OLIVIER DE SERRES et l évolution de l agriculture
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Description

On a célébré en 2000 le quatrième centenaire de la publication du Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs, d'Olivier de Serres. A elle seule, elle suffit à faire la renommée de l'auteur à la fin du siècle des Lumières. Après une période d'oubli, le livre inspira les Physiocrates et l'agronomie débutante. L'édition de 1804 eut un énorme succès qui ne s'est plus jamais démenti et son auteur devint le porte-drapeau de l'agronomie moderne. Le présent livre est une introduction à l'œuvre d'Olivier de Serres et une réflexion méthodologique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2003
Nombre de lectures 322
EAN13 9782296762077
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Olivier de Serres
et l’évolution
de l’agriculture
Les acteurs de la Science
collection dirigée par
Richard Moreau
professeur honoraire à l’Université de Paris XII,
correspondant national de l’Académie d’Agriculture de France

Les deux derniers siècles, ceux des merveilles de la Science, ont amené une transformation rapide de la société et du monde. La collection Les acteurs de la Science cherche à en rendre compte objectivement et en dehors des modes. On trouvera :
des études sur les acteurs d’une épopée scientifique qui, depuis le dix-neuvième siècle surtout, donna à l’homme l’impression de dominer la nature, mais certaines porteront sur leurs précurseurs ;
des inédits et des réimpressions de textes anciens écrits par les savants qui firent la Science, ou sur eux par leurs pairs ;
des débats et des évaluations sur les découvertes les plus marquantes, depuis le siècle des Lumières.

Dans la même collection :

Richard Moreau, Préhistoire de Pasteur, 2000.
Jean-Pierre Dedet, Histoire des Instituts Pasteur d’Outre-Mer, 2000.
Jean-Pierre Gratia, Les premiers artisans belges de la Microbiologie et les débuts de la Biologie moléculaire, 2001.
Michel Cointat, Rivarol (1753-1801) Un écrivain controversé, 2001.
Paulette Godard, Souvenirs d’une universitaire rangée. Une vocation sous l’éteignoir. Préface de Richard Moreau, 2001.
Michel Cointat, Les Couloirs de l’Europe, 2001.
Serge Nicolas, La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot , 2002
Michel Cointat, Histoires de fleurs, 2001.
Pierre Pignot, Les Anglais confrontés à la politique agricole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l’Europe des Pères fondateurs, 2002.
Jacqueline Bonhamour, Jean-Marc Boussard (sous la dir. de) Agriculture, régions et organisation administrative. Du global au local . Colloque de l’Académie d’Agriculture de France, 2002.
Richard Moreau, Michel Durand-Delga, Jules Marcou (1824-1898), précurseur français de la géologie nord-américaine, 2002.
Jean Boulaine et Richard Moreau


Olivier de Serres
et l’évolution
de l’agriculture


L’Harmattan
@ L’Harmattan, 2002
ISBN : 2-7475-3551-7

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Note de l’édition
Olivier de Serres (1539-1619) fut le contemporain de Michel de Montaigne et donna en 1600 la version la plus aboutie (Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs) des nombreux livres d’agriculture publiés au seizième siècle. Son ouvrage jouit d’une grande célébrité pendant un demi-siècle, puis il fut lentement oublié. Ce ne fut pas parce que son auteur avait été huguenot, comme l’a prétendu Nicolas François dit de Neuchâteau dans la réédition du Théâtre de 1804, mais plus simplement parce que, je cite le pasteur Charles Dardier, auteur justement respecté de la seule véritable étude sur Jean de Serres, frère de l’agronome, la science rurale elle-même avait été abandonnée {1} . Il a suffi, ajoute le pasteur Dardier, que cette science fût remise en honneur à la fin du siècle dernier (le dix-huitième siècle) pour que le grand agronome (…) reprît chez nous le rang qu’il n’aurait jamais dû perdre.
Le sixième seulement du livre d’Olivier de Serres porte sur l’agronomie telle que le grand public l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire les productions céréalières et le traitement des prairies. Néanmoins, à elle seule, cette partie suffit à faire la renommée de l’auteur à la fin du siècle des Lumières parce que son sujet intéressait les Physiocrates, dont le projet économique et financier visait à rentabiliser les terres le mieux possible, en sortant des routines séculaires. Le livre du maître du Pradel, domaine ardéchois d’Olivier de Serres, leur donna des clés qui inspirèrent l’agronomie débutante. Cependant, l’évolution se fit aux dépens des paysans. En 1789, ce fut même l’une des principales causes de la Révolution : Lavoisier possédait tout de même 1.500 hectares en Beauce et en Blésois ! Ce n’était pas rien, ni anodin, socialement parlant. A partir du début du dix-neuvième siècle, l’ouvrage d’Olivier de Serres fut réédité et très diffusé, sinon beaucoup lu, et son auteur devint le porte-drapeau de l’agronomie moderne, bien que la plus grande partie de son texte ait été obsolète. Le pasteur Dardier précise d’ailleurs que, depuis 1819, les médailles décernées par (la) Société (nationale d’agriculture, actuelle Académie d’Agriculture de France) aux lauréats des concours portent son effigie. Le « phénomène » Olivier de Serres a duré jusqu’à nous.
La collection Acteurs de la Science se devait de donner une place au Théâtre d’Agriculture et Mesnage des Champs en raison de son importance initiatrice. Le présent livre se veut surtout une introduction à l’oeuvre d’Olivier de Serres et une réflexion méthodologique. La collection publiera aussi une biographie historique et d’importants fragments annotés du Théâtre.
Richard Moreau
directeur de la collection


La photographie de couverture est une reproduction du seul portrait existant d’Olivier de Serres, réalisé par son fils Daniel. Il est reproduit avec la gracieuse permission de l’Institut Olivier de Serres, à qui il appartient et que nous remercions vivement.
Introduction
En 1789, lors de son Tour de France, l’Anglais Arthur Young (1741-1820) visita le Pradel, ancien domaine d’Olivier de Serres, auteur alors pratiquement oublié. A propos du livre de celui-ci : Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs, qui était paru presque deux siècles plus tôt, le 1er juillet 1600, il donna à l’agronome du seizième siècle le plus beau témoignage qu’un étranger pouvait décerner à un Français : Je contemplais la demeure de l’illustre père de l’agriculture française, de l’un des plus grands écrivains sur cette matière qui eussent alors paru dans le monde .
Pendant les trois premiers quarts du dix-septième siècle, ce fut un livre important, qui n’eut pas moins de dix-neuf éditions, dont certaines furent pirates. Il fut redécouvert au dix-huitième siècle par quelques esprits des Lumières comme l’agronome d’origine écossaise Henry Pattulo, le botaniste suisse Haller, le géologue Faujas de Saint-Fons et les ministres du Directoire Pierre Bénézech et François Nicolas, dit de Neufchâteau. En 1804, celui-ci fut à l’origine de la reparution du Théâtre d’Agriculture dans le cadre de la Société d’Agriculture de la Seine. Cette édition eut un énorme succès en France jusqu’en 1940 environ. En 2000, fut célébré le quatrième centenaire de la publication du Théâtre d’Agriculture. C’est donc le moment de mettre en perspective une oeuvre exceptionnelle, après un résumé de la vie de l’auteur.
Olivier de Serres vécut dans une période difficile. La fin du Moyen-Age avait été marquée par des guerres, des années climatiques rigoureuses et des famines épouvantables, par la peste et même par des tremblements de terre qui firent des ravages en France. Plus de la moitié de la population périt. En 1450, le pays était ruiné et le monde rural portait partout les traces des malheurs accumulés. Puis la vie avait repris ses droits. La Renaissance agricole avait précédé celle des villes, de la culture et des arts. Au début du seizième siècle, la population se reconstitua au niveau de vingt millions d’habitants ; les sols, défrichés à nouveau, produi-



Bernard Palissy
(1510-1590)

Né en 1510 dans l’Agenais, aux environs de Villeneuve-sur-Lot, où il a sa statue, Bernard Palissy m ourut à la Bastille, de misère et de faim, en 1590. Son corps fut jeté hors des murs comme un chien qu’il était. Palissy avait été mis en prison pour avoir renoncé à abjurer le protestantisme.
Fils de petit bourgeois, il a dit lui-même qu’il n’avait pas appris le latin. Arpenteur, puis peintre sur verre, il se passionna pour la céramique et les émaux et fit une remarquable carrière dans la fabrication des poteries émaillées. Il est resté célèbre par son oeuvre artistique, mais il fut surtout un des grands savants de la Renaissance. En effet, afin de trouver les matériaux de ses céramiques, il se passionna pour l’étude du monde minéral et, recherchant des modèles, il observa les plantes et les animaux. Il fut l’un des précurseurs de la paléontologie, de l’étude des formations superficielles et des sols, ainsi que de la chimie agricole. Dans son traité des sels divers et de l’agriculture, il écrivit : Si quelqu’un sème un champ plusieurs années sans le fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur décroissement. Je ne parle pas d’un sel vulgaire, mais je parle de sel végétal. Si je connaissais toutes les vertus des sels, je penserais faire des choses merveilleuses . Ou encore : Quand tu apportes le fumier au champ, c’est pour lui rebailler ce qui lui a été osté .



saient des récoltes. Le monde littéraire se livrait aux rêves des Pastorales et retrouvait les textes anciens. Quelques hommes de génie exploraient le domaine de la réalité et s’engageaient sur les voies de ce qui allait devenir la Science. En agriculture, Charles Estienne écrivait en latin La Maison rustique . Bernard Palissy entrevoyait les possibilités de la chimie agricole et reconnaissait la nécessité absolue de rebailler aux terres les éléments perdus ou prélevés par les récoltes.
Ce fut alors qu’au milieu du siècle, les guerres civiles, dites de religion, torturèrent le pays durant des décennies. A cette époque, un petit garçon de onze ans, Olivier Des Serres, plus connu sous le nom d’Olivier de Serres, futur seigneur du Pradel, se préparait à une vie d’aventures et de labeur qui, cinquante ans après, lui permit d’inaugurer le siècle par un ouvrage remarquable par le style et le contenu : Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs . Ses biographes et commentateurs ont été essentiellement des hagiographes. Pétris d’admiration devant leur grand homme, ils passèrent en général sous silence ou nièrent les côtés négatifs ou simplement humains de sa vie. On a écrit sur lui de nombreuses pages parfois trop soucieuses de glorifier certains aspects particuliers du personnage. Par exemple, on a célébré le protestant, le paysan, le négociateur, le théoricien plus que le technicien. On a fait de lui un « agriculteur » universel, au moins au niveau de la nation française, alors qu’il fut surtout méditerranéen. Par ailleurs, sa réussite économique ne fût pas totale. Ses actions militaires furent sans douceur, comme celles de tout le monde en son temps. Il voyagea, loua tout ou partie de son domaine sur une douzaine d’années. Calviniste, il fut ébranlé par la saint Barthélemy (1572). En 1573, il participa à l’assaut de Villeneuve-de-Berg, sa ville, qui avait été prise par le parti catholique. A la fin du seizième siècle, il était devenu oecuméniste avec son frère Jean, conseiller plus ou moins occulte du roi Henri IV. Bref, comme pour chacun de nous, il y eut deux hommes en lui.
Seul l’agronome nous intéresse ici. Son oeuvre doit être examinée avec objectivité. Olivier de Serres donna de l’agriculture un aperçu idyllique, voire utopique, tandis que le lecteur actuel reconnaît dans son oeuvre la rigueur des observations, le respect de l’expérience, la richesse de l’information et la part du rêve, de l’enthousiasme et de la ferveur.


Note : les citations du Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs proviennent de la réédition en fac-simile de l’édition de 1605, avec une Préface d’Etienne Wolff et une Introduction d’André Cauderon (Slatkine, Genève, 1991). Dans les notes, les références mentionnent : Théâtre d’Agriculture , le Lieu concerné (en effet, l’ouvrage est structuré en « lieux », équivalents des « livres » habituels), le chapitre, les pages des citations. On a conservé l’orthographe et les habitudes typographiques de l’époque : par exemple, les u pour les v ou inversement, ou encore les i pour les j, ce qui ne complique guère la lecture, mais ajoute à la couleur des textes. Si nécessaire, de brèves explications ou modifications peuvent être insérées entre parenthèses et en plus petits caractères dans les citations . Celles-ci sont en italique. En ce qui concerne l’histoire de l’agriculture, nous renvoyons d’une manière générale à Jean Boulaine (1996) Histoire de l’Agronomie en France. Deuxième édition revue et augmentée, Lavoisier, Paris, et à Jean Boulaine et Jean-Paul Legros (1998) D’Olivier de Serres à René Dumont . Portraits d’agronomes . Lavoisier, Paris.
T HEATRE D’ A GRICULTURE ET M ESNAGE DES C HAMPS,
frontispice de l’édition de 1600
1 Grandes lignes de la vie d’Olivier de Serres
Citadin, capitaliste, lettré

Ce livre n’est pas un ouvrage d’histoire, on l’a dit en commençant, mais un livre d’agronomie. Aussi, nous contenterons-nous de résumer les principaux aspects de la vie d’Olivier de Serres. On verra en annexe la chronologie de sa vie et de son oeuvre.
Sur la rive droite du Rhône, entre Montélimar et Avignon, au Nord de Nîmes, les collines de la basse Ardèche constituent le Vivarais ancien, territoire des Helvéiens, très peuplé durant la période gallo-romaine. Au Moyen-âge, les terres furent organisées par les moines de Mazan. Le pays de Berg (autrefois Berc), au pied des épanchements basaltiques des Coirons, est formé de collines qui laissent le passage vers Montélimar, Bourg-Saint-Andéol et la vallée du Rhône. A l’Est, c’est le pays de Privas, chef-lieu de l’Ardèche. La région qui nous intéresse, est située à une altitude moyenne de 375 mètres. Elle est commandée au Nord par les châteaux de Mirabel, au Sud par Villeneuve-de-Berg. Elle reçoit en moyenne 800 millimètres de précipitations annuelles. Le climat est méditerranéen humide, à la limite Nord de l’Olivier.
Entre Villeneuve-de-Berg et Mirabel, on remarque une ancienne maison forte datant du règne de Louis XIII. La précédente avait été édifiée sans doute vers la fin du Moyen-âge. C’est le Pradel, domaine situé à une demi-lieue de Villeneuve-de-Berg et appartenant à la commune de Mirabel. Le village le plus proche est Saint-Jean-le-Centenier, au Nord-Est. La position était stratégique à l’époque des guerres civiles. Le Pradel est situé sur la route de Montélimar à Aubenas. A la fin du quinzième siècle, il appartenait à la famille du baron des Astars, co-seigneur de Mirabel, qui le vendit à un certain Comte, sous réserve des redevances et dépendances d’usage. Puis l’ensemble fut acheté par un avocat nommé Pastel, qui ne paya rien et ne fit pas allégeance au baron, lequel lui intenta un procès. Jacques Desserres (son vrai nom de famille), père d’Olivier, rapprocha les deux parties le 5 août 1545, à l’hôtel des Astars, de Villeneuve-de-Berg. L’accord fut enregistré par le notaire Philippe Juvenis, le premier témoin étant Jacques Desserres. Pastel racheta ses redevances contre une arcade qu’il avait sous l’hôtel des Astars. Le baron, de son côté, eut l’assurance que Pastel lui rendrait hommage et service.
Olivier de Serres naquit en 1539 à Villeneuve-de-Berg, centre commercial actif qui passait doucement à la religion réformée, à cette époque le luthérianisme. Sous l’Ancien Régime, la bourgade était un centre administratif assez important. Des tribunaux civils et religieux y siégeaient. La population était bourgeoise : notaires, avocats, juges, receveurs d’impôts, administrateurs du bailliage. La vie intellectuelle et mondaine était active. Des familles pourvues de beaux patrimoines y étaient fixées. Celle des Serres était assez riche. Le père, Jacques Desserres, était marchand drapier. La mère d’Olivier, Louise de Leyris, appartenait à une famille de petite bourgeoisie de robe de la vallée du Rhône. L’enfant eut une jeunesse de citadin d’alors, c’est-à-dire jouissant d’une certaine vie sociale dans une société aisée, peut-être occupée des choses de l’esprit, mais également semi-rurale, chacun possédant des biens dans la campagne environnante. Il avait sept ans quand il perdit son père. Sa mère lui assura peut-être un précepteur. Jean, son cadet, étudia en Suisse, à Genève et Lausanne, et devint pasteur. Le dernier, Raymond, se maria et porta par la suite le nom de seigneur de Loriol, village au Nord de Montélimar. Olivier de Serres rapporta de ses visites à ce frère le sainfoin et les plants de mûrier blanc qui firent sa gloire.
En 1558, âgé de dix-neuf ans, Olivier de Serres apprit que le domaine du Pradel avait changé de propriétaire : prés, bois et maison forte avaient été vendus à un M. de Pampelonne, qui, cependant, n’avait pas voulu d’une petite moitié comprenant le moulin de Brialas. Le futur agronome, qui disposait probablement de l’héritage paternel, vendit des terres dispersées et des biens de ville pour acheter le moulin. Le reste du domaine du Pradel, dont les terres sont contiguës, suivit rapidement car M. de Pampelonne se révéla incapable de payer son achat. Le nouveau propriétaire commença alors à tenir son livre de raison qu’il inaugura ainsi : Le vingtième du mois de juin 1558, j’ai acheté de Monsieur de Pampelonne le domaine du Pradel pour le prix de : livres 3828 {2} . Il avait pour suzerain le baron des Astars. Le 15 mars 1571, celui-ci lui transféra ses droits personnels et réels contre une rente perpétuelle de cinq setiers de froment sur une amphithéote que possédaient les Serres à Saint-Jean-le-Centenier. Désormais, le Pradel et son propriétaire étaient libres de toutes contraintes. Le corps principal du Pradel était une maison forte comme il en existe encore çà et là en France. Souvent, ce type de maison datait de la fin du quinzième siècle. C’était une résidence de campagne solidement bâtie en pierre de lave des Coirons, dont les oxydes de fer prennent à l’air une couleur jaune paille. Elle fut détruite en 1628 par les armées du roi de France, puis reconstruite en pierre blanche calcaire, moins solide que le basalte d’origine, par Daniel de Serres, fils de l’agronome.



V UE GENERALE ACTUELLE DU P RADEL
Au fond, les Coirons (cliché R. Reynard)

Olivier de Serres fit cultiver les terres du Pradel par un peyre, c’est-à-dire un maître domestique ou encore un métayer à moitié, nommé Ranc. Apparemment honnête et travailleur, il fut un bon collaborateur et sans doute un initiateur pour son maître à qui il dut apprendre les routines de l’agriculture du temps. Le nouveau propriétaire n’était pas agriculteur bien qu’il se soit intéressé très tôt aux choses de la terre, en particulier aux jardins, lisant la plupart des ouvrages anciens sur le sujet. D’après Fernand Lequenne, il se rendait au Pradel deux à trois fois par semaine {3} .
En 1559, à vingt ans, Olivier de Serres épousa Marguerite Darcons, fille d’un juriste local. Elle fut le type de la maîtresse de domaine, élevant ses quatre garçons et ses trois filles, coordonnant les efforts de tous, gérant les provisions, assurant la nourriture de la famille et des ouvriers, dirigeant le poulailler et le petit bétail.
La qualité de seigneur du Pradel (à partir de 1571), comme Olivier de Serres s’intitula sur la première édition de son livre, était importante du point de vue juridique et financier. Elle n’avait pas de valeur nobiliaire. Le futur agronome se libéra assez facilement des obligations de jachère et d’assolement. Ainsi, il eut toute facilité pour labourer ses éteules trois fois l’an et échapper au parcours des animaux des paysans voisins. Enfin, ses capitaux lui permirent de faire des investissements importants comme, par exemple, d’installer l’irrigation sur ses terres, ce qui lui permit d’assurer une nourriture assez abondante au bétail. Olivier de Serres acheta aussi des boeufs, deux poulinières, un étalon. Il avait des domestiques, se rendit trois fois à Paris pour des séjours longs et se constitua une bibliothèque. Bref, c’était un bourgeois capitaliste qui plaça son argent de façon sûre dans la terre, à une époque troublée où les fortunes citadines manquaient de sécurité.


Soldat de Dieu

C’est le titre que décerna à Olivier de Serres l’un de ses biographes, Fernand Lequenne, dans la seconde édition de son livre {4} . Avant d’être maître du Pradel et agriculteur, ou plutôt agronome, et écrivain, Olivier de Serres fut entraîné dans les tourmentes des guerres civiles, dites de religion, jusqu’à près de quarante ans. Calviniste convaincu, il était très actif dans l’église réformée établie à Villeneuve-de-Berg, dont il était diacre. En janvier 1562, il fut chargé d’aller à Genève demander un pasteur pour sa ville. Il obtint la nomination d’un nommé Beton, qui arriva en mars et qu’il logea d’abord chez lui. Mais les Réformés s’organisaient. Au niveau national, les tensions montaient. Les années 1562 et 1563 furent marquées par des combats et des massacres, qui débutèrent avec la tuerie de Wassy et s’arrêtèrent avec la prise du Havre aux Anglais, après une réconciliation provisoire réalisée par Catherine de Médicis. En 1564, la paix semblait revenue et Olivier de Serres introduisit au Pradel la charrue à roue et la herse, à peu près inconnues au pays. La guerre civile recommença de 1567 à 1570. Il y participa, peut-être comme capitaine de troupes réformées, et combattit. Puis la paix revint.
L’année 1571 et la première moitié de 1572 furent fastes pour Olivier de Serres. D’un voyage à Nîmes, il ramena des graines de ver à soie : ce fut le début de son élevage dans son domaine du Pradel. Rappelons que l’on donne le nom de graines aux oeufs du Bombyx mori (Bombyx du mûrier), le papillon dont la chenille s’entoure d’un cocon de soie, qui est dévidé pour être tissé et donner la soie naturelle.
Le 24 août 1572, jour de la Saint Barthélemy, les massacres reprirent d’abord à Paris, puis à Lyon et dans d’autres villes. Selon les lieux, les calvinistes, qui étaient commandés par de grands seigneurs comme le prince de Condé, rendirent coup pour coup. La guerre civile recommença de plus belle et Olivier de Serres reprit du service. Villeneuve-de-Berg était tombée aux mains des catholiques, sans exactions, ni massacres. C’était la seule place forte qui leur appartenait dans un rayon d’au moins vingt lieues. Beaucoup de familles calvinistes évacuèrent la ville. Celle d’Olivier de Serres se réfugia aux granges de Mirabel sous la protection de cette place forte protestante située à peu de kilomètres au Nord du Pradel. Quelques mois plus tard, dans la nuit du 2 mars 1573, une troupe dont Olivier de Serres faisait partie, passa par les égouts de Villeneuve et prit la ville d’assaut. Cette fois-ci, le massacre et le pillage durèrent trois jours. De 1573 à 1578, les trêves succédèrent



Marguerite Darcons
(1540 – 1617)

Née à Villeneuve-de-Berg en 1540 ou 1541, Marguerite Darcons mourut au Pradel en 1617. Elle épousa Olivier de Serres en 1559. Ils eurent quatre fils et trois filles. Marguerite Darcons aida son mari dans son retour à la terre et la reconstruction du domaine du Pradel. Il la prit comme modèle de la mère de famille idéale dans son Lieu premier, chapitre VI : De l’office du pere-de-famille enuers ses domestiques, et voisins, pp. 25-26.
Ce luy sera un grand support & ayde, que d’estre bien marié, & accompagné d’vne sage et vertueuse femme, pour faire leurs communes affaires avec parfaite amitié & bonne intelligence. Et si vne telle luy est donnée de Dieu, que celle qui est descrite par Salomon, se pourra dire heureux, & se vanter d’auoir rencontré vn bon thrésor : estant la femme l’vn des plus importans ressorts du Mesnage, de laquelle la conduite est à preferer à toute autre science de la culture des champs. Où l’homme aura beau se morfondre à les faire manier auec tout art & diligence, si les fruicts en prouenans, serrez dans les greniers, ne sont par la femme gouuernés auec raison. Mais au contraire, estans entre les mains d’vne prudente & bonne mesnagère, auec honorable libéralité & loüable espargne, seront conuenablement distribuéz : si qu’auec toute abondance les vieux se joindront aux nouueaux, avec vostre grand & commun profit, et loüange. Aussi,
On dict bien vray, qu’en chacune saison
La femme fait ou défait la maison.
Par telle correspondance la paix & la concorde se nourrissans en la maison, vos enfans en seront de tant mieux instruicts, & vous rendront tant plus humble obeyssance, que plus vertueusement vous verront viure par ensemble. Cela mesme vous fera aussi aymer, honorer, craindre, obeyr, de vos amis, voisins, subiects, seruiteurs. Et par telle marque estant vostre maison recogneue pour celle de Dieu : Dieu y habitera, y mettant sa crainte : & la comblant de toutes sortes de benedictions, vous fera prospérer en ce monde, comme est promis en l’Escriture,
Si à ton Souuerain tu rends obeyssance,
En la ville& aux champs tu auras abondance
D’huile, de bled, de vin, de bestail à jamais.


aux expéditions, les rares moments où le travail des champs put reprendre alternant avec des périodes de brigandage, de combats, d’assauts, de totale insécurité dans les campagnes. Le Pradel fut loué à des cultivateurs de granges, dont les frères Chauvy.
A l’été de 1578, il ne restait plus que quatre paysans, le moulin était écroulé, le meunier avait disparu. Du printemps 1573 à l’été 1578, souvent avec son beau-frère Jacques Darcons, Olivier de Serres avait mené la vie d’un calviniste mêlé aux combats, escarmouches et expéditions du temps tout en faisant preuve parfois d’un réel talent de négociateur qui lui permit, par exemple, d’obtenir des trêves de labour , vite rompues d’ailleurs. Durant cette période, il négligea le Pradel et sa famille oscilla entre Villeneuve et Mirabel. Deux filles naquirent : Bonne en 1574 et Isabeau en 1576 ou 1577. Fait nouveau, ces prénoms étaient ceux des deux dernières reines de France, évoquées dans le livre de Jean de Serres, qui parut en 1571 et qui s’arrête à la fin du règne de Charles VI, dont la belle-fille s’appelait justement Isabeau et la grand-mère Bonne. Désormais, Olivier de Serres était mûr pour une vie plus calme. A la fin d’août 1578, à trente-neuf ans, il s’installa définitivement au Pradel avec sa famille. Le retour à la terre, si l’on peut dire, de l’enfant de Villeneuve-de-Berg fut le début d’une aventure agricole qui aboutit à la publication de son livre, exceptionnel en bien des points.


Le domaine du Pradel

De 1559 à 1572, Olivier de Serres avait constitué un domaine d’un seul tenant qui resta privé pendant près de trois siècles et demi. Acheté par l’Etat en 1922, il est maintenant le siège de l’Institut Olivier de Serres. Pradel, du latin pradela, évolué en languedocien, désigne un pré de bonne valeur où l’on peut récolter du foin. C’est une prairie plus fertile qu’un simple pâturage. Au cours des âges, peut-être dès l’époque romaine, une exploitation comportant des terres de labour, des bois, puis des vignes, vergers et jardins, dut se former autour d’une zone centrale riche en prairies, susceptible de permettre d’y vivre en quasi-autarcie, en tout cas d’y faire une polyculture très complète. Le domaine possède en gros la forme d’un V, pointe tournée au Sud. Il est traversé à l’Est par une petite rivière, la Claduègne, et à l’Ouest, par un ruisseau, le Gazel, qui fournit de l’eau d’irrigation. A leur confluent : le moulin de Brialas. Il existe une source et des arrivées d’eau par des ruisseaux à caractère méditerranéen.
Les terres sont tantôt profondes, tantôt superficielles, en général calcaires et neutres. Des apports alluviaux ou éoliens de résidus basaltiques des Coirons les ont modifiées par endroit. Le seigneur du Pradel était libre ou presque de ses décisions, ce qui n’était pas



Prénoms des enfants d’Olivier et de Jean de Serres

Les deux frères eurent seize enfants à eux deux. Les prénoms des uns et des autres semblent assez significatifs des attitudes politiques ou philosophiques de leurs pères respectifs. A ses deux fils, nés entre 1560 et 1570, Olivier de Serres donna des prénoms bibliques, Daniel et Gédéon, caractéristiques d’une famille convertie au calvinisme. A la même époque, Jean de Serres, pasteur à Nîmes, eut trois filles : Marie, Suzanne et Jeanne. Le prénom de Suzanne, rare dans les livres saints, n’apparaît qu’une fois dans l’Evangile selon saint Luc 8,3, mais il accompagne les noms de Marie la Magdaléenne et de Jeanne, des femmes dévouées qui accompagnaient le Christ et les apôtres dans leur prédication. Elles assuraient avec d’autres la gestion matérielle. Ce n’est sans doute pas une coïncidence. Jean et Olivier de Serres choisirent les prénoms de leurs enfants dans les deux testaments, manière probable d’affirmer leur appartenance à la religion réformée. Puis, chaque couple eut deux filles nées entre 1570 et 1580. Les quatre cousines portent, deux par deux, les mêmes prénoms : Bonne et Isabeau, prénoms de deux reines de France, Bonne de Luxembourg, femme de Charles V, et Isabeau de Bavière, femme de Charles VI. Il s’agissait de monarques dont les règnes terminent l’ouvrage de Jean de Serres sur la chronologie des rois de France. Jean de Serres continua avec ses deux filles suivantes, Gabrielle et Catherine, ce prénom étant celui de la femme de Henri II. Nous sommes vers 1585, le temps n’était plus aux affrontements religieux et politiques. Ces choix pourraient être l’expression d’un ralliement à la tradition royaliste. Quant à Jean de Serres, approuvé par son frère Olivier, il tenta alors un rapprochement oecuménique. Olivier de Serres eut encore trois enfants, Pierre, Jacques et Marie, et Jean deux fils : Jean et Théodore, celui-ci en hommage probable à Théodore de Bèze. Dans l’ensemble, ces prénoms sont usuels et ne véhiculent pas de positions politiques. Le doublet des deux filles de Jean de Serres, sixième et septième dans l’ordre chronologique, Catherine et Gabrielle, suggère une autre hypothèse. Elles sont nées probablement vers 1580, à une époque ou leur père préparait son ouvrage sur la conciliation des deux religions. C’est l’une des racines de l’oecuménisme. Or deux femmes ont écrit des ouvrages de piété : Catherine de Sienne au treizième siècle et Gabrielle de Bourbon au début du seizième. Il n’est pas impossible que Jean de Serres ait manifesté son intérêt pour elles en donnant leurs prénoms à ses filles.



le cas de la grande majorité des paysans de son siècle et des deux à venir : il était propriétaire, ce qui lui donnait la liberté d’agir. Jusqu’au dix-neuvième siècle, ses leçons ne concernèrent que ses homologues, au total assez peu de monde. La Révolution de 1789 donna le pouvoir et la propriété des terres aux petits bourgeois locaux. Ce ne fut donc pas un hasard si l’édition du Théâtre de 1804 fut succès.
A partir de 1578, Olivier de Serres prit les moyens de remettre ses terres en état. Le fond était bon, avec les basaltes des Coirons qui ne sont pas loin et leurs minéraux riches en potasse et en phosphore. Cela se retrouve dans les alluvions et les apports divers du plateau où se trouve le Pradel. Encore faut-il mobiliser ces éléments nutritifs et donner aux sols l’azote qui leur manque. Des bois et des prairies fournissaient au bétail les nutriments minéraux qui se retrouvaient ensuite dans les fumiers avec les cendres de bois ou ce qui restait après les lessives. Les premières années, l’urgence de la nourriture à obtenir domina les préoccupations d’Olivier de Serres. Puis, peu à peu, sa gestion du Pradel se fit plus savante. Le labour des jachères, comme du temps des Gallo-Romains, et le développement de l’irrigation augmentèrent la maîtrise de l’humidité du sol et facilitèrent le développement des prairies naturelles ou artificielles, donc les capacités d’élevage du bétail et par conséquent la production de fumier, dont la préparation fut améliorée par le pavage des fosses destinées à le contenir. Bien que les éléments d’un bilan matière fassent défaut, il semble qu’il ait été positif. L’enrichissement du propriétaire en donne une preuve indirecte. Les basaltes des Coirons en étaient probablement au moins aussi responsables que la lecture par Olivier de Serres des auteurs latins. De 1578 à 1585, les investissements allèrent en croissant, malgré des hauts et des bas jusqu’au début des années 1590 en raison des troubles politiques et des agressions climatiques. Vers 1592-1593, l’embellie politique rendit plus calme le déroulement des saisons et des jours. Les investissements payaient. On maria Daniel et Bonne, puis les aînés quittèrent la maison. Le premier soutint un doctorat en Droit à Valence. Les petits enfants apparurent à la fin du siècle. Les enfants de Jean ou de Raymond séjournèrent au Pradel, où il dut y avoir une quinzaine de serviteurs permanents ou non. Jean de Serres passait parfois.


Voyages à Paris. La soie. Les dernières années

En 1598, le malheur frappa la famille avec la mort brutale, à Orange, à peu d’intervalle, de Jean de Serres (1540-1598) et de sa femme. C’était la fin du mois de juillet, quelques semaines après la conversion du roi Henri IV. Le couple aurait été sur le point de se convertir lui-aussi. Par ailleurs, Jean de Serres avait été accusé d’apostasie par ses correligionnaires protestants. Le couple laissait plusieurs enfants. Second fils de Jacques Des Serres et de Louise de Leyris, Jean avait un an de moins que son frère Olivier. Il était doué, mais sa personnalité est loin d’avoir été claire. D’abord formé à Villeneuve-de-Berg, peut-être avec son frère, il apprit la théologie à Genève et fut élu en 1556 pédagogue des enfants de l’hôpital de la ville, puis pasteur de Jussy, proche de Genève. Quelques années après, il fut chassé assez ignominieusement et fit de la prison, puis il passa deux années à Lausanne et rentra en France. En 1569, il épousa Marguerite Godary, qui lui apporta 3.750 livres de dot. Plus tard, recteur d’un collège protestant à Nîmes, pasteur à Orange, il remplit des missions évangéliques ou diplomatiques pour les calvinistes français. Fin lettré, il traduisit Platon du grec en latin et écrivit des ouvrages d’histoire. Consulté par Henri IV avec trois autres théologiens calvinistes, il conseilla au roi de se convertir, assurant que l’on pouvait parfaitement faire son salut dans la religion catholique . A la fin de sa vie, devenu historiographe de France avec une pension de douze cents livres par an, il rédigeait un livre visant à concilier les deux religions.
Arrêté en 1593 au service d’Henri de Navarre, Jean de Serres avait été rançonné d’une somme considérable de 18.000 écus. Le conseil de famille désigna un cousin et Olivier de Serres comme tuteurs des enfants. Le roi de France reconnut la dette du roi de Navarre et le droit de Jean de Serres à un dédommagement. Olivier de Serres avait donné sa garantie à son frère pour emprunter le prix de la rançon et mis le Pradel en gage à cet effet. Il avait donc intérêt à obtenir rapidement le remboursement royal et s’en chargea auprès du Trésor. Sully s’y opposant, l’agronome se rendit dans la capitale pour tenter de rencontrer le roi qui pouvait seul débloquer l’affaire.

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