La tête sans corps
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La tête sans corps

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Que l'Eglise soit en crise dans les pays développés est évident, mais la profondeur, la nature et les causes de cette crise le sont beaucoup moins. Une dimension cruciale de cet affaissement visible massif tient à la partie la plus importante de l'Eglise Corps du Christ : les laïcs. François Urvoy cherche à clarifier les fondements théologiques de leur fonction et de leur rôle afin qu'ils assument enfin l'ensemble de leur tâche.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2013
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336325675
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

François Urvoy
La tête sans corps
Pour la vie du laïc dans sa plénitude La tête sans corps
Pour la vie du laïc dans sa plénitudeQue l’Église soit en crise dans les pays développés est
évident, mais la profondeur, la nature et les causes de cette crise
le sont beaucoup moins. Il y aurait beaucoup à discuter sur le
diagnostic fait par l’institution, mais ce n’est pas l’objet de cet
ouvrage.
Celui-ci est né et est conduit par la conviction que
l’afaissement visible massif n’est que la manifestation tardive
d’une perte plus considérable et plus fondamentale de substance.
Une dimension cruciale de cette perte tient à la place tout
à fait mineure et subordonnée imposée à la partie la plus
importante de l’Église Corps du Christ : les laïcs.
Cet ouvrage cherche à clarifer les fondements théologiques
de leur fonction et de leur rôle afn qu’ils assument enfn
l’ensemble de leur tâche.
François Urvoy est né à Bamako en 1936. Après des études
classiques, une année d’architecture et d’urbanisme, il s’essaie à
la vie religieuse avec des études de philosophie et de théologie
chez les dominicains. De retour à l’université, il devient agrégé
de philosophie et titulaire d’un doctorat d’État. Il enseigne la
philosophie à Marseille puis à Avignon jusqu’à sa retraite.
ISBN : 978-2-343-00893-6
20€
La tête sans corps
François Urvoy
Pour la vie du laïc dans sa plénitude





La tête sans corps François Urvoy






La tête sans corps



Pour la vie du laïc dans sa plénitude











































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00893-6
EAN : 9782343008936

AVANT-PROPOS

Si personne ne nie l’effondrement du nombre des
chrétiens dans tous les pays anciennement christianisés, on
ne mesure pas encore assez l’importance de cette chute si on
ne voit pas que la grande majorité de ceux qui restent sera
morte dans dix, quinze ou vingt ans.
Si on mesure mal cet effondrement, ce qu’on tente pour y
pallier montre un aveuglement considérable. D’un côté, la
majeure partie de l’effort et des préoccupations de
l’institution, se porte sur le recrutement des prêtres. On ne
prie que pour ces vocations !
De l’autre, la ‘nouvelle évangélisation’ ne cherche rien
d’autre que de récupérer des laïcs baptisés qui ont quitté. On
n’a rien d’autre à leur proposer que ce rôle et cette manière
de suivre le Christ qui resteraient encroûtés dans les vieilles
habitudes du troupeau, agrémentées de quelques
enjolivements ‘modernisés’.
C’est une erreur de s’imaginer qu’on aura des prêtres
sans des laïcs vivant à part entière l’appel du Christ.
C’est une erreur de croire que des hommes vivant
pleinement pourront croire qu’on suit le Christ en se
cantonnant dans le rôle que notre héritage a réservé jusqu’ici
aux laïcs.
C’est une erreur de croire que cette question concerne
seulement la pastorale alors qu’elle engage une dimension
théologique cruciale : elle engage la nature même de l’église
et la vérité du rapport au Christ.
L’ouvrage présent est né de la conviction que le rôle des
laïcs, c’est-à-dire la vie selon le Christ dans sa plénitude, a
été et reste massivement minoré et que la figure étiolée que
l’Église présente ne peut plus attirer. À l’exception de
AVANT PROPOS 6
quelques individus, cette figure masque à quel point vivre
dans et par la Christ nous accomplit.
Notre héritage a développé un modèle de cette vie en
hiérarchisant des degrés de perfection. Selon ce modèle, les
laïcs sont relégués au dernier degré, dernier degré des
exigences et dernier degré de l’accomplissement. Cela, les
Évangiles ne le disent ni ne le justifient nulle part.
Si nous mettons toute notre foi dans le Christ, si nous
croyons que tout homme est appelé et que tout ne
s’accomplit qu’en lui, nous avons à trouver tout ce que
comporte l’exigence christique pour tout disciple.
Pour cela il faut revenir à la source : la vie de Jésus telle
que les premiers disciples l’ont vécue, comprise et rapportée.
Il faut confronter cette vie à ce que la vie de l’Église en a fait
au cours des siècles, pour trier ce qui était tentatives datées,
essais malheureux, lacunes inaperçues, tout ce qui manifeste,
en creux, ce qui a manqué dans le rôle dévolu par
l’institution aux laïcs.
Revenir à la source ne peut se faire sans moyens adaptés,
car on ne doit pas se contenter de la bonne volonté et de
l’intuition. Pour éviter la lecture subjective et fantaisiste, la
compréhension des textes et de la manière dont ils ont été
interprétés exigent des connaissances historiques,
linguistiques, philosophiques.
L’ouvrage présent, qui n’est qu’une esquisse, demande
cependant des efforts substantiels au lecteur. En effet, il ne
doit pas demander des solutions sans chercher à savoir sur
quoi elles peuvent s’appuyer ni ce qu’elles signifient.
Cependant le lecteur pressé, et aussi le lecteur rétif aux
développements ‘intellectuels’, pourront sauter certains
passages et se contenter de leurs conclusions.



CHAPITRE I
SORTIR DU MARASME


Tout le monde a le sentiment que l’Église est en crise,
mais les chrétiens ont une vue très variée de la gravité de
cette crise, de sa nature, de ses causes. Ils soupçonnent aussi
très diversement ce qu’il faudrait faire pour y remédier. Les
divergences les plus visibles portent sur des difficultés
partielles, d’importance très inégale, depuis des questions de
vêtements en passant par des détails de rites jusqu’aux
défaillances de certains membres et au manque croissant de
prêtres. Dans tous les cas, on se focalise sur les problèmes
visibles en cherchant des solutions à ce niveau.
Pire encore, seul ce qui touche les clercs ou l’institution
est mis en cause.
I IL FAUT REMONTER À LA RACINE
S’en tenir aux difficultés visibles sous-entend que
l’essentiel : l’accès au noyau évangélique, ne fait pas
difficulté, que celui-ci est suffisamment compris et assez bien
mis en œuvre. Se demander, par exemple, s’il faut ordonner
des hommes mariés, en ne considérant que la rareté
croissante des prêtres, est s’imaginer que nous savons
suffisamment quel est le rôle du prêtre et quelles sont ses
exigences. Peut-on résoudre cette question en affirmant que
le célibat actuel découle de l’Évangile ? le peut-on au
contraire en estimant que cette exigence devrait céder devant
les besoins des paroisses ?
Dans les deux cas, on court-circuite la question préalable :
qu’est-ce qui fait la nécessité du prêtre ? que faut-il pour
qu’il réalise sa fonction ? À partir de là seulement peut se
poser la question : le célibat s’impose-t-il ?
SORTIR DU MARASME 8
Si j’ai pris cet exemple ce n’est pas seulement pour
montrer qu’on ne peut pas trouver de solution juste et
efficace si on ne pose pas les bonnes questions ; ces questions
nous contraignent à remonter à la racine. Dans l’exemple
cité, nous devons remarquer que la position actuelle romaine
repose sur une interprétation très problématique de
l’Évangile. En effet, le seul argument “sérieux“ proposé par
l’institution tient dans le fait que le Christ n’aurait appelé
autour de lui que des mâles (qui, cependant, étaient
mariés !). Cet argument repose seulement sur un état de fait
historique et ce fait s’explique suffisamment par les mœurs
de l’époque. Rien dans l’évangile ne montre le lien qu’aurait
le célibat avec l’exigence de suivre le Christ pour instituer et
annoncer le Royaume.
De plus, si le fait était si contraignant, l’institution de
l’eucharistie qui comporte inséparablement “prenez et
mangez“ et “prenez et buvez“ exigerait toujours la
communion sous les deux espèces, ce qui est abandonné la
plupart du temps sous le prétexte de la commodité.
On ne peut invoquer le fait dans un cas et le violer dans
l’autre.
S’il est nécessaire de remonter à la racine pour éclairer des
questions si importantes, il l’est encore plus pour trancher
des questions marginales comme celle du port de la soutane,
l’usage de l’encens, ou autres divergences qui obnubilent pas
mal de gens mais n’ont de sens que par leur signification.
Tant qu’on n’a pas saisi leur signification possible, tout le
reste est futile.
Plusieurs attitudes empêchent de saisir cette nécessité de
remonter à la racine, c’est-à-dire à la Parole même. La
première attitude consiste, comme on vient de le voir, à
croire que s’attacher aux conséquences serait la seule
1manière réaliste d’y répondre. La deuxième attitude
concerne beaucoup de fidèles (et de prêtres) qui préfèrent

1 Il y a une peur maladive de la pensée chez trop de chrétiens.
SORTIR DU MARASME 9
minimiser la crise par paresse, par peur, ou par
conformisme, qui s’imaginent que ce n’est qu’un mauvais
moment à passer, sans que nous ayons à faire quoi que ce
soit.
Une troisième manière de s’aveugler consiste à croire
qu’il n’y a rien à revoir dans la marche de l’Église et que tout
le mal viendrait de ce que la méchanceté du monde aurait
augmenté massivement : la cause tous les maux viendrait de
l’extérieur et nous n’y pourrions rien. Dans cette
imagination, la perversité du monde serait nouvelle. C’est
pourtant une mauvaise plaisanterie de croire qu’elle était
moins grande auparavant. Dès le début, l’annonce de la
Bonne Nouvelle s’est heurtée au refus et à l’hostilité ; le
2Christ l’annonce déjà très explicitement. Bref, cette
accusation du monde sert à éviter de nous remettre en cause.
Une quatrième manière de s’aveugler, souvent mêlée à la
précédente consiste à accuser certains changements internes
(voir l’hystérie de certains contre Vatican II). Ces mutations
auraient perverti une manière de vivre dont on imagine
qu’elle a été la plus proche possible de l’idéal évangélique. Il
n’y aurait qu’à revenir à une forme de chrétienté modernisée
pour retrouver une église abondante et triomphante. Encore
une mauvaise plaisanterie car si une époque – appelée
Chrétienté - a bien pris l’étiquette chrétienne, les
comportements du plus grand nombre étaient très loin de la vie
selon le Christ. C’est aussi l’époque ou les compromissions
de l’institution et de la plupart des clercs avec le pouvoir et
la richesse ont été les plus massives.
Il ne suffit pas de se dire chrétien pour être un vrai
disciple du Christ et l’étiquette n’est pas la réalité.
Si nous devons éviter toutes les illusions précédentes, une
dernière attitude engage particulièrement ce que je propose.
Bien que le désintérêt des laïcs soit massif et croissant, on

2 L’histoire nous montre d’ailleurs, tout au long, un monde au moins aussi
féroce que le nôtre.
SORTIR DU MARASME 10
s’hypnotise sur la disparition des prêtres, comme si elle était
la cause de la désaffection des laïcs, comme si avec plus de
prêtres on retrouverait plus de laïcs. Bref la fuite des laïcs,
l’indifférence de la plupart des plus jeunes ne ferait pas
vraiment difficulté.

Contre toutes ces illusions qui joignent à un manque de
foi conséquent une méconnaissance abyssale de l’histoire de
l’Église, puisque “le diable“ est toujours à l’œuvre et que le
3monde n’est ni plus ni moins méchant que dans le passé , si
l’Évangile n’est plus reçu ce ne peut être que par un défaut
de l’Église entière, elle qui a la charge de l’annoncer.
On ne peut nier les défauts et les fautes des hommes, les
fautes aussi de l’institution : inquisition, croisades, richesse,
collusion avec les puissants, etc.… Cependant, c’est, là
encore, s’aveugler de s’arrêter aux défauts des hommes.
C’est ne pas voir que des difficultés plus profondes sont
apparues très tôt, que la diffusion quantitative du
christianisme a pris une forme principalement sociologique
au détriment de la transformation de la vie en conformité
avec l’appel de Jésus.
L’accroissement numérique des baptisés a longtemps
masqué le fait que les hommes et les sociétés étaient, en
réalité, fort peu christianisés. Dans les faits, il y a eu très tôt
une distance énorme entre l’exigence évangélique et la
réalisation de l’Église Corps du Christ. Privilégiant
l’extension et le nombre, on a négligé cette exigence dans
toutes ses dimensions.
Il ne s’agit pas de faire un procès à nos prédécesseurs, car
4il y a tout lieu de penser qu’ils ont été conduits par les
circonstances, par les nécessités du moment, par les urgences
à satisfaire. Rien ne nous permet de croire que la part

3 Est-il si totalement mauvais que cela, puisqu’il est l’œuvre actuelle de
Dieu ?
4 Au moins les meilleurs et les plus actifs d’entre eux.
SORTIR DU MARASME 11
principale des manques ou des distorsions serait de leur
faute. Mais rien non plus ne permet de dire qu’ils ont abordé
avec assez de clarté et assez complètement et encore moins
qu’ils ont résolu tout ce que comportait l’annonce du
Royaume. Allant au plus pressé, bousculés par les difficultés
du moment, difficultés théologiques, difficultés
d’organisation, rapports avec les non chrétiens, .… on peut penser qu’il
n’auraient pas pu beaucoup mieux faire.
Cela n’entraîne pas qu’on doive en rester à ce qu’ils ont
développé, cela ne signifie pas qu’ils ont envisagé dans toute
son étendue ce qu’exigeait la constitution du Corps du
Christ.
Pour éviter cette remise à plat, si difficile et si
exigeante, le plus grand nombre préfère penser que les
comportements et les hommes peuvent défaillir mais que
nous avons déjà tout compris de ce que comporte l’Évangile
et que la manière dont vit l’Église y répond suffisamment.
S’il en était ainsi, il s’agirait seulement de lui trouver une
nouvelle présentation, un nouvel habillage. Il n’y aurait que
des problèmes de formulation. Il n’y aurait que des
difficultés pastorales et non pas théologiques.
Cependant « on ne met pas du vin nouveau dans de veilles
outres » Mt 9, 17. Contre cette passivité, toute l’histoire
passée de l’Église montre – malgré les crispations
conservatrices, la paresse intellectuelle, le poids de l’environnement -
un effort pour pénétrer toujours mieux ce que les premiers
textes signifiaient. Ces premiers textes eux-mêmes étaient,
déjà, un effort pour pénétrer les paroles et les actes de Jésus.
La tradition n’est pas qu’un recueil de structures et de textes,
c’est d’abord cet effort vivant.
Rien ne nous autorise à supposer que la tâche est
achevée.
C’est tardivement, avec le poids croissant de l’autorité
du passé, qu’on a progressivement oublié cet effort qui est,
SORTIR DU MARASME 12
cependant, si manifeste dans les premiers siècles mais que
l’on voit peu à peu s’étioler, s’affaiblir de plus en plus.
II UNE CARENCE MAJEURE
Si vraiment nous mettons notre foi dans le Christ, s’il
nous importe plus que tout de le suivre, il est clair qu’on ne
peut en rester à continuer le train ordinaire, avec de petits
aménagements cosmétiques, comme si l’essentiel était déjà
acquis pour ce qui dépend de nous. Devant la situation
actuelle nous pouvons trouver plusieurs attitudes. qui se
mêlent souvent.
On peut s’en remettre, croit-on, à l’action de l’Esprit sans
changer nos pensées et nos habitudes. Quelle que soit la
pureté ( ?) des intentions, c’est quasi se moquer de l’Esprit
que d’attendre qu’il change les choses indépendamment
d’une conversion de notre être et de notre action, aussi bien
individuelle que collective. En effet :« Celui qui dit ‘je le
connais‘ et ne garde pas ses commandements est un menteur et la
vérité n’est pas en lui » 1 Jn 2,4, « Le Royaume de Dieu ne consiste
pas en parole mais en action » 1 Co 4,20. «… accueillez avec
douceur la parole plantée en vous et capable de vous sauver la vie.
Mais devenez des réalisateurs de la parole et pas seulement des
auditeurs qui s’abuseraient eux-mêmes. » Jc 1,21-22. Voir aussi la
parabole des deux fils, Mt 21.
L’action de l’Esprit, c’est la conformation de nos volontés
à la volonté du Père : il ne change les choses que par le
changement de notre propre vie, de notre propre pensée.
Partout où nous persisterons à vivre et à penser sans
chercher tout ce que signifie et tout ce qu’exige la volonté du
Père, sans que toute notre vie et toute notre action cherche à
5réaliser cette volonté , partout l’incarnation de l’Évangile
continuera à régresser.

5 C’est ce que nous disons dans la prière cardinale qu’est le « Notre Père“,
prière qui enveloppe toute autre prière.
SORTIR DU MARASME 13
Lorsqu’on a saisi ce que c’est que croire, lorsqu’on a saisi
que l’appel s’adresse à égalité et aussi fortement à tous,
lorsqu’on a saisi que la vie selon l’Esprit ne peut se réduire à
la prière désincarnée et au rite, on comprend que la vie selon
l’Esprit consiste à vivre et pas seulement à ‘sentir’ car “ce
n’est plus moi qui vit mais le Christ qui vit en moi“ comme dit
Saint Paul. Celui qui se dit chrétien ne peut échapper à
l’exigence de chercher, chacun à la mesure de ses moyens, à
comprendre ce que comporte cette exigence : pour ceux qui
en ont les moyens, pousser aussi loin que possible la
recherche théologique, pour ceux dont les moyens ou les
orientations sont différentes, s’ouvrir aux résultats de cette
recherche et les éclairer par la pratique.
L’obstacle majeur ici tient au fait que nous avons été
habitués, par des siècles de routine et de passivité, à tout
attendre de la partie cléricale de l’Église. Qu’on s’y soumette
passivement ou qu’on exige qu’elle change pour satisfaire
nos demandes, dans les deux cas le laïc ordinaire croit qu’il
ne lui appartient pas de prendre en main la vie du Corps
dans toutes ses dimensions, toutes, avec pour seule limite la
mesure de ses moyens..
Nous n’avons pas à tout attendre de l’appareil
hiérarchique, qu’on lui fasse un confiance aveugle ou qu’on lui
attribue tous les maux. C’est un abus énorme, qu’on trouve
dans l’usage courant, que de réduire l’Église à cet appareil.
Si l’on prend au sérieux la parole de Jésus, l’Église c’est le
Corps du Christ, constituée à égalité par tous ceux qui le
suivent, tous chrétiens, bien avant d’être clercs ou laïcs,
hiérarques ou ‘basiques’. C’est toute l’Église, tous ses
membres qui sont, à égalité, en charge de sa vie,
différemment dans les fonctions mais à égalité dans la charge parce
qu’à égalité dans l’appel qui se marque dans le baptême car
« je suis la vigne et vous êtes les sarments… ».
Il est indubitable que nous souffrons maintenant des
conséquences de vices constitutifs anciens : le premier de ces
SORTIR DU MARASME 14
vices est d’avoir transféré toute la charge de l’Évangile sur
l’institution en réservant la charge de la parole aux clercs, le
second est d’avoir minimisé massivement les exigences de la
vie chrétienne pour les laïcs.
Beaucoup s’hypnotisent sur la disparition progressive des
6prêtres , bien qu’elle soit tout à fait parallèle à celle des laïcs.
On s’imagine, paresseusement, qu’avec plus de prêtres on
aurait plus de laïcs, on comprendrait mieux l’Évangile, on le
présenterait mieux, on le vivrait mieux… comme si la
7raréfaction des laïcs était un problème secondaire . Jusqu’à
maintenant, et cela a commencé très tôt, le rôle des laïcs a été
minoré, de plus en plus méprisé, réduit à celui d’un
troupeau dont tout ce qu’on attendait était une moralité
individuelle pas trop douteuse, une docilité aveugle, et les
quêtes… Une des marques les plus insupportables de cette
minoration se trouve dans l’échelle des peines appliquées à
un prêtre : la plus grave est la “réduction à l’état laïc“, ce qui
signifie avec évidence que, dans l’esprit de l’institution, l’état
laïc est un moindre (bien moindre !) état que l’état dit
“sacerdotal“. En cela on va contre la parole de Pierre : « car
vous êtes la race élue, le sacerdoce royal, la nation sainte,… » 1P
2,9.
Grâce à cette déformation, à force de toute attendre des
clercs, on a obtenu le magnifique résultat que nous avons
sous les yeux : les laïcs n’ayant plus qu’une perspective très
rétrécie, bien loin de l’appel évangélique, vont voir ailleurs.
Le monde clérical, de son côté, de plus en plus fermé dans
son microcosme, s’est coupé du monde tel qu’il évoluait. Il a
de plus en plus mal compris ce monde. Lorsque certains de
ses membres s’en rendent compte, la plupart s’accroche
désespérément à quelques formes mondaines récentes,
toujours à la traîne. Rares sont les clercs qui prennent la

6 Dans les pays développés au moins.
7 On n’entend jamais demander à prier pour qu’il y ait plus de laïcs !
SORTIR DU MARASME 15
mesure de ce divorce, plus rares encore ceux qui aperçoivent
la voie pour en sortir.
Tout particulièrement, l’univers clérical ne s’est pas
encore rendu compte à quel point il s’était éloigné de
l’activité intellectuelle, de son développement et de ses
évolutions. Il n’a pas encore saisi quel était son énorme
retard.
Ainsi, à cause de cette coupure, clercs comme laïcs se sont
progressivement éloignés de l’exigence évangélique, ont
cessé d’être « … le levain dans la pâte, le sel de la terre » Mt,
5,13.
Bien que d’autres facteurs puissent aussi être pris en
compte, il est difficile de nier que la rupture de l’institution
avec le peuple actuel et l’impossibilité de s’en faire entendre
tiennent largement au fait que la partie la plus immergée
dans le monde, celle qui le vit et qui à en être le levain a été
massivement minorée. C’est dans cette perspective que ce
texte essaie d’éclairer quelle est la vocation propre du laïc et
comment elle s’insère dans la vie de l’Église.
III COMMENT FAIRE ?
Il doit être clair que ce texte n’invoque pas la moindre
autorité. Comme c’est l’accord du peuple de Dieu qui est la
marque ultime de la vérité, cette esquisse est proposée à
l’examen et ne prétend pas à plus qu’un éclairage, partiel et
sans doute discutable en quelques points. Il se propose
seulement d’être utile, dans l’espoir de n’égarer personne.
En tant que chrétien, il se développe à l’intérieur de la foi
et n’a de sens que par rapport à elle. Il a requis prière et
ouverture à l’Esprit, et il en attend autant de ses lecteurs,
tant dans la compréhension que dans la critique.
De se développer dans et par la foi engage une manière
tout à fait spécifique d’engager l’examen. D’une part, notre
référence ultime est l’ensemble des textes reçus ainsi que la
manière dont ils ont été compris et vécus au cours des
SORTIR DU MARASME 16
siècles, mais, d’autre part, leur sens n’est pas aussi limpide
ni si entièrement accessible qu’il n’y ait pas toujours à les
interroger et à revoir les interprétations qui en ont été faites.
a) Ce qui est révélé
Puisqu’il s’agit de la compréhension dans la foi, il est clair
qu’on ne peut aborder les textes de l’Écriture comme on
aborde ceux qui relèvent entièrement des capacités
humaines. En effet, ces textes montrent la manière dont des
hommes, avec toute la charge de leur culture et de leur
environnement (leurs avantages et leurs limites), ont étés
éclairés par l’Esprit pour comprendre l’existence qu’il
menaient. L’action de l’Esprit les tire au-delà de leur
compréhension purement humaine, vers plus de lucidité et
plus de vérité, sans qu’il soit possible qu’ils accèdent à la
pleine lumière de Dieu.
Je me place ici dans la perspective que devrait avoir
assumé désormais tout chrétien, à savoir que les textes ne
sont pas écrits ‘sous la dictée de Dieu’.
À cause de l’entrelacement de ce qui vient des hommes et
de ce qui vient de Dieu, lorsqu’il s’agit de comprendre ces
textes nous devons tenir compte de deux exigences
apparemment antagonistes. D’un côté, on ne doit pas tenir
comme révélé tout ce que ces textes comportent car ils sont
tributaires des limites de la culture et de l’environnement de
leurs rédacteurs. De l’autre, par contre, on doit leur donner
leur portée maximale, la plus forte et la plus étendue, dans la
mesure où ils manifestent l’attraction de Dieu dépassant
toute situation finie.
Il s’agit de prendre les textes au sérieux, en tant que
produits humains et en tant qu’œuvre de l’Esprit qui use des
possibilités humaines pour nous mener plus près de leur
source. Ainsi, par exemple, la promesse de la terre promise
« terre où coule le lait et le miel… » se présente littéralement
dans le contexte de pasteurs lorgnant vers des terres plus
SORTIR DU MARASME 17
riches que leurs pâturages ; elle vise cependant un état de
chose offrant ce que Dieu propose de meilleur : à nous de
comprendre ce que peut être cet état selon ce que Dieu peut
offrir à l’homme à travers l’incarnation de son Fils. Pour
nous, cette terre est ce que les Évangiles appelleront
Royaume des cieux. Il nous reste à comprendre ce que peut
être, ce que peut donner et ce que peut exiger ce Royaume.
b) Les instruments
Cependant, l’ouverture, la prière, la bonne volonté sont
loin de suffire à comprendre ces textes pour deux sortes de
raisons. D’un côté, on ne peut saisir la part humaine de ces
textes sans connaissances adaptées : linguistiques et
historiques. Les lecteurs naïfs et les lecteurs fondamentalistes
s’imaginent que les textes (ceux qu’ils utilisent ne sont
d’ailleurs que des traductions !) ont leur sens
indépendamment du contexte dans lequel ils ont été écrits, comme si
l’humanité était tout à fait homogène et immobile. Il faudrait
croire, par exemple, que Josué a arrêté le soleil, alors que cela
n’était compréhensible que pour des hommes pour qui le
soleil, petit, survolait la terre à quelques kilomètres. De
même il faudrait croire que nous « descendons au shéol… »
lorsque nous mourrons, c’est-à-dire que nous irions
séjourner indéfiniment à l’état de fantôme à quelques
dizaines de mètres sous la terre. Que devient la
résurrection ?
Bref, la lecture littérale et la lecture naïve sont
systéma8tiquement faussées par l’ignorance de leur contexte . Il n’y a
qu’un moyen d’éviter les lectures arbitraires et fantaisistes,
c’est d’utiliser les résultats de la recherche exégétique, au
moins dans ces traits principaux lorsqu’on n’a ni les moyens
ni le temps de les exploiter plus à fond. Il reste énormément

8 Le revendication protestante de la liberté de lecture est justifiée, à
condition de s’en donner les moyens. Luther avait bien tort de croire que
les textes étaient faciles à comprendre.
SORTIR DU MARASME 18
à faire en ce domaine car la grande majorité des chrétiens n’a
pas encore reconnue cette nécessité et l’a encore moins
assumée.
Toutefois, les spécialistes partagent avec le public naïf un
préjugé encore plus grave que l’ignorance de
l’environnement, c’est de croire que notre représentation générale de
la réalité serait indépendante de toute idéologie et de toute
philosophie, qu’elle serait le produit du sens commun,
produit antérieur à toute construction intellectuelle,
représentation évidente par elle-même. Une fois faite la part
de ce qu’il y a d’humain dans les textes, on atteindrait leur
signification par le simple bon sens. Au contraire, on a deux
choses à reconnaître : d’une part nous abordons tout ce qui
peut se présenter, aussi bien dans l’expérience courante que
dans ce que les hommes en disent, avec une manière de
concevoir (ou d’imaginer) la nature des choses qui nous est
propre ; d’autre part cette manière de concevoir n’est ni
universelle, ni spontanée, ni évidente.
On n’a pas la place (et ce n’est pas nécessaire) de montrer
combien ce que nous croyons être des idées du sens commun
sont en fait la forme simplifiée et approximative de ce qu’ont
produit des sages et des philosophes du passé. Il suffit de
remarquer que ces idées ne sont pas universelles et que
d’autres civilisations voient la réalité tout autrement sans
qu’on puisse croire que les hommes qui pensent
différemment sont moins hommes que nous. Il en est de même pour
notre propre passé : on ne voyait pas le monde à l’époque du
Christ comme nous le voyons maintenant.
C’est une difficulté, car l’interprétation que nous
présentent les exégètes mélange étroitement ce qui relève de leur
compétence et ce qu’ils introduisent inconsciemment de leur
propre vision du monde, vision qui leur semble évidente.
On a donc à distinguer dans les travaux exégétiques, ce qui
9appartient à leur compétence et qui est fiable , de ce qui

9 Dans la limite des capacités du moment.
SORTIR DU MARASME 19
vient de leurs propres conceptions et de l’arrière-plan
philosophique qui structure leur travail.
Si nous voulons mieux comprendre les textes il nous faut
donc compléter la prise en compte de leur contexte par une
interrogation des présupposés inconscients qui structurent
l’interprétation. Puisque ces présupposés concernent notre
vision de la réalité, c’est la philosophie qui est en cause. C’est
donc la philosophie qu’il nous faut utiliser pour interroger à
la fois les textes et l’interprétation qui en a été faite jusqu’ici.
C’est un fait reconnu et à connaître que la théologie
chrétienne s’est développée, pendant les premiers siècles,
dans l’environnement de la pensée grecque tardive. Les
principales élaborations théologiques sont tributaires du
néo-platonisme. La situation n’a pas été radicalement
modifiée lorsque c’est l’héritage aristotélicien qui est venu
s’y intriquer à partir du 13° siècle. En effet, certaines des
10notions les plus fondamentales sont très proches dans ces
deux perspectives. De plus, il s’agit dans tous les cas de
constructions qui ne sont ni gratuites ni fantaisistes mais qui
restent tributaires des concepts dans lesquels elles se coulent.
Il ne s’agit pas de les rejeter mais de faire la part de ce qui est
révélé et de ce qu’il peut y avoir de borné ou d’inexact dans
l’interprétation.
Ainsi, par exemple, toute l’élaboration trinitaire s’est
développé autour de la notion de substance (hypostasis en
grec). Quels que soient les mérites de ce long et difficile
travail, il n’en reste pas moins que nous ne pouvons pas
sacraliser la forme précise qu’on a donné à cette triple
manifestation de Dieu en Père, Fils et Esprit, telle qu’elle
apparaît chez les témoins de Jésus. Si nous croyons, nous
admettons la totale divinité des trois, leur distinction et leur
11unité mais nous ne sommes pas tenus d’adhérer de la
même manière à la représentation en ‘trois personnes

10 Celle de substance par exemple.
11 Ce qu’énoncent les conciles successifs.
SORTIR DU MARASME 20
(hypostases) d’une même nature…’, représentation qui est
un produit humain, historique.
Il n’est pas question d’entrer ici dans la problématique
trinitaire qui sert ici d’exemple. Par contre la problématique
voisine de l’eucharistie, à la fois concerne entièrement notre
propos et est une illustration frappante de la distinction que
je viens d’introduire.
En effet, on ne pouvait éviter d’essayer de comprendre ce
que Jésus voulait dire lorsqu’il disait « ceci est mon corps… »
ou « qui ne mange ma chair… » alors que, ni sur le moment ni
plus tard, personne n’a jamais pratiqué ce cannibalisme.
Usant des concepts de l’époque pour comprendre comment
cela pouvait se réaliser, la question a tourné autour du
concept clé dans cet univers philosophique, celui de
substance. Cela a abouti à la doctrine de la
transsubstantiation.
En admettant que nos prédécesseurs ne pouvaient pas
faire autrement avec les moyens théoriques dont ils
disposaient, plusieurs raisons nous imposent de récuser la
forme philosophique de cette doctrine en se rappelant que le
donné de foi est exclusivement “ceci est mon corps…“. Il est
à prendre au sérieux, c’est-à-dire en comprenant que Jésus
dit véridiquement que le pain devient réellement son corps.
Mais que veulent dire ‘pain’, ‘corps’, ‘réel’ ? Là est la
question !
Nous ne pouvons pas maintenir l’interprétation
traditionnelle pour trois raisons principales. La première
concerne la philosophie utilisée : c’est une acrobatie très
problématique dans cette philosophie que d’envisager une
12substance indépendante des accidents . La seconde raison
vient de ce que cette notion de substance, tant qu’on ne l’a
pas ramenée à une image vague et inconsistante (donc
inutile), est entièrement incompatible avec ce que

12 C’est ici le lieu d’une discussion technique. On en fera grâce au lecteur,
mais elle est ancienne et solide.

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