Le Livre de la réprobation des honneurs et de l’ostentation
106 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le Livre de la réprobation des honneurs et de l’ostentation , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
106 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Tome III Livre VIII, cet ouvrage s’inscrit dans l’œuvre magistrale de l’imam al-Ghazâlî, Revivification des Sciences de la Religion. Est étudié ici l’un des écueils les plus ténus de la voie menant à l’accomplissement de l’homme. En effet, les honneurs et l’ostentation impliquent d’avoir déjà atteint un certain niveau de maîtrise et de réalisation. Désir naturel chez l’homme, les privilèges qu’offre la reconnaissance sont avant tout, nous dit l’imâm al-Ghazâlî, le piège des savants. Être capable de se débarrasser du jugement personnel ou de celui d’autrui conduit à se suffire du jugement de Dieu. Cela conduit également à la discipline de l’anonymat positif en attribuant tout bien à Dieu et toute erreur à nous-mêmes. Ainsi, la science et le culte sont des armes à double tranchant pouvant nous servir et nous desservir en même temps.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 octobre 2015
Nombre de lectures 44
EAN13 9791022501316
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,044€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les é ditions Albouraq
– Revivification des sciences de la religion –
© Dar Albouraq
Distribué par :
Albouraq Diffusion Distribution
Zone Industrielle
7 , rue Henri François
77330 Ozoir - la - Ferrière
Tél . : 01 60 34 37 50
Fax : 01 60 34 35 63
E - mail : distribution@albouraq.com
Comptoirs de ventes :
Librairie de l’Orient
18, rue des Fossés Saint Bernard
75005 Paris
Tél. : 01 40 51 85 33
Fax : 01 40 46 06 46
Face à l’Institut du Monde Arabe
Site Web : www.orient-lib.com
E - mail : orient-lib@orient-lib.com
Librairie Albouraq
91, rue Jean-Pierre Timbaud
75011 Paris
Tel : 01 48 05 04 27
Fax : 09 70 62 89 94
E-mail : librairie11@albouraq.com
Site Web : www.albouraq.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1435-2014
ISBN 978-2-84161-972-6
A BÛ H ÂMID
A L -G HAZÂLÎ
LE LIVRE DE LA RÉPROBATION DES HONNEURS ET DE L’OSTENTATION
(Kitāb dhamm al-jāh wa al-riyā’)
Traduction et notes :
Hassan Boutaleb
INTRODUCTION DU TRADUCTEUR
Le Livre de la réprobation des honneurs et de l’ostentation est le huitième livre du Tome III de l’I h yā . De tous les savants de l’Islam, Ghazālī est probablement celui qui a donné le plus de détail de ces deux vices qui corrompent l’âme et l’œuvre humaine : le désir d’honneurs et l’ostentation des œuvres.
L’auteur lit dans les âmes et les cœurs comme dans un livre ouvert. Il énumère et explique point par point tous les éléments de l’ostentation et du désir d’honneurs comme s’il s’agissait de choses palpables.
Le but de ce livre est de montrer que le croyant, trop souvent insouciant ou peu informé, risque de voir ses œuvres, qu’il s’agisse de celles cultuelles ou même celles profanes, privées de tout mérite en raison des pensées ostentatoires ou de l’idée d’une récompense qui pourraient surgir avant, pendant ou après leur exécution.
L’auteur nous fait découvrir les différentes facettes de ces deux vices ainsi que leurs éléments les plus secrets, il affronte aussi avec la rigueur qu’on lui connaît le grand sujet de l’ostentation et du désir d’honneurs et de privilèges des savants de l’islam. Bien que désirer les honneurs - nous dit Ghazālī - est un sentiment naturel chez l’homme qu’il est pratiquement impossible de réprimer, et s’il est vrai que seuls quelques rares croyants ont la capacité et la force nécessaires pour s’opposer à toute pensée qui compromettrait la sincérité de leur dévotion et de leurs œuvres, il n’en demeure pas moins que les combattre est une obligation.
Pour ce qui est des savants, l’auteur ne mâche pas ses mots. Il qualifie ceux qui cèdent à la tentation de la célébrité et qui désirent les honneurs et les louanges, d’hypocrites et même de suppôts du diable ; d’où la nécessité pour chaque croyant et en particulier pour les savants d’entre eux de se prémunir et de lutter contre ces désirs et tout sentiment de supériorité ou de distinction.
En effet, ce n’est pas au croyant de s’estimer plus pieux, plus scrupuleux, plus savant ou plus pur que ses semblables, celui qui le croit se trompe lourdement et expose toutes ses œuvres à la disparition, le Jour où il en aura le plus besoin. Le croyant sincère n’a pas non plus besoin du jugement d’autrui, celui de Dieu lui suffit ; ni il n’a besoin qu’on connaisse ses œuvres à moins qu’il ne préfère une récompense immédiate à celle de l’au-delà.
Le sujet de ce livre est extrêmement important surtout pour les docteurs de l’Islam, non seulement parce qu’ils sont responsables de la transmission du savoir, mais parce qu’ils sont visés en premier chef par cet argument. En effet, si Ghazālī commence par des généralités, il vise avant tout les savants et les met en garde contre l’étalage de leur science et de leur dévotion dans un but purement profane, car non seulement ils risquent d’en perdre le mérite mais encourent aussi le mépris divin. Il nous apprend enfin que lutter contre ces deux vices est pénible et douloureux mais pas impossible.
Dès lors que l’intention première du croyant est sincère, c’est-à-dire qu’il voue ses œuvres à Dieu et à nul autre que lui, celles-ci sont récompensées, même si un soupçon d’ostentation ou un désir secret surgit et s’y mêle. Le plus important est donc la sincérité initiale, car c’est par elle qu’on peut faire disparaître toute pensée qui compromettrait nos œuvres et c’est aussi par son biais qu’on apprend à réprouver l’ostentation, le désir de distinction et à les faire disparaître du cœur.
PRÉAMBULE
Au Nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux
Louange à Dieu, Lui qui connaît les mystères ( allām al-ghuyūb ), qui connaît parfaitement ce que recèlent les fonds des cœurs ( sarā’ir al-qulūb ), qui pardonne les grands péchés, qui connaît les fautes commises secrètement par les consciences ( al- d amā’ir ), qui voit clairement les intentions secrètes ( sarā’ir al-niyyāt ) et les desseins ( al- t awiyyāt ) cachés, qui n’accepte que les œuvres complètes, vouées [à Lui] et pures de tout soupçon d’ostentation ( riyā’ ) et d’associationnisme ( shirk ). Il Se singularise par la Royauté ; et Il est le plus indépendant de toute forme d’associationnisme.
Que la Paix et la Prière soient sur Mu h ammad, sa Famille ainsi que sur ses Compagnons innocents de toute trahison ( khiyāna ) et de tout mensonge ( ifk ), et que la Paix soit sur eux en abondance !
[Nous disons donc :]
L’Envoyé de Dieu a dit : « Ce que je crains le plus pour ma Communauté, c’est l’ostentation et la ‘ passion cachée’ qui est encore plus imperceptible que la marche de la fourmi sur une pierre, dans une nuit obscure. » 1
C’est la raison pour laquelle, outre les gens ordinaires et les pieux, même les savants les plus érudits ont été incapables d’appréhender les secrets [de l’ostentation], du fait qu’ils sont enfouis au fin fond de l’âme et font partie de ses intrigues les plus cachées.
Ce genre de fléau atteint les savants, les serviteurs et les croyants zélés qui œuvrent laborieusement sur le chemin de l’Autre monde.
Même s’ils parviennent à prendre le dessus sur leur âme, la combattent, la désaccoutument des passions, la protègent des actes suspects et la contraignent aux différents actes de culte, celle-ci est incapable de s’empêcher de convoiter les péchés apparents inhérents au corps. Elle aspire alors au repos pour manifester le bien, les [bonnes] œuvres et la science, et trouve alors son salut dans celui qui la libère de la peine des exercices et lui fait éprouver le plaisir d’être acceptée par le plus grand nombre de créatures, qui l’honorent et la respectent.
L’individu se hâte alors à manifester publiquement son obéissance, à le faire savoir aux créatures et sans se contenter que Dieu le sache. Il se réjouit de l’éloge des gens et ne se contente pas de la louange à Dieu, seul.
Il sait que si les gens sont au courant qu’il a renoncé aux passions, s’est écarté de tout acte douteux et qu’il endure les épreuves inhérentes aux actes de dévotion, alors ils le loueraient et en feraient l’éloge de manière exagérée. Ils auraient pour lui de la considération et un grand respect, et [croiraient] tirer une certaine bénédiction de sa vue et de sa rencontre. Ils convoiteraient la bénédiction de ses prières, suivraient soigneusement ses conseils, le salueraient en premier, lui rendraient service, l’honoreraient dignement durant les réceptions, lui accorderaient des faveurs dans le négoce et les transactions, lui garderaient la place d’honneur durant les cérémonies et lui accorderaient la priorité en matière de nourritures et de vêtements. Ils font preuve de modestie et d’humilité devant lui et le servent avec déférence.
L’âme [de cet individu] ressent alors un plaisir sans pareil et une passion qui domine toutes les autres. Elle se met alors à sous-estimer l’abandon des péchés, des fautes ( al-hafawāt ) et trouve rude et pénible la persévérance dans l’adoration, en raison de [sa sujétion] et de sa découverte, au plus profond d’elle-même, du plaisir des plaisirs et de la passion des passions.
L’individu pense alors que sa vie [est agréée] par Dieu, de même que son culte, alors qu’il est sujet à cette passion secrète qui aveugle, et qui échappe même aux esprits les plus vifs et les plus vigoureux. Il pense alors que son obéissance à Dieu est sincère et être à l’abri des interdictions de Dieu
En fait, l’âme est parvenue à dissimuler cette passion pour en apparaître exempte devant les serviteurs, par afféterie et pour se réjouir de l’estime et du respect que les créatures éprouvent pour elle. Ce faisant, elle a diminué le mérite de ses actes d’obéissance et le salaire de ses œuvres. Elle n’a fait que confirmer le nom de l’individu dans le registre des hypocrites, alors que ce dernier se croit inscrit sur celui des rapprochés. C’est là une des embûches ( makīda ) de l’âme auxquelles seuls les véridiques ( al- si ddīqūn ) échappent, et un précipice d’où ne sortent que les rapprochés [de Dieu] ( al-muqarrabūn ) ; et c’est pourquoi on a dit : la dernière chose qui sort de la tête des véridiques est l’amour de se prévaloir ( h ubb al-riyāsa ).
Et du moment que l’ostentation est le mal enseveli [dans l’âme], le plus grand filet des démons, il incombe de parler de sa cause, de sa réalité, de ses degrés, de ses catégories, de la méthode d’en guérir et de s’en prémunir. Cela deviendra clair [après avoir examiné] la division de ce livre en deux chapitres.
Le premier concerne l’amour des honneurs ( al-jāh ) et de la renommée ( al-shuhra ) : nous y exposons la réprobation de la renommée, le mérite de la discrétion ( al-khumūl ), la réprobation des honneurs, la signification et la réalité des honneurs, de la cause qui les rend plus désirables que l’argent, du fait que les honneurs constituent une perfection fictive et non réelle, de ce qui est louable du désir d’honneurs et de ce qui en est blâmable, de la cause du désir de louange et d’éloge, et du mépris de la désapprobation, de la différence des états des gens face à l’éloge et au mépris. Il s’agit de douze parties ( fa s l ) qui sont à l’origine des significations de l’ostentation et dont il est indispensable de parler. C’est Dieu qui, par Sa Sollicitude et Sa Générosité, conduit à la vérité !
P ARTIE I
[B AYAN 1.1] D E LA RTÉPROBATION DE LA RENOMMTÉE ET DE LA NOTORITÉTÉ
Sache – que Dieu te réforme [en bien] - que l’origine des honneurs est la propagation de la renommée et la célébrité, et qu’il s’agit d’une chose réprouvée. En revanche, ce qui est loué c’est la discrétion et la réserve, sauf dans le cas de ceux que Dieu (exalté soit-Il) veut rendre célèbre pour répandre Sa religion, et sans que ces derniers ne Lui demandent de leur accorder la célébrité.
Anas [b. Mālik] (que Dieu soit satisfait de lui) rapporte que l’Envoyé de Dieu a dit : « Il suffit à un individu comme mal d’être indiqué du doigt par les gens, à cause de sa vie et de sa religion, sauf ceux que Dieu protège. » 2
Jābir b. ‘abd Allāh 3 rapporte que l’Envoyé de Dieu a dit : « Il suffit à un individu comme mal, sauf ceux que Dieu protège des épreuves, d’être indiqué du doigt par les gens, à cause de sa vie et de sa religion. Dieu ne regarde pas vos formes, mais Il regarde plutôt vos cœurs et vos œuvres. » 4
Lorsqu’al- H asan [al-Ba s rī] 5 (que Dieu lui fasse miséricorde) a mentionné cette tradition, on lui dit : « O Abū Sa‘īd, lorsque les gens te voient, ils te montrent du doigt. » Il fit le commentaire suivant : « Il n’entendait pas cela mais il a voulu parler de l’innovateur ( al-mubtadi‘ ) dans sa pratique de la religion et du mode de vie du débauché ( al-fāsiq ). »
[L’Imām] ‘Alī (que Dieu ennoblisse sa face) a dit : « Fais des efforts sans chercher la célébrité ne cherche pas à t’illustrer pour être mentionné ; apprends et garde le silence, et tais-toi tu seras sauf. Cela réjouira les hommes purs et affligera les pervers. »
Ibrāhīm b. Adham 6 (que Dieu lui fasse miséricorde) a dit : « Dieu ne se fie pas de l’homme qui aime la célébrité. »
Ayyūb al-Sakhtiyānī 7 a dit : « Par Dieu, Dieu ne se fie pas d’un serviteur tant que ce dernier éprouve du plaisir pour le rang qu’il occupe. »
On rapporte que Khālid b. Ma‘dān 8 s’en allait lorsque le nombre d’étudiants venus assister à ses cours augmentait, de crainte de la célébrité.
Abū al-‘Aliya 9 rapporte que lorsque ses étudiants étaient plus que trois, il s’en allait. Tal h a 10 vit un groupe de dix individus le suivre, il dit alors : « Des mouches de convoitise et des papillons de feu. »
Salīm b. H an z ala 11 rapporte l’anecdote suivante : alors que nous entourions et marchions derrière Ubay b. Ka‘b 12 , [le Calife] ‘Umar [b. al-Khattāb] l’aperçut et le menaça de son foulard. Ubay demanda alors : O Commandeur des Croyants, que fais-tu ? ‘Umar répondit : « C’est là une humiliation pour ceux qui suivent et une tentation pour qui est suivi ! »
Al- H asan [al-Ba s rī] a dit : Ibn Mas‘ūd sortit un jour de chez lui et des gens se mirent alors à le suivre. Il se retourna vers eux et dit : pourquoi me suivez-vous ? Si vous saviez ce sur quoi ma porte s’est refermée, pas même deux d’entre vous continueraient à me suivre !
Al- H asan [al-Ba s rī] a dit : se déchausser devant les gens est une attitude rarement adoptée par (les cœurs) des sots. »
Al- H asan sortit un jour de chez lui et des gens se mirent alors à le suivre. Il leur demanda : « Avez-vous besoin de quelque chose ? En cas contraire, peut être qu’un [soupçon d’amour propre] demeure dans le cœur du croyant. »
On rapporte qu’untel accompagna Ibn Mu h ayrīz 13 durant un voyage. Une fois arrivé à destination, l’homme lui demanda un conseil. Ibn Mu h ayrīz lui dit alors : « Si tu peux connaître sans être connu, si tu peux te rendre chez autrui sans que personne ne vienne chez toi, et si tu peux demander sans qu’on te demande, alors fais-le ! »
Ayyūb 14 s’apprêtait à un voyage et une foule nombreuse vint le saluer, il dit : « Si j’ignorais que Dieu sait combien mon cœur déteste ce genre de choses, je craindrais alors la haine de Dieu (Puissant et Majestueux) à mon égard ! »
Mu‘ammar 15 a dit : Une fois, j’ai reproché à Ayyūb la longueur de son manteau. Il me répondit : « Autrefois, la célébrité tenait à la longueur du vêtement, et aujourd’hui à son raccourcissement. »
Un [de ces grands maîtres] a dit : je me trouvais un jour avec Abū Qilāba 16 quand untel entra paré de différents habits.
Abū Qilāba dit alors : « Méfiez-vous de cet âne qui brait ! » Il entendait la quête de la renommée.
Al-Thawrī 17 a dit : [Nos prédécesseurs] détestaient être cités pour leurs beaux habits ou pour leurs mauvais habits, car les regards se posent sur les deux.
Une fois, untel demanda conseil à Bishr b. al- H ārith 18 . Il lui dit : « Evite d’être renommé et mange convenablement. »
H awshab 19 pleurait en disant : ma réputation a atteint la grande mosquée !
Bishr a dit : je ne connais aucun individu qui désire être connu qui n’ait vu disparaître sa religion et qui ne soit tombé dans l’embarras.
Il a dit aussi : ne goûtera pas à la douceur de l’Autre Monde, l’homme qui désire être connu des gens.
Que Dieu lui fasse miséricorde et à tous les autres !
[B AYAN 1.2] DU MÉRITE DE LA DISCRÉTION ( AL -KH U ML )
L’Envoyé de Dieu a dit : « Peut être que l’individu aux cheveux hirsutes, poussiéreux et de condition très modeste, auquel personne ne fait cas, sera exaucé s’il jure par Dieu. Al-Barrā’ b. Mālik en est un. » 20
Ibn Mas‘ūd rapporte que le Prophète a dit : « Peut être que l’individu de condition très modeste qui passe inaperçu, s’il jure par Dieu , il sera exaucé. S’il dit : ‘O mon Dieu, je Te demande le Paradis !’, Il lui accorde le Paradis et ne lui aura rien donné en ce monde. » 21
Il a dit aussi : « Voulez-vous que je vous montre les Hôtes du Paradis ? [Il s’agit de] tout individu démuni qui, lorsqu’il jure par Dieu, est exaucé ; et les Hôtes de l’Enfer, tout individu enflé d’orgueil , suffisant et à l’abri du besoin mais qui est ingrat ( al-jawwā z ). » 22
Abū Hurayra rapporte que le Prophète a dit : « Les Hôtes du Paradis sont ceux aux cheveux hirsutes, poussiéreux et de condition très modeste, qui passent inaperçus, à qui on refuse l’accès aux gouvernants lorsqu’ils demandent à les voir, à qui on refuse d’accorder la main d’une femme qu’ils veulent épouser et qu’on n’écoute pas quand ils parlent. Les besoins de chacun d’eux s’accumulent dans leur poitrine ; et si, le Jour de la Résurrection, on distribuait leur lumière parmi les gens, elle les embrasserait tous. » 23
Il a dit aussi : « Il y a dans ma Communauté des individus qui refusent de donner un dinar, un dirham ou même un fils à celui qui leur demande [ une aumône]. Si ce dernier demande à Dieu le Paradis, Il le lui donne, mais s’il Lui demande ce bas monde, Il le lui refuse car pour Lui, cette vie est insignifiante. Peut-être que l’individu de condition très modeste qui passe inaperçu, s’il jure par Dieu, il sera exaucé. » 24
On rapporte que ‘Umar [b. al-Kha tt āb] (que Dieu soit satisfait de lui) entra un jour dans la Mosquée et y vit Mu‘ādh b. Jabal en train de pleurer près de la Tombe Bénie de l’Envoyé de Dieu . Il lui demanda la raison de ses pleurs et Mu‘ādh lui répondit avoir entendu le Prophète dire : « Le moins que puisse susciter l’ostentation est l’associationnisme. Dieu aime les pieux, les cachés, ceux qui ne manquent à personne lorsqu’ils s ’absentent, et qu’on ne reconnaît pas lorsqu’ils sont présents. Leurs cœurs sont les lampes de la guidance (ma s ābī h al-hudā) et ils sont à l’abri de toute poussière [ou indigence] (ghabrā’) ténébreuse. » 25
Mu h ammad b. Suwayd rapporte qu’une fois Médine a été frappée de sécheresse. Il y avait parmi les habitants un homme vertueux qui passait inaperçu et qui fréquentait constamment la Mosquée du Prophète . Un jour, alors qu’ils invoquaient Dieu [de leur accorder de la pluie], un homme vêtu de haillons entra alors à la mosquée, exécuta deux brèves unités de prière, puis tendit les mains [vers le ciel] et dit : « O Seigneur, je T’implore de faire pleuvoir, maintenant ! » À peine eut-il baissé les bras et achevé son invocation, que le ciel se couvrit de nuages. Il plut tant que les gens hurlèrent de peur d’être engloutis par les eaux. L’homme dit alors : « O Seigneur, si Tu sais que cela est suffisant pour eux, arrête alors la pluie. » La pluie cessa [et l’homme sortit de la Mosquée]. Le vertueux suivit alors l’homme et découvrit où il habitait. Le lendemain, il se présenta chez lui et lui demanda : « J’aimerai que tu fasses une chose pour moi. » L’homme lui demanda ce qu’il voulait, et le vertueux lui demanda de prier Dieu pour lui. Surpris, l’homme dit : « Gloire à Dieu ! Comment est-ce possible qu’un homme de ton rang [et aussi renommé], me demande à moi de prier pour lui ? » Le vertueux lui demanda par quel moyen il avait atteint ce degré [de sainteté] ? Et l’homme répondit : « J’ai obéi à Dieu en ce qu’Il m’a ordonné et interdit. Je Lui ai alors demandé et Il m’a accordé. »
Ibn Mas‘ūd a dit : soyez des « ruisseaux de science » ( yanābi‘ al-‘ilm ), des « lanternes de guidance », des « draperies ( a h lās ) de demeure », des « flambeaux dans la nuit », avec un « cœur constamment neuf et pur » et des vêtements usés.
Abū Umāma 26 rapporte que l’Envoyé de Dieu a dit : « Dieu (exalté soit-Il) a dit : ‘Le plus envié de Mes Saints est le croyant au pas léger, dont la prière est efficace, qui observe convenablement les règles du culte prescrites par son Seigneur, qui Lui obéit en secret , qui passe inaperçu, que l’on n’indique pas du doigt et qui supporte patiemment tout cela …’ » Puis, [le Prophète ] frappa de sa main et ajouta : « … qui ne vit pas trop longtemps, qui lègue peu de choses et que de rares personnes pleurent [à sa mort]. » 27
‘Abd Allāh b. ‘Umar [b. al-Kha tt āb] (que Dieu soit satisfait des deux) a dit : les serviteurs de Dieu les plus aimés par Lui sont les étrangers ( al-ghurabā ’ ). On lui demanda ce qu’il entendait par « les étrangers », et il répondit : ceux qui se singularisent par leur culte et qui se réuniront auprès du Messie (que la Paix soit sur lui), le Jour de la Résurrection.
Al-Fu d ayl b. ‘Iyā d 28 a dit : il m’est parvenu que Dieu (exalté soit-Il) fera des reproches à Son serviteur en lui disant : « Ne t’ai-Je pas accordé des faveurs ? Ne t’ai-Je pas couvert ? N’ai-Je pas enfoui ton nom ? »
Al-Khalīl b. A h mad 29 faisait l’invocation suivante : O mon Dieu, fasse que je sois, auprès de Toi, parmi Tes créatures les plus élevées ; fasse que je sois, auprès de mon âme, parmi Tes créatures les plus humbles et fasse que je sois, auprès des gens, parmi Tes créatures de rang intermédiaire !
[Sufyān] al-Thawrī 30 a dit : mon cœur s’est enfin [apaisé et] senti utile, durant mon voyage à La Mecque et à Médine, lorsque je me suis uni à des étrangers, des gens de peu de ressources, éprouvés et laborieux.
Ibrāhīm b. Adham a dit : je ne me suis jamais senti aussi radieux en cette vie que la fois où je dormais dans la Mosquée d’un village près de Damas. J’avais très mal au ventre et le muezzin me chassa de la mosquée en me traînant par les pieds.
Al-Fu d ayl a dit : si tu peux rester inconnu, fais en sorte de le demeurer ! Peu importe d’être connu, d’être loué ou d’être blâmé par les gens, dès lors que tu es loué auprès de Dieu (exalté soit-Il) !
Ces histoires et ces traditions te montrent à quel point la célébrité est blâmée et la discrétion louée.
Ce qui est recherché par la célébrité et la renommée est l’estime des gens et les honneurs. Or, le désir d’honneurs ( al-jāh ) est la source de toute corruption ( fasād ).
Si tu dis : quelle célébrité est supérieure à celle des Prophètes (que la Paix soit sur eux), des Califes Bien Guidés ( al-rāshidīn ) 31 et des grands savants ? Comment donc ont-ils pu laisser passer le mérite de la discrétion ?
Sache alors que ce qui est répréhensible est la quête de la célébrité. Quant à celle [octroyée] par Dieu (exalté soit-Il), et sans effort de la part du serviteur, elle n’est pas réprouvée. Certes, la célébrité est une tentation pour les faibles mais pas pour les forts. Il en est du premier comme de celui qui se noie au milieu d’autres personnes. S’ils le reconnaissaient, ils s’accrocheraient à lui et il mourrait noyé avec eux. En revanche, il est indispensable que les gens qui se noient reconnaissent l’homme fort afin qu’ils s’accrochent à lui, qu’il les sauve de la noyade et qu’il en soit récompensé.
[B AYAN 1.3] D E LA RÉPROBATION DES HONNEURS ET DE SA SIGNIFICATION
Le Très Haut a dit : « Cette Demeure Dernière, Nous l’assignons à ceux qui ne veulent être ni altiers sur terre, ni la corrompre. » 32
Dieu a fait le lien ici entre la volonté de corrompre et celle d’être altier. Et Il a clairement montré que l’Autre Monde est destiné à celui qui est dépourvu de ces deux volontés. Il a dit aussi (magnifié et glorifié soit-Il) : « Ceux qui désirent la vie de ce monde et ses attraits, Nous rétribuons équitablement leurs actions ici-bas et ils ne sont pas lésés. Ce sont ceux-là qui, dans la vie future, n’auront que le Feu pour partage. Ce qu’ils auront accompli en ce monde restera stérile, et vaines seront leurs œuvres. » 33 Ici aussi, il est question du désir d’honneurs qui représente le plus grand plaisir de la vie de ce bas monde, et sa plus belle parure.
L’Envoyé de Dieu a dit : « L’amour de l’argent et des honneurs fait pousser l’hypocrisie dans le cœur, comme l’eau fait pousser les potagers. » 34
Et : « Deux loups [voraces et] féroces envoyés dans une bergerie causent moins de tort que celui que procure le désir de noblesse et de richesse à la religion de l’homme musulman . » 35
Le Prophète a dit à ‘Alī (que Dieu ennoblisse sa face) : « La perdition des hommes survient de leur soumission aux passions et de leur désir de louanges. » 36
Que Dieu, par Sa Grâce et Sa Générosité, nous accorde pardon et bonne santé !
[B AYAN 1.4] D E LA SIGNIFICATION DES HONNEURS ET DE LEUR RÉALITÉ
Sache que les honneurs et les biens sont les deux piliers de la vie de ce monde. La signification de « biens » est la possession de choses dont on tire avantage, et celle « d’honneurs » est l’emprise sur les cœurs de ceux qu’on aimerait voir faire notre éloge et nous obéir.
Le riche est celui qui possède des dirhams et des dinars, c’est-à-dire qu’il peut acquérir ce qu’il désire, atteindre ses buts, satisfaire ses passions et autres plaisirs de l’âme. Et l’homme honoré est celui qui conquiert les cœurs des hommes, c’est-à-dire qu’il peut agir sur eux pour arriver à ses fins et atteindre ses objectifs ( ma’ārib ).
Tout comme l’argent s’acquiert par l’exercice de métiers et d’arts, la conquête des cœurs se fait aussi à travers les transactions humaines ( al-mu‘āmalāt ). Les cœurs ne s’assujettissent que par le biais des connaissances et des croyances. A chaque fois que le cœur croit qu’untel possède une des qualités de la perfection, il s’y attache et s’y soumet selon la force de conviction de son cœur et selon le degré de perfection qu’il voit en l’individu [auquel il se soumet]. Il n’est pas nécessaire que cette qualité soit vraiment une de celles de la perfection, mais il importe qu’elle le soit à ses yeux. En effet, l’individu peut voir la perfection en ce qui n’est pas parfait. Il soumet alors nécessairement son cœur à celui qu’il [juge] doté de telle perfection selon sa conviction. En fait, l’inclinaison du cœur est un état propre au cœur, et les états des cœurs sont les conséquences des croyances et des connaissances des cœurs et de leurs imaginations.
Tout comme l’homme qui aime l’argent désire aussi posséder des serviteurs et des esclaves, celui qui cherche les honneurs désire lui aussi exercer son autorité et asservir les hommes libres en prenant possession de leur cœur. La soumission qu’exige l’homme qui cherche les honneurs est plus grande car l’homme riche possède l’esclave par la contrainte ( qahran ) [de l’argent] et que ce dernier est de nature frondeuse et se rebelle à la première occasion, alors que l’homme [qui aime] les honneurs exige une soumission volontaire ( t aw‘an ) et désire que les hommes libres soient naturellement et délibérément ses esclaves. En outre, il désire les voir heureux de leur soumission et de leur ob éissance.
Aussi, ce qu’il recherche dépasse largement ce que souhaite le propriétaire d’esclaves.
Le désir d’honneurs signifie donc vouloir une place de premier plan dans les cœurs des hommes. C’est-à-dire que les cœurs doivent être convaincus qu’il possède bien une qualité de perfection. Autant la force de leur conviction sera grande autant leurs cœurs inclineront vers lui, et autant cette inclinaison sera grande et autant il exercera son autorité sur eux. Et plus il aura une emprise sur les cœurs et plus sa joie et son amour pour les honneurs augmenteront.
Voici donc la signification et la réalité [du désir] d’honneurs dont les fruits sont la louange et l’éloge, car celui qui croit à la perfection ne peut que mentionner ce en quoi il a foi et en faire l’éloge. Alors, il ne ménage plus ses efforts, lui apporte son concours et lui prête un service à la mesure de sa croyance [en sa perfection]. Et il s’assujettit comme le fait l’esclave devant son maître.
L’altruisme ( al-īthār ), le renoncement aux disputes, la flatterie et le respect qui se traduit par la salutation en premier, par la réservation des places de premier plan durant les cérémonies et donner la priorité en toutes circonstances, procèdent de la considération qu’on éprouve [pour l’individu qui jouit de telles faveurs] dans le cœur. La signification de l’occupation du cœur par la considération éprouvée pour untel, c’est que les cœurs sont convaincus qu’untel possède des qualités de perfection en matière de science, de culte, de comportement, de lignage, d’autorité, de beauté ou de force physiques, ou par une quelconque autre propriété que les gens estiment être une qualité de perfection.
Ces qualités lui font acquérir plus d’estime dans les cœurs, et sont motif d’honneurs. Et Dieu (exalté soit-Il) en sait davantage !
[B AYAN 1.5] D E LA CAUSE QUI FAIT QUE LE DÉSIR D’HONNEURS SOIT NATUREL ET QU’AUCUN CŒUR NE PEUT S’EN AFFRANCHIR SANS UNE RUDE DISCIPLINE SPIRITUELLE.
Sache que la cause qui fait aimer l’or, l’argent et les différents biens est la même que celle qui rend désirable les honneurs. Cette cause exige même que le désir d’honneurs soit plus grand que l’amour des biens, de la même manière que l’amour de l’or est plus grand que celui de l’argent, et ce, même dans le cas où ils sont égaux en valeur.
Tu dois savoir que les dinars et les dirhams ne sont pas une fin en eux-mêmes, du fait qu’on ne peut s’en nourrir, en boire, s’en habiller, ou s’en marier. Ils sont pareils à des cailloux [sans valeur], mais ils sont désirés parce qu’ils sont le moyen ( wasīla ) d’atteindre tout ce qui est aimé et permet d’assouvir les passions. Il en est de même du prestige dont la signification est la conquête des cœurs. Tout comme posséder de l’or et de l’argent permet à l’individu d’acquérir tout ce qu’il souhaite, conquérir et soumettre les cœurs des hommes libres permet aussi de parvenir à ses fins. Le fait que la cause des deux soit commune fait que leur désir l’est aussi.
Toutefois, le prestige dépasse la fortune par trois choses :
La première : Il est plus facile de devenir riche, par le prestige, qu’être honoré grâce à l’argent. Si le savant ou l’ascète qui jouit de prestige dans le cœur des gens voulait acquérir de l’argent, cela lui serait facile car la fortune des gens au cœur conquis est au service de ceux dont on est convaincu qu’ils sont dotés de perfection.
En revanche, l’homme qui manque de dignité et auquel on ne prête aucune vertu de perfection, et qui trouve un trésor mais n’a pas le prestige suffisant pour le protéger, s’il désire acquérir la dignité par son argent, cela ne lui sera pas possible. Donc, le prestige est un instrument ( āla ) et un moyen qui permet d’acquérir la fortune. Celui qui détient le prestige détient la richesse, et celui qui possède cette dernière ne détient pas [forcément] le prestige. Voilà pourquoi le prestige est plus convoité.
La seconde : La possession d’argent expose aux épreuves et à la perte. Il peut être volé ou convoité par les rois et les injustes. Il nécessite des gardiens, des surveillants et des coffres ; et il est sujet à de nombreux risques. En revanche, la possession des cœurs est à l’abri de ces contraintes. Il s’agit de coffres inviolables dont ne peuvent s’emparer ni les voleurs ni les usurpateurs, ni les pilleurs. Les biens les plus sûrs sont ceux immobiliers, mais ils ne sont à l’abri ni de la spoliation ni de l’injustice, et ne peuvent se passer d’une surveillance et d’une protection. Quant aux coffres des cœurs, ils se protègent et se surveillent d’eux-mêmes. Le prestige y est en sécurité et à l’abri du vol et de la rapine.
Ceci étant, les cœurs n’échappent pas non plus à la rapine dès qu’ils sont sujets à une influence, à une dégradation d’état et à une altération de la conviction qu’ils ont de la perfection [d’untel]. Mais cela est facile à repousser et difficile à accomplir.
La troisième : la possession des cœurs évolue, croît et augmente sans efforts ni peines. Lorsque les cœurs se soumettent à une personne et sont convaincus de sa perfection en matière de science, d’œuvres ou autres, ils ne peuvent s’empêcher de l’exprimer par leur langue. L’individu se met alors à décrire les qualités de perfection d’untel à un autre, et le cœur de ce dernier est lui aussi capturé. C’est pour cette raison que la nature humaine aime la notoriété. Lorsque la réputation se propage à travers le pays, elle capture les cœurs et les appelle à la soumission et à l’éloge. Elle continue de se propager et de croître sans qu’aucune personne déterminée ne l’arrête. Quant à l’argent, celui qui le possède ne peut le faire croître sans effort et sans peine. Le prestige croît toujours de lui-même, nul ne peut empêcher son cours et il ne requiert pas l’argent.
Ainsi, lorsque le prestige d’un individu augmente, se répand et que les langues le louent, l’argent devient insignifiant. Voici donc les points qui font prévaloir le prestige sur l’argent. Si on les détaillait, ils se multiplieraient davantage.
Si tu dis : le problème concerne aussi bien l’argent que le prestige. Il ne faut donc désirer ni l’un ni l’autre. Certes, la mesure qui permet d’attirer ce qui est désiré et de repousser ce qui est nuisible est connue. C’est le cas de celui qui a besoin de vêtements, d’un logement et de nourriture ou de celui qui est affligé par une maladie ou par une sanction qu’il ne peut repousser que par l’argent ou le prestige, et dont l’amour pour ces deux derniers est connu. En effet, ce par quoi on parvient à ce qui est désiré ne peut être que désiré. Il y a dans la nature humaine une chose surprenante derrière tout cela : il s’agit de l’amour d’amasser de l’argent et des trésors, d’emmagasiner toute sorte de marchandises et de posséder de nombreux coffres, au-delà de tout besoin. Au point où, si l’individu possédait deux vallées pleines d’or, il en désirerait une troisième.
L’individu souhaite de la même façon que son prestige et sa notoriété se répandent et se propagent partout dans le pays - même dans les endroits qu’il ne visitera pas et dont il ne rencontrera pas les habitants -, afin que les gens fassent son éloge, lui offrent des présents ou l’aident à obtenir ce qu’il souhaite. Bien qu’il le trouve regrettable, il n’en jouit pas moins grandement du fait que ce désir est intrinsèque à la nature humaine. Il se pourrait même qu’il pense s’agir d’ignorance [de sa part], puisqu’il s’agit de désirer ce qui est inutile en ce bas monde et dans l’au-delà.
Nous te répondons donc ceci : certes, les cœurs ne peuvent se libérer de cet amour pour deux raisons. La première est claire et connue de tous, l’autre est cachée mais elle est bien plus importante que la première. Elle est plus délicate, plus mystérieuse et moins accessible aux intelligences les plus fines, que dire des sots ! Elle se propage à partir d’une artère enfouie dans l’âme, d’un élément renfermé dans la nature que ne peuvent appréhender que ceux qui ont le souffle assez long pour plonger dans les abysses [de l’âme].
La première cause : elle consiste à repousser l’affliction suscitée par la peur, car le suspicieux est épris de préjugés. Même si l’homme est à l’abri du besoin, il nourrit de longs espoirs et s’imagine que l’argent qu’il possède, et qui lui suffit, se perdra et qu’il a donc besoin d’argent supplémentaire. Lorsque cette idée lui vient à l’esprit, elle suscite la peur dans le cœur. Rien ne peut apaiser alors la douleur procurée par cette peur, hormis l’assurance de trouver encore de l’argent vers lequel il peut se tourner en cas de perte de celui déjà possédé.
La compassion qu’il éprouve pour son âme et son amour de la vie font qu’il s’attend à une longue existence, à un assaut des besoins et à la possibilité qu’une catastrophe puisse s’abattre sur ses biens. Tout ceci l’effraie et il se met à rechercher ce qui fera cesser sa peur, à savoir la richesse ; de sorte que s’il perd de l’argent, il lui en restera assez.
Cette peur n’est pas inhérente à un montant d’argent particulier, et l’individu ne cessera d’en vouloir encore et encore tant qu’il ne possédera pas tout ce qui se trouve sur terre. Voilà pourquoi l’Envoyé de Dieu a dit : « Deux affamés ne sont jamais rassasiés : l’affamé de science et l’affamé d’argent. » 37
Une cause de ce genre suscite en l’individu le désir de voir croître son prestige et son rang dans les cœurs de ceux qui résident loin de son pays et de sa terre. Il ne manque pas de considérer une cause inhérente à son pays qui le gêne ou qui embarrasse les autres dans leur pays, d’où son besoin de recourir à leur aide. Tant que cela est réalisable et que son besoin d’eux n’est pas impossible, alors son âme se réjouit et se satisfait des honneurs et de l’estime dont elle jouit dans leurs cœurs, et elle est rassurée contre la peur.
La deuxième cause : elle est plus forte que la première car l’esprit ( al-rū h ) procède de « l’Ordre seigneurial » ( amr rabbānī ) du Seigneur, conformément à Sa Parole : « Ils t ’interrogent sur l’esprit ; dis-leur : ‘l’esprit relève de l’Ordre de mon Seigneur’ » 38 . Dire qu’il relève du Seigneur signifie qu’il fait partie des secrets des « sciences du dévoilement » ( ‘ulūm al-mukāshafa ) qu’il n’est pas autorisé de dévoiler, du moment que l’Envoyé de Dieu ne l’a pas dévoilé. Avant d’aller plus loin, tu dois d’abord savoir que le cœur incline naturellement vers les qualités bestiales comme [le besoin de] manger et de copuler ; vers celles propres aux lions comme le fait de tuer, de battre et de faire du tort ; vers les qualités démoniaques comme l’intrigue ( al -makr ), la trahison ( al-khadī‘a ) et la tentation ( al -ighwā’ ), et enfin vers celles seigneuriales comme l’orgueil, la puissance, l’infatuation de soi et le désir de s’élever. Cette pluralité est due au fait que l’homme est composé d’éléments d’origines diverses dont le détail et l’explication nécessiteraient trop de temps.
Du moment qu’il y a en lui un élément relevant de l’Ordre Seigneurial, l’individu aime naturellement la seigneurie ( al- rubūbiyya ). La seigneurie signifie se distinguer par la perfection et se singulariser par l’existence de manière à être indépendant d’autrui. Et la Perfection étant une Qualité divine, l’homme ne peut s’empêcher de l’aimer. La perfection [d’une chose] tient à la « singularité de son existence » ( al-tafarrud bi-l-wujūd ).
Une existence participée constitue inévitablement un défaut. La perfection du soleil tient justement au fait qu’il est seul dans l’existence. S’il y avait un deuxième soleil, cela constituerait une imperfection [du premier] qui ne se singulariserait plus de la perfection inhérente au fait qu’il était unique. Or, seul Dieu (exalté soit-Il) Se singularise par l’Existence. Il n’y a nul existant avec Lui. Tout ce qui est autre que Lui n’est que l’un des effets de Sa Puissance, et sans existence propre ; il ne doit son être qu’à Lui.
Il ne peut coexister avec Lui car la concomitance [ou la présence immédiate près de Dieu] ( al- ma‘iyya ) requiert l’équivalence de rang, et que celle-ci constitue un défaut de la perfection, puisque ce qui est parfait ne peut avoir de pareil.
Les rayons solaires qui illuminent les horizons ne sont en aucun cas une imperfection du soleil mais font partie de l’ensemble des éléments qui concourent à sa perfection. Ce qui rendrait imparfait le soleil, c’est la présence d’un autre soleil qui aurait le même rang et qui en serait indépendant. Aussi, l’existence de tout ce qui se trouve dans le monde émane de la propagation des lumières de la Puissance [divine]. Il s’agit donc d’un [événement] successif et non originel. La véritable signification de la seigneurie est donc la « singularité d’existence », et c’est cela la perfection.
C’est pour cette raison qu’un grand maître soufi a dit : « Le ventre de chaque homme renferme cette déclaration de Pharaon : « Je suis votre seigneur suprême ! » 39 , mais ne lui trouve pas un champ d’application.
En effet, il en est ainsi, car la servitude ( al-‘ubūdiyya ) requiert de dominer l’âme, et c’est pourquoi la nature humaine incline vers la seigneurie en raison de la correspondance seigneuriale à laquelle le Très Haut a fait allusion en disant : « … ‘l’esprit relève de l’Ordre de mon Seigneur’. » 40 Mais bien que l’âme soit incapable de connaître la perfection absolue, cela n’empêche pas sa passion pour elle. Elle aime la perfection, en est passionnée et la désire en soi et non pour autre chose qui serait derrière.
Chaque existant aime son essence ( dhātihi ) et la perfection de son essence. Il déteste la mort qui est l’annulation de son essence ou de ses qualités de perfection.
La perfection se concrétise par la singularité d’existence et l’emprise ( al-istilā’ ) sur tous les existants. La perfection absolue consiste en ce que l’existence d’autrui procède de toi, si elle ne l’est pas de toi, alors [la perfection] consiste en ton emprise sur lui. Voilà pourquoi l’emprise sur autrui est naturellement désirée : il s’agit d’une forme de perfection.
Tout existant qui se connaît ne peut que s’aimer, aimer sa perfection et en jouir ; sauf que l’emprise sur une chose, accompagnée du pouvoir d’agir librement sur elle, d’y provoquer des changements et d’y exercer sa domination et sa volonté [procure un plaisir tel] que l’individu voudrait étendre son emprise sur tout ce qui existe autour de lui.
Sauf que les existants se répartissent en ce qui n’admet pas le changement comme l’Essence de Dieu (exalté soit-Il) et Ses Attributs, en ce qui admet le changement mais qui échappe au pouvoir humain, comme les astres, les étoiles, le royaume des cieux, les anges, les djinns et les démons, les montagnes, les mers et ce qui se trouve sous les montagnes et les mers, et en ce qui admet le changement et sur lequel l’homme peut exercer son pouvoir comme la terre et ses différentes parties, les plantes, les minerais, les animaux et les cœurs des hommes. Tous ces éléments sont disposés au changement à l’instar du corps des hommes et celui des animaux.
Ainsi, les êtres se divisent en deux catégories : ceux sur lesquels l’homme peut exercer son pouvoir comme les « existants terrestres » ( al-ar d iyāt ), et ceux qui échappent à son pouvoir comme l’Essence divine, les Anges et les cieux. L’homme a voulu exercer son emprise sur les cieux par la science, la compréhension et la connaissance des secrets célestes. Ceci aussi représente une sorte de pouvoir [de l’homme] car la chose qu’on connaît parfaitement est sous l’autorité de la science ; et le savant est semblable à celui qui exerce son pouvoir sur elle. C’est aussi pour cette raison que l’homme a voulu connaître Dieu (exalté soit-Il), les Anges, les Astres, les Étoiles et toutes les merveilles des cieux, des mers, des montagnes et autres. Car [cette connaissance] est un genre d’emprise sur eux, et que celle-ci est une forme de perfection.
Ce désir dépasse celui de qui aimerait connaître les secrets d’un art merveilleux ou la stratégie du jeu d’échecs. Il en est ainsi de celui qui voit une architecture merveilleuse, assiste à un spectacle de prestidigitation ( sha‘badha ), ou observe la traction de poids lourds. Il ressent une sorte d’impuissance et d’incapacité mais désire en connaître les procédés. Son incapacité le fait souffrir mais il jouit de la perfection de la science s’il parvient [à connaître ces procédés].
Quant à la catégorie terrestre, c’est-à-dire les choses qui existent et sur lesquelles l’individu peut exercer son pouvoir et agir librement ; celles-ci se divisent en deux parties : les choses matérielles et les choses immatérielles.
Les premières sont les dirhams, les dinars et autres biens matériels. L’individu doit pouvoir exercer son autorité sur elles, c’est-à-dire les lever, les déposer, les dispenser ou les retenir. Ceci représente un pouvoir, et ce dernier une perfection. La perfection étant une qualité de la seigneurie naturellement désirée, l’homme éprouve alors nécessairement de l’amour pour les biens terrestres, même s’il n’en a pas besoin pour se vêtir, manger ou satisfaire les passions de son âme. Il en est de même de l’individu qui veut posséder des esclaves et assujettir des hommes libres sous la contrainte ou par la force, de sorte à pouvoir disposer librement de leur corps et de leur personne, même s’il ne parvient pas à conquérir leur cœur. En effet, il peut ne pas apparaître parfait aux cœurs de ses sujets et donc ne pas être aimé d’eux, auquel cas la contrainte et la domination remplacent [la perfection]. En effet, le pouvoir de contrainte procure du plaisir en raison de la puissance qu’il renferme.
Les secondes sont les âmes et les cœurs des hommes. Ce sont les choses les plus précieuses sur terre. L’individu désire avoir une emprise et un pouvoir sur eux de sorte à les soumettre pleinement à sa volonté. Car ceci relève de la perfection de l’autorité et ressemble aux qualités seigneuriales. Or les cœurs s’assujettissent par l’amour et par leur conviction de la perfection. Toute perfection est aimée car la Perfection est une des Qualités Divines et que Celles-ci sont toutes, naturellement, aimées, en raison de la « réalité seigneuriale » ( al-ma‘ nā al-rabbānī ) renfermée dans les réalités humaines. [Cette « réalité »] ne périt pas, la mort ne la fait pas disparaître et la terre ne l’engloutit pas. C’est le lieu où la foi ( al-imān ) et la connaissance ( al- ma‘rifa ) sont déposées. C’est [cette réalité] qui se dirige et qui va à la Rencontre de Dieu (exalté soit-Il).
Le prestige comporte donc la soumission des cœurs. Et celui auquel les cœurs se soumettent exerce son pouvoir et son emprise sur eux. Pouvoir et emprise sont deux perfections, et la Perfection est une Qualité de la Seigneurie.
Ce qui est naturellement aimé par le cœur est donc la perfection de la science et du pouvoir ; l’argent et le prestige sont deux causes du pouvoir. Les objets de connaissance ( al-ma‘lumāt ) sont infinis de même que les possibilités [ou les éléments de la puissance] ( al-maqdūrāt ), et tant qu’il demeure un objet de connaissance ou de puissance, le désir ne sera pas assouvi et l’imperfection ne cessera pas. Et c’est pourquoi l’Envoyé de Dieu a dit : « Deux affamés ne sont jamais rassasiés … »
Aussi, ce que les cœurs recherchent c’est la perfection ; et la perfection par la science, la puissance et la hiérarchie des degrés est sans limites. La réjouissance et le plaisir de tout individu seront fonction de la perfection qu’il atteint.
Voici donc la cause qui rend la science, l’argent et le prestige si désirables. Il s’agit d’une cause qui va au-delà du simple désir de pouvoir assouvir ses passions, car elle perdure même après les avoir satisfaits.
Il se peut que l’individu veuille obtenir de la science des choses qui ne sont pas [nécessairement] utiles à satisfaire ses objectifs [terrestres] ; il se peut aussi qu’il rate nombre d’objectifs et de plaisirs, mais la nature requiert la connaissance des mystères et la résolution des énigmes, car la science comporte l’emprise sur l’objet de connaissance - et ceci constitue une forme de perfection qui fait partie des Qualités de la Seigneurie - , et c’est la raison pour laquelle la perfection est naturellement aimée. Cependant, [les individus commettent] des erreurs dans leur amour de la perfection de la science et de la puissance ; des erreurs que nous expliciterons, si Dieu veut !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents