Les religions au service de l Homme
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Description

Reprenant certains textes fondamentaux de l’Imam, cet ouvrage révèle la modernité de sa pensée religieuse et politique une pensée dynamique et critique qui demeure pertinente dans son approche des questions existentielles et ultimes qui se posent à l’homme. Les propositions sur la nature et le rôle de l’islam, et des religions en général, formulées par l’Imam il y a plus d’une trentaine d’années, restent aujourd’hui bien valides. Car ce que l’Imam communiquait ne se limitait pas au contexte particulier et immédiat dans lequel il s’exprimait, mais dépassait la situation historique déterminée pour s’inscrire dans l’universel.

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Publié par
Date de parution 01 décembre 2019
Nombre de lectures 6
EAN13 9791022501903
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Dar Albouraq
© Centre Imam Moussa Sadr de recherches et d’études, Beyrouth

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Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays.
1436-2015 EAN 9791022501002
I MAM M OUSSA S ADR
LES RELIGIONS AU SERVICE DE L’HOMME
Traduit de l’arabe par Samar Abou-Zeid Traduction revue par Jean-Marc Touma
PRÉFACE LA VOIX ( E ) TOUJOURS ACTUELLE DE L ’I MAM M OUSSA S ADR
1. La publication aujourd’hui, en langue française, de textes de l’Imam Moussa Sadr sous le titre Les religions au service de l’homme vient combler un vide, dans un paysage intellectuel envahi par des études et commentaires réinterprétant (et parfois dénaturant) la pensée de l’Imam en fonction de leur visée propre et de leurs intérêts particuliers. Ce recueil pose un défi à la réalité actuelle, pour laquelle les religions semblent menacer l’existence et la dignité de l’homme du fait de courants qui ont prescrit à la religion la voie de l’intolérance et de la violence envers l’Autre différent, et qui l’ont réduite à un instrument d’exclusion et de meurtre.
2. Reprenant certains textes fondamentaux de l’Imam, cet ouvrage révèle la modernité de sa pensée religieuse et politique – une pensée dynamique et critique qui demeure pertinente dans son approche des questions existentielles et ultimes qui se posent à l’homme. Les propositions sur la nature et le rôle de l’islam, et des religions en général, formulées par l’Imam il y a plus d’une trentaine d’années, restent aujourd’hui bien valides. Car ce que l’Imam communiquait ne se limitait pas au contexte particulier et immédiat dans lequel il s’exprimait, mais dépassait la situation historique déterminée pour s’inscrire dans l’universel.
3. À travers un champ cognitif construit jour après jour et idée après idée, Moussa Sadr cherchait à interroger le sens universel des religions, et à déterminer la place et le rôle de l’islam dans la promotion de la dignité de l’être humain, souci majeur de son expérience intellectuelle et de sa lutte. Dans cette perspective, l’Imam tentait d’expliciter, de la manière la plus complète possible, des concepts tels que la religion, l’humanité, la foi, la raison, la spiritualité, l’évolution, la morale, l’unité, la pluralité, et d’élucider leurs corrélations. Les textes sélectionnés ici constituent une série de points lumineux balisant la voie à l’homme et orientant son action pour qu’il réalise son humanité et retrouve son intégrité et sa dignité.
4. En matière de méthode, la pensée de l’Imam progresse de manière dialectique, en posant une thèse, en opposant des termes et des réalités et en cherchant des conclusions pertinentes. La société, dit-il à titre d’exemple, est composée d’individus, mais elle n’est pas basée sur leur vouloir égoïste, bien au contraire ; ce qui établit les individus en société, ce sont les échanges entre eux et les dons qu’ils se font. Toutefois, ce raisonnement plutôt classique est aussitôt dépassé chez l’Imam par un mouvement dialectique de l’esprit qui met la pensée face à l’existence. Dans ce sens, la puissance de penser opère chez Moussa Sadr par une mise en cause de ce qui est – une critique radicale de ce qui est tout en n’étant pas vrai, juste et bon pour l’homme et pour la société. Et la pensée ne s’arrête pas à cette critique, mais cherche à développer une manière novatrice de voir la réalité ainsi que l’avenir de l’homme, ou plutôt des hommes.
5. C’est ainsi que l’Imam développe sa conception de la religion au pluriel, qui a existé non pour elle-même, mais « pour le bien de l’homme ». Tout en suivant une perspective traditionnelle de la conception de la religion qui montre comment les religions se sont éloignées de leur objectif en s’opposant, l’Imam ajoute une explication tenant compte de la réalité politique, pour souligner que la déviation des religions de leur but eut lieu lorsqu’elles furent gouvernées et manipulées par les tyrans politiques de la terre, ce qui causa « un surcroît de malheur » aux opprimés. Pour les religions, l’heure de s’unir a sonné, pour conduire vers Dieu et pour être au service de l’homme persécuté et opprimé, en le libérant du joug des servitudes. Cette unité n’est pas désirée seulement au niveau des religions, mais aussi dans le cadre de l’islam lui-même. Toute mésentente entre les croyants ne peut aboutir qu’à des conflits ; et de ce fait elle met en cause la finalité même de la religion, qui est de s’opposer à tout ce qui menace l’intégrité de l’homme.
6. N’oublions pas de relever ce que l’Imam dit à propos du Liban comme patrie bien singulière par sa mission et par la nature de sa constitution humaine, sociale et religieuse à travers l’histoire. Cette histoire est témoin du Liban comme un pays qui se distingue des nations environnantes par sa mission et son identité. L’Imam résume les caractéristiques du Liban en le nommant « pays de la rencontre, pays de l’homme, patrie des persécutés et refuge des apeurés ». Si le Liban est le pays portant cette multiplicité de noms, s’il est le pays qui a toutes ces fonctionnalités sinon ces vocations, c’est que les citoyens libanais parviennent, dans ce climat propice, à écouter « les appels célestes » qui engagent les gens à croire en cette mission du Liban. « À cette étape précise de l’histoire universelle, dit-il, le Liban est devenu une nécessité de principe pour le monde. Avec le développement des communications, nous sentons en effet que le monde, à la fin du vingtième siècle et au début du vingt-et-unième, vit comme un seul pays : ainsi la plus grande distance entre un État et un autre se franchit aujourd’hui le temps du trajet entre Beyrouth et Tripoli ». L’Imam est conscient que le dialogue entre Libanais est normatif : « ce dialogue offre aujourd’hui au monde le grand espoir d’émergence d’une force politique dont le cœur est le dialogue islamo-chrétien. Ainsi, au cas où l’expérience du Liban échoue, la civilisation mondiale traversera un demi-siècle d’obscurité. C’est la raison pour laquelle nous affirmons que le Liban, en cette période plus qu’auparavant, est une nécessité de la civilisation ». La coexistence entre Libanais n’est pas un facteur passager ou marginal, mais elle est constituante de leur identité, puisqu’elle est antérieure au Pacte National et en est le fondement : « aussi, que les Libanais nous permettent de rappeler que la coexistence n’est pas leur propriété mais un bien qui leur est confié, une responsabilité, un devoir et non pas seulement leur droit ». Le Liban est le pays des deux voix, celles du christianisme et de l’islam qui ont pu continuer à vivre ensemble, à s’écouter à travers le temps et même à s’unir pour défendre la dignité de l’homme, à travers l’écho qu’elles ont pu produire dans la bouche du Pape Paul VI, lorsqu’il rédigea l’encyclique Populorum Progressio (1967) sur la justice sociale et la nécessité de lutter en vue de l’instaurer, ce qui ne diffère point de la voix de l’islam.
7. L’homme est « le but de l’existence (…) et le moteur de l’histoire » nous dit l’Imam en une formule lapidaire, ce qui éloigne de certaines conceptions religieuses qui ne voient en l’être humain qu’une chose insignifiante devant Dieu. En maintes occasions, la pensée de l’Imam reprend le leitmotiv de la dignité de l’homme opprimé, en faisant valoir que l’être humain est un don de Dieu et le lieutenant de Dieu sur la terre, appelé à continuer l’œuvre de Dieu par les énergies qu’Il lui a confiées. Ce sont ces énergies, à la lumière du principe de la perfectibilité, qu’il faudra promouvoir et développer par l’éducation, en donnant à l’homme les moyens adéquats pour les mettre en œuvre et les transformer en des œuvres durables. L’Imam donne le Liban comme exemple de pays où le principal capital est l’homme. Préserver l’homme libanais et ses énergies, c’est préserver la richesse du pays et le pays lui-même. La liberté est nécessaire sinon concomitante de ce travail sur le développement des énergies et des talents. La morale religieuse vient rectifier l’utilisation des énergies humaines afin qu’elles ne versent pas dans le mensonge et dans la déviation. Mais c’est par la foi aussi et surtout – cette foi qui est confiance – que l’homme peut oser le dépassement de ses propres limites, qu’il peut s’ouvrir aux autres et chercher à construire une civilisation avec eux.
8. La foi ne peut avoir de prise et ne peut être considérée comme foi vivante si elle n’est pas accompagnée par un engagement social. Cet engagement de l’être humain n’est pas une simple action humaine, mais une réponse à un ordre divin qui exige l’action de miséricorde et de donation à celui qui est opprimé et abandonné de tous. Cette conception de l’Imam, fondée sur le Coran et sur la tradition islamique, rejoint les paroles de Jésus dans l’Évangile de Matthieu qui fait de l’action sociale et charitable envers le prochain un critère fondamental du Jugement par Jésus-Christ lors de Son retour pour juger les vivants et les morts. Il n’est pas étrange que tout un texte, « La dimension sociale en islam », conférence donnée à Dakar en 1967, soit dédié dans le cadre de l’ouvrage à cette clause bien plus qu’importante dans la pensée de Moussa Sadr.
9. Cet engagement prend l’allure d’une vraie lutte en faveur des opprimés, qu’ils soient chiites, sunnites ou chrétiens, car ce qui est le plus important est la promotion de la dignité de tout homme et de la dignité de tous les hommes. Libérer l’homme de la misère peut être, dans certains cas, un fait de l’acte violent qui est permis par le texte de l’Imam. Qui apprécie ce recours à la violence dans le cas libanais et au-delà ? L’Imam n’élabore pas une théorie de la paix et de la violence libératrice dans ces textes mais donne schématiquement une idée des conditions de cet exercice et entrouvre une porte qui ne fut point fermée depuis lors. « La violence, dit-il, comme nous l’avons entendu dans la Parole bénie, pour le bien de l’homme, proportionnellement au besoin, et à condition de ne pas se retourner contre l’humanité de l’homme, est permise par le texte ». Toutefois pour lui, en référence à la sourate de La table servie, 32, « l’islam respecte la vie de l’homme et tient celui qui sauve une vie pour sauveur de tous les hommes. Quant à celui qui la tue sciemment, il est considéré comme ayant tué l’humanité et il trouvera l’enfer en rétribution ». Sayyid Muhammad Hussein Fadlallah (mort en 2010) aura sur la question des développements juridiques et même théologiques ultérieurs qui vont déterminer de manière plus définie les limites de l’exercice de la violence.
10. Il n’est pas étonnant que l’Imam souligne le fait que l’islam soit la religion qui synthétise en elle-même les éléments les plus purs des doctrines des autres religions – en l’occurrence, les autres religions monothéistes. Derrière cette conception, il y a chez l’Imam un fort désir d’unité entre les religions et à l’intérieur des religions, comme par exemple entre les madhâhib musulmans, entre les sunnites et les chiites, question de plus en plus actuelle et fondamentale. Toutefois, cette donnée ne doit pas faire de l’islam une religion totalitaire. La religion musulmane honore la raison qui suppose une variété d’opinions et refuse de se cantonner dans des positions immuables quant à beaucoup de questions concernant l’existence de l’homme. Étant donné que le diable se présente comme l’unité des forces du mal et qu’il cherche toujours à détruire l’homme comme créature divine, la réponse ne peut être que l’union des forces du bien, quelles qu’elles soient, au sein d’une même plateforme, afin de restituer à l’homme sa dignité défigurée par le mal.
11. La pensée de l’Imam Sadr paraît dense et inépuisable, et beaucoup de passages sinon de formules ont besoin d’être retenus, médités et interprétés à leur juste sens. C’est une pensée qui fait également place à des sources décisives qui ont fait école dans l’histoire des idées musulmane, persane et arabe, et qui ont su donner un sens contemporain aux données fondamentales de la tradition, comme Jamâl al-Dîn al-Afghânî, Sheikh Muhammad Abdû, Sayyid Muhammad Hassan al- Shîrâzî ou Mirzâ Muhammad Hussayn Al-Nâ’inî. « Père des déshérités », l’Imam nous appelle toujours, de son inoubliable voix profonde, à renforcer les bases de l’État-nation libanais, à prendre conscience de l’importance de préserver l’intégrité et l’unité du Liban, à travailler sans relâche pour le rapprochement entre les religions et entre les courants d’une même religion, à considérer la différence comme une grâce, une richesse et un signe de la liberté donnée par Dieu, et à défendre plus que jamais la dignité de l’homme opprimé et délaissé – ce que l’islam considère comme sa mission particulière, en donnant à l’être humain ses chances d’apprendre par l’éducation et de grandir par l’amour.
Pr Salim Daccache, s.j. Recteur de l’Université Saint-Joseph, Beyrouth
LES RELIGIONS AU SERVICE DE L ’ HOMME : L ’ HOMME, SES BESOINS ET SES COMPÉTENCES
Sermon tenu par l’Imam Moussa Sadr à l’église des Capucins à Beyrouth le 18 février 1975, pendant le Carême .
Nous Te louons et Te remercions, notre Seigneur, Dieu d’Abraham et d’Ismaël, Dieu de Moïse, de Jésus et de Muhammad, Seigneur des humiliés, Dieu de la création entière…
Louange à Dieu qui rassure les apeurés, sauve les pieux, élève les humiliés, rabaisse les orgueilleux, damne des rois et en sacre d’autres. Louange à Dieu qui punit les arrogants, damne les oppresseurs, rattrape les fugitifs, châtie les tyrans et vient au secours de ceux qui l’appellent.
Nous Te louons Seigneur Dieu pour nous avoir réunis par Ta Providence, rassemblés sur Ton chemin, et pour avoir uni nos cœurs par Ton amour et Ta miséricorde. Nous voici rassemblés entre Tes mains, dans l’une de Tes demeures, dans un temps de jeûne pour Toi. Nos cœurs battent pour Toi, nos esprits puisent en Toi lumière et direction 1 . Alors que Tu nous as invités à cheminer ensemble au service de Ta création, à nous retrouver autour d’une parole commune 2 pour le bonheur de Ta créature, nous nous sommes dirigés vers Ta porte et avons prié en Ton sanctuaire.
Nous nous sommes rassemblés pour le bien de l’homme, pour lequel les religions ont existé. Elles étaient alors une, les unes annonçant les autres, chacune attentive à l’autre. Par elles, Dieu fit sortir les hommes des ténèbres vers la lumière [La vache, 57], après les avoir, par elles, sauvés des conflits nombreux qui mutilent et divisent, et les avoir conduits sur le chemin de la paix.
Les religions étaient une, car au service d’un même but : conduire vers Dieu et servir l’homme, deux visages d’une même vérité. Puis elles s’opposèrent lorsqu’elles s’orientèrent vers leur propre service également ; et leur intérêt pour elles-mêmes s’accrut au point qu’elles faillirent en oublier leur fin. Le conflit s’intensifia, aggravant le malheur de l’homme et de la nation.
Les religions étaient une, aspirant à une même fin : une guerre contre les dieux de la terre et les tyrans, un secours aux humiliés et aux persécutés – les deux visages d’une même vérité. Quand les religions triomphèrent, et avec elles les humiliés, les tyrans avaient pris les devants et s’étaient mis à les gouverner au nom des religions, en en brandissant l’épée. Il y eut alors pour les opprimés un surcroît de malheur ; les religions connurent des crises et des conflits qui ne servaient que les intérêts des exploiteurs.
Les religions étaient une, parce que le principe, qui est Dieu, est un. Le but, qui est l’homme, est un. Et le destin, qui est cet univers, est un. Oubliant le but, nous éloignant du service de l’homme, nous avons renié Dieu, et il s’est éloigné de nous. Nous sommes alors devenus des clans, suivant des chemins différents ; notre adversité nous a divisés ; nous nous sommes opposés, partageant l’univers unique, servant les intérêts privés, adorant des dieux autres que Dieu, écrasant l’homme, qui s’est déchiré.
À présent, de retour sur la voie, nous revenons vers l’homme, pour que Dieu revienne vers nous ; nous revenons vers l’homme persécuté, pour nous sauver de la persécution de Dieu. Nous nous retrouvons pour servir l’homme humilié, écrasé, déchiré, pour nous retrouver en toutes choses et nous retrouver en Dieu, et qu’alors les religions soient une.
« Nous avons donné, à chacun d’entre eux, une règle et une Loi. Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour, à tous, se fera vers Dieu » [La table servie, 48].
À cette heure-ci, à l’église, pendant le carême, lors d’un sermon religieux, à l’invitation de responsables engagés, je me retrouve au milieu du chemin auprès de vous. Je me retrouve, prêchant et tirant des leçons, parlant et écoutant ; je parle avec la langue et j’écoute avec le cœur. L’histoire nous est témoin : nous l’écoutons, puis nous en sommes témoins, et elle nous écoute. L’histoire est témoin du Liban : pays de la rencontre, pays de l’homme, patrie des persécutés, refuge des apeurés. Dans cette atmosphère, dans cet horizon sublime, nous parvenons à écouter les appels célestes authentiques, car nous nous sommes rapprochés des sources.
Voici le Seigneur – gloire à Lui – qui s’écrie, dans son amour révolté : « Non !... L’amour de Dieu ne peut se retrouver avec la haine de l’homme »… Sa voix résonne dans les consciences, et une autre voix s’élève, celle du Prophète de la miséricorde : « N’a jamais cru en Dieu ni au Jour du Jugement qui se couche repu alors que son voisin a faim ».
Les deux voix traversent le temps et trouvent un écho dans la bouche du souverain pontife, également à l’occasion du Carême : « Le Christ et le pauvre sont une seule et même personne ». Et dans sa célèbre encyclique Populorum Progressio [Le développement des peuples], il défend la dignité de l’homme et dit, comme le Christ au temple : « Grande est la tentation de repousser par la violence de telles injures à la dignité humaine » [30]. Il dit encore : « Moins humaines : les structures oppressives, qu’elles proviennent des abus de la possession ou des abus du pouvoir, de l’exploitation des travailleurs ou de l’injustice des transactions » [21].
Cette voix pure diffère-t-elle de ce que l’on trouve sur le but dans l’héritage musulman confirmé ? « Je suis – c’est-à-dire Dieu – chez ceux dont les cœurs sont brisés. J’étais chez le malade quand tu lui as rendu visite, chez le pauvre quand tu l’as aidé, et avec le nécessiteux quand tu as cherché à subvenir à ses besoins ».
Quant au moyen, Il a considéré toute tentative d’établir la justice et tout effort pour secourir l’opprimé comme un jihâd pour Sa cause, une prière dans Son sanctuaire, Lui le garant de la victoire.
Par ces témoignages, nous revenons à cet homme qui est le nôtre, pour considérer les forces qui écrasent et celles qui séparent. L’homme, ce don divin, cette créature à l’image de son créateur quant aux attributs, est le lieutenant de Dieu sur la terre. Cet homme est le but de l’existence, le commencement et la finalité de la société, le moteur de l’histoire. Cet homme équivaut à la somme de ses énergies, non pas en vertu de la possibilité – établie à la fois par la physique et la philosophie de notre siècle – de transformation de toute matière en énergie, mais conformément à ce qu’affirment les religions et les expériences scientifiques, d’après lesquelles « l’homme ne possèdera que ce qu’il aura acquis par ses efforts » [L’étoile, 39] ; ce sont les œuvres qui restent, et sans ses rayonnements dans les différents horizons, l’homme ne vaut rien. C’est pourquoi, plus nous préservons et développons les énergies de l’homme, plus nous lui rendons hommage et l’immortalisons.
Si la foi, dans sa dimension céleste, donne à l’homme l’infinitude du sentiment et de l’ambition ; si la foi, dans sa dimension céleste, garantit à l’homme le perpétuel espoir quand il n’y a plus de motif d’espérer, si elle lui ôte l’angoisse, coordonne entre lui et ses semblables d’une part, et entre lui et tous les existants d’une autre ; si la foi, dans cette dimension, donne à l’homme cette grandeur et cette beauté ; dans son autre dimension, elle cherche à préserver l’homme, elle impose de le préserver et assure qu’il n’est de foi qu’accompagnée de l’engagement à son service.
Il faut préserver et développer toutes les énergies de l’homme et celles de tout homme. C’est pourquoi nous retrouvons le principe de perfectibilité depuis les premières encycliques et jusqu’à cette dernière selon laquelle : « Pour être authentique, il [le développement] doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme » [14]. C’est la raison pour laquelle nous voyons aussi par exemple que le vol a été interdit dans les commandements, comme usurpation des énergies de l’homme et de leurs effets ; mais voici qu’il apparaît aujourd’hui sous les formes de l’investissement et du monopole, et sous le prétexte du progrès industriel, ou par des besoins artificiels imposés à l’homme à travers les moyens de production, lorsque celui-ci ressent un désir mensonger et qu’il est poussé à davantage de consommation. Les besoins, aujourd’hui, ne proviennent pas de l’essence de l’homme mais sont artificiellement créés par les médias relevant des moyens de production.
Ainsi, chaque jour impose à l’homme un besoin nouveau ou le développement d’un besoin nouveau, qui absorbe toute ses énergies et en transforme une grande partie sans qu’il ait le choix de les dépenser comme il le veut. Ainsi, nous assistons aussi à une évolution profonde des différentes forces qui s’opposent aux énergies de l’homme, les détruisent et les divisent. Ces forces demeurent constantes dans leur principe, malgré la diversité de leurs images et l’ampleur de leur évolution.
La religion a combattu, par exemple, le mensonge et l’hypocrisie ; elle a également combattu la vanité et l’orgueil, et si nous en examinons le fondement, nous constaterons l’ampleur des effets de ces défauts sur les énergies de l’individu et de la collectivité. Le mensonge fausse les réalités et les énergies destinées à l’échange entre humains. Pour croître, l’homme dispense ces énergies et en reçoit en retour. Or ces énergies sont faussées par le mensonge ; elles deviennent alors ignorées et déviantes. Les échanges en sont défigurés et les énergies annulées. Quant à la vanité et à l’orgueil, ils immobilisent l’homme, car ils lui donnent un sentiment d’autosuffisance. Le vaniteux se refuse à prendre et donc à se perfectionner et d’autre part, les gens se refusent à prendre de lui et à se perfectionner grâce à lui. Il ne prend ni ne donne, ce qui signifie la mort des énergies, des énergies de l’homme. Il en est de même des défauts équivalant au mensonge ou à la vanité.
La liberté, en revanche, est l’atmosphère propice au développement des énergies de l’homme et à l’éclosion de ses talents lorsque les chances lui en sont assurées. Cette liberté fut toujours agressée et usurpée par autrui sous divers prétextes. Et comme elle est l’atmosphère adéquate pour le développement des capacités, des énergies et des talents de l’homme, on peut dire que la liberté est mère de toutes les énergies. Pour elle, des batailles furent menées et d’âpres conflits éclatèrent. Lorsque l’homme est dépouillé de sa liberté, les énergies de l’individu et de la collectivité sont soumises à la dimension que l’usurpateur impose à la liberté et qu’il impose à l’homme : l’individu se retrouve réduit, ainsi que la collectivité. Lorsque l’homme refuse cette réduction et essaie – et que nous essayons avec lui, conformément à notre foi – de limiter la tyrannie de cette force qui divise et écrase, il défend en fait – et nous le faisons avec lui – les énergies et la dignité de l’homme, quelle que soit la forme prise par cette réduction au fil du temps.
Ainsi, de la dictature au colonialisme, du féodalisme au terrorisme intellectuel, à la prétention de vouloir mettre les gens sous tutelle et les accuser de ne pas comprendre ; du néo- colonialisme à l’imposition de prises de positions aux individus et aux peuples, jusqu’aux pressions économiques, culturelles ou intellectuelles ; de la politique de négligence amoindrissant les chances des gens, de certaines gens, et des régions, de certaines régions, à l’interdiction de l’accès à l’éducation, à la santé, aux chances d’action et de développement... ce sont là des images et des formes du pillage des libertés et de la destruction des énergies.
Et l’argent, cette idole suprême, Jésus-Christ le considère comme un obstacle à l’entrée au royaume des cieux – entrée plus difficile que le passage d’un chameau par le chas d’une aiguille. L’argent est facteur de discorde. Certes quand il est utilisé dans les bonnes limites et à bon escient, c’est une grâce et une miséricorde. Mais quand il devient le but, qu’il est adoré à la place de Dieu et devient le Saint des Saints pour l’homme, celui-ci se met à agir en fonction de lui et à se mouvoir dans son cercle. Se développant au détriment des autres besoins de l’individu et de la collectivité, l’argent devient une force qui écrase ou divise, autant que le lui permet son influence profonde sur la vie des gens. Et les grands poissons mangent les petits.
Il en est de même pour tous les besoins humains qui grandissent au détriment d’autres, et que nous appelons les appétits. Tout besoin est propulseur et moteur, c’est même le carburant de l’action de l’homme dans la vie. Mais quand ce besoin grandit au détriment des autres, il constitue une catastrophe. C’est là la cause de la responsabilité supérieure qui découle de la propriété, de l’argent, des honneurs, du pouvoir et des autres capacités humaines.
En vérité, le fait d’écarter la foi – laquelle rend omniprésent le lien entre Dieu et l’homme – du fondement de la civilisation moderne expose cette dernière à ce déséquilibre. Lorsque nous revoyons l’histoire de cette civilisation, nous sentons qu’à chaque période, l’homme a amorcé une croissance dans une direction au détriment des autres. Non fondés sur la foi qui les aurait coordonnés et modérés, les mettant au service de tous sans écrasement ni division, la politique, l’administration, le marché et le développement ont commencé à croître de manière non coordonnée, chaque besoin se développant à une époque. Ils se sont transformés en colonisation, en guerres, en recherche de nouveaux marchés et en ère de paix armée. La vie de l’homme s’est mise à osciller toute entière entre guerres chaudes et froides, entre périodes de pansement des plaies et périodes de paix armée.
L’amour de soi alimente la perfection de l’homme vers la réalisation de ses ambitions. Mais cet élément positif, qui peut servir l’homme, se développe en adoration de soi. Lorsque l’amour de soi se transforme en adoration de soi, là commence le problème. L’affrontement, la ségrégation raciale, le mépris d’autrui, les conflits âpres dans les cellules de la société, depuis la famille jusqu’à la communauté internationale, tout cela est un même conflit, dans des cercles différents mais concentriques.
Ce conflit, qui a été considéré comme faisant partie intégrante de la création, a été le résultat de la transformation de l’amour de soi en adoration de soi. Il en est ainsi lorsque l’égoïsme passe dans la collectivité. Celle-ci s’est formée pour servir l’homme, cet existant civil et social par nature, cet existant aux dimensions individuelle et collective. L’égoïsme est ici élargi à l’humanité et le problème apparaît dans des cadres différents : de l’égoïsme individuel à l’égoïsme familial dont l’homme a subi les maux, au tribalisme tyrannique devenu un temps un système ayant une influence et des résultats, au confessionnalisme qui, par son égoïsme, a transformé le ciel en terre, vidé le sens de la religion et de la communauté, et en a annulé la grandeur, la miséricorde et la tolérance – ce confessionnalisme qui a commercialisé les valeurs spirituelles et en a obtenu des prix différents -, jusqu’au nationalisme égoïste. Car le nationalisme aussi, bien qu’étant le plus noble des sentiments, peut devenir chauvinisme : l’homme en arrive à sentir qu’il adore sa patrie plutôt que Dieu. Il se permet alors d’en bâtir la gloire sur les ruines des patries des autres, de construire sa civilisation par la destruction de celle des autres, d’élever le niveau de son peuple au prix de l’appauvrissement des autres... jusqu’au nationalisme nazi qui a brûlé le monde plus d’une fois.
Il s’agit là d’égoïsmes élargis que nous avons adorés et qui se sont transformés en torture et en destruction. L’amour de soi, le respect des parents, l’amour de la tribu et de la patrie et l’appartenance nationale étaient de bonnes tendances dans la vie de l’homme, tant qu’elles demeuraient dans leurs limites saines... À présent, nous pouvons faire la lumière sur le sous- titre choisi pour cette conférence : L’homme, ses besoins et ses compétences.
La société qui accueille l’homme doit être coordonnée dans son ensemble, et l’individu doit être, comme individu, en harmonie avec elle. Chaque fois que l’un de ses besoins grandit au détriment des autres, il devient néfaste. Chaque fois que l’individu grandit ou que ses besoins grandissent au détriment des autres individus, cela cause des dommages. Et chaque fois que la collectivité ou ses besoins grandissent au détriment d’autres groupes et d’autres besoins, cela devient une catastrophe. La modération, qui découle de l’empathie, élève l’homme au niveau où il sent que la souffrance des autres est la sienne propre ; et c’est à cela qu’appelle le jeûne. Cette modération est la garantie du développement harmonieux de l’individu et de la collectivité.
Au Liban, notre pays, l’homme est le capital premier, l’homme qui a écrit la gloire du Liban par ses efforts, ses migrations, sa réflexion et ses initiatives. Et c’est cet homme qui doit être préservé dans ce pays. Si d’autres pays ont, après l’homme, encore des richesses, notre richesse au Liban, après l’homme, c’est encore l’homme. C’est pourquoi notre effort se concentre, au Liban, en partant des lieux de culte comme des universités et des institutions, sur la préservation du pays. Et celle-ci passe par celle de l’homme, l’homme aux compétences diverses. De tout l’homme, de tout homme, et dans toutes les régions.
Si nous voulons préserver le Liban, si nous voulons vivre notre sentiment national, si nous voulons vivre notre sentiment religieux avec les principes qui viennent d’être exposés, nous devons alors préserver l’homme au Liban, tout l’homme, toutes ses énergies et non certaines d’entre elles.
Ce Liban, quand nous en examinons la misère, nous découvrons qu’elle résulte de mauvaises pratiques, et la responsabilité est celle de tous. Et la violence, comme nous l’avons entendu dans la Parole bénie, pour le bien de l’homme, proportionnellement au besoin, et à condition de ne pas se retourner contre l’humanité de l’homme, est permise par le texte.
Les régions où nous vivons, et où vit, au Liban, cet homme qui est le nôtre, ces régions, tout comme l’homme au Liban, sont des dépôts qui nous sont confiés, qui sont confiés aux responsables. Le Sud et les autres lieux sont des dépôts confiés qui doivent être préservés, par ordre de Dieu et de la patrie. C’est pourquoi il est nécessaire de prêter attention à la réflexion et à l’action, car la réflexion erronée est une double trahison du dépôt, et l’application fausse une double trahison du dépôt : trahison par la corruption directe, et trahison d’ôter une chance aux autres, de gaspiller l’argent et les droits publics. Les privilèges divisent, quels que soient la forme qu’ils prennent et le titre auquel ils sont accordés.
Au Liban, pays de l’homme et de l’humanité, la réalité de l’homme se manifeste aujourd’hui à travers la comparaison avec l’ennemi, quand nous voyons que ce dernier forme une société ségrégationniste qui écrase et divise de toutes les façons : financièrement, culturellement, politiquement et militairement. Il ose même déformer l’histoire, judaïser la Ville Sainte et défigurer les traces historiques.
Donc notre patrie doit être préservée, non seulement pour Dieu et pour l’homme, mais aussi pour l’humanité entière – et pour montrer l’image véritable, celle qui défie l’autre image. Nous voici à présent face à la chance de notre vie, dans une ère nouvelle qu’inaugure le Liban.
Retrouvons-nous donc, croyants et croyantes, sur le chemin de l’homme, de tout homme : l’homme de Beyrouth, l’homme du Sud, l’homme du Hermel et du Akkar, l’homme de la banlieue de Beyrouth, de la Quarantaine et de Hayy al-Sellom. L’homme, tout homme, n’est pas en dehors de cette chance, ni isolé, ni classé. Préservons l’homme au Liban pour sauvegarder ce pays, pays de l’homme, qui nous est confié par l’histoire et par Dieu.
Et que la paix, la miséricorde et les bénédictions de Dieu soient sur vous.
1 - Toutes les références coraniques sont tirées de la traduction française de D. Masson, Essai d’interprétation du Coran inimitable , Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1967, revue par Dr Sobhi el-Saleh, Le Caire, Dar al-Kitab al-Masri, Beyrouth, Dar al-Kitab al-Lubnani, 1980. [Toutes les notes sont de la traductrice.]
2 - « Dis : Ô gens du Livre ! Venez à une parole commune entre nous et vous : nous n’adorons que Dieu ; nous ne lui associons rien ; nul parmi nous ne se donne de Seigneur, en dehors de Dieu » [La famille de ‘Imran, 64].
L ’ ISLAM ET LA DIGNITÉ HUMAINE
Conférence prononcée par l’Imam Moussa Sadr à l’Université américaine de Beyrouth (AUB) le 8 février 1967 .
Pour introduire notre réflexion sur la dignité humaine en islam, cet aspect important de l’idée et de la vision que l’islam se fait de l’homme, il nous faut exposer brièvement les conséquences de ce principe de dignité

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