Etoiles dans la nuit des temps
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Description

Peut-on parler d'astronomie préhistorique ? Les Magdaléniens avaient-ils repéré la course du soleil de l'un à l'autre solstice ? Les mégalithes sont-ils en relation avec le ciel ? Quels ont été les débuts de l'astronomie en Chine ? Ces questions ont longtemps donné lieu à des spéculations hasardeuses. On peut maintenant les aborder scientifiquement, comme le font ici les meilleurs spécialistes qui contribuent à une discipline en plein essor : l'archéoastronomie.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 278
EAN13 9782336251851
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

COLLECTION EURASIE
La collection EURASIE regroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatique et à leurs mutuelles relations. D’inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d’autres disciplines : historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures.
La collection EURASIE est publiée, au rythme d’un volume annuel, par la Société des Etudes Euro-Asiatiques, dont elle reflète les travaux.
Directeur de collection : Yves VADÉ
Secrétariat de rédaction : Muriel HUTTER
Comité de lecture : Jane COBBI, Bernard DUPAIGNE, Jeanine FRIBOURG, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Christiane MANDROU, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY
Volumes précédemment parus :
1 - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990)
2 - Le buffle dans le labyrinthe

1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992)
3 - Le buffle dans le labyrinthe

2. Confluences euro-asiatiques (1992)
4 - La main (1993)
5 - Le sacré en Eurasie (1995)
6 - Maisons d’Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996)
7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997)
8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999)
9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000)
10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXI e siècle. Changements de géographie mentale ? (2001)
11 - La Forge et le Forgeron.

1. Pratiques et croyances (2002)
12 - La Forge et le Forgeron.

2. Le merveilleux métallurgique (2003)
13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004)
14-15 - Ethnologie et Littérature (2005)
Nouvelle série :
16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006)
17- Oiseaux. Héros et devins (2007)
Ce volume est le 18 ème de la collection
RÉDACTION : Musée du quai Branly, 222 rue de l’Université, 75007 Paris
La Rédaction laisse aux auteurs la responsabilité des opinions exprimées.
Illustration de la couverture  : Miniature des figures zodiacales illustrant le Jamnapattra (plus ancienne carte d’étoiles connue au monde, trouvée à Dunhuang sur la Route de la Soie). © British Library (réf. Or.8210/S.3326).
Etoiles dans la nuit des temps

Yves Vadé
© L’Harmattan, 2008 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296070349
EAN : 9782296070349
Sommaire
COLLECTION EURASIE Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION L’observation des phénomènes célestes dans les cultures pré- et proto-historiques
PALÉOASTRONOMIE À COMMARQUE MÉGALITHES EUROPÉENS DE LA PRÉHISTOIRE ET ORIENTATIONS REMARQUABLES À PROPOS D’UNE ÉCLIPSE SOLAIRE ANNULAIRE ÉQUINOXIALE À L’ÂGE DU BRONZE ANCIEN LES CONNAISSANCES ASTRONOMIQUES DES ANCIENS CELTES LA CRUCHE STELLAIRE DE BRNO
Des premiers témoignages écrits aux premiers observatoires scientifiques
NAISSANCE ET DIFFUSION DU ZODIAQUE MÉSOPOTAMIEN LES OBSERVATOIRES ASTRONOMIQUES DE L’EMPIRE DU MILIEU L’OBSERVATION DES ÉTOILES NOUVELLES EN EXTRÊME-ORIENT... ET AILLEURS ULUGH BEG ET L’ÉCOLE D’ASTRONOMIE DE SAMARKAND (XV e SIÈCLE) LES OBSERVATOIRES DE JAI SINGH
INTRODUCTION
Par Yves VADÉ

Les études qui constituent ce volume appartiennent, pour certaines d’entre elles au moins, à un ordre de recherches considéré longtemps comme aventureux. Si les observations astronomiques pratiquées par de grandes cultures anciennes — babylonienne, chinoise, alexandrine, arabe, indienne... — sont des chapitres de l’histoire des sciences, il n’en va pas de même des rapports entre l’astronomie, fût-elle la plus élémentaire, et des cultures proto-, voire pré-historiques ignorant l’écriture et qui n’ont donc pas laissé sur leurs savoirs de documents constituant une base irrécusable. Les seules données sont celles de l’archéologie et leur interprétation est toujours sujette à débat. Les archéologues sont rarement astronomes. Ils notent avec soin l’orientation exacte des vestiges, notamment des tombes, qu’ils mettent au jour, et l’on peut en tirer déjà bien des informations ; mais certaines connexions avec la course du soleil ou de la lune, avec telles constellations ou le lever héliaque de telle étoile ne font pas forcément partie de leurs préoccupations. On connaît depuis longtemps l’importance du lever héliaque de Sirius pour les anciens Egyptiens parce que ce lever, qui marquait le début de l’inondation bienfaitrice du Nil, était le premier repère de leur calendrier et que d’innombrables textes nous en parlent. Mais il a fallu attendre ces dernières années pour qu’on s’aperçoive que les anciens Celtes n’observaient pas avec moins d’attention le lever héliaque d’Antarès, qui marquait pour eux le début de la saison sombre, et celui d’Aldébaran au début de la saison claire. Encore n’est-il pas sûr que tous les spécialistes du monde celtique aient été atteints par cette découverte, que l’on doit aux astronomes italiens A. Gaspani et Silvia Cernuti. On trouvera plus loin dans l’article que S. Cernuti a bien voulu nous donner quantité d’autres d’informations sur l’observation des astres par les Celtes.
Si les archéologues ont longtemps marqué indifférence ou désintérêt à l’égard des données astronomiques, c’est aussi que les premières études en ce domaine ont été mêlées de trop de spéculations douteuses qui ont longtemps contribué à déconsidérer l’étude des savoirs astronomiques aux époques anciennes. Ne parlons pas des erreurs manifestes ou des élucubrations les plus indéfendables, libéralement diffusées sur internet et reprises avidement par les tenants de l’idéologie new age . On pense plutôt à des études conduites par des esprits passionnés dont le seul défaut est d’avoir voulu aller trop vite et de tenir pour des certitudes ce qui n’était qu’hypothèses de départ. Encore n’est-il pas sûr que tout soit à rejeter dans ces recherches intuitives.
Ces spéculations ne datent pas d’hier. Il faudrait avoir le temps d’examiner par exemple celles du savant abbé Lebeuf (1687-1760), géographe et historien, qu’on a pu qualifier de « précurseur de l’archéoastronomie » au XVIII e siècle. En l’an III de la République, le citoyen Charles Dupuis proposait avec intrépidité, dans son ouvrage sur L’Origine de tous les cultes, une interprétation astronomique des mythes et divinités. La lecture de cet ouvrage fut, à l’en croire, une révélation pour le grand érudit Giorgio de Santillana, persuadé que dès le néolithique l’astronomie fut le premier savoir et le point de départ des développements intellectuels à venir (voir l’essai qu’il écrivit en collaboration avec Hertha von Dechend sous le titre Hamlet’s Mill, 1969, non encore traduit en français),
Plus près de nous, ce sont surtout les monuments mégalithiques qui ont suscité les enquêtes les plus ardentes. Certaines étaient vouées à l’échec, comme les études menées sur les cupules creusées dans certaines pierres mégalithiques où l’on tenta vainement de repérer des constellations. D’autres étaient plus prometteuses. On pense en particulier aux recherches sur les orientations solaires des alignements de Carnac, menées par le commandant A. Devoir en collaboration avec l’astronome britannique sir Norman Lockyer, entre 1906 et 1909. Mais c’est surtout dans les années 1960 et 1970 qu’une étape fut franchie, avec la publication des travaux de l’astronome Gerald Hawkins sur Stonehenge (où il affirmait avoir repéré pas moins de vingt-sept orientations astronomiques significatives !) et de l’ingénieur écossais Alexander Thom. Ce dernier tenta de déchiffrer les orientations solaires et lunaires de Stonehenge et de nombreux autres sites des îles britanniques ( Megalithic Lunar Observatories, Oxford, 1971), ainsi que des alignements de Carnac qu’il mettait en rapport avec le Grand Menhir de Locmariaquer ( La Géométrie des alignements de Carnac, Université de Rennes, 1977). L’un et l’autre affirmaient le rôle d’observatoire de ces grands ensembles mégalithiques et même leur fonction de calculateur, permettant de prévoir les éclipses. Il fallut en rabattre. Des recherches ultérieures, en précisant les dates, ruinèrent certaines des conjectures avancées. Reste que l’orientation solaire de certains ensembles mégalithiques, en fonction des points cardinaux mais aussi des solstices d’hiver et d’été, est incontestable. On connaît, dans le Morbihan, l’enceinte rectangulaire de Crucuno orientée selon les points cardinaux et dont les diagonales correspondent aux solstices. Ou des dolmens dont les ouvertures sont rigoureusement orientées sur le solstice d’hiver, comme le couloir du dolmen de Maes Howe dans les Orcades ou, en Irlande, celui de New Grange, véritable « canon à lumière » 1 . Nous savons gré à Jean-Pierre Mohen, spécialiste des mégalithes et Conservateur général du Patrimoine, de nous rappeler en quelques pages plusieurs autres données qui peuvent à ce jour être considérées comme certaines.
Cependant l’archéologie proto-historique multiplie les découvertes. On sait depuis longtemps que Stonehenge n’est pas un monument isolé. Ce n’est que l’exemple le plus considérable d’une série de constructions circulaires de l’époque néolithique, soit en pierres, soit en bois, dont on trouve des vestiges depuis l’Europe du Nord jusqu’au Proche-Orient. En France, les enclos circulaires de plus de 100 m. de diamètre découverts à Etaples (Pas-de-Calais) et dépourvus de toute trace liée aux fonctions d’habitat présentent de fortes similarités avec les henges d’outre-Manche. Leur destination cultuelle, notent prudemment les archéologues, « ne semble pas totalement exclue » 2 . Mais c’est surtout en Allemagne qu’on a retrouvé de semblables constructions. La plus notable est le Cercle de Goseck en Saxe-Anhalt, énorme ensemble tumulaire de 75 m de diamètre daté du début du V e millénaire. Il comporte trois cercles concentriques de terre et d’épieux et s’ouvre par trois portails, dont l’un est orienté au nord, et dont les deux autres, au sud-est et au sud-ouest, correspondent au lever et au coucher du soleil au solstice d’hiver. Ensembles analogues au Portugal, avec les cercles de pierres de l’Alentejo également datés du V e millénaire. Sensiblement à la même époque, en Nubie, l’important champ mégalithique de Nabta Playa, à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Abou Simbel, comporte des alignements marquant le Nord, l’Est et le lever solaire au solstice d’été, ainsi qu’un petit cercle de pierres dont les ouvertures correspondent également à l’axe nord-sud et à l’axe solsticial.
Deux millénaires plus tard environ, au centre du plateau du Golan, le site de Rogem Hiri (en arabe Rujm el-Hiri, le « Tas de pierres du Chat ») présente une énigmatique structure circulaire de 145 m, de diamètre, constituée de trois grands cercles et deux demi-cercles concentriques entourant un tumulus central peut-être postérieur ; une entrée au nord-est serait orientée dans la direction du soleil levant au solstice d’été, tandis que des murs perpendiculaires, donnant à l’ensemble une allure de labyrinthe, pourraient correspondre, de manière plus hypothétique, à des levers ou des couchers d’étoiles remarquables.
Une mention spéciale doit être faite, dans cette trop rapide revue, à l’Arménie, où plusieurs sites néolithiques suscitent l’intérêt des astronomes. A Metsamor (à 35 km au sud-ouest d’Erevan), un établissement remontant au V e millénaire avant notre ère présenterait un des plus anciens observatoires connus. Au carrefour de routes reliant l’Asie Mineure au Caucase du nord, ce fut un centre important dès la fin du IV e millénaire. En 1966, Elma Parsamian, astro-physicienne au Byurakan Observatory et passionnée par l’histoire de l’astronomie, y découvrit trois plates-formes d’observation creusées dans le roc, datées entre 2800 et 2500 av. J.-C. Elle s’aperçut que des lignes taillées dans la pierre pointaient exactement le Nord, le Sud et l’Est. Une autre gravure rupestre, où quatre étoiles apparaissent dans un trapèze, la conduisit à envisager un culte adressé à l’étoile Sirius, dont on sait l’importance qu’elle prendra dans la vie religieuse de l’Egypte et de Babylone.
Le second site est celui de Karahundj, complexe mégalithique situé à 5 km environ de la petite ville de Sissian. Il comprend 204 pierres basaltiques dressées sur la crête d’une colline et dont certaines portent de véritables trous de visée de 5 à 7 cm de diamètre, soigneusement percés en haut de la roche. Ces trous pointent exactement l’horizon dans différentes directions. Ils permettaient, pense-t-on, d’observer les phases de la lune et le lever du soleil aux solstices. L’astronome Paris Herouni, directeur du Radio Physics Measurement Institute, y dirigea quatre expéditions entre 1994 et 1996. Un survol en hélicoptère lui permit de découvrir le plan général de cet ensemble : au centre, 39 pierres dessinent une forme d’œuf de 43 m de long, dont l’axe principal est d’orientation est-ouest (le petit bout dirigé vers l’est). De part et d’autre, deux grandes allées forment deux ailes rectilignes dont l’une se dirige vers le nord sur 172 m, l’autre vers le sud sur 160 m, avant de s’incurver chacune à angle droit sur une quarantaine de mètres. L’équipe d’astronomes dirigée par Herouni put constater qu’à côté des pierres percées d’un œilleton, d’autres pierres non percées permettaient d’établir l’angle de visée.
Les deux sites de Sissian et de Metsamor pourraient à voir en outre avec l’établissement du premier zodiaque. Ils tendraient à confirmer l’opinion émise dès le début du 20 e s. par W. Olkott, pour qui l’origine du zodiaque serait à chercher dans une région située entre 36° et 42° de latitude, correspondant à la vallée de l’Euphrate ou à la région du mont Ararat 3 .
On est loin d’avoir fini d’établir la liste des lieux d’Europe comportant des « portes solsticiales » dûment aménagées. Une exposition récente sur L’Or des Thraces au Musée Jacquemart-André donnait l’occasion d’en découvrir plusieurs. La plus spectaculaire est peut-être le monument mégalithique de Slantcheva Vrata, dominant la « Vallée des rois thraces » près de Kazanlak. Plusieurs blocs empilés de main d’homme figurent une véritable porte, d’où l’on embrasse du regard tout le territoire sacré des rois odryses. Au moment du solstice d’été, le soleil passe par l’ouverture 4 .
Il faudrait parler encore du site de Kokino en Macédoine (à 75 km environ de Skopje). L’archéologue Jovica Stankovski y a découvert en 2002, au sommet d’une colline de plus de 1000 m d’altitude, un « observatoire » daté d’environ 1800 avant notre ère. Selon l’astronome Gjorgji Cenev, de l’observatoire de Skopje, on y observait les solstices et les équinoxes, ainsi que la constellation des Pléiades, depuis d’énormes « trônes » de pierre face à l’horizon de l’est, où des repères marquaient les directions remarquables.
Chacun de ces sites assurément mériterait une étude approfondie, dont l’ensemble excéderait largement les dimensions de ce volume.

On peut donc tenir pour certain qu’à partir de l’époque néolithique l’observation de la course du soleil et le repérage de ses points remarquables étaient pour la communauté, ou du moins pour les plus savants de ses membres, un sujet de préoccupation entraînant des travaux parfois considérables. En attestent aussi bien l’aménagement de sites naturels comme en Arménie, que des constructions disséminées sur des territoires couvrant l’ensemble de l’Europe et une partie du Proche-Orient. Une enquête parallèle serait à mener pour l’Asie orientale.
Cependant faut-il s’en tenir au néolithique ? A-t-il fallu attendre l’agriculture, comme on le pense généralement, pour repérer les bornes de la course du soleil et en tirer parti dans le choix de certains lieux? Autrement dit, à défaut de structures d’observation construites, des orientations solaires privilégiées ne pourraient-elles être repérées dès le paléolithique supérieur, à l’époque du grand art pariétal ? Il semble bien, grâce aux recherches de Chantal Jègues-Wolkiewiez, que l’on puisse répondre par l’affirmative.
On sait que cette chercheuse indépendante 5 a provoqué une certaine sensation au cours de l’année 2000 en présentant au Symposium d’Art préhistorique en Italie une communication sur la vision du ciel des Magdaléniens de Lascaux. On continue à discuter sur les interprétations qu’elle propose des peintures de la grotte. Retrouver des constellations définies beaucoup plus tard et parler de zodiaque primitif ne va pas de soi. Mais ce qui n’est guère contestable, c’est la coïncidence de l’orientation de l’ancienne entrée de la grotte et de la direction du soleil couchant au solstice d’été. Il s’ensuit qu’à cette date le fond de la grande salle se trouve éclairé comme à aucun autre moment de l’année par les rayons du soleil vespéral. A partir de cette constatation, la chercheuse s’est demandé si d’autres grottes à peintures présenteraient des particularités analogues. Elle a ainsi engrangé une moisson de résultats dont elle nous donne ici un échantillon concernant la grotte de Commarque — avec une étude parallèle sur la chapelle du château, où des fenêtres dissymétriques répondent au même souci de faire entrer la lumière solsticiale, tant cette préoccupation semble permanente dans les cultures restées traditionnelles.

Lorsqu’on passe des âges de la pierre aux âges des métaux, les témoignages de l’observation astronomique se multiplient, se précisent, se diversifient. Il ne s’agit plus seulement des cycles du soleil et de la lune, mais progressivement de tout le ciel étoilé. Et surtout intervient de plus en plus largement la préoccupation de la mesure.
Ces caractères correspondent bien à ce que l’on peut voir sur le célèbre disque de Nebra. Est-il besoin de le présenter, après les nombreux articles qui lui ont été consacrés ? On sait qu’il s’agit d’un disque en bronze de 31 à 32 cm de diamètre, découvert sur la colline de Mittelberg en Saxe-Anhalt à la fin de l’été 1999, arraché aux mains d’un recéleur et acquis par l’Etat allemand (il est actuellement conservé au Musée de Halle). Sur la surface légèrement convexe du bronze sont incrustés en or : un croissant lunaire ; un cercle pouvant représenter soit le soleil, soit la pleine lune ; un semis de 32 étoiles, dont 7 forment un groupe où l’on s’accorde à voir une représentation des Pléiades — les autres étoiles ne constituant pas une carte, mais seulement un symbole du ciel nocturne. L’ensemble est daté des environs de 1600 avant notre ère. Un peu plus tard ont été ajoutés deux « horizons », figurés par deux arcs de cercle à la périphérie du disque, puis un troisième arc dont la facture permet de reconnaître un bateau, analogue à ceux que l’on peut voir sur de nombreux pétroglyphes scandinaves de l’Age du Bronze. Barque solaire ? C’est probable. On songe à celle qui déjà un millénaire plus tôt était censée assurer en Egypte le voyage nocturne du soleil sous la terre (précisons que le disque de Nebra est contemporain de ce qu’on nomme dans la chronologie égyptienne la Deuxième Période intermédiaire, entre Moyen Empire et Nouvel Empire). Une conception semblable se retrouvera plus tard chez les Celtes — mais chez ceux-ci, de même que chez les Grecs et les Scandinaves, le soleil diurne poursuivra sa course sur un char, tandis qu’en Egypte il emprunte une autre barque, ce qui se comprend sans peine dans un pays où les transports s’effectuaient essentiellement par le fleuve. Comme l’écrit Harald Meller, « la barque sur le disque de Nebra se glisse entre les étoiles entre “l’horizon du matin ” et celui du “ soir ”, accomplissant une sorte de voyage céleste nocturne » 6 .
Si la barque évoque le soleil nocturne, donc invisible, le globe doré pourrait bien représenter la pleine lune. Le professeur Wolfhard Schlosser, de l’Université de la Ruhr, voit dans ce ciel nocturne le cadre d’un calendrier agricole, à une époque où le coucher héliaque des Pléiades, en mars et en novembre, marquait le début et la fin des travaux des champs. D’autres interprétations sont possibles et les études se poursuivent. Mais dans la perspective d’une évolution de l’observation astronomique aux âges proto-historiques, le plus intéressant est peut-être ailleurs.
Il est d’abord dans le lieu même de la trouvaille, soit la colline de Mittelberg. Au sommet de cette modeste hauteur de 252 m., des vestiges de murs et de fossés sans fonction utilitaire apparente, aussi bien que le dépôt votif dont le disque faisait partie, indiquent bien qu’il s’agissait d’un endroit fortement sacralisé. Or du lieu où fut découvert le disque on pouvait voir, avant que les arbres ne couvrent les pentes, le soleil se coucher au solstice d’été derrière le Brocken, la plus haute montagne d’Allemagne du Nord (1141 m), distante de 80 km. Le Mittelberg s’inscrirait donc parmi les points d’observation d’où l’on repérait à l’époque néolithique les levers ou couchers solsticiaux. Mais en même temps ces points solsticiaux sont reportés, comme sur une carte, à l’échelle du disque : ils correspondent en effet aux extrémités des deux « horizons » ajoutés postérieurement. Et cela change tout. On ne se contente plus de marquer sur le terrain les passages de l’astre, on en constitue une sorte d’analogon portatif, reproduisant sur un simple disque l’ensemble de la voûte céleste. Bien plus : si l’échelle du croissant, de la barque et du globe sont évidemment arbitraires, la dimension des deux horizons fait intervenir la mesure. Les deux arcs qui les représentent correspondent en effet à un angle au centre de 82°. C’est précisément l’angle que forment les lignes solsticiales (directions vers l’Est des levers solaires au 21 juin et au 21 décembre, et symétriquement couchers vers l’Ouest aux mêmes dates), pour un observateur situé à la latitude de Nebra — ou, pour être tout à fait exact et suivre les calculs de M. Schlosser, à une latitude d’environ 70 km au nord de Nebra. Ce qui implique deux choses, l’une et l’autre de grande conséquence : d’abord la possibilité de mesurer d’une manière ou d’une autre cet angle sur le territoire ; ensuite la capacité de le reporter, à petite échelle, en une sorte de schéma cartographique.
Un dernier point : Mittelberg signifiant « Mont du Milieu », il est permis d’y voir, quelle que soit la date du toponyme, un nouveau témoignage non seulement de la sacralisation des lieux qualifiés de « centres », mais de leur connexion, à des époques plus lointaines qu’on ne l’imagine, avec des repérages à longue distance (rappelons que le Brocken, qui donne son sens au choix de Mittelberg comme point d’observation, se trouve à 80 km). Moins loin de nous, le réseau des Mediolanum celtiques en fournirait bien d’autres preuves. Mais ceci est une autre histoire.
Ce qui n’est pas douteux, c’est que cet exceptionnel objet qu’est le disque de Nebra ne peut que légitimer aux yeux des sceptiques les recherches d’archéoastronomie, longtemps rejetées par les archéologues européens (contrairement à leurs confrères américains et britanniques) 7 et envers lesquelles l’Université française en particulier s’est montrée, jusqu’aux années récentes, d’une singulière timidité.

Il n’est peut-être pas abusif de mettre en rapports la capacité de reporter des points solsticiaux sur un schéma à petite échelle, attestée par le disque de Nebra, avec certaines gravures du Mont Bego dans la Vallée des Merveilles, antérieures de quelques siècles et interprétées comme la figuration de parcelles cultivées avec leurs chemins, ce qui en ferait « la plus ancienne représentation cadastrale connue » 8 . On assiste dans les deux cas à la naissance de représentations graphiques qui ne sont plus de l’ordre du symbole mais de la reproduction analogique et proportionnelle — autrement dit à l’apparition d’une cartographie primitive. Parmi les milliers de gravures du Mont Bego, en existe-t-il qui témoigneraient en outre d’une observation attentive des phénomènes astronomiques ?
Il y a peu Jérôme Magail, du Musée d’Anthopologie préhistorique de Monaco, faisait état d’un « cadran saisonnier » gravé sur la dalle dite de la Danseuse, et marquant, grâce au contour de poignards posés sur la roche, des directions solaires privilégiées 9 . Chantal Jègues-Wolkiewiez, dont la Vallée des Merveilles est le premier terrain de recherche, va plus loin en nous proposant une audacieuse interprétation de la « Roche du dieu aux bras en zigzag ». Les différentes gravures occupant la surface de cette roche constitueraient l’ébauche d’une véritable carte du ciel, dont l’auteur interprète les différents éléments. Quant au prétendu dieu, il ne serait pas une figuration anthropomorphe, mais la représentation d’un événement astronomique fort rare : une éclipse annulaire totale, survenant au moment du lever du soleil à l’équinoxe. Dans la fourchette chronologique donnée par les archéologues, soit entre 2200 et 1700 av. J.-C., les logiciels d’archéoastronomie permettraient de dater exactement l’événement du 10 octobre 1717. Evénement aggravé, si l’on peut dire, par une éclipse solaire totale survenue l’année suivante.
Cette lecture d’une des roches les plus souvent reproduites de la Vallée des Merveilles pourra donner lieu à débats. Il n’empêche que les faits ont bien eu lieu et qu’ils n’ont pu manquer de frapper les esprits. La représentation d’une éclipse annulaire par les graveurs du Mont Bego, si elle est avérée, ferait de la roche du « dieu aux bras en zigzag » la première notation figurée d’un événement astronomique précis et datable. Non plus l’observation de la régularité circulaire des phénomènes célestes, mais la notation de ce qui devait au contraire être perçu comme de prodigieuses et angoissantes perturbations, annonciatrices d’on ne sait quels bouleversements terrestres.
Ces notations d’événements exceptionnels se poursuivront au cours des millénaires suivants et ne cesseront plus. L’observation de ce qu’on nomma en Occident des « étoiles nouvelles » et en Extrême-Orient des « étoiles invitées » (en fait l’explosion de supernovae) en fournit les meilleurs exemples. Dans l’article qu’il consacre au sujet, Jean-Pierre Luminet rappelle ce que sont ces phénomènes, avant de passer en revue les principales mentions qui en ont été faites en Chine, au Japon et en Corée — la plus ancienne, gravée sur carapace de tortue, remontant au XIV e siècle avant notre ère. Traversant les siècles, il s’attache ensuite en détail aux documents chinois, japonais, arabes, occidentaux, voire amérindiens qui concernent l’étoile nouvelle apparue en 1054 (nommée de nos jours SN 1054), dont le résidu gazeux constitue maintenant la Nébuleuse du Crabe. On verra qu’une critique serrée de ces documents invite même à faire intervenir des considérations de politique intérieure chinoise et de censure ecclésiastique latine.
Dans le monde gaulois, on sait par César que les druides étaient d’ardents observateurs du ciel et du « mouvement des étoiles » ( de sideribus atque eorum motu ). En examinant une série de monnaies des Coriosolites frappées entre 100 et 60 av. J.-C., Silvia Cernuti y découvre des variations qui pourraient correspondre à des passages de comètes. Des monnaies éduennes de la même période fixeraient le souvenir de novae ou de supernovae dont on peut préciser les dates d’apparition. D’autres monnaies encore pourraient se référer à une éclipse de soleil ou même, sur une pièce d’argent, à l’exceptionnelle et lumineuse conjonction de cinq planètes qui eut lieu près de l’étoile Antarès le 28 novembre 47 avant notre ère.
Toujours dans le domaine celtique, une découverte récente, que l’on doit à la collaboration de Venceslas Kruta et de Silvia Cernuti, montre qu’une représentation précise de certaines constellations à différents moments de l’année, que l’on ne s’étonnerait pas de trouver à Babylone ou en Grèce, pouvait aussi être le fait des Celtes de Moravie dans le premier quart du III e siècle avant notre ère. Sur une cruche cérémonielle en bois maintenant célèbre, dite cruche de Brno, des résilles de bronze que l’on pouvait croire simplement décoratives présentent aux points de croisement des « yeux » énigmatiques. Or ces yeux ne seraient autres que des étoiles qui correspondent d’un côté au ciel d’hiver, de l’autre au ciel d’été tels qu’on pouvait les voir à l’époque et à cette latitude. Couverte d’autres motifs qui en confirment la signification cosmique, cette cruche fait figure désormais d’objet savant autant que d’instrument sacré.

Il est temps cependant de quitter les cultures d’âge pré- ou proto-historique pour aborder les rivages mieux balisés des civilisations pour lesquelles une abondante documentation écrite est à la disposition des chercheurs (bien que l’écart entre les unes et les autres, on l’aura compris, ne soit peut-être pas aussi considérable qu’on l’a pensé longtemps). Deux grands ensembles s’imposent d’emblée, par leur ancienneté autant que par le nombre de documents qu’ils nous ont légués : le monde chinois et la Babylonie. Deux civilisations pour lesquelles l’observation du ciel était d’une importance primordiale, en dépit de cadres religieux et mentaux fort différents
Commençons par Babylone, dont il est convenu de dire qu’elle marque la naissance de l’astronomie, de l’astrologie et du zodiaque. On sait qu’à partir du II e millénaire les jeunes scribes de Mésopotamie apprenaient à l’école des listes de noms où l’on trouve les cinq planètes visibles à l’œil nu, des étoiles brillantes (Sirius, Regulus, Vega, Antarès...) et plusieurs constellations. Celles-ci, aux contours d’abord flous, furent peu à peu stabilisées et nommées en référence aux dieux. Dans son étude, Roland Laffitte s’attache à la naissance et à la nomenclature du zodiaque à partir d’étoiles repérées sur la ceinture écliptique puis regroupées en constellations. Un regroupement permit de passer de dix-sept constellations à douze : le cercle écliptique sera désormais divisé en 12 parties égales de 30° chacune, correspondant aux douze mois de l’année babylonienne et permettant de localiser les planètes à un moment donné. Il ressort des recherches de l’auteur que la nomenclature de ces constellations fut diffusée dans le monde grec par l’intermédiaire de l’araméen, langue populaire de la Mésopotamie devenue langue officielle de l’Empire achéménide à l’ouest de l’Euphrate. On en retrouve des échos dans le zodiaque égyptien et dans le zodiaque latin, dont certaines dénominations ne peuvent pas provenir du grec.
Parallèlement à Babylone, antérieurement peut-être - mais la chronologie est ici tributaire des découvertes archéologiques — on se livrait en Chine à des observations astronomiques incessantes et rigoureuses. On en a vu une illustration avec la découverte, au début de la seconde moitié du deuxième millénaire avant notre ère, de « l’étoile invitée » à l’origine de la Nébuleuse du Crabe. C’est plus largement l’histoire des observatoires astronomiques chinois que retrace pour nous Jean-Marc Bonnet-Bidaud. Le terme prend ici son sens actuel. Lorsqu’on parle en effet d’ « observatoires » pré- ou protohistoriques, il ne peut s’agir que de sites aménagés pour l’observation du ciel, à l’exclusion de tout appareillage. Les trois dernières études de ce volume concernent en revanche des lieux bien spécialisés, pourvus d’instruments qui sont les ancêtres plus ou moins lointains de ceux qu’utilisent encore les astronomes modernes.
Dans un pays comme la Chine, où l’astronomie devint rapidement « science d’Etat », une évolution progressive se laisse appréhender, depuis des sites d’observation comme celui de Taosi, vieux de plus de 4000 ans, limité à douze repères d’alignement autour d’une vaste plate-forme en demi-cercle, en passant par les « plates-formes de l’esprit », observatoires impériaux de l’époque des Han, pour aboutir à la « Tour de l’Ombre » édifiée en 1276 à Dengfeng par l’astronome Guo Shouxing, créateur trois ans plus tard du premier observatoire de Pékin. Les instruments se multiplient et s’affinent: d’abord simples gnomons, premières clepsydres, puis sphères armillaires — on en connaît dont le mouvement est assuré par une clepsydre — , « horloge sidérale » du temps de l’empereur Wen Di au II e siècle avant notre ère, instruments métalliques enfin qui provoquèrent au début du XVII e siècle l’admiration du jésuite Matteo Ricci. Instruments réglés selon des coordonnées polaires et équatoriales que l’astronomie européenne, comme le rappelle J.-M. Bonnet-Bidaud, n’adoptera qu’à partir de Tycho Brahé.
L’observatoire qu’Ulugh Beg fit édifier à Samarkand à partir de 1420 se rattache à d’autres traditions qu’à celles des observatoires chinois, bien que ce petit-fils de Tamerlan, comme Lucien Kheren le rappelle dans son étude, ait envoyé en Chine son proche collaborateur Ali Kushchi pour en rapporter des traités d’astronomie. Mais l’héritage de l’école d’astronomie de Samarkand est avant tout grec et islamique : c’est celui des écoles de Bagdad (florissante dès le VIII e siècle), de Syrie, d’Egypte et de Perse. D’après les vestiges retrouvés en 1908, l’observatoire d’Ulugh Beg était divisé en deux moitiés symétriques par un grand arc de sextant d’orientation nord-sud, commençant par une tranchée profonde de 11 m et se déployant jusqu’à une hauteur qu’on peut évaluer à 40 m. Des sextants de ce genre, quoique plus petits, avaient déjà été construits, nous apprend L. Kheren, « l’un à Rayy en Iran, utilisé par al-Khujandi en 994 pour étudier l’obliquité de l’écliptique, et un autre à Marâgua, construit par Al-Tusi en 1259 ». L’instrument de Samarkand aurait permis de calculer la durée de l’année à 1 minute près et l’inclinaison de l’écliptique à 28 secondes d’arc près. Rapidement abandonné après la mort de son constructeur, l’observatoire d’Ulugh Beg fut définitivement détruit par les Ouzbeks en 1499. Cependant l’œuvre astronomique d’Ulugh Beg survécut grâce aux Tables qu’il fit rédiger à partir de 1420 environ et auxquelles lui-même mit la main. Elles parvinrent en Occident et furent éditées au milieu du XVII e siècle à Oxford, un peu plus tard en Pologne. Nous voici donc au seuil de l’astronomie moderne.
Les bases de celle-ci sont déjà solidement assises lorsqu’un prince du Rajasthan, Sawai Jai Singh II (1688-1743), passionné d’astronomie, décide de faire construire dans sa capitale Jaipour d’immenses instruments d’observation en maçonnerie, dont Pierre-Sylvain Filliozat décrit avec précision la structure et le fonctionnement. Esthétiquement, on peut en admirer encore aujourd’hui la fascinante singularité. Scientifiquement, l’observatoire de Jaipour se situe, trois siècles après, dans la lignée de celui d’Ulugh Beg (un des édifices s’inspire notamment du grand sextant de Samarkand), ainsi que des traités d’astronomie sanskrits, bien que Sawai ait pu prendre connaissances des avancées de l’astronomie occidentale. Il connaît le télescope, mais préfère les observations à l’œil nu. Il conserve, écrit P.-S. Filliozat, « la vue géocentrique traditionnelle de l’Inde médiévale », d’accord en cela avec les Jésuites qui l’entourent et qui n’apprécient guère les idées de Copernic et de Galilée. Si remarquables qu’aient été ses réalisations, elles n’en marquent pas moins un point d’aboutissement, en forme d’impasse, des méthodes d’observation anciennes.

Nous notions en commençant la méfiance qui a longtemps prévalu à l’égard de l’archéoastronomie. Si la prudence est toujours recommandée, la méfiance n’est plus de mise. L’heure est bien plutôt à la collecte et à la confrontation, à travers les continents et les cultures, de toutes les données susceptibles de préciser l’évolution générale d’un savoir astronomique dont on commence à discerner les premiers jalons. Il va sans dire que dans chaque cas ce savoir est indissociable d’un ensemble de croyances et de considérations symboliques englobant toutes les niveaux du sacré. Inversement les constructions mythologico-idéologiques des diverses cultures ne sont pas séparables de l’observation des phénomènes célestes, peu de cultures anciennes, quelles que soient leur aire géographique et leurs spécificités, ayant dissocié le ciel et la terre. Les ethnologues le savent depuis longtemps. C’est maintenant aux archéologues de poursuivre observations, explorations et recherches dans un domaine trop longtemps resté en friche. Déjà les trouvailles se multiplient, et sur tous les continents le champ de nouvelles découvertes est ouvert.
De telles vues sont aujourd’hui de plus en plus couramment admises. L’archéoastronomie est maintenant une discipline reconnue sur un plan académique. Des « Conférences internationales sur l’archéoastronomie et l’astronomie dans la culture » sont organisées régulièrement par l’Université d’Oxford. En 2007 la VIII e de ces conférences s’est tenue à Klaipeda en Lituanie en liaison avec la quinzième rencontre annuelle de la Société européenne pour l’astronomie dans la culture ( European Society for Astronomy in culture ), sur le thème « Astronomy and Cosmology in Folk Traditions and Cultural Heritage ». Le Congrès 2008 de cette même Société a eu lieu à Grenade en septembre et celui de l’année 2009 est prévu à Alexandrie 10 . En octobre 2008 les Musées d’Etat de Berlin organisent en coopération avec la German Society for Archaeoastronomy un colloque sur « Measure, Figure and Geometry in Prehistory and Protohistory ». L’Italie n’est pas en reste ; une Societa Italiana di Archaeoastronomia (SIA) dont le comité scientifique regroupe des professeurs d’astronomie et d’archéologie a été fondée à Milan en 2000 ( www.brera.inaf.it/archeo/index.htm ) et organise des congrès annuels. Signalons encore à titre de fait significatif qu’en octobre 2009 se tiendra à Bruxelles une journée d’étude sur les orientations calendaires et stellaires des sanctuaires celtes de l’Antiquité, organisée par Marco V. Garcia Quintela (Université de Compostelle) et Claude Sterckx (Institut des Hautes Etudes de Belgique). Exemple à suivre.
Par-delà les travaux toujours passionnants qui appartiennent à l’histoire de l’astronomie — permettant de mieux connaître en particulier les acquis et la diffusion des astronomies chinoise, babylonienne, islamique — c’est dans la ligne de cette recherche d’ensemble sur les premières observations du ciel, à laquelle tant de chercheurs se consacrent désormais, que ce volume entend modestement s’inscrire.
L’observation des phénomènes célestes dans les cultures pré- et proto-historiques
PALÉOASTRONOMIE À COMMARQUE
Chantal JÈGUES-WOLKIEWIEZ Docteur ès Lettres et Sciences humaines

Résumé
Dans le sanctuaire magdalénien de Commarque, comme à Lascaux, le coucher solsticial d’été pénètre la grotte ornée par les artistes paléolithiques.
À cinquante mètres de distance dans l’espace mais à douze millénaires de distance dans le temps, au Moyen Âge les bâtisseurs de la chapelle Saint-Jean du château de Commarque ont non seulement mis en valeur le coucher solsticial d’été mais aussi le lever de l’hiver. Les rayons solaires pénètrent par les fenêtres situées de part et d’autre de l’autel et éclairent celui-ci. Ces deux temps forts de l’année, sont mis en valeur sur le territoire français par l’ornementation préférentielle des grottes ornées paléolithiques. Ce phénomène solaire cyclique partageant l’année en deux temps, avait non seulement été remarqué mais aussi exploité par les Paléolithiques. On peut se demander si la mise en scène des rayons de lumière du « roi du ciel » lors de ces deux moments clefs de calcul du temps par les constructeurs catholiques du Moyen Âge ne relève pas du même concept que celui des païens du Paléolithique ?

« Le temple primitif et naturel avant que l’homme connût l’art de construire, fut le monde, tout simplement, le monde qui est la demeure de la Divinité... Mais comme le monde est trop vaste pour être saisi efficacement dans un acte rituel, l’homme réduisit l’univers à un paysage familier et significatif. Le schéma général et naturel du temple, c’est le paysage élémentaire constitué par la colline (ou le tumulus) avec sa grotte, des pierres, l’arbre et la source. le tout circonscrit et protégé par une enceinte annonçant le caractère sacré du lieu... Quand, plus tard, naquit l’architecture, le temple devint une maison et ses composantes minérales et végétales se transposèrent pour constituer les éléments mêmes de l’édifice. Tandis que l’enceinte, virtuelle ou rudimentaire, devenait les murs, les arbres se transformèrent en piliers, la pierre fut l’autel, la grotte donna naissance à niche de l’abside et le plafond fut assimilé au ciel. » 11

De la lumière de Lascaux à la lumière de Commarque
Avant l’éboulement qui a obstrué l’accès de la grotte de Lascaux, aussi bien la Rotonde que le Diverticule axial étaient dans l’ombre de la Terre-mère. Seule la lueur du jour était perçue, lointaine comme celle au fond d’un tunnel. Pourtant, lors du coucher solaire du solstice d’été (à environ 304° d’azimut géographique sur l’horizon) une lumière éblouissante, pénétrant dans la salle des Taureaux jusqu’au fond du Diverticule axial, faisait galoper la célèbre frise animale. En dehors des soirées solsticiales d’été, jamais la vision des œuvres éclairées par la lumière solaire n’était possible.
Les photographies du coucher solaire que nous avons prises le 20 juin 1999 dans l’axe de l’entrée utilisée par les Paléolithiques, les reflets du soleil sur la porte de la grotte, nous ont permis de vérifier l’hypothèse surprenante de cet éclairement extraordinaire que nous avions faite quelques mois plus tôt en étudiant le plan de la grotte et la coupe de son entrée 12 . Avec la découverte de cet éclairement annuel constant, il était logique de penser qu’une des raisons du choix de cette grotte avait été son ensoleillement direct lors d’un moment de l’année qui au cours des âges s’est avéré de première importance pour le calcul du temps, la vie quotidienne, sociale et religieuse. Mais cette pénétration solaire a-t-elle été fondamentale pour sa présélection ou bien fut-elle due au hasard ? L’art pariétal, vu jusqu’alors comme l’art des ténèbres, était-il un art mettant en valeur l’arrivée de la lumière du soleil et peut-être aussi le moment de cette arrivée ?
Pour que cet éclairement extraordinaire, non perçu au cours des recherches précédentes, soit la clef d’un «système », il faut qu’un nombre significatif de grottes ornées permette la même observation. On aurait alors la confirmation qu’à l’époque paléolithique ce phénomène astronomique s’inscrivait dans un processus concret de signification et de construction. C’est pourquoi nous avons immédiatement commencé une étude de l’ensemble des grottes ornées.
En mai 2007, afin d’éliminer l’argument de l’orientation « armoricaine » des failles de la région Dordogne-Vézère 13 , nous avons présenté au symposium du Valcamonica 14 les résultats de notre recherche concernant tous les sites paléolithiques ornés répertoriés dans l’Art des Cavernes. Nous y avons ajouté quelques découvertes prestigieuses faites depuis la parution de cet Atlas : Chauvet, Cosquer, Cussac, ainsi que Fongal et Pestillac. Actuellement, notre étude de terrain s’étend sur une aire géographique importante (Yonne, Charente, Indre, Dordogne, Lot, Ariège, Pyrénées...). Nous avons étudié sur plans et sur cartes les orientations des quelques grottes que nous n’avons pas encore visitées.
Cette étude de l’orientation de presque toutes les grottes ornées du territoire français nous a permis de constater que les grottes ornées sont ouvertes vers les azimuts remarquables des solstices et des équinoxes . Cet ensemble d’observations confirme bien que l’ensoleillement lors de ces temps sacrés était une des conditions de l’ornementation des grottes ou des abris qui alors devenaient des sanctuaires.
Nous avons ensuite recherché pour chaque grotte les styles culturels et les datations « indirectes » des œuvres indiquées par les archéologues et préhistoriens ayant travaillé sur ces sites paléolithiques. Nous avons enfin intégré les datations directes des œuvres obtenues depuis 15 .
Notre intérêt pour le site de Commarque près des Eyzies (Dordogne), a d’abord été paléo-astronomique. Ce sanctuaire orné faisait partie de cette étude statistique.
En 1915, l’abbé Breuil confirmait le caractère préhistorique des gravures de la grotte de Commarque et surtout de son magnifique cheval en bas-relief. André Leroi-Gourhan en 1965, puis Brigitte et Gilles Delluc de 1977 à 1981 ont constaté la concordance entre les pollens retrouvés et le climat très froid et très sec de la période magdalénienne moyenne (environ 13000 B.P.) Une comparaison du style des œuvres des grottes de la région a permis de rapprocher la grotte de Commarque de la grotte des Combarelles datée du Magdalénien III et début IV. Deux datations au radio-carbone (C 14) ont donné le même résultat.
La grotte ornée de Commarque, assez petite, présente une salle d’entrée ayant abrité un habitat de chasseurs de rennes. Les gravures les plus importantes sont dans une galerie étroite, située à main droite au fond de la petite salle d’entrée ainsi que le célèbre bas-relief du cheval agenouillé.
Nous avons découvert le soir de l’été 2001 que ce sanctuaire magdalénien, comme celui de Lascaux, a l’axe de son entrée à 304° d’azimut géographique. C’était une surprise car aussi bien les plans publiés 16 présentent une entrée Nord. De plus, le porche a été muré par trois portes blindées successives qui en interdisent l’accès et projettent de l’ombre de chaque côté quand elles sont ouvertes. Avec une entrée au nord, jamais de l’intérieur de la salle d’entrée nous n’aurions pu faire une photographie du soleil couchant.
Cette découverte devint plus passionnante encore, lorsque nous nous sommes aperçue qu’au Moyen Âge les bâtisseurs de la chapelle Saint-Jean du château de Commarque, soit à douze millénaires de distance dans le temps, avaient eux aussi mis en valeur le même phénomène solsticial. Simultanément, les rayons du soleil pénétraient jusqu’à la paroi du fond de la salle d’entrée de la grotte et quelques dizaines de mètres plus haut par une fenêtre trilobée ouverte dans le mur du chœur de la chapelle, jusqu’à l’emplacement de l’autel.
La Révolution n’a pas rompu la continuité des rites et cérémonies de la Saint-Jean d’été ou fête des lumières, puisqu’on la fête encore de nos jours. Rappelons le témoignage que Jean le Baptiste rendit à Jésus : « Il faut qu’il croisse, et moi que je diminue » 17 . De même au solstice d’été le soleil commence à décliner, les jours à diminuer, tandis qu’après le solstice d’hiver les jours croissent.
Quelques siècles plus tard, Saint Augustin (354-430) fixe bien la date de la fête de Saint Jean le Baptiste : Solstitium decimo Christum proeit atque Joannem (« Dix jours avant le solstice, arrivent la nativité du Sauveur et celle de Saint-Jean ».) Il nous permet au passage de relever le décalage des jours causé par l’erreur du calendrier de l’époque 18 .
Les questions suivantes se sont alors imposées : ● Relatés par Jacques de Voragine dès avant 1264 dans la Légende dorée, les rites du feu de la Saint-Jean auraient-ils leur origine au temps des Solutréens et des Magdaléniens ? Nous avons pu observer en effet que ce sont ces cultures qui les premières ont orné des grottes ouvertes vers le couchant du solstice d’été 19 .
La question est d’autant plus pertinente que les rites de la Saint-Jean consistaient au Moyen Âge à ramasser les os des animaux morts pour en faire des feux 20 . Et l’on sait que les Solutréens et les Magdaléniens entretenaient leurs feux avec les ossements des animaux.
● Serait-il judicieux de rapprocher les écrits des auteurs de l’antiquité tel que Vitruve sur les mesures sacrées en relation avec les mouvements du soleil — mesures utilisées par les Compagnons bâtisseurs de sanctuaires — avec les mesures de toutes les grottes que nous avons étudiées ?
● Se peut-il que la mise en scène d’un rayon de lumière du « roi du ciel », lors des couchers solsticiaux d’été, relève d’un même concept chez les artistes paléolithiques et chez les constructeurs du Moyen Âge ?
● L’orientation des ouvertures permettant l’entrée de la lumière dans les grottes, les peintures pariétales et leurs couleurs, les animaux, les signes, seraient-ils les moyens d’expression de ce concept ? Dans ce cas, l’art sacré médiéval ne pourrait-il être la « pierre de Rosette » permettant de déchiffrer une partie du message laissé par les artistes solutréens et magdaléniens ?

Transformations et constantes de l’environnement
Le Paléolithique a duré environ deux millions d’années. Inexorablement, lentement, à bas bruit, des transformations physiques, psychologiques, ont fait que la créature hominidienne du Paléolithique inférieur, pourchassant les petits animaux et année seulement d’un bâton ou d’un caillou, a peu à peu cédé sa place à l’ Homo Sapiens Sapiens . Celui-ci, social, religieux et artiste, à partir du Paléolithique supérieur a orné de peintures et de gravures ses lieux de vie et ses sanctuaires.
Le climat, la végétation, le niveau des eaux, la faune, sont en perpétuelle mutation. Même le ciel, suite au phénomène de la précession des équinoxes, tel un manège qui fait son tour en 25 800 ans, présente tour à tour chacune des constellations zodiacales vers les quatre directions cardinales de l’espace. Les pôles eux-mêmes tournoient parmi les étoiles, flirtant au cours de ce cycle avec toutes les constellations circumpolaires.
Cependant, la direction et le rythme des rayons lumineux de l’astre solaire émis sur la terre sont restés sensiblement identiques au cours des millénaires. L’azimut du soleil sur un site quelconque, au moment des équinoxes, reste immuable : à l’est (90°) pour les levers du printemps et de l’automne, et à l’ouest (270°) pour leurs couchers.
Quant aux azimuts des levers et couchers solsticiaux d’été et d’hiver spécifiques de la latitude géographique, ils effectuent au cours du cycle de 25 800 ans un léger balancement de quelques minutes d’arc, sans conséquence pour une observation à l’œil nu. Chaque année, vus d’un même site, les levers et les couchers correspondent toujours aux mêmes points extrêmes de l’horizon. L’été et l’hiver sont pour le soleil les limites d’un seuil. En été le soleil atteint sa plus haute déclinaison dans l’hémisphère céleste nord, c’est-à-dire sa plus grande hauteur au-dessus de l’équateur céleste. En hiver il est au plus bas dans l’hémisphère céleste sud, à sa plus grande distance au-dessous de l’équateur céleste.
Le fait que le soleil ait conservé ses caractéristiques de base et ses données horizontales mesurables et observables à l’œil nu 21 en passant des temps préhistoriques à la période historique, explique en partie que le culte de l’astre du jour ait été la forme la plus répandue et la plus ancienne connue de la religion païenne.
Max Müller, professeur à Oxford à la fin du XIX e siècle et considéré alors comme le maître de la mythologie comparée, n’a pas manqué de souligner avec vigueur le « solarisme » que les philosophes et humanistes de son époque nommaient « hérésie » :

On n’accusera pas les livres saints de l’Orient d’avoir propagé cette hérésie : ce n’est pas avant ce siècle qu’ils sont devenus accessibles ou intelligibles. il faut s’en prendre aux récits des écrivains classiques comme Hérodote et Platon, aux témoignages modernes des missionnaires, des commerçants ou des explorateurs, Carpin, Marco Polo (mort en 1324), Sagard, Dobrizhoffer (mort en 1791) et tant d’autres: c’est là que les savants curieux des origines de la mythologie et de la religion puisèrent l’idée de ses premiers débuts sous forme de culte solaire où souvent soleil et ciel ne faisaient qu’un. 22
Il était courant à cette époque de croire que le culte du soleil sous ses différents noms supposait une réflexion trop abstraite pour qu’il soit permis d’y voir les prémices de la religion et de la mythologie.
L’expression des qualités et du rôle de cet élément universel est spécifique à chaque culture, à chaque époque. Cependant, il faut remarquer qu’elle est toujours d’ordre artistique et/ou mathématique. Quelles que soient ses formes, l’art qui traduit le rythme, les cycles de la lumière, qui met en valeur les saisons marquées par le pas de l’astre solaire poursuivant sa route de façon prévisible, reflète non seulement les connaissances acquises par un groupe culturel, mais aussi la qualité, le rôle, le temps social et le temps religieux qui lui ont été attribués sur le site à une époque donnée.
La lumière solaire est un lien entre la Terre-Mère et le ciel. Elle délimite sur celle-ci une aire sacrée, que les prêtres astronomes du passé ont destinée à des fonctions rituelles et collectives. Sur toute la terre, à toutes les époques, les hommes ont toujours signalé ces surfaces sacrées : choix des grottes ouvertes au soleil levant ou couchant aux périodes clefs de l’année, construction des tombes mégalithiques permettant la pénétration du soleil à ces mêmes périodes afin de faire renaître l’esprit du mort, monuments orientés élevés à la gloire du soleil qui se régénère et ramène la vie sur terre.
Le caractère universel de ce processus de sacralisation est confirmé par l’importance symbolique des quatre directions de l’espace, délimitées par les mouvements de gauche à droite du soleil restés identiques au cours des ères. Pour orienter ses églises et conduire ses rites la religion chrétienne a récupéré et exploité la symbolique des directions célestes déjà utilisée par la sensibilité païenne des religions primitives. Comme l’écrit Marcel Otte, « ce “sentiment mythique de l’espace” est fondé sur l’assimilation du soleil et de la lumière à l’expression du divin [...]. Le christianisme saisit, par la même symbolique, les intuitions païennes et leur donne un sens nouveau. Le baptême s’effectue à l’ouest, à l’entrée ; l’autel, soit le sacrifice, est à l’est [...] » 23 .

Remontons le temps vers les soirs d’été magdaléniens
L’axe de l’entrée de la grotte de Commarque est à 304° d’azimut géographique 24 , c’est-à-dire qu’elle s’ouvre en face de la position du soleil à son coucher solsticial d’été. À la latitude de Commarque en effet, le soleil se lève en été à environ 56° et se couche à 304°. En hiver il se lève environ à 124° et se couche à 236°.
L’orientation de l’axe de la salle d’entrée du sanctuaire permet au soleil de ne pas se contenter d’éclairer le dessus de la grotte, mais d’y pénétrer profondément, juste avant qu’il ne passe sous l’horizon et ceci durant quelque douze jours par an. Cet ensoleillement n’a lieu que lors des soirs du solstice d’été, vers 21 heures 25 . Il nous parait logique de penser que la lumière, entrant de façon naturelle et cyclique dans cette grotte, a été remarquée par les Magdaléniens, qui l’ont gravée et sculptée.
Il faut noter que la lune, quand elle est pleine lors de son coucher au moment du solstice d’hiver, peut éclairer, elle aussi l’intérieur de la grotte ; mais ceci ne se passe qu’un seul matin d’hiver tous les huit ans, si le brouillard qui monte de la vallée ne la cache pas lors de son coucher.
C’est un soir d’été, le même depuis des millénaires. Ouvrons les trois portes blindées qui protégent ce sanctuaire depuis quelques années, comme nous avons pu le faire avec l’assentiment d’Hubert de Commarque. Alors, malgré l’ouverture rétrécie par le mur qui obstrue le porche, au moment de l’embrasement de la terre et du « point ardent des cieux » 26 , en ce dernier instant de l’apogée solaire l’antre s’emplit de soleil et de gloire. La lumière pénètre la salle d’entrée, permettant d’observer plusieurs gravures invisibles en temps ordinaire : la porte étant centrale par rapport au porche d’origine, le soleil en fin de course pénètre par son axe qui est aussi celui de la grotte. De surcroît, à droite de la salle d’entrée, un orifice naturel s’ouvre dans le diverticule où se trouvent la plupart des gravures. Au moment de l’éclairement de la grotte par le soleil, un rai lumineux pénètre dans ce couloir et éclaire un cheval 27 .
Avant que la grotte ne soit murée et fermée, le soleil au cours des soirées solsticiales pénétrait dans la salle et l’illuminait totalement pendant plus d’une demi-heure 28 . Ce faisceau lumineux, dès que le soleil arrivait au bord supérieur droit du porche d’entrée, aussi vivant que la flamme, illuminait la paroi de gauche. Puis, grandissant, il s’avançait rapidement en s’étalant vers la droite et envahissait les parois naturelles de la grotte préhistorique, révélant au passage des gravures inconnues car invisibles jusqu’alors. Il se glissait en rampant rapidement sur le sol jusqu’au fond de l’obscurité, en se faufilant dans les failles, éclairant au passage le couloir parallèle. Il atteignait la bifurcation en éclairant les premières figures nettes, avant de pénétrer dans le sol et la paroi le plus au fond de la grotte qu’il pouvait atteindre, pour y disparaître en se fondant dans la roche.

Un sanctuaire chrétien du moyen âge, sacralisé par la lumière des solstices
Au-dessus de la grotte de Commarque se voient des habitations troglodytes, et encore au-dessus le château du XI e siècle et sa chapelle, dont on ignore la date précise de construction. Cependant l’attestation d’un don fait par une dame de Commarque certifie son existence au XIII e siècle.
Seuls restent debout le chœur qui a conservé son toit et le pan de mur du clocher. La nef a été détruite. La pierre de l’autel a été retrouvée en bas dans le vallon. Elle repose actuellement dans le chœur sur le sol à peu près à sa place d’origine. Une petite fenêtre centrale orientée à 45° fait face à l’ouverture béante de l’entrée. Deux fenêtres, de part et d’autre de l’autel, ouvrent sur le nord-ouest et le sud-est.
Pourtant, là aussi, le sacré se manifeste toujours, car au-delà des siècles et des rites oubliés, à l’instant où le soleil passe sous le porche et pénètre dans la grotte paléolithique, un rayon de lumière s’infiltre par la fenêtre de la chapelle Saint-Jean. Traversant le chœur en glorifiant la place de l’autel, il éclaire directement le mur opposé d’une forme lumineuse trilobée.
Un soir de la période solsticiale d’été 2001, passant devant la chapelle pour aller capturer la lumière solaire dans la grotte de Commarque, nous avons eu la curiosité de mesurer l’azimut des fenêtres du chœur. Nous avons alors découvert que la fenêtre de gauche a le même azimut que l’entrée de la grotte.
Nous avons fait quelques allers et retours entre la grotte et la chapelle et quelques instants avant le coucher du soleil, nous avons aperçu le rayon de lumière sacralisant l’emplacement de l’autel abandonné depuis la fin du XVI e siècle. Pendant ce temps, la porte de la grotte restée ouverte laissait le soleil pénétrer à flot dans la salle d’entrée du sanctuaire pré-construit par la nature et que les hommes de la préhistoire ont choisi pour y déposer gravures et sculptures, témoins-souvenirs de leur imaginaire en accord avec les mouvements du soleil. Au même instant, par l’ouverture trilobée, quelques mètres plus haut dans le sanctuaire chrétien, le rayon lumineux se glissait dans le chœur, sur les parois érigées par les compagnons bâtisseurs, plaquant sa forme à trois têtes en se contorsionnant d’un mur à l’autre jusque sur une sculpture en double spirale inversée, symbole des deux solstices connu depuis le néolithique.
Puis, dans les deux sanctuaires, en pâlissant doucement le rayon lumineux devenait plus flou et semblait pénétrer les parois en s’évanouissant dans les profondeurs du néant. Néant des profondeurs de la terre, néant de la nuit dans les sanctuaires qui se dépossédaient peu à peu de la réalité visuelle de la vie.
En face de la fenêtre située à 304 ° d’azimut géographique à gauche du chœur se trouve une autre fenêtre. Toutefois, cette ouverture n’est pas symétrique à celle qui permet au soleil couchant estival de pénétrer. Nous avons pris quelques rapides mesures d’azimut (146°) et de hauteur de cette fenêtre à droite de l’autel. Un croquis du relief de la colline aperçue derrière cette « étroiture » lumineuse nous a fait supposer que le soleil levant de l’hiver, malgré la hauteur de la colline (14°), pouvait grâce à ce manque de symétrie pénétrer lui aussi dans le chœur pour illuminer l’autel lors du premier lever solaire du solstice hivernal sur le site à 9 heures 29 TU.
Nous nous sommes demandé si cette asymétrie des fenêtres, du point de vue de leur orientation aussi bien que par leur hauteur, était voulue ou accidentelle comme l’ont pensé les préhistoriens travaillant à la restauration du château 29 .
Quelques photos prises lors du lever de la pleine lune du 21 juin 2002 ont conforté notre idée quant au lever du soleil d’hiver éclairant l’autel. La lune est apparue au centre de la fenêtre, au sortir de derrière la colline. Une fois posée sur celle-ci, elle remplissait toute la largeur de la fenêtre quand on se plaçait au centre du chœur juste à la place de l’autel. Or une éclipse lunaire, non visible en France, permettait cette nuit-là d’affirmer la position de la lune sur l’écliptique ; elle avait donc la même position que le soleil lors de son lever hivernal.
Il en résulte que cette chapelle, nommée «Chapelle Saint-Jean », doit être également éclairée par le lever du soleil de l’hiver, qui arrive lui aussi en un rai lumineux sur l’autel le jour de la Saint-Jean d’hiver.
Postérieurement à la construction de la chapelle, l’ouverture des fenêtres a donc permis à la lumière d’arriver objectivement sur l’autel au moment des changements de direction du soleil et de venir éclairer celui-ci.
Le soleil ayant terminé sa chute réapparaît sur l’autel chrétien. Le rayon lumineux hivernal apparaît d’abord, pâle et minuscule sur la paroi du chœur en face de la fenêtre sud-est. Le soleil pointant au ras de la colline fait que l’on voit d’abord à peine sa projection sur le mur à l’intérieur de la chapelle. Puis, s’illuminant peu à peu, il monte sur la paroi, laissant l’ombre s’insinuer dans la place qu’il occupait auparavant. Se déplaçant en azimut et en hauteur, il quitte ensuite d’un coup l’ouverture étroite de cette fenêtre, permettant à l’obscurité de regagner les parois du sanctuaire. C’est alors qu’il éclaire complètement le ciel en ce jour de remontée vers l’équateur, car sa chute vers les ténèbres vient de se terminer. Mais la fenêtre est tellement étroite que jusqu’à l’année suivante au moment du solstice d’hiver, il n’éclairera plus un seul instant cette partie du chœur.

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