Pour vous, qui suis-je ?
120 pages
Français

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Description

Jésus n'appartient à personne ! Une longue méditation de Stan Rougier sur le Christ, accompagnée de 40 réponses de contributeurs - sollicités avec l'aide précieuse de Corinne Prévost - à la question de Jésus "Pour vous, qui suis-je ?"
Parmi ces contributeurs : Tim Guénard, André Comte-Sponville, Michel Kubler, Xavier Emmanuelli, Jean Delumeau, Guy Gilbert etc.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 octobre 2014
Nombre de lectures 10
EAN13 9782728918355
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Parmi ces contributeurs : Tim Guénard, André Comte-Sponville, Michel Kubler, Xavier Emmanuelli, Jean Delumeau, Guy Gilbert etc.


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STAN ROUGIER
CORINNE PRÉVOST
« Pour vous, qui suis-je ? »
REGARDS SUR JÉSUS
Cet ouvrage est publié avec l’aimable autorisation des contributeurs. Les titres des textes ont été choisis par Stan Rougier.

Les citations bibliques en italique sont tirées de la traduction de la Bible de Jérusalem (DDB, 1975) .
« Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas. » (Jn 1, 26.)
Je dédie ce livre avec mon immense gratitude à des amis qui m’ont aidé à ouvrir mes œillères au sujet de Jésus Christ : Victor Bogros, Philippe Maillard, Sarah †, Maurice Clavel †, Jacques Ravanel †, Robert Hossein, frère Roger †, Mana, Marguerite Hoppenot †, Marthe Robin †, Jean Sulivan †, Christiane Singer †, France Quéré †, André Dumas †, Olivier Clément †, Jean et Nanie Gelamur †, Marie-Jean Mossand †, Jean Onimus †, Pierre Dornier, René Berthier, Florin Callerand †, Jean Radermakers, l’abbé Pierre †, Sœur Emmanuelle †, Guy Gilbert, Paco Huidobro †, Mariano Puga, Gérard Sullivan, Philippe Goupille, Jacques Brown, Jean-René Saint-Macary (mon cousin), Pierre Abbeberry, Alain Carron de la Carrière, Jean-Pierre Lintanf, Ambroise-Marie Carré †, Bernard Bro, Pierre-Marie Delfieux, Christian Delorme, Jean Vinatier, Grzegorz Jez ; à mes amis cardinaux : Roger Etchegaray, Jean-Marie Lustiger †, Jean Margéot †, Helder Camara †, François Marty †, Philippe Barbarin ; à mes amis évêques : Hubert Coppenrath, Jean-Yves Riocreux, Jean-Michel Di Falco, Albert Rouet, François Saint-Macary † (mon cousin), André Lacrampe, Hippolyte Simon, Emmanuel Lafont, Maurice Piat, Michel Dubost… et tant d’autres, moins proches ou moins connus…
Stan Rougier
Table des matières

« Pour vous, qui suis-je ? »

Jésus si célèbre et si mal connu , Stan Rougier

Jésus m’a réconcilié avec Dieu

Pour moi, qui es-tu Jésus ?

Dieu trois fois saint

Le fondement de ma foi

Les divisions à son sujet

Vrai homme et vrai Dieu

Un Dieu mendiant

On ne voit bien qu’avec le cœur

« Pour vous, qui suis-je ? »

Un amour sans mesure

Un sauveur : pour nous sauver de quoi ?

Jésus était de religion juive

Pourquoi a-t-on tué Jésus ?

Qui m’a vu a vu le Père

Jésus, ami des êtres blessés et des exclus

Jésus, défenseur des femmes

Le langage est source de malentendus

Urgence du pardon

Les athées ont purifié ma foi

Dieu n’est pas Celui que nous croyons

Finale

Qui me délivrera ? Corinne Prévost

Trois nuits , Jacques Arnould

Le maître intérieur , Benoît Billot

Mon seul lien avec Dieu , Thierry Bizot

Un monde d’amour, de lumière et de justice , Janine Boissard

L’homme véritable uni à Dieu véritable , Brunor

L’amour juste au moment juste , Francine Carrillo

Maître d’humilité , Bruno Cazin

Un homme, simplement, un des plus grands , André Comte-Sponville

En lui sont la vie et la joie , Michel Cool

Celui par qui je suis née un jour , Anne-Véronique Dauvisis

Il hissa l’homme au-dessus de lui-même , Charles Delhez

Jésus est le grand amour de ma vie , Pierre-Marie Delfieux

Demeurons-nous des témoins de Dieu ? Chantal Delsol

Compagnon sur le chemin de la divinisation , Jean Delumeau

La clef de notre condition humaine , Xavier Emmanuelli

Je ne peux tenir la vérité, c’est elle qui me tient ! Emmanuel Faber

Une parole éblouissante de poésie , Gilles Farcet

Non pas abolir mais accomplir , Luc Ferry

Le compagnon de notre route , Guy Gilbert

Il bouscule les tentations de m’installer , Bernard Ginisty

Il fait les cent pas dans mon cœur , Anne de Grossouvre

« Pardonne, ils ne savent pas » Tim Guénard

« Ma Grâce te suffit » Rona Hartner

Présent à toute la douleur du monde , Monique Hébrard

Seigneur du cosmos et de l’histoire, maître et compagnon de ma vie , Michel Kubler

Jésus Christ en chaque homme , Dominique Lapierre

L’absolu de l’amour , Robert Le Blanc

Montrez-moi plus vrai et plus aimant ! Jean-Yves Leloup

Que reste-t-il de ma colère ? Sophie Lutz

Mon espace, ma respiration , Philippe Mac Leod

Un érudit pratiquant son judaïsme , Émile Moatti

Respect inconditionnel de notre liberté , Colette Nys-Mazure

Que la volonté de Dieu soit faite , Fouzia Oukazi

Le chemin vers le Père , Carlos Payan

Il ne m’a plus quitté , Jean-Marie Pelt

Il m’a donné le Royaume , Avril de Perthuis

Le tout autre est devenu le tout proche , Bernard Peyrous

Pourquoi vivre ? Alexande Poussin

Invitation à l’espérance , Christiane Rancé

Le Maître de mon histoire , Luc Ravel

Du côté de la vie, de la justice, de la miséricorde , Florence Taubmann

Il fait apparaître le monde sous son vrai jour , Bertrand Vergely

Du même auteur

Page de copyright
Jésus si célèbre et si mal connu
Stan Rougier
Ayant publié déjà cinq livres sur Jésus Christ, je souhaitais que le sixième soit accompagné de témoignages d’hommes et de femmes de professions diverses et si possible de religions différentes.
Il y a plus de quarante ans, le père A.-M. Carré, un dominicain avec lequel j’avais des liens d’amitié, avait demandé à une centaine de personnalités de répondre à la même question : « Pour vous, qui est Jésus Christ ? » Voici quelques extraits de ce beau florilège : « Pour crier jusqu’au bout la Bonne Nouvelle, il fallait que lui-même, par sa résurrection, annonce que toutes les limites ont été vaincues, même la limite suprême : la mort. […] Toutes les sagesses, jusque-là, méditaient sur le destin, sur la nécessité confondue avec la raison. Il a montré leur folie, lui, le contraire du destin. Lui, la liberté, la création, la vie. Lui qui a défatalisé l’histoire. 1 » « Un juif central, disait Martin Buber. Un juif unique, comme chacun peut le voir. Unique dans son essence et dans son destin. Unique par sa création et par sa présence. Unique par son raisonnement et par la contradiction qu’il a introduite – comme un levain – dans la chair des nations. 2 » « Ma joie et ma raison d’être, c’est la certitude que la présence dans l’histoire de ce Jésus a fait basculer le monde de “l’être-pour-la-mort” à l’espérance de la justice et de la réconciliation. Sa seule solidarité efficace avec les pauvres, les prisonniers et les opprimés a renversé les fondements de tous les ordres d’exploitation ; il a ouvert devant nous la route de la paix. Son enracinement dans l’humanité nous mène vers un avenir de liberté et de vie. 3 »
Intéressé, étonné parfois de ce que mes semblables peuvent dire à son sujet, je pensais que la publication de quelques regards variés d’aujour­d’hui donnerait encore à beaucoup le désir d’en savoir davantage. Une convertie, Corinne Prévost, a tenu à m’apporter sa collaboration dans cette entreprise. Ses courriels et ses coups de téléphone ont été souvent récompensés. Je comprends que tous n’aient pas souhaité accéder à notre invitation. Que de fois ai-je failli renoncer à ce projet ! Dire à la face du monde ce que Jésus est pour nous existentiellement, c’est peut-être aussi se dévoiler soi-même. Beaucoup répondraient plus volontiers si Jésus lui-même leur posait la question dans le secret. En lisant plusieurs fois toutes les interventions, je découvre des trésors. Comme nous en avons reçu une centaine et que les impératifs de l’édition n’en autorisent qu’une quarantaine, il nous faut envisager une suite. Elle ne tardera pas.
L’éditeur m’a invité à présenter un texte plus fourni, étayé de nombreuses références des Évangiles.
Jésus m’a réconcilié avec Dieu
Longtemps, j’ai été allergique à Dieu. Je Lui en voulais de ne pas être la Bonté parfaite dont je rêvais et en même temps d’être indispensable. Amers relents d’un Dieu Père trop exigeant, jamais content, superpuissant, angoissant. Ma marraine m’avait offert pour mes douze ans La Grèce au temps des dieux. Zeus me donnait des cauchemars. Il n’aimait ses créatures que pour se les approprier. Un peu plus tard, je me plongeais avec délectation dans les livres des « maîtres du soupçon ». « L’homme est une passion inutile », affirmait Jean-Paul Sartre. « L’homme est une libido contrariée », proclamait Sigmund Freud. « L’homme est un tas misérable de petits secrets », se plaignait André Malraux. « L’homme est un miracle sans intérêt », regrettait Jean Rostand. « L’homme est un être pour la mort », surenchérissait Sartre. Aucun ne répondait aux questions vitales : « Pourquoi existons-nous ? », « À quelle étoile accrocher ma vie ? » et « Que devenons-nous après notre courte existence ? » J’en voulais à Dieu de cette mort injuste et cruelle qui nous arrachait le bonheur au moment où notre vie terrestre nous avait donné le goût d’aimer. Qui a connu, ne serait-ce qu’une journée – ne serait-ce qu’une heure –, le miracle d’aimer, peut-il se résoudre à une mort définitive ? Dieu serait un sadique de nous laisser miroiter un bonheur fabuleux pour le retirer presque aussitôt. Sa seule excuse serait de ne pas exister ! Mais comment s’expliquer alors la symphonie de l’univers qui se joue depuis des milliards d’années ? Y a-t-il des symphonies qui se composent toutes seules ? « Seul l’Être peut rendre compte de l’être. 4 »
Après avoir affiché et confirmé son indifférence à l’égard d’une existence éternelle, un agnostique, dont j’apprécie énormément les réflexions, écrit des phrases qui m’intriguent : « Je rêve d’une spiritualité qui m’aiderait au contraire à aimer la vie jusqu’au bout, telle qu’elle est – unique, irremplaçable, éphémère –, donc à accepter sereinement la mort, comme un convive rassasié à la fin du banquet, disait Lucrèce, en tout cas sans quémander je ne sais quel rab de plaisir ou d’amour. […] Réussir sa vie ? Ce n’est qu’un leurre de l’ego. 5 »
J’ai fini par découvrir un autre visage de Dieu et j’en suis ébloui chaque jour davantage. Un Dieu qui n’est qu’amour inconditionnel, un Dieu qui réhabilite une prostituée en pleine salle à manger et qui invite dans son paradis un assassin, il faut reconnaître que ce n’est pas commun ! Un Dieu qui n’a que l’amour à offrir en partage ! Un Dieu qui saigne lorsque nous saignons. Un Dieu qui réconcilie les êtres avec eux-mêmes, qui dénoue nos peurs, qui dépose un germe d’espérance au cœur de nos angoisses. Pourquoi ne laisserions-nous pas sa chance à ce Dieu-là ?
Jésus, lui aussi, était défiguré. Comme on décape une superbe statue, j’ai cherché à retrouver l’original. Au-delà du « Jésus défenseur du grand capital », ou du « Jésus guérillero ». Au-delà du Jésus leucémique et coincé des images pieuses. Au-delà du Jésus « voleur des énergies humaines ». Il me fallait retrouver « le Fils de l’homme » de la prophétie de Daniel. Il me fallait retrouver le Fils éternel d’un Dieu éternel. Celui qui est venu ouvrir une brèche dans les murs de nos prisons.
Par ses paroles et par sa résurrection, Jésus nous prouve que la mort n’a pas le dernier mot. Loin d’être l’antichambre de la mort, la vie nous est présentée comme un stage qui nous prépare à l’éternité. Nous existons pour partager la vie d’un Dieu qui n’est qu’amour et nous émerveiller éternellement des trésors que chacun recèle en lui-même. Trop beau pour être vrai ? Pourquoi la vérité devrait-elle être laide et triste ? La Révélation de Jésus nous ouvre à une existence où « la mort n’existera plus ; et il n’y aura plus de pleurs, de cris, ni de tristesse » (Ap 21, 4).
À l’âge de quatorze ou quinze ans, un prêtre m’avait demandé : « Réponds, sur trois ou quatre pages, à la question : “Qui est Jésus Christ pour toi ?” » J’étais resté immobile et songeur toute la soirée. Puis, vers une heure du matin, et pendant deux heures d’affilée, ma plume a couru sur les feuilles. L’aumônier, après avoir lu mon texte de quatre pages, s’est exclamé : « Ton récit ressemble étonnamment à un livre d’Ernest Renan ! » J’ai éclaté de rire. J’ignorais jusqu’à l’existence de cet auteur pour qui Jésus n’était qu’un homme. Je décrivais Jésus comme une sorte de poète romantique, un doux rêveur défaitiste et tourmenté. Sa générosité n’avait pas été comprise et les hommes l’avaient rejeté. Je le voyais assez proche du personnage attachant de Dostoïevski, le prince Mychkine, « l’idiot », qui s’exprime avec la simplicité et la force du langage du cœur… C’était une utopie séduisante, mais elle avait fait fiasco. Un cadavre de plus dans les poubelles de l’histoire ! Ce même prêtre nous fit un jour un topo. Je pris quelques notes dans un carnet. J’en retrouvai la substance au hasard d’autres pages, quelques années plus tard : « Jésus associe ce qui d’ordinaire est inconciliable. Rigueur et miséricorde. Justice et amour. Solidarité sans complicité. Pardon sans complaisance. Lucidité sans désespérance. Dépendant et libre. 6 » Il suffit parfois d’une seule phrase intelligente pour faire tomber une liasse d’appréhensions.
Pour moi, qui es-tu Jésus ?
Comment parler de toi, Jésus ? Je tremble de ne pas savoir trouver les mots. J’aurais dû partir deux mois en retraite dans le silence avec les quatre évangiles pour seule compagnie. Seul le Père et le Souffle saint peuvent me mettre sur la bonne longueur d’onde.
À vingt-deux ans, j’ai dit à un religieux : « Je ne veux pas lire la Bible. » Mais Philippe, ce dominicain aux allures de John Wayne, nous parlait de toi avec une telle ferveur, une telle intensité, une telle joie, que j’ai craqué. Si quelqu’un d’aussi pleinement humain avait donné pour toi son cœur et sa vie, alors cela valait le coup de savoir un peu d’où tu viens et ce que tu es venu nous raconter… Ah, ce torrent de larmes de joie lorsqu’on m’a proposé de préparer au baptême un jeune de mon âge ! À peine ce garçon parti, je ne cessais de répéter : « La vie éternelle, c’est qu’ils Te connaissent, Toi […] et celui que Tu as envoyé : Jésus Christ. » (Jn 17, 3.) Et pourtant, j’en savais si peu cette année-là !
Pendant soixante années de ma vie, je me suis trouvé en contact chaque jour avec toi, Jésus, toi le jeune rabbi de Galilée. Plus je te connaissais, plus je t’aimais. Avec toi, on ne s’ennuie jamais ! Pendant les douze mois d’un noviciat religieux, je t’écrivais chaque jour. Tu étais mon seul compagnon, mon unique joie. C’était le principe du noviciat. Notre idéal était de partager ta vie, de ne faire plus qu’un avec toi. On retranchait donc toutes les racines, sauf une : toi. L’image que je me suis faite de toi ressemble à une ébauche en évolution permanente. Ah, comme j’ai redouté, durant mes huit ans de formation, que ne se perdent dans le sable de quelques certitudes dogmatiques les confidences vivantes qu’un prêtre reçoit chaque jour ! Je préférais témoigner que de conditionner les esprits pour les enrôler. J’ai craint de me voir entraîné, par un Jésus falsifié, vers une sorte de moralisme pas très catholique ! J’ai abandonné trois fois le séminaire 7 et me suis fiancé, souhaitant ainsi échapper pour de bon à l’appel. Quitter un amour humain au-delà de toute description, un visage bien réel, pour suivre un homme du Moyen-Orient qui avait vécu deux mille ans plus tôt me paraissait de la folie. La plupart de mes amis étaient à son égard en apesanteur, indifférents…
Aujourd’hui, plus de quatre cent mille prêtres dans le monde et le double de religieuses ont fait ce même choix.
*
Savoir quelle est ta vraie dimension, ta véritable identité, toi, Jésus le Nazaréen, est une entreprise impossible. Des siècles de prédication n’ont pas épuisé tout ce que l’on a pu comprendre de ta personne et de ton message. Tu débordes de toutes parts ce que nous avons pu raconter. Tu as peut-être envie de nous redire : « Vous scrutiez les Écritures parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle […], et vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie. » (Jn 5, 40.) Sur mes deux mille six cents homélies du dimanche, dont une centaine à la télévision et à France Culture, combien ont su rejoindre l’âme de mes frères humains ? Un jour où je venais d’être complimenté, je t’ai entendu me glisser à l’oreille : « Si tu savais ! Je suis tellement plus vivant, tellement plus radieux, tellement plus aimant ! Le Royaume est tellement plus beau ! Tu n’as encore rien vu ! »
Depuis cinquante ans, je ne cesse de collectionner, au cours des retraites que j’anime, les images de toi les plus variées. Je ne parle pas, bien sûr, d’images au sens de l’art pictural ou cinématographique, mais des perceptions que tel ou telle peuvent avoir sur toi et sur ta mission. Au cours de ma vie, je me suis fait, moi aussi, à ton sujet, les idées les plus diverses et, parfois, les plus contradictoires. Tu es sans aucun doute le plus mystérieux de tous les êtres que la terre ait portés. À mesure que l’existence me dévoile les merveilles et les fragilités de l’être humain, je découvre un peu plus combien tu es « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6) .
« Dieu est Amour. » (1 Jn 4, 16.) L’Absolu est une étreinte sans fin. La voilà, la très grande nouvelle que tu es venu annoncer, toi, Jésus, qui m’as fait prêtre. Tu m’as révélé que Dieu n’est pas « l’éternel célibataire des mondes » de Chateaubriand. Dieu révélé en toi, Jésus Christ, est amour en Lui-même. Un amour préexistant et triomphant, cela change tout ! Nous sommes entraînés dans une cascade de relations qui prend sa source dans l’éternité. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. […] Voici quel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn 15, 9 ; 12.) Te laisser entrer dans ma vie et la bousculer de fond en comble a fait jaillir en moi un enthousiasme inépuisable.
Si tu n’étais pas Dieu, Jésus, tu perdrais, à mes yeux, ton importance souveraine. Dieu n’est-Il pas le seul être dont la non-existence serait dramatique ? Si Dieu n’existait pas, que serions-nous ? « Dieu S’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu. 8 » Merveille ! De ce que tu es, Jésus, dépend ce que nous sommes. Enfin notre vie a un sens !
Des dizaines de milliers de livres ont été écrits sur toi. J’en ai dévoré déjà plus de deux cents. C’est un début ! Mais tu as béni ton Père de ce qu’Il ne Se soit révélé qu’à ceux qui ont une âme d’enfant. Tu ne laisses personne indifférent. L’agressivité féroce de certains met parfois en relief tes plus grandes qualités. Le prêtre russe Alexandre Men relevait, en 1990, quelques jours avant que, par haine de toi, il soit assassiné : « Le christianisme commence à peine. »
*
Aucun sage, aucun prophète, aucun héros ne saurait être qualifié pour donner le sens ultime de l’existence. Jean Rostand, dans son livre Pensées d’un biologiste , nous indique la douloureuse situation de l’homme : « Un Dieu ? Je n’en demande pas tant, mais seulement que nous ne soyons pas un morceau de boue plus compliqué, que l’esprit ne soit pas une vaine prouesse de la matière, qu’il y ait peut-être une sorte de vague quelque chose. N’y a-t-il rien entre l’horreur et les contes de fées ? […] Ceux qui croient en un Dieu y pensent-ils aussi passionnément que nous qui n’y croyons pas pensons à Son absence ? »
Tout le reste n’est que distraction et anesthésie. Qui d’autre que Dieu peut nous dire à quoi rime notre existence et nous garantir l’éternité ?
Ah, comme il était tragique l’athéisme de mes années de jeunesse ! Je pense au cri de Simone de Beauvoir : « Dieu n’existe pas et je suis seule, sans témoin, sans recours. […] Rien n’a besoin d’exister. 9 » Aujourd’hui, on se console assez vite avec le foot et les séries télévisées. Le xxi e siècle est devenu « spirituel » comme le prophétisait Malraux, effaré que nous soyons la première civilisation sans valeurs suprêmes. Mais n’est-ce pas, bien souvent, de la spiritualité de contrebande ? Le Jésus de Mel Gibson a eu sa couverture médiatique mais il ne nous livrait rien de son message et des motifs de sa mise à mort sadique. La voyance et l’astrologie ont toujours le vent en poupe. Le Dieu personnel est remplacé par des « flux d’énergie ». « Il y a quelque chose au-dessus de nous », balbutient les fiancés venus préparer leur sacrement de mariage.
On veut bien de l’amour mais « Dieu, pour quoi faire ? » On a commis tant d’injustices et de crimes en Son nom ! Les jeunes, dans les lycées de France, n’entendent parler que des dégâts causés par une religion falsifiée. « Si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. » (Mt 5, 13.) Ces piétinements, je les entends partout. Dès la première année de mon sacerdoce, j’ai été mis dehors de l’école Karl Marx, manu militari, avec affiches à la mairie pour souligner le danger d’atteinte à la laïcité…
*
Combien d’amis m’ont lancé : « Si la prière ne fait pas de miracles, elle ne sert à rien ! » Jésus leur répond : « Vous, tout mauvais que vous êtes, savez donner de bonnes choses à vos enfants… A fortiori, votre Père donnera l’Esprit Saint à ceux qui le Lui demandent ! » (Lc 11, 12.)
Que demander à Dieu de plus que l’essentiel ? Que demander à Dieu sinon Son seul trésor : l’Esprit Saint ? Prier, c’est accepter d’entrer dans Ses projets de libération et de guérison. Comme le manifestait Etty Hillesum : « Je vais T’aider, mon Dieu, à ne pas T’éteindre en moi, […] ce n’est pas Toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons T’aider ! 10 »
J’écoutais récemment à la télévision quelqu’un raconter : « Je crois à la Vierge Marie. J’avais besoin d’argent, je l’ai priée et un chèque m’est tombé du ciel ! » Nietzsche parlait à ce sujet d’un « dieu valet, un dieu d’almanach » ! On recherche une méthode Assimil de la foi !
Dieu trois fois saint
Après S’être dévoilé à Abraham, Moïse et une poignée de prophètes, il me semble assez compréhensible que Dieu ait cherché à Se rapprocher. Comment un Dieu Père pourrait-Il laisser Ses enfants dans l’ignorance de leur destin ? Aux grandes questions : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? », il fallait bien donner une réponse pour tous. Ce n’était plus à un peuple particulier qu’il fallait s’adresser, mais à l’humanité toute entière et à celle des siècles à venir.
Jésus réalise ce prodige. Dieu Père demeure l’au-delà de tout. Il envoie sur terre celui qui est « la parfaite image de Sa gloire » , celui qui ne fait qu’un avec Lui. La Trinité que Jésus vient nous révéler est une réalité qui nous dépasse, certes ! – Qui pourrait s’en étonner ? – Mais cette réalité éclaire tout !
Dieu est le trois fois Saint ; Il est Dieu au-dessus de nous, le Père. Il est la Parole divine faite homme ; Dieu avec nous, Jésus. Il est la « Ruah » , l’Esprit Saint, le Souffle saint ; Dieu au-dedans de nous. Non pas trois dieux mais trois personnes ; comme nous disons : « Un couple est l’union de deux personnes. »
La pasteure Florence Taubmann, qui m’a fait l’honneur de joindre ici son témoignage, soulignait au cours de nos échanges privés : « Si le Christ est Dieu, Dieu n’est pas le Christ et il faut distinguer le Dieu caché et le Dieu révélé. » C’est tout le mystère de la Trinité qu’il faut garder précieusement. « Mystère » ne veut pas dire « porte verrouillée ». Un mystère, c’est la plénitude d’une réalité si fantastique qu’elle ne peut être approchée par la seule raison. L’amour entre deux êtres est déjà une si grande énigme !
Plus je fréquente l’ami le plus cher, plus je l’écoute, plus je le regarde vivre, moins je peux l’identifier. Il en est de même, je pense, pour un époux ou une épouse. Cela me rappelle un moment de mes treize ans : mon grand-père demeure longtemps silencieux devant la tombe de Marie, son épouse. Je suis à ses côtés. Je crois qu’il prie. En quittant le cimetière, il me confie : « Comme c’est étonnant de passer un demi-siècle avec quelqu’un et d’être encore devant un mystère ! » On ne maîtrise jamais la connaissance d’une personne, pas plus humaine que divine. Il y a un secret irréductible en chacun.
Tous les mystiques sont restés des heures en extase devant cette réalité. Dieu est relation. Dans le « je et tu », remarquait Martin Buber, c’est le « et » qui est le plus précieux.
Le Père est l’aimant, le Fils est l’aimé, l’Esprit est l’amour. Celle des trois personnes qui nous est le plus clairement présentée, c’est le Fils. Mais ce Fils n’a qu’un désir : révéler le Père. Et comment vibrer au récit de ses actes et au chant de sa Parole sans le souffle de l’Esprit ?
En relisant les textes sur Jésus qui nous ont été envoyés pour ce livre, c’est cette vibration que je ressens, une certaine marque de son passage. La joie et la bonté de Jésus se manifestent souvent dans leurs écrits.
Si la qualité de tendresse de Jésus pour chaque visage rencontré nous touche si fort, c’est que nous découvrons là notre identité la plus profonde. Jésus vient d’un ailleurs (le Père) qui est aussi « plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes ». Il est l’immensité qui nous habite. « Je la conduirai au désert et Je parlerai à son cœur » (Os 2, 16), déclare le Dieu des univers et de l’intime. Sans ce recueillement d’une lecture dans le silence, les pages de ce livre demeureraient lettres mortes, aussi froides que les phrases d’une lettre d’amour qui ne nous est pas destinée. La relation d’amitié la plus pure, le dialogue d’un couple amoureux sont les plus belles fenêtres sur le mystère de Dieu, notre source et notre horizon. Dieu est communion. « Dieu fit l’homme à Son image. Homme et femme Il les fit. » (Gn 1, 27.) Seul l’amour conduit à l’Amour.
En méditant aux fontaines du silence, nous découvrons dans ce mystère la raison de notre présence au monde. « Tout ce qui a été écrit sur terre, dit, murmuré, hurlé, crié, parle d’amour. 11 »
*
À cette question « Pour toi, qui suis-je ? » que tu lui posais, Jésus, ton apôtre Simon-Pierre fit une réponse que tu saluas comme inspirée : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16, 16.) Mais Pierre soupçonnait-il ton caractère divin ? Il n’avait pas encore été le témoin de ta résurrection. Bientôt il dira : « Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié. » (Ac 2, 36.) La Pentecôte et le Souffle saint étaient passés par là. C’est à peine vingt ans après l’événement que des témoins consignent par écrit la réalité de ce moment inouï que fut ta résurrection 12 . Je revois en pensée des journées de ma vie d’il y a soixante-dix ans. Je les perçois comme ayant eu lieu hier. J’en pourrais raconter mille détails. Et pourtant, je suis né dans une civilisation de l’écrit !
Pour tenter de répondre à ta question, j’ai besoin, Jésus, que tu m’envoies ton inspiration . « Nul ne peut dire “Jésus est Seigneur”, s’il n’est avec l’Esprit Saint. » (1 Co 12, 3.) Dire « Esprit Saint » et « Puissance divine », c’est désigner la même réalité : « Vous allez recevoir une force : celle de l’Esprit Saint. » (Ac 1, 8.)
*
Si Yeshua de Nazareth n’était pas ressuscité, qui parlerait encore de lui ? Il y eut plus de dix « Messies » autoproclamés en vingt siècles, qui s’en préoccupe aujourd’hui ? L’« être » de Dieu est donné, offert dans son « apparaître » en Jésus mais il n’y est pas enfermé. « Moi et le Père, nous sommes Un. […] le Père est en moi et moi dans le Père. » (Jn 10, 30.38.) « Le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu’Il fait. » (Jn 5, 20.)
Celui qui lira d’une seule traite l’Évangile de saint Jean sera pénétré de cette réalité inconcevable : Jésus se prétend réellement porteur de la Révélation ultime sur le Dieu unique. Cette prétention est insupportable à tous les croyants des autres religions ! Mais le croyant chrétien ne peut pas adoucir ce point majeur de son credo, sous peine de n’être plus chrétien. Il peut seulement tenter de manifester l’être de Dieu par la qualité de son amour : Jésus se met effectivement à la place de Dieu. Il ose nommer Dieu : « Abba » (Papa, Père chéri). Le prophète Mohammed se dira dépositaire de la parole de Dieu. Comme j’aimerais qu’un écrivain, un étudiant peut-être, fasse un livre où chaque page du Coran serait mise en vis-à-vis avec une page du Premier Testament ! Mettre en parallèle dans la Bible et dans le Coran les récits des aventures de Joseph vendu par ses frères 13 offre une double lecture fascinante !
Je me suis interrogé tout au long de ma vie : « Que pouvait-il donc manquer à Jésus pour être reconnu comme le visage du Dieu vivant ? » Je ne vois toujours rien. Indiquez-moi une religion où il y ait plus de vie, plus d’amour, plus de joie, plus de vérité, j’y cours immédiatement !
Le fondement de ma foi
La crucifixion, châtiment très commun sous l’occupation romaine, était une façon de se débarrasser de quelqu’un. Pas seulement physiquement. Le crucifié était effacé des mémoires. Il devenait innommable. Sans cet événement incroyable de la Résurrection, les apôtres n’auraient plus parlé à quiconque de l’aventure singulière des trois ou quatre années passées à ses côtés. La déception et la honte les auraient rendus muets. Beaucoup s’étonnent du pouvoir divin de résurrection. En quoi le Créateur pourrait-Il être entravé dans un tel projet ? Qu’y a-t-il de plus improbable : créer ou recréer ? Donner la vie ou la redonner ?
Que racontent les Évangiles ? Deux apôtres, Pierre et Jean, trouvent, comme Marie de Magdala, l’énorme pierre du sépulcre roulée. Si on avait volé le cadavre qui n’était qu’une plaie, des lambeaux d’une chair lacérée par les boules en plomb des fouets seraient restés collés au linceul ! Or le linceul est intact, affaissé sur lui-même comme une montgolfière après son vol. L’hypothèse de l’enlèvement est donc à écarter. Les apôtres n’ont pas besoin de « croire », ils sont devant une évidence. – Si vous remarquez les traces de la foudre sur un arbre coupé en deux, vous est-il indispensable d’avoir assisté à sa chute pour penser qu’il a pu être foudroyé ? – On leur propose la vie sauve s’ils gardent le silence. Ils crient : « Nous ne pouvons pas […] ne pas publier ce que nous avons vu et entendu. » (Ac 4, 20.) Devant de tels témoins, je m’incline ! Prétendre qu’un homme crucifié pour le pire des crimes est ressuscité, ou bien c’est le fantasme d’une poignée de fous, ou bien c’est tout simplement vrai ! Nous n’avons pas d’autre alternative. Là-dessus, l’aventure de saint Paul s’avère une confirmation supplémentaire.
Et que penser de mon propre accès au sacerdoce ? Quand des attaches puissantes m’en obstruaient l’entrée, comment ferais-je pour ne pas voir comme un signe l’obstacle qui se lève comme par miracle et l’improbable qui se réalise ? Celui qui a vu son bateau déplacé de cinq cents mètres par un raz de marée a-t-il du mal à croire en l’existence des raz de marée ?
Lorsqu’on a eu la chance d’entendre des témoins de la qualité des deux prêtres rencontrés dans ma jeunesse parler de Jésus, on ne peut qu’être emporté par une déferlante d’espérance. Et que dire des milliers d’autres croisés ensuite sur ma route ? Une parole de Saint Exupéry m’a souvent pris aux entrailles : « Tout homme abrite un seigneur endormi qu’il importe de libérer de sa gangue. » Ce seigneur endormi était, à mes yeux, l’enfant de Dieu blessé, bâillonné en chacun de nous. Jésus Christ a réellement multiplié par dix mon amour envers ceux que j’aimais et il m’a donné l’envie d’écouter et d’accueillir ceux pour lesquels je n’avais pas encore d’attirance.
Le Jésus des Évangiles qui guérit, qui montre les chemins de la sagesse, qui offre la plus belle lumière à notre vie terrestre est aussi le Christ de Gloire par qui, en qui et pour qui tout fut créé. Cela confère à cette personnalité une aura qu’aucune parole ni aucune icône ne peut cerner. Le mot même de « personnalité » est bien désuet lorsqu’il s’agit de désigner le Créateur des univers ! Que le Créateur soit en même temps un Messie crucifié, voilà qui donne à ce Jésus de Nazareth une place totalement à part parmi les humains les plus célèbres.
La Gloire de Dieu se manifeste, se traduit, se raconte en lui. Le Dieu invisible de l’Arche d’Alliance est devenu visible. Avouons que Saül de Tarse, élève du rabbin Gamaliel, devenu Paul, n’en revient pas et que les mots se bousculent dans ses lettres lorsqu’il cherche à partager son adoration éblouie 14 !
Les divisions à son sujet
Jésus Christ, tu occupes dans les pensées des hommes une place centrale, inégalée, unique. Même les chefs d’État les plus agnostiques situent les événements de l’Histoire en mentionnant leur date avant ou après Jésus Christ ! Comment se fait-il que tu aies si profondément marqué l’histoire humaine ? Chacun veut t’enrôler dans son camp. Chaque cause se sentirait grandie si on la plaçait sous ton étendard ! Il arrive que mes amis anti­cléricaux n’aient qu’un seul reproche à faire à l’Église : « Elle a confisqué Jésus Christ. »
De qui peut-on faire une description exacte ? Les productions cinéma­tographiques ont souvent prêté aux mêmes personnages célèbres des personnalités diverses, parfois radicalement différentes. Difficile de cerner l’être véritable de Gandhi, de Martin Luther King… À ton sujet, Jésus, la variété des approches est bien plus considérable encore. Lorsque cinq ou six individus évoquent ensemble ton nom, ils ne parlent presque jamais de la même personne.
Rappelons quelques opinions te concernant, rapportées dans les Évangiles.
Dès ta naissance, un vieil homme, Syméon, annonce ce que sera ton avenir : « Cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction, […] afin que se révèlent les pensées intimes de bien des cœurs. » (Lc 2, 34-35.)
À la question de Jean Baptiste : « Es-tu celui qui doit venir ? », tu réponds : « Allez rapporter à Jean […] : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (Lc 7, 19.22.) Il était clair que, disant cela, tu avais bien conscience d’être : « Celui qui doit venir. »
Le Dieu du Sinaï parle peu dans les Évangiles. C’est tout de même Lui le mieux informé pour répondre à ta question : « Pour vous, qui suis-je ? » On l’entend deux fois seulement. Ce sera justement pour dire qui tu es à Ses propres yeux : « Celui-ci est Mon Fils bien-aimé ; écoutez-le. » (Mc 9, 7.)
Le démon venu troubler ta retraite au désert ainsi que le possédé gadarénien, eux aussi, se font une idée à ton propos : « Si tu es le Fils de Dieu » (Mc 4, 3).
L’élite de Jérusalem est divisée à ton sujet. Les potins vont bon train. Pour tes adversaires, tu es « un glouton, un ivrogne, un séducteur, un Samaritain, un magicien, un ami des prostituées, un possédé du démon, un blasphémateur… » Dès le début de la confrontation avec toi, leur parti pris est clair : tu es un imposteur. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. » Ils t’ont accusé de bien pire que de la rage : « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu. » (Jn 10, 33.) En ton pays, à ton époque, le blasphème n’a qu’une issue : la mort.
Parmi les gens influents de ton peuple, seul Nicodème ose se poser la question : « Et si c’était vrai ? » Pour lui, tu es un rabbi honnête qui cherche la vérité. À la résurrection de Lazare, des conversions s’opèrent. Cet événement déclenche la riposte. C’est à ce moment que fut décidée ta mise à mort. Oui, la jalousie et la haine ont ce pouvoir !
Pour les habitants de ton village, tu es le « fils du charpentier Joseph ». Certains se demandent si tu n’es pas une « réincarnation d’Élie, de Jérémie ou de Jean Baptiste ». Dans les villages voisins, la situation paraît plus favorable : « La nouvelle se répandait de plus en plus à son sujet, et des foules nombreuses s’assemblaient pour l’entendre et se faire guérir de leurs maladies. Mais lui se tenait retiré dans les déserts et priait. » (Lc 5, 15-16.) Les villageois s’interrogent : « Les foules étaient frappées de son enseignement : car il les enseignait en homme qui a autorité, et non comme leurs scribes. » (Mt 7, 28-29.)
Pour les infirmes, pour « ceux qui étaient affligés de divers maux et tourments » , tu es « Fils de David » (Lc 18, 38), donc le Messie – c’est-à-dire « l’imprégné de Dieu » –, celui qui viendra incarner « l’espérance d’Israël ». Dans la foule, certains pensent que tu pourrais bien être le Messie. « Le Christ, quand il viendra, fera-t-il plus de signes que n’en a fait celui-ci ? » (Jn 7, 31.) Il est écrit qu’après chaque guérison « la foule était saisie de crainte » , cette crainte très particulière qui évoque l’approche du sacré.
Au moment de ton entrée triomphale sur le petit âne messianique, ce sont des « Hosanna ! » (« Sauve-nous ! ») qui t’accueillent le long du parcours. Ceux qui poussent ces cris en agitant des palmes, sont-ils les mêmes qui crieront « À mort ! » en agitant les poings quelques jours plus tard ?
Pour un membre de la garde du Temple : « Jamais homme n’a parlé comme cela ! » (Jn 7, 46.)
Pour tes apôtres, tu es d’abord l’instructeur, le rabbi itinérant. Parfois, ils sont décontenancés : « Quel est celui-ci, que même les vents et la mer lui obéissent ? » (Mt 8, 27.) Après ta résurrection, ils te posent une bien étrange question : « Est-ce maintenant, le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6.) Pendant longtemps, ils n’ont pas eu la foi très facile. Tes propos annonçant ta résurrection, ils ne s’en sont souvenus qu’après sa réalisation. Mais après la Pentecôte, ton fidèle Pierre dira : « [Nous avons été] témoins oculaires de sa majesté. Il reçut en effet de Dieu le Père honneur et gloire, lorsque la Gloire pleine de majesté lui transmit une telle parole : “Celui-ci est Mon Fils bien-aimé, qui a toute Ma faveur.” » (2 Pi 1, 16-17.)
Pour Marthe et Marie de Béthanie, tu es l’ami qui vient se détendre, se reposer, puis celui qui va faire sortir leur frère Lazare de son tombeau. « Comme il l’aimait ! » (Jn 11, 36), murmure-t-on lorsque tu joins tes larmes à celles de Marie et de Marthe.
Pour le colonisateur Pilate, tu es un doux rêveur, un innocent de village, un illuminé. Lui qui n’hésite pas à faire massacrer ceux qu’il juge susceptibles de perturber l’ordre de la colonie déclare : « Je ne trouve en cet homme aucun motif de condamnation. » (Lc 23, 4.) Par dérision, il te nomme « le roi des juifs » (Lc 23, 38).
Pour le diacre Étienne lors de sa mise à mort, tu es « le Fils de l’Homme debout à la droite de Dieu » (Ac 7, 56).
À Saül de Tarse qui s’écrie : « Qui es-tu, Seigneur ? », tu déclares : « Je suis Jésus que tu persécutes. Mais relève-toi… » (Ac 9, 5-6.) À cette question tu n’as de réponse que personnelle. Aujourd’hui, que me dirais-tu ?
*
« Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire. » (Jn 6, 44.)
Peu importe que le Père nous tire par les pieds, par la nuque ou par les cheveux ! Charles de Foucauld est venu au Christ par le détour de l’islam, Lanza del Vasto par celui de l’Inde, Paul Claudel par la lecture de Rimbaud, Max Jacob par des révélations privées, Maurice Clavel par la rencontre avec le père Caffarel, André Frossard par une très étrange visite devant le Saint-Sacrement, etc.
La littérature expose toutes sortes de Jésus. Celui de Marx est l’« opium du peuple », le baume qui insensibilise devant les injustices sociales. Celui de Joseph Delteil et Didier Decoin est un « grand vivant ». Celui des romantiques est doloriste. En Colombie, je l’ai vu, en poster, avec des yeux noirs de colère et une kalachnikov en bandoulière. Récemment, Martin Scorsese a étalé sur l’écran un Jésus en proie à une kyrielle de maladies mentales : grave névrose de culpabilité, délire de persécution, hallucinations mystiques, masochisme pathétique, etc. Philippe Arthuys a réalisé, dans la mouvance de Mai 68, un film, Des Christ par milliers , qui a soulevé bien des réflexions chez les jeunes du lycée dont j’étais l’aumônier. Je me souviens d’un sous-titre sur des images de soldats nord-américains défilant au Vietnam : « Père, ne leur pardonne pas, ils savent très bien ce qu’ils font ! » Quelques jours plus tard, les mêmes jeunes que j’accompagnais ont entendu un autre message, dans la pièce Godspell, avec un Christ débordant de tendresse, de paix et de joie. Le Christ de Pasolini est très beau et très viril, mais c’est un tribun révolutionnaire. Le ton de ses malédictions est plus proche de celui de Lénine que de celui des Béatitudes.
Je n’aurais suivi aucun des Christ mis en scène par les cinéastes.
« Pleinement Homme ; pleinement Dieu » enseignent les livres. Mais qu’y a-t-il en nous, dans notre jugement, qui nous permette de mesurer un degré d’humanité ou de divinité ? Cette évaluation est tout à fait personnelle, subjective. Une multitude de regards dans les pages de cet ouvrage offrira-t-elle une chance d’y voir plus clair ? Chacun s’en fera juge.
Un des plus beaux livres qu’il m’ait été donné de lire sur Jésus m’a été remis dans un ashram de l’Inde par le swami Citananda. Son propre maître, Sivananda, en était l’auteur. Il présentait un Christ qui ne faisait qu’un avec l’Absolu, âme de toute chose. Une parole de Jésus revenait presque à chaque page : « Le Père et moi, nous sommes Un. » De sa vie, on retenait surtout la contemplation. « Je suis conscience et Amour, je suis l’Absolu. » Bien sûr je n’y retrouvais pas celui que j’ai choisi de suivre. Celui-là était un guru, un parfait yogi, une « descente » (avatar) de l’Absolu parmi bien d’autres.
« Dieu est plus intérieur », me disent mes amis hindous. Et pourtant, lorsqu’ils parlent de leur guru, ils emploient les mêmes mots que lorsque nous parlons de Jésus Christ. L’Absolu est là, dans les paroles et le regard de leur swamiji bien-aimé.
Par ailleurs, j’étais touché d’apprendre que Gandhi lisait le texte des Béatitudes chaque jour.
Vrai homme et vrai Dieu
« Homme et Dieu » ! On a tenté, en vain, durant les premiers siècles, d’affaiblir ou de supprimer l’un des deux termes pour faire disparaître le mystère. La foi de l’Église a traversé ces tempêtes. Mais il semble bien que si l’islam a repoussé sans difficulté le christianisme hors d’Égypte et du Moyen-Orient, c’est parce qu’il a trouvé sur sa route une majorité de chrétiens divisés au sujet de la double nature du Christ. En bien d’autres lieux du monde, encore aujourd’hui, ceux qui se réclament de lui se déchirent . « Que tous soient un. […] afin que le monde croie » (Jn 17, 21), rêvait Jésus. Qui pourrait s’étonner du vide spirituel dans le monde ? Les textes prophétiques, lorsqu’ils annonçaient la venue d’un Messie, lui attribuaient une puissance et une gloire dont Jésus ne semble revêtu qu’à la multiplication des pains, à la maîtrise de la tempête et à la Transfiguration… Mais il y a aussi certains textes évoquant un « Serviteur souffrant » . Nous y viendrons plus loin.
Lorsque Jésus se présente à la synagogue de Nazareth, il se désigne clairement comme le Messie annoncé dans les Écritures : « Il vint à Nazareth où il avait été élevé, entra, selon sa coutume le jour du shabbat, dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture. On lui remit le livre du prophète Isaïe et, déroulant le livre, il trouva le passage où il était écrit :
“L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur.”
Il replia le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous dans la synagogue tenaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : “Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Écriture.” » (Lc 4, 16-21.) L’assistance a bien compris. Dès cet instant, une coalition se dresse contre lui. « Mais pour qui se prend-il, celui-là ? » Un Messie, pour eux, devait avoir plus de solennité, plus de majesté !
*
Dès le début de l’ère chrétienne, les perceptions les plus contradictoires s’opposent, et parfois très vigoureusement, à propos de Jésus.
Par respect pour sa transcendance divine, certains ne conçoivent pas qu’il soit astreint, comme tout un chacun, aux limites de la physiologie. Et pas seulement la fatigue, la faim, le sommeil ou la soif. La dignité divine se refuserait à cet amoindrissement corporel. Pour eux, ce serait un cercle carré. Ceux-là sont nommés « docètes » (de dokein , « paraître »). La condition humaine de Jésus n’est, d’après eux, qu’une simple apparence.
Les gnostiques, virulents pendant des siècles, participent de la même approche. Ils affichent un réel mépris de la condition charnelle. Seront sauvés ceux-là seuls qui accéderont, par l’esprit, à une connaissance (gnose) mystique.
Dans les films produits sur Jésus Christ, on croit parfois souligner sa divinité en lui donnant un visage éthéré, désincarné, avec les yeux chavirés d’un illuminé. Rencontré sur un chemin de campagne désert, il ferait fuir en courant.
Saint Pa

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