalents. L’homme se produit
dans l’histoire comme un être au goût élevé des risques.
Pour lui, la recherche et la proclamation du danger semble
être l’unique chemin de la réussite. Ceci se comprend,
également, à travers une raison capable de ruse. Notre
raison ne se nourrit pas d’un fonctionnalisme rationnel
imperturbable. Nous n’avons qu’à voir la conception qu’un
Feyerabend se fait des méthodes scientifiques dans Contre
la méthode. Feyerabend montre qu’il est possible, pour
notre intelligence, de se déployer dans une logique qui
institue un désordre méthodologique dans la gestion du
savoir. On a l’impression que pour Feyerabend, un
scientifique comme Karl Popper se serait trompé en
favorisant le développement d’un rationalisme critique
comme base d’une méthodologie de savoir fondée sur des
critères d’objectivité.
Le caractère ambivalent de la culture, des sciences et des
valeurs s’est également démontré avec la crise financière de
2008. En fait, sachant que l’industrialisation a permis la
montée et la consolidation du capitalisme, le marché
mondial a, à un moment, cru bon de faire de la ruse ou de
la spéculation une des caractéristiques du libéralisme
économique. Cette pratique a débouché sur une sorte de
désindustrialisation des pays constituant les grands pôles de
l’économie mondiale. En effet, la spéculation est une fiction
économique consistant en l’organisation d’un système de
marché fondé sur des valeurs irréelles et favorisant la
promotion d’un type de croissance économique virtuelle ou
10 imaginaire. Cette promotion de l’irréel ou d’un mirage se
vérifie également depuis l’expansion du système
numérique de communication. Nous sommes à l’ère
postfactuel et post-vérité, car, à partir de la révolution des
réseaux sociaux, nous assistons à un libéralisme et à un
anarchisme dans la propagation ou la gestion des
informations. Ici, « infos et intox » ne se distinguent plus.
On dirait que la post-factualité donne lieu à un contexte de
post-valeurs ou de post-objectivité. C’est le temps des
« Fake news » où c’est le nombre de réceptions, de
réactions ou de commentaires sur un sujet ou une boutade
qui traduit le niveau de crédibilité de ce qui est publié.
En matière de savoir, l’homme se nourrit bien de ce qui
le pousse à une véritable prise en charge du réel. Les fake
news et le paranormal ne peuvent en aucun cas l’aider à
surmonter les difficultés qui structurent le parcours qui
mène à sa pleine réalisation. Si une tentative théorique,
animée par Pierre Meinrad Hebga, et qui se poursuit en
plein XXIème siècle avec des nouveaux penseurs qui lui
sont restés fidèles, essaie de prospérer dans des milieux
d’inculture scientifique, cela ne devrait pas pour autant
nous amener à succomber au charme de l’irrationnel. On ne
peut logiquement croire que la rationalité serait vécue
comme une sorte de perméabilité à toutes sortes de désordre
méthodologique, à la sorcellerie, à la magie ou à ce que
Hebga appelle « triadisme ».
Un discours rationnel sur les phénomènes paranormaux
qui ne s’appuie que sur la physique classique ne peut être
pertinent. Il faut au préalable sortir de la mécanique
newtonienne pour se pencher sur l’apprentissage des
phénomènes quantiques qui nous explique ce qu’est
réellement la matière. Ce qui est paranormal, c’est d’ignorer
ou d’omettre cette physique des particules et de vouloir
penser autrement la matière. L’homme d’aujourd’hui a à
11 construire son existence sur la base d’un projet de succès ou
de salut existentiel. C’est en cela qu’il donne un sens à
l’histoire. En fonction de son engagement à comprendre
l’univers, il doit pouvoir vaincre les peurs qui le retiennent
comme esclave des mythes. Il est question de se construire
une sagesse de vie qui conduit au succès.
La sagesse de notre monde émerge de cette quête
soutenue d’une morale de vie qui rompt avec tout principe
transcendant et institue la nécessité de « sonder les
profondeurs de l’esprit humain pour comprendre le
développement et le fondement de nos intentions morales. »
En fait, il est question d’accorder une crédibilité à cette
pensée nietzschéenne selon laquelle il faut se débarrasser
des interdits religieux ou de tout principe transcendant, pour
être capable de maximiser la réalisation de tous les désirs
possibles.
Cet ouvrage est un ensemble de réflexions portées par
des auteurs aux sensibilités philosophiques différentes. Ils
s’expriment au sujet d’une humanité qui se perçoit à travers
les valeurs du vivre-ensemble, la culture qui se construit en
se fondant sur un de ses piliers les plus importants : la
science. Il s’agit d’une succession de raisonnements qui se
déploient en décrivant et en se positionnant sur la nature de
l’homme, l’orientation des valeurs, la signification et la
portée de la connaissance scientifique. A travers ces
réflexions, nous réussissons à comprendre comment la
philosophie procède pour ne pas devenir un savoir de
musée, si elle s’était abandonnée à sa dimension
métaphysique classique, caractérisée par un apriorisme
débouchant sur le rationalisme dogmatique, et ignorant les
prémisses des sciences physiques, biologiques et
astronomiques développées par les Ioniens pendant
l’Antiquité grecque. En fait, la pensée ionienne aurait dû
nourrir et amplifier le principe argumentatif et analytique
12 de la philosophie au cours de son odyssée, car c’est la
science, de par sa méthode opératoire, qui constitue le
moteur de la dynamique de la culture.
Professeur Issoufou Soulé Mouchili Njimom
13 Chapitre I
HUMANISME OU MODERNITE
PHILOSOPHIQUE
1Par Issoufou Soulé Mouchili Njimom
Introduction
L’homme a-t-il les moyens de penser et de construire,
par lui-même et pour lui-même, une existence déconnectée
de toute transcendance et poursuivant un salut sans Dieu ou
une nécessité existentielle immanente à la raison ? Une telle
question nous ramène au mouvement philosophique né en
rupture avec les présupposés dogmatiques du Moyen-âge
chrétien en Europe. La révolution copernicienne, qui
démonte la théorie du géocentrisme, au profit de
l’héliocentrisme, se fait dans la volonté de parvenir au fait
que le savoir ne peut pas se réduire à la croyance ou au seul
exercice d’explication du message christique. Le courant
humaniste s’accélère à partir du XVIème siècle en Italie,
lorsqu’il faut prendre en charge une maladie comme la
peste noire qui décimait l’Europe. Ce fut l’occasion pour les
médecins de cette époque de s’opposer à la volonté de
l’Eglise qui faisait croire qu’il s’agissait d’une
manifestation du courroux de Dieu sur les hommes trop
1 Maître de Conférences/DPT-PHILO/FALSH/UYI. pécheurs. Pour l’Eglise, les malades de la peste ne
méritaient pas d’être soignés.
A la Renaissance, l’homme prend conscience de ce que
« la clé du bonheur est dans le renoncement aux choses qui
ne sont pas à notre portée, car ce sont de faux biens qui
1n’apportent qu’insatisfaction et dépit. » En effet, sortir du
Moyen-âge, puis amorcer et vivre la modernité participent
de la décision de faire de l’humanisme le sujet central de la
philosophie. Il s’agit de la prise de conscience du fait que
l’on vit un monde dont la structure est définie par une
intelligence autonome. La prise de conscience de cette
autonomie transforme la philosophie, car elle aura
désormais pour tâche d’être une réflexion permanente sur
la condition humaine. Elle va donc changer de paradigme
pour devenir plus réaliste et fondamentalement
existentialiste. A partir de là, la philosophie se transforme
en un humanisme, car philosopher c’est désormais chercher
à savoir : comment se constitue le monde ? Quelle est la
nature de l’homme qui y vit ? Quel rapport existe-il entre ce
monde et lui et comment exploiter ce monde à des fins
d’épanouissement de l’homme ? Penser une articulation
entre philosophie et humanisme, c’est nécessairement
réfléchir sur les conditions d’exercice d’une philosophie à
la fois pragmatique, pratique et prenant en charge les
options et les moyens que l’homme invente pour mener une
existence réussie. Comment y parvenir ? Telle est la
question qu’aborde cette analyse.

1 Marc Sautet, Introduction au Gai savoir, Trad. Henri Albert, revue par
Marc Sautet, Librairie générale de France, 1993, p. 11.
16 I. Conditions d’émergence de la philosophie
humaniste
Il s’agit de savoir que l’humanisme en philosophie se
traduit, au plan théorique, comme cette sortie
révolutionnaire de la grande nuit qu’était le Moyen-âge
chrétien. Il faut rappeler qu’à cette époque, ce qui devait
être connu était défini par l’Eglise qui avait adopté comme
vérité le géocentrisme célébré pendant l’Antiquité par
Platon dans Le Timée et Aristote dans son ouvrage Le traité
du ciel. La position de Platon et Aristote rompait ainsi avec
celle des savants ioniens qui n’admettaient pas, à l’instar de
Démocrite, que le cosmos pouvait être connu à partir de la
simple observation extérieure. Les Ioniens pensaient déjà
qu’on ne pourrait répondre à la question de savoir comment
bien vivre si on n’essaie pas d’établir une harmonie entre
l’homme et le cosmos en se fondant sur une connaissance
en profondeur du réel.
Il faut donc reconnaître qu’avant le Moyen-âge, il y a eu
une première période pré-philosophique qui se traduit dans
les premiers essais scientifiques et dans des mythes. A la
différence des considérations dogmatiques médiévales sur
le sort de l’homme, la mythologie grecque nous montre
clairement que « la vie harmonieuse, le salut et la sagesse
ne sont pas donnés d’emblée. Il faut les conquérir au risque
1parfois de sa vie. » C’est dans la mythologie grecque qu’on
apprend que la vie épanouie n’est pas le vécu d’un bonheur
obtenu sans effort. Ainsi, une vie réussie ou une vie bonne
est un effort continu de quête du meilleur possible. A cet
effet, la vie réussie n’est pas nécessairement une vie longue.
Il peut s’agir d’une vie courte, mais pleine. En fait, il n’est
pas question de rechercher ici la vie éternelle. « Une vie de
1 Luc Ferry, La sagesse des mythes. Apprendre à vivre-2, Paris, Plon,
2008, p. 13.
17 mortel réussie est préférable à une vie d’immortel
1ratée… »
Pendant l’Antiquité grecque, on a déjà la notion de
liberté et d’autonomie. C’est pourquoi les mythes sont cette
sagesse qui naît de la prise de conscience de soi. On parle
ici de « la sagesse définie comme cet état où la lutte contre
l’angoisse permet aux humains de parvenir à être plus libres
et ouverts aux autres, capables de penser par eux-mêmes et
2d’aimer. » Dans les faits, il y a une dimension
philosophique de la mythologie qui enseigne à l’homme la
sagesse d’une existence réussie. L’avènement de la
chrétienté au Moyen-âge ne permettra pas la pérennité de
ces acquis de la période antique. La raison sera embrigadée
par une foi qui fait de l’homme le sujet d’une transcendance
dotée de pouvoirs suprêmes.
On a l’impression que ces prémisses d’humanisme
reconnues à la mythologie grecque s’estompent avec
l’ascension de l’Eglise qui va redéfinir les règles de jeu en
matière de connaissance. Alors que pendant l’Antiquité
grecque la mythologie nous enseigne qu’« il faut vivre avec
lucidité, accepter la mort, vivre en accord avec ce que l’on
est en réalité comme avec ce qui est hors de nous, en
3harmonie avec les siens comme avec l’univers » , le
Moyen-âge chrétien sape les fondements de cette sagesse
de vie libre au profit d’un régime de croyance à un
processus créationniste qui aurait été structuré par un être
suprême, antérieur à nous et capable d’influencer le devenir
humain. Dans le contexte médiéval, l’homme gère
l’angoisse que provoque sa nature de mortel en développant
une espérance en une vie éternelle après la vie sur terre.

1 Ibid., p. 13.
2 Ibid., p. 26.
3 Ibid., p. 16.
18 Le Moyen-âge est un contexte pendant lequel le savoir
est soumis à la croyance. Ici, l’on reste déterminé par des
considérations théoriques ou mythiques reconnues,
célébrées et promues par l’Eglise. Ceci a été une attitude
primitive et attentiste caractéristique d’une absence de
volonté de parvenir à un éveil de conscience sur le devenir
de l’homme. C’est un moment qu’il fallait dépasser, car
« ignorants des voies de la nature, les peuples des temps
anciens ont ainsi inventé des dieux pour régir tous les
aspects de leur existence. Des dieux de l’amour et de la
1guerre, des dieux du soleil, de la terre et des volcans. » On
a cru, à cette époque, répondre à la question de savoir
comment vivre en s’appuyant sur des mythes. Il s’est agi,
pour ces conceptions pré-philosophiques, de rechercher une
vie heureuse en inventant des moyens qui seraient en
adéquation avec la fin visée.
Dans le contexte pré-philosophique et surtout au
Moyenâge, l’existence n’est pas nécessairement une culture
pragmatiste, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune certitude
humainement fondée qui détermine l’homme à savoir que
ce qu’il fait ou projette s’appuie sur une réflexion efficace
dont la réalisation ferait qu’on ne connaisse pas d’échec.
C’est l’absence d’une réelle prise en charge de soi-même
capable d’amener celui-ci à être, comme l’a pensé Pic de La
Mirandole, un homme capable de sculpter sa propre statue.
C’est de cet univers de mise en berne du pouvoir de la
raison qu’il fallait se défaire pour évoluer vers la conscience
de soi. Il fallait bien qu’à un moment de son histoire, on
comprenne que « l’action est le chemin. Mais qui ne vaut

1 Stephen Hawking, Léonard Mladinow,Y a-t-il un grand architecte
dans l’univers ? Traduction de l’anglais par Marcel Filoche, Odile
Jacob, 2014, p. 24.
19 1que par la pensée qui l’éclaire. » L’action humaine n’est
pas spontanée ou intuitive. L’homme doit agir suivant un
ensemble de règles prenant en compte les données
conjoncturelles.
Le Moyen-âge est caractérisé par une philosophie qui ne
pense pas l’homme comme un être capable de penser sa vie
et de vivre sa pensée. Dieu seul décide à sa guise de voir les
hommes heureux, épargnés des maladies et des catastrophes
naturelles. Dans ce contexte, Dieu pouvait accorder aux
hommes une météo clémente, selon son bon vouloir. Ce
même Dieu pouvait être capable de méchanceté et pouvait
aussi manifester son courroux en tout temps, à travers de
très longues sécheresses ou des épidémies. On peut, à cet
effet, comprendre pourquoi l’Eglise avait été contre la prise
en charge des malades de la peste et condamnait ceux qui
essayaient d’apporter de l’aide aux pestiférés. Au
Moyenâge, on ne voit pas comment il serait possible pour un être
imparfait d’avoir la prétention d’être libre ou d’être
perfectible.
Le Moyen-âge chrétien ne permet pas de voir en
l’homme un être responsable du sens de sa vie. C’est à partir
du XVIème, effrayé par les affres de la peste noire, qu’il
développe un sens de la curiosité qui le conduira à une
révolte contre l’Eglise. C’est la Renaissance, avec
l’irruption de la science et la prise de conscience de soi
comme l’être dont la responsabilité est de pouvoir, par
soimême, établir un lien de cause à effet entre les événements
de la nature. A partir de là, il émerge cette tendance à la
liberté qui va se renforcer dans l’approche nietzschéenne de
la perception de l’homme. En fait, grâce à la puissance
scientifique, l’homme devient l’être de la volonté de

1 André Comte-Sponville, Luc Ferry, La sagesse des Modernes. Dix
questions pour notre temps, Ed. Robert Laffont,, S.A., Paris, 1998, p. 7.
20 puissance, c’est-à-dire celui-là qui vise toujours ce pour
quoi il peut se sacrifier. D’où, une réévaluation de la notion
de valeur qui sera définie suivant les objectifs d’une
existence meilleure et choisie par le sujet humain. Voilà
comment pourrait se justifier la nécessité du passage d’une
attitude attentiste à une philosophie promouvant l’homme
et faisant de celui-ci l’unique acteur et auteur du sens de sa
vie.
II. L’humanisme ou le projet de la modernité
philosophique
L’humanisme qui se déploie dans la modernité
philosophique n’est pas nécessairement une innovation,
puisque, pendant l’Antiquité, des savants, à l’instar de
Thalès, pensaient déjà l’astronomie comme cette discipline
dont l’objectif est de découvrir les lois de la nature.
Anaximandre avait déjà posé les bases de la biologie
évolutionniste. Et pour lui, « le premier homme apparu sur
terre n’aurait pu survivre s’il avait été un nouveau-né. […]
L’humanité avait dû évoluer à partir d’animaux dont les
1petits étaient plus résistants. » Pendant cette même
période, Démocrite s’était demandé si on pouvait découper
à l’infini la matière. Mais, il s’était rendu compte qu’il était
impossible de poursuivre indéfiniment cet exercice. En fait,
cette science ionienne constituait déjà un ensemble de
prémisses pour la modernité philosophique.
L’humanisme, comme projet de la modernité
philosophique, signifie qu’il n’y a pas d’autre façon de
connaître l’homme en dehors de son histoire, de son
insertion sociale ou de ses fréquentations. Il s’agit d’une
définition réaliste des valeurs humaines ou de faire de la
philosophie une peinture de la réalité qui présente la vérité

1 Stephen Howking, Léonard Mladinow, op.cit., p. 27.
21 de l’homme. En fait, « la vérité de ce que je suis n’est pas
l’abstraction d’un sujet transcendantal ou d’un caractère
intelligible : c’est la concrétude d’une histoire incarnée au
1présent ; c’est un corps vivant et pensant. » L’histoire de
l’homme contribue de manière décisive à la formation de sa
personnalité, de son être. Cette vision ne signifie pas que
l’homme est déterminé par une succession d’événements. Il
y a une discontinuité causale entre les événements vécus et
le principe : raison, liberté et volonté.
L’humanisme est une philosophie qui pose l’homme
comme liberté, car celui-ci vit une volonté immanente à sa
raison. Nous ne maîtrisons peut-être pas la totalité de
l’existence, mais cela ne peut inciter à l’abandon de soi au
déterminisme religieux. Ce que l’on doit savoir, c’est qu’il
existe le hasard et l’indétermination qui vont caractériser la
marche de l’histoire. Le principe fondateur de la modernité
est que le déterminisme, c’est-à-dire « le démon de Laplace
2est mort. » L’homme est un être actif et indéterminé. Ainsi,
la valeur humaine est précisément une construction
rationnelle qui s’explique dans la capacité à
s’autodéterminer, à avoir ses propres choix et ses goûts. En
fait, l’histoire de l’homme est une histoire des constructions
rationnelles qui élèvent celui-ci au-dessus du factuel. Notre
appartenance sociale factuelle permet de nous connaître,
mais cette appartenance ne nous détermine pas. L’homme
est toujours porteur d’un projet dont la définition des termes
évolue conjoncturellement. Il s’agit d’un être historique,
c’est-à-dire un « être-pour-la-mort » qui veut vivre
pleinement le laps de temps de sa présence au monde.
Les théories existentialistes ou réalistes en philosophie
nous montrent à suffisance que c’est désormais à l’homme

1 André Comte-Sponville, op.cit., p. 62.
2 André Comte-Sponville, op.cit., p. 62.
22 que revient le pouvoir de créer et d’habiter son paradis.
Galilée en son temps disait au clergé : « dites-nous
comment va le ciel, mais laissez-nous le soin de vous dire
comment on va au ciel ». De ces propos de Galilée, on
comprend que pour parler de l’univers, il faut se référer à
une science expérimentale : la physique. Ces travaux de
Galilée arrivent après ceux de Francis Bacon qui laissaient
entendre que les périodes de l’histoire dominées par la
religiosité sont celles les plus obscurantistes. Pour lui, il
vaut mieux célébrer l’athéisme, car c’est une culture
ouverte à l’expression et à l’épanouissement de la
rationalité. La rationalité est ici cette capacité de déterminer
le type d’engagement que l’on doit prendre pour mener une
existence lucide.
A partir de la Renaissance, on comprend que la
philosophie ne peut se déployer sans tenir compte de ce que
la science dit du réel. La philosophie peut donc être de
connivence avec la science dans son fonctionnement. C’est
la marche vers un principe de rationalité qui commande
désormais le sens de l’être, du réel ou de l’univers.
L’apothéose de ce principe rationaliste est le XVIIIème
siècle avec cette devise kantienne des Lumières : « oser se
servir de son propre entendement ». La position des
Lumières révèle très clairement que l’homme est raison,
liberté et volonté. C’est le sens même du concept de pro-jet
chez Jean-Paul Sartre. La notion de projet peut s’assimiler
à la notion d’engagement existentiel, c’est-à-dire
l’obligation de se remettre en question, de savoir être lucide
face à l’avenir et à la mort.
Une philosophie humaniste exprime ce dont «
l’êtrepour-la-mort » est capable de décider dans sa volonté de
dénaturation de son être, d’inventer un processus de
suppression de fermeture sur soi. L’homme doit s’ouvrir à
une autre façon d’être possible ou à d’autres possibilités
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