L écologie ou La passion du vivant
293 pages
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Description

Ce livre retrace la réflexion en constante évolution d'un homme de terrain que son attachement à la terre et son amour des autres ont progressivement amené à lutter pour la sauvegarde du patrimoine de son pays, tout en s'engageant en politique pour la souveraineté de la Martinique et la libération de son peuple.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2008
Nombre de lectures 93
EAN13 9782336253718
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sommaire
Page de Copyright Page de titre Remerciements Préface Avant-propos UNE ENFANCE MARQUÉE PAR LA TERRE ET LES EXPLOITS GUERRIERS PREMIÈRE PARTIE - DE LA CONSCIENCE NATIONALE MARTINIQUAISE À LA CONSCIENCE ÉCOLOGIQUE
Chapitre premier - UNE IMPLICATION LOCALE EN SYNERGIE AVEC MES ACTES ET MA VISION MAOÏSTE DE LA LUTTE Chapitre 2 - UN ENGAGEMENT NATIONALISTE BASÉ SUR LA TERRE ET L’ÉCOLOGIE Chapitre 3 - UNE CONCEPTION RÉDUCTRICE DU NATIONALISME EN OPPOSITION AVEC MA VISION D’ÉCOLOGISTE
DEUXIÈME PARTIE - MES GRANDS COMBATS ÉCOLOGIQUES
Chapitre premier - L’AS SAUPAMAR, UN OUTIL DE LUTTE MAJEUR POUR LA SAUVEGARDE DU PATRIMOINE MARTINIQUAIS Chapitre 2 - L’AS SAUPAMAR, UN ESPACE DE SOUVERAINETÉ, DE RÉFLEXION ET D’ÉDUCATION
TROISIÈME PARTIE - VERS L’ÉCOLOGIE POLITIQUE
Chapitre premier - UNE VISION CARIBÉENNE ET PLANÉTAIRE DE L’ÉCOLOGIE POLITIQUE Chapitre 2 - DE L’UTOPIE À LA RÉALITÉ : LE PLAN DE DÉVELOPPEMENT DURABLE ET SOLIDAIRE DE SAINTE-ANNE
QUATRIÈME PARTIE - L’ÉCOLOGITUDE
Chapitre premier - UNE NOUVELLE CONCEPTION DU MONDE Chapitre 2 - DANS LA PRATIQUE : EN MARTINIQUE ET DANS LE MONDE
Épilogue ANNEXES
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296050549
EAN : 9782296050549
L'écologie ou La passion du vivant

Garcin Malsa
Remerciements
Je remercie mes compagnons politiques Marcel Bourgade, Marcellin Nadeau et Claudette Duhamel qui, grâce à leurs conseils et leur soutien, m’ont permis de retracer dans ce livre le long cheminement qui m’a conduit à faire de l’écologie la pierre angulaire de ma vision du monde que j’exprime dans le concept d’écologitude.

Merci aussi à toutes celles et à tous ceux qui ont toujours été à mes côtés dans mes luttes et sans lesquels rien n’aurait été possible.
Préface
Écologie d’une conscience par Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992

Aucune analyse rationnelle ne saurait expliquer pourquoi, dans l’année 1913, sur une habitation du Nord de la Martinique, surgit un négrillon qui, quelques temps plus tard, deviendrait Aimé Césaire. Même dimension quasi-miraculeuse pour les surgissements que représentèrent Fanon, Glissant ou Saint-John Perse.
L’éclat de conscience et de vision qui va caractériser Garcin Malsa est du même ordre dans le champ politique. C’est pourquoi cet ouvrage est précieux : il décrit le cheminement inattendu d’une conscience, les conditions de sa cristallisation, ses assauts contre les ombres, ses doutes féconds, ses combats incessants, sa lente maturation...
La conscience n’a jamais été la plus grande part de l’esprit. Elle en est au contraire la plus tardive, la plus petite, surtout la plus fragile. Ce qui est vrai pour un esprit humain l’est aussi de l’esprit collectif. Notre part de lucidité et de conscience est constituée par ceux qui se battent pour une Martinique souveraine, capable de décider de ses interdépendances et de vivre en plénitude son équation singulière au monde ; par ceux qui, sans trembler, sont capables de la voir exister souveraine dans le monde et de croire sans hésiter en elle. C’est pourquoi ceux-là sont les moins nombreux tout en étant les plus précieux. C’est pourquoi ils sont les plus puissants tout en étant les plus fragiles. Et c’est pourquoi ils sont miraculeux car le poids des aliénations et des dominations silencieuses est tel, que le plus petit éclat de lucidité ou de conscience dans notre situation relève de l’impossible. Ainsi, par sa trajectoire même, Garcin Malsa témoigne d’un impossible.
Et c’est la vie de cet impossible que décrit cet ouvrage. J’ai pris plaisir à le lire non comme une simple biographie politique ou des mémoires d’un grand militant, mais comme on se pencherait sur un donner-à-voir des équilibres d’un écosystème. Comme on tenterait de deviner l’écologie d’une conscience en pays dominé. Les écosystèmes (ceux de la nature comme ceux de l’esprit) sont tellement complexes, composés d’une interaction de tellement de forces complémentaires et antagonistes, qu’ils représentent toujours de petits miracles inexplicables, non maîtrisables, dont il nous faut tenir compte et que nous devons apprendre à connaître, comprendre et respecter. Ce livre qui nous permet de mieux connaître et mieux comprendre Garcin Malsa devrait nous amener à mieux le respecter, c’est-à-dire : à mieux nous respecter nous-mêmes, notre pays et les valeurs auxquelles nous ne devons ni ne pouvons renoncer.
Le parcours de Garcin Malsa, de sa naissance à Sainte-Anne jusqu’à son action politique d’aujourd’hui, de la création de l’Assaupamar 1 à celle du Modemas 2 , est le fruit d’une interaction aussi complexe que celle d’un écosystème. Il nous donne à voir l’esprit d’un Martiniquais qui d’emblée s’est placé du côté de la conscience, qui jamais n’a fréquenté un quelconque renoncement à la dignité et à la liberté, et qui, dans le même balan, a su se montrer visionnaire. Son combat pour l’identité, la responsabilité et, finalement, la liberté de notre peuple, s’est d’emblée placé sous le signe d’un rapport attentif, respectueux, visionnaire à la nature. En précurseur, il a d’emblée articulé sa conscience sur un rapport écologique, donc ouvert et complexe, à la nature. Il s’est donc d’emblée situé dans ce qui devient aujourd’hui le combat commun de tous les peuples, de toutes les nations, de toutes les identités de la terre : s’accorder à l’environnement. Il ne s’est ainsi jamais isolé mais tout de suite situé dans ce qui allait être le lieu de partage et de rassemblement majeur et ultime. Car si la nature est le socle de tout ce qui est vivant, le vivant (la vie même) est au principe ultime et fondamental de la nature.
Garcin Malsa l’a toujours su.
La liberté réclamée pour le peuple martiniquais s’est donc faite à travers lui au nom de la liberté de tous les peuples et au nom de ce que la liberté a de plus fondamental, de plus ouvert et de plus généreux.
Sauver le socle naturel, sauver la terre aujourd’hui menacée, sauver l’espèce humaine qui devra se trouver une plus juste place dans de nouveaux écosystèmes, est aujourd’hui l’urgence de tous. Les peuples du monde rejoignent par là le peuple martiniquais qui, depuis tant d’années, lutte et cherche sa juste place dans l’écosystème des dominations libérales et des usures identitaires. La trajectoire de Garcin Malsa nous enseigne que le combat est le même.
Et voici ce qu’il nous a appris :
Que là où les cultures et les identités sont respectueuses de leurs équilibres et de leurs échanges, il ne peut y avoir d’atteinte majeure à la nature. Que là où la nature est offensée, où les biotopes sont déraillés par des vues mercantiles, il ne peut y avoir le moindre respect des peuples, de l’humain, ni même d’une maille d’attention pour ce qu’est vraiment la liberté. Que là où l’écologie devient un souci secondaire, la liberté dégénère en libéralisme. Que là où les peuples sont dominés, bafoués, plongés dans des syndromes d’assistanat et de dépendance, la terre elle-même n’a plus d’avenir. Et le vivant non plus.
Tout est lié.
Garcin Malsa l’a su d’emblée.
Il l’a su dans l’intuition, il l’a su dans l’action, dans l’action qui devine, dans la pensée-action qui cristallise une démarche politique. L’urgence a toujours été telle, qu’il a fallu agir sans cesse, sauvegarder rapidement, protéger sans attendre, faire des choix, se tromper, mais en fin de compte, garder le juste cap : celui qui dit qu’on ne peut faire l’économie de la dignité ou de la liberté d’aucun peuple, d’aucune culture, d’aucune identité, et qu’une mangrove saccagée, une rivière offensée, saccage et offense l’univers tout entier, et offense tous les peuples, et offense chaque personne, et menace chaque conscience. Garcin Malsa l’a su là même et bien mieux que nous tous.
Avant-propos
À l’heure où les idéologies classiques s’effritent, où la violence et la peur s’installent sur la planète, prenant le pas sur l’espoir en un monde meilleur, où l’humanité se trouve sans repère dans un monde en plein désarroi, y a-t-il encore des raisons d’espérer en l’avènement d’une société fondée sur une association entre la justice sociale et le respect de tous les écosystèmes de la planète ?
Qu’attendre désormais de ce monde sans boussole, qui, tel un bateau ivre, génère jour après jour exclusions, haines, famines, guerres et destructions de toutes sortes ? Un monde qui, depuis quelques décennies, est invité à se plier aux exigences du modèle de développement occidental, à cette pensée unique qui uniformise, transforme tout en marchandise, exclut et, finalement, néantise l’humanité prise dans la spirale du matérialisme et du virtuel.
Car la mondialisation telle qu’elle s’opère sous nos yeux consiste avant tout en la généralisation à l’échelle planétaire d’un système économique essentiellement tourné vers l’accumulation des richesses et l’augmentation des profits au bénéfice d’un nombre de plus en plus restreint d’hommes et au détriment du plus grand nombre soumis à la paupérisation, à la pauvreté voire condamné à la famine.
Cette mondialisation n’est qu’une forme plus vicieuse, plus moderne et plus sophistiquée de la colonisation des siècles précédents dès lors qu’elle ne s’épanouit qu’au prix de génocides, d’asservissement, d’exploitation à outrance des peuples du tiers monde, instituant une division du travail entre pays riches et pays pauvres et, à l’intérieur des pays, entre une poignée de nantis et la masse des autres.
Souvenons-nous que, dans les siècles passés, pas un seul continent du globe ne semble avoir échappé à l’entreprise de colonisation orchestrée par les gouvernements occidentaux au service de leurs capitaines d’industrie pour le plus grand profit du capitalisme naissant. Des peuples entiers ont ainsi disparu, sacrifiés sous l’autel de l’esclavage puis du colonialisme induit par le libéralisme économique. De grandes civilisations ont été marginalisées puis anéanties. La Chine, l’Inde, le continent américain, l’Australie et, surtout, l’Afrique ont tous subi la domination blanche européenne dans un système colonial qui a broyé leurs cultures, déstructuré leurs peuples et s’est nourri peu ou prou du pillage de leurs richesses.
Cette colonisation du monde préfigurait la situation actuelle que les mêmes puissances européennes appellent aujourd’hui « globalisation » ou « mondialisation de l’économie » et qui ne sont que la forme moderne d’un impérialisme économique encore pire que le précédent car il ne dit pas son nom. Nous assistons aujourd’hui, par cette globalisation, à une généralisation de l’exploitation de l’homme par l’homme transposée à l’échelon de la planète. Cette démarche continue d’engendrer, plus sournoisement, famines, génocides, guerres et destruction de la planète. Les profits sont de plus en plus grands, à la mesure d’une pauvreté qui s’étend.
Les États-Unis, superpuissance née du génocide amérindien et de la déstructuration de l’Afrique et du peuple africain, ont inventé une forme d’exclusion morbide : l’apartheid, qu’ils perpétuent encore dans les prisons. Devenus l’allié naturel des anciennes puissances coloniales européennes, ils ont pris la direction de cette œuvre de déstabilisation du monde au profit empires financiers. Les puissances européennes, quant à elles, perpétuent partout où elles le peuvent et singulièrement en Afrique et dans certains pays d’Amérique centrale et du Sud de la Caraïbe et de la Guyane leurs œuvres d’aliénation broyant les diversités culturelles afin de mieux étendre leur domination économique et politique.
La mondialisation ne s’embarrasse pas de compassion, et le dieu Profit sème plus que jamais le désespoir et la destruction sur son passage. Alors que des millions d’êtres humains meurent chaque année de faim, certains ne parviennent même pas à connaître le montant de leur fortune en milliards de dollars et meurent de maladie de pléthore.
Ce système est d’autant plus inhumain que nous vivons à l’ère du capitalisme financier, qui cache aux yeux des populations les véritables exploiteurs. On ne sait pas très bien qui se cache réellement derrière les multinationales auxquelles sont attachés les dirigeants des États.
« Le temps des mondes finis 3 » ayant en effet commencé, il n’y a plus de territoires à conquérir. Pour s’étendre et augmenter leurs gains et perpétuer leur domination, les prédateurs sont-ils arrivés à inventer des structures dont les règles et les exigences économiques n’ont pour seul but que la soumission des États, l’étranglement de leurs dirigeants et de leurs peuples ? Ainsi ont-ils créé des organismes tels la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, qui, avec leurs ajustements structurels, déstructurent l’Afrique et les pays d’Amérique du Sud. Les capitalistes occidentaux n’hésitent pas non plus à recourir à des procédés tel l’embargo économique quand ils estiment devoir sanctionner les peuples récalcitrants.
Quant à nos pays encore sous domination de l’État français, il suffit de voir comment la France s’ingénie hypocritement à nier leur identité, à broyer leur culture en leur imposant ses valeurs par son système éducatif tout en les invitant subrepticement à l’autodénigrement quand elle les amène à se qualifier de « domiens », d’« ultramarins » et, finalement, d’« espèces de l’ultrapériphérie ».
Inhumain et odieux, ce système capitaliste et productiviste agit sans bornes et sans limites puisque au nom du dieu Profit, il détruit chaque année l’univers dans lequel l’homme devrait s’épanouir. Chaque année, des dizaines d’hectares de forêts et de zones humides sont détruits ; la couche d’ozone est de plus en plus attaquée ; l’augmentation de l’effet de serre devient de plus en plus flagrante. L’eau, source de toute vie, tue chaque jour ; la terre est empoisonnée, l’espèce humaine exposée à des maladies dites « orphelines », de plus en plus nombreuses, qui stigmatisent l’impuissance de la médecine.
Les écologistes ne cessent de réclamer une prise de conscience en mettant en évidence ces comportements qui risquent de détruire la vie sur terre et donc de compromettre la survie des générations futures.
Mais les superpuissances économiques semblent avoir choisi la fuite en avant, qui démontre la nature presque criminelle de leur démarche puisque, de toute évidence, pour elles, le gain, le profit, sont au-dessus de l’avenir de l’humanité.
Celle-ci est à ce point déboussolée par les événements que les souffrances, la misère, la famine, sont de plus en plus banalisées et considérées comme des maux nécessaires contre lesquels on ne peut rien ou pas grand-chose.
Le monde ne saura pourtant pas continuer à suivre une évolution aussi destructrice. Le tiers monde souffre trop, le quart monde est trop désespéré, la planète est trop menacée pour que le système occidental continue son œuvre de sangsue, de pillage et de destruction tout en se présentant comme le modèle à copier, l’exemple à suivre.
La responsabilité des puissances occidentales est devenue si évidente, si insupportable, que des voix s’élèvent toujours plus nombreuses pour dénoncer les méfaits de ce système économique, exiger l’arrêt de ce cycle infernal et une autre voie de développement. Une certaine humanité semble enfin prendre conscience de son devoir envers les générations futures afin d’assurer la pérennisation de la vie sur terre, qui passe par le respect des grands équilibres planétaires et par l’avènement de la vraie justice, seule garante de l’équilibre des sociétés humaines, lesquelles ne sauraient s’épanouir sans que fût assuré le respect des diversités naturelles et culturelles. La nécessité d’exiger des nantis la réorganisation d’un monde plus juste, d’une meilleure répartition des richesses, émerge. De plus en plus, les peuples qui ont été victimes de tant d’exactions à travers les siècles comprennent qu’ils ne pourront maîtriser leur destin sans que les pays riches reconnaissent et réparent enfin leurs crimes.
Cette prise de conscience a donné lieu à de grandes conférences internationales : Rio sur la terre en 1992, Durban sur le racisme en 2001, Johannesburg pour le développement durable en 2002. Quel travail accompli en dix ans ! Cette prise de conscience s’est manifestée encore plus fortement au cours des forums sociaux mondiaux qui se tiennent depuis 2000 dans divers pays du monde.
Les puissances occidentales, lors de ces conférences, ont démontré que, pour elles, il ne saurait être question ni de renoncer à leurs privilèges actuels et encore moins de s’engager dans la voie d’une meilleure répartition des richesses qui exigerait que fût au préalable reconnu le principe de réparation.
Les anciennes puissances colonisatrices vont très loin dans le cynisme en se targuant de représenter la civilisation, les droits de l’homme, en critiquant au nom de leurs valeurs humanistes les dictateurs des néocolonies qu’elles ont, pour la plupart, contribué à porter au pouvoir pour mieux asseoir leurs intérêts dans ce qu’elles appellent le « tiers monde ». Dans ces conditions, comment s’étonner que des peuples entiers choisissent la voie du terrorisme, répondant à cette violence séculaire des Occidentaux par une violence extrême et désespérée ? La nature elle-même semble se rebeller et se venger des déprédations qu’elle subit en frappant, de plus en plus rapprochée et violente : inondations, tempêtes, ouragans, sécheresses. Le terrorisme, qui effraie tant les Occidentaux, n’est-il pas contenu en germe dans leur système de domination aveugle de la planète et des peuples ? Or les peuples dominés ne veulent plus ni être asservis, ni continuer à être les objets des puissances financières occidentales. Des voix s’élèvent, de plus en plus fortes, de plus en plus assourdissantes, que l’Occident ne pourra pas toujours étouffer malgré la multiplication des Organisations non gouvernementales humanitaires dont certaines font malheureusement le jeu des puissances financières.
Après la conférence de Durban, qui a stigmatisé le refus des superpuissances de reconnaître leurs crimes et de les assumer pleinement, après le sort fait au peuple palestinien, après les souffrances imposées au peuple irakien, après les famines insupportables en Afrique, après la dégradation de la quasi totalité des pays africains, de l’Amérique du Sud et de l’océan Pacifique, comment s’étonner qu’il y ait eu un 11-Septembre 2001 ?
Cette désespérance, l’Occident, triomphant dans ses grands ensembles économiques (USA., Union européenne) ne veut ni la voir, ni l’analyser. Car pour les Occidentaux, le terrorisme, c’est l’autre. N’a-t-on pas entendu certains de leurs représentants prétendre qu’ils étaient le « monde civilisé » ?
Mais rien n’arrête les peuples qui ont pour armes un idéal de justice, la soif de survivre contre l’iniquité mondiale, et qui, désespérés, n’ont rien à perdre sinon une vie qui n’a plus de sens sur une planète corrompue et minée par le capitalisme. Les lois du marché se parant des vertus des droits de l’homme, ils n’en veulent plus. Car ces droits sont ceux de l’homme blanc, qui ne saurait racheter des milliers de génocides en organisant des ONG humanitaires pour faire oublier les destructions qu’il a semées sur son passage.
Il en résulte un profond désarroi chez les grandes puissances, qui se trouvent manifestement démunies face au terrorisme organisé par des hommes d’une autre culture, qu’elles ne sont pas parvenues à soumettre à leurs normes culturelles et à leur vision du monde. L’insoumission des peuples opprimés montre bien que les géants ne sont pas invincibles en dépit de leur système économique et militaire ultrasophistiqué.
Même s’il faut condamner le terrorisme aveugle qui tue, on ne peut plus nier qu’il est contraint les puissances occidentales à réfléchir à leur domination destructrice, à leur entêtement à continuer d’exclure de la civilisation les humains qu’ils jugent culturellement différents. Ce terrorisme contraindra l’Occident à regarder en face les conséquences dramatiques de ses méfaits, même s’il refuse de se livrer à une analyse de la situation du monde. Préférant s’empêtrer dans sa traditionnelle solution guerrière, les puissances occidentales continuent de soumettre en tuant et semant la terreur chez des populations innocentes comme elles s’y sont employées maintes et maintes fois dans le passé.
Ni les médias, dont les moyens sont formidables, ni la peur qu’inspire encore l’Occident aux peuples opprimés, ni même la puissance économique qui lui permet de soumettre des nations et des États entiers, ne pourront plus faire taire le grondement, le cri des peuples assujettis depuis des siècles et qui ont conscience de se battre pour survivre. L’humanité souffrante, plongée dans le désespoir et une situation proche de l’explosion, a besoin de rompre avec le système tel qu’il est. Elle est donc en quête de repères forts parce qu’elle croit qu’un autre monde est possible, que d’autres voies de développement doivent être explorées pour établir l’équilibre planétaire.
Militant depuis plus de quarante ans contre l’aliénation, toute forme de racisme et d’exclusion, je pense avoir apporté ma contribution pour que, désormais, l’on pense la liberté humaine dans le respect des grands équilibres naturels. L’homme participe au cycle planétaire, et en aucun cas l’exercice de sa liberté ne doit l’autoriser à porter atteinte à cet équilibre. Militer pour la sauvegarde de la planète, c’est militer pour l’homme contre tous les systèmes aliénants et destructeurs, pour une autre répartition des richesses, plus équitable, où les humains et leur environnement échangeront harmonieusement.
C’est pourquoi j’invite à une autre manière de penser le monde et à l’émergence d’un humanisme nouveau fondé sur l’écologie, vision que peu veulent connaître, mais qui traduit une volonté d’exister réellement, d’apporter la réponse possible aux souffrances de l’humanité.
Même à l’heure des grandes catastrophes écologiques générées exclusivement par les humains (réchauffement climatique, empoisonnement de la terre par les pesticides, rupture de la barrière génétique générant les maladies terribles de la vache folle, de la grippe aviaire, etc.), je dois à la lutte que je mène depuis plus de quarante ans de vous faire partager l’idée que la vie n’a de sens que si l’homme ne désespère jamais de l’homme.
Je crois toujours en l’avenir de l’humanité sur notre planète, à condition que l’homme accepte de retrouver sa place au sein de la nature, ce qui l’invite à rechercher des équilibres écosystémiques et au respect de toutes les formes de vie. L’homme ne doit pas disparaître derrière les structures mais retrouver sa place dans la nature dont lui seul peut garantir la préservation et la capacité de redistribution, mettre en œuvre l’ « écologitude » qui garantira la pérennité de l’espèce humaine et le maintien de ce bien précieux qu’est la vie.
J’espère que ces lignes permettront aux lecteurs, où qu’ils vivent sur la terre, de mieux connaître et comprendre le sens d’un combat qui se justifie plus que jamais. En retraçant les grandes luttes qui ont jalonné ma vie de militant pour l’émergence de la conscience nationale martiniquaise puis pour l’écologie, j’ai souhaité faire part aux hommes de bonne volonté, dans un contexte particulièrement difficile et douloureux, de mon aspiration à voir enfin naître non pas un autre humanisme mais une autre harmonie, un autre monde fondé sur le respect du vivant.
À l’heure où j’achève ce livre, la Martinique vient de subir, le 29 novembre, un séisme d’une magnitude de 7,3. Sainte-Anne a moins souffert que Fort-de-France ou Le Lorrain et, heureusement, on déplore très peu de morts.
Il y a dix-sept ans, au cours d’une séance houleuse au conseil général, j’alertai mes collègues sur les risques encourus dans cette zone. Mes propos, pourtant étayés par de sérieuses lectures, me valurent d’être accusé de verser dans le sensationnalisme. Je proposai des mesures de prévention et de protection parmi lesquelles une éducation permanente de la population… 4
Pourquoi l’État français, qui était informé depuis 1991 par les scientifiques de l’imminence de ces risques majeurs qui pèsent si lourd sur les populations de Martinique et de Guadeloupe, n’a-t-il pas pris les dispositions nécessaires pour garantir leur sécurité ?
Nul n’est donc prophète en son pays.

Garcin Malsa Sainte-Anne, le 30 novembre 2007
UNE ENFANCE MARQUÉE PAR LA TERRE ET LES EXPLOITS GUERRIERS
Quand je suis né, l’esclavage avait été aboli depuis près d’un siècle, et l’on sentait encore planer dans ma petite commune reculée, à l’extrême sud du pays, la toute-puissance des békés propriétaires des grandes habitations où étaient employés près de 90 % des habitants de Sainte-Anne. Une petite poignée de mulâtres possédant le reste des terres manifestait une sorte de mépris et d’arrogance à l’égard de cette population composée majoritairement de nègres.
Dans cette presqu’île du sud de la Martinique où la vie semblait s’écouler lentement, nous vivions donc dans ce climat particulier à tous ces pays enfantés dans les douleurs de l’esclavage, de la colonisation et de toutes les formes d’exclusions de l’humanité. Atmosphère pesante qui semblait écraser l’être humain sous un poids invisible et puissant au point de le priver de toute velléité de sortir de son inhibition et de sa résignation, et d’agir sur le réel. C’était un monde dans lequel l’héritage africain et amérindien était devenu un refuge secret et où dame Nature tenait une place privilégiée, surtout dans les rites pratiqués par les anciens. Un monde à la fois merveilleux et inquiétant qui cachait une misère omniprésente tout en laissant affleurer une certaine joie de vivre sur fond de solidarité, où, dans le dénuement le plus total, l’être pouvait rire de lui-même et accepter sa misère car il rêvait encore et vivait sur une terre saine, productive, qui lui donnait la force d’espérer en des jours meilleurs pour ses enfants.
Aussi loin que je remonte dans mon enfance, j’ai le souvenir d’avoir toujours ressenti une communion quasi magique avec la Nature et, surtout, un amour profond pour la terre. La passion avec laquelle mon père, agriculteur de son état, cultivait son jardin créole y est certainement pour quelque chose. Il m’a transmis sans aucun doute son amour de la terre comme source de vie et bien commun à respecter.
Cette passion a fortement contribué à mon ancrage dans mon sol naturel et m’a insufflé les forces telluriques grâce auxquelles j’ai pu, une fois adulte, mener avec conviction les luttes nécessaires à la protection du patrimoine national martiniquais. Un vieux paysan du cap Chevalier raconte m’avoir surpris, alors que j’étais à peine âgé de dix ans, me promenant seul dans les bois qui s’étendaient de l’habitation Malgré Tout à l’habitation Les Anglais…

C’est encore à mon père que je dois ma liberté de penser et d’agir, mes convictions profondes, quand je cherche à défendre et à faire respecter cette ressource vitale qu’est l’eau.
Je me souviens toujours de ce lundi du mois de mars 1952, au lendemain d’une élection municipale au cours de laquelle mon père avait soutenu contre le maire en place un jeune douanier saintannais à qui il avait prêté sa maison pour un meeting. À cette époque, une telle démarche était très risquée d’autant que le maire, qui avait été réélu, était descendant de Blancs créoles et représentant de la caste béké. Au matin, ma sœur que j’accompagnais alla chercher de l’eau à la mare de Beauregard, où toutes les familles du bourg de la commune s’approvisionnaient pendant le carême. Au moment où elle quitta les berges de avec son seau rempli, le maire, son propriétaire, s’avança brutalement et lui intima l’ordre de reverser l’eau au prétexte que mon père Félix Malsa avait voté contre lui. Ma sœur et moi revînmes à la maison en pleurant. Aussitôt qu’il eut connaissance de cette affaire, mon père se dirigea avec nous jusqu’à la mare où, sous le regard haineux mais impuissant du maire, il nous aida à remplir le seau et à regagner le chemin du retour après lui avoir fermement dit ce qu’il pensait de sa lâcheté,de sa violence à notre égard pour un bien appartenant à tous.
Ce fut aussi mon père qui me montra que la vraie dimension de l’être humain réside dans la dignité qu’il doit incarner quelles que soient les circonstances, et que cette dignité ne peut être négociée. Pour enseigner à ses enfants la dignité et les mettre constamment en garde contre les békés pour lesquels il avait travaillé, il leur rappelait cette histoire qu’il avait vécue alors qu’il était un maître forgeron de grande réputation à l’usine La Poirier de Rivière-Salée, propriété du béké Joseph Hayot.
Un jour, une pièce appelée « rall », essentielle au fonctionnement de l’usine, tomba en panne. Mon père était seul capable de la réparer. Sans son intervention, il faudrait en commander une autre au prix d’une perte de temps et d’argent considérable pour le béké puisqu’il devrait attendre plusieurs semaines avant qu’elle n’arrivât. À la demande insistante du propriétaire, mon père accepta de réparer cette pièce à condition qu’il disposât d’une bonne équipe d’ouvriers et qu’un délai lui fût accordé. Ce délai achevé, Joseph Hayot arriva dans l’atelier de réparation et s’en prit à mon père qui n’avait pas terminé le travail. Ce denier lui rétorqua brutalement et avec énergie : « Je ne suis pas votre nègre et encore moins votre esclave, et puisqu’il en est ainsi, faites la réparation vous-même. » Et mon père s’en alla sur-le-champ, suivi de toute son équipe. Quelques heures plus tard, Joseph Hayot vint s’excuser et le supplier de bien vouloir finir le travail.
Si finalement mon père accepta de revenir, tout en signifiant à M. Hayot de ne plus se présenter dans l’atelier, ce fut parce qu’il avait conscience du défi que représentait pour lui la réparation de cette pièce par ailleurs vitale à la remise en marche de l’usine pour des travailleurs privés d’emploi depuis plusieurs jours et qui n’avaient pas hésité à le soutenir, faisant preuve de solidarité et d’unité.
Mon père ne m’a pas seulement insufflé l’amour de la liberté et la dignité. Il m’a également enseigné le goût du travail bien fait et le respect de certaines règles.
Il avait ainsi assigné à chacun de ses nombreux enfants une tâche bien précise, et ils ne devaient pas rester sans travailler. Si nous avions failli à nos missions, il aurait été capable de mettre à exécution la menace consistant à nous priver purement et simplement d’un repas, et aucune excuse ne l’aurait fait revenir sur une telle décision. Grâce à cette intransigeance, il nous imprégna de cette sorte d’obligation de travailler quel que fût notre état physique. Sans avoir été élevé rudement, je fus donc contraint de me plier à des règles qui m’aideraient plus tard à agir avec détermination, rigueur, ténacité et désir d’aller jusqu’au bout de mes entreprises.
En dépit de cette sévérité, je fus pourtant un enfant particulièrement libre et heureux. Il est vrai que ma mère, d’une générosité débordante, tempérait grandement la rigueur paternelle. Non qu’elle s’opposât ouvertement à mon père, mais elle s’arrangeait pour atténuer les effets de ses sanctions sans sembler véritablement prendre parti pour ses enfants.
Elle était simple, modeste, d’une profonde richesse intérieure et d’une grande générosité qui la portaient non seulement à comprendre l’extrême pauvreté de ses voisines mais encore à partager avec elles sans a priori tout ce que mon père rapportait à la maison et tout ce qu’elle avait. C’était elle qui, mine de rien, s’occupait réellement de l’économat. De petits sous en petits sous tirés des minces bénéfices du petit bouiboui ou « débit de la régie » qu’elle exploitait dans la maison familiale, elle accumulait les sommes nécessaires à l’acquisition de notre matériel scolaire et des tissus destinés à nous vêtir, qu’elle achetait lors de ses rares voyages à Fort-de-France ou à la pacotilleuse nomade. À chacune de ses visites dans la commune, Mme Sainte-Luce faisait de longues pauses à la maison, et elle en profitait pour se désaltérer et échanger quelques belles paroles avec ma mère. Ses tissus étaient destinés à la confection de nos vêtements de classe et du dimanche puisque, comme toutes les femmes de cette époque, ma mère cousait avec beaucoup de goût. Je la revois devant sa machine à coudre Singer, fredonnant d’une voix qui remplissait la maison les airs de biguine, de valse et de mazurka qui avaient marqué sa jeunesse.
Il lui arrivait quelquefois d’étonner mon père en lui apportant, grâce à ses économies, le complément d’argent nécessaire pour lui permettre de réaliser des affaires dans l’élevage, l’agriculture ou la boucherie. Cette aide exceptionnelle venait après que mon père eût indiqué qu’il était bien dommage qu’il ne disposât pas de la somme suffisante pour effectuer telle ou telle opération. Sans rien laisser supposer de ses intentions, mais après s’être renseignée sur ladite opération, ma mère traversait le salon, se rendait dans la chambre et en ressortait avec la somme qui manquait à son mari.
Économe, distribuant le peu qu’elle avait à ses enfants, ses petits-enfants et ses amis, elle l’est restée jusqu’à la fin de sa vie.
Avec les années, je me suis rendu compte que le petit bouiboui qu’elle avait géré durant de longues années était finalement pour elle plutôt un moyen de nouer des relations d’aide et de solidarité avec les gens du voisinage qu’un outil de profit. Ses clients qui, pour la plupart, achetaient souvent à crédit, lui confiaient leurs petits et gros soucis car ils savaient trouver auprès d’elle une écoute attentive et quelques bons conseils. Ce bouiboui qui contenait tout juste des produits alimentaires de première nécessité (huile sel, ail, oignons, sucre, morue, lentilles, pois rouges, etc.), mais aussi du rhum, m’ouvrit sur d’autres univers. Il me permit de connaître des commerçants venus de Fort-de-France pour livrer ces denrées et à qui ma mère demandait d’espérer un peu parce que ses clients n’avaient pas tous réglé leurs dettes. Cela se passait plutôt bien car nous vivions alors à l’époque bénie où la confiance mutuelle régnait encore dans notre pays.
Je pénétrai aussi dans le monde des mulâtres de Sainte-Anne, propriétaires de rhumeries, qui vendaient leur rhum directement de la distillerie aux commerces de détail comme celui de ma mère. Ma sœur Monique et moi allions acheter ce produit et, à cette occasion, je touchais de près les relations exécrables que ces mulâtres entretenaient avec leurs travailleurs qu’ils considéraient encore comme des nègres d’habitation.

Mes parents formaient un couple très lié qui ne se disputait que très rarement, leur souci majeur étant l’éducation de leurs enfants.
J’étais le septième d’une fratrie de onze. Cette position-charnière au sein de la famille me fit bénéficier de l’affection de mes sœurs aînées et de ma mère avec laquelle j’entretenais des relations filiales privilégiées en même temps que je dus m’imposer pour obtenir le droit d’être de la partie dans les actions de mes frères aînés. Curieux du monde qui m’entourait, je voulais tout connaître, et le meilleur moyen était, me semblait-il, dès mon plus jeune âge, de les suivre dans leurs pérégrinations. Je déployais des trésors de ruse pour m’accrocher à mes aînés afin de les accompagner dans leurs aventures. Rien ne pouvait m’empêcher de les accompagner malgré leurs menaces et parfois même leurs coups. Ils furent finalement bien souvent obligés de compter avec moi et de m’accepter dans leur groupe après moult tentatives infructueuses pour m’exclure.
Un Vendredi saint, alors que j’étais à peine âgé de neuf ans, j’eus vent de ce que mes frères aînés Ramon, Henri, Jean-Robert et leurs amis dont Afor, Maurice, Jeannot, avaient décidé d’aller à la chasse au manicou puis de s’arrêter dans un champ pour manger de la canne et, enfin, de lever des ratières (pièges à crabes) leur appartenant ou non afin de rapporter des crustacés chez eux pour le lundi de Pâques Me connaissant, ils m’avaient avec force menaces fait comprendre qu’il ne fallait plus les aborder et encore moins les suivre. Je les laissai partir mais, connaissant le parcours, dix minutes après leur départ, je me glissai subrepticement hors de la maison alors que mes parents étaient présents, pour m’élancer sur leurs traces. J’arrivai en même temps que la petite bande au lieu-dit Belfond où se trouvait le plus grand champ de cannes de Sainte-Anne. Pris au dépourvu, les garçons ne purent exercer de représailles contre moi tellement ma témérité les sidérait. Bien sûr, ils m’insultèrent à l’unisson, mais ils furent contraints de m’accepter, ce qui les obligea d’ailleurs à rentrer plus tôt chez eux. J’avais pourtant participé ce jour-là à la chasse au manicou, à la prise de crabes et à une orgie de canne à sucre dont j’étais très friand.
Ma détermination et mon entêtement légendaires me valurent le surnom d’« Agace », et il est vrai que j’agaçais tous ceux qui se mettaient en travers de mon désir de liberté et de ma curiosité. J’étais très jeune quand je faisais le tour de la commune dont j’arpentais les campagnes de ti-baume et d’épineux de campêches, quelquefois avec mon père quand il allait acheter des animaux pour la boucherie, ce qu’il pratiquait occasionnellement le dimanche. Très tôt également, je fus désigné pour lui apporter dans les champs son repas de midi et j’en profitais pour fouiner, musarder et observer les travailleurs des champs avec lesquels je nouais des relations de grande amitié. J’étais émerveillé par la beauté de la nature qui m’environnait et par les rapports que ces paysans, amis de mon père, entretenaient avec leurs animaux, leurs plantes et leurs jardins créoles.
Je me souviens de ces fours à charbon fabriqués par des paysans saintannais avec une technicité qui leur était propre. Pour obtenir un combustible de qualité, ces hommes, pour la plupart illettrés, savaient choisir un bois convenable et concevoir l’agencement des éléments entrant dans la réalisation du four (terre, paille et bois), qui relevait d’un savoir-faire ancestral sans cesse amélioré et d’un génie inventif remarquable. À cette époque, ce charbon de bois était l’unique source d’énergie, indispensable à la cuisson des aliments avant que n’arrivassent dans les foyers de Martinique les bouteilles de gaz et l’électricité.
C’était aussi l’époque où Sainte-Anne comptait encore des mares à profusion ainsi qu’une belle rivière : la rivière de Val d’Or. C’était enfin l’époque où Sainte-Anne était entièrement plantée en canne à sucre.
À ma naissance, la Martinique était, et demeure encore, une colonie française essentiellement orientée vers une économie de plantation, c’est-à-dire un système de monoculture d’exportation. La culture de la canne à sucre recouvrait le pays. Durant mes promenades de jeunesse, il m’arrivait très souvent de me nourrir de canne à sucre que je prélevais dans les immenses champs des békés, propriétaires de toutes les bonnes terres agricoles de Sainte-Anne. Ce sont des moments inoubliables car je m’arrangeais au-delà de toute contrainte pour planter, couper ou attacher les cannes avec les travailleurs des champs que j’avais fini par connaître et que mes camarades et moi classions par ordre de mérite selon des critères de rapidité, de style pour détacher les amarres des cannes et de chansons accompagnées de la rythmique.
Le besoin viscéral de liberté qui m’animait était fort heureusement bien compris par mère qui sut m’écouter et m’aider discrètement pour me permettre de vivre une enfance ouverte sur le monde.

Sainte-Anne connaissait un climat de violence résultant d’une sorte de résistance larvée d’hommes en rupture objective avec l’ordre colonial représenté par les gendarmes français qui défendaient la bourgeoisie béké et mulâtre. Il ne s’agissait pas de confrontations physiques permanentes, mais d’une posture assez particulière des Martiniquais qui, sans enfreindre la loi et sans chercher volontairement à se livrer à une quelconque délinquance, entendaient faire respecter leur propre code de l’honneur.
J’étais attiré irrésistiblement par ce qu’il convient d’appeler « les rebelles de Sainte-Anne ». Les gendarmes les respectaient, craignant par-dessus tout et malgré leurs armes modernes, les conques de lambis que ces insoumis maniaient avec une dextérité redoutable. Ces conques, une fois sorties de la mer et soigneusement rangées sur les rivages, devenaient les armes favorites de nos guerriers qui se disputaient parfois mais se réunissaient dès que l’un d’eux était attaqué par un représentant de l’ordre colonial.
C’était pourtant un homme ne manipulant aucune arme particulière, qui faisait bande à part, qui engendrait une peur panique chez les gendarmes. Auréolé de mystère, il avait, selon la rumeur, recours à des pratiques occultes. On racontait que les forces de l’ordre n’étaient jamais parvenues à le garder derrière les barreaux parce qu’il s’en échappait de manière surnaturelle au point que les gendarmes ne l’arrêtaient plus par peur d’être ridiculisés et vidés de toute autorité. Ce personnage incarnait donc une force surnaturelle que nous ne sommes jamais parvenu à nous expliquer. Il était intouchable par les gendarmes et par le commun des mortels tant la puissance qui émanait de lui était vigoureuse et inexplicable. Mais il était aussi le guérisseur vers qui l’on se tournait et qui, par des plantes et des gestes d’invocation, parvenait à guérir certains maux qui avaient tenu la médecine scientifique en échec.
Grâce à sa réputation, notre cher A. se vit confier la rude tâche d’intervenir pour une dame de la bonne bourgeoisie mulâtre qui avait dans la gorge une arête de poisson que seule une opération chirurgicale pouvait, aux dires des médecins, extraire. En quelques secondes, A. exerça le geste salvateur sur cette dame et extirpa sans douleur l’arête, faisant disparaître le mal de manière quasi magique.
On rapporte aussi que notre cher A. possédait un réel don d’ubiquité puisqu’il était capable de se rendre dans plusieurs lieux au cours d’une seule nuit. Une Saintannaise racontait qu’il lui avait donné des nouvelles de sa sœur qu’il avait rencontrée loin de la Martinique au cours d’une de ses visites nocturnes. Rencontre qui fut confirmée ensuite par la sœur.
Ces histoires merveilleuses, cette résistance larvée à l’ordre colonial, l’éducation reçue de mes parents, les contacts avec de mes aînés, marquèrent mon enfance, une partie de mon adolescence, et m’habitèrent, communiquant force et légitimité à toutes mes actions, à tous mes combats pour la libération nationale et la sauvegarde du patrimoine martiniquais.
Patriote, je crois également l’avoir été dès mon plus jeune âge pour m’être très tôt identifié à ces rebelles de Sainte-Anne que j’admirais et dont je ne cessais de me faire conter les exploits passés et présents.
Mon départ pour le lycée Schoelcher, où je fus admis en qualité d’interne avec une bourse en classe de sixième, m’ouvrit les horizons de la ville et me permit de connaître de nombreux jeunes dont beaucoup sont encore mes amis.
Loin des miens, que je ne pouvais visiter que pendant les périodes de Noël, Pâques et les grandes vacances, je fuyais l’enfermement de l’internat pour assister aux matchs de football qui opposaient entre elles les plus grandes équipes de l’époque : le Club colonial, Golden Star, Good Luck, la Gauloise, le stade Spiritain, l’Assaut et l’Intrépide. Après ces matchs passionnants, il m’arrivait de prolonger mes sorties à des heures tardives que les règlements de l’internat n’admettaient pas, et je me faisais souvent réprimander. Je ne crois pas, de ce fait, avoir été un élève modèle puisque je ne perdais pas une occasion de fuir les tristes murs de ce lycée pour aller dans tous les recoins de cette ville encore marécageuse, infestée de moustiques, en pleine expansion. Je fus donc souvent puni, mais c’était plus fort que moi car à chaque détour d’une case, je trouvais à écouter de merveilleuses histoires d’hommes majors, c’est-à-dire autoritaires et téméraires.
Je rencontrais quotidiennement les enfants de la bourgeoisie que je croisais à Sainte-Anne durant les vacances et dont la fréquentation me semblait moins attrayante que celle des camarades qui, à quelques exceptions près, m’accompagnaient dans mes drives à Fort-de-France.
Fort-de-France me semblait la ville de tous les paradoxes, où se touchaient, se côtoyaient et se parlaient sans vraiment se mêler les catégories sociales. Elle présentait un caractère inachevé, bigarré, prétentieux et sordide. Une ville qui m’apparut d’abord presque sans boussole, sans âme identifiée.
Je retrouvais quelques Saintannais, Pilotins et Marinois que l’exode rural avait amenés à s’installer dans les faubourgs de la capitale : le Morne Pichevin et Sainte-Thérèse. C’est ainsi que je découvris que les Saintannais qui migraient vers Fort-de-France avaient pour la plupart choisi comme lieu de résidence ces deux quartiers ainsi que le bassin de Radoub, ce qui se comprenait aisément puisqu’ils étaient à proximité du port de Bassin de Radoub où arrivaient et d’où partaient tous les bateaux reliant Sainte-Anne à la capitale. Par ce système de cabotage maritime, de nombreux capitaines de bateaux étaient originaires de Sainte-Anne. Comme la plupart des gens sortis des communes, ils vivaient presque tous dans des conditions très difficiles et parfois dans des cases fort insalubres où ils semblaient refuser d’appartenir à cette ville, comme s’ils étaient en transit !
Fort-de-France me paraissait à l’opposé de ce qu’était ma petite commune de Sainte-Anne bien anchouké, c’est-à-dire enracinée dans le monde rural, assise dans son passé. Au fil du temps, je m’attachai cependant à la ville qui, peut-être parce qu’elle n’était pas trop figée dans un passé qui l’eût l’écrasée mais en plein devenir, me donnait une impression de liberté accentuée par la présence de cette magnifique baie qui l’ouvrait sur le monde, sur un ailleurs que je n’avais de cesse de découvrir. Elle devint pour moi la ville de toutes les aventures, et je m’évadais du lycée pour faire du sport, pour aller au bal ou à des rendez-vous galants.
Si Sainte-Anne fit de moi un homme de foi attaché à son pays, à la nature et aux vertus du courage et de l’honneur, Fort-de-France m’ôta bien des préjugés et m’ouvrit des horizons nouveaux. Dans la ville de Césaire que tous les jeunes de ma génération admiraient, je nouai de solides amitiés dans toutes les classes sociales de notre Kapital foyal, ancien nom de Fort-de-France.

Quand je fus contraint, dans les années 1960, d’aller à Paris pour suivre des études de biologie, je conservai dans mon cœur toutes ces richesses de mon pays qui furent à l’origine de mon choix de militer à la fois pour sa sauvegarde et pour la libération totale de son peuple. J’avais la tête emplie de toutes ces images qui détermineraient mes engagements et actions futurs.
Tout m’invitait vers le militantisme : la souffrance du peuple et, singulièrement, des laissés-pour-compte de Sainte-Anne et des faubourgs de Fort-de-France ; mes drives dans les campagnes du Sud et les faubourgs pauvres de Foyal qui, à l’épreuve du temps, prirent un sens pour moi puisque, grâce à elles, j’ouvris grands mes yeux, mes oreilles et mon cœur aux souffrances latentes de mon peuple ; l’arrogance des békés et de la bourgeoisie. Je compris que ma place se trouvait dans la lutte à côté des opprimés, contre l’aliénation sous toutes ses formes.
Cette décision de me rendre à Paris pour mes études n’était pas un choix mûrement réfléchi, mais une décision prise à la suite du départ d’un certain nombre de mes camarades. Je partis presque à l’aventure, sans même avoir bénéficié d’une bourse d’étude à laquelle j’avais pourtant droit eu égard aux faibles revenus de mes parents. Je ne sais par quel miracle ils ne contestèrent pas ma décision et parvinrent, dans les premiers temps, à m’adresser quelque argent. Bien que bénéficiant de l’aide financière de mon frère aîné Ramon et de ma sœur Monique qui surent également m’entourer moralement, je compris très vite qu’il me fallait allier études et jobs. L’année suivante je demandai un prêt d’honneur.
Mes années d’études marquèrent un tournant important dans ma vie car je fus plongé dans un bain de contestation sous l’influence de Marx, de Fanon, de Césaire, de Sartre et de Mao. L’époque était aux grandes vagues de décolonisation, et les thèses de Mao faisaient l’admiration de nombreux étudiants venus du tiers monde. Le grand timonier s’appuyait sur la paysannerie pour mener à bien sa révolution et y réussissait, entraînant des milliers de paysans derrière lui. Il symbolisait le triomphe des démunis sur les castes riches et l’avènement d’une certaine forme de justice. En fils de paysan, je fus séduit par les thèses que j’envisageais d’appliquer dans mon pays, en Martinique, mais je me rendis vite compte que l’on ne peut faire de révolution sans conscience révolutionnaire portée par les masses populaires. La révolution chinoise révélait que la paysannerie n’était pas réfractaire au changement, qu’elle portait en elle des capacités révolutionnaires qu’il convenait de mettre à l’épreuve et les contradictions internes de la société. Avec l’aide d’une avant-garde, elle avait renversé le capitalisme et assuré la victoire du socialisme. Elle soutenait que, dans un pays colonisé, les masses paysannes étaient les alliées directes des ouvriers et le moteur de la révolution. Dans sa théorie des contraires, Mao affirmait que les contradictions étaient nécessaires à l’unité puisque toute société en était constituée, à l’instar de la nature. Pour parvenir à l’équilibre de la société, il fallait connaître ces contradictions et les comprendre afin de lui assurer une marche en avant. Enfin, en introduisant dans la révolution chinoise le principe selon lequel seule la critique permanente à laquelle doivent se soumettre les dirigeants par les masses peut faire avancer cette révolution, Mao se mettait pratiquement en opposition avec la démarche de Lénine qui affirmait : « Le parti a toujours raison. »
Mao accordait donc un grand rôle à la paysannerie et pensait qu’il était impératif de régler la question de la terre au profit de la classe paysanne par une révolution agraire qui la conduirait inévitablement à détenir le pouvoir et à agir fondamentalement sur la société. Or la terre symbolisait déjà tant pour moi que je prenais pleinement conscience de la nécessaire harmonie qui doit exister entre l’homme et la terre. Cette conscience m’était d’autant plus aigue que je me rendais compte que cette terre martiniquaise n’appartenait pas au peuple martiniquais, qui l’avait pourtant ensemencée dans la douleur, enrichie de son sang, de sa sueur, et qui continuait à souffrir pour elle et par elle. Conquérir la terre signifiait, aux yeux du maoïste que j’étais, conquérir le pouvoir.
Autant que par l’idéologie maoïste, mon action fut guidée par ma conviction d’appartenir à cette terre martiniquaise qui, après avoir porté la souffrance de mes ancêtres, continuait à être utilisée pour l’asservissement du peuple à qui elle devait néanmoins appartenir. Aussi lui importait-il de se l’approprier.

Durant mes études, la pensée de Frantz Fanon exerça une forte influence sur moi.
La manière dont il abordait les rapports entre colonisés et colonisateurs me renvoyait à la situation réelle de la Martinique, où le colonisé est noir, le colonisateur blanc : le pauvre Noir et le riche Blanc. « Aux Antilles, on naît pauvre parce que noir, riche parce que blanc, laid parce que noir, beau parce que blanc 5 » Quand il nous interpellait dans Les Damnés de la terre sur le respect que nous devions à nos aînés et sur l’immensité de la tâche qui nous attendait, je me sentais plus proche de lui : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir […] il nous faut perdre l’habitude, maintenant que nous sommes au cœur du combat, de minimiser l’action de nos pères ou de feindre l’incompréhension devant leur silence ou leur passivité. Ils se sont battus comme ils pouvaient avec les armes qu’ils possédaient alors… »
Dès cette époque, je pris la résolution de mener un combat que j’estimais être le mien pour que les Martiniquais pussent enfin s’approprier leur propre terre afin qu’elle devînt l’instrument de leur épanouissement. Cette passion de la terre et du pays fut le premier maillon d’une histoire d’amour qui me conduirait à l’écologie et au combat pour la défense de ce bien précieux qu’est la planète.
La venue au monde de mes enfants joua également un rôle déterminant dans mon combat pour l’écologie. Si mes parents m’apprirent à m’ancrer dans ma terre et à l’aimer, s’ils m’enseignèrent les valeurs de courage et de détermination et aussi de générosité et d’ouverture aux autres qui me permirent de résister sans jamais fermer la porte du dialogue, mes enfants m’ont apporté la force de me projeter dans l’avenir. Autant il est merveilleux de voir qu’un père ou une mère de famille, à quelque niveau qu’ils se trouvent, sont prêts à se sacrifier pour l’avenir et le bien-être de leur progéniture, autant le comportement des parents qui ne pensent qu’à satisfaire leurs besoins immédiats au détriment de ceux de leurs enfants ou de leurs petits-enfants est déplorable. Constatons que la prise en compte par les parents de l’avenir de leurs enfants est certainement plus ou moins consciente et forte selon qu’ils sont ancrés ou non dans la terre.
Or cet ancrage s’opère difficilement dans un pays comme la Martinique où le peuple a été et demeure exclu de la possession des grandes propriétés productives et où son rapport à la terre est encore imprégné de son imaginaire d’esclave, de son histoire douloureuse qui lui a appris à détester un synonyme de souffrance et d’humiliation. Ce rapport difficile à la terre n’a certes jamais empêché le Martiniquais d’être fasciné par elle, mais trop souvent, il l’a considérée comme le symbole d’une puissance qui lui était étrangère et lui semblait inatteignable. Ces attitudes expliquent en partie pourquoi nous n’avons pas une fibre patriotique particulièrement forte et pourquoi nous n’apprenons pas à nos enfants à aimer leur pays et tout ce qu’il contient. Elles expliquent aussi pourquoi nous acceptons de nous situer dans un ailleurs que nous ne connaissons même pas, jusqu’à revendiquer une qualité que nous ne pouvons posséder. Si nous étions ancrés dans notre terre et avions appris à l’aimer, à la connaître, nous ne nous serions jamais revendiqué autrement que ce que nous sommes réellement : des Martiniquais insérés dans la Caraïbe et l’Amérique centrale. La virtualité dans laquelle nous vivons en nous disant Français ou Européens et même en prétendant que nous serions d’abord citoyens du monde est le signe déplorable de notre peu d’amour pour notre patrimoine.
Il est donc temps, me semble-t-il, de revendiquer la terre martiniquaise si nous voulons poser le socle de notre existence dans le monde. Cette force de revendiquer la terre, nous pouvons la puiser dans notre amour sans condition pour nos enfants.
Et j’affirme que mon combat pour la défense du patrimoine martiniquais n’aurait pas été si acharné sans mes enfants. Élever des enfants demande que l’on s’inscrive dans la durabilité car ce sont eux qui nous font prendre conscience de la courte durée de notre passage sur terre et de la nécessité de mettre en œuvre les éléments qui leur permettront d’y vivre dignement. En élevant mes enfants, je trouvai un combat qui me somma de m’inscrire dans une lutte plus large et qui m’enrichit moralement et spirituellement. Je fus aidé voire guidé par mon épouse qui n’opposa jamais, au contraire, le moindre obstacle à mon engagement et, partant, à mon militantisme. Non seulement elle fut à mes côtés sur le terrain de la praxis jusqu’à la naissance de notre deuxième fille, mais elle choisit de se consacrer pleinement aux enfants tout en m’apportant aide et conseils dans mes actions en faveur des humbles. Nous étions d’accord : dans un contexte socio-économique, l’éducation des enfants était fondamentale. Grande est l’estime que je porte à mon épouse qui, tout en continuant son métier d’enseignante, décida d’arrêter de militer sur le terrain pour réserver son temps à l’éducation de nos quatre enfants et accomplit un travail politique et social aussi important que le mien.
Je pris en effet conscience, au plus fort de mes luttes, qu’élever un enfant dans un pays dominé où tout contribuait à l’aliéner relevait d’une gageure et s’inscrivait dans le combat pour la décolonisation de notre pays. Je pense qu’en dépit de mon militantisme acharné, je sus toujours remplir mon rôle de père auprès de mes enfants dont je suivais l’évolution. En demeurant à leur écoute, je mesurai la légitimité et la justesse de mes actions sur le terrain. Car contrairement à ce que d’aucuns prétendent, nos enfants ne nous jugent pas, ils nous demandent simplement des comptes sur ce qu’ils sont en droit d’attendre de nous. Nous leur devons non pas des richesses, de l’argent, des maisons, des voitures et autres gadgets modernes, mais une formation de l’esprit et de l’âme qui leur permet d’affronter la vie, de bénéficier d’un espace de vie, d’un environnement préservé et viable qui les amènent à exercer leurs savoirs et leur savoir-faire. Ce que nous devons à nos enfants ne se trouve donc pas dans les livres, mais dans notre amour pour eux, qui nous conduit naturellement nous battre pour sauvegarder tout ce dont ils auront besoin demain pour poursuivre à leur tour la même démarche envers leur progéniture. Il s’agit en outre d’un combat quotidien car l’aliénation nous guette à chaque détour de rue.
J’ai d’ailleurs observé que, souvent, les militants les plus acharnés et déterminés dans la lutte en faveur de l’écologie étaient pour la plupart des mères et des pères de famille. Les mères martiniquaises y furent les plus engagées. Militantes pures et dures, elles n’acceptaient aucune concession. Qu’elles aient été présentes sur le terrain ou ailleurs, qu’elles aient joué un rôle de conseillères, de supporters ou de sympathisantes, elles ont apporté à la lutte écologique une sorte de direction morale et spirituelle qui a contribué à sa réussite et nous a insufflé force et détermination. Sans doute parce que les femmes de notre pays sont celles qui élèvent les enfants et demeurent encore chefs de ménages, elles sont plus capables de se projeter dans le futur pour préparer l’avenir. C’était en particulier les plus humbles qui avaient une vision claire et nette du combat que nous menions. J’appris beaucoup de toutes ces femmes qui militèrent au sein de l’Assaupamar (Association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais), et il me sembla toujours qu’elles étaient écologistes dans l’âme, de véritables visionnaires qui donnaient au combat de cette association toute sa dimension humaine et spirituelle.
Ce furent donc mon attachement profond pour ma terre, alors que j’étais nourri de l’amour des miens, du courage et de la détermination des femmes et hommes de mon pays, mon inextinguible soif de justice, qui me permirent de livrer une bataille de plus de quarante ans pour qu’un autre monde fût possible. Bataille multiforme dont je vous livre certains aspects dans cet ouvrage.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA CONSCIENCE NATIONALE MARTINIQUAISE À LA CONSCIENCE ÉCOLOGIQUE
Durant les premières années de mon action militante, j’intervins sur presque tous les fronts de la lutte pour la libération nationale de la Martinique._Dès le milieu des années 1960, encore étudiant, je me fis un devoir de m’intéresser à l’ensemble des problèmes qui se posaient dans les colonies et, partant, en Martinique. Les premiers combats que je menai sur mon sol natal reflétaient mon attachement profond pour la terre, qui avait imprégné toute mon enfance et déterminé mon choix d’être aux côtés des humbles.
Au moment où je commençais à m’intéresser aux problèmes économiques, sociaux et politiques de mon pays, Sainte-Anne qui, jusque-là, semblait, à l’instar de toutes les autres communes de l’île, un village perdu dans un pays encore fortement asservi, devint pour l’État français et des békés un territoire d’avenir pour le tout tourisme naissant.
Les békés, descendants des colons blancs constitués en caste fidèle à l’idéologie de leurs ancêtres, principaux pourvoyeurs d’emplois agricoles (90 % des Saintannais travaillaient dans leurs champs, leurs distilleries, leurs usines à sucre, etc.) et qui pesaient de leur puissance économique et sociale sur la commune entendaient s’approprier une part prépondérante de ce gâteau touristique. À Sainte-Anne, la plupart des terres se trouvaient entre les mains de ces grands propriétaires fonciers, quelques hectares restant aux mulâtres. Or la vie de la population saintannaise était tournée vers le travail de la terre et des produits dérivés. Rien ne l’avait préparée à un changement si profond, radical et brutal : la fermeture des usines et l’arrêt de la production cannière qui engendrèrent chômage et désespoir. Je le compris quand eurent lieu les premières fermetures en 1967. Les mulâtres dont certains étaient aussi de gros propriétaires terriens tandis que d’autres, plus lettrés, occupaient des fonctions électives et exerçaient des professions libérales s’allièrent à la caste des békés et la soutinrent dans ses projets de mort annoncée de l’agriculture et de la production de sucre. La situation était donc alarmante pour les travailleurs livrés à la domination du béké qui demeurait l’employeur, le maître, et à l’arrogance du mulâtre qui calquait son comportement sur celui des békés.
Durant cette période, je fus du côté des travailleurs agricoles en lutte pour préserver leur outil de travail contre la montée irrésistible d’un tout tourisme qui les excluait. Profondément attaché à cette terre nourricière et à la canne à sucre qui avait nourri mes rêves d’enfant, imprégné des thèses de Mao qui me donnaient à croire en l’avenir d’une agriculture forte et productive, je me forgeai aux côtés des ouvriers agricoles du Sud, menacés de perdre leur emploi au nom d’une aventure qui me semblait dangereuse.
Tout en organisant la nécessaire lutte pour la terre, je me préoccupais des problèmes posés aux autres secteurs économiques dont la pêche, conscient très tôt de l’immensité de la richesse contenue dans la mer qui entoure mon île.
Mes actions publiques les plus marquantes après mon installation définitive dans mon pays en 1970 s’attachaient toutefois aux luttes menées avec d’autres enseignants contre l’aliénation culturelle du peuple martiniquais dont je pris conscience grâce à mon métier de professeur qui me plaçait en prise directe avec les méfaits du colonialisme. Je me rendais compte que l’enseignement en colonie était l’un des principaux facteurs d’aliénation. Ce combat était d’autant plus prenant que, dans ce milieu, je fus très vite montré du doigt par tous les défenseurs du système éducatif en place, qui se livraient à moult pratiques de déstabilisation pour casser tout mouvement de désaliénation culturelle.
Toutes mes actions en faveur des secteurs-clés du pays en vue d’une désaliénation du Martiniquais confortèrent ma conscience nationaliste et m’amenèrent naturellement à créer et diriger le groupe maoïste Zanma.
Dès 1971, les conditions objectives pour un regroupement des forces indépendantistes semblant réunies, Zanma rejoignit d’autres groupes politiques du Sud et du centre pour mettre en place, à l’occasion des élections législatives de 1973, le mouvement La Parole au peuple, qui se transforma plus tard en Mim (Mouvement indépendantiste martiniquais)-La Parole au peuple.
Ce même amour du pays, ajouté à mes positions radicales sur un certain nombre de questions fondamentales (les symboles, le fonctionnement démocratique à l’intérieur d’un mouvement, la question écologique) m’appelèrent à quitter le Mim pour me consacrer, dans le cadre associatif, à la défense du patrimoine martiniquais. Puis je m’attelai à la tâche consistant à faire émerger l’écologie politique par une gestion de territoire qui s’appuyait sur un mouvement politique, le Modemas (Mouvement des démocrates et des écologistes pour une Martinique souveraine), créé en 1992, et dont les axes fondamentaux étaient l’écologie, la souveraineté optimale, la démocratie participative, le respect des diversités culturelles, qui constituaient déjà la voie vers le développement durable et solidaire.
Chapitre premier
UNE IMPLICATION LOCALE EN SYNERGIE AVEC MES ACTES ET MA VISION MAOÏSTE DE LA LUTTE

LA DÉFENSE DES TRAVAILLEURS AGRICOLES ET DE LA TERRE
En conformité avec l’idéologie maoïste qui m’animait, mon combat pour la libération nationale passerait donc par la lutte pour la (ré)appropriation des terres, source de vie, mais aussi pour la liberté et la démocratie, ainsi que je serai amené à le préciser plus tard, en me référant à Frantz Fanon qui, dans Les Damnés de la terre écrivait que la terre est la « matrice matérielle de notre patrimoine » et que «…pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité… »

Défense des ouvriers agricoles et des petits planteurs de canne du Sud dans les crises agricoles de 1967 et 1968

Contre la fermeture de l’usine à sucre du Marin
Mes premiers combats aux côtés des travailleurs agricoles contre la mort annoncée de la canne à sucre se déroulèrent en 1967 puis en 1969.
En 1967, alors que j’étais encore étudiant, je menai ma première lutte pour la défense des travailleurs agricoles, de leurs outils de travail et, partant, de l’agriculture. Les pouvoirs publics procédaient à la « restructuration de la filière canne », ce qui donnait lieu à un vaste mouvement de fermetures d’usines à sucre dans toute la Martinique au profit de la banane au Nord et du tourisme au Sud. Les planteurs békés de l’usine du Marin décidèrent donc de fermer l’entreprise et, partant, d’arrêter la culture de la canne, qui avait bercé mon enfance, pour s’orienter essentiellement vers le tourisme. La décision signifiait à terme le chômage de milliers d’ouvriers agricoles, en particulier dans le Sud. La fermeture des usines et l’abandon de la canne sans aucune proposition autre agricole, c’était organiser la ruine de nombreux foyers dans les communes du Sud et singulièrement à Sainte-Anne.
En me battant aux côtés de ces travailleurs, je m’efforçai non seulement de leur apporter un soutien mais de leur faire prendre conscience de l’importance de l’agriculture pour le pays, de valoriser à leurs yeux la production agricole afin qu’ils fussent prêts à défendre ce potentiel comme étant le leur. Même s’ils n’étaient pas juridiquement propriétaires de cette terre et de ces usines à sucre, elles leur appartenaient symboliquement puisque que c’étaient eux seuls qui, par leur travail, leur savoir et leur savoir-faire les avaient fait exister.
L’heure était grave, et je me lançai dans la bataille alors que, je le rappelle, j’étais encore étudiant. Au cours de mes vacances en Martinique, je pris l’initiative de mobiliser les travailleurs agricoles de l’usine du Marin contre la fermeture de leur outil de travail, la disparition de la canne à sucre et, à terme, le détournement de la terre à des fins non agricoles.
Je lançai des invitations à plusieurs réunions dans la cantine scolaire de Sainte-Anne pour organiser la défense de ces ouvriers et de cette culture dont j’avais toujours dit qu’elle était la plus écologique qui fût pour la Martinique. Ma position eut des répercussions lourdes de sacrifices sur mon cursus à mon retour en France où je devais terminer mes études.
Nous étions en 1967, et une répression particulièrement dure sévissait contre les nationalises martiniquais : chaque étudiant était fiché, surtout depuis la fameuse affaire de l’Ojam (Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique 6 ).
À mon retour à Paris, le pouvoir tenta d’exercer une répression contre moi en m’empêchant de terminer mes études puisque je fus immédiatement appelé sous les drapeaux. Mais, je parvins à quitter la caserne au bout de deux mois et demi, plus déterminé que jamais à continuer la lutte contre les dégâts provoqués par le colonialisme.
En 1969, face à la décision de fermeture définitive de l’usine du Marin, je me lançai de plus belle dans la défense des ouvriers agricoles avec des camarades dont certains sont encore à mes côtés aujourd’hui : Albert Zaïre, Antonin Théodore, Vincent Placoly, Liliane Lepasteur, Claude Guitteaud.
À cette occasion, nous fîmes paraître un petit journal : L’Usine, organe de la jeunesse révolutionnaire du Sud , dans lequel nous stigmatisions les méfaits des usiniers et de leurs complices et invitions les ouvriers et la population à lutter.

Lutter ! En face d’un crime, il y a deux attitudes : ou bien garder son calme […], se faire le complice des criminels ou bien dénoncer l’acte criminel et se défendre par n’importe quel moyen. De quel crime est-il question ? De la fermeture de l’usine du Marin. Qui dit fermeture dit chômage, misère et gangstérisme. Qu’a fait le conseil général pour y remédier ? Qu’ont fait nos maires ? Sont-ils complices ? M. de Reynald a décidé de fermer son usine et il la fermera.
Nous qui sommes les principaux intéressés, unissons-nous et protestons contre une chose aussi inhumaine. Peuple martiniquais, travail égal vie. Une fois de plus, les chômeurs augmentent, et les conséquences seront nombreuses et graves.
Luttons vaillamment !
Dans ce journal, mes camarades et moi dénoncions déjà ce que nous qualifiions alors de « complot des usiniers et des pouvoirs publics contre les ouvriers agricoles et les petits planteurs martiniquais ».

Nous sommes tous concernés puisque le chômage de l’un mène automatiquement à celui de l’autre […] Imaginez la Martinique dans quatre ou cinq ans : nous serons peut-être réduits à l’esclavage puisque nous ne pourrons qu’assister à l’enrichissement d’une classe capitaliste à nos dépens. C’est un complot très bien monté et qui ne date pas d’aujourd’hui. Ne l’ignorez plus : nous subissons la conséquence d’une pure et simple histoire d’argent. Il serait peut-être temps de nous décider à ne plus nous laisser faire car nous pouvons beaucoup. C’est seulement une question de temps et surtout de conscience. Dans notre pays où l’on compte beaucoup de lacunes en politique, sachez que désormais une partie des jeunes s’attache à vous informer autant que possible.
Notre mot d’ordre : ne pas laisser passer une occasion de protester contre ce que nous disons être un complot des puissances d’argent. Alors nous aurons une chance de voir ouvrir les portes de notre usine.

Contre le chaos colonial économique
Ce fut l’occasion pour moi de faire, en direction des ouvriers menacés, une analyse précise de ce que nous réservait la politique des gouvernements français alliés à la caste béké après les fermetures d’usines à sucre.

Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin pour nous rendre compte que l’exploitation des richesses nationales sera soumise au bon vouloir des ministères français qui sont complices des grands monopoles internationaux. Plus l’avenir du peuple martiniquais restera lié aux destinées du capitalisme français, plus grande sera l’insécurité sociale, plus grande l’exploitation implacable des masses et plus grande la déchéance du Martiniquais par privation de la liberté… »
Dès cette époque, je dressai un constat sans concession sur la politique du gouvernement français en Martinique et invitai la jeunesse à réagir contre une situation qui la menait vers une sorte de chaos colonial français, économique et social.

Les autorités locales essaient avant tout de tamiser le problème et d’en fausser les données. On essaie même de rendre le Martiniquais responsable de cet état de choses. Mais l’aveuglante réalité est là. Nous disons qu’une politique qui s’est montrée incapable, depuis 1945, de résoudre les problèmes fondamentaux concernant le travail et l’éducation et qui, loin de tendre à éliminer les inégalités sociales, en fait au contraire les conditions mêmes de son maintien, est une politique condamnable à tous les égards ; elle se perpétue non par la bonté du peuple mais par la force de la police. […] Actuellement, la situation à la Martinique se caractérise par la cohabitation dans un même tout des données les plus modernes de l’exploitation impérialiste, conséquence de la vassalisation de l’économie par les grands monopoles français et européens, eux-mêmes sujets à la domination américaine, et des séquelles psychologiques et sociales du colonialisme le plus arriéré, qui se traduit au sein des masses exploitées par la persistance d’une culture incapable parce qu’elle se rapporte à une conception du monde dépassée, de mettre en question de façon scientifique le premier terme de cette contradiction.
La jeunesse du Sud ne tardera pas à voir qu’il n’y a pas d’avenir pour elle dans le système existant. Il lui faudra défendre ses intérêts, faire avancer ses revendications, faire connaître ses idéaux de bien-être et de justice sociale. Pour cela, elle saura sanctionner les moyens idéologiques et organisationnels adéquats.

Contre le bétonnage du littoral de Sainte-Anne
La justesse de nos analyses sur la stratégie de l’État français et des békés dans l’utilisation des terres et du littoral se révéla dans les années qui suivirent cet article. Après l’installation, à la pointe Marin, à Sainte-Anne, du Club Méditerranée, qui s’empara de l’un des plus beaux sites du pays et même de la Caraïbe, la Martinique apprenait avec stupeur, quelques années plus tard, en l974, l’existence de projets touristiques criminels et démentiels conçus par les puissances financières békés alliées aux grands capitalistes européens et au gouvernement français. L’un de ces projets visait à bétonner tout le littoral saintannais de Fond Moustique jusqu’aux Salines en englobant l’étang et les marais salants. La mobilisation massive des Martiniquais contre ce dernier programme, et qui le fit échouer, marqua les débuts de la revendication écologique en Martinique.
Aujourd’hui, quand je considère l’anarchie de l’aménagement du territoire et notamment du littoral, je me rends compte à quel point, dès cette époque, j’avais raison, hélas !
Dès l’implantation du Club Méditerranée, je n’avais en outre cessé d’amplifier mon combat pour la défense des travailleurs du Sud et des terres agricoles.

Zanma : terre et production agricole, fondements de la libération nationale
En 1970, à l’issue de mes études sanctionnées par l’obtention d’un diplôme d’études approfondies (DEA) en amélioration des plantes, titre très recherché à cette époque du début de la biologie moléculaire, je revins définitivement dans mon pays avec ma famille. J’étais marié et père de deux enfants.

Terre et productions agricoles contre le tout tourisme
Dès mon retour, je me trouvai au cœur d’une nouvelle bataille : des agriculteurs martiniquais étaient en lutte pour défendre leur métier et des terres agricoles sur le point d’être sacrifiées sur l’autel d’un tout tourisme prédateur. Cette lutte mobilisa mon énergie et celle de mes camarades de Sainte-Anne, du Marin et de Rivière-Pilote pendant quelques mois.
Je réunis mes camarades de combat pour créer un mouvement politique dont le nom, zanma , en langue vernaculaire, désignait la feuille de canne à sucre, ce qui évoquait l’agriculture et donc la terre.
Ma situation professionnelle était alors fort délicate. Alors que je devais impérativement faire face à mes obligations familiales, mes convictions politiques m’empêchaient d’accepter n’importe quel emploi. C’est ainsi que je refusai deux postes de chercheur en agronomie en Afrique où j’aurais dû travailler sur le café, le cacao ou la vanille en Côte-d’Ivoire ou aux Comores, ce que me proposaient mes professeurs de l’université d’Orsay, lesquels étaient à l’affût de jeunes diplômés en amélioration génétique des plantes. Je refusai donc plusieurs propositions, estimant que travailler dans la coopération française revenait à m’associer à la démarche néocoloniale de l’État dans les pays d’Afrique où la France continuait d’imposer sa culture, sa technologie et sa présence militaire. Par mesure de représailles, l’État français refusa de me nommer à un poste vacant de chercheur à l’Institut national de recherche agronomique en Guadeloupe alors que j’étais appuyé par mon professeur de génétique et réclamé par le directeur de l’Inra.
Je m’orientai donc vers l’enseignement. À cette époque où l’assimilation battait son plein, je me rendis compte que la Martinique avait besoin d’enseignants du pays et prêts à s’opposer au caractère aliénant du système éducatif instauré par l’État colonial. Nous étions en 1970, et la Martinique voyait arriver nombre d’enseignants martiniquais qui avaient vécu la révolution de mai 1968 en France et étaient en outre imprégnés des idées d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon. Beaucoup étaient décidés à dispenser un autre enseignement et à former des jeunes Martiniquais dans le dessein de les préparer à leurs responsabilités.
Je fis la connaissance de femmes et d’hommes courageux partageant le même idéal que le mien et avec lesquels j’entrepris de mener, au sein d’organisations syndicales d’enseignants, des actions en vue d’une réforme profonde du système éducatif, pour lutter contre l’échec scolaire galopant qui sévissait en Martinique.
Avec certains d’entre eux dont Serge Platon et d’autres jeunes Martiniquais, Albert Zaïre et Antonin Théodore, je créai Zanma qui se voulait un mouvement à tendance maoïste entendant apporter sa contribution à la lutte de libération nationale.
Dans le journal du même nom, que nous éditâmes à partir de l971, je repris le flambeau de la lutte pour les ouvriers agricoles ainsi que pour la sauvegarde et la (ré)appropriation de la terre martiniquaise. L’ouverture du Club Méditerranée à Sainte-Anne, qui suivit la fermeture de l’usine du Marin, prouvait que cette politique tendait à privilégier une forme de tourisme dévoreuse d’espaces naturels sensibles au détriment de l’agriculture.
Dans un article intitulé « Des usines ou des hôtels », publié dans Zanma , je fustigeai cette politique du tout tourisme prédateur des terres agricoles et culturellement aliénant.

Depuis quelques années, chacun sait comment, sous couvert de concentration industrielle réclamée par nos administrateurs coloniaux et leurs valets locaux, la presque totalité de nos usines a été fermée […]
Le malaise économique et social est évident, et il suffit de se référer à l’aggravation du chômage dû à la fermeture de nos usines. Les petits planteurs parlent d’abandon […] Des centaines d’ouvriers se trouvent sans emploi […] et ce n’est pas le tourisme qui donnera du travail aux Martiniquais puisque les promoteurs étrangers amènent leur propre main-d’œuvre !
Travailleurs, organisez-vous et luttez contre la transformation de la Martinique en maison de repos pour milliardaires américains, français ou canadiens.
Des usines et non des hôtels !
Après la fermeture de l’usine du Marin où un grand nombre de travailleurs ont été réduits au chômage, ce qui aggrave en plus l’état de famine qui gagne déjà le pays, on a assisté à l’ouverture insolente d’un club pour les capitalistes français, américains, canadiens. Ce club ne profite en rien à la population martiniquaise, mais occupe les deux tiers d’une de nos meilleures plages […]
Pire ! L’instauration de ce tout tourisme s’accompagne d’une répression policière plus féroce encore. L’État colonial entend d’ores et déjà faire des exemples pour empêcher que la population ne bouge.
D’énormes projets touristiques sont en préparation sans que, bien sûr, la population ne le sache, et peu comprennent le sens de la répression sévère qui, déjà, frappe dans le Sud de l’île.
L’ouverture du Club Méditerranée s’accompagnait de surcroît d’une répression frappant les jeunes de Sainte-Anne ainsi que je le dénonçai dans Zanma.

Et voilà la police coloniale dans la ronde. Après un grand nombre d’arrestations qui ont eu lieu tous les jours sans motif valable, notre secteur est maintenant touché. Un jeune camarade chômeur a été victime d’une agression policière dans la nuit du 19 au 20 janvier. Arrêté illégalement, il fut soumis au dada de nos soi-disant gardiens de l’ordre : coups de pieds, de poings, de crosses, de pistolets. Le carnage a duré jusqu’à ce qu’il eût perdu connaissance puis il fut remis en liberté sous réserve.
Compatriotes, ce malheur pèse aussi sur notre tête.
Avant qu’ils nous frappent, mettons hors d’état de nuire ces racistes et leurs valets.
Qui sommes-nous ? Accepterons-nous toujours qu’on fasse de nous des serviteurs dociles ? Nous en avons assez ; c’est trop, c’est humiliant.
La Martinique aux Martiniquais !
Bourgeois, colonialistes, néocolonialistes, à la mer !
Fini l’esclavage. Vive la lutte du peuple martiniquais !
Pour moi, il était incontestable que, grâce au Pacte colonial, toujours en vigueur en Martinique, le gouvernement français et ses alliés, les colons békés, avaient délibérément ruiné la culture de la canne à sucre dans le pays.
Dans un article très important sur les crises de la monoculture de la canne à sucre et de l’industrie sucrière, je stigmatisai la complicité entre État français et la caste béké au détriment des Martiniquais et singulièrement de notre jeunesse sacrifiée à une politique capitaliste néocoloniale.
Les crises de la culture de la canne nous permettaient de voir comment l’État français n’avait jamais cessé d’être colonisateur et comment le système départemental n’était qu’une forme moderne de colonisation, pire encore puisqu’elle ne disait pas son nom.
Après avoir décrit les crises de la production du sucre depuis 1639, année où la canne fut implantée en Martinique, je dressai un constat.

Les crises apparaissent chaque fois que la métropole, pour une raison ou pour une autre, cesse de couvrir entièrement la principale production antillaise contre la concurrence étrangère.
À chaque fois que la production de canne est en crise, toute l’économie antillaise en souffre. C’est la logique même de la politique métropolitaine appliquée à la manière que voulait Colbert : « La colonie a été créée par la métropole et pour la métropole. »
Je démontrai à cette occasion comment la colère des ouvriers et des jeunes, en décembre 1959, avait été provoquée par la crise économique engendrée par le système colonial.

[…] à partir de 1946, la canne diminuait considérablement, et la physionomie économique de la Martinique en pâtissait. Incontestablement, le marasme économique se faisait sentir dans les masses déshéritées qui ne purent freiner leur colère en décembre 1959. Ces événements démontrèrent une fois de plus que les masses colonisées ne sont pas apathiques et peuvent se défendre. Pour illustrer ces faits, citons les mots de Frantz Fanon : « Chaque colonisé, lorsqu’il décide de se perdre, est un échec pour l’entreprise coloniale ; chaque colonisé, quand il repasse la ligne, est une condamnation radicale de la méthode et du régime 7 . »
Enfin, je démontrai comment les réformes du gouvernement français, loin d’être profitables à l’économie du pays et aux masses laborieuses, avaient toujours eu pour dessein de préserver les intérêts de la caste béké, garante de la présence française en Martinique. Dès cette époque, mes camarades de Zanma et moi dénoncions la dilapidation des fonds publics par l’État français qui, sous couvert d’aide au secteur agricole, subventionnait les activités commerciales et touristiques des békés. Ceux-ci avaient en effet bénéficié de sommes colossales pour, soi-disant, redresser la filière sucre, qu’ils avaient utilisées pour se reconvertir dans les commerces de grande distribution et le tourisme.
Ces pratiques de l’État français et de ses alliés békés étaient exposées dans cet article.

La première [réforme] fut appelée « réforme agraire » puis rebaptisée « réforme foncière » parce que le gouvernement et ses valets martiniquais ont vite compris qu’une réforme agraire était chose trop prétentieuse pour un tel système [capitaliste].
La réforme foncière visait à faire accéder les planteurs colons à la propriété. Dans ce dessein, une méthode de prêts fut instituée. Quelle sinistre affaire ! À qui devait-on acheter les terres ? Aux békés, bien sûr. Et vous comprendrez bien que MM. les békés n’allaient pas vendre leurs meilleures terres. En effet, les quelques gens qui achetèrent les terres (en friches ou épuisées) comprirent que, pour les mettre en valeur, il fallait les défricher, les labourer, etc. C’était là l’impasse ; rien ne leur était fourni : ni techniciens, ni débouchés. Telle fut la réforme foncière qui profita uniquement aux gros propriétaires békés qui purent se débarrasser d’une partie ou de toutes leurs mauvaises terres.
Pour prétendument éviter la chute de la production sucrière, un programme de relance et de redressement de la canne fut inventé, qui comportait deux sortes d’aides.
1- Aide aux planteurs quels qu’ils soient (gros ou petits) - 6 francs par tonne de cannes envoyées à l’usine. Nous savons bien dans quelles conditions sont pesées les cannes sur les balances truquées des békés. - Aide incitatrice aux planteurs pour pallier le déficit de leur exploitation (1 500 francs par hectare de canne, (plus on a de terres plantées en canne, plus l’aide est élevée). Qui donc en bénéficie sinon ces messieurs les békés ? - Un prêt de 3 500 francs par hectare de canne. À noter que ce prêt doit être remboursé la même année où on l’a emprunté. Quelle aberration ! Comment un planteur, même moyen, peut-il rembourser tout de suite ce qu’il vient d’emprunter ? S’il a emprunté, c’est parce qu’il en avait besoin ! Notons que de nombreux petits planteurs ne furent pas informés. Où sont donc passés les 850 millions alloués aux travailleurs ?
2- Aide aux usines et aux usiniers
Pour servir au regroupement des usines suivantes : Le Marin, Rivière-Salée, Lareinty, 350 millions furent prêtés aux usiniers, et on leur accorda une aide. Or paradoxalement, on a vu se fermer, en août 1969, l’usine du Marin, provoquant ainsi le chômage de 180 ouvriers et posant de grosses difficultés à tous les planteurs et ouvriers agricoles du Marin, de Rivière-Pilote, de Sainte-Luce, du Vauclin. Ceux-ci sont envahis par le pessimisme au point que certains refusent de s’occuper de leur exploitation ou les laissent ravager par les quelques animaux qu’ils possèdent. C’est le désarroi total dans les masses agricoles.
À côté de cette misère se dressent les hôtels pour milliardaires américains, français, canadiens, des postes d’essence qui emploient un ou deux individus, des Prisunic où affluent par année 7 000 tonnes de légumes frais qui pourraient être produits sur place et des poissons importés, alors que nos pêcheurs sont brimés par les récentes mesures prises par la préfecture concernant l’essence et le prix du poisson.
Au terme de cette analyse, révolutionnaire pour l’époque, mais que nul ne songerait de nos jours à réfuter tant les événements prouvent sa justesse, je lançai à nouveau un vibrant appel aux masses laborieuses.

Devant une telle situation sociale et économique, travailleurs, que vous soyez ouvriers agricoles ou d’usines, petits planteurs ou pêcheurs, vous devez vous unir pour lutter contre le même ennemi qui s’acharne à vous rendre esclaves […]
La départementalisation montre que le colonisateur, ruse de l’histoire, en votant avec les Antillais la loi du 19 mars 1946 dite « d’assimilation », a voulu étouffer l’éclosion et le développement du sentiment national qui naissait aux Antilles à cette époque. Et une fois de plus, dans l’histoire de la Martinique, les travailleurs ont été trompés.
Rien n’a changé depuis 1635, date de la colonisation. Tout existe sous forme déguisée. Le Pacte colonial subsiste puisque nous ne pouvons commercer qu’avec la métropole française. La dévotion de l’administration à l’égard de la ploutocratie subsiste. La traite des nègres continue avec le Bumidom 8 . Les mêmes forces maléfiques agissent avec pour résultat le même ordre contre-nature. « Les colonies sont fondées par la métropole et pour la métropole. » Voilà le principe du Pacte colonial.

Martiniquais unis contre le projet Asatahama et pour la défense du patrimoine
Le projet dit « Asatahama », qui fut révélé au grand jour en 1974, prouvait ce que les militants nationalistes de Zanma sentaient obscurément quand ils dénonçaient l’installation des hôtels dans le pays : la Martinique était bel et bien menacée par les projets du gouvernement français et de ses alliées, les puissances financières békés et européennes. La commune de Sainte-Anne était directement concernée : il s’agissait de construire sur les Salines un gros complexe hôtelier qui aboutirait à la destruction de son merveilleux écosystème.
La mobilisation des Martiniquais pour défendre les Salines menacées par le béton et la privatisation au profit du tout tourisme fut exemplaire. C’était peut-être la première fois que des Martiniquais de tous horizons politiques étaient unis dans un même combat. De droite comme de gauche, ils se rendirent au chevet des Salines, donnant de leur temps et de leur énergie pour sauver le site. Leur refus fut tellement massif, leur mobilisation tellement forte et déterminée, que le gouvernement français et les promoteurs reculèrent. Ainsi fut abandonné ce monstrueux projet.
Ce premier combat populaire pour la préservation d’un site remarquable contribua à sensibiliser les Martiniquais à la sauvegarde de leur patrimoine. La nécessité de mener une lutte écologique contre les actions prédatrices du gouvernement et des puissances financières et pour sauvegarder les terres agricoles et le littoral s’imposa de plus en plus à moi qui, au moment de l’affaire Asatahama, militais déjà au sein du Mim pour la libération nationale.
J’en prenais peu à peu conscience : ce combat passait également par celui de la sauvegarde du patrimoine, susceptible d’unir les Martiniquais. Il m’apparut que mon engagement pour la libération nationale de la Martinique allait de pair avec une lutte pour la sauvegarde de la terre et de ses richesses puisque aucun développement n’était possible dans un pays dévitalisé. Nous devions nous battre pour faire émerger une prise de conscience identitaire et écologique, pour démontrer à un peuple qui avait toujours été dépossédé de sa terre et de ce qu’elle produisait qu’il devait néanmoins la protéger, la défendre pour son épanouissement voire sa survie. Il fallait mettre en évidence les méfaits du système politique départemental, qui donnait à un pouvoir extérieur, la France appelée « métropole », le droit de décider pour nous de notre développement. Une France qui, au nom du Pacte colonial et du financement, avec des deniers publics, des projets des capitalistes békés, condamnait le pays à un mauvais développement en l’orientant notamment vers un tout tourisme destructeur de terres agricoles, d’espaces naturels, de forêts, de littoraux, etc. De tout ce qui faisait de la Martinique un écosystème remarquable mais fragile.
Les atteintes répétées dont notre patrimoine fut la victime au profit de groupes financiers békés et européens dans les années 1980 appelèrent une mobilisation constante sur le terrain et emportèrent finalement ma conviction de me consacrer en priorité à la lutte pour sa sauvegarde. Je tentai vainement de faire émerger la nécessité de cette lutte au sein du Mim car les dirigeants de ce parti s’y montrèrent fort peu sensibles, préférant concentrer leur démarche sur le contenu purement politique du discours indépendantiste.

LA TERRE DANS L’ÉDUCATION ET LA CULTURE

Un enseignement tourné vers la connaissance de la terre

Frantz Fanon et la terre
Dès mon arrivée au lycée de Trinité, je communiquai à mes élèves mon attachement à la terre et à ses valeurs, espérant ainsi apporter une contribution réelle et positive à leur éducation.
Dans le cadre de l’enseignement que je dispensais dans cet établissement, je choisis de mettre en place des projets d’action éducative (PAE) afin d’intéresser ces jeunes aux problèmes agricoles. Je créai un atelier de techniques agricoles dans lequel il était notamment prévu que, sur un terrain mis à notre disposition par le proviseur, les élèves produiraient des cultures maraîchères, des arbres fruitiers, un herbier vivant en liaison avec l’atelier de plantes médicinales et réaliseraient un minimuséum d’histoire naturelle. L’accent était également mis sur l’agroalimentaire et les valeurs nutritives des produits agricoles.
À l’adresse de mes élèves, je publiai à l’occasion de la commémoration du vingt-cinquième anniversaire de la mort de Frantz Fanon un long article sur lui et la question agrofinancière en Martinique. Dans l’introduction, j’expliquais le choix de ce thème en regard de la situation.

Au moment où on assiste à une accélération de la dilapidation de notre patrimoine naturel où 2 000 hectares de terres agricoles, de littoral, de mer, de rivières, de forêts, etc., sont systématiquement livrés aux multinationales pour le compte de l’industrie touristique […] avec la bénédiction honteuse d’une large couche de la classe politique martiniquaise et le mutisme de nombreux intellectuels, il aurait été insensé que le Cercle Frantz Fanon ne cherchât pas à susciter une profonde réflexion chez les Martiniquais dignes de ce nom sur le problème sacré de la terre et de ses richesses. Aujourd’hui plus que jamais, le Cercle et les organisations amies se doivent de travailler pour convaincre. Car même dans les rangs des patriotes, la protection de notre patrimoine est malheureusement reléguée au second plan.
Pourtant la terre, matrice matérielle du patrimoine, doit être une figure de reconnaissance dans la mesure où elle demeure le support de toute communauté nationale. N’est-ce pas cela que nous enseigne Fanon quand il écrit : « Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et bien sûr la dignité. » ?
L’accès à la dignité, c’est d’abord la reconquête de la terre. Cette reconquête ne pourra sans doute se faire sans violence puisqu’il s’agit d’un acte de décolonisation. C’est encore Fanon qui dit : « La décolonisation est véritablement création d’hommes nouveaux […] La chose colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère. »
Faut-il s’attendre de ma part à un panégyrique de Fanon ou à un plaidoyer sur ses écrits sur la paysannerie ? Ce n’est ni l’objet de mon exposé, ni le moment.
Cependant, pour achever mon introduction, je ferais preuve de vanité à discourir ici sur la manière dont Frantz Fanon voyait la question agricole. Pour la bonne et simple raison que l’auteur des Damnés de la terre n’a pu aborder ce problème tant il est mort jeune.
N’attendez pas non plus que je fasse une transposition de la question paysanne étudiée par Fanon sur la réalité martiniquaise. En effet, il a bien approfondi le rôle de la paysannerie dans la lutte de libération nationale, mais dans les pays d’Afrique et à un moment précis de leur histoire. Qu’il me soit cependant donné de m’inspirer de la pensée de Fanon et notamment de ses écrits sur la paysannerie pour tenter de présenter une courte réflexion sur l’articulation de sa pensée autour de la situation agrofoncière actuelle de la Martinique.

Terre et paysannerie dans l’histoire martiniquaise
Dans une analyse socioéconomique de la société martiniquaise du début de la colonisation à nos jours, après avoir souligné la mainmise de la ploutocratie des békés soutenue et aidée par l’État colonial sur la vie économique, politique et sociale du pays, j’expliquai les raisons de la faiblesse d’une paysannerie née d’un système esclavagiste d’une violence extrême, et qui n’avait jamais pu jouer le rôle qui aurait dû être le sien dans une lutte de libération nationale.

Du début de la colonisation jusqu’à 1848
L’implantation et l’extension de la culture de la canne à sucre instaurèrent le système inhumain de l’esclavage. Dès 1740, un siècle après le début de la colonisation, on comptait 456 sucreries en Martinique. Indépendantes les unes des autres, elles étaient cependant reliées à la métropole, qui dictait sa loi. En 1750, la Martinique exportait déjà 42 000 tonnes de sucre. Le pays fonctionnait au rythme du sucre. La canne gagnait du terrain aux dépens des autres spéculations (café, cacao ou coton), mais le gouvernement donnait l’ordre de ne pas négliger le manioc, qui servait de nourriture principale aux esclaves.
Après la guerre de Sept Ans (1756-1763), de nombreux propriétaires firent faillite. On assista au clivage, dans la société blanche, entre gros planteurs fortunés et petits blancs ruinés. Alors qu’apparaissait une nouvelle classe, celle des commissionnaires, intermédiaires et négociants qui profitaient de la crise qui sonna le glas de la marine marchande française désormais incapable de satisfaire aux exigences de l’Exclusif (voir Traité de Paris, 1763), le trafic triangulaire fut perturbé, et le nombre de sucreries tomba à 301 en 1765. En 1778, elles n’étaient plus que 286 et employaient environ 23 000 esclaves. Malgré le protectionnisme causé par la guerre de Sept Ans, la Martinique rapportait 2 500 000 livres de droits par an à la France, et ce fut pour cette raison que la royauté se débarrassa du Canada et conserva la Martinique. Le commerce était aussi très développé, et Saint-Pierre une grosse capitale commerciale. C’était la période de l’or blanc.
La mainmise de l’aristocratie des planteurs s’étendit sur la politique. De 1794 à 1802, ils n’hésitèrent pas à livrer la Martinique aux Anglais pour sauvegarder leurs intérêts économiques. Cette attitude se répèterait dans toute l’histoire. Ils seraient pétainistes et antidépartementalistes plus tard, toujours dans le seul dessein de sauvegarder leurs intérêts.
En 1848, la libération des esclaves entraîna une désarticulation de la production sucrière, qui passa de 33 300 tonnes en 1848 à 12 000 en 1851. En 1848, ce fut, pensent certains, la naissance de la nation martiniquaise. Les anciens esclaves dont la plupart avaient regagné les mornes durent s’organiser.
De 1848 jusqu’en 1960
À partir de cette période, les bases d’une première résistance martiniquaise furent mises en place.
Les esclaves libérés furent remplacés dans les habitations par une main-d’œuvre constituée de travailleurs africains et hindous (coolies de la côte Malabar). Après 1870, les anciens esclaves furent réengagés sur la base de salaires dérisoires. Si certains redescendirent dans les plaines pour tenter d’acquérir quelques parcelles de terre, la plupart restèrent dans les mornes et s’organisèrent pour développer des cultures de subsistance afin d satisfaire leurs besoins alimentaires.
Vers 1880, deux types de fabricants cohabitaient dans la production de canne. D’un côté ceux qui avaient modernisé leurs usines (15) et qui s’étaient érigés en sociétés anonymes, de l’autre les habitations sucrières (426) des ouvriers d’habitations dont une partie était constituée d’anciens esclaves de retour et l’autre de micropropriétaires nouvellement arrivés en Martinique, dont beaucoup se trouvaient dans les mornes et peu disséminés dans les plaines.
Après les trois crises mondiales de surproduction sucrière (1884-1885, 1891-1892, 1901-1902), la sucrerie d’habitation, moins armée, en fit les frais, et la concentration de la production qui s’opéra au profit des usines centrales se doubla d’une concentration foncière. Chaque établissement se constitua en domaine et demanda en même temps aux petits propriétaires de conclure avec lui des contrats de livraison de cannes, ce qu’ils acceptèrent, bénéficiant d’un appoint pécuniaire par leur embauche saisonnière à l’usine. Ce phénomène modifia largement les rapports entre ces petits planteurs et les gros usiniers. Seuls les micropropriétaires, qui n’entretenaient aucun lien économique avec les usiniers békés, étaient autonomes, ce qui aurait une importance dans la naissance de la culture martiniquaise.
En 1895, on comptait déjà 17 000 hectares de terres plantées en cultures vivrières. Les petits propriétaires en étaient essentiellement les producteurs.
Au cours de la deuxième moitié du XIX e siècle, les gros usiniers békés continuèrent d’accroître leur domination foncière par le Crédit foncier colonial qui leur prêtait de l’argent pour agrandir leurs domaines et moderniser leurs usines. Au début du XX e siècle, ils dominaient les propriétaires avec qui ils avaient conclu des accords de livraison. En effet, la complication du mode de paiement des contrats de cannes entre usines et fournisseurs aboutit à l’appauvrissement et l’endettement des petits planteurs envers l’usine dont les bénéfices étaient confortables. Il s’ensuivit le rachat des terres des petits par les gros qui en profitaient pour agrandir leur domaine. La seule issue pour le planteur endetté : louer sa force de travail à l’usinier, c’est-à-dire devenir ouvrier. Tandis que l’usinier concentrait tout entre ses mains (terre, commerce, banque), le micropropriétaire resté dans les mornes produisait des cultures sur lesquelles, seul, il conservait la maîtrise.
Le béké continuait d’exploiter des ouvriers sur son domaine tandis que le micropropriétaire des mornes créait le système d’entraide par lequel se renforcerait l’amitié et la convivialité entre habitants du même quartier.
Le gros usinier, usant du droit d’indivision, ne cherchait pas à morceler son domaine tandis que le petit propriétaire divisait le sien entre ses héritiers, ce qui le privait d’emblée de toute possibilité d’augmenter sa production. En même temps, le gros usinier était de plus en plus lié au commerce et au capitalisme internationaux et se soumettait aux assauts culturels de l’étranger. Le propriétaire des mornes, lui, était marginalisé, sans contact avec les influences étrangères et obligé de créer, d’inventer et de perpétuer les habitudes ancestrales (langue, fêtes, etc.).
Entre ces extrêmes se trouvaient le prolétariat (35 000 ouvriers agricoles en 1940), les ouvriers des champs d’usines, qui dépendaient de plus en plus des gros usiniers, les planteurs dépendant de la rhumerie par des contrats de livraison, les colons, eux aussi liés aux usiniers. Dans un pays sans base culturelle, on comprend que toutes ces forces en contact plus ou moins étroit avec le béké aient diffusé inconsciemment […] l’idéologie de la classe dominante.
On observe, à la lumière de ce qui vient d’être dit, que les producteurs des mornes qui auraient pu constituer une véritable paysannerie en furent empêchés pour deux raisons majeures. D’une part, par manque de terre, ils n’arrivaient pas à produire de façon continue pour une population extérieure à leur famille, ce qui est pourtant une des visées de toute paysannerie ; d’autre part, ces producteurs étaient imprégnés de l’idée du partage de la terre à leurs descendants, ce qui était en contradiction avec la tradition paysanne dont le rôle est de perpétuer la reproduction sociale, c’est-à-dire de faire en sorte que, de père en fils ou d’ascendants en descendants, on demeure paysan.
Au contraire, chez les micropropriétaires des mornes, l’idée majeure était la suivante : sortir les descendants de la terre, marque d’un esclavage récent. C’était si vrai que, lors de la dernière crise de l’agriculture due à la mutation économique, les ouvriers qui avaient constitué le lumpenprolétariat de Fort-de-France étaient issus des familles de micropropriétaires. Marginalisés, exclus de la culture dominante, les producteurs des mornes se forgèrent au cours des décennies une véritable culture martiniquaise (langue, jardins créoles, nature végétale, entraide, prêts sur la base de la confiance mutuelle, troc). Cette culture héritée des mornes portait en elle tous les éléments capables de nous faire résister au colonisateur et de renforcer une nation encore embryonnaire.
C’est du reste ce qu’avaient bien compris les dirigeants de l’Ojam lorsqu’ils commencèrent à s’enraciner dans le peuple en commençant à s’éduquer auprès des masses rurales tout en éduquant celles-ci. Cette expérience, qui échoua malheureusement, n’a pas suffisamment été analysée pour permettre une avancée dans la lutte de libération nationale. C’est si vrai qu’en février 1974, le mouvement nationaliste subit un deuxième échec.
Les ouvriers agricoles, appuyés par quelques intellectuels et une bonne partie de la jeunesse, ne surent pas ramener à eux les petits producteurs des mornes parce que les dirigeants de l’époque n’avaient pas compris le rôle qu’ils pouvaient jouer dans le combat de libération. Pour les convaincre de lutter, il convient de s’implanter dans les campagnes, d’utiliser les structures existantes pour leur donner un contenu nationaliste ou progressiste. Il ne convient pas de chercher à bouleverser à tout prix la réalité traditionnelle. Comme nous le dit Frantz Fanon : « Il faut rendre vivaces dans les villages nos coutumes, nos héros. »
Avant de me consacrer, à partir du début des années 1980, à la lutte spécifiquement écologique, je concentrai mon énergie sur le réveil de la conscience nationale martiniquaise en participant activement à de nombreuses luttes syndicales dans l’enseignement et en initiant des projets destinés à nous mener à la prise de responsabilité. Ce fut sans doute alors que j’étais enseignant, dans les décennies 1970-1980, que je ressentis davantage l’aliénation des Martiniquais.

La terre dans le combat pour la culture et la langue

Une école phagocytée par la culture et les enseignants français
Frantz Fanon nous invite à lier la terre, la culture et la langue quand il écrit dans Les Damnés de la terre  : « La terre doit être pour nous une figure de reconnaissance dans la mesure où elle demeure le support de toute communauté nationale. » Or toute communauté nationale se définit essentiellement par sa culture et sa langue.
Ce fut sous cet éclairage que je décidai de mener la lutte contre l’aliénation du peuple martiniquais en militant notamment dans des structures syndicales d’enseignants, qui défendaient fortement sa culture et sa langue. Mon engagement ainsi que celui de bon nombre de mes camarades fut total et constitua même un frein à ce qu’il est convenu d’appeler « nos carrières au sein de l’Éducation nationale ». Nous étions soumis à une répression très dure à laquelle aucun militant de la cause de la libération du peuple martiniquais ne pouvait rester insensible.
L’aliénation du peuple se renforçait d’ailleurs par une école de plus en plus « blanchie » par l’arrivée d’un nombre sans cesse croissant d’enseignants français. Le « génocide par substitution » dénoncé par Césaire battait son plein dans le pays, et il n’était pas exagéré d’invoquer ce terme pour rendre compte de la situation dans l’éducation.
Dans les années 1970, l’État français craignant un éveil de la jeunesse martiniquaise, comme cela s’était déjà produit avec l’Ojam, intensifiait son entreprise de déracinement physique et culturel de la jeunesse, commencé par le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) depuis les années 1960. En même temps, des centaines de Français arrivaient en Martinique pour investir les postes de direction et d’éducation. Le phénomène d’acculturation du peuple martiniquais était renforcé en dépit de la dénonciation d’un certain nombre d’intellectuels. Ces méfaits si bien décrits et dénoncés par Fanon étaient palpables.
Ainsi le Martiniquais d’ascendance africaine, à peine libéré de l’esclavage, se voyait appliquer un système éducatif aliénant destiné à asservir son cerveau pour en faire un être soumis à la culture de la puissance coloniale. On apprit ainsi à des milliers de Martiniquais que leurs ancêtres étaient des Gaulois qui vivaient dans des huttes, que la vraie civilisation était européenne et blanche, que l’Histoire était blanche, leur territoire la France et leurs fleuves la Seine, la Loire, le Rhône, la Garonne… Cette éducation déstructura durablement le Martiniquais, qui ne parvenait pas à mettre en adéquation les valeurs étudiées en classe avec ce qu’il vivait dans son pays.
Le résultat se traduisit par un échec scolaire massif, peu d’enfants des campagnes parvenant à se reconnaître dans un tel système. Parmi ceux de la petite bourgeoisie de la capitale, on vit émerger une catégorie de femmes et d’hommes serviles, policés, amoureux des humanités et de la grandeur civilisatrice de la France et manifestant envers la mère patrie un attachement indéfectible. De nombreux Martiniquais dont des intellectuels se disaient « domiens » ou « ultramarins », résultat manifeste de cette déstructuration d’êtres qui se vivaient en permanence en exil chez eux-mêmes et se référaient à un centre inconnu et inaccessible.

Un vent de contestation et de résistance chez les enseignants
Le vent de la contestation voire de la rébellion souffla tout de même dans les décennies 1970-1980 en cette Martinique asservie, avec en toile de fond les écrits de Césaire et de Fanon dénonçant avec force les dégâts du colonialisme et de l’aliénation culturelle des peuples colonisés.
Dans ce combat inégal contre un système colonial destructeur, il fallait donner de sa personne, de son temps et de son énergie à la formation de la jeunesse. Enfant des campagnes de Sainte-Anne, pétri des écrits des deux grands hommes, je m’engageai en ma qualité d’éducateur de jeunes Martiniquais pour leur communiquer l’amour de leur terre, de leur culture, afin de leur permettre de se forger une identité propre, au cœur de leur environnement. Fort heureusement, ma volonté de combattre un système éducatif français aliénant, acculturant et destructeur de l’être martiniquais, était partagée par de nombreux enseignants de mon île. Permettre l’émergence d’un peuple enfin doté d’une conscience subjective de lui-même, de sa terre et de sa culture, était la démarche de beaucoup de mes collègues en cette période difficile mais héroïque des années 1970.
Ce dur combat, nous l’avons mené sur plusieurs fronts.
Face à l’échec scolaire dont étaient victimes des milliers de jeunes Martiniquais alors que j’étais professeur au lycée de Trinité, j’acceptai de travailler gracieusement à l’Association martiniquaise de l’éducation populaire (Amep) qui, à l’époque, dispensait un enseignement à des adolescents en situation scolaire périlleuse. Combien de jeunes trouvèrent leur voie et allèrent très loin dans leurs études grâce à cette institution privée, œuvre de nationalistes martiniquais, qui remplit sa mission et fait honneur à ses créateurs : Cabort-Masson, Renaud de Grandmaison, Henri Bernard et bien d’autres ?
Ainsi que je l’indiquais plus haut, ce fut surtout au sein de structures syndicales tels le Comité de résistance des enseignements martiniquais (Corem) puis la Centrale syndicale des travailleurs martiniquais-Éducation (CSTM-Éducation), que je menai, avec mes camarades enseignants, Serge Platon, Dolly Henry, Alexandre Lecurieux-Laferronave, Raphaël Confiant, de rudes combats contre les dégâts provoqués par le système éducatif français.
Dans le cadre de l’enseignement dispensé aux élèves, je créai parallèlement des projets d’éducation innovants destinés à aider les jeunes à s’orienter vers des secteurs porteurs pour l’économie du pays.
Pour freiner voire arrêter cette acculturation qui contribuait à fragiliser puis détruire la communauté martiniquaise, il fallait nous opposer à l’idée selon laquelle la Martinique représentait un ensemble de paysages et non un pays, ou pire une portion de la France détachée de la Caraïbe et non une entité territoriale avec son identité propre. Il s’agissait, grâce à nos actions, de souligner l’importance de la terre pour l’identité culturelle et la langue.

Le comité de résistance des enseignants martiniquais (Corem)
Le Corem, premier syndicat que nous créâmes, se montra fort actif dans les grandes luttes, tant contre l’aliénation des Martiniquais par le système éducatif que dans la défense des enseignants et de la langue attaqués par le pouvoir colonial français 9 .
Tous les enseignants martiniquais qui osaient alors utiliser le créole comme support d’enseignement étaient littéralement traqués par le système colonial. Hierso, Anselin, Bernabe et Appat furent ainsi sanctionnés pour s’être aventurés à parler le créole dans leurs cours.
Le Corem, qui était alors composé d’hommes et de femmes des lycées de Trinité et Pointe-des-Nègres, tels Serge Platon, Sainte-Rose Meryl, Alexandre Lecurieux-Lafferonaye, Dolly Henry, Serge Richol, Gabriel Luce, Alex Ezana, se mobilisa pour la défense de ces enseignants attaqués, lesquels furent réintégrés grâce à un vaste mouvement lancé par le comité auquel s’étaient associés des parents d’élèves qui s’unissaient assez fréquemment à nous pour défendre l’intérêt de l’école.
La plupart des membres du Corem étaient en relation directe avec les travailleurs de la terre, ce qui les amenait à mieux soutenir les projets éducatifs tournés vers l’agriculture et à établir les liaisons dans la trilogie terre-langue-production. Pour eux, la terre nous aidait à produire, et ses productions nous permettraient d’enrichir notre langue créole.
Encouragés par les privilèges coloniaux dont ils jouissaient, les enseignants français titulaires furent de plus en plus nombreux à arriver en Martinique. Les recteurs qui s’y succédèrent utilisèrent toutes les méthodes pour éliminer les maîtres-auxiliaires martiniquais et faciliter la venue des enseignants de France.
Face à cette situation, des professeurs qui n’étaient pas organisés décidèrent de rejoindre le Corem et de créer une nouvelle structure syndicale liée à celle des travailleurs martiniquais.

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