TRANSITION(S)
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Description

D'Anthropocène à Zone à défendre, en passant par Gouvernance Partagée, Permaculture, Neurosciences ou encore Résilience ou Quête de sens... autant de mots qui ont fait leur apparition dans le quotidien de nombreux citoyens qui s’interrogent sur les transformations en cours dans notre société.
Comment comprendre ces sujets complexes, souvent liés les uns aux autres, si l’on n'est pas soi-même spécialiste mais que l’on souhaite néanmoins être plus qu’un spectateur de la métamorphose du monde dans lequel nous vivons ?
En proposant 26 thèmes d'une dizaine de pages chacun, ce format d'abécédaire cherche à rendre accessibles les découvertes de nombreux experts et à inspirer, pour aborder sereinement les transitions actuelles, car le temps n'est plus à la critique mais à la construction collective d’un « après ».

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782379796210
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Comment comprendre ces sujets complexes, souvent liés les uns aux autres, si l’on n'est pas soi-même spécialiste mais que l’on souhaite néanmoins être plus qu’un spectateur de la métamorphose du monde dans lequel nous vivons ?
En proposant 26 thèmes d'une dizaine de pages chacun, ce format d'abécédaire cherche à rendre accessibles les découvertes de nombreux experts et à inspirer, pour aborder sereinement les transitions actuelles, car le temps n'est plus à la critique mais à la construction collective d’un « après ».
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Sonia Le Masne
TRANSITION(S)
Comprendre et agir dans un monde qui change
Les marques de demain


ISBN numérique 9782379796210 ISBN papier 9782379796203 © mars 2021 Sonia Le Masne


à Tristan, Adrien et Maëlle


Préface



Homo Sapiens sapiens est un grand singe qui a commencé à arpenter la Terre il y a à peu près trois cent mille ans. Ce primate nu, aux nouveaux nés si vulnérables, était bien moins rapide qu’une gazelle et avait des sens bien moins aiguisés qu’un lion. Il était pourtant doué d’une capacité remarquable : celle de se savoir exister dans le monde. Cela lui a donné la possibilité de s’interroger sur sa destinée, sur les causes qui pouvaient expliquer les mystères à l’origine des phénomènes qu’il observait. L’évolution biologique pouvait en lui dialoguer avec le potentiel apporté par les transmissions culturelles des savoirs acquis.
Sommes-nous la seule espèce sur Terre capable de transmettre ses connaissances acquises en plus de ses gènes ? Nous l’avons longtemps cru, mais ce n’est pas le cas. Nos cousins les grands singes en sont capables, mais également les dauphins, les éléphants, les poulpes, et certainement bien d’autres espèces dont il nous reste à découvrir les capacités cognitives. À Londres dans les années 1920, des mésanges ont appris à enlever les capsules des bouteilles de lait pour accéder à la crème. Ce comportement s’est propagé en une douzaine d’années à l’ensemble de l’Angleterre. En 2017, des chercheurs de la Queen Mary University à Londres montrent les étonnantes capacités d’innovation et de transmission des bourdons. Une coupe de nectar sucré attachée à une ficelle ne peut être accessible que si elle est tirée. Un bourdon s’approche, la tire effectivement, et peut ainsi récupérer le nectar. Un autre bourdon l’observe et reproduit l’action pour accéder à son tour à la coupe. Darwin lui-même le suggérait en parlant de l’intelligence humaine par rapport aux intelligences des autres animaux : nous observons peut-être des différences de degrés, mais certainement pas des différences de natures…


Mais il est indéniable que nos atouts cognitifs nous ont apporté un succès remarquable : nous trouvons la présence des humains des tropiques les plus humides, aux déserts les plus chauds ou les plus englacés. La révolution du néolithique, il y a 12 000 ans, a conduit à la domestication de plantes et d’animaux qui nous sont devenus indispensables. De grands changements sont alors survenus et le chasseur-cueilleur s’est très souvent transformé en agriculteur, en guerrier, en législateur, en prêtre ou en prince. En se complexifiant, les sociétés se sont également stratifiées et les inégalités sociales et sexuelles se sont le plus souvent amplifiées. Des technologies d’une grande ingéniosité ont aussi été développées, au service de l’agriculture, de l’urbanisme, de la médecine, mais aussi bien trop souvent au service de la guerre et de la domination. Une partie de l’humanité a appelé cette épopée « le progrès » et les plus sages ont espéré qu’ainsi nous pourrions résoudre les problèmes immémoriaux posés par la faim, la maladie, la pauvreté et le poids des travaux pénibles. L’autre partie, exploitée ou oubliée, considérait plutôt que si développement il y avait, c’était peut-être bien avant tout celui de postures impérialistes et injustes.

Mais il est indéniable qu’au cours du dernier siècle, ces trajectoires économiques et sociales ont conduit, par exemple, à une baisse drastique de la faim et des mortalités infantiles. Si des progrès restent à accomplir, nous avons beaucoup moins de chances aujourd’hui de mourir de faim ou d’actions violentes que nos ancêtres il y a 150 ans. Ces améliorations, basées sur le capitalisme libéral, l’extraction des ressources et l’exploitation du vivant, ont cependant eu un coût environnemental devenu insupportable pour nos générations futures, mais aussi pour les autres espèces. L’ensemble des écosystèmes terrestres et marins est aujourd’hui touché, et nous provoquons la sixième extinction de masse pouvant affecter, à très court terme, jusqu’à 75 % de la biodiversité mondiale.

Et nous avons été jusqu’à modifier notre climat…

Il est inconscient d’envisager que de telles altérations du système Terre n’engendrent pas des conséquences systémiques dramatiques pour toutes les sociétés humaines. De fait, ces changements sont déjà en cours, et il est autant question à présent de s’adapter que d’éviter de franchir de nouveaux seuils irréversibles. Quoi que nous fassions, la Terre trouvera un nouvel équilibre : 3,8 milliards d’années de changements le prouvent. Les scientifiques nous préviennent cependant que le processus de reconfiguration pourrait bien exclure l’humanité de la toile de la vie…

Transition(s) nous invite à réinventer des trajectoires de développements nous permettant de changer de cap et ainsi de nous mettre en route vers nos futurs souhaitables. Ces transitions ne peuvent avoir une chance de nous guider vers ces horizons désirables que si notre boussole est orientée vers un profond respect du Vivant. Car par d’innombrables aspects, les besoins humains fondamentaux dépendent d’écosystèmes en bonne santé. Quelle agriculture est possible sans les pollinisateurs et sans sols vivants ? Quelles économies sont envisageables sans le bois, les fibres, les aliments issus des milieux naturels ? Quelle vie sur Terre est possible sans les 20 % d’oxygène fournis par la photosynthèse, sans le CO2 capté par les océans et les plantes ?

Avec une posture humaniste et participative, il nous faut à présent être en mesure de resynchroniser la technosphère et la biosphère. L’époque nous invite également fortement à prendre soin à différents niveaux : de nous-même, de nos sociétés, et des écosystèmes qui nous permettent d’être « vivants parmi les vivants ». Il nous faut faire émerger des économies régénératives où il s’agit de réduire nos impacts négatifs, bien sûr, mais également de maximiser dès que possible les impacts positifs.

En effet, l’espèce humaine a une capacité incroyable : celle de pouvoir réfléchir à sa place dans le monde, et donc celle de s’orienter vers des futurs souhaitables. Sous la forme d’un abécédaire, symbole fort de notre capacité à transmettre par l’écriture, Transition(s) esquisse l’émergence d’un humanisme comprenant et célébrant les interdépendances.

Merci Sonia pour ce beau cadeau, et je souhaite que Transition(s) contribue à inspirer celles et ceux qui veulent « prendre leurs rêves au sérieux pour en faire une stratégie ».

Tarik Chekchak * , directeur du pôle Biomimétisme à l’Institut des Futurs Souhaitables


Introduction


Un monde en transition(s) peut-il être plus heureux ?
« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde » Michel Serres
L’épidémie du Coronavirus nous a forcés à nous arrêter. Le confinement en particulier a incité à prendre du recul sur notre modèle d’existence actuel et à nous interroger. Il devient alors plus urgent d’acquérir des notions qui permettent d’articuler et de comprendre les transitions en cours. Écologie, économie, démocratie, nouveaux modes d’organisation, avenir du travail, sciences, éducation, santé, quête de sens… Tous ces thèmes encore trop cloisonnés sont pourtant reliés les uns aux autres. Tous ils évoluent et ensemble, ils forment la toile de notre monde d’après. Il y a de mauvaises nouvelles, mais aussi beaucoup de bonnes nouvelles. Le temps est compté et faciliter ce décryptage peut permettre à un plus grand nombre de passer du statut de spectateur à celui d’acteur.

Les catastrophes climatiques et les épidémies nous rappellent notre interdépendance avec le reste du vivant et notre fragilité. Ces leçons d’humilité nous invitent, nous humains, à sortir du rapport de force que nous entretenons avec le monde, pour y trouver une place bénéfique et harmonieuse. Adopter une grille de lecture « écologique » est un principe de réalité. Au pied du mur, nous devons revoir en premier lieu notre système économique, mais aussi nos modes d’organisations et de gouvernance, nos institutions, notre vision des sciences et du progrès et plus généralement nos modes de vie et de pensée. Fort heureusement, nous verrons que ces domaines sont déjà tous en transition, transformés de fait par la révolution numérique ou en cours de réinvention par une minorité active en quête de sens.
L’écologie nous apprend aussi à envisager les choses de manière systémique, en regardant les interactions plutôt qu’en considérant chaque problème individuellement. De la même façon, nous veillerons à relier les sujets en adoptant une approche pluridisciplinaire qui seule permet d’appréhender le monde dans sa complexité.

Ce livre sert donc à aborder notre monde en transition(s) de manière holistique pour voir émerger des solutions et se dessiner une image positive de l’avenir. Il ne s’agit pas d’optimisme béat, mais d’un exercice constructif volontaire, basé sur des initiatives positives sur le point de passer du statut de signaux faibles à celui de nouvelles normes.
Tirer la sonnette d’alarme ne suffit pas, personne n’a envie de renoncer au confort, personne n’a envie de « moins ». Mais l’avenir peut être non pas « moins », mais « mieux » grâce à une réappropriation de nos existences et une harmonie retrouvée entre l’humain et son milieu, source d’une satisfaction altruiste aujourd’hui oubliée par un individualisme forcené et autodestructeur, procurant des satisfactions provisoires et illusoires… C’est ce que nous allons découvrir.

Ce livre est rédigé sous forme d’abécédaire.

Il peut se lire comme un glossaire proposant un éventail de notions émergentes illustrant la diversité des transitions en cours.

Il peut se lire par association d’idées. Un choix de mots est proposé à la fin de chaque chapitre pour poursuivre la lecture de façon transversale vers d’autres thèmes en résonance.

Il se lit aussi comme un essai en cinq parties, faisant progressivement émerger ce nouveau monde.
La première partie pose le cadre écologique, parce que la question de l’habitabilité de la Terre préside à tout le reste.
La deuxième partie explore les mutations de notre monde économique. Face aux enjeux écologiques, faut-il envisager la décroissance ? L’économie collaborative née il y a une dizaine d’années a-t-elle tenu ses promesses ?
Dans la troisième partie, nous constatons qu’une évolution radicale de nos organisations est en cours du fait de la révolution numérique. Elle remet en question le système pyramidal, au niveau des entreprises et plus largement au niveau politique et social. Elle conduit la démocratie à se réinventer et à apporter des réponses concrètes à une crise des inégalités sans précédent. Questions de gouvernance qui nous mènent aux questions de justice et d’éthique, à un moment de l’Histoire où les droits humains se conjuguent avec ceux de la nature.
La quatrième partie nous invite à revoir les fondements de notre modernité pour inventer une autre vision pour l’avenir. Cela pose la question du global et du local, remet en cause notre modèle capitaliste et financier, nos modes de vie ainsi que notre définition des sciences et du progrès.
La cinquième partie pose la question du sens. Depuis les Lumières, l’humain a développé une vision du progrès qui passe par la volonté de contrôler et de dominer le reste du vivant, jusqu’aux excès du transhumanisme et de la géo-ingénierie. Mais une autre vision émerge, où l’humain cherche à reprendre une place au cœur de l’harmonie naturelle, comme l’illustrent la permaculture, le biomimétisme, les low tech ou le retour de la valeur accordée à l’intuition et au corps dans le corpus des savoirs. Nouveau rapport au monde qui met la technique au service de la planète, s’inspire des cultures indigènes et nous invite à nous « re-lier ». En s’éloignant d’un mode de domination associé au modèle patriarcal, il donne aussi un nouveau sens à la lutte féministe.

Cet ouvrage s’adresse en premier lieu à ceux longtemps restés à l’écart des sujets « écolo », parce qu’ils les considéraient dogmatiques, extrêmes, techniques ou déprimants. De plus en plus nombreux à s’intéresser à la question, j’espère qu’ils verront que beaucoup d’autres sujets essentiels lui sont liés. Ce livre s’adresse aussi à des personnes déjà bien renseignées sur ces questions qui pourront y trouver les sources sur lesquelles je me suis appuyée, approfondir et tirer eux-mêmes d’autres fils, rebondir sur certains sujets plus nouveaux pour eux.

Écrit avec humilité, cet essai s’est appuyé sur de nombreux travaux d’experts reconnus dont vous retrouverez les noms et les ouvrages, complétés des concepts évoqués, dans le lexique et la bibliographie placés à la fin de l’ouvrage.



Partie 1 Planter le décor
Le début de cet abécédaire pose le cadre écologique, parce que la question de l’habitabilité de la Terre préside à tout le reste. Nous verrons ensuite comment les autres transitions qui l’accompagnent, qu’elles soient économiques, politiques, scientifiques, culturelles ou spirituelles s’inscrivent dans ce contexte, comment elles se répondent et comment bien souvent, elles contiennent en leur sein des pistes vers un nouveau paradigme.


Anthropocène
« La face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme. » Buffon
L’a nthropocène * 1 est un concept de plus en plus utilisé par les scientifiques pour décrire une nouvelle époque de l’Histoire géologique, où l’action des humains bouleverse et menace les équilibres et la vie sur Terre. Par nos activités humaines, nous avons rompu la stabilité bioclimatique de l’ère précédente, l’holocène * .

Parcourir l’échelle des temps géologiques nous fait prendre la mesure à la fois de la puissance des humains, capables de modifier à ce point l’environnement, mais aussi de la brièveté de leur présence sur Terre. Il s’est écoulé 14 milliards d’années depuis le Big Bang, quand les premiers pas d’ Homo sapiens datent de 200 000 ans et que la révolution industrielle démarre il y a à peine 200 ans. Cette perspective sur le temps long a la vertu de clarifier qu’il ne s’agit pas de « sauver la planète » qui nous a précédés et nous survivra, ce qui est en jeu est davantage l’avenir de l’humanité. À l’issue de cet anthropocène, extrêmement brève à l’échelle du temps géologique, la question sera plutôt de savoir si les humains auront survécu !

Comment la science nous conduit-elle aujourd’hui à faire un tel constat ? Quelles sont toutes les questions que cela pose pour l’avenir, que ce soit en termes pratiques ou culturels ?
L’homme à l’origine d’une nouvelle ère géologique, vraiment ?
Dans l’histoire de la planète, les grands changements sont liés à la position de la Terre par rapport au soleil, aux éruptions volcaniques, à des accidents et des phénomènes qui prennent énormément de temps. Mais depuis deux cents ans, les choses se modifient pour une raison inédite : à cause d’une espèce vivante, l’espèce humaine, devenu la principale force géologique.
Pour le glaciologue et chercheur français Claude Lorius 2 , l’humain modifie les caractéristiques géologiques de la planète en affectant ses quatre grandes sphères : altération de l’atmosphère par émission de gaz à effet de serre déstabilisation de l’hydrosphère par l’acidification des océans et l’augmentation du niveau des eaux du fait de la fonte des glaciers dégradation de la lithosphère par érosion des sols, creusement des mines et épuisement des ressources naturelles décimation de la biosphère et menace d’extinction de nombreuses espèces.

Penchons-nous sur une des marques anthropiques les plus emblématiques : l’escalade des émissions de gaz à effets de serre (GES).
Les glaces : archives des gaz à effet de serre
Grâce à l’analyse de bulles d’air piégées dans les glaces, la composition gazeuse de l’atmosphère est connue depuis plusieurs centaines de milliers d’années. Comparer la composition de l’air aux relevés de température a ainsi permis d’établir la corrélation entre la hausse des courbes de température et les gaz à effet de serre.
Durant les derniers 10 000 ans (période de l’Holocène), le climat est resté interglaciaire avec des fluctuations de faibles amplitudes. Depuis la fin du xviii e siècle, une augmentation progressive et continue est enregistrée. Cette évolution aboutit à l’heure actuelle à une augmentation d’environ 25 % de la teneur en CO2 et environ 150 % de la teneur en méthane 3 . Elle est le résultat de l’activité anthropique particulièrement développée depuis le début de l’industrialisation. Nous y reviendrons plus en détail quand nous parlerons du climat.
Les 9 frontières planétaires
Le Suédois Johan Rockström, l’Américain Will Steffen et leurs collègues, au total 28 scientifiques de renommée internationale du centre de résilience de Stockholm ont dressé en 2009 et en 2015 la liste des neuf frontières planétaires 4 . Ils ont défini et quantifié neuf mécanismes qui régulent et assurent la résilience * du système Terre. Au sein de ces frontières, l’humanité peut continuer de se développer et de s’épanouir pour des générations. En revanche, dépasser ces frontières augmente le risque de franchir des tipping points (points de bascule) et de déclencher des changements abrupts, des réactions en chaîne, à grande échelle et irréversibles.
Parmi ces neuf frontières, quatre sont déjà franchies : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biochimiques de l’azote et du phosphore (résultant notamment de l’agriculture et de l’élevage intensif) et la modification des usages des sols (liée à l’urbanisation). Ces chercheurs ont également montré que tous les indicateurs disponibles sur la consommation de ressources primaires, l’utilisation de l’énergie, la croissance démographique, l’activité économique et la dégradation de la biosphère, étaient montés en flèche après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont appelé cette période la « grande accélération ». Il s’agit désormais d’infléchir ces tendances et ce cadre des frontières planétaires sert de référence pour de nombreux acteurs du monde scientifique, politique et économique.
Incrédulité ou déni ?
Depuis des millions d’années, les cycles glaciaires et interglaciaires se succèdent, en fonction de la modification de la forme de l’orbite terrestre. Selon la distance Soleil-Terre et de l’inclinaison de cette dernière, il fait plus ou moins chaud. Il paraît incroyable que l’homme puisse se substituer à de telles forces, et pourtant…
Il est désormais communément admis au sein de la communauté scientifique que plusieurs paramètres ont évolué hors du spectre de variabilité naturelle de l’Holocène et il est de plus en plus accepté de parler d’Anthropocène pour en spécifier l’origine humaine. Mais est-ce que l’Anthropocène peut être officiellement élevé au rang des ères géologiques ? Cela fait débat. D’autres controverses intéressantes existent autour du vocable 5 . Par exemple, historiens et anthropologues se sont interrogés sur cette référence à anthropos , l’être humain générique, et préfèrent pointer du doigt la civilisation occidentale et un certain système socioéconomique. D’où la multiplication de propositions alternatives : occidentalocène, capitalocène, technocène.
Ce qui est en cause, c’est bien le mode de vie moderne et c’est là que naît le déni collectif. Et pour cause, qui a envie de renoncer au confort ? Au-delà même de notre style de vie, c’est notre système de croyances qu’il faudrait alors remettre en cause. Depuis le siècle des Lumières, nous avons solidement construit une foi radicale dans la science et le progrès. Nous sommes convaincus que la technologie pourra résoudre tous les problèmes, y compris la crise écologique et la pollution. Le pouvoir, aujourd’hui détenu par les puissances économiques, défend le statu quo grâce à un lobbying difficile à contrer. Plus puissant encore, la colonisation de notre imaginaire par les médias et la publicité, qui entretient le mythe du bonheur lié à la consommation individuelle. Mais les choses sont en train de changer.
Prêt pour un sursaut ontologique 6 ?
Nous avons les cartes en main pour décrypter ce qu’il se passe. Le tournant nécessaire se fera dans les trois prochaines décennies ou ne se fera pas. Depuis la révolution scientifique, une partie de notre espèce s’est extraite de la nature (alors que les peuples indigènes, nous le verrons au chapitre « Sauvage », ont réussi à maintenir ce lien). L’activiste et penseur Satish Kumar * 7 relie cette rupture au Cogito de Descartes « Je pense, donc je suis », à l’origine de cette dissociation. L’humain est sujet, le monde est objet. Par les sciences, il peut tout expliquer et, par la technique, il peut tout maîtriser. L’humain se dissocie de la nature, l’asservit pour répondre à ses besoins, et donne naissance à un monde « civilisé » dominé par l’individualisme et le matérialisme.
Parviendra-t-on à changer de vision, à considérer que l’on fait partie intégrante du vivant, à nous re-lier ?
À retenir : L’anthropocène désigne l’époque de l’Histoire, où l’action des humains bouleverse la vie sur Terre. Il y a débat sur le fait que l’Anthropocène soit ou non élevé au rang d’ère géologique, mais le constat fait consensus dans le monde scientifique : les activités humaines modifient les grands équilibres de la biosphère. L’augmentation des quantités de gaz à effets à effet de serre dans l’atmosphère depuis l’industrialisation en est le marqueur le plus évident. Des scientifiques ont quantifié « 9 frontières planétaires », au-delà desquelles le système Terre risque d’être irrémédiablement déstabilisé. Cette étude fait aujourd’hui référence au niveau international.
Que faire ?
Prendre conscience que la question écologique détermine toutes les autres, car elle concerne les conditions mêmes d’habitabilité de la Terre.
☞ Poursuivre le fil de la partie 1 (Biodiversité, Climat), ou explorer Justice climatique/Écocide, ou Urgence


1 . Les termes suivis d’une astérisque sont défnis dans le lexique p.311 à 337.

2 . Carpentier, Laurent, et Lorius, Claude, Voyage dans l’Anthropocène , Actes Sud, 2011.

3 . Cnrs.fr, consulté en février 2019

4 . Collectif , « Planetary boundaries : Guiding human development on a changing planet », Science 13 Fevier 2015.

5 . Issberner , Liz-Rejane, et Léna , Philippe, « Anthropocène : les enjeux vitaux d’un débat scientifique », Le Courrier de l’UNESCO, mai 1998.

6 . En d’autres termes, serons-nous capables de reconsidérer notre façon d’être au monde ?

7 . Kumar , Satish, You Are, Therefore I Am : A Declaration of Dependence , Green Books, 2002.


Biodiversité
« C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain ne l’écoute pas. » Victor Hugo
Avant de parler de la perte de biodiversité, avant d’évoquer des façons de la favoriser, de la sanctuariser ou même de la régénérer, prenons le temps d’examiner le mot. La racine bio, du grec βίος « vie », associée à diversité, désigne l’ensemble du vivant : les espèces animales, végétales et fongiques, mais aussi leurs gènes, leur milieu ainsi que toutes les interactions qui les lient. Ainsi, cette diversité du vivant s’apprécie en considérant des écosystèmes, c’est-à-dire des êtres vivants en interrelation.

Tout est lié. Les espèces interagissent et les biotopes * répondent à certains équilibres. On entrevoit dès lors que la disparition d’une espèce provoque nécessairement une réaction en chaîne ou que la modification d’un biotope aura forcément des conséquences sur le reste du vivant de cet écosystème.

Au cours du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, l’adoption de la Convention sur la diversité biologique (CDB) marque une prise de conscience planétaire de la nécessité d’une démarche volontariste. Pourtant, en 2019 (plus d’un quart de siècle plus tard), l’état des lieux de l’IPBES * 8 est alarmant : environ 40 % des amphibiens, 33 % des récifs coralliens, plus de 33 % des mammifères marins et au moins 10 % des espèces d’insectes sont proches de l’extinction.

Tant que nous n’aurons pas compris l’interdépendance qui nous lie au reste du vivant, serons-nous vraiment capables d’en préserver la diversité ?
L’entraide, l’autre loi de la jungle
Dans le livre éponyme, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle 9 montrent que les êtres vivants ne sont pas uniquement soumis à la « loi du plus fort », mais aussi à la « loi de l’entraide ». Dans les situations difficiles, ce sont même les organismes qui s’entraident qui survivent, et non ceux qui sont les plus forts. Appréhender la biodiversité, c’est avant tout comprendre les relations d’interdépendances.
Ces services réciproques entre organismes vivants se nomment symbioses. Ils sont innombrables, en voici juste quelques exemples. Il existe une symbiose entre la plante et certains champignons, dont le résultat s’appelle mycorhize. Le champignon bénéficie d’un abri contre les variations de température et les prédateurs, la plante lui apporte aussi des composés carbonés et des acides aminés. De son côté, le champignon améliore la nutrition de la plante hôte en décuplant ses capacités d’absorption via les très fins filaments du mycélium, ce qui est très utile en cas de sécheresse. Ce réseau de champignons permet aux arbres matures de transférer du carbone aux jeunes arbres qui bénéficient d’un faible ensoleillement et qui, sans cela, ne pourraient pas pousser et permet même d’échanger des signaux d’alerte en cas d’attaque d’insectes ! 10
Citons quelques autres exemples de symbiose, cette fois-ci entre animaux et végétaux. La relation entre l’anémone de mer et le poisson-clown illustre la notion de mutualisme : le poisson trouve un abri et peut en retour défendre l’anémone contre certains poissons brouteurs. Au chapitre « Permaculture », nous retrouverons aussi les auxiliaires de culture dont l’exemple le plus connu est la coccinelle. Celle-ci est très utile en milieu agricole, car grande amatrice de pucerons.
L’humain fait partie de la biodiversité, et la biodiversité fait partie de l’humain !
L’humain ne fait pas figure d’exception, son existence même dépend des services rendus par la biodiversité qui produit les ressources nécessaires pour le nourrir, l’habiller, le soigner, le chauffer, réguler le climat ou filtrer l’eau.
Cette biodiversité qui rend la vie humaine possible, existe non seulement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous, comme le décrit Marc-André Sélosse, professeur au Muséum d’Histoire naturelle, dans son ouvrage Jamais Seul 11 . Comme les animaux et les plantes, les humains sont dépendants des microbes qui les habitent et qui les aident à accomplir leurs fonctions vitales. Il y a autant de microbes que de cellules dans un corps humain et ils influencent la plupart de nos fonctions : nutrition, immunité et même notre comportement. Notre microbiote intestinal, constitué de bactéries, microchampignons et autres micro-organismes, nous aide à digérer nos aliments et nous protège contre les infections. Nos cellules elles-mêmes contiennent des bactéries « symbiotes », les « mitochondries » qui sont indispensables à notre activité cellulaire. On peut même se demander avec l’auteur « qui est l’organisme, qui est l’hôte ? », tant nos destins sont liés.
Bref, c’est peu dire que notre bonne santé dépend de la biodiversité à l’extérieur et à l’intérieur de notre organisme !
La sixième extinction
Cette richesse que représentent les services écosystémiques de la biodiversité n’est pas valorisée dans nos modèles économiques, celle-ci est donc mise à mal. Le constat est affolant, comme l’indique le livre de la journaliste Elizabeth Kolbert, La Sixième Extinction 12 . Au cours des dernières 500 millions d’années, la vie sur Terre a presque totalement disparu à cinq reprises et les causes sont multiples : une intense période glaciaire, des éruptions volcaniques ou une météorite comme celle qui aurait rayé de la carte les dinosaures. Les scientifiques sont aujourd’hui d’accord pour dire que nous sommes au cœur de la sixième extinction massive.
La médiatisation des enjeux climatiques ne doit pas nous faire oublier cet autre enjeu majeur : l’effondrement de la biodiversité. Les deux sont liés et interagissent. L’activité humaine influe sur le climat, qui lui-même a un impact sur les écosystèmes et les espèces qui y vivent. Notre activité ravage aussi les habitats naturels sur terre et en mer, même en eaux profondes.
La disparition des abeilles
Rappelons-nous que les abeilles ont, comme les autres pollinisateurs (bourdons, abeilles sauvages et domestiques, papillons, ainsi que certains oiseaux comme le colibri) un rôle particulièrement important dans notre écosystème. Ce rôle n’est rien moins que de produire ce que nous mangeons ! En butinant de fleur en fleur, les pollinisateurs transportent le pollen qui permet à de nombreuses espèces végétales de se reproduire et de donner des fruits. C’est au total un tiers du volume de ce que nous mangeons à l’échelle mondiale qui est menacé. Les fruits d’abord : finis les pommes, poires, melons, tomates, raisins, fraises, framboises, citrons… mais aussi les légumes : oignons, laitues, aubergines, radis, poireaux, artichauts, céleris, asperges… les aromates : thym, coriandre, persil, ciboulette, menthe, vanille… Certaines graines et fruits à coque disparaîtraient aussi : café, cacao (aïe), noisettes, amandes.
Des chercheurs de l’INRA * ont cherché à donner une valeur économique à ce service et l’ont estimé à 153 Milliards d’euros par an 13 . On ne parle pas ici d’une hypothétique menace. Aujourd’hui déjà, dans différentes régions du monde, les agriculteurs subissent ce déclin des abeilles, observent une baisse des rendements et sont amenés à trouver des solutions. En Chine, dans la province du Sichuan, suite à une utilisation incontrôlée des pesticides dans les années 1980, les paysans doivent désormais assurer la pollinisation des arbres fruitiers à la main. Aux États-Unis, des apiculteurs louent dorénavant des ruches destinées à la pollinisation des cultures.
Les insectes disparaissent et en cascade les oiseaux aussi. Le best-seller de la biologiste Rachel Carson, Silent Spring 14 , publié en 1962 alertait déjà sur leur disparition à cause de l’utilisation non contrôlée de pesticides. Son livre se révèle tristement prophétique ; les printemps désormais sont bel et bien silencieux.
La déforestation
La partie aérienne des arbres, les feuillages qui forment la canopée d’une forêt nous rend un service majeur : celui de la photosynthèse. Rappelons que la photosynthèse est réalisée par l’ensemble du règne végétal, même l’herbe et les algues. Dans les feuilles se trouvent des chloroplastes qui permettent à la plante, grâce à l’énergie du soleil, de séparer le carbone contenu dans de l’eau et dans le dioxyde de carbone, lui permettant ainsi de capter le carbone dans ses tissus (racine, tige, tronc, écorce, fruits, feuilles, etc.) et de rejeter l’oxygène. Cette réaction chimique, en produisant l’air que nous respirons est probablement la plus importante sur Terre !
Les forêts aujourd’hui couvrent 31 % de la surface terrestre et constituent, derrière les océans, le deuxième plus grand puits de carbone de la planète. La forêt améliore la qualité de l’air, prévient l’érosion des sols, régule le cycle de l’eau, etc. Malgré tout, les estimations mondiales faites par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) indiquent une perte nette de 112 600 kilomètres carrés de forêt par an, soit 33 terrains de football par minute. L’exemple le plus souvent cité est celui de l’Amazonie où la forêt primaire est remplacée par des plantations de soja ou de palmiers à huile. Cette transformation d’un milieu naturel en monoculture industrielle implique aussi de chasser des populations indigènes humaines en les privant, ainsi que le reste du vivant, des richesses et des services inestimables de ce milieu.
En particulier, les forêts tropicales primaires représentent un trésor de biodiversité. Selon le botaniste Francis Hallé * , le niveau de biodiversité y est cent fois plus intense. En 2019, le nombre d’incendies au Brésil s’est multiplié et le pays enregistre une hausse de 84 % de départs de feux par rapport à l’an passé, suite à une déforestation encore accentuée depuis l’arrivée du président Bolsonaro. Des incendies d’une ampleur telle que le 19 août 2019, la ville de Sao Paulo fut plongée dans le noir en pleine journée. En 2020, c’est en Australie que des incendies monstres ont fait rage pendant des mois, obligeant le pays à évacuer des villes entières.
En France aussi, la biodiversité de nos forêts est menacée, car nous sommes passés progressivement à un système d’exploitation industrielle productiviste, qui s’apparente à de la déforestation. Les monocultures d’épicéas, où les troncs sont bien rangés en ligne, où l’on utilise herbicides et pesticides, où l’on n’entend aucun oiseau et où l’on pratique la coupe rase ne peuvent plus apporter tous les services que nous avons évoqués, comme le dénonce Gaspard D’Allens dans son livre, Main basse sur nos forêts 15 .
Effondrement de la biodiversité et épidémies
Grâce à nos systèmes de santé, le nombre de personnes touchées par une maladie infectieuse a diminué sur le siècle dernier, par contre le nombre d’épidémies augmente. Sida, fièvre hémorragique d’Ebola, SRAS ou aujourd’hui le Coronavirus ; des virus que l’on ne connaissait pas apparaissent depuis une cinquantaine d’années. Nous sommes passés de moins d’une dizaine à plus d’une centaine de virus nous dit Serge Morand, chercheur au CNRS-Cirad, écologue de la santé et parasitologiste, auteur du tristement prophétique « La prochaine peste » 16 . La disparition des habitats naturels d’un certain nombre d’animaux sauvages favorise la transmission d’agents infectieux aux humains. Une maladie infectieuse se transmet, dans la plupart des cas, d’un animal sauvage à un animal domestique (y compris ceux d’élevage) puis à l’être humain. L’animal domestique est un pont. Or, le monde sauvage se fait envahir par l’animal domestique ou par des vecteurs qui apprécient les humains comme les moustiques, transporteurs de la dengue, de zika ou chikungunya. Lorsque la biodiversité chute, de nombreux systèmes de régulation des pathogènes ne sont plus opérants. À titre d’exemple, « nous avons moins de prédateurs importants tels que les lynx ou les loups qui contrôlent les populations de petits mammifères rongeurs, porteurs de microbes divers ou de tiques elles-mêmes vectrices. Ces prédateurs, en contrôlant l’abondance des rongeurs, réduisent la transmission des pathogènes » 17 . Ainsi, le bouleversement des écosystèmes est reconnu par les scientifiques comme un facteur de risque majeur dans le monde de l’épidémiologie.
« Si nous ne préservons pas la biodiversité, les crises sanitaires vont se multiplier. Pour prévenir une prochaine crise comme celle-ci, il faut traiter les causes plutôt que de se retrouver encore et encore à en traiter les conséquences 18 », conclut le professeur Serge Morand au sujet du Coronavirus.
Soyons volontaristes, laissons la nature reprendre ses droits !
Fruit de millions d’années d’évolution, la nature est une fantastique alchimie et une bibliothèque de connaissances 19 qui est en train de brûler. Il ne reste que « deux ou trois décennies au maximum » 20 pour agir et enrayer cette extinction. Certaines actions passées nous montrent que quand on lui laisse la place, la nature reprend ses droits.
En 2012, Klaus Toepfer, alors directeur exécutif du Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE), déclarait : « Depuis 1962, l’année du premier congrès mondial sur les parcs [naturels], les sites ont connu une croissance exponentielle, allant d’une superficie de quelque 2 millions de kilomètres carrés à plus de 18 millions de kilomètres carrés actuellement. » Aujourd’hui, quinze pour cent des continents sont désignés comme des « aires protégées », espaces où les espèces sauvages menacées devraient pouvoir vivre à l’abri des perturbations. En France métropolitaine, la forêt gagne du terrain. En 2019, neuf espèces devraient faire leur retour dans le monde. Citons par exemple la baleine à bosse, le bison, l’Ara rouge du Guatemala ou le crapaud Nectophrynoides asperginis.
Il faut aller beaucoup plus vite et plus loin. Le botaniste et biologiste Francis Hallé annonce être partie prenante d’un projet de création de forêts vierges en Europe de l’Ouest. Sur le terrain, cette initiative consisterait à « ne rien faire » répondant au fait qu’aujourd’hui même les parcs et les réserves subissent une augmentation de la pression humaine 21 .

Espèce parmi les autres espèces, l’humain parviendra-t-il à retrouver une place et même à contribuer à l’épanouissement du vivant, via des actions favorables non seulement à la préservation, mais aussi à la régénération ?
À retenir : La biodiversité désigne l’ensemble du vivant : les espèces animales, végétales et fongiques, mais aussi leurs gênes, leur milieu ainsi que toutes les interactions qui les lient. L’humain fait partie de la biodiversité. Les espèces se rendent des services mutuels de sorte qu’elles ont toutes une utilité au sein des écosystèmes. Cette biodiversité permet à la vie de s’épanouir, elle rend des services dont l’humain a besoin tous les jours pour se nourrir, s’habiller, se soigner, se chauffer, filtrer l’eau, réguler le climat ou réduire les risques d’épidémie. L’humain est à l’origine de la sixième extinction de masse, la dernière ayant mis fin aux dinosaures. La nature parvient à reprendre ses droits quand on la laisse totalement vierge, il est urgent de réensauvager le monde en sanctuarisant des espaces naturels. Il faut désormais aller plus vite et plus fort que les mesures de conservation prises jusqu’alors.
Que faire ?
L’agriculture intensive utilisant des produits chimiques de synthèse est une cause majeure du recul des espèces. L’élevage intensif est la principale cause de la déforestation. Choisir de consommer moins de viande et de consommer des produits issus de l’agriculture biologique est donc le premier geste à faire en faveur de la biodiversité.
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8 . Créée en 2012, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques est un groupe international d’experts sur la biodiversité.

9 . Servigne, Pablo, Chapelle, Gauthier, L’Entraide, l’autre loi de la jungle , Les liens qui Libèrent, 2017.

10 . Selosse, Marc-André, Jamais seul : ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations , Actes Sud, 2017.

11 . Ibid .

12 . Kolbert, Elisabeth, La Sixième Extinction, comment l’homme détruit la vie , Le Livre de poche, 2017.

13 . Source: « Economic value of insect pollination », Ecological Economics , 2005.

14 . Carson , Rachel, Printemps silencieux , Plon, 1963.

15 . D’Allens , Gaspard, Main basse sur nos forêts , Seuil, 2019.

16 . Morand, Serge, La Prochaine Peste , Fayard, 2016.

17 . Coronavirus : « La disparition du monde sauvage facilite les épidémies » – Propos recueillis par Juliette Duquesne. Marianne , le 17 mars 2020.

18 . Ibid

19 . Nous verrons quand nous parlerons biomimétisme, au chapitre « Tech », comment la biodiversité peut servir de source d’inspiration inépuisable pour la science et la technologie.

20 . Collectif , « Accelerated modern human–induced species losses: Entering the sixth mass extinction », Science Advances , 19 juin 2015.

21 . Collectif , « One-third of global protected land is under intense human pressure ; Human pressure is present in a third of the land designated as protected, globally », Science , 18 mai 2018, 788-791.


Climat
« Le climat n’est plus un problème lointain, il se produit ici et maintenant » 22 Barack Obama
Les années les plus chaudes jamais enregistrées se succèdent 23 et le dérèglement climatique exacerbe les phénomènes météorologiques extrêmes. L’augmentation de la température de l’air et de l’eau renforce l’intensité des tempêtes, cause des sécheresses prolongées, mais aussi des inondations. Selon l’association Oxfam * , « nous enregistrons actuellement une moyenne de 400 « phénomènes météorologiques extrêmes par an. Depuis juin 2017, environ 41 millions de personnes ont été touchées par des inondations. Plus de 150 millions de personnes vivent sur des terres qui seront sous le niveau de la mer ou régulièrement inondées d’ici la fin du siècle. De plus en plus fréquents, les tempêtes et les tsunamis menacent près d’un quart de la population mondiale. » Rien qu’en 2019, quinze catastrophes ont causé des dégâts évalués à plus de 1 milliard de dollars, dont 7 à plus de 10 milliards de dollars : les inondations dans le nord de l’Inde et le typhon Lekima en Chine, l’ouragan Dorian en Amérique du Nord, etc. Si les coûts financiers sont plus élevés dans les pays riches, l’immense majorité des décès se constate dans les pays les plus pauvres.

Le réchauffement déjà atteint est irréversible, certaines conséquences du changement climatique sont d’ores et déjà inévitables et vont s’intensifier dans les prochaines décennies à cause de l’inertie climatique. Les sécheresses et la montée du niveau des eaux rendront certaines zones inhabitables.
Prenons le temps de comprendre ces phénomènes, de passer en revue les données scientifiques qui permettent ces affirmations et voyons surtout pourquoi chaque année d’actions en faveur de la réduction des gaz à effet de serre peut améliorer la situation pour des millions de personnes et pour des centaines d’années.
Réchauffement ou dérèglement climatique ?
Ces dernières années, des vagues de froid spectaculaires ont frappé certains pays (Canada, États-Unis, Europe). Certains commentateurs se sont ainsi empressés de remettre en cause le réchauffement climatique, démontrant que le climatoscepticisme, s’il n’a plus vraiment cours au sein des experts climatologues, a encore des adeptes dans la société civile.
En réalité, le réchauffement de la température au pôle nord conduit à « la réduction des différences de températures entre pôle nord et tropiques, rendant la trajectoire du courant-jet plus sinueuse 24 » . Le courant-jet ( jet-stream ), au lieu de renvoyer comme d’habitude le froid vers les pôles, a tendance à le renvoyer plus au sud accentuant localement les vagues de froid. Ainsi, cela peut paraître paradoxal, mais la terre se réchauffe sur une majorité du globe tout en entraînant une augmentation des vagues de froid dans certaines régions, les deux phénomènes sont concomitants. C’est pourquoi on parle à la fois de réchauffement et de dérèglement climatique.
Cycle du carbone et effet de serre
Tous les êtres vivants sont construits à partir d’atomes de carbone. Ceux-ci sont extraits du CO2 atmosphérique et absorbés par les plantes, algues et certaines bactéries, en utilisant l’énergie solaire : c’est la photosynthèse. La respiration et la décomposition des êtres vivants restituent ce CO2 à l’atmosphère. À côté de ce cycle biologique court, il existe un cycle géologique lent stockant le carbone sous forme de calcaire et d’hydrocarbures fossiles 25 . On appelle ces énergies « fossiles », parce qu’elles ont été stockées dans le sous-sol à l’issue de la sédimentation de matière organique depuis 100 à 300 millions d’années en moyenne. Aujourd’hui, la combustion de ces ressources « fossiles » conduit à une accumulation du CO2 dans l’atmosphère à un rythme trop rapide pour que les cycles naturels parviennent à les absorber, ce qui engendre une augmentation de la température moyenne.
Le CO2, ainsi que d’autres gaz contenus dans l’atmosphère retiennent la chaleur du soleil, c’est ce que l’on nomme l’effet de serre, c’est un phénomène naturel indispensable à la vie, sans lui il ferait -18 °C à la surface de la Terre. Pourtant, en rejetant trop de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’activité humaine accentue ce phénomène de manière exponentielle. Un peu comme si la Terre avait de la fièvre 26 !
En 2018, l’augmentation de la température est déjà de 1 degré et 3 dixièmes par rapport à l’ère préindustrielle (1880-1899).
Que retenir des rapports du GIEC * : les activités humaines en cause
Le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) est une organisation qui a été mise en place en 1988, à la demande du G7 * . Son rôle est « d’expertiser l’information scientifique, technique et socioéconomique qui concerne le risque de changement climatique provoqué par l’Homme ». En pratique, cet organisme effectue une évaluation et une synthèse des travaux de recherche menés dans les laboratoires du monde entier, comme une sorte d’audit de la littérature scientifique qui se rapporte au climat, que ce soit de la physique, de la biologie, de la sociologie, de l’économie, etc. Ainsi, le cinquième rapport du GIEC compile près de 20 000 études de plus de 800 chercheurs. Toutes les publications scientifiques sont prises en compte, même celles qui tentent de remettre en cause l’impact de l’activité humaine sur le climat. Premiers sceptiques, les scientifiques mettent sur chaque affirmation, le niveau de certitude. C’est pourquoi, comme le dit Jean-Marc Jancovici * 27 , « tout ce qui fait l’objet d’un consensus dans les rapports du GIEC peut être tenu pour une certitude. Il en va ainsi, en particulier, des conclusions suivantes : la concentration de l’atmosphère en CO2 est plus élevée qu’elle ne l’a été sur les 800 000 dernières années, cette augmentation entraîne un changement climatique dont l’une des caractéristiques (mais pas la seule) est une augmentation de la température moyenne de la planète au niveau du sol. »
Les rapports du GIEC ne formulent pas de recommandations, mais décrivent différents scénarios, ceux-ci ne variant qu’à partir de 2050, car jusque-là, les dés sont jetés. Il y a en effet une inertie du climat d’une quarantaine d’années.
En revanche au-delà de cette date, les changements opérés par l’humanité maintenant pourront déterminer le passage ou non de certains seuils critiques, à partir desquels des phénomènes de rétroactions peuvent s’enclencher, avec des conséquences potentiellement dramatiques pour la survie de l’humanité.

Le cinquième rapport du GIEC, publié en 2013, ne laissait déjà plus de place au doute : l’influence humaine est la cause principale du réchauffement climatique observé depuis le milieu du xx e siècle.
Les activités humaines telles que l’utilisation de combustibles fossiles, l’exploitation des forêts tropicales et l’élevage du bétail exercent une forte pression sur la température de la Terre. Le CO2 est le gaz à effet de serre le plus produit par les activités humaines ; il est responsable de 63 % du réchauffement de la planète causé par l’Homme. Sa concentration dans l’atmosphère est actuellement supérieure de 40 % à celle du début de l’industrialisation 28 . D’autres gaz à effet de serre sont émis en moindres quantités, mais retiennent la chaleur bien plus efficacement que le CO2, jusqu’à 1 000 fois plus. Le méthane, provenant en grande partie des élevages bovins et ovins, est responsable de 19 % du réchauffement de la planète causé par l’Homme. Certains engrais contiennent de l’azote. Les gaz fluorés présents dans les réfrigérateurs, systèmes de refroidissement ou encore les pneus ont un effet de réchauffement considérable, jusqu’à 23 000 fois supérieur à celui du CO2, mais sont fort heureusement progressivement interdits par la réglementation.
Inquiétudes autour des rétroactions climatiques
S’il est si compliqué d’estimer l’ampleur du réchauffement climatique, c’est en partie à cause des rétroactions, ces phénomènes qui s’autoalimentent. Ces cercles vicieux impossibles à évaluer ne sont donc pas intégrés dans les modèles, mais ils font craindre aux climatologues que le réchauffement climatique ne s’emballe.
Voyons ensemble, quatre de ces rétroactions, liées à la vapeur d’eau, au pergélisol, à l’acidification des océans et au phénomène d’albédo. Ils illustrent tous comment des mécanismes de régulation existants peuvent demain basculer et entraîner les températures vers l’escalade. La vapeur d’eau est le premier gaz à effet de serre. À mesure que la planète se réchauffe, la vapeur d’eau augmente et à mesure que la vapeur d’eau augmente l’atmosphère se réchauffe, si bien que le processus monte en spirale. Le pergélisol 29 , ces sols gelés en permanence dans des régions proches des pôles, couvre près d’un quart des surfaces émergées de l’hémisphère Nord et a commencé à fondre libérant en grandes quantités le méthane qu’il contient, accentuant ainsi le réchauffement 30 . Les océans absorbent une grande partie du carbone présent dans l’atmosphère. Or, l’augmentation du CO2 réduit le pH des océans. Ils s’acidifient, ce qui réduit leur capacité d’absorption du C02. Une surface recouverte de glace et donc de couleur blanche réfléchira 90 % de l’énergie reçue du soleil. C’est ce qu’on appelle l’effet d’albédo, or la fonte de la banquise polaire diminue l’albédo et donc augmente la température de la planète et ainsi de suite.
Ces phénomènes de rétroactions sont tous à l’œuvre à l’heure actuelle et donc se cumulent, rendant les pronostics d’augmentation de la température de la Terre sur les prochaines décennies très difficiles à estimer. Pour ces mêmes raisons, ils sont probablement aujourd’hui sous-estimés.
Le monde bouge, mais pas assez vite : Zoom sur les COP *
Les COP désignent les conférences des parties et rassemblent chaque année les États qui ont signé la convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique, adoptée au cours du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Ils sont désormais 195 pays.
La COP21, qui a eu lieu à Paris en 2015, revêtait une importance particulière, car les États membres ont dû signer un nouvel accord international sur le climat qui soit applicable à tous les pays, avec un objectif commun : maintenir l’augmentation du réchauffement sous la barre des 2 °C en 2100 par rapport à 1850. Ce chiffre est une sorte de compromis entre un point de non-retour pour l’avenir de l’humanité et un seuil réalisable. Pour Valérie Masson-Delmotte 31 , cet accord contient un vrai « paradoxe » : « L’objectif de long terme – très ambitieux – mais les “contributions volontaires déterminées”, c’est-à-dire les plans d’action des États membres d’ici à 2025 ou 2030, se traduisent par une poursuite de l’augmentation des rejets de gaz à effet de serre... ce qui nous situe sur une trajectoire de réchauffement de l’ordre de 3 °C d’ici à 2100 ! ». Ce constat ne faisant que se confirmer au fil des COPs ayant eu lieu depuis.
Les citoyens se mobilisent pour un changement de cap
À Pékin, la densité de microparticules dites PM 2,5 (accusées d’être impliquées dans des centaines de milliers de décès prématurés) atteint régulièrement des seuils 16 fois supérieurs au plafond de l’OMS. Les habitants s’équipent de purificateurs d’air et de masques, et se mobilisent. Dans un article de 2016, le site Novethic 32 recensait 500 manifestations par jour en Chine contre des projets potentiellement polluants.
En 2018, de Melbourne à Bangkok, des rassemblements citoyens ont débuté en Asie. D’autres ont pris le relais en Europe, de Paris à Bruxelles, puis aux États-Unis.
Depuis l’été 2018, où des vagues de chaleur et des feux de forêt historiques ont sévi en Suède, Greta Thunberg (16 ans), décide de ne pas aller à l’école jusqu’aux élections législatives et demande que le gouvernement suédois réduise les émissions de carbone conformément à l’accord de Paris. Tous les jours, l’adolescente proteste en s’asseyant devant le Riksdag pendant les heures de classe avec un panneau « Skolstrejk för klimatet » (grève étudiante pour le climat). Elle inspire des élèves du monde entier, qui à leur tour participent à des grèves d’étudiants chaque vendredi depuis lors.
Dans son rapport spécial du GIEC « Réchauffement planétaire de 1,5 °C », le GIEC met en évidence que 1,5° ou 2° cela fait une très grande différence. Ce demi-degré d’écart a des effets plus que proportionnels sur tous les paramètres et au final « pourrait préserver 420 millions de personnes supplémentaires de l’exposition aux fortes vagues de chaleur (...) et diminuer de moitié le nombre de personnes exposées à une aggravation de la pénurie d’eau due aux changements climatiques 33 ».
Que demande la communauté scientifique ? Que demandent les citoyens qui manifestent ? Un réel changement de cap pour que les actes soient à la mesure des enjeux.
Nous sommes en train de vivre l’aube d’une nouvelle époque. Face aux termes de « développement durable », de « croissance verte » et de « transition », une nouvelle sémantique émerge pour nous faire réagir : « effondrement », « collapsologie », « tipping point », « changement de cap », « grand basculement ». Nous verrons dans les prochains chapitres que des changements plus radicaux sont à la fois indispensables, possibles et même en cours pour le bien de notre environnement, mais aussi pour notre épanouissement personnel et collectif d’êtres humains !
À retenir : Le dérèglement climatique exacerbe les phénomènes météorologiques extrêmes (canicules, tempêtes, sécheresses, inondations) menaçant près d’un quart de la population mondiale. L’activité humaine, en particulier la combustion des énergies fossiles, a conduit à accumuler des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ce qui augmente la température moyenne. Les rapports du GIEC décrivent différents scénarios possibles soulignant que les actions mises en œuvre peuvent permettre d’éviter le passage de seuils critiques potentiellement dramatiques pour la survie de l’humanité. Suite à la COP21 et face au décalage entre les paroles et les actes, des citoyens se mobilisent partout dans le monde, cherchant par tous les moyens à déclencher le changement de cap nécessaire dans la prochaine décennie.
Que faire ?
Chacun à son niveau peut prendre des mesures plus radicales pour limiter son impact sur le climat : cela passe par ses modes de transport (limiter l’avion et la voiture individuelle), son alimentation (réduire la part de la viande, manger local et de saison, bio si possible), de manière générale consommer moins, mais aussi choisir de changer de banque, de fournisseur d’énergie ou essayer de faire bouger les lignes dans son entreprise, dans son quartier ou sur son territoire.
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22 . En anglais : « Climate is no longer a far off problem, it is happening here and now. »

23 . Une infographie réalisée par Antti Lipponen, un chercheur de l’Institut météorologique de Finlande fait défiler les mesures de températures moyennes de la NASA depuis 1900 et permet de visualiser cette accélération de façon indiscutable « Cette vidéo montre l’inquiétante accélération du réchauffement climatique depuis 1900 » francetvinfo.fr, 5 août 2017.

24 . Chauveau , Loïc, « Le changement climatique est-il à l’origine des vagues de froid ? », citation de Matthieu Chevalier. Sciences et Avenir , 7 janvier 2018.

25 . https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/cycle-du-carbone/
JOYARD Jacques * , SOMMERIA Joël * .

26 . Expression empruntée notamment par le médecin et explorateur Jean-Louis Étienne

27 . jancovici.com..

28 . https://ec.europa.eu/clima/change/causes_fr – Site officiel de l’Union européenne

29 . Permafrost, en anglais

30 . Schaefer, Kevin, Lantuit, Hugues, Romanovsky, Vladimir E, Schuur, Edward A G, et Wit, Ronald, « The impact of the permafrost carbonfeedback on global climate », Environmental Research Letters , Volume 9, 2014, IOP Publishing Ltd.

31 . Valérie Masson-Delmotte est une paléoclimatologue française, elle est coprésidente du groupe n° 1 du GIEC depuis 2015. Chauveau , Loïc, « Valérie Masson-Delmotte : “l’accord de Paris est empreint d’un grand paradoxe” », Science & Avenir , décembre 2015.

32 . Alvarez, Concepcion, « En Chine, 500 manifestations quotidiennes contre la pollution », Novethic , 19 juillet 2016.

33 . « Chaque fraction de degré a des conséquences », par Clare Nullis, Bureau de la communication et des relations publiques, Organisation météorologique mondiale – Bulletin nº : Vol 67 (2) – 2018


Partie 2 La gestion de notre maison
L’économie, du grec οἰκονομία désigne « la gestion de la maison », or la Terre est bien notre « maison commune ». Face aux enjeux écologiques, faut-il envisager une décroissance ? L’économie collaborative née il y a une dizaine d’années tient-elle ses promesses ? A-t-elle permis un découplage entre croissance et consommation de ressources ? De leurs côtés, les « Fab Labs » sont-ils les prémisses d’un nouveau modèle né de l’émancipation et du partage des connaissances ?


Démographie et décroissance
« Quiconque croit en la croissance exponentielle infinie au sein d’un tout physique, sur une planète finie, est soit fou soit économiste. » 34 Kenneth Boulding *
Nous étions 1 milliard d’humains en 1800, environ 1,6 milliard en 1900. Un peu plus de cent ans plus tard, nous sommes 7,7 milliards et serons près de 10 milliards en 2050 35 : sacrée exponentielle ! Nous consommons de plus en plus de ressources, nous sommes de plus en plus nombreux… Certains jeunes, sensibilisés aux questions de l’environnement se questionnent : « Est-ce que la solution ne serait pas d’arrêter de faire des enfants ? » Effectivement, comment concilier biosphère et expansion humaine ?
Faut-il arrêter de faire des enfants ?
Comme le dit le démographe Gilles Pison * , « on ne peut pas jouer sur le levier démographique (hormis tuer une partie de la population ou l’envoyer sur Mars) ; il faut donc faire avec ! » 36 Cette question est spécieuse, non seulement parce qu’il n’existe pas de façon éthique de maîtriser la croissance de la population, mais surtout parce qu’elle ne pointe pas le problème véritable, à savoir nos modes de vie. En creux, elle revient même à rejeter la faute sur d’autres, en particulier les pays du sud, alors que le problème écologique vient des pays du nord au contraire.
Pour commencer, la transition démographique est déjà engagée. Le nombre moyen d’enfants par femme ne cesse de diminuer et le taux de natalité est actuellement de 2,5 enfants par femme alors que c’était le double il y a 50 ans. Même en Afrique on observe une diminution de la fécondité. Ce taux est parfaitement corrélé à la pauvreté qui incite les familles à faire plus d’enfants comme assurance face à une mortalité infantile élevée. Dorénavant, les parents veulent avoir moins d’enfants, mais investir sur chacun. Continuer de lutter contre la pauvreté est donc la meilleure façon de maîtriser la fécondité au niveau mondial. Il n’en résulte pas un arrêt immédiat de la croissance de la population du fait de l’augmentation des adultes en âge d’avoir des enfants, mais la stabilisation adviendra dans une génération.
Alors que la démographie présente une inertie, nos changements de mode de vie, eux, pourraient et devraient changer tout de suite. Sera-t-il possible de nourrir 10 milliards d’humains sur Terre ? Comment vivre si nombreux tout en limitant la pression sur les ressources, voire en aidant les écosystèmes à se régénérer ? Ce sont ces questions que nous allons traiter ici en abordant les thèmes de croissance et de décroissance, et le sujet du découplage.
Quelle agriculture pour nourrir 10 milliards d’humains en 2050 ?
Revenons un petit peu en arrière, car l’Histoire peut nous permettre d’apprendre de nos erreurs passées. « Nourrir le monde », c’était exactement la priorité de « la Révolution verte », au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Les découvertes scientifiques et techniques réalisées pendant les deux guerres sont alors transposées à l’univers agricole pour développer des méthodes « industrielles » et augmenter les rendements. Les chars vont donner naissance à une nouvelle génération de tracteurs et les armes chimiques seront reconverties en engrais et pesticides. Avec le recul, agriculteurs, écologistes, médecins, journalistes, consommateurs… tout le monde prend conscience des effets pervers de cette agriculture chimique intensive. Les cocktails de produits phytosanitaires * , poisons pour les insectes, sont des poisons qui s’infiltrent dans les nappes phréatiques et menacent sur leur chemin les paysans qui les appliquent, les sols en les rendant infertiles, les aliments que nous mangeons et l’eau que nous buvons. La révolution verte a donc permis d’apporter de l’alimentation en quantité, mais pas en qualité. De plus, elle hypothèque la production alimentaire de demain. Certains tirent la sonnette d’alarme depuis les années 70, parmi eux les pionniers de l’agriculture biologique qui mettent en place des méthodes alternatives, sans produits chimiques. Grâce à eux et à d’autres « explorateurs », un corpus de pratiques existe et a fait ses preuves. On peut rassembler ces pratiques sous le vocable d’« Agroécologie ».
L’étude Agrimonde 37 de l’IDDRI * montre que l’on peut nourrir durablement le monde en 2050 tout en préservant les écosystèmes grâce à des pratiques agroécologiques. Coauteur de cette étude, l’ingénieur Sébastien Treyer, président du comité scientifique et technique du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM), explique que l’on doit conjointement sortir de l’usage des pesticides et opérer une recomplexification de nos paysages agricoles, et en particulier revenir à des systèmes de polyculture-élevage, c’est-à-dire combiner plusieurs cultures (au lieu d’une monoculture) avec au moins un élevage. Il s’agit aussi de changer nos modes de consommation. Aujourd’hui, les populations occidentales mangent trop et en particulier trop de produits animaux par rapport aux recommandations nutritionnelles. La conséquence est que 60 à 70 % des productions végétales européennes servent à nourrir des animaux. Voilà une manne de cultures à réallouer à l’alimentation humaine. Il ne s’agit pas d’éliminer complètement la viande, mais plutôt de revenir à un élevage plus extensif avec des impacts environnementaux mieux maîtrisés, pour une viande de meilleure qualité, plus rare et par conséquent plus coûteuse. Dans ce scénario, on retrouve des prairies qui sont aussi des puits de carbone nécessaires.
Diversifier les cultures implique aussi de diversifier nos régimes alimentaires, qui se sont simplifiés et uniformisés à l’extrême au cours des années. Aujourd’hui, on retrouve aux 4 coins du monde, dans les champs et dans les assiettes, les mêmes variétés de pommes, de blés, de tomates, ou de pommes de terre… La consommation de légumineuses (haricots, lentilles, pois, lupin, luzerne) a été réduite à une portion congrue, alors que certains fruits et légumes ont carrément été oubliés. Si le topinambour, le rutabaga ou le panais retrouvent peu à peu le chemin de nos assiettes, la liste est longue des légumes anciens dont personne ne se souvient : chinedérape, scorsonère ou même des fruits tombés en désuétude : cornouille, cynorhodon, bigarade, argouse. Quelques acteurs se mobilisent pour conserver au maximum cette richesse. En Russie, l’Institut Vavilov a constitué une banque de graines riche de centaines de milliers de variétés végétales dont certaines sont uniques au monde. En France, Louis Albert de Broglie, dit le « Prince Jardinier », est un amoureux de la tomate. Il en a planté près de 650 variétés dans son potager du château de La Bourdaisière devenu le Conservatoire national de la tomate.
Réussir cette transition alimentaire sera cruciale, à la fois pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, améliorer la santé humaine, mais aussi pour favoriser une agriculture régénérative, c’est-à-dire des écosystèmes favorables à la captation du carbone.
La question du découplage, objectif de l’économie circulaire.
Au-delà de l’alimentation, comment satisfaire les besoins d’un nombre grandissant de personnes tout en réduisant la pression sur notre planète ? Est-il possible de « découpler », c’est-à-dire de concilier prospérité économique et réduction de la consommation de ressources et d’énergie ? C’est l’objectif ultime de l’économie circulaire, qui s’appuie sur de nouveaux modes de conception, de production et de consommation pour rompre avec le modèle linéaire actuel : extraire, fabriquer, consommer, jeter. Concrètement, voici les critères de la fondation Ellen Mc Arthur * pour une économie circulaire. Les produits doivent d’abord être conçus pour être sobres, lors de leur construction comme de leur usage. Par exemple, une voiture doit être plus légère, utiliser moins de matériaux, des matériaux dont l’extraction sera moins énergivore et moins polluante, produite dans une usine utilisant des énergies renouvelables et bien sûr consommer moins lors de son utilisation. Ensuite, cette voiture doit être conçue de façon à être réparable. Les pièces de la voiture doivent pouvoir être remplacées facilement et à un coût qui soit incitatif. En termes d’usage, leur consommation d’énergie doit être optimisée, mais surtout les produits doivent être réutilisés et leur utilisation doit être maximisée, par l’autopartage. En fin de vie, les produits doivent être démontables en vue du réemploi pour de nouveaux produits. En dernier recours, les éléments ne pouvant plus être remanufacturés doivent pouvoir être recyclés 38 .
L’économie circulaire est souvent réduite à tort au recyclage. C’est une grande erreur. En effet, le recyclage est la dernière étape. Le mouvement Zero Waste insiste sur ce point en proposant l’arbre de décision suivant : refuser, ensuite réduire, puis réutiliser, réparer et en dernier lieu recycler. Ainsi, quand je consomme, je dois d’abord me demander si j’ai vraiment besoin de ce que l’on me propose. L’exemple le plus évident est celui de la paille, objet plastique à usage unique bientôt banni par la loi en France et en Europe. Le réflexe quand on commande une boisson est de demander « sans paille », et ce avant que le serveur arrive avec le verre et que ce soit trop tard !
Le recyclage n’est pas la panacée. Pour s’en convaincre, il suffit de réaliser que recycler est très énergivore et que les matières ne sont pas toutes recyclables à l’infini. En réalité, seuls l’aluminium et le verre blanc le sont (mais à un coût énergétique élevé), le papier sept fois et le plastique pour l’instant n’est recyclable qu’une seule fois.
Le passage du produit au service : une économie de la fonctionnalité en plein essor
Selon le bilan de l’Obsoco publié en 2018 39 , 77 % des Français déclarent que l’important est de pouvoir utiliser un produit plutôt que le posséder ; 62 % déclarent acheter des vêtements d’occasion ; ils sont plus de 20 % à pratiquer occasionnellement l’emprunt de matériel et le covoiturage. Les services se substituent aux objets : le CD est remplacé par un service de streaming de musique, la vente de machine à laver par le leasing de ces mêmes machines ou le service de nettoyage du linge. Nous verrons plus en détail à la lettre E comment l’ère du digital nous aide à changer ce paradigme de consommation en permettant l’avènement de l’économie du partage, ou économie collaborative même si la réponse se fait souvent via le numérique, énergivore lui aussi.
Faire le deuil de la croissance
Les gouvernements cherchent tous la « croissance », la Banque Mondiale ou l’OCDE recommande une croissance annuelle de 3 % par an, c’est marginal vous dites-vous ? Cela revient à doubler le PIB en 24 ans. Notre façon de vivre aujourd’hui explose déjà les limites planétaires, mais nous voulons toujours plus…
Tous les ans, l’ONG Global Footprint Network calcule « le Jour du dépassement » (en anglais : Earth Overshoot Day ou EOD) sur la base de trois millions de données statistiques de 200 pays. C’est la date à partir de laquelle l’empreinte écologique dépasse la biocapacité de la planète. L’empreinte écologique est un outil qui évalue la surface productive nécessaire à une population pour répondre à sa consommation de ressources et à ses besoins d’absorption de déchets. La biocapacité, quant à elle, représente la surface de la planète nécessaire pour faire face à ces pressions. Depuis les années 1970, la date du Jour du dépassement se dégrade. En 1998, elle avait lieu le 30 septembre. En 2019, elle arrive deux mois plus tôt : le 29 juillet. Une autre métaphore souvent utilisée pour exprimer cette notion d’empreinte écologique est le nombre de planètes nécessaires à une population donnée si son mode de vie et de consommation était appliqué à l’ensemble de la population mondiale. Il faudrait 5 planètes pour répondre aux besoins d’un Américain moyen, 3 pour un Français, 2 pour un chinois et seulement 0,7 pour un Africain 40 .
Les termes de « développement durable » et de « croissance verte » illustrent notre difficulté à renoncer à cette idée de croissance. Le développement durable vise à faire évoluer un modèle aujourd’hui largement dominé par l’économique et la quête du profit pour y intégrer les enjeux sociaux et environnementaux, pour ainsi garantir une croissance équitable et durable. La croissance verte promeut le développement de technologies et d’activités « propres », capables de réduire la pression sur les ressources naturelles, mais ces deux concepts laissent entendre qu’il serait possible d’adresser les enjeux écologiques, sans remettre en cause le modèle de croissance lui-même. On comprend donc aisément que cette vision de l’écologie triomphe actuellement, mais peut-on y croire ? Ne seraient-ils pas des leurres qui, en nous donnant bonne conscience, nous laissent continuer sur notre lancée du toujours plus ? Car ces deux notions font le pari du découplage entre la croissance et les flux d’énergie et de ressources, mais c’est sans compter avec les effets rebonds. Dans les faits, les progrès pour limiter la pression sur les ressources sont plus que compensés par le niveau de consommation. On fait des voitures ou des téléphones moins polluants, mais plus de personnes s’équipent et on les renouvelle plus souvent, on observe même un « surcouplage », expliquant que nos émissions continuent de croître.
Pour l’Agence Internationale de l’énergie (AIE), seulement 50 % des réductions des gaz à effet de serre viendront des progrès technologiques, l’autre moitié devra venir d’une baisse de notre consommation. Ainsi, comme le dit Elisabeth Laville * « La réalité : il ne peut y avoir d’écologie sans désaddiction à la consommation de biens matériels » 41 . Seuls les biens immatériels comme le savoir ou le soin à la personne, peuvent se prévaloir d’un réél découplage. L’économie de la connaissance et l’économie du « care » pourraient en ce sens constituer des relais à notre croissance matérielle.
Un préalable : lever nos freins institutionnels et culturels
La volonté politique est un préalable indispensable, mais compliqué, car il existe une dissonance entre l’horizon de temps du réchauffement climatique et l’horizon de temps des mandats électoraux. Alors qu’il faudrait se lancer dans des plans d’investissements de grande ampleur sur plusieurs décennies, l’échiquier politique est très souvent court-termiste et pense avant tout à sa réélection.
L’autre frein est culturel, le libéralisme est vu comme un état de fait, qui rend toute démarche de réglementation irréaliste. Mettre en place des réglementations, c’est se disqualifier, réduire ses chances dans la grande bataille internationale pour la compétitivité.
Pourtant, ces derniers mois, le discours sur les limites de la croissance commence à se démarginaliser. Certains comportements consuméristes et anti-écologiques deviennent moins faciles à assumer, comme l’illustre la « honte de prendre l’avion » (ou flygskam en suédois). Une étude réalisée par YouGov pour l’Ademe et le baromètre Greenflex indique que « 57 % des Français veulent complètement revoir notre système économique et sortir du mythe de la croissance infinie ». 42
Allons-nous suivre l’exemple du Bhoutan ? Ce petit pays niché au cœur de l’Himalaya qui a décidé de suivre un nouvel indicateur : le bonheur national brut (BNB) 43 , tournant ainsi le dos à « la dictature du produit intérieur brut (PIB) ». Ce nouvel indicateur permet de reconnaître que, au-delà d’un certain stade de développement, ce n’est pas la hausse du revenu qui fait que les gens se déclarent plus heureux, mais leur état de santé, les liens sociaux qu’ils ont tissés, leurs conditions de travail et leur participation à la vie de la communauté, comme le montrait déjà l’économiste Richard Easterlin 44 dans les années 1970.
À retenir : La population humaine est passée de 1,6 milliard en 1900 à 7,7 milliards aujourd’hui, et nous serons près de 10 milliards en 2050. Le taux de fécondité se stabilise, mais l’enjeu est ailleurs, du côté de nos modes de vie. Il faudrait 5 planètes pour répondre aux besoins d’un Américain, 3 pour ceux d’un Français et 0,7 pour ceux d’un Africain. Il sera possible de nourrir 10 milliards d’humains seulement si nous modifions nos comportements : le gaspillage alimentaire représente 1/3 de ce qui est produit, et 70 % des surfaces agricoles sont dédiées à l’alimentation animale. Il faut revoir nos systèmes, réduire drastiquement nos consommations de viande et transformer nos modèles agricoles pour des systèmes agroécologiques de polyculture élevage. Plus généralement ; consommer moins, mais mieux et parvenir à découpler nos usages des consommations de ressources.
Que faire ?
Faire le deuil de la croissance au niveau collectif et individuel, c’est prendre conscience que le bonheur n’est pas proportionnel à la richesse. Le bien-être dépend davantage de l’état de santé et de la qualité des liens sociaux. Alors que d’autres indicateurs que le PIB commencent à être envisagés, à chacun de se recentrer sur l’essentiel et de découvrir que la sobriété peut être plus joyeuse que la surconsommation.
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34 . « Anyone who believes in indefinite growth in anything physical, on a physically finite planet, is either mad or an economist. » Kenneth E. Boulding.

35 . Estimations de l’ONU.

36 . « Planète à l’agonie ! Trop d’hommes tue l’homme », De causes à effets, magazine de l’environnement , France Culture, le 26 mai 2019.

37 . Agrimonde, scénarios et défis pour nourrir le monde en 2050 , Coordination éditoriale de Sandrine Paillard, Sébastien Treyer et Bruno Dorin, Collection Matière à débattre et décider, Éditions Quae, 2010.

38 . 4 e Observatoire des consommations émergentes publié début 2018 par l’Observatoire Société et Consommation (ObSoCo).

39 . Vincent, Catherine, « Quête de sens, souci de la planète, frugalité choisie : va-t-on atteindre un plafond de consommation des biens ? », Le Monde , 8 mars 2019.

40 . Source : Global Footprint Network * .

41 . Laville, Elisabeth, Vers une consommation heureuse , Allary Editions, 2014.

42 . Baromètre de la consommation responsable – GreenFlex/ADEME – Édition 2019.

43 . Le Bouthan a inscrit le Bonheur national brut comme nouvel indicateur de richesse sans sa constitution promulguée le 18 juillet 2008.

44 . Easterlin, Richard, « Does Economic Growth Improve the Human Lot? Some Empirical Evidence », dans Nations and Households in Economic Growth: Essays in Honor of Moses Abramovitz , édité par Paul A. David et Melvin W. Reder, 89-125. New York Academic Press, 1974. Étude citée dans le livre d’Elisabeth Laville, Vers une consommation heureuse , Allary Éditions.


Économie Collaborative
« L’économie collaborative, c’est fini ! » Arthur de Grave *
Consommation collaborative, production distribuée, finance participative, etc. ces mouvements sont nés de la rencontre de l’innovation numérique et sociale. Ils sont les piliers d’une nouvelle économie, où priment l’usage, la circularité et le lien social.

Avec une dizaine d’années de recul, voyons si cette économie du partage est parvenue, comme elle en rêvait, à révolutionner la vieille économie. A-t-elle plutôt, comme certains le pensent, été récupérée par elle ? Est-elle une partie de la solution pour répondre aux enjeux environnementaux et sociaux causés par notre ancienne économie, ou un alibi pour continuer à consommer toujours plus ? Pourquoi ses pionniers et plus fervents défenseurs des débuts disent aujourd’hui qu’elle est morte au point d’en écrire l’oraison funèbre ?
2008 : une prise de conscience, comme une « gueule de bois »
En septembre 2008, l’annonce de la banqueroute Lehman Brother sera suivie par la crise des subprimes, puis par une crise bancaire et financière déstabilisant l’économie mondiale. Cette même année fut aussi le théâtre de nombreuses catastrophes naturelles : le cyclone Nargis en Birmanie fit 138 300 victimes, le séisme du Sichuan en Chine a causé 87 500 morts, les inondations records en Inde et les ouragans dans les Caraïbes ont aussi contribué à alourdir le bilan des victimes.
Pour Rachel Botsman 45 , figure emblématique de l’économie du partage, cette année où « nous sommes allés droit dans le mur quand Mère Nature et le marché ont dit tous les deux, “Terminé.” (…) », a permis un sursaut, « on se réveille de cette monumentale gueule de bois faite de vide et de gâchis, et on se lance dans la création d’un système plus durable construit pour répondre à nos besoins innés d’identité individuelle et communautaire ».
La conjonction de la crise financière et de la crise écologique aurait donc déclenché un changement fondamental : le passage de la logique de la propriété à la logique de l’usage, grâce à Internet et aux réseaux sociaux. À la vacuité d’un modèle individualiste d’hyperconsommation, ce nouveau modèle propose l’accès et le partage, c’est-à-dire une expérience basée sur le sens et le lien social, à un moment de crise où émergent à la fois un besoin renouvelé d’appartenir à une communauté, des préoccupations environnementales et de nouvelles habitudes plus frugales.
Cette nouvelle économie du partage réactive en réalité d’anciens modèles de « bon sens » facilités par de nouveaux outils numériques. En donnant la possibilité de se connecter sur le web, Internet rend possibles des transactions réelles entre « inconnus », et va ainsi faire revivre un panel d’interactions oubliées : le troc, le partage, le prêt, l’échange, la location, etc.
Depuis eBay en 1995, les plateformes numériques se multiplient et permettent le partage ou l’échange entre particuliers de biens (voiture, logement, parking, perceuse, etc.), de services (covoiturage, bricolage, etc.), ou de connaissances (cours d’informatique, communautés d’apprentissage, etc.), avec ou sans échange monétaire.
Une véritable révolution dans le sens où chacun peut créer de la valeur à l’écart des grandes entreprises, ce qui remet en cause le schéma vertical et unilatéral de la société de consommation du xx e siècle.
Côté consommateur : un terreau fertile pour des comportements plus durables
L’idée que la valeur d’un produit ne réside pas dans le bien lui-même, ni même dans sa possession, mais uniquement dans les bénéfices liés à son utilisation, est un changement radical dans notre système de valeurs. Elle rompt avec un paradigme matérialiste, où la reconnaissance sociale est liée à l’avoir plutôt qu’à l’être. Loin d’être encore partagé par tous, ce changement de mentalité rend possible l’économie de la fonctionnalité. On achète une « fonction » et non plus le bien lui-même, ce qui permet le découplage. Ainsi, on peut produire du bien-être et de la valeur, sans consommer plus d’énergie et de matières premières. Par exemple, en mutualisant tous ces objets qui dorment une grande partie de l’année, on réduit l’appel d’air qui nécessiterait d’en produire de nouveaux. Du bon sens, quand on sait que les voitures sont immobilisées en moyenne 23H sur 24 et que les perceuses, taille-haies, etc. ne servent en moyenne que 10 minutes par an. Le raisonnement s’applique aussi aux biens immobiliers, les boxes de parking vides toute la journée, les écoles et les locaux d’entreprise non utilisés les week-ends sont peu à peu mis à disposition pour d’autres usages.
Créer plus de valeur tout en produisant moins, cet idéal est-il tenu ? Est-on devenu réellement plus vertueux ? Sommes-nous parvenus à nous détacher des sirènes du marketing pour nous centrer sur l’essentiel ?
Dans une étude sur l’Économie du partage pour l’IDDRI 46 , Damien Demailly et Anne-Sophie Novel pondèrent cette vision, et observent que deux comportements cohabitent : « Si certains sont portés par la

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