Le livre de la sagesse du trône
84 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Le livre de la sagesse du trône , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
84 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Ce livre est la substance même de la philosophie : petit de taille mais terriblement puissant. Il donne en peu de mots tout ce qu’il faut pour trouver le bonheur dans ce monde et dans l’autre. Son point de départ est dans le monde de la vie, son point de visée dans l’être. Molla Sadra, grande figure de la philosophie islamique iranienne, expose ici les principes fondamentaux de sa doctrine métaphysique (connaissance de Dieu, nature de l’âme, l’Au-delà, etc.).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2016
Nombre de lectures 22
EAN13 9791022501880
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Éditions Albouraq
– Héritage Spirituel –
Dar Albouraq©
– Face à l’Université d’al-Azhar-Beyrouth –
B.P. : 13/5384
Beyrouth-Liban
Tél / fax : 00 96 11 788 059
Site Web : www.albouraq.com
E-mail : albouraq@albouraq.com
Distribué par :
Comptoir de vente :
Librairie de l’Orient
18, rue des Fossés Saint Bernard
75005 Paris
Tél. : 01 40 51 85 33
Fax : 01 40 46 06 46
– Face à l’Institut du Monde Arabe –
Site Web : www.orient-lib.com
E-mail : orient-lib@orient-lib.com
Albouraq Diffusion Distribution
Zone Industrielle
25, rue François de Tessan
77330 Ozoir-la-Ferrière
Tél. : 01 60 34 37 50
Fax : 01 60 34 35 63
E-mail : distribution@albouraq.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1428-2007
ISBN 978-2-84161-338-0 - EAN 9782841613380
MOLLA SADRA
LE LIVRE DE LA SAGESSE DU TRONE
Traduit de l’arabe par :
Ahmed YOUSEF et Philippe MOULINET
Albouraq
« 15 mars 1833 - Nous vivons trop peu en dedans, nous n’y vivons presque pas. Qu’est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme, pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l’humanité ? Il est fermé, il dort ; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l’âme. Il n’y a pas de contact entre la nature et nous : nous n’avons l’intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu’éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et, mirées dans l’âme, douée d’une merveilleuse faculté spéculaire. Oh ! ce contact de la nature et de l’âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu. »
Maurice de Guérin
Journal Intime ou le Cahier Vert
Société les Belles Lettres, Paris 1947, p 151
P RÉSENTATION DE L ’ OUVRAGE
Ce livre est le Tom Pouce de la philosophie : petit de taille mais terriblement puissant. Il donne en peu de mots tout ce qu’il faut pour trouver le bonheur dans ce monde et dans l’autre. Son point de départ est dans le monde de la vie, son point de visée dans l’être. Chacun tend naturellement vers sa fin propre. Le bonheur et le malheur viennent de ce que nous réussissons plus ou moins à réaliser ce que nous portons en nous d’accomplir. Notre fin ne saurait résider dans la caverne cosmique qui nous enterrera tous, mais dans la compagnie de Dieu. La « carrière humaine » ne se déroule pas seulement sur la ligne horizontale du temps, elle est orientée verticalement, elle cherche la Présence. Ce mouvement ascensionnel est la loi de l’être ; elle s’applique à lui qu’il le sache ou non, tout comme la loi de gravitation s’applique, en sens inverse, au choses du corps. Cette loi s’articule autour de quelques principes fondamentaux qu’il faut avoir présents à l’esprit pour aller droit au cœur de ce texte.
1°) Principe vertical de présence ou sens de la hiérarchie : Les choses sont connues par leurs contraires : le chaud est senti par le froid, la vie par la mort etc. Le meilleur moyen de s’ouvrir à la Présence est de l’aborder par l’absence. Posée ainsi la question de Sadra peut se formuler en ces termes : que peut un corps ? Réponse : rien. Mais attention, il n’y a chez Sadra aucun mépris du corps. Le corps ne peut rien par lui-même mais il a une valeur instrumentale. La qualité de l’instrument rétroagit sur son utilisateur. La qualité du stylo que j’utilise influe sans doute sur ma manière de dire les choses, sur la qualité de l’expression. Sadra prend les choses par un autre bout. Il nous dit que c’est l’âme, qui, par sa constitution interne, choisit son corps. Cela nous rappelle le principe scolastique selon lequel l’âme est la forme du corps. L’âme selon sa nature, ses intentions, ses inclinaisons « prend » corps ; elle choisit un corps qui convient aux fins qu’elle se propose d’atteindre. Si bien que nous ne voyons jamais le corps tout court, nous voyons ce que le corps dégage, les intentions qu’il incarne, l’aura de la présence. Hegel a vu chez Napoléon, l’« esprit du monde à cheval ». Quand nous voyons le général de Gaulle marcher dans Paris au jour de la Libération nous voyons son âme, nous percevons une présence axiale.
Mais revenons à notre philosophie. Sadra part du principe que le corps ne peut produire de la présence. Je ne peux pas dire que cette chaise est présente « devant » ou « à » cette table. Tout ce qui appartient au monde des corps est marqué du sceau de l’absence. Le mari et la femme dorment dans le même lit. Peut-on dire qu’ils sont présents l’un à l’autre ? Non, ils s’ignorent mutuellement. Les corps sont allongés l’un à côté de l’autre. Ils sont contigus, juxtaposés. Mais ils ne se connaissent pas eux-mêmes et ne voient pas l’autre. L’épée qui s’interpose entre Tristan et Iseult est inutile : dans le profond sommeil le corps vit mais ne sait pas, ne sent pas, ne voit pas. Le monde et le désir lui sont indifférents. Quand l’âme se retire dans le profond sommeil, le corps gît là, inerte, sans connaissance. Au réveil nous « revenons à nous ». L’âme revient et le corps peut sentir, agir, penser, communiquer. Il sert de véhicule à l’âme. Il y a donc une première loi de proportionnalité inverse selon laquelle la présence augmente à mesure qu’on s’éloigne du monde des corps. Le sentiment de Présence s’intensifie avec la libération des conditions de l’existence corporelle. L’axe de la présence comprend ainsi une série de degrés, hiérarchiquement orientés suivant la dimension verticale : cet axe part du monde des corps, traverse le monde intermédiaire de la pensée et de l’imagination, et aboutit dans la Présence d’Esprit. Mais il faut bien se garder de se représenter ce mouvement ascensionnel comme une suite de dépouillements au cours desquels la personne quitterait un vêtement à chaque étage, pour finalement se retrouver nue dans une pièce vide. Erreur qui faisait dire à Hegel que l’Être et le Rien, c’est pareil. Quand on parle de l’Infini on a tendance à se le représenter sur le mode spatial de l’extension, comme une espace vide, une Dimension perdue dans son immensité, capable d’embrasser, d’englober toutes choses, sans posséder de vie propre. Mais ce n’est pas ainsi. Il faut l’approcher sous le mode temporel de la Présence, de l’Intensité. Dieu n’est pas aux âmes, comme l’a dit Malebranche, ce que l’espace est aux corps. Il n’est pas extension quantitative mais intensité qualitative, pas substance mais acte de présence. L’Infini est une présence. Nous sommes plus sensibles à la qualité de la présence d’un être qu’à son importance ou sa « surface » sociale » comme on dit. Nous ne cherchons pas la puissance mais l’harmonie. Nous nous sentons mieux en présence d’un saint homme qu’avec un chef d’état puissant. La présence est l’antinomique de la puissance matérielle. Ce qui veut dire que l’homme qui rejoint son cœur, sa présence intime, se libère en même temps de tout ce qui appartient au monde de la mort, de l’absence, de la finitude. L’homme n’est pas un être « pour la mort » comme le soutient Heidegger. C’est un être « pour la vie » éternelle. Il n’est pas voué à la finitude, son destin est l’infini.
2°) Principe horizontal de correspondance ou sens de la solidarité : Correspondance est un joli mot, souvent utilisé en poésie. Il faut le prendre au mot et voir ce qu’il veut dire. Cor-respondre c’est répondre au cœur, parler cœur à cœur. Sadra nous dit que connaître c’est voir les correspondances des choses. La connaissance est résonance. Les choses éveillent en nous les formes qui leurs correspondent, leurs apportent notre réponse. Et cette réponse est d’autant plus vivante, vibrante, que nous nous situons à un étage élevé de l’être. Nous en faisons l’expérience tous les jours, sans même nous en rendre compte. Si quelqu’un casse devant nous une pierre, l’émotion est faible. Si nous le voyons casser une branche d’arbre, nous sommes déjà plus « sensibilisés ». S’il casse la pâte d’un animal nous sommes vraiment affectés. Ce spectacle fera impression sur certains qui se « mobiliseront » en adhérant à la société protectrice des animaux. Mais si nous voyons un homme brutaliser un enfant nous sommes touchés en plein cœur. Nous ne pouvons le supporter. Et, bien sûr, le supplice d’un saint homme nous est insupportable. C’est ce qui nous touche au plus profond, c’est pourquoi nous le commémorons sans cesse. Regardons par exemple la compassion que nous éprouvons pour les souffrances que le Christ et les Prophètes ont subi du fait de l’injustice des hommes. Nous sommes « sensibilisés » d’autant plus profondément, d’autant plus fortement que le degré de présence augmente. Plus on s’élève dans l’échelle de l’être plus les choses nous deviennent intimes, personnelles : nos sentiments et nos pensées sont plus proches de nous que nos sensations. Le cœur de notre personnalité est présence pure. Avec chacun de ces étants : la pierre, la branche d’arbre, l’animal, l’enfant, l’homme accompli, nous assistons à une promotion de l’être. L’Être, la Présence s’ouvre, se donne à voir à chaque fois avec plus de densité, de beauté, de clarté. Elle est à chaque fois plus proche de notre cœur. L’être humain est, par excellence, porteur de Présence. Seul parmi les étants il peut dire « je suis », je me sens présent à moi même et à tout ce qui est. Il est le lieu d’ouverture de la Présence divine, son lieu d’être, le lieu-tenant de Dieu.
Sadra y insiste, connaître par correspondance, c’est trouver dans notre propre présence, la forme de que qui ne fait que figurer à l’extérieur. Nous ne connaissons rien d’extérieur à nous-même. Au moment où j’écris j’écoute les interprétations des œuvres de Rameau par Marcelle Meyer, l’incomparable pianiste que Sadra aurait aimée, tant elle a au bout des doigts le sens de la présence. Le chat est couché sur le lit, la tête entre les pattes. Il reçoit bien les sons comme moi, mais il n’entend pas la musique. Le son frappe son oreille, pas son entendement. Chez moi le son renvoie au sens de l’harmonie. J’écoute le son mais j’ entends la musique. C’est l’harmonie de mon être qui se révèle par la musique. Je suis transporté non par la musique mais dans le mode harmonique de mon âme. Ce que ne peut faire le chat. De la même manière je suis resté en suspens, au Louvre, devant le tableau de Corot : « la femme à la perle ». Je vois le visage de cette jeune fille, ni rêveuse ni passionnée, ni tourmentée par la mémoire ni agitée par l’imagination, ni prise par la peur ni travaillée par le désir, ni penchée sur le passé ni poussée vers l’avenir. Elle est là, sans tendre vers rien, reposant en elle-même, ouverte à toutes choses. Simple acte de présence. Corot a l’art de la présence pure. Je regarde le tableau mais je vois l’âme, la présence de la femme à la perle. Entendre et voir sont des actes de présence, des actes divins et c’est pourquoi il est dit que Dieu est « Celui qui entend et qui voit. » Les pensées et les sensations mêmes ne sont pas produites par le contact des choses extérieures. Les formes extérieures sont les causes occasionnelles, excitantes pourraiton dire, qui réveillent les formes de perception déjà immanentes à l’âme.
3°) Principe de profondeur ou sens de la responsabilité : Est-ce à dire que Sadra dénie aux choses leur existence extramentale ? Certainement pas. Il est évident que je perçois cet arbre dans le pré parce qu’il y est. Je le perçois grâce à son existence. Ce n’est pas mon acte de le percevoir qui le fait être. Cela c’est le bon sens. Le bon sens qui faisait dire à Héraclite que dans le sommeil chacun vit dans son monde privé, fermé, rien qu’à soi, alors qu’au réveil nous nous retrouvons tous dans un monde « objectif », commun, partagé. Cet homme fait un mauvais rêve. Une tempête s’abat sur sa maison. Le toit s’effondre et menace de l’engloutir. Le voici recouvert de monceaux de bois et de briques. Le plâtre, la poussière entrent dans ses yeux, dans sa bouche. Il se débat comme un forcené et finit par se dégager. Et voilà qu’il découvre, la poitrine écrasée de douleur, sa famille ensevelie par les décombres. « Au secours ! Au secours ! Personne ne m’entend, personne ne viendra m’aider à les sortir de là. » Il pleure. Sa femme le tire par le bras. Il se réveille le cœur battant : « Tu n’es pas fou de crier commeça ? Qu’est-ce qui t’arrive ? » « Ce n’est rien, j’ai rêvé je crois. Tu as bien fait de me réveiller ». Le monde dans lequel cet homme a vécu cette scène tragique était le produit de son imagination. Maintenant qu’il est revenu au réel, il se retrouve dans un monde concret, commun, le même que celui de sa femme et de tous les autres. Un monde où les formes, les événements, les existences ne dépendent plus de ce qu’il y met par l’imagination. Cela est vrai, l’expérience en témoigne. Mais si nous vivons tous dans un monde commun, nos manières d’être au monde font toute la différence. L’arbre dans le pré n’est pas le même pour le maraîcher qui veut profiter de ses fruits, pour le menuisier qui veut utiliser son bois, le marcheur qui veut se reposer à son ombre, et pour Paul Klee qui nous fait découvrir son vrai visage sur la toile. Si bien qu’il y a autant de mondes que d’yeux qui s’ouvrent le matin, au réveil. Chacun vit dans son monde, voit son propre monde en fonction de ce qu’il est, des traits dominants de son caractère, de ses intentions, de ses centres d’intérêts. Ce dernier mot est très révélateur : inter-esse. Il signifie « être avec » ce qui nous « dit » quelque chose. Nous répondons à, nous avons du « répondant » pour ce qui nous intéresse dans la mesure où nous nous y retrouvons. Ce qui s’appelle s’« investir ». Le contraire de « inter-esse » et « paresse » para esse : passer à côté de son être, laisser tomber ses possibles, ne pas cultiver son talent.
Molla Sadra fait un pas de plus. Ce n’est pas notre témoignage ou notre perception qui fait être les choses, qui leur donne l’existence. Cependant nous vivons tous des choses différentes, nous connaissons des situations variées. Le fait que celui-ci soit dans telle situation, qu’il lui vienne telle pensée, tel sentiment, et non tel autre, à ce moment et non pas à un autre, qu’il fasse telle ou telle rencontre humaine, artistique, livresque, professionnelle, spirituelle etc. tout cela lui vient en réponse à ce qu’il porte en lui. Nous vivons des choses qui nous ressemblent. Nous répondons à des choses qui nous touchent parce qu’elles sont à notre image. Nous en sommes « responsables ». Le mot de « responsabilité » vient de « répondre ». Nous répondons de et à ce que nous attirons par les tendances conscientes ou latentes de notre âme. Ce qu’un saint hindou du vingtième siècle a résumé dans la formule magique : « your being attracts your life ». Votre être attire les conditions de votre vie. Le monde n’est pas une réalité objective qui nous serait imposée du dehors, il est une réponse à nos attentes avérées ou voilées. Chacun fait son paradis ou son enfer. Ce qui vient à nous répond à un appel de notre être. C’est notre écho. La doctrine de la présence de Sadra recèle ce grand principe de responsabilité. Personne n’assiste à un spectacle extérieur, fait de formes étrangères à son âme. Chacun est le théâtre de sa propre existence, il écrit la pièce de sa vie. Personne ne voit rien d’autre que Soi. Chacun voit la forme de son être. L’homme n’a pas besoin de se faire des représentations des choses, comme si ces choses lui étaient extérieures, et qu’il lui appartiendrait de les assimiler, de les subtiliser, de les interpréter. Il voit directement les formes qui sont présentes dans son âme. Ce sont les formes de sa présence. Chacun fait son Paradis ou son Enfer selon ce vers quoi il tend. L’homme devient, au sens fort, ce à quoi il s’intéresse et il est bien vrai que l’homme vit et meurt de ses images. Sadra nous dira dans ce traité que l’enfer ce n’est pas l’autre, c’est moi tant que je pense que l’autre est cause de mon tourment. Moi tant que je crois que les scènes infernales, le sentiment de mal être qui me brûle à l’intérieur serait causé par des situations s’imposant à moi du dehors, arbitrairement. Qu’est-ce que se réveiller d’un cauchemar, comme dans l’exemple de l’homme que nous avons donné plus haut ? C’est se rendre compte, « réaliser », que toutes les scènes vécues dans le rêve n’avaient pas d’autre auteur que moi. Tant que l’homme croit à la réalité extérieure de ces scènes, il reste enfermé dans un rêveéveillé. En sortir c’est voir que tout cela n’avait pas d’existence hors de moi, que j’étais moi-même la matière de mon rêve. De même pour l’homme éveillé, sortir de l’enfer c’est se libérer de cette superstition de l’extériorité, apprendre à voir tout événement comme une réponse à sa propre manière d’être. La mort physique ne change rien à l’affaire. L’état d’être reste le même. La liberté ou l’aliénation proviennent de cet acte de reconnaissance que tout dépend de moi, que tout ce que je vois, ce sont des modes de ma présence, les formes par lesquelles ma propre puissance imaginale incarne mes intentions. Se libérer c’est faire sien. Il n’y a plus d’extérieur. Il n’y a que Soi. Et le Soi de l’homme comprend, comme le dit Schelling « le ciel le plus élevé et l’abîme le plus profond ».
C’est avec intention que nous avons attendu la fin pour donner quelques courts éléments biographiques sur l’auteur, qui aurait sans doute approuvé cette manière de faire. Car ce ne sont pas les événements historiques ponctuant le cours d’une existence qui peuvent expliquer une âme. Bien plutôt Sadra voit l’existence manifestée comme la révélation de l’histoire de l’âme. La matière est matière à réflexion. C’est un miroir dans lequel nous reconnaissons ce que nous sommes. Le miroir nous révèle les traits de notre visage, l’expression de notre regard, mais il ne les crée pas. Les événements de notre vie sont ainsi la signature de notre être, ils révèlent les traits de l’âme. La vie de Molla Sadra est à l’image de son âme. Il est né aux confins des années 979-980 de l’hégire soit en 1571-1572. Il s’adonne à l’étude des philosophes grecs et autres. Puis déplorant cet « étouffement de l’intelligence et cette congélation de la nature s’ensuivant de l’hostilité de notre époque », il décide « de se retirer dans une contrée à l’écart, me cachant dans l’obscurité et la détresse, sevré de mes espérances et le cœur brisé. ». Cette retraite a lieu dans la brèche d’une chaîne de montagnes, dans le bourg de Kahak, à une trentaine de kilomètres au sud-est de Qomm. Cette occultation dure entre 7 et 15 ans. A l’age de 41 ans, il vient enseigner à Shiraz où le gouverneur du Fars lui a fait construire une madrasa. Son âme, déjà formée, passe dans le monde « sans appuyer ». La vie spirituelle selon lui est gouvernée par quatre impératifs catégoriques : renoncer à la richesse, aux ambitions mondaines, à tout arrivisme et au conformisme sectaire, à toutes les formes d’esprit négateur. Il atteint la pleine maturité « alors que cinquante huit ans de ma vie s’étaient écoulés ». C’est l’évènement majeur de son existence, un événement non pas historique mais spirituel, le moment où il se rejoint lui-même dans la présence divine, et cette inspiration lui est venue « au lever du soleil, le vendredi 7 Jomadâ I de l’an 1037 de l’hégire » (= 16 janvier 1628). Il meurt sur la voie du retour de son septième pèlerinage, à Basra, en 1050 : 1640. Ceux qui voudront obtenir plus d’informations sur sa vie et ses œuvres pourront utilement se reporter à l’introduction au Livre des Pénétrations Métaphysiques traduit par Henry Corbin. Les limites de cette introduction ne nous permettent pas d’entrer dans plus de détails. Ce n’est d’ailleurs pas utile. Un être se donne à connaître par ses réflexes plus que par ses réflexions. Un mouvement du corps en dit souvent plus long qu’un long discours. Une goutte d’eau de mer permet de connaître le goût de tout l’océan. Inutile de le boire tout entier. Gobineau, dans son livre « Religions et philosophies dans l’Asie centrale » nous cite un moment de la vie de Sadra qui le révèle tout entier. Écoutons-le : « Son père avait été vizir du Fars et, s’étant vu longtemps sans enfants, avait adressé à Dieu de nombreuses prières pour en obtenir. Il eut Sadra comme récompense d’incessantes aumônes et nommément pour avoir distribué un jour, à des passants, trois tomans qu’il avait sur lui. Dès son enfance, le philosophe fut surnommé Sadra, à cause de son mérite supérieur. Confié aux soins d’un précepteur habile, il ne tarda pas à faire de remarquables progrès. Un jour son père lui ayant confié le soin et la surveillance de la maison et ayant, ensuite, voulu se rendre compte de la manière dont l’enfant s’acquittait de sa tâche, il remarqua qu’une somme de trois tomans figurait invariablement dans le compte de chaque jour au chapitre des aumônes. Surpris, le vizir demanda des explications. L’enfant lui dit : « Mon père, c’est le prix que te coûte ton fils. ». C’est cela le sens de la responsabilité. Il accomplit dans le monde extérieur un geste qui rend compte de son être.
Il est temps maintenant de nous mettre à l’écoute de cette grande âme. Nous lui donnons la parole, une parole que nous nous sommes contentés de traduire, sans l’empeser de commentaires inutiles puisque ce livre s’adresse à « des intellects fins et acérés auxquels la touche allusive suffit ».
Philippe Moulinet
P ROLOGUE
Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux :
Loué soit Dieu qui nous a mis en présence de ceux « dont Il a ouvert le cœur à l’Islam afin qu’il(s) puisse(nt) suivre une lumière venant de (leur) Seigneur » (39 : 22) ; qui nous a donné d’être en compagnie de « Ses serviteurs, auxquels Il a accordé Sa Miséricorde, et la reconnaissance de Sa Présence » (18 : 65), ceux qu’Il a guidés avec certitude « vers le chemin de Dieu » (14 : 1), la Vérité Vraie ; Celui qui les a dotés d’« une langue pour dire la vérité aux générations à venir » (26 : 84) ! Que Ses bénédictions soient sur celui qui a reçu le Livre, le meilleur de ceux à qui été « dispensée la sagesse et le discernement juste» (38 : 20), Muhammad, et sur sa Famille, qui a obtenu la plus large part de l’héritage prophétique et de la sagesse - que les bénédictions du Réel Véritable, le plus élevé, soient sur eux tous !
Voici les paroles de Son humble serviteur, en grand besoin du pardon de son Seigneur - qu’Il soit exalté - Mohammed al-Shirazi, répondant au nom de Sadr-al-Din, puisse Dieu éclairer son cœur de la lumière de la connaissance intérieure et de la certitude ! Voici un traité dans lequel j’évoquerai quelques uns des sujets divins et des intuitions spirituelles dont Dieu illumina mon cœur à partir du monde de la Miséricorde et de la Lumière. Ce sont des aperçus intuitifs auxquels les pensées de la multitude n’ont jamais eu accès ; tu ne trouveras aucun de ces flamboyants joyaux dans le bagage des philosophes les plus célèbres ou chez les penseurs contemporains réputés. Ces derniers n’ont rien reçu de cette Sagesse et de cette Lumière ; ils sont tombés dans une obscurité complète parce qu’ils « n’ont pas pénétrés dans les maisons par leurs portes » (2 : 189), de sorte qu’ils ont été privés du doux breuvage de la vraie connaissance intérieure, poursuivant leurs mirages. En effet, ces intuitions intellectuelles sont comme des braises ardentes tirées de la Niche aux Lumières de la lampe de la Prophétie et de la Sainteté ; elles viennent de ces deux sources que sont le Livre et la tradition prophétique. Les chercheurs rationnels bornés ne peuvent les acquérir au moyen de représentations, non plus que par aucune quantité d’études dispensée par des professeurs possédant un savoir seulement discursif. J’ai exposé ces intuitions comme des phares pour ceux qui marchent sur le chemin spirituel en questionnant, comme une occasion de réminiscence pour tous les frères dans la vraie foi - quand bien même ces choses pourraient provoquer de la répulsion chez l’ignorant et le vain raisonneur, mettre en fureur les ennemis de la Lumière de la Sagesse et de la certitude, ceux qui plongent dans l’obscurité des démons réprouvés. Car j’ai pris refuge dans la Stase du Dieu Éternel, avec Ses proches, contre le mal de Ses ennemis obstinés ; j’ai cherché un abri dans Ses Lumières, dans Son Royaume immense, contre les sombres illusions de ceux qui tentent de Le nier. Ô mon Dieu, si j’ai montré de la fierté, c’est uniquement à cause des bénédictions que vous avez répandues sur moi - car Vous avez ordonné : « quand aux bienfaits de ton Seigneur, raconte-les » (93 : 11). Si j’ai mal agi, si je me suis lésé moi-même, j’ai imploré votre pardon car Vous avez dit : « celui qui fait le mal ou qui fait du tord à son âme mais implore ensuite le pardon de Dieu : celui-là retrouvera Dieu encore plus Pardonnant et Miséricordieux » (4 : 110).
S’agissant maintenant les matières réunies dans ce traité, intitulé « La Sagesse du Trône », certaines d’entre elles sont incluses dans les versets du Coran se rapportant à la « vraie foi en Dieu », alors que d’autres s’intègrent à « la connaissance du Jour Dernier ». Ces deux types de connaissance, auxquelles font allusion de nombreux passages coraniques sous la dénomination « de la vraie foi en Dieu et au Jour Dernier », sont les plus nobles parmi les vraies formes de connaissance permettant à l’homme de se retrouver dans les rangs de l’armée des « anges qui sont attraits dans la proximité de Dieu » (4 : 172). Mais s’il nie et rejette ces choses, il se condamne à tomber dans « une erreur manifeste » (3 : 164), à s’égarer en dehors de la vraie foi, à se rendre aveugle la Beauté du « Seigneur des mondes » (1 : 2), à être ressuscité parmi les démons : « Non ! Ce qu’ils se sont acharnés à obtenir a pris possession de leurs cœurs. Non ! En ce Jour là, leur Seigneur leur sera sûrement voilé » (83 : 14-15).
Il est temps maintenant de soumettre ces questions à l’esprit et à la réflexion de nos lecteurs qui pourront se reporter à nos ouvrages plus analytiques pour l’établissement des preuves et des démonstrations propres à chacun des sujets et des théories abordés ici. Nous parlons par évocations subtiles s’adressant à ces intellects fins et acérés à qui la touche allusive suffit, et qui satisfont à la guidance de ces âmes nobles et ardentes. Nous allons présenter ces matières en deux « Sources d’Illumination ».
P REMIÈRE SOURCE D ’ IRRADIATION ILLUMINATIVE COMPRENANT LA CONNAISSANCE DE D IEU , DES S ES A TTRIBUTS , DE S ES N OMS ET DE S ES S IGNES.
Elle comprend les principes fondamentaux suivants :
§1. Principe découlant de la Présence divine, concernant les divisions de l’Étant dans sa totalité et l’établissement de l’Être Premier.
Ce qui existe est ou bien la Réalité de l’Être ou autre chose. Par Réalité d’Être nous entendons ce qui n’implique aucun mélange avec autre chose que l’Être ; qu’il s’agisse d’une chose générale ou particulière appartenant au domaine de la limitation, de la finitude, de la teneur quidditative, de l’indigence, de la privation, et c’est ce qui s’appelle « l’Être Nécessaire ». C’est pourquoi nous disons que, n’était la Réalité de l’Être, rien n’aurait pu exister. Mais cette supposition étant évidemment fausse, l’hypothèse de départ est du même coup entachée d’erreur manifeste. Quant à la nécessité de montrer l’existence actuelle de ce Premier Être, elle vient de ce que tout ce qui est autre que cette réalité d’Être est soit une quiddité spéciale ou un étant particulier, affecté de privation et de manque. Toute quiddité autre que l’Être en Soi existe seulement par l’Être, non par elle-même. Comment (pourrait-elle exister sans l’Être) ?! Car si la quiddité devait être prise en elle-même, coupée de l’être, ladite quiddité ne pourrait pas « être » elle-même, sans parler de sa quoddité (ou réalisation effective de son existence, facticité). C’est qu’en effet, affirmer quelque chose (ici, « être ») de quelque chose d’autre (en l’espèce, d’une quiddité particulière) présuppose la stase et l’êtreté de cette chose. Et cet être - s’il s’agit d’un étant autre que la Réalité de l’Être - est constitué de son acte d’être auquel vient s’adjoindre une détermination particularisante. Mais toute particularité autre que l’Être est néantité ou privation. C’est ainsi que tout composé (d’une quiddité particulière et de l’Être) vient après la simplicité de l’Être et se trouve en état de besoin de Lui.
Ainsi la privation (ou néantité) ne rentre pas dans l’existence de la chose et ne peut concourir à sa venue en présence, bien qu’elle puisse contribuer à sa définition et son concept. Car affirmer un concept au sujet de quelque chose et l’attribuer en prédicat à cette chose – que ledit concept soit une quiddité ou quelque autre attribut définitoir, et qu’il soit affirmé ou nié de la chose – c’est toujours présupposer l’existence de cette chose, si bien que notre dire en revient toujours à l’Être : ou bien il y a une régression infinie (de prédications et de sujets), ou bien nous aboutissons finalement à un Être Absolu, sans mélange avec rien d’autre.
La Source existentielle de tout ce qui existe est, à l’évidence, cette pure Réalité d’Être, non mélangée à autre chose que Être. Cette Réalité n’est conditionnée par aucune détermination, délimitation, restriction, imperfection, possibilité contingente, ou quiddité ; elle n’est pas non plus mêlée au général, que celui-ci ressorte aux catégories du genre, de l’espèce, ou de la différence, non plus qu’avec quelque accident, spécifique ou générique. Car l’Être est antérieur à toutes ces qualifications adventices relatives aux quiddités, et Cela qui n’a d’autre quiddité qu’Être n’est pas lié par un caractère quelconque, générique ou spécifique. Il ne comporte pas de différence spécifique et pas de particularismes en dehors de Sa propre Essence. Cela n’a ni forme, ni activation, ni recherche d’une fin. Bien au contraire, Cela est à Soi-même sa propre Forme. C’est Lui qui donne forme à chaque chose en tant qu’il est la complétude de chaque chose. Et Il peut être la plénitude de chaque chose parce que Son Essence est actuellement réalisée sous tous les rapports. Personne ne peut Le décrire ou Le révéler sauf Lui-même ; il n’y a pas de démonstration de son Existence en dehors de sa propre essence et c’est ainsi qu’Il porte témoignage, de Soi à travers Soi, de son Ipséité unique en disant : « Dieu rend témoignage Lui-même qu’il n’y a pas de Dieu si ce n’est Lui » (3 : 18). Car Son Unité n’est pas ce type d’unité particulière que l’on rencontre chez un individu d’une nature définie ; elle n’est pas non plus de l’ordre de l’unité générique ou spécifique que l’on trouve dans toute notion générale ou parmi les quiddités. Elle n’est pas non plus cette unité englobante qui résulte du rassemblement d’une collection d’éléments ou encore de l’agrégation d’éléments entrant dans la composition d’une chose ; elle n’est pas non plus cette unité de contiguïté qu’on rencontre parmi les choses pondérables et mesurables. Ce n’est pas non plus, comme tu l’apprendras, aucune de ces unités relatives du type de l’unité par ressemblance, affinité, analogie, correspondance, réitération, convenance – nonobstant le fait que certains philosophes aient concédé cela – ou tout autre espèce d’unité qui n’est pas l’Unité Réelle. Que nenni, Son Unité est différente de ces unités relatives, inconnaissable dans son noyau hégémonique, comme Son Essence – qu’Il soit Exalté – sinon en ce que Son Unité est la source de toutes ces autres unités, tout comme Son Être est la source de tous ces êtres particuliers. C’est ainsi qu’« Il est sans un second » (112 : 4). De la même manière, Sa Connaissance unitive est précisément la Réalité de cette connaissance à laquelle ne se mêle aucune ignorance, en sorte que C’est la connaissance de toutes choses sous tous les rapports, et l’on peut dire la même chose de Ses Attributs de Perfection.
§2. Principe dérivant du Trône concernant la Simplicité de l’Être.
Ce qui est simple dans sa Réalité essentielle est, en vertu même de cette Unité, toutes choses. Cela n’est privé d’aucune des choses, hormis ce qui fait leur imperfection, déficience, contingence. Si par exemple, prenant un étant particulier « A » tu dis : « A n’est pas B » ; si ce en vertu de quoi A est A en soi-même était identique à ce en quoi A est non-B, en sorte que A devrait être par essence le criterium de ladite négation - si tel était le cas, l’essence de A serait quelque chose de privatif, de telle sorte que celui qui intellecterait A devrait en même temps intelliger « non-B ». Or nous avons établi qu’en tout étant particulier « A », le substrat constitutif de l’« A-ité » est quelque chose d’essentiellement composé d’Être et d’une quiddité particulière. Et même pour la conception mentale, la notion d’« A-ité » est la notion de quelque chose comportant l’être, par quoi A existe, et la notion de privation de quelque chose, par laquelle A n’est pas B ni aucune des autres choses qui sont en dehors de lui. Nous voyons ainsi que chaque chose qui a l’être et dont on peut nier quelque chose d’autre n’est pas absolument simple dans sa réalité essentielle. Et le contraire est vrai : ce qui est Simple dans Sa réalité essentielle ne comporte rien qui puisse être nié de Lui. Autrement, Il ne serait pas Simple dans son essentielle Réalité, mais plutôt composé de deux aspects : un aspect par lequel il est tel ou tel (tel que « A ») et un aspect par lequel il est d’une autre manière (non-B, non-C etc). C’est ainsi que nous venons d’établir que l’Être Simple est toutes choses existantes dans l’ordre de l’être et de leur perfection, mais non sous le rapport de leurs insuffisances et imperfections. Il résulte de là que Sa Connaissance de toutes les choses existantes est une connaissance Synthétique et que leur Présence en Lui est Simple dans Sa réalité essentielle. Car toutes les choses qui sont en Lui sont incluses dans sa Connaissance sous un mode plus élevé et plus parfait, dans la mesure où la « connaissance » est seulement une expression de l’Être, à condition de n’être pas mêlée à la matière. Comprends cela, mon bien aimé, et fais-en ton profit.
§3 Principe dérivé de la source d’illumination (regardant l’unicité de l’Être Nécessaire).
L’Être Nécessaire est Un sans associé car Sa réalité est complète, Son essence parfaite, sans limitation de puissance ou d’intensité, en ce qu’il est, comme tu le sais, la pure Réalité de l’Être, sans limite ni terminaison. Si son Être comportait une limite ou une particularité, sous quelque rapport que ce soit, Il se trouverait limité et spécifié par autre chose que l’Être ; il devrait y avoir quelque chose exerçant sa domination sur Lui, limitant, spécifiant, cernant son Ipséité. Mais cela est impossible. Aussi n’est-il aucun bien ni aucune perfection qui n’ait sa Source en Lui, qui ne fasse éclosion en Lui. Ici réside la preuve de Son Unité. L’Être nécessaire ne peut être multiple, car s’il l’était, il impliquerait à la fois l’être dans sa singularité nécessaire et l’être circonscrit dans son êtreté, comme le second élément d’un couple. Mais alors Lui (l’Être Nécessaire) ne pourrait comprendre tout être dès lors qu’il rencontrerait un autre que Lui, qui ne proviendrait pas de Lui, qui ne serait pas tiré de son fond. A son tour, cette supposition impliquerait qu’il comporte un aspect de privation, d’impossibilité, de contingence, de telle sorte qu’il devrait être l’un des deux et un composé (d’être et d’une quiddité restreinte), comme les autres choses contingentes, et partant, il ne pourrait plus être inclus dans la Réalité d’Être qui ne souffre l’immixtion d’aucune limitation ou de la privation impliquée par cette différence. C’est ainsi qu’il a été établi qu’« Il n’a pas de second » (112 : 4) et que toute perfection existentielle est une étincelle de Sa Perfection, tout bien une lumière de la Lumière rayonnante de Sa Beauté. Car Il est la Source de l’Être, et tout le reste lui est subordonné, dépendant de Lui pour la substantialité de son essence.
§4. D’une méprise égarante (regardant la distinction fondamentale entre le concept et la réalité de l’Être) et sa rectification.
La voie la plus faible, la plus inadaptée, pour démontrer l’unité divine a été suivie par des penseurs tard-venus qui ont tenté de l’assimiler à l’expérience directe des gens de réalisation divine - que Dieu les préserve d’un tel égarement. Cette approche est fondée sur ce que le concept dérivé de « ce qui est » est quelque chose de général et d’englobant alors que l’« être » est singulier, réel, inconnaissable dans son fond intime. Il peut être admis, disent-ils, que l’être qui est le principe du concept dérivé de « ce qui est » soit une réalité subsistant par soi– c’est-à-dire, la réalité de l’Être Nécessaire – et que l’être de tout ce qui est autre équivalle à la relation de dépendance de l’étant dans sa totalité à l’Être Nécessaire. C’est ainsi que concept de « ce qui est », serait plus général que la Réalité et plus général que tout autre chose qui serait avec elle dans un rapport de dépendance. En conséquence le sens (de « ce qui est ») doit correspondre à l’une de ces deux choses : ou bien l’Être Subsistant par Soi, ou bien ce qui est lié à lui par une relation de dépendance. Et le critère de ceci (c’est-à-dire, qui est à l’origine du concept de « ce qui est ») doit être celui des deux qui est à l’origine des effets produits.
(Jusque là il n’y a pas de difficulté avec leur mode de raisonnement). « Mais pour ceux qui sommeillent, une matière facile est une lourde charge ». Il est vrai que l’Être – si nous entendons par là l’Être Subsistant par Soi – pourrait être appelé « ce qui est ». Mais ces gens méconnaissent le point clé de la question, qui consiste à établir si oui ou non Son Essence – Qu’Il soit Exalté ! – doit être entendue au sens de cet Être Absolu dont les modes variés ou individuels de manifestation sont présents au cœur de toutes choses. Cette voie (de réalisation de l’Unité propre de L’Être dans ses manifestations) leur a été barrée parce qu’ils ont commencé par regarder le tout de l’étant comme une notion abstraite, dérivée, tirée de pures conceptions mentales, dépourvue de contenu réel. Je voudrais bien savoir comment un grammairien érudit, rompu à l’usage de la langue, pourrait regarder une telle expression (« ce qui est ») comme dérivée, sans entendre le concept de la provenance d’une telle dérivation. Comment le terme dérivé pourrait-il être le concept le mieux connu ? Et comment le sens dérivé pourrait-il être un, alors que sa source serait divisée en deux choses : l’une d’elle étant l’Essence inscible dans sa réalité intérieure, et la seconde étant la relation à cet Inconnu – car assurément la relation à l’inconnu est aussi inconnue ?
Que non, la vérité en cette matière est que ce concept général qui est la source dont dérive le concept de « l’étant dans sa totalité » est tout simplement une autre dénomination pour ce qui est actuellement réalisé en toutes choses, dénombré selon leur nombre, attribué en prédicat à ces choses selon Ses différents degrés d’intensité et de faiblesse, de priorité et de postériorité. Et le plus parfait, le plus intense des êtres est cet Être Vrai Réel qui est la pure réalité de l’Être, non mélangée à autre chose que l’Être.
En soi, Il est l’être le plus évident et le plus manifeste des êtres. Mais à cause de l’excès même de sa manifesteté, par laquelle il déborde et subjugue les entendements et les pensées, Il est voilé à la compréhension et à la vue de l’homme. Ainsi, l’aspect par lequel il est caché (à la perception ordinaire) est celui-là même par lequel Il est manifeste (dans la vision du connaissant éclairé).
La question de l’affirmation de l’unité divine dépend de ce qui précède.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents