Une géographie populaire de la Caraïbe
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Description

L’ouvrage propose une réflexion critique à la fois sur la géographie et sur la région caribéenne comme elle a trop souvent été enseignée et décrite. Pour ce faire, cet espace est appréhendé à la fois dans sa globalité et dans le détail, au travers de nombreuses études de terrain menées par l’auteur durant les dix dernières années (Suriname, Haïti, Cuba, etc.). Le géographe Romain Cruse rejette ici d’emblée le mythe de la neutralité en sciences humaines, qui amène trop de chercheurs à décrire le monde qu’ils étudient du point de vue des classes moyennes occidentales. Fort des années passées dans les quartiers pauvres et les villages de pêcheurs de Trinidad, de la Dominique ou encore de la Jamaïque, il choisit volontairement d’adopter le regard des classes populaires caribéennes – regard à la fois inspiré des observations sur le terrain et fondé sur un travail de recherche minutieux dans les bibliothèques universitaires de la région. La Caraïbe ainsi décrite n’est donc ni un éden touristique, ni un modèle de libre-échange, ni une région de forte croissance économique. On découvre plutôt des sociétés profondément divisées selon des clivages ethniques et sociaux hérités du colonialisme, des bidonvilles abandonnés derrière des décors de carte postale, la manipulation des masses par les élites locales et les investisseurs étrangers, et un regard différent sur la condition caribéenne contemporaine. Une condition qui se nourrit d’un environnement particulier, d’une histoire singulière et de traits démographiques propres tels que la créolisation et le pluralisme.
INTRODUCTION

LA GEOGRAPHIE POPULAIRE : NOTRE GEOGRAPHIE
LA GEOGRAPHIE POPULAIRE EN QUERELLE AVEC L’HISTOIRE OFFICIELLE
UNE APPROCHE CARIBEANOCENTREE
UNE GEOGRAPHIE DE TERRAIN
OBJECTIFS ET ORGANISATION DE L’OUVRAGE
PREMIERE PARTIE : LA CARAÏBE
CHAPITRE 1. QU’EST-CE QUE LA CARAÏBE ?
1. UNE « CARIBEANITE » DEFINIE DE L’EXTERIEUR
1.1 S’Y RETROUVER PARMI LES TERMINOLOGIES
1.2 LA CARAÏBE ET LES CANNIBALES
1.2.1 QUI ETAIT CANNIBALE DANS LA CARAÏBE ?
1.2.2 QUI FUT MANGE DANS LA CARAÏBE ?
1.2.3 CANNIBALISME ET IMPERIALISMES
1.3 OU SE TROUVENT LES LIMITES DE LA REGION CARAÏBE ?
2. QUI SE PERÇOIT COMME CARIBEEN ?
2.1 UNE QUESTION DE POINT DE VUE
2.2 LES CUBAINS ET LES AUTRES LATINOS CARIBEENS
2.3 LES ANTILLAIS DES DOM FRANÇAIS
2.4 IDENTITES MULTIPLES
2.5 LA CARAÏBE DE GOOGLE
3. UNE CARAÏBE OU DES CARAÏBES ?
3.1 LES WEST INDIES
3.2 LA CARAÏBE INSULAIRE
3.3 LA GRANDE CARAÏBE
3.4 LA CARAÏBE POLITIQUE DES REGROUPEMENTS REGIONAUX
3.5 UNE CARAÏBE EN CERCLES CONCENTRIQUES
4. CONCLUSION
CHAPITRE 2. L’ENVIRONNEMENT CARIBEEN
1. GEOLOGIE CARIBEENNE SIMPLIFIEE
1.1 L’APPARITION DU BASSIN CARIBEEN AU CŒUR DE LA PANGEE
1.2 LA PLAQUE CARIBEENNE ET LA FORMATION DE L’AMERIQUE CENTRALE
1.3 LES PETITES ANTILLES
1.3.1 ANTILLES VOLCANIQUES
1.3.2 ANTILLES CALCAIRES
1.3.3 CAS PARTICULIERS
1.4 LES GRANDES ANTILLES
1.5 LE PLATEAU DES GUYANES
1.6 L’INFLUENCE DE LA GEOLOGIE SUR LES SOCIETES CARIBEENNES
2. LES CLIMATS CARAIBEENS
2.1 LES FACTEURS CLIMATIQUES UNIFORMES A TRAVERS LA REGION
2.2 LES FACTEURS REGIONAUX CREANT LES SAISONS
2.3 LES FACTEURS LOCAUX GENERANT DES MICROCLIMATS
2.4 L’INFLUENCE DE FACTEURS COMPLEXES
2.5 LES OURAGANS CARIBEENS
3. LES GRANDS MILIEUX NATURELS DE LA CARAÏBE ET LEUR ETAT DE CONSERVATION
3.1 CLASSIFICATION
3.2 LE ROLE PROTECTEUR DES MANGROVES
3.3 LE CORAIL
3.4 LA DEFORESTATION ET SES ENJEUX
3.4.1 LA RESPONSABILITE DES COLONS EUROPEENS
3.4.2 LA RESPONSABILITE DES FIRMES MULTINATIONALES, EN
ASSOCIATION AVEC LES GOUVERNEMENTS LOCAUX
3.4.3 LA RESPONSABILITE DE LA POPULATION LOCALE
3.4.4 LE CAS PARTICULIER DE HAÏTI ET DE LA REPUBLIQUE DOMINICAINE
3.4.5 LES PARADOXES DU CAS PORTORICAIN : QUAND LES
INDUSTRIES POLLUANTES SONT BONNES POUR L’ENVIRONNEMENT
3.4.6 LE CAS DE LA GUADELOUPE
4. CONCLUSION
DEUXIEME PARTIE : LES CARIBEENS
CHAPITRE 3. LE DEPORTE AFRICAIN DEVIENT AFRO-CARIBEEN
1. LES DEPORTES
2. LES FILS DE CHAM ?
3. ESCLAVE SUR LES PLANTATIONS
4. RESISTER
4.1 LE MARRONNAGE A LA JAMAÏQUE
4.2 MARRONS CONTRE CREOLES EN HAÏTI : LES NON-DITS DE LA
REVOLUTION HAÏTIENNE
4.3 LE MARRONNAGE DANS L’IMMENSE INTERIEUR DU SURINAME
4.4 LES MARRONS DE LA DOMINIQUE
5. LA COMPLEXITE DES ALLIANCES : L’EXEMPLE DES BLACK CARIBS
6. DITS ET NON-DITS DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
7. LE BASCULEMENT HISTORIQUE : L’AFFIRMATION DU « NOUS » AFRO-CARIBEEN
CHAPITRE 4. LES CARIBEENS D’ORIGINE NON-AFRICAINE
1. INDIENS DANS LA CARAÏBE
1.1 DERRIERE LA MIGRATION DES COOLIES
1.1.1 LES PLANTEURS A LA RECHERCHE DE NOUVEAUX ESCLAVES : LES COOLIES
ÉCONOMISER ET RENTRER
LE RECRUTEMENT ET LE DEPART DE CALCUTTA
DU CONTRAT AUX CONDITIONS DE VIE DES TRAVAILLEURS INDIENS SUR LES PLANTATIONS
LES HINDUSTANIS DU SURINAME
LA PETITE MINORITE DES INDIENS DE LA JAMAÏQUE
LES INDO-TRINIDADIENS
LA REFONTE DU SYSTEME DES CASTES
LES GROUPES MINORITAIRES
LES CARIBEENS D’ORIGINE EUROPEENNE
LES BLANCS CREOLES CHRETIENS
LES JUIFS
LES TOURISTES
LES ARABES DU LEVANT
LES RESCAPES DU GENOCIDE AMERINDIEN
LES ASIATIQUES NON INDIENS
LA CHINE ET LA CARAÏBE
LA MIGRATION DES HAKKAS : TOUJOURS PLUS AU SUD
LE TRANSPORT
SUR LES PLANTATIONS
SORTIR DES PLANTATIONS
LES EMEUTES ANTI-CHINOISES A LA JAMAÏQUE
LE RENOUVEAU DE LA PRESENCE CHINOISE DANS LA CARAÏBE
LES JAVANAIS
LES MIGRATIONS CONTEMPORAINES
LES VAGUES D’IMMIGRATION CONTEMPORAINE VERS LA CARAÏBE
L’EMIGRATION VERS LE NORD ATLANTIQUE
LES MIGRATIONS REGIONALES POUR CEUX QUI N’ONT PAS LES MOYENS D’ATTEINDRE LE NORD
MIGRANT DANS SON PROPRE PAYS
CHAPITRE 5. LA POPULATION CARIBEENNE CONTEMPORAINE : REPARTITION, COHABITATION ET (SUR)VIE ECONOMIQUE
REPARTITION SPATIALE DE LA POPULATION CARIBEENNE
REPARTITION REGIONALE
REPARTITION DE LA POPULATION AU SEIN DES TERRITOIRES CARIBEENS : LA PREDOMINANCE DES VILLES
LA VILLE CARIBEENNE TYPE : DE PLANTAPOLIS A PORT-AU-PRINCE
UNE VILLE CARIBEENNE CARICATURALE : PORT-AU-PRINCE
HISTOIRE DE LA VILLE, EVOLUTION DE SES FONCTIONS, DE SES QUARTIERS, ET EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE
DENSITES
LA COURSE-POURSUITE ENTRE RICHES ET PAUVRES
LES PROBLEMES LIES A L’HABITAT URBAIN A PORT-AU-PRINCE : FRAGILITE, INFORMALITE, DESTRUCTURATION ET PRECARITE
LA DETERMINANTE DU GROUPE ETHNIQUE
TROIS CARAÏBES : LA CARAÏBE HISPANIQUE CLAIRE, LA CARAÏBE NOIRE, ET LA CARAÏBE INDO-CREOLE
GROUPES ETHNIQUES ET CLASSES SOCIALES : L’INERTIE DES ETHNOCLASSES ET DE LEURS ESPACES RESPECTIFS
PLURALISME OU CREOLISATION?
CREOLE, LANGUES CREOLES, CREOLITE ET CREOLISATION : LE SENS DES MOTS
PLURALISME ET SEGREGATION
DE QUOI VIT-ON DANS LA CARAÏBE CONTEMPORAINE?
LA DISPARITE DES REVENUS MOYENS DANS LA CARAÏBE
L’ECONOMIE CONTEMPORAINE CARIBEENNE : DE « BOOTSTRAP » AU PLAN AMERICAIN
LES ACTIVITES ECONOMIQUES DANS LA CARAÏBE CONTEMPORAINE : LOGIQUE DE CULTURE, LOGIQUE MINIERE, LOGIQUE D’OPACITE ET LOGIQUE DE RENTE
DES ECONOMIES STRUCTURELLEMENT DESEQUILIBREES
POUR UNE ANALYSE RATIONNELLE DE L’ECONOMIE CUBAINE
CONCLUSION
CHAPITRE 6. CULTURES CREOLES
LANGUES CREOLES
QU’EST-CE QUE LE CREOLE?
GEOGRAPHIE DU CREOLE
ÉCHELLE REGIONALE
ÉCHELLE FINE
ÎLES CREOLES SIMPLES
ÎLES CREOLES COMPLEXES
CREOLE CONTESTE ET CREOLE DOMINANT
LES FRONTIERES ENTRE CREOLE ET LANGUE COLONIALE
CONCLUSION : UNE LANGUE VIVANTE
CROYANCES, RELIGIONS ET SPIRITUALITES CARIBEENNES
LES LOAS HAÏTIENS DU VAUDOU, DES DIEUX CREOLES?
BOB MARLEY ET LES RASTAS DE LA JAMAÏQUE : ENTRE UNIVERSALISME ET AFRO-CENTRISME
LES MUSIQUES CREOLES ET LEUR RAPPORT AU POUVOIR DANS LA CARAÏBE
DYNAMIQUE DE LA MUSIQUE CARIBEENNE
KOMPA-DIREK ET KOUDYAY EN HAÏTI
LE SLACK JAMAÏCAIN ET LE PARTI CONSERVATEUR
LE CALYPSO TRINIDADIEN EST-IL RACISTE? MUSIQUE ET POLITIQUE A TRINIDAD
CONCLUSION
CONCLUSION

Sujets

Ebooks
Savoirs
Religions et spiritualité
Movimiento rastafari
La Española
Negritud
Mines
Latinos
Hábitat
Puerto Príncipe
Martinica
Comunidad del Caribe
Diáspora
Ernesto Guevara
Guadalupe (Francia)
French Guiana
Hindustani people
Iles
Haitian Vodou
Creole
Mansions of Rastafari
Shanty town
Hispanic and Latino Americans
Jamaica Kincaid
Operation Bootstrap
Greater Antilles
Rasta
Emigration
Creole peoples
Caribbean Community
Rastafari movement
Environment
Puerto Rico
Haiti
Dominican Republic
Jamaïque
Essaï
Guadeloupe
Créoles
Histoire
Martinique
Cannibalisme
Aimé Césaire
Hugo Chávez
Marronnage
Che Guevara
Diversité
Or
Duvaliérisme
Émancipation
Cuba
Christophe Colomb
Industrie minière
Colonisation
Bobo Ashanti
Espace Caraïbe
Ségrégation
Howard Zinn
Identité
Paradis fiscal
Békés
Pluralisme
Caricom
Noir (homonymie)
René Depestre
Duvalier
Exil
Identités
Linton Kwesi Johnson
Croisière
Vaudou
Konpa
Trinidad
Créole
Révolution haïtienne
Levantin
Marron
Hydrographie
Plantation
Patrick Chamoiseau
Raphaël Confiant
Migration
Migration humaine
Dany Laferrière
Walter Rodney
Édouard Glissant
Négritude
Colonialisme
Topographie
Coolie
Offshore
Kompa
Dominique
Latinus
Habitat
Amérindiens
Conquête
Canne à sucre
Impérialisme
Port-au-Prince
Hispaniola
Bidonville
Dreadlocks
Classe sociale
Diaspora
Bob Marley
Mangrove
Corail
Géographie humaine
Grandes Antilles
Antilles
Fidel Castro
Esclavage
Mine
Mouvement rastafari
Porto Rico
Francophonie
Volcan
Amérique centrale
Suriname
Haïti
Climat
Guyane
Kingston
Tourisme
Sociologie
République dominicaine
Reggae
Politique
Musique
Géographie
Environnement
Colon
Amérique du Sud

Informations

Publié par
Date de parution 06 octobre 2014
Nombre de lectures 50
EAN13 9782897122034
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Une géographie populaire de la Caraïbe
Romain Cruse
Collection Essai
Mise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Photos de couverture et à l'intérieur : Romain Philippon
Correction et révision : Claude Rioux et Catherine Hurtubise
Dépôt légal : 3 e trimestre 2014
© Éditions Mémoire d’encrier et Romain Cruse, 2014


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Cruse, Romain, 1982-
Une géographie populaire de la Caraïbe
(Collection Essai)
ISBN 978-2-89712-202-7 (Papier)
ISBN 978-2-89712-204-1 (PDF)
ISBN 978-2-89712-203-4 (ePub)
1. Géopolitique - Caraïbes (Région). I. Titre.
F2183.C782 2014 320.1’209729 C2014-940218-X

Nous reconnaissons, pour nos activités d’édition, l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada et du Fonds du livre du Canada.

Nous reconnaissons également l’aide financière du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.


Mémoire d’encrier
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Fichier ePub : Stéphane Cormier
À Fred, honneur et respect,
à François, et à sa patience,
à Christelle et Lovely, Sando et Yohan, le sourire du quotidien,
à Marie-Nicole et Polo, l’enseignement de la résistance,
à Romain, le roi du contre-jour,
à Rico, et son saxophone,
à ma filleule Najila, et à ses parents Oba et Nashell
à Keyvan et Djanie…
Di daakes paat a di night a when diay soon light
C’est au plus noir de la nuit, que le jour se lève
Proverbe jamaïcain
Pati pa rivé
Partir ne veut pas dire qu’on est arrivé
Proverbe créole
En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots. Des mots? Quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons des fumantes portes, des mots, ah oui, des mots! Mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes… Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous!
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal
Introduction
Je suis un fils des Caraïbes, mes fleuves sont l’Amazone, l’Orénoque et le Mississippi! Mes terres sont des volcans! Honte à ceux qui disent qu’il s’agit d’une Méditerranée, la Caraïbe est autre chose, c’est des continents explosés, c’est des croûtes terrestres qui se tordent, des volcans qui ruminent et une gerbe d’océans! Près de cinq millions de kilomètres carrés d’une vie explosive!
Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes 1

La géographie a été pratiquée depuis des temps immémoriaux par l’homme pour organiser les activités de la vie quotidienne : habitation, chasse, pêche, cueillette, agriculture, spiritualité… Les sociétés amérindiennes de chasseurs-cueilleurs étudiées par Pierre Clastres dans l’Amazonie connaissent ainsi parfaitement la répartition des plantes nourrissantes et aménagent les environs pour leur permettre de croître ; ils sont en fait bien plus que de simples cueilleurs 2 . De même, dès le début, l’agriculteur pense et organise l’espace qu’il cultive en fonction de la qualité des sols, de l’ensoleillement, des plantes à associer ou non et en fonction de bien d’autres critères géographiques. Le chasseur connaît et répertorie les territoires des différents animaux et leurs migrations journalières et saisonnières. En fonction de son mode de vie et de son organisation de l’espace géographique, l’homme décide s’il enterre ses morts devant chez lui, s’il les brûle ou bien s’il emporte leurs ossements dans ses déplacements. De même, il implante le camp ou le village en fonction d’une lecture géographique déterminante de l’espace. L’homme est un être géographique : ses conditions de vie sont et ont toujours été intimement liées à son analyse de l’espace.
Les géographes « préhistoriques », ceux qui précèdent la période que les historiens savent lire , celle de l’histoire écrite, doivent transmettre les connaissances géographiques de l’espace à leurs descendants. L’anthropologue Richard Price a montré à travers son étude des Noirs marrons du Suriname que la toponymie, les noms que l’on donne aux lieux, peut être une façon de conserver et de transmettre l’histoire et la géographie dans une société sans écriture 3 . À l’autre bout de l’échelle des climats, chez les Inuit de l’Arctique, on considère ceux parmi les chasseurs qui maîtrisent la géographie complexe de ces régions où les boussoles sont inutiles (le pôle magnétique est trop près) et où la lecture des astres est souvent impossible (il fait jour pendant six mois) comme les « vrais hommes », c’est-à-dire les « hommes du territoire 4 ». Certaines légendes disent même que les esclaves qui avaient la connaissance de la géographie secrète du chemin de retour vers l’Afrique ne mangeaient pas de sel de leur vivant pour pouvoir faire ce voyage à leur mort 5 … Dans ce type de sociétés sans écriture, la connaissance géographique pouvait se transmettre par bien d’autres moyens : objets gravés, contes ou bien plus simplement une transmission directe aux enfants par la pratique des activités au côté des adultes, c’est-à-dire par imitation. La connaissance géographique n’est ni une invention européenne qui remonterait aux Grecs (à qui on ne se lasse pas de tout attribuer) ni une découverte récente à l’échelle de l’humanité. Il est vrai par contre que, du point de vue européen, avec les Grecs, les Romains et les Égyptiens, la géographie va devenir non seulement une science, mais elle va surtout devenir une science coloniale. La « découverte » du géographe accompagnera de près la conquête, à tel point que les deux termes sont parfois utilisés comme synonymes dans l’historiographie européenne (la « découverte de l’Amérique »). Une science géographique de tradition coloniale est née autour du bassin méditerranéen et s’y est développée en parallèle de l’émergence et de l’expansion du capitalisme 6 . Depuis les années 1970 et la dernière grande vague de décolonisation qui a directement concerné l’Europe, des géographes ont cependant commencé à déterrer les travaux d’Élisée Reclus (1830-1905) et à réfléchir à une géographie « postcoloniale », c’est-à-dire en rupture avec la tradition coloniale de la discipline.
La géographie populaire dont nous ouvrons la voie avec cet ouvrage se positionne sur cette ligne de fracture. Dans la Caraïbe, l’acte de rupture le plus important, historiquement parlant, fut le marronnage 7 . Nous choisissons donc de baptiser cette géographie populaire dans le sang, par un acte symbolique de marronnage. Nous confions le soin de ce baptême au poète martiniquais Aimé Césaire :
Tué… je l’ai tué de mes propres mains… Oui : de mort féconde et plantureuse… c’était la nuit. Nous rampâmes parmi les cannes à sucre. Les coutelas riaient aux étoiles, mais on se moquait des étoiles. Les cannes à sucre nous balafraient le visage de ruisseaux de lames vertes […]. C’était un soir de novembre… et soudain des clameurs éclairèrent le silence. Nous avions bondi, nous, les esclaves ; nous le fumier : nous les bêtes au sabot de patience. Nous courions comme des forcenés ; les coups de feu éclatèrent […]. Alors, ce fut l’assaut donné à la maison du maître. On tirait des fenêtres. Nous forçâmes les portes […]. La chambre du maître était grande ouverte […] et le maître était là, très calme […]. J’entrai. C’est toi, me dit-il, très calme… C’était moi, c’était bien moi, lui disais-je, le bon esclave, le fidèle esclave […], et soudain ses yeux furent deux ravets apeurés les jours de pluie… je frappai, le sang gicla : c’est le seul baptême dont je me souvienne aujourd’hui 8 .
Lorsque la rupture n’était pas possible, on pratiquait l’ironie féroce à travers les contes. Le baptême de notre géographie populaire se poursuit ainsi à travers un récit recueilli sur une petite exploitation agricole de Moore Town, dans les Blue Mountains jamaïcaines ; un endroit où les Marrons ont résisté aux planteurs pendant des siècles. Les arbres autour sont chargés de grosses pommes d’eau rouges et noires. Les pierres sont couvertes d’une mousse verte épaisse. À perte de vue, on aperçoit les jardins dominés par des arbres à pain gigantesques, des touffes de bambous et des vallées amenant l’eau des sommets vers le Rio Grande qui coule en contrebas. Un âne est attaché à un jacquier. Wallace Sterling, le « colonel » de ce village de Marrons, est assis sur un sac guano. Pendant qu’il parle, il tourne la lame de son coutelas dans la terre brune. Sa main libre tient un vieux téléphone portable enroulé dans un sac plastique. « Tu sais, quand on découvre la machine à coudre, on abandonne vite la couture à la main. Les contes se perdent aujourd’hui à cause de la télévision et de la radio. Le soir, ma mère nous en racontait ». Il rit en se remémorant ses souvenirs. Les quelques villageois présents, assis sur une branche d’arbre, ont déjà les yeux qui brillent. « C’est un vieil esclave qui, parvenu devant le planteur, s’incline devant lui respectueusement : “Maître, que vous êtes beau, que vous avez l’air fort, vous me faites penser à un lion!” Le maître, suffisant : “Un lion? Tu n’as jamais vu de lion, espèce d’imbécile, tu es né sur cette plantation…” Le vieil esclave n’en démord pas : “Oui, Maître, vous ressemblez à un lion, un lion blanc.” Le planteur, soudain dubitatif : “Où as-tu déjà vu un lion, toi?” Le vieil esclave : “À l’instant, Maître, juste devant l’entrée de l’Habitation, j’ai vu un grand lion, fort et élégant comme vous-même!” Le planteur renvoie son vieil esclave à la tâche et se dirige vers l’entrée de l’Habitation, où il tombe nez à nez avec un âne, broutant paisiblement 9 … »
La géographie populaire : Notre géographie
La géographie populaire telle que nous l’entendons retourne à la source de l’esprit géographique. Elle vise à servir les peuples, non les gouvernants. Cette géographie emprunte en ce sens à un autre poète caribéen, le révolutionnaire cubain José Martí. Elle est notre géographie, comme Martí embrassait du regard ce qu’il appelait Nuestra Am é rica (notre Amérique) : l’Amérique des peuples et non pas l’Amérique des gouvernants et des firmes.
La connaissance est tout ce qui compte. Connaître son pays et le gouverner avec cette connaissance est la seule façon de le libérer de la tyrannie […]. L’histoire de l’Amérique, des Incas jusqu’à aujourd’hui, doit être enseignée en détail même si les archontes grecs sont négligés. Notre Grèce doit être la priorité sur la Grèce qui n’est pas la nôtre […]. Les hommes d’État nationalistes doivent remplacer les hommes d’État étrangers. Que le monde soit greffé dans nos Républiques, mais que le tronc soit nôtre 10 .
Comme le dit un jour André Gide, « on a tant rendu à César qu’il n’y en a plus que pour lui ». Rendons donc aux peuples ce qui leur appartient.
Notre géographie doit évidemment aussi beaucoup à l’historien étatsunien Howard Zinn. Son Histoire populaire des États-Unis débute dans la Caraïbe, à Guanahani, au cœur de l’archipel des Bahamas :
Frappés d’étonnement, les Arawaks – femmes et hommes aux corps halés et nus – abandonnèrent leurs villages pour se rendre sur le rivage, puis nagèrent jusqu’à cet étrange et imposant navire afin de mieux l’observer […]. Ces Arawaks des îles de l’archipel des Bahamas ressemblaient fort aux indigènes du continent dont les observateurs européens ne cesseront de souligner le remarquable sens de l’hospitalité et du partage, valeurs peu à l’honneur, en revanche, dans l’Europe de la Renaissance, alors dominée par la religion des papes, le gouvernement des rois et la soif de richesses […]. L’information qui intéresse Colomb au premier chef se résume à la question suivante : où est l’or ? 11
Howard Zinn déclara, peu avant de mourir, qu’il aimerait que l’on se souvienne de lui comme de l’homme qui permit aux gens ordinaires d’éprouver l’espoir et la volonté d’agir 12 . Zinn était un historien né à Brooklyn d’une famille de modestes ouvriers juifs. Une histoire populaire des États-Unis (2002), son œuvre principale, constitue à la fois l’un des meilleurs ouvrages sur l’histoire des États-Unis et une formidable introduction à ce que Zinn nomma, sans réellement définir ce terme, l’« histoire populaire ».
Notre géographie populaire s’inspire aussi de Walter Rodney, un enfant des classes populaires du Guyana devenu brillant professeur d’histoire à l’Université des West Indies (UWI) de la Jamaïque. Après ses études à Londres sur le commerce des esclaves, Rodney, n’oubliant jamais ses origines, fit rapidement entendre sa voix, à l’université et dans la rue, en enseignant aux étudiants et aux miséreux les bienfaits du socialisme et les préceptes du Black Power.
Cet astucieux jeune homme mit à profit ses recherches et ses aptitudes à la communication pour jeter à la poubelle de larges portions de l’histoire de la diaspora noire, réécrivant tous les chapitres propres à une vision blanche du monde où l’esclavage et la colonisation constituaient la norme […]. Walter Rodney fut le premier intellectuel ayant grandi en Jamaïque – à défaut d’y être né – à apporter ses connaissances dans les bas quartiers du centre-ville et à leur donner une application pratique 13 .
Après s’être rendu à la Conférence des écrivains noirs au Canada en 1968, Rodney sera interdit de séjour à la Jamaïque, le premier ministre Hugh Shearer ayant déclaré à son endroit : « Je n’ai jamais eu affaire à quelqu’un qui constitue une plus grande menace pour la sécurité de ce pays 14 ». Cette décision déclencha les « Rodney Riots » : un groupe d’étudiants ferma l’université, entama une marche de protestation vers la résidence du premier ministre et fut rejoint sur la route par les foules des bidonvilles de Kingston. Cet octobre 1968 jamaïcain causa une dizaine de morts et des millions de dollars de dégâts aux infrastructures.
Notre géographie populaire doit aussi au psychiatre martiniquais Frantz Fanon. Né à Fort-de-France en 1925, et mort d’une leucémie à l’âge de trente-six ans, Fanon fut l’un des artisans de l’indépendance algérienne. Ses analyses lient les psychopathologies qu’il relève en Algérie sur les colons comme sur les colonisés aux maux plus généraux des jeunes sociétés indépendantes.
Ces jeunes pays ont accepté de relever le défi après le retrait inconditionnel de l’ex-pays colonial. Le pays se retrouve entre les mains de la nouvelle équipe, mais en réalité il faut tout reprendre, tout repenser. Le système colonial en effet s’intéressait à certaines richesses, à certaines ressources, précisément celles qui alimentaient ses industries. Aucun bilan sérieux n’avait été fait jusqu’à présent du sol ou du sous-sol. Aussi la jeune nation indépendante se voit-elle dans l’obligation de continuer les circuits économiques mis en place par le régime colonial. Elle peut, bien sûr, exporter vers d’autres pays, vers d’autres zones monétaires, mais la base de ses exportations n’est pas fondamentalement modifiée. Le régime colonial a cristallisé des circuits et on est contraint sous peine de catastrophe de les maintenir 15 .
Il découlera de ces analyses une réflexion sur les sociétés dites indépendantes, qui donnera naissance au courant des post-colonial studies ; courant dans lequel s’inscrit la géographie postcoloniale.
La géographie populaire en querelle avec l’histoire officielle
Toujours à la Martinique, source d’inspiration indéniable, notre géographie s’accorde à merveille avec « la querelle avec l’Histoire » d’Édouard Glissant. « L’Histoire (avec un grand H) est un fantasme fortement opératoire de l’Occident, contemporain précisément du temps où il était seul à “faire” l’histoire du monde 16 . » Les livres d’histoire sont-ils des livres d’histoires? Contester l’Histoire, avec un grand H, c’est ici contester l’histoire officielle, celle qui est invariablement remise en cause par l’étude précise et par le recentrage du point de vue. L’Histoire, c’est Christophe Colomb qui « découvre » (en géographe?) la Caraïbe et l’Amérique à la fin du XV e siècle. L’histoire, c’est des cartes de navigation chinoises datées du XIII e siècle qui mentionnent déjà les côtes américaines de manière relativement précise. L’histoire, en Chine, mentionne d’ailleurs un contact avec la Caraïbe en 1421 par l’intermédiaire de la flotte de l’amiral Zheng He 17 … L’histoire, c’est aussi sans doute des contacts répétés entre l’Afrique et l’Amérique bien avant que la flotte de Colomb n’aille s’y échouer par le plus grand des hasards 18 . Si l’on considère les échanges récurrents attestés entre la Caraïbe et le reste de l’Amérique 19 , il faut se rendre à l’évidence : contrairement aux histoires qu’on nous raconte, l’Europe fut sans doute le dernier continent à entrer en contact avec cette région…
L’Histoire nous raconte aussi que les Kalinagos (aussi appelés Caribes, Karibs ou Canibas) rencontrés par les colons européens dans la Caraïbe à la fin du XV e siècle étaient des cannibales craints par tous les peuples voisins. Le 11 décembre 1492, alors que Christophe Colomb visite le nord de l’« Île espagnole », il écrit dans son journal à propos des Amérindiens qui l’« accompagnent » (qu’il a en fait kidnappés par malice sur les premières îles qu’il a visitées) :
On arrive presque à la conviction qu’ils sont continuellement molestés par des gens plus entreprenants qu’eux-mêmes, car il est certain que toutes ces îles vivent dans la terreur des Canibas. Je répète donc ce que j’ai déjà dit plus d’une fois, à savoir que Caniba n’est autre chose que « peuple du Grand Khan 20 » et que ce dernier ne doit pas demeurer loin d’ici. Il doit posséder des navires, qui viennent sans doute jusqu’ici, pour faire des prisonniers ; et comme ces derniers ne retournent jamais chez eux, on croit qu’ils ont été dévorés. De jour en jour nous comprenons mieux ces Indiens… 21
Cette scène est aussi évoquée par le second de Colomb dans son journal 22 . Quelques jours plus tôt, à la vue de l’île d’ Haïti (nom amérindien de l’île rebaptisée par Colomb « Île espagnole »), celui-ci écrivait :
Les indigènes que nous avons à bord commencent […] à faire preuve d’une grande inquiétude. Ils nous font comprendre que cette terre a pour nom Haïti et qu’elle est peuplée d’hommes féroces et forts armés, appelés « cannibales ». Selon ce que nous croyons interpréter de leurs longues mimiques, les habitants de cette île, qui est fort grande, partent en expédition contre Cuba et les autres régions, s’emparent des prisonniers et les font rôtir pour les déguster dans des festins. Nous avons trouvé cette nouvelle bien extraordinaire. Et l’amiral, immédiatement, énonça avec gravité que ces gens devaient être à coup sûr ces monstres à un seul œil et à queue longue et poilue dont parlent les chroniques 23 .
Aussi farfelues qu’elles puissent sembler, ces histoires ont visiblement servi de base à l’historiographie officielle européenne. Des livres universitaires, des livres scolaires et des musées (y compris dans la Caraïbe) et jusqu’aux films à succès nous montrent les Kalinagos comme des cannibales. Or, cette histoire n’est pas seulement improbable, elle fut surtout bien commode puisque la reine Isabelle d’Espagne, le 30 octobre 1503
donne la permission […] à toute personne sous mon commandement […] de capturer ces cannibales pour les emmener dans une autre terre ou une autre île, nous payant la part qui nous est due, et ce, pour que ces cannibales soient vendus […] au profit de chrétiens 24 .
Dès lors que l’on abandonne l’histoire officielle et que l’on donne la parole à l’historien péruvien Hernan Horna, qui écrivit La conquête des Amériques vue par les Indiens du Nouveau Monde , on découvre une autre perspective :
Les Canibas ont été les plus méconnus et les plus calomniés […]. Dire avec certitude lesquels étaient des Canibas proprement dits et lesquels étaient appelés ainsi par les Blancs pour justifier leur violence contre les Indiens constitue un grand problème historiographique et interdisciplinaire. Les Canibas ont été les plus difficiles à soumettre à l’homme blanc dans les Caraïbes. Ils ont d’abord donné refuge à des Indiens et ensuite à des esclaves africains qui avaient échappé à la domination européenne. Malgré tout, ce furent eux les héros de la résistance Caraïbe 25 .
Histoire et histoires se racontent indifféremment dans des livres écrits par des historiens et dans des romans racontés par les acteurs de l’histoire. Phillip Baker est un Jamaïcain qui a participé dans les années 1970 à l’épopée des gangs ( posse ) de Kingston aux États-Unis, et qu’il raconte dans son roman Rasta Gang . La narration commence peu après son arrivée à New York, en tant que jeune étudiant. Sa « querelle avec l’Histoire » se déroule dans une salle de classe du Bronx, entre un élève jamaïcain fraîchement immigré et un professeur juif américain, au sujet des histoires des uns et des autres :
Les yeux se sont écarquillés et les mâchoires se sont allongées de plusieurs crans […]. Jerome était debout. Il a enlevé son bonnet avant d’agiter fièrement son épaisse broussaille de dreadlocks descendant jusqu’à la taille. Ses cheveux sont tombés le long de son corps comme les racines d’un arbre mises à nu […]. À cette époque, voir quelqu’un porter des dreadlocks, c’était aussi effrayant que si le diable avait descendu la rue en agitant sa fourche […]. [Le professeur] Spielberg s’est caressé le menton, le souffle coupé par ce qui semblait être sa première rencontre avec un Rastafarien.
Jerome a commencé :
‒ Je sais que mon apparence peut paraître étrange à beaucoup d’entre vous. Je n’ai pas l’intention de m’en excuser […]. Mon visage reflète celui de l’oppression, je suis irréductible et invaincu…
Spielberg l’a interrompu :
‒ Ça n’est pas l’endroit pour professer vos idéaux révolutionnaires.
Sa voix était brutale. Jerome a protesté :
‒ Quatre cents ans passés à opprimer mon peuple, et maintenant vous voulez me réduire au silence. Mais on ne peut pas faire taire les Rastas. C’est la seule religion qui guide les pauvres et apprenne aux Noirs à se dégager de l’oppression coloniale.
‒ La première règle de toute religion c’est de respecter son prochain.
Jerome a craché :
‒ Ce n’est pas avec les beaux sourires […] hypocrites de Babylone qu’on obtiendra le respect. […]
‒ Babylone! (Le front de Spielberg s’est plissé. Il s’est levé, scandalisé.) Je vois mal comment je pourrais incarner Babylone alors que mon peuple a été persécuté pendant des années.
‒ Votre peuple? (Jerome le regardait âprement dans les yeux.) Ça n’est pas votre peuple […]. Les Juifs originels, c’est nous.
‒ Absolues foutaises. (Le ressentiment avait durci la voix de Spielberg.) Je suis certain que vous découvrirez que les Juifs sont les israélites originels. Le mouvement rastafari a démarré en Jamaïque, dans les taudis de Kingston, d’après les enseignements de Marcus Garvey, leur prophète, et Haïlé Sélassié, qu’ils prennent pour Dieu.
Jerome a agité les mains en signe de protestation.
‒ Sang, Babylone. Que le feu et le soufre brûlent les méchants.
La classe s’est mise à hurler de rire. […]
‒ Vous êtes un jeune homme très impertinent […] et contrairement […] aux enseignements mal intentionnés qu’on vous a prodigués, je vous assure que l’histoire des Juifs remonte à plus de cinq mille ans…
‒ Propagande! a hurlé [Jerome] Spence. Le Juif originel, c’est l’homme noir. Abraham, Moïse, David, et Jésus-Christ. C’étaient tous des Noirs.
La sonnerie a retenti au beau milieu de ce qui promettait d’être une discussion très chaude. Les élèves ont foncé vers la porte, comme si une alerte au raid aérien venait de se déclencher 26 .
Comme le conclut Édouard Glissant, « l’histoire a son inexplorable, au bord duquel nous errons éveillés 27 ». Depuis l’île voisine de Sainte-Lucie, le prix Nobel de littérature Derek Walcott a pour sa part déclaré dans un poème : « J’ai rencontré l’Histoire une fois, mais elle ne m’a pas reconnu 28 »…
La géographie populaire ne pourra donc pas se construire sur l’histoire officielle. Le jour de décembre 1957 où lui fut remis le prix Nobel de littérature, Albert Camus déclara en ce sens que « le rôle de l’écrivain […] ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent […] 29 ».
Une approche caribéanocentrée
De notre point de vue, la géographie française gagnerait à tirer plus d’enseignements de l’approche du géographe, économiste et politologue Gérard Dussouy. Au sein de la géographie française, il fut l’un des pionniers de la remise en cause du mythe de la neutralité scientifique, mythe qu’il fait remonter à l’ethnocentrisme du siècle des Lumières (dont le simple nom en disait déjà long en la matière). « Tout récit a une couleur, comme toute théorie a un horizon qui les situe tous les deux et qui précise à priori leurs limites dues à la subjectivité de leur auteur 30 . » Autrement dit, malgré toute la rigueur scientifique dont il peut faire preuve, un chercheur ne fait que présenter, à travers ses écrits, un point de vue argumenté ; point de vue qui dépend du positionnement de l’auteur vis-à-vis du sujet étudié. « Au bout du compte, tout regard sur le monde est ethnocentrique, voire égocentrique 31 . » C’est inévitable, le regard part d’un point de vue. Et un objet ne présente pas les mêmes facettes selon le point de vue depuis lequel on l’observe. On peut résoudre partiellement ce dilemme à la manière de Dussouy (ou encore de Michel Foucher, par exemple 32 ), en ne présentant pas une vision géopolitique du monde, mais les visions géopolitiques émanant des principaux centres (l’Europe occidentale, les États-Unis, le Brésil, l’Inde, etc.). Mais l’analyse de ces visions ne peut échapper au point de vue de l’auteur. Une autre approche partielle consiste à présenter la réalité du point de vue des différentes classes sociales. C’est l’approche de notre géographie populaire, qui met l’accent sur la vision des plus nombreux, en soulignant en quoi cette vision diffère de la vision des classes moyennes et des classes aisées. Pour l’étude de la région caribéenne, nous avons combiné cette approche avec une approche caribéanocentrée, pour contrebalancer les études européanocentrées qui sont nombreuses sur ce sujet.
Dans la Caraïbe, notre géographie populaire est nourrie par de nombreux courants de pensée et des auteurs évoqués plus haut (Aimé Césaire, José Martí, Édouard Glissant, Frantz Fanon, Derek Walcott), et bien d’autres qu’on ne pourra citer ici par souci de concision (C.L.R. James, Norman Girvan, etc.). Le prix Nobel d’économie Arthur Lewis, originaire de l’île caribéenne de Sainte-Lucie 33 , est une autre influence notable. Né à Castries en 1915, Arthur Lewis est une figure caribéenne emblématique, mais ambiguë. Son œuvre débute sur un questionnement simple et nécessaire : alors que l’économie agricole locale s’effondre et que la productivité agricole dans la Caraïbe est extrêmement faible, quelles solutions envisager pour développer ses économies et réduire le chômage? En réfléchissant sur le cas de sa région natale, Arthur Lewis sera le pionnier de l’économie du développement. Partant d’un point de vue radicalement anticolonialiste et plutôt populaire (il faut sortir de la dépendance agricole et du travail domestique non productif) 34 , Lewis glissera malheureusement vers une promotion du système de domination néolibéral mis en place par les États-Unis à partir de la fin des années 1940 à Porto Rico : l’industrialisation par invitation 35 . Sur les conseils du prix Nobel d’économie de la région, de nombreux gouvernements caribéens mirent en place les mesures destinées à attirer les capitaux étrangers dès leur accession à l’indépendance – mesures correspondant exactement aux besoins des capitalistes étrangers, notamment nord-américains, et malheureusement peu à ceux des sociétés locales 36 . La Caraïbe basculait ainsi d’une dépendance à une autre.
La critique de la théorie de Lewis nous amène ici à une autre influence importante de notre géographie populaire de la Caraïbe. Il s’agit du courant universitaire gravitant autour du New World Movement, et qui fut basé à l’Université des West Indies, entre la Jamaïque et Trinidad. Alors que les réflexions d’Arthur Lewis lançaient le domaine foisonnant (et lucratif) de l’économie du développement, ce groupe d’universitaires de l’UWI commença à réfléchir au « mal développement ». Il sortit de cette réflexion la première théorie économique « indigène » expliquant le fonctionnement de l’économie caribéenne : la théorie de l’économie de plantation 37 . Les sociétés caribéennes indépendantes demeurent pour la plupart des sociétés de plantation. Leurs économies contemporaines peuvent au mieux être décrites comme des économies de plantation modifiées , c’est-à-dire des économies dans lesquelles les changements sectoriels superficiels (diversification dans le tourisme ou l’industrie) qui se sont produits depuis l’indépendance n’ont pas entraîné de changements structurels profonds : la production se fait toujours pour le compte d’entreprises étrangères au territoire. Il est aussi ressorti plus ou moins directement de cette école une thèse de doctorat exceptionnelle de la Trinidadienne Taïmoon Stewart 38 . Grâce aux exemples très détaillés de plusieurs pays caribéens, cette thèse démolit scientifiquement l’histoire du « développement » telle qu’elle a été présentée par l’Occident depuis la Seconde Guerre mondiale 39 . Ce travail doctoral montre comment ce développement est le fondement d’un discours ayant accompagné une série de politiques destinées à l’enrichissement des centres de l’économie mondiale, au détriment des pays pauvres nouvellement indépendants – une description qui n’est pas différente de celles faites par d’anciens acteurs de ce système 40 ou encore par les plus grands spécialistes européens 41 .
Les influences de cette géographie populaire sont multiples et on ne saurait toutes les citer ici. Il convient cependant d’y ajouter la source d’influence la plus déterminante : ceux que Howard Zinn appelle les « gens ordinaires » et avec qui nous avons vécu dans les quartiers populaires de Tunapuna (Trinidad), Bull Bay (Jamaïque), Soufrière (Dominique) et Fort-de-France (Martinique) durant les dix dernières années. J’ai cherché ici à présenter la géographie de la Caraïbe de leur point de vue.
Une géographie de terrain
Surtout, cette géographie populaire n’est pas une géographie de bureau. Elle part d’un constat, le constat appris sur les bancs de l’université que « la géographie se fait avec ses pieds » – référence à l’indispensable travail de terrain qui fait la qualité des publications. On sent à la lecture de la Géographie universelle d’Élisée Reclus, l’un des pères fondateurs de la géographie française, que l’espace n’est pas pour lui une notion abstraite. Engagé au début de sa carrière par la maison Hachette pour la rédaction de guides, « Reclus parcourt la France, essentiellement à pied. Carnets de notes en main, il observe et dessine. Il ne se contente pas des bibliothèques, il veut voir de ses yeux, étudier les paysages dont il doit parler 42 » . Il en va de même de sa description de l’Amérique, où il accoste en 1853 après s’être engagé comme cuisinier sur le bateau faisant la traversée. La géographie populaire de la Caraïbe est basée sur une approche concrète du terrain caribéen.
Observons un instant cet Européen (pantalon léger blanc, polo de marque française, casquette) conduisant une voiture de golf sur un gazon anglais vert tendre. Autour de lui s’étend une vue panoramique splendide sur les îles Grenadines. Nous sommes sur les hauteurs du terrain de golf d’un r esort , un hôtel tout inclus de luxe qui occupe la moitié de l’île de Canouan. À nos pieds s’ouvre une sublime baie de sable blanc au milieu de laquelle sont disposés de petits chalets en bois sur pilotis, reliés au rivage par des pontons construits au ras de l’eau calme du lagon. Les teintes foncées du bois précieux se marient merveilleusement à la couleur chaude du sable et le dégradé de bleus de la mer. Dans ces chalets, le visiteur fortuné – au-delà d’un certain prix, le touriste devient un « visiteur » – pourra se faire masser avec des pierres chaudes par une employée jamaïcaine ou barbadienne. Pour le mener jusqu’à ce lieu vendu comme un éden, un pilote viendra le chercher en avion directement à l’aéroport international de Saint-Vincent. « Il est toujours délicat, explique un employé de l’hôtel, de peser ces passagers avant de les embarquer. Mais ils sont souvent très gros et les avions sont tout petits 43 . » Ici-bas, toute chose a un prix et le coût du transfert est proportionnel au poids du passager. Chacune des villas louées autour de l’hôtel a été réalisée par un designer italien. Une petite église du XVI e siècle a même été rapportée d’Italie, pierre par pierre, « pour donner un cachet à l’endroit », dit la brochure de l’hôtel 44 …
De l’autre côté de la mer, dans le centre-ville délabré d’une capitale des Grandes Antilles, les murs qui tiennent encore debout offrent un dégradé de gris, de vert et de noir pétrole. La route est défoncée, comme si elle avait été récemment pilonnée. Des arbustes chétifs poussent au travers des fenêtres et sur les toits de quelques bâtiments éventrés. De jeunes hommes maigres au torse nu sont assis sur un muret. Ils fument de l’herbe en écoutant un titre en vogue de la musique locale sur un téléphone portable. Chèvres et cochons se disputent un tas d’ordures, débordant sur le trafic automobile nerveux et une foule de piétons. Au bord de la route, dans l’indifférence générale, un homme est allongé par terre dans l’eau sordide du caniveau. Le crack et la faim. À Kingston, en Jamaïque, les villas de Beverly Hills offrent une vue imprenable sur la misère du centre-ville. Au loin, au bord de la baie de Port-Royal, on distingue aussi nettement des nuages noirs s’élevant au-dessus du bidonville de Riverton, qui jouxte la décharge de la ville. On y brûle des pneus hors d’usage pour en récupérer les câbles en acier fin 45 . À Riverton, tout se récupère et tout se recycle : vêtements, métaux et même les poulets que les éleveurs jettent là en cas d’épidémie. C’est le célèbre Riverton chicken , qui se revend assaisonné et boucané sur le bord des routes. Les restes de produits frais récupérés servent à élever des cochons. Les enfants souffrent d’asthme à cause de la fumée, mais ils ont de quoi manger grâce à l’économie informelle de la récupération et du recyclage. À leur entrée dans l’enceinte de la décharge, les camions-bennes sont pris d’assaut par des hordes de jeunes qui seront ainsi les premiers à pouvoir trier les déchets. Sur le tas d’immondices géant, baignant dans une odeur insupportable, des abris de fortune permettent d’échapper au soleil étourdissant entre deux convois. Allongés sur un lit d’ordures, sous des bâches récupérées sur lesquelles on peut encore lire « USAID, from the American people », ces parias peuvent voir le soleil se refléter sur les grandes baies vitrées des villas cossues de Beverly Hills 46 .
La Caraïbe, c’est avant tout une mer. Observons à présent ce père et son fils, originaires de Floride, assis à l’arrière d’un puissant hors-bord, dans des chaises spécialement équipées pour la pêche au gros. Le pilote du bateau est lui aussi nord-américain. Seuls les deux garçons d’équipage sont nés dans l’île voisine de Sainte-Croix. Une profonde fosse marine remonte au nord des îles Vierges, repoussant les eaux froides des profondeurs vers la surface. Ce courant charrie avec lui une masse de petits poissons. C’est là qu’aiment chasser les espadons géants. L’odyssée solitaire du vieux Santiago d’Ernest Hemingway, qui lutta trois jours et deux nuits durant au large de Cuba contre un gigantesque marlin, est bien loin. Le vieux manque de mourir dans cette bataille épique où ses forces le lâchent petit à petit à mesure que le poisson géant entraîne toujours plus au large sa rustique embarcation à voile. Il ressort de cette épopée un respect mutuel entre l’homme et la nature, qui s’affrontent dans un combat équilibré. « Tu veux ma mort, poisson, pensa le vieux. C’est ton droit. Camarade, j’ai jamais rien vu de plus grand, ni de plus noble, ni de plus calme, ni de plus beau que toi 47 . » La partie de pêche du père et du fils sur le Lion of the Seas , au large des îles Vierges, se joue dans un autre registre. La journée a coûté plus de 250 dollars par personne et le capitaine conserve les prises. Les énormes moulinets dorés emportent des centaines de mètres de fil à pêche dernier cri et les cannes en carbone absorbent les coups de tête rageurs de l’animal. Le père tire le poisson piégé avec un rire nerveux ; le fils prend en photographie ses bonds désespérés hors de l’eau. Les deux garçons d’équipage attendent patiemment. L’un tient une gaffe dans sa main, l’autre se positionne discrètement près du père et de sa canne, pour l’aider en cas de faiblesse. La glacière remplie de bouteilles de bière résonne au rythme des lentes secousses du bateau. Les boîtes de pêche débordent de leurres en plastique de toutes tailles et couleurs. Le frigidaire de bord garde au frais deux bouteilles de champagne et une rangée de sandwichs épais. Le bateau est spacieux. Les fosses sont sondées et les bancs de poissons traqués au sonar. Le tout propulsé par deux moteurs de 300 chevaux et protégé du soleil par d’épaisses couches de crème solaire.
Changement de décor. Nous sommes désormais à bord d’un gommier, dans le canal de la Dominique. Un oncle et son neveu, originaires du village de Soufrière, arrivent à la bouée numéro 24, un dispositif de concentration des poissons (DCP) mis en place à une vingtaine de kilomètres de la côte. Il a fallu plus d’une heure à l’unique moteur de 30 chevaux pour pousser la barque jusque-là. La houle secoue l’embarcation. On s’arrête régulièrement manger des biscuits secs et du poisson frit pour se remplir le ventre et ainsi prévenir le mal de mer. Le temps est plutôt beau, mais le ciel est couvert. À l’horizon, un amas de nuages épais déverse son contenu sur le relief escarpé de l’île. La lumière laisse présager une bonne pêche. D’autant plus qu’on entend rapidement le bruit typique produit par les nageoires des poissons volants qui planent au-dessus de l’eau. On en attrape quelques-uns à l’aide d’une petite ligne avant de les attacher vivants sur des hameçons de la taille du poing. La ligne en nylon épais est reliée à une cinquantaine de mètres de corde, attachée à une bouée qui est jetée par-dessus bord. Les poissons volants sont le péché mignon des thons. Une des bouées ne tarde pas à se dresser et partir en flèche vers le large. Le moteur tousse immédiatement et l’embarcation se rue à la poursuite du poisson. La bouée est attrapée au vol et rattachée à une corde longue d’une centaine de mètres. Le combat peut commencer. Le poisson qui vient d’être piqué jette toutes ses forces dans la bataille et plonge au plus profond du bleu de la mer, tout en tirant l’embarcation vers le grand large. Les mains sèches serrent la corde salée. Au premier contact on estime le poids du combattant. Première certitude, il est plus lourd que le pêcheur. Du mollet aux avant-bras, tous les muscles de celui-ci sont contractés, donnant à son corps une pose arquée de cavalier. Les regards graves se concentrent sur l’endroit précis où la corde disparaît, derrière le miroir de la surface. Un mètre de pris, quinze de perdus. On recommence inlassablement jusqu’à ramener l’animal d’une centaine de kilos à la surface, et le plus rapidement possible à distance du harpon. Un jet précis qui fait rouler le bateau sur le côté. Malgré un dernier départ violent, le bouillonnement rouge indique que le combat touche à sa fin. Hissé à bord à la force des bras, l’animal est achevé d’un coup de boutou (sorte de massue) sur le haut du crâne avant d’être calé sous un tapis de feuilles sèches de bananier. Les pieds nus s’agitent déjà au fond du bateau et on démêle les cordages. Les thons jaunes de cette taille chassent en groupe et il devient de plus en plus rare de tomber sur un banc. Avec une belle pêche, la famille mangera du poisson toute la semaine. On payera aussi l’écolage des enfants et quelques courses. Le métier reste dangereux. Le 12 juillet 2012, trois pêcheurs jamaïcains quittent la côte sud de leur île à la recherche de red snappers 48 sur une embarcation comparable. Soudain le moteur s’arrête. Malgré les nombreuses tentatives, l’engin ne redémarre pas. Le chef d’équipage tente une réparation de fortune en pleine mer. Mais le moteur finit par lui échapper des mains et disparaît dans les profondeurs. Pris par les vents et les courants, le canot va dériver durant dix-huit jours avant d’approcher des côtes du Yucatán mexicain. Là, une équipe de garde-côtes récupérera les trois hommes exténués 49 . Une épopée similaire a été très médiatisée quelques mois plus tôt, en mars 2012. Un orage approche, la mer devient grise et il fait subitement sombre. Un rideau d’eau se referme sur la mer. Le bruit des moteurs est étouffé par le vacarme de l’avalasse. Le petit canot de pêche s’éloigne de la flottille et du bateau mère, qui porte à son bord le stock d’essence permettant d’aller pêcher dans les hauts-fonds, très au large. Sans boussole ni GPS, à force de chercher le bateau mère et de tourner en rond, le petit moteur du canot finit par être à court de carburant. Lorsque le déluge cesse enfin, l’horizon est net. Aucun navire en vue. Une longue dérive de plusieurs semaines s’ensuit. Cette fois là, seuls deux des trois pêcheurs reviennent vivants 50 .
À quoi ressemble la vie d’un Caribéen moyen? Difficile de répondre à cette question tant est grande la variété des façons de gérer la survie économique dans ces conditions. Barry est un Trinidadien en fin de quarantaine. Son nom de famille a une sonorité espagnole, mais sa couleur de peau le classe dans la catégorie des Indo-Trinidadiens. C’est un homme joyeux que les difficultés quotidiennes ne semblent pas atteindre. Il a grandi avec huit frères et sœurs dans une maison construite par son père, à Tunapuna, entre l’autoroute et la route rapide pour les bus. Depuis le décès des parents et de deux sœurs, il vit avec deux de ses frères dans la maison familiale. Si le mobilier se limite au strict nécessaire, on trouve par contre des cages à oiseaux accrochées aux murs partout dans les chambres, le salon, la véranda, dans la cour et jusque dans la douche. La porte n’a pas de serrure, les jalousies laissent passer un courant d’air permanent, et les occupants vivent au son du chant de ces dizaines de petits oiseaux. Le dimanche après-midi, après la longue messe matinale, Barry pose son hamac dans la forêt du Northern Range. Avant de se reposer, il attache aux branches d’un arbre des baguettes faites de feuilles de cocotier et enduites de la colle blanche qui s’échappe des troncs d’arbres à pain incisés. Entre ces pièges, il dispose une cage enfermant un de ses oiseaux. Lorsqu’un autre oiseau de la même espèce entend le chant du captif, il vient le séduire ou l’attaquer, selon son sexe. Sautant de branche en branche dans sa parade, il finit invariablement par poser ses pattes dans la colle. Certaines variétés se revendent dans les animaleries pour plusieurs centaines de dollars de Trinidad-et-Tobago (DTT), la monnaie locale. Les Trinidadiens, comme leurs voisins des Guyanes, aiment avoir chez eux des oiseaux siffleurs. On vend même, parmi les CD pirates qui s’étalent sur les trottoirs, des disques de chants d’oiseaux qu’on joue à l’animal pour l’inciter à chanter. Ces quelques centaines de dollars ne sont pas de trop pour compléter les revenus d’une activité de plombier à temps plein dans une entreprise de tuyauterie la semaine, et de manière informelle chez des particuliers le week-end. Avec les extras, Barry achète la nourriture pour le mois. Son salaire – l’équivalent de 350 euros – est économisé sur un compte et sert à payer l’écolage de ses deux enfants et à rembourser les emprunts qui ont servi à acheter progressivement les équipements de base pour la maison, une voiture d’occasion, et depuis peu une petite barque de pêche. Les étrangers réalisent rarement que, dans ces pays, la vie n’est pas moins chère. En fait, ce qui doit être importé, c’est-à-dire presque tout, coûte jusqu’à deux fois plus cher qu’en Europe. La pêche se déroule le samedi après-midi, ou bien le dimanche matin quand l’appel de la côte fait oublier les menaces de châtiment divin. Le paysage est grandiose, avec les îles de la Bouche du Dragon qui se détachent les unes derrière les autres devant la longue ligne verte formée par la côte vénézuélienne. Une côte qu’on approche le moins possible, car les pirates y sont nombreux.
Patrice est Dominicais. Ne vous fiez pas à ses claquettes vert-jaune-rouge, son short en jean large, son T-shirt et sa casquette de base-ball ; il a déjà passé le cap des cinquante ans. Comme la plupart des Dominicais, qui descendent principalement de déportés africains et de quelques survivants du génocide des Kalinagos, sa peau est d’un noir foncé et ses yeux forment de longues amandes blanches. Sa tête et sa barbe sont rasées de près, ce qui donne à ce personnage jovial l’air d’un éternel jeune homme. Dans le petit village, perché sur un morne volcanique tombant dans la mer déchaînée du canal, tout le monde vous dira qu’« il n’est pas d’ici, mais habite avec nous depuis très longtemps ». C’est un des rares hommes qui n’est ni pêcheur ni agriculteur. Il loue une petite maison située tout en haut du village, au bout d’une route qu’on remonte lentement, en faisant des zigzags pour casser la pente. Une des chambres est occupée par sa fille, qui étudie pour travailler comme comptable, le meilleur travail à la portée des classes populaires. L’autre chambre est sous-louée à des Haïtiens qui attendent d’avoir accumulé suffisamment d’argent pour payer le passage clandestin vers la Martinique voisine. Le fils dort dans le vieux canapé en bois qui trône au milieu du minuscule salon. Patrice dort à terre dans le salon, dans une vieille chaise longue sur la terrasse, ou dans son minibus si ses forces l’ont abandonné là au milieu de la nuit. La mère des enfants travaille en Martinique et envoie de l’argent quand elle peut. À 5 h du matin, alors que le soleil se lève sur la baie taillée dans un cratère de volcan à demi effondré, Patrice court jusqu’au village voisin. Puis il revient en marchant rapidement, avant de plonger dans la mer d’huile, juste devant les cabanes de pêcheurs. À partir de 9 h, il attend dans son minibus à proximité du terminal de croisière pour tenter d’attirer des touristes à la journée qui n’ont pas réservé de tour . Il faut ramener ces visiteurs au bateau à 13 h, avant de tenter un extra avec les touristes qui restent quelques jours. Ceux-là payent moins cher que les Américains du bateau. Mais des extras sont possibles, particulièrement avec les femmes au-dessus de la cinquantaine qui voyagent seules ou entre amies. Dans ces moments-là, Patrice ne réapparaît pas à la maison pendant plusieurs jours. Il passe alors seulement à la sortie de l’école donner de l’argent à sa fille pour les courses. On le reverra bientôt dans un t-shirt neuf et arborant fièrement une paire de lunettes de soleil de marque qu’on lui a achetée dans un des magasins duty free du centre-ville, dont l’accès est interdit aux Dominicais. Bien qu’il se serve encore de son bus comme transport collectif durant les temps morts, il ne lui reste pour ainsi dire rien à la fin du mois, lorsqu’il a remboursé l’emprunt pour son véhicule, payé le loyer et la nourriture. Mais sa fille peut aller à l’école. Le garçon se débrouillera. Il connaît des rudiments de maçonnerie, comme tout le monde, car on construit les maisons en coup de main le dimanche, entre voisins.
Ce sont ces garçons qu’on retrouve dans les rues des villages et des villes, l’œil dur et le ventre à moitié vide. Une cicatrice sur le front garde le souvenir de jeux d’enfance trop près d’une barrière en tôle ondulée. Travailleurs occasionnels, ces garçons constituent une proie de choix pour les trafiquants en tout genre qui cherchent des revendeurs, et font souvent les frais des descentes musclées de la police qui cherche des boucs émissaires. Entre ces activités, on les retrouve à « tenir » le coin de la rue, à se défier, et à siffler les jeunes filles qui remontent rapidement de la boutique dans leur robe de maison. Elles passent la tête haute sans un regard pour eux, la bouche de travers, les gratifiant au mieux d’un tchwip 51 sonore. Ailleurs, au contraire, on mise tout sur le garçon en espérant qu’il deviendra comme mon ami Fitzroy, un jeune homme qui travaille dans un magasin du centre-ville la semaine, et qui passe ses week-ends en mer pour pouvoir prendre soin de ses petites sœurs, de sa mère, de sa femme et de son jeune enfant. Il y a bien longtemps que je ne l’ai pas vu sourire au souffle des baleines qui passent au large et qu’on aperçoit depuis les ouvertures béantes du salon. Les travaux sur la maison se sont arrêtés à la fin des économies, juste avant la pose des fenêtres et l’application d’un enduit et de la peinture. Deux matelas par terre, un canapé, une gazinière, un congélateur, un frigidaire et un tuyau d’eau dehors, pour une famille de huit. Pour l’eau chaude, il faudra monter aux sources sulfureuses situées dans la forêt de manguiers et de moubins au-dessus du village. Je conçois qu’il soit difficile de vivre désespéré dans le plus bel endroit du monde. Je me demande si Fitzroy voit toujours cette beauté, ou si l’envie de voir ailleurs, ne serait-ce qu’ailleurs dans l’île, et le désespoir sont déjà plus forts. Fitzroy est l’un de ces « sacrifiés vivants » que chante Bob Marley 52 , comme celui qu’on pousse à partir « là-bas », dans le froid, jongler entre des métiers éreintants et sous-payés, pour renvoyer chaque mois le plus possible au pays.
Objectifs et organisation de l’ouvrage
Qu’est-ce, en somme, que la géographie populaire? La géographie populaire que nous proposons ici, en prolongement de travaux précédents 53 , est une géographie qui s’attache à la description et à l’analyse des espaces (physiques, économiques, démographiques, politiques, etc.) des sociétés du point de vue du plus grand nombre des personnes concernées ; c’est-à-dire du point de vue des classes populaires 54 locales. Cette géographie populaire ne s’adresse pas spécifiquement à un public de géographes ou à un public « éclairé » (catégorie définie par des éditeurs visiblement influencés par l’esprit des Lumières…). La géographie populaire s’adresse à tous les publics, en essayant de donner aux locaux et aux étrangers, aux spécialistes et aux non-spécialistes, des informations claires et précises, regroupées selon une méthodologie propre à la géographie et aux sciences humaines. Dans l’esprit qui était celui d’Ernest Hemingway, sans prétendre à son talent littéraire, cela va de soi, la géographie populaire se doit d’employer le langage le plus simple et compréhensible possible, sans perdre en précision. Le jargon doit en être strictement exclu quand il n’est pas utile et expliqué. Surtout, la géographie populaire est une géographie de terrain qui parle de l’expérience concrète des classes populaires. Ce premier ouvrage de géographie populaire sera inévitablement incomplet et partiel dans l’accomplissement de ces objectifs, mais, espérons-le, il laissera une trace qui pourra être suivie dans l’avenir.
Nous nous accordons avec Michel Foucault pour dire que :
si je devais écrire un livre pour communiquer ce que je pense déjà, avant d’avoir commencé à écrire, je n’aurais jamais le courage de l’entreprendre. Je ne l’écris que parce que je ne sais pas encore exactement quoi penser de cette chose que je voudrais tant penser […]. Je suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus penser la même chose qu’auparavant 55 .
L’objectif de ce livre est d’essayer de comprendre autant que de tenter d’expliquer. L’ouvrage s’organise en deux grands volets, d’importance inégale. La première partie est consacrée à la Caraïbe, la seconde aux Caribéens, pour autant qu’on puisse dissocier le contenant du contenu. Le premier chapitre est une esquisse étymologique : de qui et de quoi parle-t-on quand on évoque la Caraïbe? Le deuxième chapitre plonge au cœur des dynamiques terrestres qui ont concouru au façonnement de cette région et de ses îles, tout en introduisant les liens entre homme et nature dans cette région à travers les aspects climatique, topographique, etc. Les deux chapitres suivants sont consacrés aux différentes populations qui ont été amenées à former les peuples caribéens : déportés africains, esclaves de maison, esclaves des champs et Noirs marrons, coolies indiens et chinois, colons européens, rescapés du génocide amérindien, Arabes du Levant… Le cinquième chapitre s’intéresse au mélange de ces populations (de la ségrégation héritée à la créolisation inévitable), à leurs lieux d’existence et à leurs économies de vie et de survie. Le dernier chapitre clôt l’ouvrage en introduisant quelques réflexions sur les cultures caribéennes : langages créoles, religions indigènes et musique locale.


1 Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes , Paris, Gallimard, 2007.

2 Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Les Éditions de Minuit, 1974.

3 Richard Price, Rainforest Warriors, Human Rights on Trial, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2011.

4 Béatrice Collignon, Les Inuit : ce qu’ils savent du territoire , Paris, L’Harmattan, 1996.

5 L’écrivain trinidadien Earl Lovelace commence son roman Salt (1996) par l’évocation de cette coutume.

6 Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme , Paris, Flammarion, 1988.

7 Dans les espaces marqués par la déportation et l’esclavage des Africains, le marronnage désigne la résistance des captifs et particulièrement l’acte libératoire de la fuite.

8 Aimé Césaire, Les armes miraculeuses , Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1970.

9 Conte rapporté par le colonel Wallace Sterling, leader contemporain des Marrons de Moore Town (Jamaïque) lors d’une interview menée par l’auteur le 6 juillet 2014.

10 José Martí, « Our America », The Cuba Reader : History, Culture, Politics (CHOMSKY, Aviva et al ., dir.), Londres, Duke University Press, 2003.

11 L’ouvrage est paru pour la première fois en anglais en 1980. Pour l’édition française : Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours , Paris, Agone, 2002 ; Montréal, Lux éditeur, 2006.

12 « Howard Zinn : How I Want to Be Remembered… », Common Dreams , 29 janvier 2010, http://www.commondreams.org/video/2010/01/29-2

13 Lloyd Bradley, Bass Culture : Quand le reggae était roi , Paris, Éditions Allia, 2005.

14 Ibid.

15 Frantz Fanon, Les damnés de la terre , Paris, La Découverte, 1961.

16 Édouard Glissant, Le discours antillais , Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1997.

17 Gavin Menzies, 1421, The Year China Discovered America , New York, William Morrow Paperbacks, 2008.

18 Ivan Van Sertima, They Came Before Colombus : The African Presence in Ancient America , New York, Random House, 1976.

19 Hernan Horna, La Conquête des Amériques vue par les Indiens du Nouveau Monde , Paris, Demi Lune, 2009.

20 Grand Khan est un titre longtemps porté par les souverains mongols de Chine et mentionné pour la première fois en Occident par Marco Polo. Les Européens du XV e siècle croyaient, à tort, que les khans existaient encore. On comprend ici que Colomb est toujours convaincu de naviguer à proximité du Japon et de la Chine.

21 Michel Balard, Journal de Christophe Colomb , Paris, Imprimerie nationale, coll. « Voyages et découvertes », 2003.

22 Jean de la Cosa, Journal de bord de Jean de la Cosa, Second de Christophe Colomb. Présenté et commenté par Ignacio Olaguë , Paris, Éditions de Paris, 1956.

23 Ibid.

24 Loi de 1503 décrétée par la reine Isabelle, citée dans Michael Palencia-Roth, « The Cannibal Law of 1503 », Early Images of the Americas : Transfer and Invention , (WILLIAMS, Jerry et al ., dir.), Tucson, University of Arizona Press, 1993.

25 Hernan Horna, op. cit.

26 Phillip Baker, Rasta Gang , Paris, Moisson rouge/Alvik, 2009.

27 Édouard Glissant, Le discours antillais , op. cit.

28 « I met History once, but he ain’t recognize me » , tiré du poème The Schooner Flight . Disponible intégralement en ligne : Derek Walcott, « The Schooner Flight », Poetry Foundation, http://www.poetryfoundation.org/poem/177932

29 UQAC « Albert Camus : Discours de suède, 1957 », http://classiques.uqac.ca/classiques/camus_albert/discours_de_suede/discours_de_suede_texte.html

30 Gérard Dussouy, Les théories géopolitiques, Traité de Relations internationales (I) , Paris, L’Harmattan, 2006.

31 Ibid.

32 Michel Foucher, La Bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde , Paris, Éditions François Bourin, 2011.

33 La petite île de Sainte-Lucie (160 000 habitants) a donné naissance à deux lauréats du prix Nobel : Derek Walcott (littérature) et Arthur Lewis (économie).

34 Arthur Lewis, « The industrialisation of the British West Indies », Caribbean Economic Review , vol. 12, 1950.

35 En simplifiant à l’extrême, le néolibéralisme naît en 1938 avec le colloque Walter Lippmann et ses politiques sont immédiatement mises à l’essai dans la colonie étatsunienne de Porto Rico, avant d’être appliquées dans le reste du monde au cours des années 1960 et 1970.

36 CEPAL, « Strategies of “Industrialization by invitation” in the Caribbean », http://www.eclac.org/publicaciones/xml/7/23587/L.68.pdf

37 Ces écrits furent récemment compilés dans : Lloyd Best et Kari Levitt, The Theory of Plantation Economy : A Historical and Institutional A pproach to Caribbean Economic Development , Kingston, UWI Press, 2009.

38 Taïmoon Stewart, Debt Crisis in the Periphery as Continuity of the Imperialist Thesis : The Specificity of the Industrializing Commonwealth Caribbean , Unpublished Ph.D dissertation, Saint Augustine, Trinidad & Tobago, University of the West Indies, Institute of International Relationships, 1993.

39 Voir : Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale , Paris, Presses de Sciences po, 1997.

40 John Perkins, Les confessions d’un assassin financier , Paris, Ariane, 2005.

41 Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale , op. cit.

42 Guy Hénocque, É lisée Reclus , Paris, Éditions du Monde libertaire/Alternatives libertaires, 2002.

43 Propos d’un employé du Raffles Resort lors d’une interview menée par l’auteur en octobre 2008.

44 Voir : Romain Cruse, L’antimonde caribéen, entre les Amériques et le Monde , Thèse de doctorat, Arras, Université d’Artois, 2009.

45 Ces câbles en acier forment ce qu’on appelle les nappes sommet du pneu.

46 Voir : Romain Cruse et Fred Célimène, La Jamaïque, les raisons d’un naufrage , Pointe-à-Pitre, Presses de l’Université des Antilles et de la Guyane, 2012.

47 Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer , Paris, Gallimard, 1952.

48 Aussi appelés poissons rouges ou vivaneaux dans les territoires francophones de la Caraïbe.

49 « Jamaican Fishermen Rescued By Mexican Navy », The Gleaner , 30 août 2012, http://jamaica-gleaner.com/latest/article.php?id=39555

50 « Fishermen Home », The Gleaner , 18 mars 2012, http://jamaica-gleaner.com/gleaner/20120318/lead/lead23.html

51 Bruit produit par la pression de la langue contre les dents et qui marque, aux Antilles comme en Afrique, le mépris pour son interlocuteur.

52 Bob Marley, Jamming .

53 Romain Cruse, Géopolitique d’une périphérisation du bassin caribéen , Québec, Presses de l’Université du Québec, 2011.

54 Le terme de classe populaire étant relativement flou, on considérera ici qu’il englobe les 60 à 80 % de la population (ou plus dans des cas extrêmes comme Haïti) qui évoluent hors de l’emploi stable et valorisé et dans les bas étages du salariat.

55 Daniel Defert et al., Michel Foucault. Dits et écrits, Volume I. 1954-1975 , Paris, Gallimard, 1994.
PREMIERE PARTIE LA CARAÏBE
1 Qu’est-ce que la Caraïbe?

On les appelait Caribs non pas parce qu’ils mangeaient de la chair humaine, mais parce qu’ils défendaient bien leurs maisons.
Juan de Castellanos 56

Qu’est-ce que la Caraïbe? La réponse à cette question paraît simple au premier abord tant il est facile de pointer du doigt cette région sur une carte (carte 1). Mais regardons cela plus en détail : la Caraïbe désigne-t-elle la même région que les Antilles? L’Amérique centrale, avec ses capitales et ses grandes villes ouvertes sur l’océan Pacifique, donnant l’impression que l’isthme tourne littéralement le dos à la mer des Antilles, appartient-elle tout de même à la Caraïbe? La Colombie, ce pays charnière décrit dans les cercles diplomatiques nord-américains comme la « clé des Amériques », est-elle un territoire caribéen? Depuis les murailles du vieux Carthagène, ou depuis les villages de pêcheurs de la région de Santa Marta, les pieds dans la mer des Antilles et son bleu indigo plein les yeux, la réponse semble évidemment positive. Pourtant à plusieurs centaines de kilomètres de là, les trois villes principales du pays, Bogotá, Medellín et Cali, appartiennent incontestablement à l’Amérique du Sud andine.
Asseyons-nous un instant sur le mur de béton long de 8 km qui borde le célèbre Malecón de La Havane. Du côté de l’avenue, les Cadillac et Chevrolet américaines des années 1940-1950 défilent en ordre dispersé. Seuls les chromes des pare-chocs et les sièges en cuir brillent encore. La peinture est passée, mais les moteurs tournent toujours bien. À Cuba, il n’y a pas de casse automobile. Ces pièces de collection, qui ont plus d’un demi-siècle, sont recyclées en taxis collectifs et le plus souvent très bien conservées. Malgré l’embargo, quelques Peugeot récentes descendent aussi du Paseo. Du côté de la mer, le regard tourné vers la Floride, de jeunes Cubains, métis à la peau claire, sautent dans l’eau en vrillant dans les airs. Grands éclats de rire. Torses bombés. Têtes hautes. Accroupi sur un pilier, un vieil homme à la peau noire brillante joue sur son trombone des airs connus de bolero, une musique créole caribéenne typique née à Santiago de Cuba, dans le sud du pays. Sommes-nous ici dans la Caraïbe, alors que les habitants de La Havane se perçoivent et se décrivent eux-mêmes bien plus volontiers comme des Latinos (à l’image du bolero, aujourd’hui considéré comme latino-américain et non comme caribéen)?
Nous jouons désormais aux dominos à Fond-Lahaye, un village de pêcheurs situé au nord de Fort-de-France, dans la commune de Schœlcher, en Martinique. Cette anse était anciennement le lieu de résidence de quelques pêcheurs isolés. Lorsque le volcan de la montagne Pelée est entré en éruption, en 1902, la capitale, Saint-Pierre (30 000 habitants), a été ensevelie dans le courant de la journée du 8 mai. Les populations déplacées se sont tournées vers Fort-de-France, densifiant les quartiers populaires et colonisant notamment les pentes de Trénelle et de Citron. Schœlcher a accueilli son lot de réfugiés, et la vallée qui s’ouvre sur la baie de Fond-Lahaye est apparue comme un endroit propice – bien que la zone soit inondable – pour implanter une bourgade encastrée entre les versants. Nous sommes un vendredi soir, l’obscurité est tombée sur la mer des Caraïbes proche, dont on entend bien le souffle profond et régulier. L’odeur du varé 57 frit et du poulet boucané parfume la nuit. Les dominos claquent sur la table et résonnent entre les barrières de tôles ondulées. Des volées de jurons créoles s’élèvent à chaque domino cloué. Le rhum tangue dans les verres qui sursautent sur le plastique blanc des tables. Un jeune homme noir et musculeux est assis sur une chaise, un peu à l’écart, serein comme un lion au repos après un festin. Une adolescente mince, debout derrière lui, finit de tresser la moitié gauche de son crâne en corn r ows 58 . De l’autre côté de sa tête, les cheveux forment encore un afro qui ressemble à l’auréole des saints sur les fresques bibliques. La fumée épaisse et âcre qui sort de ses narines accentue l’atmosphère mystique du moment. Une balafre longe son œil pour finir près du nez. Sommes-nous toujours dans la Caraïbe, alors que toutes les personnes assises ici ont un passeport dont la couverture indique « République française » et que les voisins de Sainte-Lucie et de la Dominique les appellent « Frenchies »?
À Bull Bay, en banlieue de Kingston, à la Jamaïque, nous discutons maintenant avec des rastafariens du groupe Bobo Ashanti, sur la plage où se trouve l’ancienne maison du célèbre chanteur Bob Marley. La température est accablante. Les géographes expliquent le phénomène par l’effet d’abri exercé par les Blue Mountains, situées plus au nord. Selon les bobos, cette chaleur est une punition divine : lorsqu’il est passé en campagne dans cette communauté, leur prophète Marcus Garvey aurait essuyé des jets de pierres. Même par 35 °C à l’ombre, les bobos portent pantalon et chemise à manches longues. Leurs dreadlocks sont enroulées dans un turban noir qui remonte droit sur leur tête. Des locks se balancent sous leur menton, jusqu’à hauteur du nombril. L’île caribéenne typique possède une côte baignée par l’Atlantique et l’autre par la mer des Caraïbes. La Jamaïque fait exception : elle est l’une des rares îles à n’être entourée que par la mer des Caraïbes. Ici, la plage est épargnée par les détritus en plastique ; entre les cailloux, assez peu de couches-culottes et de vieilles bouteilles. Après les tempêtes, le bois flotté est rapidement transformé en charbon dans des fours creusés directement dans le sable. Une plage relativement belle, malgré la proximité des quartiers miséreux de la capitale. Alors qu’il jette des galets dans la mer en parlant, l’un des bobos reprend les vers d’un poème : « Jamaica is an island, but it is not I-land » (littéralement : « La Jamaïque est une île, mais ce n’est pas ma terre »). « Nous sommes des Africains! »
Une charrette chargée de matériaux de construction tirée par un cheval passe à bonne allure au milieu du trafic dense des voitures japonaises. Sur les trottoirs, entre les flaques d’eau, des centaines de vendeurs de rues proposent des copies pirates de CD et de DVD, des sandales en cuir artisanales, des vêtements de contrefaçon, des hamacs brésiliens, des fruits, des boissons, de l’or, de la ganja 59 . Nous sommes désormais à Georgetown, au Guyana, un mètre sous le niveau de l’océan proche. Le front de mer est longé par le célèbre Seawall , un mur en béton long de plus de 450 km qui empêche la marée de pénétrer dans la ville et dans les champs. Les habitants viennent s’y promener en famille le week-end. Debout sur ce mur, le regard tourné vers une plage de vase en pente douce jonchée de détritus, sommes-nous encore au bord de la mer des Antilles? Le premier atlas consulté nous fera répondre par la négative ; Georgetown se situe sur la rive est de l’embouchure du fleuve Demarara, là où une eau noire chargée de l’humus de la forêt se noie dans l’océan Atlantique vert pâle. Pourtant, les habitants de la ville, Créoles aux origines variées (africaines, indiennes et amérindiennes), parlent une langue qui ressemble à un mélange de patwa jamaïcain et d’anglais trinidadien.
Quittons la capitale dans un de ces minibus bondés. Laissons derrière nous les ghettos noirs de Buxton, où les jeunes ressemblent à s’y méprendre aux ghetto youths de Kingston, à la Jamaïque. Traversons le fleuve-frontière sur une pirogue à moteur. Nous voyageons backdoor , comme on dit sur place, sans emprunter le chemin surveillé par la douane. Comme tout le monde, ou presque. Des rizières s’étendent à perte de vue ; nous nous trouvons désormais au Suriname, dans la région de Nickerie. Les habitants d’origine indienne représentent plus de 90 % de la population. La révolution verte est passée par ici. En rase-mottes, de petits avions aspergent les champs de pesticides chimiques en tous genres. Sur la route vont et viennent des moissonneuses gigantesques munies de chenilles, sortes d’hybrides entre un tracteur agricole et un tank militaire. Les maisons des riziculteurs sont entourées de colonnes surmontées de dieux hindous en plâtre. De petits drapeaux triangulaires aux couleurs pastel flottent sur des pics en bambou. Beaucoup ici sont endettés jusqu’au cou et le taux de suicide est l’un des plus élevés au monde, selon l’anthropologue Marieke Heemskerk 60 . On met fin à ses jours en avalant des pesticides, comme dans les régions rurales de l’Inde, où le visiteur a l’impression d’être soudainement plongé. Nous continuons sur l’unique route pour rejoindre la capitale Paramaribo et, de là, l’intérieur du pays. Après avoir laissé derrière nous l’usine canadienne Alcoa, nous pénétrons dans la forêt dense du plateau des Guyanes, à plus de mille kilomètres de la mer des Caraïbes. Une fois passée la nuit au milieu d’un concert d’insectes et d’animaux, le jour finit par se lever. Il n’est pas 6 h, la brume masque encore la cime des arbres, mais le ciel commence à s’éclaircir et des taches de bleu finissent par percer à travers le coton des nuages. On voit Brokopondo, son immensité forestière, son lac artificiel, ses mines d’or dans lesquelles stagne une eau boueuse polluée au mercure, ses pistes de latérite rouge vif et ses villages semés de cases en bois couvertes de toits de feuilles. De jeunes enfants à la peau noire luisante jouent au football, nus comme au premier jour. Après un saut dans l’Inde rurale à Nickerie la veille, nous nous trouvons maintenant au cœur de l’Afrique. Du moins, c’est ce qu’il semble au réveil. Dans la petite capitale du district, la totalité des habitants sont des Noirs marrons ; pas besoin du registre des statistiques nationales pour le constater. Leurs ancêtres étaient de ceux que les colons appelaient dans la colonie néerlandaise les « nègres salés » : les esclaves nés en Afrique qui débarquaient au port de Paramaribo, l’œil livide des horreurs du voyage et la peau recouverte du sel des embruns. Parmi ceux qui étaient envoyés dans les plantations, certains des plus jeunes et braves s’enfuyaient. Le risque de périr n’était pas grand-chose comparé aux tortures infligées à ceux que les esclavagistes sadiques rattrapaient. Ceux-là mouraient brûlés vifs à petit feu, pendus à un croc de boucher par les côtes, ou encore écartelés sur la place publique devant la foule endimanchée. Ceux qui parvinrent à reconstruire des villages et plus tard de véritables sociétés indépendantes dans la forêt surinamaise sont les ancêtres des habitants actuels de Brokopondo. L’Afrique au cœur de l’Amérique du Sud. Dans cette région du plateau des Guyanes, nous nous trouvons à la même distance des villes brésiliennes de Manaus et de Belem que de la mer des Caraïbes. Bon nombre des jeunes portent des dreadlocks et parlent couramment le créole jamaïcain, qui ressemble à la langue créole qu’ils utilisent eux-mêmes. Leur histoire est comparable à celle des Marrons d’Accompong, en Jamaïque, avec lesquels ils entretiennent aujourd’hui des liens assez étroits.
En continuant vers l’est, on traverse rapidement le fleuve-frontière Maroni, qui coupe de plus en plus artificiellement Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane française) de sa petite sœur Albina (Suriname). On laisse derrière soi les villages saramakas proches de la frontière et les villages amérindiens de la région de Mana. On passe le poste-frontière d’Iracoubo et la ville de Kourou, où est établie une base spatiale et qui constitue une enclave de population blanche, pour atteindre Cayenne. Cette préfecture française est peuplée principalement de Créoles guyanais et d’immigrants haïtiens, surinamais et brésiliens. Retrouvons-nous au milieu de la nuit dans le quartier populaire de Chicago. Nous sommes au cœur du quartier brésilien, dans de petits bars en bois sous tôle, grands de quelques mètres carrés seulement. Les murs vibrent au rythme de la bachata dominicaine, du dancehall jamaïcain, du zouk antillais et du konpa haïtien. La population créole guyanaise est en grande partie composée de descendants de migrants des Petites Antilles attirés par la ruée vers l’or au début du XX e siècle. Les liens avec la Martinique et la Guadeloupe sont forts. Le territoire est officiellement français. La base de lancement est européenne. Le Brésil est juste là… Sommes-nous en Europe, en Amazonie, dans les Antilles ou dans la Caraïbe?
On le voit à travers ces exemples, la question des limites de la Caraïbe n’est pas aussi simple qu’il y paraît au premier abord.
1. Une « caribéanité » définie de l’extérieur
1.1 S’y retrouver parmi les terminologies
L’espace que nous présentons dans cet ouvrage est appelé indifféremment en français la ou les Caraïbe(s). L’emploi du pluriel, plus rare, sert à mettre l’accent sur la diversité de la région. L’emploi du singulier sert au contraire à souligner son unité régionale. Les géographes attachés à la spatialisation parlent plus volontiers d’espace(s) caraïbe(s), ce qui revient au même.
Cet espace caribéen – ou caraïbe – inclut celui des Antilles, Grandes et Petites, mais ne lui correspond pas parfaitement. Où se trouvent alors les Antilles? Et quelle est l’origine de cette dénomination?
En ce qui concerne la terminologie du mot Antilles, son origine européenne paraît attestée, bien qu’il n’existe pas de certitude quant à l’étymologie exacte. Il s’agit assez certainement d’un exonyme, un nom imposé par l’extérieur, comme c’est le cas pour nombre d’îles elles-mêmes, qui furent nommées par les colons européens : Trinidad, Guadeloupe, Porto Rico, Dominique, et toutes les îles qui portent des noms de saints chrétiens 61 … Pour les Antilles, le géographe français Yves Lacoste parle dans son Dictionnaire de la géographie d’une dérive du latin signifiant « les îles d’avant 62 ». Avant les Amériques, sur la route maritime des Européens. C’est aussi la thèse que défend Frédéric Régent dans son ouvrage sur l’esclavage dans les territoires français. Selon lui, Richelieu aurait fait « remettre à Esnambuc et Urbain du Roissey une commission officielle pour établir des colonies françaises aux “Ant-isles” de l’Amérique. Autrement dit, les Antilles sont les îles en avant du continent américain 63 ».

Cette définition ignore cependant l’existence mythologique de l’île d’Antillia (qu’on écrit aussi « Antiha » ou « Antilla »). Cette dernière apparaît dans la représentation du monde des Européens en l’an 714 ; sept évêques espagnols, fuyant la conquête musulmane de la péninsule ibérique, se seraient enfuis en bateau et auraient trouvé refuge sur cette île mythique. Elle apparaît pour la première fois sur une carte européenne en 1489 sous la forme d’un rectangle situé loin au large du Portugal 64 . L’étymologie du terme reste aujourd’hui encore incertaine et plusieurs hypothèses ont été suggérées. Alexander de Humbolt a discuté de la proximité du terme avec celui de l’Atlantide de Platon. D’autres géographes y voient la corruption de noms correspondant à des îles situées au nord de l’Afrique. La seule certitude est que les explorateurs européens désigneront les îles qu’ils rencontreront sur la route de l’Amérique par ce terme d’« Antilles » à partir de 1516 65 .
Si tout le monde s’accorde à dire que les Antilles sont les îles de la mer des Antilles (mer appelée indifféremment « des Antilles » ou « des Caraïbes »), les limites de cette région varient en fait selon les auteurs et les langues. La définition la plus courante est la plus limitée : les Antilles seraient cet arc insulaire qui relie Trinidad à Cuba au sud, et aux Bahamas au nord. C’est aussi celle qui a le plus cours du côté universitaire francophone 66 . Si l’on y regarde de plus près sur une carte, les Bahamas, les îles Turques et Caïques ou encore la Barbade ne baignent pourtant pas dans la mer des Antilles, mais dans l’océan Atlantique. Elles sont rattachées à l’espace antillais en raison de leur proximité spatiale, historique, culturelle, etc. Une seconde définition suggère l’ajout à cet ensemble des îles qui se trouvent au sud de la mer des Caraïbes. Il s’agit des îles néerlandaises de Curaçao, Bonaire et Aruba, ainsi que des îles vénézuéliennes (Las Aves, Los Roques…). Les Néerlandais et les anglophones utilisent plus volontiers cette définition. Souvent oubliées, les îles de l’ouest du bassin caribéen qui bordent l’Amérique centrale devraient aussi être considérées comme antillaises si l’on se borne à une définition océanique. Il s’agit par exemple des îles de la Baie ou de Cozumel.
Cet ensemble antillais est ensuite divisé en deux sous-groupes par ordre de taille : les Petites Antilles et les Grandes Antilles. Là encore, il existe une certaine confusion entre les auteurs qui divisent Grandes et Petites Antilles selon un gradient nord-ouest/sud-est, et ceux qui s’attachent plutôt à la taille des îles. Nous préférons cette seconde option. Les Grandes Antilles sont alors simplement les plus grandes îles de l’archipel, situées au nord : Cuba, Jamaïque, Hispaniola (l’île que se partagent Haïti et la République dominicaine) et Porto Rico. Les Petites Antilles sont les petites îles situées au sud-est de l’archipel, des îles Vierges à Trinidad. Le classement des Bahamas, des Turques et Caïques et des îles Caïmans est plus problématique puisque ce sont de très petites îles situées au nord, en dehors de l’arc qui concentre toutes les autres. À partir du moment où l’on considère que les petites îles du sud – néerlandaises et vénézuéliennes – appartiennent aux Petites Antilles, l’éloignement des petites îles du nord que sont les Bahamas, les Turques et Caïques et les îles Caïmans ne peut être considéré comme un problème pour cette classification. Nous les rattachons donc aux Petites Antilles.
De l’époque des navigations européennes à la voile dans la région, les Petites Antilles ont aussi gardé une division liée à l’orientation des vents de surface venus de l’Atlantique Nord. On atteignait les « îles Au-Vent » ( Windward Islands : de Trinidad à la Martinique) en se laissant pousser par la brise (vent arrière). Plus loin, toujours en se laissant pousser par le vent, les voiliers européens atteignaient les « Antilles sous le vent » ( Windward Antilles : Aruba, Bonaire, Curaçao). Par contre, les petites îles du nord, entre la Dominique et les îles Vierges, se ralliaient face au vent, en tirant des bords (plus exactement avec un vent de côté ou légèrement de face) : ce sont les îles contre le vent ( Leeward Islands ).
Pour remédier aux problèmes de la multiplicité des définitions, et en l’absence d’une typologie précise et efficace, nous suggérons le découpage géographique suivant pour les îles antillaises (carte 2) :
– Grandes Antilles : les grandes îles des Antilles, à savoir Cuba, Jamaïque, Hispaniola (Haïti et République dominicaine), Porto Rico.
– Petites Antilles : les petites îles des Antilles regroupées en quatre catégories distinctes :
– Petites Antilles du nord : les îles Caïmans, Bahamas, Turques et Caïques. Il est possible, mais discutable d’inclure ici les Bermudes, parfois considérées comme caribéennes 67 .
– Petites Antilles centrales : ensemble allant des îles Vierges à Trinidad et qu’on peut éventuellement subdiviser entre îles Au-Vent et îles Sous-le-Vent.
– Petites Antilles du sud : Aruba, Curaçao, Bonaire et les îles vénézuéliennes.
– Petites Antilles occidentales : les îles situées le long des côtes de l’Amérique centrale comme les îles de la Baie et Cozumel.
Nous suggérons ici, pour des raisons de commodité, de différencier les Antilles que nous venons de définir (toutes les îles baignées par la mer des Caraïbes ainsi que les îles proches) et l’arc antillais. Il est en effet pratique de pouvoir recourir à un terme pour désigner uniquement les îles qui forment la virgule reliant Trinidad aux Bahamas et à Cuba. L’arc antillais correspond ainsi à l’ensemble des îles des Antilles à l’exclusion des Petites Antilles du sud et de l’ouest.
Notons ici que les Caribéens anglophones emploient plus volontiers les termes « Caribbean » et « West-Indies ». Le premier, au singulier, décrit plus généralement la région dans sa globalité (ensemble aux limites floues) quand le second, au pluriel, tend à désigner les territoires de la Caraïbe anglophone. L’appellation « Antilles » est réservée à un usage universitaire. La terminologie d’Indes occidentales (West Indies) – autre exonyme – renvoie aux erreurs de navigation des Européens s’étant autoproclamés découvreurs, qui avaient cru avoir atteint le Japon en accostant à Cuba. « Mes pilotes, écrivait Christophe Colomb dans ses mémoires, dès qu’ils ont perdu de vue la terre plus de quelques jours n’ont plus aucune idée de l’endroit où ils se trouvent 68 … »
En espagnol et en néerlandais, les terminologies de Caraïbe (respectivement Caribe et Caraïben ) et d’Antilles ( Antillas et Antillen ) sont les plus utilisées. Celles que nous employons en français dérivent d’ailleurs de la langue espagnole.

1.2 La Caraïbe et les cannibales
1.2.1 Qui était cannibale dans la Caraïbe?
Le mot « Caraïbe » utilisé en français dérive de l’espagnol Caribe . Il vient lui-même de langages amérindiens : Cariba ( Kariba ) ou encore Caniba ( Kaniba ). Les colons espagnols se serviront de ce terme pour décrire le dernier groupe amérindien à s’implanter dans la région : les Kalinagos. Selon l’histoire bâtie sur les récits européens, à l’arrivée des conquistadores espagnols, les Kalinagos, originaires d’Amérique du Sud, parachevaient eux-mêmes leur propre mouvement de colonisation des Antilles. Remontant d’île en île, ils seraient devenus les maîtres des Petites Antilles en vertu d’une culture belliqueuse, et auraient probablement colonisé l’ensemble de la chaîne s’ils n’avaient pas été bloqués par l’arrivée des Europeéns 69 . Les populations antérieures appartenaient principalement au groupe que l’ethnologie européenne a nommé Arawaks, qui avaient eux-mêmes colonisé l’arc antillais au détriment de peuples plus anciens. Ils furent les premiers à être en contact avec les Européens et leur décrivirent une race de guerriers venant du sud qu’ils appelaient dans leur langage les « hommes forts » ou encore les « hommes hardis » ( Kanibas ) 70 . Il est probable que les Arawaks aient emprunté ce terme aux Kalinagos eux-mêmes, car ces derniers l’utilisaient pour désigner un homme courageux 71 .
Les Européens reprirent ce nom et y attachèrent une étiquette destinée à justifier la mise en servitude de ce groupe qui leur résista farouchement. Les Caribes (ou Caribs, Karibs) auraient été des anthropophages, c’est-à-dire des mangeurs de chair humaine. Comme le note l’un des plus grands spécialistes contemporains de l’étude des peuples amérindiens, le professeur péruvien Hernan Horna, les Kalinagos « ont été les plus méconnus et les plus calomniés des peuples amérindiens 72 ». Leur culture était moderne : ils cultivaient entre autres de nombreuses espèces d’arbres fruitiers et en vendaient les récoltes. Christophe Colomb écrira dans ses carnets que les couvertures de coton tissées par les Kalinagos n’étaient en aucune manière inférieures à celles d’Europe. Ceux qui étaient établis en Guadeloupe connaissaient même les outils en fer avant l’arrivée des Européens, important probablement ce minerai de la zone andine. Surtout, aux yeux des Européens, les Kalinagos s’avérèrent rapidement de fins guerriers : ils utilisaient des pointes de flèches en fer et des armures de torse en cuivre. Certains prétendent qu’ils enduisaient leurs armes du poison contenu par le mancenillier 73 . Lorsque l’on renverse la perspective, les Kalinagos « furent les héros de la résistance caraïbe 74 ». Citons un conquistador de l’époque, Juan de Castellanos, qui écrivit dans un moment de lucidité : « On les appelait Caribs non pas parce qu’ils mangeaient de la chair humaine, mais parce qu’ils défendaient bien leurs maisons 75 . »
La réputation d’anthropophagie qui leur a été faite s’appuie en réalité sur des éléments peu fiables. Premièrement, nous savons par ses écrits que Christophe Colomb était parti à la « découverte » du Nouveau Monde en cherchant – entre autres choses – à prouver l’existence de peuples anthropophages (mais aussi de sirènes, de géants, et d’autres mythes européens de l’époque). Deuxièmement, les Européens se basèrent sur les témoignages des Amérindiens qu’ils rencontrèrent d’abord dans les Grandes Antilles ; ces groupes étaient des ennemis notoires des Kalinagos. Selon Hernan Horna, une manière classique pour les Amérindiens de calomnier un autre groupe était de les traiter de mangeurs d’hommes. Les Espagnols eux-mêmes désignaient comme sauvages ou cannibales tous les résistants à leur colonisation 76 . C’est sur ces bases que furent envoyés des éclaireurs européens pour étudier les mœurs de ces peuples. Ces anthropologues et ethnologues d’avant l’heure n’étaient en rien neutres puisqu’ils étaient envoyés par l’Église catholique. L’objectif des expéditions était, rappelons-le, de « mettre en valeur » ces territoires et donc de trouver une main-d’œuvre servile. Il était d’autant plus facile de justifier la « civilisation » par le travail (discours identique à celui qui sera utilisé pour les esclaves africains) qu’il s’agissait prétendument de sauvages et de cannibales. Les missionnaires chrétiens noteront ainsi avec empressement avoir observé des Karibs « boucaner » des restes d’ennemis morts au combat, ou encore avoir entreposé des ossements humains chez eux 77 . Ce mythe de l’anthropophagie des Kalinagos a été particulièrement bien conservé grâce à l’enseignement d’une histoire européanocentrée dans la Caraïbe pendant des siècles. Hollywood et Disney se chargèrent plus récemment d’enfoncer le clou avec la série de films à succès Pirates des Caraïbes (près de 4 milliards de dollars de recettes!), qui revisite la flibusterie dans la région. Le héros Jack Sparrow, interprété par Johnny Depp, échappe de justesse à un festin d’Amérindiens caribs pour lequel il est prévu au menu. À tel point que les derniers descendants des Kalinagos à la Dominique expliquent aujourd’hui aux touristes qui viennent les visiter que leurs ancêtres étaient cannibales. La réalité était pourtant probablement bien différente. Les Kalinagos brûlaient les restes de leurs ennemis pour empêcher le retour de l’âme du combattant. Comme beaucoup de populations nomades, ils conservaient aussi précieusement chez eux les restes de leurs parents dans le cadre de rites funéraires, et les emportaient avec eux lorsqu’ils se déplaçaient (l’enterrement étant une tradition de sédentaires) 78 .
Le cannibalisme présumé des Kalinagos ne fut sans doute qu’une invention de l’anthropologie européenne. L’anthropologue américain William Arens a bien montré comment tous les peuples conquis ont d’abord été présentés comme des mangeurs d’hommes pour justifier la guerre qui allait leur être livrée. L’anthropologie fut, avec la géographie, une science de conquête. Une science qui précéda la froide rationalité de la colonisation. Hérodote, que les Européens aiment nommer le Père de l’histoire, parlait déjà au V e siècle avant l’ère chrétienne du peuple des « andropophages » : « Ils ont les coutumes les plus sauvages […] et ils sont les seules nations à manger de la chair humaine 79 ». C’est d’eux que dérive le terme d’anthropophage, et leur sort fut rapidement scellé. Les répétitions de l’histoire des conquêtes nous incitent à concevoir que les Kalinagos ne furent probablement pas des cannibales. Il est notable que personne n’écrivit jamais avoir vu de ses propres yeux des Kalinagos en train de faire un repas de chair humaine, et ce, malgré la présence des Européens dans la région depuis le XV e siècle.
Si l’on voulait vider complètement le sujet, il serait bon de noter qu’il existe de nombreuses traces d’actes de cannibalisme de la part des Européens – aucun anthropologue ne les désigne pour autant comme un peuple d’anthropophages. Un épisode remontant au premier hiver de la colonisation de Boston est par ailleurs décrit par Howard Zinn dans son ouvrage de référence sur les États-Unis 80 . À bout de vivres et pris par la saison froide, les colons se dévorèrent littéralement les uns les autres. Pendant la conquête de l’Amérique du Sud, nous savons aussi que Cortés et ses hommes déclarèrent avoir mangé l’un de leurs compatriotes « jusqu’au dernier cheveu et jusqu’à l’os 81 ». D’autres actes d’anthropophagie espagnole ont été documentés tout au long de la colonisation des Amériques 82 . Des récits arabes décrivent aussi des cas de cannibalisme parmi les croisés européens 83 . Le célèbre chant de marin français Il était un petit navire , plus tard converti en chanson enfantine (!), évoque un cas de cannibalisme de survie tel qu’il fut pratiqué à de nombreuses reprises par des naufragés européens et nord-américains. Le fameux tableau Le Radeau de la M éduse de Géricault en est un bon exemple. Dans la chanson, privé de vivres, l’équipage tire au sort le matelot qui sera mangé. Sur un air gai, le chant de marin français va ainsi :
Il était un petit navire Qui n’avait ja-ja-jamais navigué Ohé! Ohé! Ohé! Ohé! Matelot, matelot navigue sur les flots Il partit pour un long voyage Sur la mer Mé-Mé-Méditerranée Ohé! Ohé! Au bout de cinq à six semaines, Les vivres vin-vin-vinrent à manquer Ohé! Ohé! On tira à la courte paille, Pour savoir qui-qui-qui serait mangé, Ohé! Ohé! Le sort tomba sur le plus jeune, Qui n’avait ja-ja-jamais navigué Ohé! Ohé! On cherche alors à quelle sauce, Le pauvre enfant-fant-fant sera mangé, Ohé! Ohé! […]
Les pratiques cannibales ont existé dans de très nombreuses sociétés humaines, en Europe (les mythes grecs y font souvent référence…) tout aussi bien que dans le reste du monde. Comme on l’a vu plus haut, il n’existe par contre aucune preuve solide que les Kalinagos ont été un peuple de mangeurs d’hommes, et de nombreux historiens pensent aujourd’hui, comme l’anthropologue étatsunien William Arens, que ce mythe est totalement faux et tout à fait circonstanciel 84 .
1.2.2 Qui fut mangé dans la Caraïbe?
En renversant la perspective, des universitaires qui étudièrent l’histoire de la Caraïbe, ou plus généralement celle du capitalisme, ont comparé par métaphore les pratiques coloniales européennes à de l’anthropophagie : la consommation indirecte de chair humaine pour la production de denrées, c’est-à-dire de l’esclave tué au travail pour que l’Europe puisse obtenir du sucre et du cacao 85 .
On peut s’interroger, comme le fait Mimi Sheller dans son ouvrage Consuming the Caribbean l j: qui fut « avalé » dans la Caraïbe? À l’arrivée des Européens, les populations amérindiennes des îles ont été estimées par Bartolomé de Las Casas à plus de 3 000 000 de personnes (même si beaucoup de chercheurs affirment aujourd’hui que ses chiffres étaient surestimés). Dès l’an 1508, ils n’étaient plus que 60 000 – un taux d’extermination 86 de près de 98 %. On pourrait tout aussi bien prendre l’exemple des esclaves africains. Dans une colonie comme celle du Suriname, les plantations européennes avalèrent au moins 300 000 esclaves africains, et il s’agit cette fois d’une estimation basse. En 1825, les survivants n’étaient plus que 50 000 – soit une disparition d’au moins 83 % des effectifs 87 … Lisons les textes de l’époque, l’un des plus instructifs étant le récit du soldat Gabriel Stedman 88 , et imprégnons-nous du champ lexical utilisé 89 . Dans le jargon colonial européen, un travailleur africain arrivait « salé » ( salted ). Il venait de subir la traversée de l’Atlantique. Avant de le vendre comme esclave, les négriers le lavaient avec de l’eau chaude mélangée à du vinaigre ou du citron, de la même manière qu’on nettoie une viande ou un poisson avant de le préparer. Commençait alors l’« assaisonnement » ( seasoning ), c’est-à-dire la période durant laquelle l’esclave nouvellement débarqué recevait une charge de travail partielle pour qu’il s’habitue progressivement à sa condition. Le planteur européen des XVII e et XVIII e siècles, juif ou chrétien, avait ainsi conscience de « consommer » des esclaves dans le cadre du processus de production du sucre, du café ou du cacao.
1.2.3 Cannibalisme et impérialismes
Par un revirement caractéristique de l’histoire, les populations autochtones qui ont été « consommées » sont désormais présentées comme des cannibales (Karibs, puis Caraïbes en ancien français). Le nom restera et désignera la mer, puis, par extension, l’ensemble de la région et ses habitants. Il s’agit donc d’un exonyme, comme le reste des appellations ayant cours dans la région (Antilles, etc.). Sans doute pourrait-on aujourd’hui considérer que la Caraïbe fut une région anthropophage qui avala des millions de vies humaines – amérindiennes et africaines – sous la domination européenne. La toponymie 90 , par renversement de sens, prend alors de l’épaisseur. En apposant cet exonyme de « Caraïbe », les colons européens ouvrirent leur conquête avec l’utilisation d’un champ lexical qui reflétait leur propre cannibalisme symbolique. Pour exploiter la Caraïbe et développer l’Europe, il était nécessaire de consommer des millions d’Amérindiens, d’Africains, puis d’Asiatiques. Ce lieu fut marqué à tout jamais par le cannibalisme du capitalisme européen. Le toponyme « Caraïbe », par ce retournement de sens, est là pour le rappeler.
Mais si le terme « Caraïbe » lui-même date du début de l’époque coloniale européenne, son utilisation comme toponyme est beaucoup plus tardive. Jusqu’à la fin du XIX e siècle, il était surtout question des « îles ». Il ne s’agit pas d’une région en soi, mais de quelques poussières d’empires européens qui débordent de la mer Méditerranée. C’est paradoxalement l’appétit colonial des États-Unis qui réunira ces îles et leur donnera la forme d’une région particulière. Les visées impérialistes des États-Unis se manifesteront tout d’abord avec la théorie de l’expansion pour la survie de John Quincy Adams 91 , selon laquelle les États-Unis, pour survivre, doivent conquérir des territoires, à l’image de l’Europe. C’est sur cette base qu’est bâtie la doctrine Monroe (1823) : l’Afrique appartient à l’Europe, l’Amérique aux États-Unis 92 . Les premières visées expansionnistes des États-Unis se matérialiseront logiquement au plus près : la Floride, Cuba, Porto Rico 93 … Selon Adams, les îles de la Caraïbe étaient trop éloignées des empires européens périclitants et trop proches de l’empire montant des États-Unis pour ne pas tomber par « gravité », c’est-à-dire naturellement, dans leur zone d’influence. Les États-Unis avaient tout intérêt à présenter la Caraïbe comme un ensemble régional à part entière et non comme un simple archipel de territoires européens au-delà de l’Atlantique Nord 94 .
1.3 Où se trouvent les limites de la région caribéenne?
Maintenant que l’origine du terme « Caraïbe » est éclaircie revient la question des frontières régionales. À l’image des problèmes rencontrés plus tôt avec les îles des Antilles, cette question semble évidente au premier abord, mais est en réalité plutôt complexe. Comme l’explique le géographe étatsunien Thomas Bowell, « définir une région n’est pas une science exacte, car tout le monde ne s’accorde pas sur ses limites. D’une certaine manière, les régions sont comme la beauté, elles sont dans les yeux de l’observateur ». Ces ensembles, s’ils ne sont pas délimités précisément par un pouvoir ayant autorité, sont très subjectifs. Cela est particulièrement vrai pour la région caribéenne.
Le cœur de la région est facilement repérable : c’est l’arc antillais, région qui ne correspond pourtant pas à la définition des Antilles. Elle se limite aux îles qui s’étendent de Trinidad, au sud, à Cuba et aux Bahamas, au nord, à travers le chapelet insulaire en forme de virgule qui relie la région vénézuélienne du Sucre à la Floride, dans le sud-est des États-Unis. Les limites de l’ensemble sont cependant bien plus floues, et déterminer les frontières précises de la région caribéenne implique de mettre en relation la géographie et l’océanographie, mais aussi l’histoire, l’économie, les caractéristiques des populations et leurs perceptions personnelles de ce qu’est leur région.
En effet, nous ne pouvons pas retenir l’option facile selon laquelle la Caraïbe serait la région baignée par la mer des Caraïbes et par le golfe du Mexique, comme le font les géographes français échoués à la Martinique 95 Henri Godard et Thierry Hartog – deux rescapés d’une géographie tropicale qui a vécu. Car, comme le montre bien la bibliographie très limitée de leur article, leur définition ne s’appuie pas sur le débat à ce sujet qui a cours dans de nombreuses publications universitaires. Leur article ne se base pas non plus sur des critères scientifiques autres que la définition physique du bassin caribéen (pourquoi y ajouter, d’ailleurs, le golfe du Mexique?). Depuis la parution du numéro spécial de la revue Mappemonde sur le bassin caribéen en 2003, cette définition fait référence dans le monde francophone. Pourtant, elle ne convient pas. D’autant plus qu’elle décrit la Caraïbe comme un « lac étatsunien » entraîné par le « moteur incontestable » que serait Miami…
La Caraïbe est l’espace qui fut colonisé par les Européens à partir du XV e siècle. Sa première caractéristique est le génocide des Amérindiens qui l’avaient découvert et s’y étaient installés depuis environ 6 000 ans (pour les îles) 96 . Ensuite, la région s’est distinguée par l’établissement des plantations – principalement sucrières – qui nécessitèrent une main-d’œuvre servile pour son bon fonctionnement économique. Tout autre système d’exploitation sucrière de la canne n’a jamais été rentable. Pour définir cette région, il faut prendre en compte l’histoire des plantations de canne à sucre, des basses terres guyanaises jusqu’au delta du Mississippi. Car de cette « matrice », comme la nomme Édouard Glissant, est née une société particulière : la société caribéenne 97 . C’est ainsi que le Portoricain Gaztambide-Geidel a pu parler d’« Afro-Amérique centrale 98 » pour définir la Caraïbe, une région située au croisement d’une localisation historique (celle de l’héritage de l’esclavage des populations africaines 99 ) et géographique (les pourtours de la mer des Caraïbes). L’universitaire trinidadien Lloyd Best décrivait pour sa part la Caraïbe comme le sous-ensemble sucrier au sein de l’Amérique des plantations 100 . Ces trois piliers intellectuels caribéens – martiniquais, portoricain et trinidadien – s’accordent donc sur une définition régionale au confluent de l’histoire et de la géographie. Le Jamaïcain Norman Girvan, considéré comme l’un des plus grands spécialistes de la région, y compris par les Nations Unies, ajoute une autre dimension : l’économie actuelle de la région caribéenne a été modelée par l’héritage colonial des plantations 101 . C’est une économie de plantation modifiée qui fonctionne toujours au profit de métropoles étrangères, comme le stipule la théorie de l’économie de plantation formulée il y a quelques années par Lloyd Best et Kari Levitt 102 . Loin d’être tractée par le moteur régional que serait Miami selon la théorie fantaisiste de Godard et Hartog, cette région est aujourd’hui caractérisée par la domination qu’y exercent les États-Unis et les anciennes métropoles européennes. Miami, plutôt qu’un moteur, représente symboliquement le premier frein au développement régional. C’est d’ailleurs à Miami que furent préparés les assauts lancés contre les gouvernements populaires caribéens (Cuba, Grenade, Haïti, République dominicaine, Nicaragua, Venezuela…) 103 .
Cela explique que les limites de la Caraïbe soient si difficiles à poser. Si l’on s’en tient à la définition géographique, la Caraïbe serait composée des territoires situés sur les pourtours de la mer des Caraïbes : les îles des Antilles, à l’exception de la Barbade et des Bahamas qui se trouvent hors de cette mer fermée, ainsi que l’Amérique centrale, qui, pourtant, tourne le dos à la région en ouvrant ses capitales portuaires sur le Pacifique, ainsi qu’une petite partie du Mexique et des littoraux de Colombie et du Venezuela. Par ailleurs, sont exclus par cette définition des territoires excentrés comme les Guyanes, qui sont indéniablement caribéens si l’on observe leurs populations, leurs cultures, leurs langues et leur histoire 104 . Dès lors qu’on prend en compte la définition économico-historique, celle qui est liée à l’héritage des plantations, il faut inclure le sud des États-Unis et exclure les petites îles qui n’ont jamais vraiment connu de « mise en valeur » agricole.
On le voit bien, tenter de définir les limites de l’espace caribéen est complexe et forcément partial (et partiel). La région est dans le regard de celui qui la perçoit. Il convient alors de demander aux habitants de la région comment ils la perçoivent eux-mêmes.
2. Qui se perçoit comme caribéen?
2.1 Une question de point de vue
Tout espace est défini par des contraintes extérieures : un pouvoir impose des frontières et nomme les lieux, tenant plus ou moins compte des aspirations populaires. Mais l’espace est aussi vécu et perçu par ses habitants 105 . Dans la région caribéenne, cette perception de l’espace a été analysée par la Jamaïcaine Elizabeth Thomas-Hope en relation avec la migration des travailleurs caribéens : où migrent les Caribéens anglophones et comment perçoivent-ils le territoire vers lequel ils émigrent? Comment se construit cette perception? Notons qu’il n’existe à ce jour aucune étude sur la perception qu’ont les Caribéens de leur propre région et la définition qu’ils s’en font.
Pour pallier ce manque, nous avons lancé entre 2010 et 2012 les premiers travaux sur cette question, dont une introduction est présentée dans notre Atlas en ligne 106 . Avec l’aide de collègues de la région, nous avons demandé à des étudiants originaires de différents territoires caribéens (Suriname, Jamaïque, Martinique, etc.) d’encercler sur une carte montrant la partie centrale des Amériques ce qu’ils considèrent comme la Caraïbe. Ils entourent fréquemment les îles de l’arc antillais. Ils y ajoutent parfois les Guyanes, particulièrement les étudiants du sud de la région comme les Trinidadiens, plus proches de ces espaces. Ils y ajoutent aussi relativement souvent le Belize, en particulier les Jamaïcains, dont l’histoire coloniale et la langue sont très proches de celles de ce pays d’Amérique centrale. Les étudiants incluent plus rarement le reste de l’Amérique centrale, la Colombie et le Venezuela 107 .
En complément, nous avons mené des enquêtes plus approfondies avec les étudiants auxquels nous enseignions directement en Martinique, en Guadeloupe et à Trinidad. À Trinidad il s’agissait par exemple de faire la même enquête (entourer la Caraïbe sur une carte) avec un échantillon plus large (plus de 1 500 personnes) qui incluait cette fois des étudiants et des personnes extérieures au campus. Un questionnaire était aussi distribué pour affiner les résultats. Cette enquête fut conduite dans le cadre de la licence du département de géographie de l’Université des West Indies en 2012. Cette recherche est importante, car elle montre qu’il existe peu de différences entre la perception des étudiants et celle des non-étudiants dans le cas de Trinidad-et-Tobago. Pour plus de 60 % des personnes interrogées, la Caraïbe est un ensemble qui comprend les îles, les Guyanes, la Colombie, le Venezuela et l’Amérique centrale, à l’exception du Mexique. La perception la plus répandue demeure cependant celle comprenant seulement les îles des Antilles.
2.2 Les Cubains et les autres Latinos caribéens
Le cas particulier des Cubains est intéressant et expliqué en détail dans un article du Jamaïcain Norman Girvan 108 . Les Cubains, comme les autres habitants des îles espagnoles des Antilles, se considèrent comme des Latinos et non comme des Caribéens. Bien qu’ils intègrent leurs territoires à l’espace caribéen, comme le montrent les cartes de perception des étudiants cubains 109 , ces habitants de la Caraïbe ont avant tout une identité sud-américaine. Ils s’identifient aux autres habitants de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale, avec qui ils partagent la langue et avec qui la proximité culturelle est plus grande. Ils acceptent aussi, d’une certaine manière, l’étiquette que leur collent les services de statistiques des États-Unis, pour qui les hispanophones sont des Latinos (un problème se pose alors pour les Cubains noirs, par exemple).
Lorsque le héros national cubain José Martí envisage un mouvement révolutionnaire pour libérer son île de la colonisation espagnole, puis de la domination des États-Unis, il développe le concept de Nuestra América , notre Amérique. Il entend par là l’Amérique des peuples américains, en résonance avec la révolution créole menée par Simon Bolívar. Le niveau de la réflexion dépasse immédiatement Cuba et la Caraïbe. Le regard englobe directement l’Amérique du Sud.
Dans le cas de Cuba, à une échelle plus fine, il existe une division de l’espace national entre une partie de la population majoritaire qui se perçoit comme latina et un groupe minoritaire qui, lui, se considère (et est considérée par les autres Cubains) comme caribéen. Nous parlons ici du cas particulier de la seconde ville du pays, Santiago de Cuba. La proportion de la population d’origine africaine est beaucoup plus importante à Santiago (on pensera à des personnalités connues de la ville comme le chanteur Compay Segundo). Cela montre que dans l’esprit des Cubains, et plus généralement des Antillais hispanophones, il existe un lien entre héritage africain et caribéanité. Il faut préciser ici que, pour des raisons historiques, les territoires espagnols de la Caraïbe sont ceux dans lesquels la part de la population noire est la plus faible de la région. Cuba compte 10 % de Noirs et la République dominicaine 11 %, contre 95 % en Haïti et 91 % à la Jamaïque 110 . Les Espagnols ne colonisèrent pas ces îles pour y développer des plantations sucrières intensives. À la recherche d’or, ils abandonnèrent une grande partie de ces territoires à l’élevage extensif géré par des migrants européens. Ce n’est qu’avec la guerre hispano-américaine et la reconquête coloniale de ces îles par les États-Unis à la fin du XIX e siècle qu’un mouvement migratoire important s’est amorcé. On fit alors venir des coupeurs de canne jamaïcains ou haïtiens pour compléter les maigres effectifs sur place – étant toujours entendu par les promoteurs de la liberté que ce travail incombait aux « Nègres ».

Pourtant, si le pourcentage de personnes d’origine africaine est faible dans ces espaces, les cultures dans lesquelles le métissage intègre des héritages africains sont présentes partout. Cela est saisissant dans l’étude comparative des pratiques vaudou en Haïti et en République dominicaine menée par Neal Santamaria 111 . Le racisme anti-noir est très présent en République dominicaine. Les Dominicains se considèrent comme des descendants d’Espagnols et tendent à voir tous les Noirs présents dans leur pays comme des étrangers haïtiens. Malgré cela, la culture des Dominicains est imprégnée de l’héritage africain. D’après Graciela Chailloux 112 , professeur d’économie à l’Université de La Havane, une étude en cours basée sur le prélèvement de sang des Cubains dans toutes les régions du pays est en voie de montrer que, derrière l’hermétisme des catégories ethniques, chaque Cubain possède à la fois des gènes amérindiens, africains et européens.
2.3 Les Antillais des DOM français
Autre cas intéressant, celui des Caribéens des territoires français 113 . Nous avons conduit, avec un étudiant martiniquais, une étude sur la question auprès d’étudiants guyanais, martiniquais et guadeloupéens 114 . Il existe chez eux une contradiction paradoxale entre les cartes de perception (la carte sur laquelle on entoure la région qu’on perçoit comme la Caraïbe) et le sentiment d’appartenance à la Caraïbe. Ainsi, les étudiants de Martinique et de Guadeloupe considèrent que leurs îles respectives appartiennent à la Caraïbe sur les cartes. Cependant, lorsqu’on les interroge dans un questionnaire sur leur sentiment d’appartenance, seuls 52 % des Guadeloupéens et 37 % des Martiniquais interrogés se considèrent comme caribéens. S’ils ont le choix d’identités multiples, ils se sentent avant tout martiniquais (71 %) ou guadeloupéens (78 %), puis français…
Leur sentiment est avant tout d’être antillais. Mais la définition qu’ils donnent de ce terme est particulière : selon eux, il s’agit uniquement des habitants de Martinique et de Guadeloupe, éventuellement de Saint-Martin. Pour eux, un Antillais vient des Antilles françaises, alors qu’un Caribéen est quelqu’un de l’extérieur, un « Anglais », généralement, c’est-à-dire un anglophone des îles voisines comme Sainte-Lucie ou la Dominique. À mi-chemin entre identités française et caribéenne, ils ont créé une identité particulière qui correspond à leur cas particulier.
2.4 Identités multiples
Ce que soulignent ces cas particuliers, ce sont les phénomènes d’identités multiples. Ainsi, on peut se reconnaître à la fois comme français, antillais, caribéen et, pourquoi pas, américain et européen à la fois ; ou encore cubain, latino et caribéen. Un habitant de Trinidad pourra se sentir trinidadien (ou trinbagonien), caribéen et indien (ou, en fonction du métissage, africain, amérindien…). Cela n’a rien d’étonnant au vu du métissage et des liens multiples qui sont propres à cette région. D’autant plus que la mondialisation des échanges et des technologies de communication tend à réduire considérablement certaines distances – bien que de manière très inégale. D’après l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant, « c’est dans la Caraïbe que la créolisation a inventé de toutes pièces l’identité multiple 115 ». La base de la créolisation, cette forme particulière de métissage que nous retrouvons notamment dans la Caraïbe, est un mélange d’identités diverses dont le résultat est imprévisible. La créolisation est pour Édouard Glissant « non seulement une rencontre, un choc, un métissage, mais une dimension inédite qui permet à chacun d’être là et ailleurs, enraciné et ouvert 116 … »
2.5 La Caraïbe de Google
Comment le monde extérieur perçoit-il la région caribéenne? Qu’est-ce que la Caraïbe, vue depuis l’extérieur? Nous utiliserons dans cette partie le filtre de Google pour répondre partiellement à cette question.
Google est aujourd’hui le moteur de recherche le plus utilisé sur le Web. Les résultats qui s’affichent sont classés par un algorithme en fonction de leur pertinence (nombre de fois où le mot-clé est trouvé dans le site, etc.) et de leur PageRank, c’est-à-dire du nombre de fois où la page en question est citée sur d’autres sites. Cette notion de PageRank est utilisée comme critère de popularité en se basant sur ce que James Surowiecki nomme (de façon discutable) la « sagesse des foules 117 ». La théorie de Surowiecki est bâtie en partie sur l’exemple de la popularité de Google. Le controversé h_index sert de la même manière à classer les universitaires en fonction du nombre de fois où leurs travaux sont cités dans des articles et ouvrages recensés sur Google Scholar. Le PageRank de Google indique d’une certaine manière la popularité et la pertinence d’une page Web suite à une requête. Cette popularité est largement faussée par toutes les manipulations possibles pour augmenter le rang d’un site, notamment à des fins commerciales. La façon dont Google perçoit un objet à travers son classement reflète donc dans une certaine mesure la perception des utilisateurs du Web, mais aussi la façon dont des sites commerciaux cherchent à nous présenter un objet.
En tapant les mots « Caraïbe » et « Caribbean 118 » dans le moteur de recherche, les toutes premières occurrences trouvées sont commerciales : il s’agit respectivement des sites des compagnies aériennes Air Caraïbe et Caribbean Airlines. Le marketing des compagnies est ici efficace. Lorsque vous tapez « Caraïbe » dans le moteur de recherche, Google vous propose immédiatement une compagnie pour vous y rendre. En deuxième position apparaît dans les deux cas l’article de Wikipédia correspondant – la connaissance grand public sur la Caraïbe, juste après le produit caribéen. Viennent ensuite du côté anglais (mot-clé : « Caribbean ») des sites commerciaux dédiés au tourisme et des articles concernant des informations météorologiques récentes (la recherche a été conduite au début de la période cyclonique). Le côté français (mot-clé : « Caraïbe ») est différent, car nous trouvons surtout ici des articles universitaires sur la Caraïbe. D’un côté, la Caraïbe semble être une destination de vacances, de l’autre elle est avant tout un objet d’étude. Pour retrouver l’objet « Caraïbe-vacances » des anglophones du côté français, il faudra taper le mot-clé « Antilles », car c’est lui qui est vendu aux touristes européens. Nous retrouvons alors à la fois des informations sur les Antilles françaises (dont le site du quotidien France-Antilles ) et un grand nombre de sites touristiques.
Le classement des images sur Google Images est un peu plus complexe à analyser, mais il demeure intéressant. Le mot-clé « Caribbean » renvoie à des images de représentations cartographiques, puis des photographies. Les cartes sont généralement cadrées de manière serrée sur les îles de l’arc des Antilles, rarement de façon plus large, laissant apparaître une partie de la Colombie et du Venezuela ainsi que l’Amérique centrale, à l’exception du Mexique. Les Guyanes sont presque toujours absentes de ces représentations. Étant donné le large accès des étudiants caribéens au Web, il est possible d’imaginer que ces cartes en ligne influencent leur perception, citée au point précédent, des limites de la région. Les photographies sont tout aussi intéressantes à analyser en ce qu’elles véhiculent les habituels clichés d’une Caraïbe paradisiaque telle que vendue par l’industrie touristique. Des plages de sable blanc, des cocotiers inclinés au bord d’une mer d’un bleu intense, des volcans éteints verdoyants, des bateaux de croisière, des hôtels luxueux, des touristes et autres plongeurs sous-marins. Tous sont blancs. La première personne visiblement caribéenne à apparaître sur ces images arrive à la page 14. On y voit un jeune homme au torse nu, maniant une barque. Nous nous trouvons là à la 280 e image, bien après les apparitions de requins. La seconde arrive à la page 18, soit aux environs de la 360 e image. Là encore, et plus clairement, un homme marchant sur la plage avec à ses côtés un cheval, probablement une attraction touristique (l’image est tirée du guide de voyage Lonely Planet). Il semble que le classement des images reflète bien les sites touristiques qui vendent une Caraïbe vide, c’est-à-dire sans Caribéens.
Du côté français (« Caraïbe » dans le moteur de recherche de Google Images), le schéma est relativement similaire. Le cadrage de la première carte est encore plus resserré sur les Petites Antilles de l’est, où se trouvent les territoires français de Saint-Barthélémy, Saint-Martin, la Martinique et la Guadeloupe. La limite de l’image est l’ancienne colonie française d’Haïti. Les photographies sont relativement analogues, mais apparaissent ici plus rapidement, dès la seconde page, des corps dénudés. Ces corps aussi sont blancs. Ce sont ceux de touristes, à l’exception d’une photographie de mode tirée du magazine Elle représentant une femme blanche en maillot, au bord de la mer. La première personne visiblement caribéenne arrive en page 4 : la photo montre une excursion à cheval sur la plage, où le Caribéen est à l’évidence le guide touristique. L’aspect du tourisme se dilue cependant plus vite avec, dès la page 5, des photographies montrant des images du tour cycliste de la Martinique, etc.
La perception de la Caraïbe que renvoie Google est avant tout celle des commerciaux qui la vendent. La grande majorité des images sont issues de sites sur lesquels des compagnies proposent des voyages, des séjours, des excursions, etc. La Caraïbe qu’ils vendent est un territoire vide d’habitants, caractérisé par une nature paradisiaque et exubérante dont les couleurs sont caricaturalement forcées avec des outils de retouche photographique. La Caraïbe que l’on peut lire ici est un ensemble d’îles possédées et exploitées par l’industrie touristique. Le Caribéen est un serviteur qui apporte le repas ou tient le mors du cheval. Cette industrie touristique étrangère façonne en réalité l’image de la région selon les critères qui sont les plus favorables à son activité. Des enquêtes ont été menées auprès de touristes durant leur séjour dans la Caraïbe. Les reproches que formulent ces derniers à la suite de leur visite sont le plus souvent liés au « harcèlement » dont ils se sentent victimes dans certaines destinations (comme à la Jamaïque) de la part de vendeurs informels 119 . Ce n’est pas un hasard : la Caraïbe qui est ici montrée sur Google est hustlers free et poverty free . C’est ainsi que les industriels façonnent l’image que se font les étrangers de cette région du monde. De la même manière, si l’on consulte Wikipédia, deuxième porte d’entrée des recherches sur le Web après Google, l’introduction de l’article « Caribbean » présente une région vide de gens. La Caraïbe est présentée comme une région qui comprend une mer et plus de 7 000 îles, mais à aucun moment on ne fait part de ses habitants 120 .

3. Une Caraïbe ou des Caraïbes?
Toute définition de la Caraïbe apparaît, au vu de ce qui précède, partielle et discutable. Il est donc toujours nécessaire de préciser de quelle Caraïbe il est question. C’est ainsi que les auteurs qui étudient le sujet commencent en général par définir leur Caraïbe, la région sur laquelle ils vont se concentrer, en fonction de leur perception personnelle, de leur vécu, ou parfois en fonction des facilités d’accès à certains terrains.
Dans son article intitulé « Reinterpreting the Caribbean 121 », Norman Girvan propose une approche plus scientifique de la question en recensant les différentes définitions de la Caraïbe existantes : la Caraïbe insulaire, la Grande Caraïbe, les West Indies, la Caraïbe de la Caribbean Community (CARICOM)… (carte 3) Il rejoint ici la démarche des économistes Fred Célimène et Patrick Watson, respectivement martiniquais et trinidadien, dans leur ouvrage sur l’économie caribéenne 122 . Voici les définitions suggérées par Girvan :
3.1 Les West Indies
La définition des West Indies est la plus restreinte. Elle correspond, explique Norman Girvan, à une conception de la Caraïbe qui fut longtemps en vigueur dans l’espace anglophone. Selon cette conception, la Caraïbe se limiterait au groupe des territoires anglophones : Jamaïque, Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Barbade, Trinidad, Guyana… Cette définition a vécu. On parle aujourd’hui plus volontiers de Caraïbe anglophone pour désigner ce sous-ensemble régional, qui représente la sous-région la plus importante au plan du nombre de territoires impliqués, mais pas en termes démographiques, ces espaces étant par comparaison nettement plus petits et moins peuplés que les territoires hispanophones.
3.2 La Caraïbe insulaire
La Caraïbe insulaire est à notre sens l’un des cadres caribéens de référence, car c’est celui qui semble le mieux correspondre aux aspects culturels, historiques, économiques et démographiques de ce que nous percevons comme étant la Caraïbe. Cette Caraïbe insulaire comprend, comme son nom l’indique, toutes les îles des Antilles, ainsi que quatre territoires continentaux : le Belize, le Guyana, le Suriname et la Guyane (ou Guyane française).
Pourquoi inclure ces territoires continentaux dans la Caraïbe insulaire? Premièrement, les géographes ont de longue date considéré ces territoires comme insularisés. C’est-à-dire qu’ils fonctionnent véritablement comme des îles. Prenons l’exemple du Suriname, le plus petit pays d’Amérique du Sud, situé entre la Guyane à l’est, le Guyana à l’ouest et le Brésil au sud. Lorsque l’on arrive au Suriname en avion, le bleu intense de l’océan devient petit à petit délavé et ocre à mesure qu’on se rapproche de la côte. Soudainement, et presque sur une ligne droite, le brun de la mer cède à un autre océan moutonné. Celui-ci est vert foncé et couvert de nuages blancs. Il s’agit de la forêt tropicale, qui s’étend à perte de vue, percée seulement par les amples méandres de fleuves boueux. Notez que nous arrivons en avion dans cet exemple, car c’est la seule façon d’accéder au pays, à moins de traverser de larges fleuves en pirogue : le Maroni, entre le Suriname et la Guyane, ou la Corantine, entre le Suriname et le Guyana. On aperçoit à peine la côte du Guyana depuis les embarcadères de Nickerie, à la frontière surinamaise. L’embouchure de l’Essequibo, au Guyana, est tellement large qu’une île grande comme la Barbade pourrait y loger. Le bateau ou l’avion sont les seuls moyens d’accès, comme pour une île…
Aucune des trois Guyanes (Guyana, Suriname, Guyane) n’est reliée au reste du continent autrement que par voie d’eau (océan ou fleuve), à l’exception de la piste rouge de latérite qui raccroche le Guyana au Brésil, à la hauteur de Lethem… Dans chacun de ces espaces, trois des quatre côtés sont isolés du reste du continent par voie d’eau. De larges fleuves marquent les coupures à l’est et à l’ouest. L’océan forme la barrière naturelle au nord. Au sud, la frontière est encore plus hermétique qu’une voie d’eau (qui n’est finalement qu’une surface de transport comme une autre) : c’est la forêt du plateau des Guyanes, porte d’entrée de l’Amazonie. Dans la vaste marge située au sud, la forêt est pour ainsi dire vierge de routes. Ceux qui n’ont jamais fréquenté ces régions le réalisent sans doute peut-être moins bien, mais il est plus simple de se déplacer et de transporter des matériaux par mer qu’à travers la forêt tropicale. Dès que possible, dans ces régions, on se déplace d’ailleurs en pirogue sur les fleuves, quitte à faire des détours. Une forêt de ce type représente donc un facteur d’isolement insulaire beaucoup plus important qu’une mer ou qu’un océan.
C’est dans ce sens que les Nations Unies, par exemple, recensent les Guyanes et le Belize au sein de l’ensemble des Petits territoires insulaires en développement (PEID). Pourquoi alors en faire des territoires caribéens? Simplement parce que les Guyanes, avec une exception partielle pour la Guyane française, partagent l’histoire coloniale de l’ensemble de la Caraïbe insulaire, histoire faite de plantations sucrières, d’esclavage et de travail plus ou moins forcé pour les Asiatiques, notamment. À tel point que le Belize était administré par la couronne britannique au sein de l’unité qui comprenait aussi la Jamaïque et les îles Caïmans 123 .
Cette définition de la Caraïbe insulaire a aussi ses limites. Bon nombre des territoires qu’elle rassemble se tournent le dos. Si l’on reprend l’exemple des îles francophones, les enquêtes menées auprès des étudiants montrent que 90 % d’entre eux ont déjà voyagé en France. Mais seuls 50 % se sont déjà déplacés dans la Caraïbe, principalement dans les territoires français voisins de Guadeloupe et de Saint-Martin, et plus rarement dans des destinations touristiques comme la République dominicaine 124 . Tout comme les territoires néerlandais, ou anciennement néerlandais, sont essentiellement tournés vers les Pays-Bas (et secondairement les États-Unis), les territoires francophones sont avant tout tournés vers la France. Les West Indies ont plus de liens avec la Grande-Bretagne et les États-Unis qu’avec le reste de la Caraïbe. Un universitaire jamaïcain en visite à la Martinique dans le cadre d’un séminaire s’étonnait récemment d’y rencontrer des jeunes « Caribéens », selon ses termes… De même en va-t-il des îles hispanophones, plus ouvertes sur les États-Unis (les Cubains représentent la première communauté de Miami, et le maire est lui-même d’origine cubaine) que sur le reste de la région caribéenne. Dans la Caraïbe, il est généralement bien plus simple de voyager vers l’Europe ou les États-Unis que vers une île voisine. Il arrive fréquemment que la traversée de l’océan Atlantique prenne moins de temps que les multiples escales nécessaires pour relier deux îles de la région relativement proches. Les coûts de ces voyages sont souvent comparables : un vol entre Fort-de-France et Port-au-Prince coûte approximativement le même prix qu’un vol entre Fort-de-France et Paris. Mais cette limite est aussi valable pour les autres définitions de la Caraïbe, et des limites similaires pourraient être objectées dans le cas d’autres ensembles régionaux (l’Union européenne, par exemple).
Autre objection : cette définition ne prend pas en compte les petites communautés « caribéennes » situées en Amérique centrale et sur les littoraux de Colombie et du Venezuela. Nous nous heurtons ici à la problématique du découpage régional à l’intérieur des territoires. Il est difficile de considérer l’ensemble de la Colombie comme caribéen, car ses trois villes principales, dont sa capitale, appartiennent à l’ensemble régional andin. Pourtant, la côte nord, avec ses trois grands ports caribéens de Cartagène, Santa Marta et Baranquilla, ainsi que sa population métissée d’Afrocolombiens, entre dans l’ensemble historique, culturel et même océanographique de la Caraïbe. Cela est d’ailleurs valable en partie pour les communautés afrocolombiennes de la côte pacifique comme Tumaco, bien loin de la mer des Caraïbes, au sud du pays. Nous sommes ici déjà à la frontière avec l’Équateur, où la région frontalière de Manta possède par ailleurs les mêmes caractéristiques. Cela nous amène à une autre limite de la définition historique, culturelle et démographique de la Caraïbe : on retrouve des communautés de descendants d’esclaves embauchés sur des plantations sucrières à l’époque coloniale jusqu’au Brésil… et aux États-Unis.
3.3 La Grande Caraïbe
Le second cadre de référence est celui de la Grande Caraïbe. Il s’agit du cadre de prédilection des Caribéens partisans d’une région unie, politiquement et économiquement forte sur le plan régional, et pouvant peser sur les affaires de l’hémisphère. Cette définition englobe la Caraïbe insulaire, le Venezuela, la Colombie et l’ensemble de l’Amérique centrale, Mexique inclus. Les îles hispanophones peuvent mieux se reconnaître dans cet ensemble régional dominé par les Latinos. Cependant, l’histoire de l’Amérique centrale et du Mexique est différente, et cette région se rattache plus facilement à ce qu’Édouard Glissant nomme la Méso-Amérique, l’Amérique des peuples premiers 125 . Ces espaces tournent d’ailleurs le dos à la Caraïbe, leurs principales villes étant situées dans l’intérieur ou sur la côte du Pacifique : la ville de Guatemala, San Salvador, Managua, Granada, Tegucigalpa, San José, la ville de Panama…
Cette définition fait de la Caraïbe la partie centrale des Amériques, le lien entre Amérique du Sud et Amérique du Nord. Elle comprend l’isthme centre-américain et le « presqu’isthme » insulaire antillais. Elle a la force du nombre, mais une faiblesse de divisions liée à une plus grande hétérogénéité.
3.4 La Caraïbe politique des regroupements régionaux
Il existe enfin une Caraïbe politique définie par des accords régionaux. Parmi ceux-ci, les deux principaux sont à l’heure actuelle la Caribbean Community (CARICOM) et l’Association des États de la Caraïbe (ACS 126 ). L’importance de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), qui dépasse le cadre caribéen, est cependant de plus en plus grande.
La CARICOM est une association régionale basée sur un marché commun, bâtie à partir des États du Commonwealth réunis dans la Caribbean Free Trade Association (CARIFTA) – devenue CARICOM en 1972. Elle comprend aujourd’hui 15 États membres (carte 4) : Antigua et Barbuda, les Bahamas, la Barbade, le Belize, la Dominique, Grenade, le Guyana, Haïti, la Jamaïque, Montserrat, Sainte-Lucie, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Vincent et les Grenadines, le Suriname et Trinidad-et-Tobago. L’organisation régionale compte en outre cinq membres associés : les Bermudes, Anguilla, les îles Vierges britanniques, les îles Caïmans et les îles Turques et Caïques. L’objectif affiché est de promouvoir l’« intégration économique » et la « coopération » ainsi que de « coordonner les décisions de politiques étrangères 127 ». La CARICOM s’est avérée incapable de faire face aux problèmes caribéens, en partie parce que son poids demeure très limité à l’échelle du continent. Lorsque les États-Unis et la France décidèrent conjointement d’évincer le président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 2004 et de l’expatrier en République centrafricaine, la CARICOM ne put que protester.

L’Association des États de la Caraïbe (ACS) correspond à peu près au cadre de la Grande Caraïbe à l’exception des dépendances françaises et néerlandaises et de petites dépendances britanniques (la France, Aruba, Curaçao et Sint Maarten sont cependant États membres associés ; le Royaume-Uni et les Pays-Bas sont, eux, États observateurs) (carte 5). L’un des principaux objectifs affichés est de promouvoir la coopération régionale au sein des États de la région pour permettre à l’ensemble de peser sur les décisions politiques et économiques communes. Le problème majeur demeure le même que dans le cas de la CARICOM : l’impossibilité de définir un cadre politique favorable à la région en raison d’une trop grande influence des politiques néolibérales qui servent avant tout les intérêts des États-Unis et de l’Europe. L’imposition de ces mesures est facilitée par le fait qu’il existe une trop grande disparité dans les pratiques politiques menées par les États membres (comme l’illustre bien le fossé politique pouvant exister entre Cuba et la République dominicaine…) pour pouvoir permettre une ligne politique commune.

Une dernière association régionale prend aujourd’hui de l’envergure dans la région, sous la direction du Venezuela de Hugo Chávez Frías (décédé en mars 2013 et remplacé par Nicolas Maduro). L’ALBA (carte 6), contrairement à la CARICOM et à l’ACS, est un regroupement basé non pas sur la proximité physique, mais sur une ligne politique commune favorable à la région (l’entrée dans l’ALBA impose par exemple l’arrêt de certaines mesures néolibérales). Cependant, cette association n’est pas caribéenne, mais sud-américaine. En effet, le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur forment les clés de voûte de l’association. L’intégration de pays caribéens à l’ALBA n’est donc pas sans paradoxes : si elle est favorable au développement de la Caraïbe, elle s’oppose partiellement à l’émergence de celle-ci en tant qu’ensemble régional à part. Cette organisation semble en effet chercher à créer une Amérique du Sud basée sur le concept de « notre Amérique », l’Amérique des peuples qui y vivent, et non pas une Amérique dominée par les États-Unis 128 . Une des contradictions que devra résoudre cette alliance est qu’elle se base sur les théories des grands révolutionnaires sud-américains créoles (comme Bolívar), qui sont les héros de la lutte des descendants d’Espagnols, mais certainement pas des peuples premiers. Il existe aussi une contradiction entre les intérêts de ces deux groupes, que l’ALBA tente aujourd’hui de résoudre. Le fait qu’Hugo Chávez ait été un Métis créole amérindien va dans ce sens, mais les contradictions demeurent fortes. Dans le cadre de ce que Chávez a appelé le socialisme du XXI e siècle 129 , il s’agit avant tout d’un projet d’émancipation de la domination des États-Unis. C’est dans cette perspective que l’ALBA offre vraisemblablement l’alternative la plus significative à l’heure actuelle face aux politiques néolibérales qui ont dévasté la région depuis le milieu du XX e siècle.
3.5 Une Caraïbe en cercles concentriques
Le géographe étatsunien Gary Elbow 130 a aussi proposé une définition de la Caraïbe en cercles concentriques. Le centre ( core ) se compose des îles que tout le monde ou presque considère comme caribéennes (zone qui correspond à peu près aux îles des Antilles baignées par la mer des Caraïbes). Puis, il décrit la frange ( fringe ), qui se composerait d’après lui des îles extérieures au bassin caribéen à proprement parler, comme les Bahamas et les Turques et Caïques ainsi que les îles situées au large des côtes de l’Amérique centrale, comme les îles de la Baie (Honduras) ou Cozumel (Mexique). Elbow considère que les trois Guyanes et le Belize font partie intégrante de cette frange caribéenne. À ce centre et à cette frange, Elbow ajoute une périphérie qui inclut le Yucatán mexicain et l’Amérique centrale, ainsi que la côte nord de la Colombie et du Venezuela. Le grand intérêt de cette définition est qu’elle tient compte de la coupure qui existe dans certains pays entre une côte caribéenne et un intérieur possédant une autre identité. C’est le cas de la Colombie et du Venezuela. Il est dommage qu’Elbow n’ait pas proposé une démarche similaire pour certains pays d’Amérique centrale dont la côte caribéenne est habitée par le peuple créole des Garifunas. Finalement, le troisième et dernier intérêt majeur de cette définition, qui n’est pas des moindres, est qu’elle correspond relativement bien à la perception des Caribéens eux-mêmes, telle que nous l’avons soulignée plus haut. Cette perception est faite de nuances, avec un centre et des marges.

4. Conclusion
La Caraïbe est une région facilement identifiable et localisable sur une carte. Elle se situe autour de la mer homonyme, entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud (dans la « mâchoire de l’Amérique »). Cependant, fixer ses contours de manière rigoureuse et précise est plus difficile, car bon nombre de critères doivent être pris en compte : géographie, océanographie, culture, population, économie… Cette difficulté n’est pas unique à la Caraïbe : en effet, où s’arrête l’Europe? Le Mexique appartient-il à l’Amérique du Nord? Le Japon ou encore Singapour sont-ils des îles (plus précisément des archipels) du Pacifique ou des territoires asiatiques?
Nous proposons donc de définir la Caraïbe comme un espace caractérisé :
– Par une localisation tropicale et plus précisément centre-américaine (globalement entre l’équateur et le tropique du Cancer pour ce qui est de la latitude), en périphérie plus ou moins directe du bassin caribéen (approximativement entre 50° et 90° ouest de longitude) ;
– Par une certaine insularité liée à l’isolement des territoires plus encore qu’à une simple barrière océanique ;
– Par une histoire commune, qui (re)débute avec la colonisation européenne, puis l’établissement de plantations et le développement d’une économie sucrière liée à la déportation et la mise en esclavage de travailleurs africains ;
– Par des héritages communs dans les champs économique (économie de plantation) et démographique (mélange de populations africaines, indiennes, européennes, chinoise et amérindienne) ;
– La présence de cultures créoles.
La Caraïbe se définit donc pour nous au croisement de la géographie, de l’histoire, de la culture et de la démographie. Cette définition correspond à peu de choses près à ce qui a été appelé la Caraïbe insulaire. Elle correspond aussi assez bien à ce que l’écrivain martiniquais Édouard Glissant nomme l’Amérique créole. D’autres définitions précises existent : Grande Caraïbe, Caraïbe en cercles concentriques de Elbow, Communauté caribéenne (CARICOM), Caraïbe de l’Organisation des États Caribéens… Aucune de ces définitions n’est cependant parfaite.


56 Cité dans : Julio Salas, Los Indios Caribes : Estudio sobre el Origen del Mito de la Antropofagia , Madrid, Editorial América, 1920. Juan de Castellanos était un poète espagnol qui s’engagea comme soldat lors de la colonisation de la Caraïbe. Il devint vendeur d’esclaves indigènes au début du XVI e siècle. La citation date de 1533.

57 Marlin.

58 Tresses plaquées sur le crâne.

59 Cannabis.

60 Interview menée par l’auteur à Paramaribo (Suriname) en septembre 2012.

61 La Jamaïque et Haïti sont deux des rares territoires ayant conservé un nom proche de leur appellation originelle, ou du moins antérieure à la colonisation européenne.

62 Yves Lacoste, De la géopolitique aux paysages. Dictionnaire de la géographie , Paris, Armand Colin, 2003.

63 Fréderic Régent, La France et ses esclaves, de la colonisation aux abolitions (1620-1848) , Paris, Grasset, 2007.

64 Raymond Beazlay, The Dawn of Modern Geography : A History of Exploration and Geographical Sciences , Charleston, SC, Nabu Press, 2010 [1897].

65 Francis A. MacNutt, « De Orbe Novo, Volume 1 (of 2), The Eight Decades of Peter Martyr D’Anghera » http://www.gutenberg.org/files/12425/12425-h/12425-h.htm

66 Il existe cependant en France métropolitaine (ou encore dite hexagonale en référence à la forme du territoire) ainsi qu’en Guadeloupe et en Martinique une définition beaucoup plus limitée des Antilles : il s’agirait uniquement des territoires français (les départements d’outre-mer, ou DOM) baignés par la mer des Antilles.

67 Les îles de l’archipel des Bermudes, difficilement classables, ont souvent été rattachées à la Caraïbe en raison de la prédominance de leur population d’origine africaine et des secteurs d’activité qui s’y développent, très similaires à ceux qu’on retrouve aux îles Caïmans, par exemple. Cela dit, les Bermudes se trouvent très excentrées dans l’Atlantique Nord et n’ont pas connu l’histoire des plantations.

68 Cité dans : Michel Lequenne, Christophe Colomb contre ses mythes, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, coll. « Orbita » , 2002.

69 Cette version belliqueuse de l’histoire des peuples kalinagos est celle qui fait actuellement référence parmi les historiens. Il ne faut cependant pas perdre de vue qu’elle est basée sur les témoignages de peuples amérindiens ennemis, témoignages passés à travers le filtre des colons européens, qui l’ont rapportée à ceux qui écriraient l’Histoire. De plus, cette version permet aujourd’hui de justifier le génocide de ce peuple comme elle permit à l’époque de tenter de le réduire en esclavage.

70 Jalil Sued-Badillo, dir. General History of the Caribbean, Vol I. Autochthonous Societies , Paris/Oxford, UNESCO Publishings/Macmillan Caribbean, 2003.

71 Natalie Noyaret, dir., Le Vampirisme et ses Formes dans les Lettres et les Arts , Paris, L’Harmattan, 2009.

72 Hernan Horna, La conquête des Amériques vue par les Indiens du Nouveau Monde, op. cit.

73 Le mancenillier ( Hippomane mancinella ) est un petit arbre américain particulièrement présent sur certaines côtes caribéennes. Toutes ses parties sont hautement toxiques en raison de la concentration de divers alcaloïdes dans son latex. Les Kalinagos plantaient ces arbres derrière leurs camps pour empêcher les ennemis de les surprendre et, dit-on, trempaient leurs flèches dans la sève toxique.

74 Hernan Horna, op. cit.

75 Cité dans : Julio Salas, Los Indios Caribes : Estudio sobre el Origen del Mito de la Antropofagia , op. cit.

76 Voir : Mimi Sheller, Consuming the Caribbean , Londres, Routledge, 2003. ; Philip Boucher, « First Impressions : Europeans and Islands Caribs in the pre-colonial era, 1492-1623 », Caribbean Slavery in the Atlantic World – A Student Reader (SHEPERD, Verene et al. , dir.), Kingston, Ian Randle Publishers, 1997.

77 Patrick L. Baker, Centering The Periphery : Chaos, Order And The Ethnohistory Of Dominica , Kingston, UWI Press, 1996.

78 Ibid.

79 William Arens, The Man-Eating Myth, Anthropology and Anthropophagy , Oxford/New York, Oxford University Press, 1979.

80 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, op. cit.

81 Francisco de Gómara, Cortès : The Life of the Conqueror by his Secretary , Berkeley, University of California Press, 1966.

82 Hernan Horna, La conquête des Amériques vue par les Indiens du Nouveau Monde, op. cit.

83 Des auteurs européens ont répondu à ces assertions en expliquant qu’il s’agissait de faux cas de cannibalisme destinés à impressionner l’adversaire, sans pour autant apporter de preuves à leurs affirmations. Voir : Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes , Paris, J’ai lu, 1999.

84 William Arens, op. cit.

85 Mimi Sheller, op. cit . ; Deborah Root, Cannibal Culture : Art, Appropriation and the Commodification of Difference , Oxford, Westview Press, 1996. ; Lola Young, Fear of the Dark : « Race » , Gender and Sexuality in the Cinema , Londres/New York, Routledge, 1996.

86 Extermination qui, on le sait, ne fut pas toujours le fait d’assassinats directs. Les maladies des Européens et les travaux forcés furent sans doute plus meurtriers. Voir : David Watts, The West Indies : Patterns of Development, Culture and Environmental Change since 1492 , Cambridge/New York, Cambridge University Press, 1990.

87 Richard Price, Maroon Societies, Rebel Slave Community in the Americas , New York, Anchor Press, 1973.

88 Le récit du soldat Gabriel Stedman se déroule en Guyane hollandaise. Il a été réédité par les anthropologues Richard et Sally Price en 1992 et est considéré comme l’une des meilleures descriptions de la vie sur les plantations caribéennes. Voir : Richard Price et Sally Price, Stedman’s Surinam, L ife in an Eighteenth-Century Slave Society. An Abridged, Modernized Edition of Narrative of a Five Years E xpedition against the Revolted Negroes of Surinam , Baltimore, John Hopkins University Press, 1992.

89 Champ lexical qu’on retrouve dans les colonies anglaises comme la Jamaïque.

90 Un toponyme est le nom propre d’un lieu.

91 John Quincy Adams sera d’abord secrétaire d’État sous la présidence de James Monroe (1817-1825), puis il deviendra le sixième président des États-Unis (1825-1829). C’est durant cette période et sous son impulsion que les États-Unis affirmeront leur doctrine impérialiste, qui a cours depuis.

92 Voir : Romain Cruse, Géopolitique d’une périphérisation du bassin caribéen, op. cit.

93 Voir : Victor Bulmer-Thomas, Economic History of the Caribbean since the Napoleonic Wars , Oxford, Oxford University Press, 2012.

94 Antonio Gaztambide-Geigel, « La invencion del Caribe en el siglo XX. Las definiciones del Caribe como problema historico e metodologico », Revista Mexicana del Caribe , vol.1, n o 1, 1996.

95 Henri Godard et Thierry Hartog, « Le Bassin caraïbe : présentation », Mappemonde , n° 72, 2003. ; Henri Godard et Thierry Hartog, « Le bassin caribéen : lac états-unien ou méditerranée américaine? », Mappemonde , n° 72, 2003.

96 Agamemnon Gus Pantel, « The Archaics », General History of the Caribbean, Vol I. Autochthonous Societies (SUED-BADILLO, Jalil, dir.), Paris/Oxford, UNESCO Publishings/Macmillan Caribbean, 2003.

97 Édouard Glissant, Le discours antillais, op. cit.

98 Antonio Gaztambide-Geigel, « La invencion del Caribe a partir de 1898 », Tierra Firme , vol. XXI, n o 82, avril-juin 2003.

99 La présence de l’esclavage en lui-même ne suffit pas. Comme l’a montré le Jamaïcain Orlando Patterson, l’esclavage est une pratique qui a existé sur tous les continents depuis des époques immémoriales. La mise en esclavage de populations africaines a existé en Afrique, dans les îles des Antilles, en Amérique du Sud (Brésil, Guyane, Pérou, Colombie, etc.) ainsi qu’en Amérique du Nord et en Amérique centrale. Voir : Orlando Patterson, Slavery and Social Death : A Comparative Study , Cambridge, Harvard University Press, 1982.

100 Lloyd Best, « Independent thought and Caribbean freedom », New World Quarterly , vol. 3, n o 4, 1967.

101 Norman Girvan, « Reinterpreting the Caribbean », The Caribbean Economy, A Reader (PANTIN, Denis, dir.), Kingston, Ian Randle Publishers, 2005.

102 Lloyd Best et Kari Levitt, The Theory of Plantation Economy : A Historical and Institutional Approach to Caribbean Economic Development, op. cit.

103 Romain Cruse, Géopolitique d’une périphérisation du bassin caribéen, op. cit.

104 Romain Cruse et François Taglioni, « Le Suriname, une île caribéenne comme les autres? », Caribbean Atlas (CRUSE, Romain et Kevon RHINEY, dir.), 2012, http://www.caribbean-atlas.com/fr/thematiques/qu-est-ce-que-la-caraibe/le-suriname-une-ile-caribeenne-comme-les-autres.html

105 Armand Frémont, La région, espace vécu , Paris, Flammarion, 1999.

106 Romain Cruse, « Introduction à la Caraïbe perçue », Caribbean Atlas (CRUSE, Romain et RHINEY, Kevon, dir.), 2012, http://www.caribbean-atlas.com/thematiques/qu-est-ce-que-la-caraibe/introduction-a-la-caraibe-percue.html

107 Retrouvez ces cartes en couleur en ligne sur le site www.caribbean-atlas.com

108 Norman Girvan, « The Caribbean and Cuba, Cuba and the Caribbean, Remarks at a Panel Discussion at the Havana International Book Fair, February 11, 2012 », http://www.normangirvan.info/girvan-caribbean-cuba/

109 Romain Cruse, « Introduction à la Caraïbe perçue », op. cit.

110 CIA, The World Factbook , htpps://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/

111 Neal Santamaria, « Les vodous d’Hispaniola : histoire de deux frères ennemis », Vodou (HAINARD, Jacques et al. , dir.), Genève et Gollion, Musée d’ethnographie de Genève/Infolio, 2007.

112 Interview menée par l’auteur à La Havane en septembre 2011.

113 Nous distinguons dans la Caraïbe les territoires français (Martinique, Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Barthélémy) des territoires francophones (Haïti – On notera cependant que si le français est langue officielle en Haïti, au côté du créole, seuls 7 % des Haïtiens parlent effectivement français selon les recensements les plus récents.)

114 Romain Cruse et Ludjy Samot, « Les “Antillais” sont-ils caribéens? », Caribbean Atlas (CRUSE, Romain et Kevon RHINEY, dir.), 2012, http://www.caribbean-atlas.com/fr/thematiques/qu-est-ce-que-la-caraibe/les-antillais-sont-ils-caribeens.html

115 « Diversité culturelle : un combat francophone. La “diversalité” selon Raphaël Confiant », Radio France Internationale , 25 mai 2001, http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/CultureSociete/215.asp

116 Édouard Glissant, Poétique de la relation , Paris, Gallimard, 1990.

117 James Surowiecki, The wisdom of crowds : Why the Many Are Smarter Than the Few and How Collective Wisdom Shapes Business, Economies, Societies and Nations, Londres, Little Brown, 2005.

118 Recherche effectuée le 7 août 2012.

119 Polly Pattullo, Last Resorts : The Cost of T ourism in the Caribbean , New York, Monthly Review Press, 2005.

120 Wikipedia, « Caribbean », http://en.wikipedia.org/wiki/Caribbean

121 Norman Girvan, « Reinterpreting the Caribbean », op. cit.

122 Fred Célimène et Patrick Watson, Économie politique caribéenne , Paris, Economica, 1991.

123 Voir : Romain Cruse et François Taglioni, « Le Suriname, une île caribéenne comme les autres? », op. cit.

124 Romain Cruse et Ludjy Samot, « Les “Antillais” sont-ils caribéens? », op. cit.

125 Édouard Glissant, Poétique de la relation, op. cit.

126 Pour Association of Caribbean States.

127 CARICOM, « Objectives of the Community », http://www.caricom.org/jsp/community/objectives.jsp?menu=community

128 Norman Girvan, The Caribbean and Cuba, Cuba and the Caribbean, op. cit.

129 Mohsen Al Attar et Rosalie Miller, « Towards an Emancipatory International Law : The Bolivarian reconstruction », Third World Quarterly , vol. 31, n o 3, 2010.

130 Gary Elbow, « Regional Cooperation in the Caribbean : The Association of Caribbean States », Journal of Geography 96 , n° 11, 1996.
2 L’environnement caribéen

L’école est située sur une falaise le golfe de J acmel est son grand voisin bleu dans la classe la mer Caraïbe nous offre l’ailleurs qui protège de son aura le prodige indigo du ciel et des vagues l’éclat contagieux de l’écume associée au mystère fascinant de la langue française.
René Depestre, Mère Caraïbe
Maintenant, la fraîcheur de la mer, la grande ombre des voiles. La brise du nord qui, après avoir couru sur les terres, prenait un nouvel élan sur la vaste étendue, apportant ces odeurs végétales que les vigies savaient déceler du haut des hunes […]. On passait sur des bancs d’éponges qui dessinaient d’obscurs massifs sur les fonds clairs ; on voguait entre des cayes de sable blanc, toujours en vue d’une côte estompée par la brume, qui devenait plus montagneuse et plus découpée.
Alejo Carpentier, Le siècle des Lumières
Il y a tellement d’îles! Autant d’îles que d’étoiles la nuit dans cet arbre où les météores sont secoués comme des fruits tombant autour du Schooner Flight 131 . Mais les choses doivent tomber et il en fut toujours ainsi […]
Derek Walcott, After the Storm

La Caraïbe, quelle que soit la définition retenue, ne correspond ni à la plaque tectonique caribéenne à proprement parler, ni à un climat typique, ni même à un milieu physique unique. La plaque caribéenne est en effet beaucoup plus limitée spatialement. Ainsi, l’île de Cuba se trouve sur la plaque nord-américaine voisine. En ce qui a trait au climat, il existe bien peu de points communs entre la chaleur sèche de la plaine de Cul-de-Sac en Haïti et l’humidité constante de la forêt pluviale de Morne Trois Pitons à la Dominique. Les variations liées à la latitude, à l’exposition aux vents dominants et à l’altitude génèrent une multitude de climats et de milieux physiques distincts. La géologie des sols concourt aussi à cette diversité des milieux, car la couverture forestière est très différente selon que le support soit karstique, comme dans le Cockpit Country jamaïcain, ou volcanique, comme dans le Northern Range trinidadien. Dans le premier cas, l’eau s’infiltre immédiatement en profondeur et laisse en surface un paysage minéral et sec qui rappelle les climats méditerranéens. À l’inverse, dans le second cas, les rivières abondent entre des arbres immenses abritant un sous-bois dense et couvrant largement la roche noire de racines, d’épiphytes et de plantes rampantes. On ne peut donc parler pour la Caraïbe d’un climat général, d’une géologie unique, ou d’un type de couvert forestier homogène. Comme dans de nombreux autres domaines (linguistique, démographique, économique, etc.), la Caraïbe est caractérisée par sa grande diversité interne. On pourrait ainsi facilement comparer le milieu physique caribéen aux langages parlés dans la région (cf. chapitre 6) : non seulement la diversité est la règle, mais de nombreuses formes y sont uniques. Dans la sphère environnementale, on parle de biodiversité importante 132 et de fort taux d’endémicité 133 .
L’étude de la géographie physique caribéenne a été marquée par des progrès importants au cours des 60 dernières années, avec l’arrivée de nombreux scientifiques européens et nord-américains, puis la formation sur place de spécialistes caribéens 134 . La géologie et la climatologie de la région sont aujourd’hui beaucoup mieux connues. Comme pour la géographie et l’anthropologie coloniale évoquées au premier chapitre à propos des Kalinagos, cette connaissance est cependant une arme à double tranchant. Meilleure connaissance est souvent synonyme d’exploitation plus importante et moins contrôlée. Par ailleurs, cette connaissance importée d’Europe et des États-Unis entraîne dans son sillage l’adoption de modèles recopiés. C’est ainsi que cet accroissement de la connaissance de la géographie physique caribéenne accompagne paradoxalement des régressions majeures dans la connaissance générale du milieu. Les savoirs populaires sur les plantes et leur utilisation à des fins médicinales se perdent. Les savoirs ancestraux et empiriques sur les cultures associées disparaissent aussi au profit des monocultures qui détruisent les écosystèmes. Ainsi, en Haïti, on a récemment découvert que les paysans des régions reculées ont conservé la tradition amérindienne de la culture dite des « trois sœurs ». Ils plantent le maïs qui servira de tuteur au haricot, et la terre à leurs pieds est abritée par le paillage naturel et vivant des feuilles de courge. Les trois plantes se protègent mutuellement des parasites, et les feuilles de courge conservent l’humidité du sol et protègent celui-ci du soleil. Le sol est enrichi par les plantes mêmes qui y poussent, formant un cercle vertueux. En outre, lorsqu’on les associe dans un repas, le maïs et le haricot fournissent à l’homme une protéine complète. La culture des trois sœurs est l’un des nombreux héritages de l’agriculture amérindienne, laquelle a quasiment disparu lorsque les experts agronomes occidentaux ont imposé le système des plantations en monoculture, au bénéfice des firmes agroalimentaires de l’Atlantique Nord ; la science au détriment de la connaissance. Il convient de noter ici que, paradoxalement, l’accroissement de la connaissance de la géographie physique du milieu caribéen s’est malheureusement accompagné d’une accélération de sa destruction par l’homme. À l’heure actuelle, alors que toutes les sonnettes d’alarme environnementales sont tirées, que l’on encourage les habitants à se méfier même des légumes qui poussent dans leur jardin et qu’on ne peut plus consommer les poissons et crustacés de certaines régions à cause de la pollution par les pesticides, les experts du CIRAD se penchent à nouveau en Martinique et en Guadeloupe sur les associations des plantes complémentaires.
Pour mieux comprendre l’espace caribéen et sa dégradation actuelle, nous nous intéresserons dans cette partie aux milieux naturels à travers trois aspects fondamentaux de leurs formations : la géologie et la morphogenèse 135 , qui expliquent la présence des reliefs positifs (les îles, les plateaux) et négatifs (les fonds du bassin caribéen, les fosses profondes de la bordure nord-est de la plaque caribéenne, etc.), et la climatologie, qui explique à la fois l’érosion des reliefs et détermine partiellement le dernier point d’intérêt de ce chapitre : les biotopes – les grands types de milieux naturels. Cette étude de l’environnement sera dès que possible mise en lien avec les sociétés humaines qui habitent cet espace ; les tremblements de terre et éruptions ont une incidence directe sur ces sociétés. De même en va-t-il des cyclones, mais aussi de la déforestation… et parfois même de la conservation des forêts.
1. Géologie caribéenne simplifiée
1.1 L’apparition du bassin caribéen au cœur de la Pangée
Selon les théories des géologues, le bassin caribéen que l’on connaît aujourd’hui serait le résultat d’une fissure dans le continent originel – la Pangée –, apparu en fin de période jurassique (entre -200 et -145 millions d’années). D’après les recherches les plus récentes, cette fissure originelle aurait pris la forme d’une voie maritime caribéenne ( Caribbean Seaway ) il y a 146 à 154 millions d’années. Nous sommes alors dans le Jurassique supérieur, une époque dominée sur terre par les dinosaures, et dans les mers par d’immenses reptiles ressemblant aux actuels crocodiles de mer. L’Amérique du Nord continuant de s’éloigner du Gondwana (l’Amérique du Sud et l’Afrique actuelles réunies dans un bloc qui se fissurera par la suite), cette voie d’eau caribéenne devint progressivement le bassin maritime que l’on connaît, avec un net découpage en deux zones : le golfe du Mexique et la proto Caraïbe (qui deviendra le bassin caribéen) il y a 136 à 141 millions d’années. C’est dans la même période que l’Atlantique Nord se dessina progressivement 136 .
Quelques géologues ont proposé une autre hypothèse selon laquelle le bassin caribéen actuel serait à la base un morceau de plancher océanique originaire du Pacifique oriental et ayant migré vers l’est beaucoup plus récemment, il y a environ 70 millions d’années 137 . Si la première hypothèse semble aujourd’hui privilégiée, il ne faut pas perdre de vue que nos connaissances sur ces événements, qui se sont déroulés il y a des dizaines de millions d’années, bien avant l’apparition de l’homme lui-même, sont extrêmement limitées.
1.2 La plaque caribéenne et la formation de l’Amérique centrale
La plaque caribéenne (carte 7), avec ses trois millions de kilomètres carrés, est l’une des plus petites plaques tectoniques du globe. Elle comprend une vaste partie océanique recouverte par la mer des Antilles, une partie continentale incluant l’Amérique centrale (à l’exception du Mexique) et de nombreux volcans émergés sur sa bordure orientale (les îles des Petites Antilles). Elle comprend aussi sur sa bordure nord des terres émergées de formation plus complexe : Porto Rico, Hispaniola et la Jamaïque. Cette plaque caraïbe « glisse » globalement vers l’est au rythme d’un à deux centimètres par an, se heurtant directement à la gigantesque plaque nord-américaine qui lui fait face et qui se déplace en sens contraire, vers l’ouest. La plaque caribéenne frotte pour ainsi dire sur toute sa longueur nord contre cette plaque nord-américaine (d’où la forte séismicité de la zone) ainsi que sur sa marge sud avec la plaque sud-américaine 138 .

À l’ouest, la plaque caribéenne entre en collision avec la plaque pacifique et la petite plaque dite des cocos, qui borde l’Amérique centrale. La plaque caribéenne s’enfonce sous ces deux plaques. La collision qui en résulte est à l’origine de la formation de la chaîne de volcans du Costa Rica, du Salvador, du Nicaragua et du Guatemala. Cette chaîne de volcans culmine au Guatemala avec le mont Tajumulco, à 4 220 m d’altitude. À l’autre extrémité de la plaque caribéenne, c’est la plaque océanique atlantique, plus dense, qui s’enfonce sous la plaque caribéenne, créant des fosses sous-marines qui dépassent les 9 000 m de profondeur au large de Porto Rico. En comparaison, le plus haut relief positif au monde, le mont Everest, ne culmine « qu’à » 8 848 m. En considérant leur partie immergée, les reliefs de la Caraïbe présentent donc d’est en ouest une amplitude totale de plus de 13 000 m! On le comprend ici, les reliefs négatifs, sous la mer, bien qu’invisibles pour l’observateur humain, sont en réalité beaucoup plus marqués que les reliefs positifs. Autrement dit, les hauts sommets des volcans caribéens ne représentent qu’une petite partie – la partie émergée – du relief caribéen. Les canaux qui séparent les îles des Petites Antilles les unes des autres peuvent atteindre une profondeur de 1 500 m dans le canal de la Dominique et 1 600 m entre Sainte-Croix et Saint-Thomas, dans les îles Vierges. Dans ce dernier cas, on voit bien que le relief négatif est beaucoup plus important que le relief positif, qui ne dépasse pas 500 m (par exemple, la Crown Mountain, à Saint-Thomas : 473 m). De même, la Dominique, qui culmine à 1 447 m (morne Diablotin), est séparée de l’île vénézuélienne d’Ave (375 m de long, moins de 50 m de large et 4 m d’altitude maximale par mer calme), qui est isolée 500 km plus à l’ouest par une fosse profonde de 3 000 m. De l’autre côté du bassin caribéen, ces chiffres sont encore plus importants. Entre Cuba, qui culmine au Pico Turquino à 1 974 m, et la Jamaïque, dont les Blue Mountains dépassent les 2 255 m, la fosse des Caïmans atteint 7 200 m de profondeur! La violente activité tectonique née de la rencontre entre la plaque des Caraïbes et la plaque nord-américaine a donné naissance à ces reliefs exceptionnels, et ainsi à la majorité des îles des Petites Antilles, à l’exception notable de la Barbade et de Trinidad (pour ce qui est de l’arc des Petites Antilles de l’Est).
Les spécialistes recherchant des détails précis sur la géologie caribéenne pourront se référer à l’ouvrage The Origin and Evolution of the Caribbean Plate 139 , qui prend pour base la première hypothèse de formation du bassin caribéen, ainsi qu’à l’ouvrage Caribbean Basin 140 , qui privilégie la seconde hypothèse.
Cette partie de notre étude s’appuie, outre ces deux sources, sur une version simplifiée de la géologie caribéenne proposée par une équipe de géographes caribéanistes d’origine anglaise et américaine 141 , et une version de difficulté intermédiaire proposée par Donovan et Jackson dans leur introduction à la géologie caribéenne 142 .
1.3 Les Petites Antilles
Les îles de l’arc des Petites Antilles (l’arc qui s’étend des îles Vierges à Trinidad, ou les Petites Antilles de l’Est dans notre typologie) peuvent être classées en deux catégories distinctes : les Antilles volcaniques (Dominique, Sainte-Lucie, Martinique, Saint-Vincent, etc.) et les Antilles calcaires (Antigua et Barbuda, Anguilla, etc.) (carte 8). Contrairement à ce que la différence de nom pourrait laisser croire, ces deux groupes d’îles sont en fait de même origine volcanique. La première chaîne volcanique, aujourd’hui recouverte de calcaire, est apparue à la fin du Miocène et s’est déplacée ensuite légèrement vers le nord-est, dans ce qui est aujourd’hui connu comme le bassin Kalinago 143 . Le second groupe, celui des Antilles volcaniques, est composé d’îles qui se sont formées bien plus tard sur l’échelle géologique et dans lesquelles le relief volcanique est toujours dominant.
1.3.1 Antilles volcaniques
Les îles volcaniques des Petites Antilles de l’Est sont parmi les îles de formation géologique les plus simples de la Caraïbe. Elles forment un arc qui s’étend de la Grenade, au sud, à Saba, au nord : Saint-Vincent et les Grenadines, Sainte-Lucie, la Martinique, la Dominique, les Saintes, la partie ouest de la Guadeloupe (nommée Basse-Terre, bien qu’elle représente la partie haute de l’île), Montserrat, Saint-Kitts-et-Nevis et Saint-Eustache. Ces îles sont de formation plus récente que les îles calcaires. Elles se composent d’un ou de plusieurs volcans émergés successivement. La Martinique comprend ainsi quatre zones volcaniques de formation successive : autour du morne Pitault dans le centre, puis à proximité de Sainte-Anne et de la montagne du Vauclin à l’est et au sud, autour de Petite-Anse, dans le sud-ouest, et enfin autour de la montagne Pelée au nord. La Dominique se compose d’une dizaine de volcans distincts. Témoin de cette activité intense, un cratère situé au centre du pays abrite un lac d’eau bouillante (le Boiling Lake). Certains de ces volcans sont actifs ou l’ont été très récemment (dont la montagne Pelée : 1902-1905, 1929-1932 ; la Soufrière de Saint-Vincent : 1971, 1979 ; la Soufrière de Montserrat : 1995, 2006, 2010…). D’autres sont éteints, comme les deux célèbres pitons de Sainte-Lucie (Petit Piton et Grand Piton).

Une fois émergé, le basalte volcanique est livré à l’érosion, permettant à une formation des sols (pédogenèse) de prendre forme. Les hauts sommets de ces massifs volcaniques « accrochent » facilement les masses nuageuses poussées par les alizés 144 à travers l’Atlantique Nord, et les îles volcaniques de la Caraïbe sont particulièrement arrosées et fertiles. Dans ces îles de formation basaltique, la couche de roche supérieure est dure et relativement imperméable. Une grande partie des eaux de pluie ruissellent en surface ou à proximité de la surface et sont facilement accessibles pour les plantes et les hommes. Dans ces îles, en l’absence d’interférences, les forêts tropicales verdoyantes sont ainsi fréquentes, particulièrement sur les versants exposés au vent 145 . Les principaux sommets de l’arc des Antilles volcaniques sont la Soufrière, en Guadeloupe (1467 m), et les Morne Trois Pitons et Morne Diablotin à la Dominique (respectivement 1 423 et 1 421 m).
1.3.2 Antilles calcaires
Au nord-est de cet arc des îles volcaniques se trouve une seconde chaîne de volcans beaucoup plus ancienne, probablement éteinte depuis 28 millions d’années. Dans un premier temps, ces volcans se sont formés au fond de l’océan et se sont développés en hauteur, éruption après éruption, jusqu’à se retrouver émergés et ainsi former des îles. Puis, une montée du niveau de l’océan (variations eustatiques), ou bien un affaissement d’ensemble, a plongé ces volcans éteints sous quelques mètres d’eau, favorisant l’émergence de corail sur les sommets immergés. Dans un troisième temps, le niveau de la mer a de nouveau changé et les sommets de ces volcans éteints, désormais recouverts d’une épaisse couche de corail, se sont à nouveau retrouvés émergés. Au contact de l’air, le corail est mort et s’est transformé en couches de roches calcaires blanchâtres recouvrant le relief volcanique initial. Ainsi, depuis le sol, on ne distingue plus la roche basaltique noire du volcan, mais seulement une roche calcaire claire. Ces îles sont caractérisées par des reliefs beaucoup plus plats et bas. Il arrive que les restes du sommet d’un vieux volcan émergent encore par endroits de la croûte de calcaire. C’est le cas dans la partie hollandaise de l’île de Saint-Martin, par exemple, ce qui offre aux voyageurs de l’aéroport Princess Juliana des sensations fortes lors des décollages, face au morne qui ombrage la Mullet Bay. Alors que les roues de l’avion ont à peine quitté le sol, l’appareil entame presque immédiatement un virage de 90 degrés sur la droite pour éviter le pic Paradis, qui se trouve dans l’alignement immédiat de la piste et culmine à 411 m. Il s’agit du point le plus élevé des îles calcaires des Antilles. La quasi-absence de relief explique le plus faible régime de précipitations observé dans ces îles, en comparaison des îles volcaniques dont le haut relief crève les masses nuageuses. Par ailleurs, la roche calcaire étant poreuse, les eaux pluviales tendent à disparaître rapidement en profondeur et sont le plus souvent inaccessibles aux hommes et aux plantes. Par conséquent, ces îles sont beaucoup plus sèches et connaissent des problèmes chroniques d’approvisionnement en eau. On y pratique de plus en plus le dessalement de l’eau de mer, en dépit du coût astronomique de cette opération. L’agriculture ne s’y pratique qu’avec difficulté et la végétation naturelle est basse et souvent épineuse. Cet arc des îles calcaires s’étend de Marie-Galante et des Saintes au sud de la Guadeloupe, jusqu’à Anguilla, au nord. L’arc englobe la partie est de la Guadeloupe (dite Grande Terre), Antigua et Barbuda et la petite île aux deux territoires de Saint-Martin/Sint Maarten.
Les îles qui s’étendent de Los Testigos à Los Monjes, à proximité de la côte nord du Venezuela, et qui se composent de l’ensemble des îles vénézuéliennes ainsi que des îles hollandaises d’Aruba, Bonaire et Curaçao (Petites Antilles du Sud dans notre typologie), forment un ensemble géologique de blocs basaltiques fracturés émergents, le plus souvent recouverts de calcaire. Elles se rapprochent donc des îles calcaires. Dans ce cas particulier, cependant, il semble que des éruptions aient créé des dômes sous-marins atteignant la proximité de la surface. Sur ces dômes se sont accumulées des formations coralliennes qui ont par la suite été soulevées par l’action de la tectonique, et ont ainsi émergé ; les îles vénézuéliennes forment rarement plus que de petits atolls de calcaire. On peut seulement observer sur quelques-unes d’entre elles les traces des roches volcaniques plus jeunes, comme à Los Testigos. Cela est probablement dû à l’érosion du calcaire des sommets sous l’effet des précipitations. La formation particulière de « terrasses » d’altitudes différentes, qui correspondent à différentes périodes durant lesquelles le niveau de la mer a varié, s’observe particulièrement bien dans les îles hollandaises dites ABC (Aruba, Bonaire, Curaçao). De manière schématique, lorsque le niveau de la mer est au niveau 0, se forme une couche de calcaire juste sous la surface, sous l’action du développement du corail. Lorsque le niveau de la mer baisse à -1, la plateforme qui était recouverte de corail se retrouve émergée et devient un plateau calcaire. Sous la surface de la mer, autour de ce plateau émergé, se forme une seconde plateforme de corail. Lorsque le niveau de la mer baisse à -2 (par l’action de la tectonique poussant l’île vers le haut, ou par la baisse du niveau des océans) un second plateau calcaire émerge, entre le niveau de la mer et le premier plateau formé plus tôt. Telle est l’origine des terrasses des îles ABC. On notera que la formation de ces îles est beaucoup plus ancienne que celles des deux arcs volcaniques de l’est des Petites Antilles mentionnés plus haut.
1.3.3 Cas particuliers
L’île de la Barbade se rattache aussi géologiquement aux îles calcaires, mais la nature de sa formation est différente. La Barbade n’appartient pas à l’arc d’îles calcaires reposant sur le substrat volcanique ancien que nous venons de citer à propos du bassin kalinago (Antigua, Barbuda, etc.). Il s’agit en fait ici d’une formation géologique très rare : un prisme d’accrétion 146 . Pour l’expliquer de manière simplifiée, l’île de la Barbade représente la partie émergée d’une accumulation de sédiments sous-marins dans une fosse. Selon les géologues, la présence d’un relief sous-marin particulier ou de courants spécifiques génère une accumulation de sédiments fins (limon, sable, gravier) qui finit par former un dôme. Millions d’années après millions d’années, le dôme grandit avec l’arrivée progressive de nouveaux sédiments et aboutit, dans de très rares cas, sur la formation d’une île de roches sédimentaires. La Barbade et Taïwan sont les deux seuls exemples de ce phénomène sur terre, ce qui, de ce point de vue, fait de la première une île tout à fait exceptionnelle de la Caraïbe.
Les îles des Bahamas et les îles Turques et Caïques sont elles aussi d’une formation géologique tout à fait différente des autres îles de la région. Observées depuis la surface, elles pourraient être confondues avec les formations des îles calcaires des Petites Antilles. Mais leur histoire géologique est complètement différente. Ces îles représentent la partie émergée d’un plateau calcaire sous-marin épais de 6 000 à 10 000 m s’étendant d’ouest en est (c’est-à-dire de la Floride aux Bahamas). Ce plateau résulterait de l’accumulation marine de sédiments lors de la phase d’ouverture de l’Atlantique Nord et du golfe du Mexique durant le Jurassique 147 . Ce plateau est connu sous le nom de plateforme des Bahamas. Les aspérités qui dépassent du plateau calcaire au-dessus du niveau de la mer ont donné naissance aux nombreuses îles et cayes de cette région. Ces îles sont les seules des Antilles à ne pas se trouver à proximité de la bordure de deux plaques tectoniques, ce qui explique l’absence complète de volcanisme. Elles sont ainsi à l’abri du risque tectonique, ce qui est très rare dans la région. L’archipel des Bahamas compte plus de 700 îles. La plus grande est Andros, avec une surface proche de 7 000 km 2 . Autre particularité des Bahamas et des Turques et Caïques liée à leur formation, ces îles sont les seules de la région à ne pas être séparées par de profonds canaux maritimes, les fonds ne dépassant pas ici les 200 m 148 . Cela est particulièrement propice à la vie marine et nombre de touristes nord-américains et britanniques, notamment, viennent admirer l’abondance des requins de la région. Le bonheur des uns fait le malheur des autres : les migrants haïtiens qui tentent, sur des embarcations de fortune, de rejoindre clandestinement les côtes des États-Unis sont confrontés à ces dangers… quand ils ne sont pas abandonnés sur des cayes désertes après qu’on leur ait fait payer une somme astronomique 149 .
En ce qui concerne le cas particulier de Trinidad, l’île la plus au sud de l’arc antillais, sa partie nord a été, dans son passé géologique, une petite île volcanique située directement sur une faille, tandis que le reste de l’île actuelle était rattaché, jusqu’à une période relativement récente sur l’échelle géologique, au continent sud-américain 150 . C’est la montée du niveau des océans qui a isolé Trinidad du reste du continent. Les sommets du pont terrestre qui reliaient l’île au continent sont encore visibles aujourd’hui dans la Bouche du Dragon, un pointillé d’îlots (Monos, Chacachacare, etc.) reliant l’île à la côte nord de la région vénézuélienne de Sucre. Située à proximité de l’embouchure fluviale de l’Orénoque et caractérisée par de forts courants, la Bouche du Dragon est un haut lieu de la pêche sportive, dont la pêche au tarpon. Les pêcheurs occidentaux à la recherche de sensations fortes affluent pour y tenter une prise au coucher du soleil. La nuit est abandonnée aux célèbres pirates vénézuéliens et aux trafiquants de cocaïne qui abondent dans cette zone. Les petites îles situées à proximité directe du poste des garde-côtes trinidadiens abritent de nombreuses villas où la petite bourgeoisie claire de l’île vient passer ses week-ends.
1.4 Les Grandes Antilles
Les îles des Grandes Antilles (Cuba, Jamaïque, Hispaniola, Porto Rico) ont une formation géologique plus complexe que celle des Petites Antilles. Ces îles sont situées à proximité de ce que les géologues appellent une faille transformante, c’est-à-dire une zone située en bordure de plaques lithosphériques où se créent des dorsales sous-marines profondes (comme les fosses des Caïmans ou de Porto Rico évoquées plus haut). On retrouve ici deux types de formations géologiques.
Le premier cas est celui d’Hispaniola, de la Jamaïque et de Porto Rico. Ces îles se trouvent sur la plaque caribéenne et offrent une formation géologique complexe. Elles sont formées à la fois de roches magmatiques, métamorphiques et sédimentaires, soit tous les types de roches existants, l’ensemble ayant été fréquemment soulevé et fracturé par l’activité tectonique. Par exemple, la Jamaïque possède à la fois un côté volcanique (les Blue Mountains, dans l’est du pays) et un côté calcaire (le Cockpit Country, dans le centre). Les sommets de ces îles culminent à 3 175 m en République dominicaine (Cordillera central), 2 257 m en Jamaïque (Blue Mountains) et 1 353 m à Porto Rico (Cerro de Punta).
À la différence des autres îles des Grandes Antilles, Cuba appartient à la plaque nord-américaine. La limite entre les deux plaques se matérialise par la fosse des Caïmans, qui représente le point le plus bas du bassin caribéen à -7 686 m 151 . Cette fosse des Caïmans, qui délimite les deux plaques, passe entre la Jamaïque et Cuba et entre le sud de Cuba et le nord d’Hispaniola. La partie la plus montagneuse de Cuba se trouve directement en contact avec cette faille transformante, au sud-est de l’île. La Sierra Maestra, où commença la Révolution cubaine menée par les frères Castro et Che Guevara, appartient à cette région. Le Pico Turquino y atteint 2 005 m d’altitude. L’ouest et le centre de Cuba ont une histoire géologique différente. Ils se trouvent sur une ceinture volcanique plus ancienne, probablement la plus vieille des îles caribéennes 152 . L’île que l’on connaît actuellement serait le résultat d’au moins deux phases orogéniques distinctes 153 . La partie la plus ancienne, à l’ouest, est recouverte d’une épaisse couche de calcaire qui trouve son origine dans des mécanismes similaires à ceux ayant donné naissance aux formations observables dans les Petites Antilles (bien que d’origine plus ancienne). Ainsi, la région de la Sierra Los Organos est une région karstique 154 qui culmine à plus de 700 m. Le centre de l’île est majoritairement recouvert de plateaux de calcaire. Le territoire de la République de Cuba s’étend en réalité sur un archipel contenant plus d’îles et de cayes que l’ensemble du reste de la Caraïbe : près de 4 000 îles, îlots et cayes entourent l’île principale!
Les îles Caïmans (Grand Cayman, Little Cayman et Cayman Brac) sont des îles basses composées de calcaire corallien reposant sur des blocs volcaniques appartenant à la même chaîne volcanique que la Sierra Maestra cubaine et les Blue Mountains jamaïcaines. Ces blocs émergent de la profonde fosse des Caïmans. Les îles Caïmans se sont ainsi retrouvées couvertes de calcaire d’origine corallien selon les mêmes modalités que pour la majorité des autres îles calcaires de la région.
1.5 Le plateau des Guyanes
À la différence des îles de la Caraïbe qui se sont formées relativement tardivement durant l’ouverture du bassin caribéen, au Jurassique, le plateau des Guyanes est beaucoup plus ancien et daterait d’au moins deux millions d’années. Selon les géologues, il appartiendrait au continent originel, la Pangée, et aurait initialement séparé l’Amazonie de l’Afrique de l’Ouest que nous connaissons aujourd’hui, et ce, avant l’ouverture du bassin caribéen, du golfe du Mexique et de l’Atlantique Nord.
Ce plateau est un ensemble géologique et biologique qui réunit les régions vénézuéliennes de Bolívar et Amazonas, la portion la plus à l’est de la Colombie, les États brésiliens de Roraima, Para et la moitié occidentale de l’Amapa, ainsi que la Guyane française, le Suriname et le Guyana, à l’exception de leurs minces bordures littorales. Cet espace montagneux, qui sépare actuellement le bassin versant de l’Amazone, au sud, et de l’Orénoque, au nord, est tout à fait unique à l’échelle mondiale 155 , en raison de sa formation en une succession de tepui , c’est-à-dire des montagnes dont les versants sont découpés quasiment à la verticale et dont le sommet est relativement plat. La coupe franche des versants complique non seulement l’accès aux sommets, mais génère des chutes d’eau vertigineuses, comme les Salto Angel au Venezuela (979 m!) et les Kaieteur Falls du Guyana (226 m). L’ensemble de cette « table » formée de roches dures métamorphiques 156 , surélevée au-dessus d’un environnement sédimentaire et découpée par l’érosion, s’incline d’ouest en est : les altitudes maximales atteignent 2 500 à 3 000 m au Venezuela, 2 000 m au centre-ouest du Guyana, 1 200 m au Suriname, et entre 600 et 800 m pour les plus hauts points de Guyane française 157 .
Le plateau des Guyanes appartient à la partie intérieure et stable d’un ancien continent (le craton amazonien), dont la partie la plus ancienne daterait de l’Archéen (au moins 2 800 millions d’années). À la différence des îles des Antilles qui se trouvent quasiment toutes en bordure de plaque (d’où leur formation volcanique), le plateau des Guyanes est situé sur une zone continentale stable. On retrouve des formations vestiges de cette période dans la région de l’Imataca, à l’est du Venezuela. Mais la plus grande partie de ce massif se serait formée durant le Protérozoïque, soit il y a entre 500 et 2 500 millions d’années. L’âge de ces formations, le métamorphisme et l’érosion chimique subie expliquent l’abondance de minerais convoités (notamment l’or, le diamant, le fer et la bauxite 158 ) dans la région.
1.6 L’influence de la géologie sur les sociétés caribéennes
Pourquoi s’attacher autant à connaître et comprendre la géologie et la topographie de la région caribéenne? Parce qu’en dehors du pur intérêt scientifique, celles-ci sont particulièrement importantes pour comprendre l’organisation des sociétés caribéennes.
L’exemple le plus simple est la diffusion de l’habitat, qui dépend en grande partie de ces données physiques. L’habitat est plus diffus dans les espaces plats calcaires que dans les terrains volcaniques, où les fortes pentes de l’intérieur sont, pour des raisons techniques, bien moins peuplées que les plaines du littoral et des vallées intérieures. Ces replats littoraux sont en outre plus propices à l’agriculture.
La géologie et la topographie ont parfois des conséquences encore plus inattendues. À Trinidad, la population est composée presque à moitié de personnes d’origine indienne, l’autre moitié étant majoritairement d’origine africaine ; les premiers se concentrent dans les plaines basses du centre du pays, tandis que les seconds sont mieux représentés sur les montagnes volcaniques du nord et du sud, ainsi que dans les espaces urbains situés au pied de ces reliefs (comme à Port of Spain, par exemple). Cette division, si elle n’est pas totale, est très nette et facilement observable. Les temples et les statues à l’effigie de dieux hindous sont très nombreux dans le Central. On observe souvent devant les maisons des pôles de bambou surmontées de drapeaux multicolores, et les coins de rue sont en général occupés par des vendeurs de nourriture indienne. Au contraire, lorsqu’un envoyé du journal télévisé relate en direct les émeutes dans un des quartiers du morne volcanique de Laventille, en banlieue de la capitale, on remarque au premier coup d’œil que tous les habitants balayés par la caméra sont des Créoles (c’est-à-dire des Afro-Trinidadiens). Faut-il pour autant conclure au déterminisme géographique absolu des groupes ethniques? Ce serait passer à côté de l’histoire : cette division géologique de l’espace entre communautés s’explique par l’histoire coloniale : à l’abolition de l’esclavage, les affranchis furent livrés à leur sort. Le gouvernement colonial espérait les faire passer du travail servile au travail salarié sur les mêmes plantations agricoles, mais plutôt que de continuer à travailler dans des conditions sordides pour les mêmes maîtres, les affranchis préférèrent souvent s’installer sur des terrains libres pour tenter leur chance en se lançant dans une petite agriculture de subsistance ou en occupant des emplois urbains. Ainsi, des communautés noires se formèrent dans les espaces répulsifs abandonnés près des grandes villes, comme c’est les cas des mornes volcaniques (mais aussi des mangroves, comme Beetham Gardens). À l’inverse, le gouvernement colonial fit tout pour retenir les coolies indiens en fin de contrat. L’enjeu était double : en retenant ces travailleurs ruraux recrutés dans les campagnes indiennes, le gouvernement n’avait pas à payer leur billet de retour en bateau vers l’Inde et s’assurait une main-d’œuvre pour développer la production agricole de l’île et faire survivre l’industrie périclitante du sucre. Les travailleurs indiens se virent ainsi offrir les terres du Central pour leur installation définitive.
À Trinidad toujours, mais aussi sur le plateau des Guyanes voisin et, dans une moindre mesure, à la Jamaïque et en République dominicaine, la géologie a un impact direct sur l’organisation de l’économie. Ces espaces sont connus pour la richesse de leur sous-sol (or, diamant, pétrole ou bauxite). Des tests économétriques ont prouvé statistiquement que les espaces tropicaux riches de pareilles ressources naturelles sont paradoxalement très souvent pauvres et enclins aux troubles politiques ou à une très forte influence des grandes puissances. La Caraïbe ne fait pas exception à la règle, et ses richesses naturelles sont aujourd’hui sous la coupe de puissantes firmes multinationales nord-américaines et asiatiques. Cette appropriation des richesses du sous-sol s’est souvent faite au prix de troubles politiques importants (la guerre du Suriname, la déstabilisation du gouvernement Manley à la Jamaïque, la dictature de Burnham au Guyana…). Il existe une concordance assez nette entre une géologie favorable en termes de ressources naturelles et le développement de ce que Best et Levitt ont appelé une économie de plantation modifiée 159 . Ce type d’économie se caractérise par la domination des firmes étrangères, qui accaparent l’essentiel des profits au détriment d’une population locale pauvre. Le Guyana, la Jamaïque, la République dominicaine et le Suriname sont aujourd’hui parmi les pays les plus pauvres de la région malgré l’abondance de richesses naturelles de leur sous-sol. Cette géologie avantageuse se traduit aujourd’hui par une très forte présence économique de la Chine, qui investit autant d’argent au Suriname et au Guyana que dans tout le reste de la Caraïbe insulaire. Dans le cas de Trinidad, la Chine a même récemment offert la nouvelle résidence du premier ministre. Géologie, économie et diplomatie se retrouvent ainsi étroitement liées.
Dans le cas particulier du Suriname, les hasards de l’histoire ont même fait correspondre les espaces géologiques riches en ressources naturelles aux territoires actuels des groupes amérindiens, et surtout à ceux des Noirs marrons qui vivent dans l’intérieur forestier du pays. Cet intérieur difficile à pénétrer et à défricher était en effet jugé inutile par l’administration coloniale, qui ne s’intéressait qu’aux possibilités de développer des plantations sucrières sur les rives des grands fleuves, à proximité directe de la mer. Ainsi, lorsque le marronnage 160 devint trop important et que les raids vengeurs des Marrons sur les plantations commencèrent à remettre en cause les profits de la colonie, l’administration accorda à ceux-ci, en échange de traités de paix, de vastes pans de ces territoires « inutiles ». Mais avec la révolution industrielle, le capitalisme occidental devint très gourmand en minerais précieux. Les grandes firmes découvrirent rapidement que la géologie des tropiques est plus favorable à l’émergence de ces matériaux. La compagnie nord-américaine Alcoa découvrit au début du XX e siècle que les territoires marrons du Suriname n’étaient pas si inutiles que cela : leur sous-sol regorge de bauxite, matière première nécessaire à la fabrication de l’aluminium. S’ensuivit un long et douloureux conflit pour la reprise de ces territoires 161 .
À la Dominique, géologie et topographie ont eu une influence importante sur l’histoire coloniale du pays et sur la composition actuelle de sa population. Marquée par un volcanisme très important, la Dominique était appelée par les Amérindiens Waitukubuli « l’île haute ». L’île est faite d’une superposition de volcans dont l’âge diffère – il est difficile de les dénombrer tellement l’histoire volcanique de ce territoire est complexe. On y observe ainsi un relief très prononcé et très irrégulier, dans lequel les nombreux sommets volcaniques alternent avec des vallées profondes et encaissées. Les replats propices à l’agriculture coloniale sont quasiment inexistants. L’intérieur est difficile d’accès et fournit un refuge parfait aux esclaves échappés qui partirent en marronnage. Depuis des repères protégés par le relief, ils pouvaient attaquer les plantations et disparaître rapidement dans les vallées escarpées. L’insolence des Marrons de la Dominique était caractéristique : lorsque le gouverneur général envoya un émissaire informer le plus grand chef marron de l’île que sa tête serait mise à prix s’il ne se rendait pas, celui-ci fit tuer l’émissaire et envoya au gouverneur un message lui annonçant qu’il venait de mettre à prix sa propre tête… L’esclavage ne put en fait se développer de manière aussi cruelle qu’ailleurs dans la Caraïbe et, dans le sud, on dit même que les planteurs français vivaient avec leurs esclaves comme avec leur propre famille (manque cependant le témoignage des esclaves…). La côte dominicaise exposée au vent offre quant à elle aux courants marins des falaises de roche noire battues par les lames ; les bateaux des Européens ne pouvaient que difficilement y accoster et seuls les marins amérindiens maîtrisaient ces espaces, aussi ces derniers purent-ils survivre jusqu’à nos jours dans la région de Castle Bruce, alors qu’ils ont été exterminés partout ailleurs dans la Caraïbe. La population dominicaise actuelle est le résultat de cette histoire et de cette géologie.
Alors que les îles volcaniques étaient déjà connues des premiers navigateurs européens comme des sources sûres d’approvisionnement en eau douce, la situation est radicalement différente dans les petites îles calcaires, pourtant situées à quelques kilomètres seulement des premières. Les précipitations y sont rares, car le relief est bas. Par ailleurs, les pluies ruissellent peu, mais s’infiltrent rapidement dans les pores de la roche calcaire. L’eau douce manque cruellement et des solutions doivent être trouvées pour remédier à ces problèmes. Aux îles Caïmans, par exemple, la Water Authorithy dessale l’eau de mer grâce au procédé de l’osmose inverse 162 . De nombreuses autres îles calcaires comme Saint-Martin doivent faire de même pour s’assurer de ressources suffisantes en eau potable.
La géologie a aussi une influence importante sur le développement touristique. Si toute la région caribéenne a été façonnée, durant le dernier demi-siècle, comme un territoire de l’industrie touristique nord-américaine et européenne, la situation varie fortement selon la formation géologique du sol. Les îles plates calcaires sont les espaces de prédilection du tourisme de masse, car la décomposition du calcaire et du corail ainsi que le relief bas assurent la présence de plages de sable blanc et un temps sec et ensoleillé toute l’année. À l’inverse, les îles volcaniques comme la Dominique et Saint-Vincent sont caractérisées par des côtes à falaises entrecoupées de plages de sable noir, et par de forts taux de pluviométrie et de nébulosité – deux facteurs répulsifs pour le tourisme de masse. Dans ces espaces se développe en général un écotourisme plus timide. La majorité des îles caribéennes possèdent à la fois des régions calcaires et des régions volcaniques, ou comptent au moins sur la présence de régions au volcanisme plus ancien offrant des conditions proches de celles qui ont cours sur les territoires calcaires. C’est invariablement dans ces régions que se développe le tourisme de masse : Sainte-Anne à la Martinique, le Gosier en Guadeloupe ou Negril à la Jamaïque, tandis que les espaces volcaniques des Blue Mountains, de la Basse Terre ou de la montagne Pelée sont réservés aux excursions écotouristiques.
Enfin, comme nous l’avons vu, la Caraïbe se trouve pour une large part en zone d’intense activité sismique ; le terrible séisme qui a touché Haïti en janvier 2010 nous l’a dramatiquement rappelé. D’autres grandes villes de la Caraïbe se trouvent également en situation de grande vulnérabilité. Cela est particulièrement vrai de Kingston (Jamaïque) et de Port of Spain (Trinidad). Les géologues de l’Université des West Indies ont produit des calculs de probabilités annonçant une période de retour de séismes majeurs, comme ceux qui ont englouti Port-Royal en 1692, puis en 1907, à la Jamaïque.

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