Américanis/zation
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Américanis/zation , livre ebook

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Description

À une époque déconcertante où la place dominante de « l’Amérique » dans le monde, son rôle de leader mais aussi de modèle, ses géants du numérique ou sa « soft power » suscitent débats et interrogations, eu égard à l’émergence d’autres puissances régionales dans un monde qui tend à s’équilibrer autour d’autres pôles ou au mandat particulièrement « disruptif » d’un 45e président très atypique dans ses rapports à ce monde, l’américanisation méritait d’être interrogée à son tour.
Ce concept protéiforme, souvent associé au progrès technologique, à la mondialisation ou à une forme d’impérialisme, a beaucoup été employé, souvent par ceux qui y voyaient une menace. Alors qu’un ancien président de la République surnommé le « Kennedy français » nous a récemment quitté, il convenait d’analyser, dans sa complexité, ce phénomène, réel, supposé ou fantasmé selon les cas, mais souvent convoqué au xxe siècle et en ce début de xxie.
Cet ouvrage propose donc l’analyse de chercheurs en sciences humaines et sociales dont les contributions, sur des sujets divers, évaluent certaines des multiples facettes d’une américanisation qui transforme y compris la langue anglaise, justifiant un titre à l’orthographe délibérément américanisée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304049046
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Monia O’BRIEN CASTRO & Alexis CHOMMELOUX
Américanis/zation 1
Auctoritas
é ditions Le Manuscrit Paris


1 Pour illustrer d’emblée le phénomène d’américanisation, les éditeurs ont ici remplacé le « s » par le « z », comme c’est le cas en anglais américain par rapport à l’anglais britannique .


Dans la même collection
Comte et l’Europe Juliette Grange, 2020
L’Union européenne face à la montée des nationalismes et des populismes Carine Berbéri, 2019
UK and France: Friends or Foes Geraldine Gadbin-George et Elizabeth Gibson-Morgan, 2019
L’Europe en pièces Carine Berbéri et Alexis Chommeloux, 2017
Dire et faire en révolution Jean-Jacques Tatin-Gourier et Lhoussain Bouddouh, 2016
Federalismo, autonomía y secesión en el debate territorial espanol Jorge Cagiao y Conde et Vianney Martin (dir.), 2015
La notion d’autorité en droit Jorge Cagiao y Conde (dir.), 2014


Ouvrage publié avec le soutien de l’unité de recherche ICD (Interactions culturelles et discursives, EA 6297)

ISBN 978-2-304-04903-9
© Mars 2021


Comité scientifique
Xavier Arbós Marín - Université de Barcelone
Alexis Chommeloux - Université de Tours
Gennaro Ferraiuolo - Université Federico II de Naples
Alain-G. Gagnon - Université du Québec à Montréal
Dimitrios Karmis - Université d’Ottawa
Eric Millard - Université de Paris Ouest Nanterre
Christophe Parent - Université de Lille
Javier Pérez Royo - Université de Séville


Collection Auctoritas Dirigée par Jorge Cagiao y Conde
Auctoritas non veritas facit legem. C’est par cette célèbre sentence que Thomas Hobbes, dans son Léviathan, définit le droit. Transparaît ici une conception réaliste du droit : une manière de signifier que droit et politique ont une dimension commune et constituent deux sphères qu’il convient de saisir conjointement.
La collection Auctoritas se propose d’ouvrir un espace de réflexion et de recherche sur les grandes questions juridiques et politiques qui traversent nos sociétés, à la lumière de leur histoire, de leurs fondements philosophiques et des formations discursives et culturelles dans lesquelles elles s’insèrent.
La collection a pour objectif de publier les recherches et travaux, en français et en langues étrangères, des juristes, des politistes, des historiens, des philosophes ou des sociologues concernés. Seront particulièrement appréciés les efforts réalisés par les auteurs afin d’éclairer notre compréhension des problèmes et des enjeux propres aux démocraties contemporaines au vu des profondes transformations qui ont marqué en ce début de xxi e siècle tant le droit et le politique que les sciences qui les prennent pour objet.


Introduction
Monia O’Brien Castro & Alexis Chommeloux Maîtres de conférences Université de Tours/ICD
Nombre de phénomènes récents ont suscité des réactions d’observateurs qui, selon les cas, entrevoyaient, soupçonnaient, supposaient, constataient ou dénonçaient une forme d’américanisation. Ces réactions, comme tant d’autres avant elles sur ce thème, sont susceptibles d’interroger la réalité et/ou d’enrichir la définition d’un concept protéiforme, attrape-tout, copieusement employé mais assez peu étudié même si une étude historique récente traite de cette question dans le temps long, insistant sur ce caractère multiforme et mettant en lumière une réalité faite d’américanisations multiples et idiosyncratiques 1 , et même si, précisément, les réactions à ce phénomène l’ont été, l’américanisation étant souvent difficile à traiter indépendamment du rejet qu’elle suscite et d’innombrables formes d’anti-américanisme plus ou moins primaires. L’américanisation entretient des liens étroits avec une mondialisation dont l’appellation même souffre de la concurrence – symptomatique ? – du terme « globalisation », mondialisation qui provoque actuellement un bannissement semblable, avec des mouvements antimondialistes ou altermondialistes qui s’opposent aux avatars plus ou moins masqués d’un impérialisme américain qui tend à une uniformisation culturelle dont les ressorts ont été mis en évidence, entre autres, par Tomlinson 2 .
Du « fake news » (ou « alternative news ») déjà bien établi et dont, preuve ou non d’une forme d’américanisation, la traduction française, pour astucieuse et concise qu’elle soit (infox), n’a pas pris, au mouvement Me Too , à celui dont le slogan Black Lives Matter n’a pas donné lieu à une tentative sérieuse de traduction, non plus que, plus récemment, la « cancel culture », l’américanisation est souvent convoquée. Même la renonciation de Benjamin Griveaux à participer à l’élection municipale de 2020 à Paris a constitué, pour certains, un exemple supplémentaire de l’américanisation de la vie politique. Cette américanisation est repérée dans bien d’autres pays mais est particulièrement documentée par les politistes et constitutionnalistes d’un pays où, il est vrai, rares sont ceux qui, même aujourd’hui, ne se revendiquent pas au moins pour partie du gaullisme ou de leur positionnement par rapport au gaullisme. Le concept d’américanisation est commode et il est utilisé le plus souvent comme un repoussoir employé dans les débats économiques où il est plus encore associé à la mondialisation et à un libéralisme effréné, mais aussi dans les débats institutionnels, politiques, sociaux, religieux et plus généralement culturels. Si l’influence culturelle de ce géant de la soft power qu’est « l’Amérique » (au sens de l’Amérique du Nord et, le plus souvent, des seuls États-Unis d’Amérique) est constamment présente, tout comme l’idée selon laquelle les tendances américaines, parfois synonymes de modernité ou de liberté mais de plus en plus souvent associées à l’acculturation, à la « malbouffe » ou à l’abrutissante télé-réalité, sont quasiment inéluctables, certains phénomènes et événements donnent plus ou moins de pertinence à l’utilisation de ce concept qui, pour être reconnu comme un terminus technicus valable dans le domaine des sciences sociales ( cf . Susanne Hilger 3 ), n’a pas pour autant fait l’objet de suffisamment d’études universitaires.
Ces phénomènes et événements sont multiples : les élections présidentielles ou générales en Europe, à plus forte raison depuis que les primaires et les campagnes « à l’américaine » se sont imposées en France ou que les pratiques politiques ont présidentialisé le Premier ministre britannique ; les conséquences du 11 septembre 2001 et l’attitude guerrière adoptée par nombre de gouvernants européens dans le sillage de la politique américaine de George W. Bush ; le retour du « fait religieux » et parfois d’un activisme religieux bien connu outre-Atlantique dans des pays qui n’envisageaient guère une résurgence de l’influence des cultes dans le débat public ( cf. la « Manif’ pour tous »), par exemple, et une évangélisation d’influence étatsunienne (présentée dans le chapitre de Mokhtar Ben Barka intitulé « Les évangéliques américains à la conquête de la France ? ») ; les controverses relatives aux statistiques ethniques et la remise en cause de certains modèles intégrationnistes en faveur d’un communautarisme assumé ou imposé ; l’américanisation supposée des droits nationaux et européens (tant sur le plan substantiel que sur le plan procédural) et les craintes plus ou moins rationnelles que celle-ci suscite régulièrement ( cf. le TTIP, acronyme dont on peut juger qu’il n’est pas anodin qu’il soit connu quasi-exclusivement dans sa version américaine)… Cette liste, loin d’être exhaustive, montre l’ampleur des transferts transatlantiques et explique un anti-américanisme bien ancré dans certains pays d’Europe, dont la France, ou, a contrario, une fascination pour un pays qui semble pouvoir servir de modèle et qui parvient toujours à exporter, au moins par moment et pour certains, son « rêve américain ».
Ces réactions donnent lieu chez beaucoup d’Européens à un sentiment souvent ambigu, une ambiguïté que l’on retrouve d’ailleurs dans la société américaine à l’endroit de l’Europe à une époque où, plus à la marge certes, la question de l’européanisation se pose aussi, en rapport avec les inspirations exogènes du populisme de Donald Trump, par exemple, ou, paradoxalement, avec la mise en place des réformes du système de santé (qualifiées d’Obamacare) de son prédécesseur. Et, pour évoquer ces deux présidents, si le 45eme inspire un rejet dans presque tous les pays du monde, on se rappelle qu’à la prestation de serment de Barak Obama, nous étions presque tous américains. À l’heure où la page Trump, mais pas forcément celle du trumpisme, se tourne, la question demeure de savoir si Joe Biden permettra à l’Amérique de redevenir un modèle et un leader sur la scène mondiale, en matière de lutte contre le réchauffement climatique ou de gestion de la crise sanitaire par exemple, ou si, après quatre ans d’un Président qui vitupérait contre la mondialisation et abhorrait le multilatéralisme, le mal est fait. Sic transit gloria mundi , ou, pourrait-on dire, ainsi passe la gloire de la mondialisation. Ou serait-ce celle de l’américanisation ?
De là à assimiler pleinement ces deux concepts, il n’y a qu’un pas qu’il serait simpliste de franchir et Albrow, par exemple, nous met en garde contre une telle tentation. En effet, même si nous sommes habitués à un monde où les influences ont semblé être, sinon à sens unique, du moins majoritairement venues d’Amérique du Nord, il distingue l’américanisation de la mondialisation. Cette distinction prend d’ailleurs un sens nouveau alors que le trumpisme, dont on soupçonne qu’il survivra à la présidence de Donald Trump, plonge ses racines dans une Amérique qui, précisément, ne s’est pas pleinement mondialisée et/ou refuse les manifestations d’une mondialisation que l’on perçoit, ailleurs, comme indissociable de l’Amérique. Selon Albrow, la mondialisation peut être définie, plus généralement, comme « un ensemble de procédés qui intègrent les peuples dans une société unique et mondiale » 4 . Il y voit un processus qui tente d’allier universalisme et particularisme, processus que l’on constate récemment sous des formes exacerbées avec l’expansion de l’étrange concept de « démocratie illibérale », depuis que le néo-conservatisme conquérant (symptôme d’une forme reconnue d’américanisation) a profité de la mondialisation (autre symptôme de cette américanisation) avant, en de nombreuses régions du monde, de subir une mutation en se combinant avec des particularismes de type nationaliste.
En ce sens, l’américanisation a participé à un mouvement paradoxal qui a très rapidement contribué à une dénaturation (notable même si on l’on espère passagère) de la démocratie étatsunienne, voire de l’Amérique, devenue quasiment méconnaissable en à peine quatre ans et où les influences venues non seulement de l’extérieur mais de l’ennemi traditionnel structurent le débat politique. En soutenant, quoi qu’il advienne, un président peut-être élu avec l’aide de Poutine, soutenu par Poutine et traité de « chienchien à Poutine » ( Putin’s puppy ) dans un débat présidentiel 5 indigne d’un pays aspirant à être « leader » du monde libre, le socle de près de 47 % des électeurs ayant exprimé leur volonté de réélire l’actuel président en toute connaissance de cause et un Parti républicain dont le silence était assourdissant pendant et après l’élection semblent bien témoigner d’un risque dont l’avenir dira s’il survivra l’alternance : celui du passage des États-Unis dans le camp des « démocraties illibérales », alors que leur dirigeant emblématique, le Président russe, refusa longtemps de reconnaître la victoire du démocrate.
En annonçant, plusieurs semaines avant l’élection de novembre, son intention de ne pas concéder la victoire à son adversaire, nonobstant les résultats, le Président des États-Unis paraissait déjà verser dans l’illibéralisme de façon plus décomplexée encore que ceux qu’il convient de considérer comme des précurseurs en la matière, à savoir Orban ou Poutine. Dans un mouvement d’« érosion de la démocratie » 6 d’autant plus paradoxal qu’américanisme est traditionnellement synonyme de libéralisme, ce « viel impérialisme avec un nouvel instrument » 7 , nous n’étions même plus surpris de lire qu’un ancien responsable du Département de la Sécurité intérieure s’était vu demander de minimiser la menace russe 8 ou que des uniformes rappelant étrangement ceux des soldats russes en Ukraine et en Crimée (les « petits hommes verts ») avaient été vus, arborés par ceux qui réprimaient des manifestants soucieux des droits civiques à Portland, dans l’Oregon 9 . En cela, l’élève aurait-il dépassé le maître et le modèle – ou contre-modèle – de ce singulier monde d’après, pourrait-il ne plus être américain, ou en tout cas purement américain ?
L’illibéralisme fait florès dans les pays de l’ancien bloc de l’est et la Hongrie, qui fait figure de précurseur, est le théâtre d’une lutte apparente entre deux modèles d’américanisation. George Soros, Américain d’origine hongroise, pourrait en effet symboliser une forme traditionnelle de vecteur de l’américanisation : financier qui se targue d’être un spéculateur (et qui pourrait incarner le « monde de la finance », la mondialisation et donc l’américanisation conquérante) il se veut également philanthrope et promoteur de l’état de droit et de valeurs de liberté longtemps associées, à tort ou à raison, à la démocratie américaine. Ses Open Society Foundations se sont concentrées sur les anciennes républiques socialistes afin d’y contribuer au développement d’idées et d’idéaux conformes à cette américanisation par les valeurs démocratiques, américanisation synonyme d’occidentalisation qui visait à rattacher ces démocraties balbutiantes au socle des valeurs de l’Europe de l’ouest et, plus spécifiquement, à l’Union européenne.
Or, tandis que l’illibéralisme se développe des deux côtés de l’Atlantique, une autre américanisation (qui pourrait bien en engendrer une troisième) tend à contrer cette volonté initiale (et partagée à l’époque par le dirigeant actuel de la Hongrie) de débarrasser l’Europe de l’est de l’emprise de l’Union soviétique : celle-ci n’est envisageable comme américanisation que dans la mesure où, comme d’autres phénomènes y compris en Europe de l’ouest ( cf. la proximité entre Steve Bannon et Marion Maréchal en France ou l’influence du même Bannon au sein du UKIP britannique 10 ), la haine opportuniste que suscite désormais Soros auprès de Viktor Orban a été mise en scène grâce à des think-tanks américains dont les idées et les méthodes, paradoxalement eu égard au caractère antisémite des attaques qui visent le milliardaire, ont transité par un autre illibéral très américanophile : Benjamin Netanyahou. Son université d’Europe Centrale ayant dû quitter la Hongrie pour trouver refuge à Vienne, Soros se voit contraint de revoir ses objectifs et son plan d’action. Après l’Europe centrale, l’idée avait été de convertir plus à l’Est et en Afrique. Il est possible que ses fondations doivent persister dans leurs missions au sein de l’Union européenne où certains voient, notamment dans l’utilisation de la langue anglaise par ses fondations 11 , une américanisation via un anglais plus universel qu’européen, même si l’américanisation de l’anglais britannique, et plus généralement de la culture britannique, n’est pas une tendance récente, loin s’en faut, comme en témoigne le chapitre d’Elise Brault, « Où comment Britannia ne se laissera pas séduire ». Cette tendance, du fait des spécificités des îles britanniques, mériterait un ouvrage à part entière. Plus encore, et c’est un phénomène qui nous intéresse très directement, il doit tenir compte de l’inquiétante érosion démocratique aux États-Unis et du fait que Soros pourrait se trouver investi d’une mission aussi inattendue qu’ambitieuse, au vu des propos dignes d’un dirigeant de république bananière tenus par un leader of the free world ouvertement hostiles au processus électoral pendant le décompte des voix en novembre 2020 : (ré)américaniser l’Amérique, en lui rappelant ses valeurs démocratiques.
Pour le reste, l’Amérique de Trump ne négligeait pas d’autres formes (traditionnelles mais très différemment) d’américanisation de l’Amérique, et pas seulement par sa prétention douteuse de rendre sa « grandeur » à l’Amérique étatsunienne 12 . En effet, les moyens traditionnels du crypto-colonialisme étatsunien en Amérique latine n’ont pas cessé, bien au contraire. Dans un monde plus multipolaire, l’américanisation, sous des formes mâtinées d’autres influences, serait parfois porteuse de valeurs que l’on aurait jugé, il y a moins de dix ans encore, comme l’antithèse du modèle, décrié certes par beaucoup mais loué pour ce que l’on estimait être une sanctification de la Liberté et de libertés. Un certain paradoxe transparaissait, après quatre années d’administration Républicaine, au cœur d’un retour à une influence étatsunienne qui évoquait la Guerre Froide et qui, prenant certes en compte les intérêts économiques (et libéraux) du pays à l’ancienne, diffusait également des valeurs politiques et sociétales nettement moins libérales, lesquelles trouvent un écho tonitruant au Brésil et peuvent avoir transité par les anciens pays du bloc de l’est. En tout cas, nous sommes bien loin du « moment Tocqueville » que décrit Bruno Hueber dans son chapitre (« Tocqueville, la politique étrangère des démocraties et l’exemple américain »).
Les États-Unis ne sont, bien sûr, pas les seuls à produire une culture mondialisée : la France a su imposer Chanel ou Vuitton au Japon et les films de Bollywood y sont populaires, comme dans toute l’Afrique par exemple. La mondialisation et l’uniformisation culturelles ne participent pas d’un courant unilatéral dont les États-Unis feraient bénéficier le reste du monde, d’où le fait que la mondialisation ne peut être définie comme une culture dirigée par les États-Unis et privant le reste du monde de sa diversité. Mais il s’agit d’une interaction de cultures, accélérée par les nouvelles technologies et qui rend la culture du monde plus diverse et fascinante. Cette « hybridation » et la culture mondiale qui résultent de mélanges de cultures constituent un processus dynamique qui est l’essence même de l’américanisation et qui porte nécessairement en elle les germes d’une dé-américanisation permanente des États-Unis. Celle-ci, nous l’avons vu récemment, permet à certains de feindre d’ignorer que la culture étatsunienne, multiculturelle par définition, ne saurait être monolithique, et de prétendre « rendre sa grandeur à l’Amérique », conscients du fait que si l’américanisation peut être menacée par une mondialisation plus multilatérale et multipolaire, nombre d’Américains ressentent cette menace comme une menace pour l’Amérique elle-même.
Sans répondre à toutes ces questions, loin s’en faut, le présent ouvrage propose des pistes. Il tient compte du fait que certaines questions ont été davantage traitées, comme par exemple, l’américanisation de la politique et des institutions de certains pays, dont la France. Il note que d’autres ont donné lieu à davantage d’études comparatives (les conceptions de l’Etat, de la démocratie, de la propriété, de l’individu). Les études consacrées à un concept également associé à la fois à l’américanisation et la mondialisation, le libéralisme, s’en sont également en grande partie chargées. Ce libéralisme étatsunien qui repose sur l’accumulation de capital constituait déjà une forme d’impérialisme très documentée et sa variation plus récente, le néo -libéralisme, se propageant grâce à une utilisation accrue du pouvoir économique et des moyens technologiques, les études ont fleuri concernant l’uberisation galopante, l’inquiétante emprise des fournisseurs d’accès et réseaux sociaux américains ou la redéfinition du monopole induite par les pratiques d’Amazon. Il assume également de ne pas avoir traité avec autant d’attention d’autres acceptions du terme central et éponyme. En effet, l’américanisation n’est pas seulement un synonyme d’exportations provenant des États-Unis mais également une conséquence courante d’importations par les États-Unis, importations qui ne préjugent pas d’une propension à réexporter des produits (matériels ou immatériels) adoptés et adaptés, voire mis « à la sauce américaine », parfois littéralement lorsqu’il s’agit de « california rolls » ou des Pizzas « Hawaïenne Jambon » ou « Texan Barbecue » figurant, en Italie et ailleurs sur la planète, à la carte des points de vente de Pizza Hut.
Sans évoquer le moins du monde les « fake news » devenus ubiquitaires (adjectif, qui, notons-le, manquait à la langue française et démontre l’utilité occasionnelle d’américanismes), Benjamin Fiorini, qui s’intéresse à la procédure pénale des États-Unis et de la France dans « L’américanisation de la procédure pénale en France : mythe ou réalité ? », évoque une vérité judiciaire américaine « plus créatrice que révélatrice ». Il décrit un système pénal qui, contrairement à son équivalent français qu’il influence pourtant de plus en plus, « ne voue aucun culte à l’unité de la vérité » et consacre « l’idée selon laquelle un même fait peut donner lieu à une pluralité de points de vue, à une multiplicité de discours contenant chacun une part de vérité et méritant tous d’être défendus ». Certaines idées bien ancrées, relatives au rôle présumé de certains syndicats dans une américanisation des relations sociales en France, par exemple, ont été utilement nuancées par Guy Groux (« Face au « modèle américain », les résistances du « modèle français » : le cas des relations professionnelles »).
Si certains termes tirés de l’américain sont utiles, d’autres, en revanche, expriment une réalité qui mérite également d’être toujours nuancée, souvent mise en contexte et parfois contestée. Par exemple, malgré l’adoption du terme « gang », autant par commodité que par un processus plus ou moins conscient d’américanisation d’un phénomène complexe, les caractéristiques sociales, politiques, ethniques, urbanistiques, etc., diffèrent d’un territoire à l’autre, remettant en question la pertinence de la transposition du terme et le bienfondé de certaines comparaisons qui accréditent l’idée d’une américanisation. Ce phénomène, qu’il mérite ou non d’être décrit par ce concept d’importation étatsunienne, fait l’objet de deux études qui interrogent une américanisation entre « cousins » : le chapitre de Monia O’Brien Castro (« Pornographie idéologique : l’américanisation de la croisade contre les « gangs » britanniques ») et celui d’Alexis Chommeloux (« Politique et droit « antigang » : le Royaume-Uni entre résistance et concessions à l’« américanisation »). Les questions qui y sont traitées, indissociables d’une forme de stigmatisation des « communautés minoritaires », trouvent un écho dans le contexte français, Yohann Le Moigne notant, alors que le mouvement Black Lives Matter essaime de par le monde, certaines spécificités locales qui opposent une résistance à l’américanisation, américanisation dont il dénonce lui-même la pertinence très relative dans son chapitre (« La nation colorblind et le spectre utile de « l’américanisation » : réflexions autour du développement de l’antiracisme politique en France »).
Si le décès de George Floyd peut justifier, du fait d’éléments comparables reconnaissables mutadis mutandis dans d’autres régions du monde, une réelle portée internationale, il est moins certain que le comportement dont nous gratifie un Président américain battu – et que d’aucuns pourraient être tentés de qualifier d’enfantillages – ait mérité que l’actualité étatsunienne s’impose au point de mobiliser, comme elle le fait souvent, l’attention des médias, y compris pour l’exégèse de tweets présidentiels toujours plus incohérents au détriment de crises d’incontestable importance internationale. En ces temps de crise de la COVID où le « click and collect » ne sauvera peut-être pas le « Black Friday », où la région Asie-Pacifique annonce la signature du plus important traité de libre-échange de tous les temps (mais sans les États-Unis) et où Turquie et Russie redessinent une partie du monde sans trop s’embarrasser des préoccupations de l’occident relatives, par exemple, à la Syrie ou au Haut Karabakh, on peut espérer qu’une étude ultérieure de phénomènes à venir en lien avec l’américanisation pourra donner lieu, fin 2024, à une introduction à la tonalité très différente. Pour l’heure, les directeurs de cette publication tiennent à remercier les auteurs des chapitres cités pour la qualité de leur contribution et, crise sanitaire oblige, pour leur remarquable patience.


1 TOURNES, Ludovic, 2020, Américanisation. Une histoire mondiale ( xviii e - xxi e siècles) , Paris, Fayard.

2 TOMLINSON, John, 1991, « Cultural Globalization and Cultural Imperialism », in Ali MOHAMMADI (ed.) International Communication and Globalization, London, Sage; TOMLINSON, John, 1991, Cultural Imperialism , Baltimore, John Hopkins University Press.

3 HILGER, Susanne, 2012, « The Americanisation of the European Economy after 1880 », EGO European History Online, [consulté le 23/11/2020].

4 ALBROW, Martin, 1990, “Introduction”, in Martin ALBROW and Elizabeth KING (eds), Globalization, Knowledge and Society , London, Sage, p. 9.

5 The Washington Times, 29 septembre 2020, « Biden jabs Trumps with new nickname », https://www.washingtontimes.com/news/2020/sep/29/joe-biden-nickname-donald-trump-putins-puppy/ [consulté le 23/11/2020].

6 Le concept de « democratic erosion » (érosion démocratique), appliqué aux États-Unis, est fréquemment employé par les spécialistes de sciences politiques et repris dans les médias. Par exemple THE NEW YORKER, 3 juin 2020, « Trump Represents a Bigger Threat Than Ever to U.S. Democracy », https:// www.newyorker.com/news/our-columnists/donald-trump-represents-a-bigger-threat-than-ever-to-us-democracy/ [consulté le 22/11/2020] .

7 GILROY, Paul, 1995, “ There Ain’t No Black in the Union Jack: The Cultural Politics of Race and Nation”, Chicago Press, p. 225.

8 THE ECONOMIST, septembre 2020, « An ex Homeland Security official alleges politics shaped intelligence », https://www.economist.com/united-states/2020/09/10/an-ex-homeland-security-official-alleges-politics-shaped-intelligence [consulté le 22/11/2020].

9 Voir THE HILL, 24 juillet 2020, « Why Trump’s ‘little green men’ in Portland are so alarming », https://thehill.com/opinion/white-house/508833-why-trumps-little-green-men-in-portland-are-so-alarming [consulté le 22/11/2020] par exemple.

10 Le United Kingdom Independence Party (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), d’inspiration nationaliste, fondé en 1993 par Alan Sked et dont Nigel Farrage est issu, a été à l’origine du mouvement qui a conduit au referendum qui a permis le Brexit.

11 OPEN SOCIETY FOUNDATIONS, opensocietyfoundations.org [consulté le 22/11/2020].

12 « Make America Great Again » était le slogan électoral de Donald Trump.


Tocqueville, la politique étrangère des démocraties et l’exemple américain
Bruno Hueber Lycée Descartes, Tours
Le 2 avril 1831, Alexis de Tocqueville, jeune aristocrate d’une vieille famille normande, alors juge-auditeur au tribunal de Versailles, inquiet de ses perspectives de carrière sous la monarchie de Juillet, accompagné de son ami Gustave de Beaumont, s’embarque au Havre pour les États-Unis alors présidés par Andrew Jackson 13 . Les deux compagnons arrivent à Newport le 9 mai. Fin mars 1832, ils seront de retour en France avec toute la documentation nécessaire à un rapport sur le système pénitentiaire américain qui était le motif officiel de leur voyage. Pour son compte, Tocqueville en ramène aussi la matière et les jalons d’une réflexion de ce qui deviendra son fameux ouvrage De la Démocratie en Amérique , publié en deux temps, en 1835 et 1840, un ouvrage célébré encore aujourd’hui de l’autre côté de l’Atlantique et, au premier chef, pour sa lucidité attentive et aiguisée à l’endroit de la réalité de ce pays et de son peuple 14 . Rendu à ce point, et avant de regarder en quoi l’on pourrait suspecter Tocqueville d’avoir proposé une vision trop «américanisée » de la politique étrangère des démocraties, et en quoi nous serions encore les héritiers de celle-ci, trois précisions semblent déjà souhaitables.
La première porte sur le sens même du mot démocratie. Or, si ce mot est d’une polysémie redoutable en général 15 et si Tocqueville, en particulier, pour son compte, a pu presque désespérer ses commentateurs sur ce point 16 , tout de même est-il possible de retenir trois marqueurs décisifs qui courent au fil de son œuvre. La démocratie, pour ce libéral, c’est d’abord un principe, c’est aussi un pouvoir, c’est enfin une passion : principe ou “dogme” de la souveraineté du peuple, pouvoir ou prévalence de fait des classes moyennes, passion enfin de l’égalité elle-même. Et si cette dite égalité est devenue une évidence, ce qui signifie bien sûr la fin des sociétés aristocratiques, il est aussi difficile de fixer les limites souhaitables à la dynamique qui la traverse. Ce qui ne laisse pas d’inquiéter Tocqueville, tant elle semble pouvoir être alors source d’une tyrannie nouvelle, celle de la majorité, menaçant bien évidemment les libertés individuelles, tant elle peut être source de requêtes et de rancœurs envieuses 17 , renforçant le pouvoir de l’Etat ou développant l’esprit révolutionnaire, c’est selon, voire menaçant enfin sans vergogne, ainsi que le feraient les « socialistes », la légitimité de la propriété privée et donc les fondements mêmes de toute société civilisée.
Ajoutons dès à présent que si ce que Tocqueville entend donc par démocratie désigne un processus de longue durée qualifié de « providentiel » ou d’« irrésistible », puisque général, inévitable, et irréversible 18 , si cet auteur contribue pour beaucoup à rendre cette évolution recevable chez d’aucuns en ne la déclarant en rien contradictoire avec la liberté et une certaine grandeur de l’homme 19 , il n’empêche que désormais, et nous ne sommes en aucune façon sortis de ce problème sémantique, philosophique et politique, ce vocable de démocratie, plus ou moins adjectivé, va ainsi pouvoir s’appliquer de fait à des pays qui, sous la caution d’institutions dites « libérales » ou « républicaines », assurant donc libertés formelles et consultation ponctuelle des citoyens, connaissent à l’intérieur de leurs frontières, selon les temps et les lieux, esclavage, ethnocide 20 , ou à tout le moins parfois des inégalités sociales redoutables et qui, à l’extérieur, pratiquent une politique étrangère, on l’a suffisamment constaté, qui sous les oriflammes ou les motifs plus ou moins affichées et revendiqués de la civilisation, de la race, de la religion, ou aussi bien des libertés elles-mêmes, de l’humanité ou de la nécessité, n’hésitent guère à pratiquer domination, spoliation, et agression d’autres nations et peuples 21 . Partant, en l’espèce, sur ce point précis, ne serait-il pas illégitime d’estimer que Tocqueville a pu se faire, en son temps, l’agent d’une « américanisation » du sens du mot démocratie, dès lors que l’on veuille comprendre par là qu’il confère un sens suffisamment large à ce mot pour que l’Amérique de son époque puisse relever pleinement de cette appellation. Que les critères d’attribution du label « démocratie » ne soient plus les mêmes aujourd’hui va de soi.
La seconde précision, portant sur le lien exact qu’établit Tocqueville entre l’exemple américain et la démocratie en général, appelle quelques repères.
Si pour cet auteur, l’Amérique est bien évidemment une démocratie, elle n’est pas la démocratie 22 , mais seulement un possible, une expression, une concrétisation de celle-ci ou de son idée : la diversité des démocraties est aussi inévitable que souhaitable, et il serait vain en effet de vouloir nier l’histoire, les institutions, les mœurs, ou les particularités géographiques de chacune 23 . Cela étant, l’Amérique est tout de même cet exemple qui, plus tard confronté à celui de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne, de la Suisse, lui permet dès son voyage d’élaborer un « idéal-type » de la démocratie 24 , et qui sans être donc ni la seule forme possible, ni la norme ou l’idéal de celle-ci, aura su en revanche, précisément par ses singularités, obvier à certaines tendances dangereuses qui sont inhérentes à ce type de société.
Bref, si la France peut regarder vers l’Amérique, comme une démocratie peut regarder vers une autre démocratie et y chercher certains enseignements, elle n’est en aucune façon vouée à mimer ou répéter l’Amérique. Car si la société américaine, pour notre auteur, présente par certains côtés, une option positive de ladite démocratie (alliance entre esprit de liberté et esprit de religion, dynamisme de l’esprit d’association, vitalité des libertés locales, pureté des mœurs), n’en demeure-t-il pas moins qu’elle manifeste également non seulement des particularités inévitables (tant historiques que géographiques), mais aussi bien des insuffisances ou des tendances regrettables et condamnables. Un esprit mercantile et avide 25 , l’extermination des indiens, l’esclavage des noirs, l’absence de littérature même, le tableau que nous brosse Tocqueville de la démocratie américaine est tout sauf idyllique. Oui, nous sommes loin, de sa part, d’une volonté naïve d’américanisation des autres démocraties. De façon plus nette encore, la République, comme forme institutionnelle n’apparaît-elle guère à ses yeux comme la version nécessaire ou la plus porteuse, en matière de défense des libertés. Une monarchie constitutionnelle peut, sur ce point, le rassurer davantage et l’exemple ou le modèle anglais est bien alors toujours d’actualité.
La troisième remarque, plus immédiate, est là pour prendre acte que vouloir préciser et développer davantage la valeur exacte du modèle américain dans la représentation tocquevillienne de la démocratie serait néanmoins une gageure, eu égard au format ici imparti. Et c’est bien pourquoi, allons-nous resserrer la question sur la vision que peut élaborer cet auteur de la politique étrangère des sociétés modernes mais, toujours, certes à partir de la situation américaine. En quoi pourrait-on parler, chez Tocqueville, d’une « américanisation » de sa perception de la politique étrangère des démocraties. Sachant que cette expression pourrait être entendue de différentes façons. Soit comme un alignement de leurs objectifs sur ceux des américains, soit comme un décalque du mode de fonctionnement de leur politique, soit comme une adhésion à leur vision de l’espace relations internationales. Ce qui signifierait donc que les Américains aurait développé en la matière une doctrine véritablement originale et plus ou moins pérenne .
Pourquoi, néanmoins, pourrait-on objecter, privilégier une telle entrée ou une telle approche de la démocratie ? Répondons rapidement.
D’une part parce que la politique étrangère, la question de la conduite de celle-ci et de ces aléas, la guerre, les crises, la diplomatie, sont sans doute parfaitement révélatrices en droit de la réalité d’une société, de ses mœurs, de ses institutions, et de sa spécificité, par-delà ce qu’elle veut être, ce qu’elle pense être, ou voudrait à tout le moins que l’on pense d’elle.
D’autre part, parce que Tocqueville, dans ses écrits, aborde ouvertement et longuement cette question en en soulignant l’importance de l’enjeu 26 .
Enfin, quoi que cela ne soit pas nécessairement décisif, parce que le voyageur et l’auteur fut aussi un acteur politique en son temps. Député de longues années durant de la circonscription de Valognes en Normandie (son premier discours à la Chambre porte d’ailleurs sur la question d’Orient) il aura même été, durant quelques mois, ministre des Affaires étrangères en 1849 dans un gouvernement d’Odilon Barrot 27 . S’il a donc pu réfléchir sur la politique, il a dû et pu aussi prendre la mesure des réalités de celle-ci ainsi que des responsabilités que suppose un tel poste.
Ces précisions données, il sera donc question dans un premier temps de savoir si une société démocratique redessine de quelque façon, par son essence ou sa culture, les rapports entre nations, dans un second de clarifier ce qu’il en est du fonctionnement et de la qualité de sa politique étrangère, et dans un troisième et dernier, de nous demander comment l’homme politique et le moniteur de la démocratie que peut se vouloir Tocqueville entend la réalité effective de la conduite d’une politique étrangère libérale. À chaque moment, nous préciserons l’écart ou l’adhésion de Tocqueville à l’endroit de la réalité américaine, et donc la plus ou moins grande américanisation tant de ses analyses, de ses jugements que de ses exigences. A charge de constater combien la politique étrangère des démocraties, hier et aujourd’hui, ne doit pas grand-chose, in fine , sur le plan doctrinal, à l’exemple américain. Le domaine de la politique étrangère en tant que telle, n’est sans doute pas, il fallait le montrer, l’exemple le plus probant d’une américanisation de nos sociétés, y compris de celles qui s’attachent à performer leur démocratie.
Une société démocratique peut-elle donc apporter quelque-chose de nouveau à la problématique des relations internationales ainsi qu’à la dynamique réelle de cet espace ?
À cette question, il eût pu paraître étrange, prima facie, que Tocqueville, si soucieux de souligner combien le mot démocratie signifie certes la souveraineté populaire, mais tout autant une humanité nouvelle avec des individus dotés d’une intellectualité, d’une volonté, d’une affectivité spécifiques , répondît toutes choses égales par ailleurs par la négative.
Reste donc à savoir si Tocqueville va nous proposer là une analyse trop marquée par le prisme américain du terreau moral et structurel de la société démocratique « idéal-typique » ou si au contraire, il saura s’attacher à souligner les différences du cas américain.
Toujours est-il qu’il y a bien novation. Les démocraties seraient donc censément, en tant que telles, plus pacifistes que d’autres, et d’autant plus lorsqu’il s’agit de leurs relations entre elles. Pour autant, bien sûr, que l’on entende par là, non pas des sociétés soulevées par un enthousiasme révolutionnaire, exaltées par l’universalisme supposé de leurs valeurs, mais des démocraties « en leur assiette », repliées en quelque sorte sur l’exercice satisfaisant de leurs libertés et, ou, peut-être l’atonie de leurs mœurs.
Cela posé, cette thèse appelle bien sûr quelques clarifications, mais au risque de prendre quelque peu sans doute à rebrousse-poil l’image que ces sociétés aiment à se donner d’elles-mêmes et qu’elles considèrent d’ailleurs si souvent comme devant faire sens pour les autres. Car, en l’occurrence, le pacifisme démocratique en question n’exprime pas tant, pour Tocqueville effectivement, au premier chef, le respect de la souveraineté des autres peuples ou le souci premier de la préservation des libertés intérieures, qu’un certain éthos , moins glorieux sans doute pour une part. Et faut-il ici maintenant en déplier donc quelque peu les composantes.
L’âme démocratique peut attester d’abord, et celle de l’Américain en est, selon notre auteur, un remarquable exemple, d’un indéniable utilitarisme, d’une certaine forme de rationalisme donc qui non seulement permet à chacun d’affirmer la valeur ultime de son jugement personnel, mais inscrit toute motivation dans l’optique d’un intérêt et, au premier chef, d’un intérêt particulier et concret. La motivation est le fruit d’un calcul, ou est pensée comme devant l’être, et s’appréhende ainsi, du moins pour le sujet lui-même, par opposition à toute forme de gratuité, spontanéité ou générosité, qui semblerait alors devoir être associée à un comportement absurde, imprudent, pour ne pas dire irrationnel et donc difficilement compréhensible. La guerre, pour ce qui la concerne, ne peut alors apparaître que comme le fruit d’impulsions regrettables, d’une brutalité coupable, ou d’un despotisme fort dommageable 28 . Sur ce point, l’Amérique, pour Tocqueville, n’est que l’incarnation parfaite de cet utilitarisme qui menace de compromettre une idée plus exacte de la justice, quand bien même note-t-il, cela n’interdit-il pas certains comportements généreux ou désintéressés, mais alors plus ou moins conscients d’eux-mêmes.
Redoublant, précisant cet utilitarisme, ou concomitamment, l’individualisme 29 , spécificité démocratique s’il en est, entendu non pas comme simple égoïsme mais comme repliement excessif sur la sphère privée devenue le « sérieux » de la vie, cet individualisme détourne les hommes des grandes entreprises collectives. La famille, ses soucis et ses plaisirs, les « affaires », un quotidien qu’il faut assurer par son travail, une propriété qu’il faut préserver ou accroître, voilà, oui, le sérieux, l’important et l’urgent, ce qui fait sens, comme on dirait aujourd’hui. Les valeurs démocratiques sont des valeurs matérielles, concrètes et de proximité. Les grandes idées, les grands dévouements ou les grandes ambitions apparaissent aisément à l’ homo democraticus comme trop lointains ou trop abstraits. Or, là, tout à rebours de l’utilitarisme, cet individualisme ne peut absolument pas être suspecté d’être une extrapolation de la société américaine, tant celle-ci a su, selon lui, obvier à ce défaut liberticide de l’individualisme en favorisant l’esprit d’association et les libertés communales. Oui, nous avons là, avec l’Amérique, un modèle dont la vieille Europe ferait bien de s’inspirer.
En rupture sans doute avec les deux premiers, le troisième élément n’est autre en effet, néanmoins, qu’un indubitable et nouvel humanisme. C’est que l’idée d’égalité crédibilise en effet fortement l’idée d’humanité elle-même, jusque-là obturée, voilée, par les différences fortes et figées des sociétés aristocratiques 30 . Qui plus est, pour Tocqueville, il ne s’agit pas seulement d’une idée qui se révèle, mais aussi bien, d’une affectivité nouvelle qui s’éveille. Avec l’évidence de l’égalité, du « semblable », et non pas du fait de la civilisation en général, se développe une bienveillance universelle, une douceur des mœurs, et que l’on pourra ainsi retrouver non seulement entre les individus, mais aussi bien entre les peuples et d’autant plus lorsque ceux-ci s’homogénéisent et se ressemblent de plus en plus sous la poussée de cette même culture démocratique. Oui, la pitié, c’est une évidence, est bien une autre valeur démocratique par excellence 31 . Et non, décidément, ni les esprits, ni les cœurs, ni les intérêts démocratiques ne semblent portés à la guerre, à ces grande épopées glorieuses ou massacreuses, mais qui s’éloignent tant de l’idée du bonheur : ce bonheur dont la saveur fascine tant le psychisme de l’homme moderne et que tout pouvoir aime à brandir comme son blason et sa fin suprême. Mais là, il se trouve, sous la plume de Tocqueville, que sur ce troisième point, il faille bien mettre cette sensibilité démocratique en contraste avec une indéniable insensibilité des Américains, des Blancs, à l’endroit des Noirs ou des Indiens 32 .
Bien évidemment, par-delà le cas américain, faut-il aussitôt ajouter que ce pacifisme politique, à suivre l’œuvre de Tocqueville, ne laisse pas d’avoir ses limites, comme de même la douceur et l’humanité des hommes démocratiques. L’essence culturelle d’une démocratie, comme toute essence ici-bas, est exposée à la réalité de l’histoire des nations, des particularismes ou des conditions d’existence des unes et des autres, des soudaines passions populaires, des préjugés racialistes, des intérêts de tels ou tels groupes, de l’impéritie des responsables : autant d’aléas, de forces, de vecteurs, qui peuvent ou pourraient, sous certaines conditions, la court-circuiter, la neutraliser ou même la déborder de manière radicale. Mais il y a aussi beaucoup plus que des accidents pour contrarier le pacifisme démocratique. Et c’est bien l’institution de l’armée qui en l’occurrence, se révèle à l’analyse générale de Tocqueville, comme la limite structurelle à celui-ci. Ce qui permet de souligner combien la situation des États-Unis, sur ce point est singulière, tant ceux-ci paraissent à même de pouvoir s’épargner, politiquement, économiquement, et même d’un point de vue démographique, les contraintes et les risques d’une telle institution 33 .
Pourquoi l’existence de l’armée, au sein de sociétés démocratiques d’hier et d’aujourd’hui, devrait-elle donc susciter interrogations et inquiétudes, tant quant à ses missions, son intégration, son acceptation des valeurs libérales, que quant à son influence sur les orientations et les décisions de la politique étrangère ? La réponse de l’auteur, bien plus inspiré ici donc par la situation française que par le cas américain, mériterait que l’on s’y arrête davantage, surtout si l’on tient compte du fait que seul son souci de pointer, d’exposer le danger permanent, mais plus diffus, d’autres formes de despotisme plus ou moins insensibles, soit de la part d’un Etat paternaliste et infantilisant, soit d’une opinion publique omnipotente, peut l’amener à secondariser quelque peu cette menace militaire pour les libertés intérieures et la paix avec les autres nations.
Toujours est-il, pour aller à l’essentiel, que c’est dans la sociologie du recrutement et de la composition de l’armée, liée certes à un contexte culturel plus large, que doit alors résider pour Tocqueville la clef ou l’explication de la menace que l’armée représente. De fait, il se trouve que les valeurs de cette institution, en régime démocratique, n’attirent plus guère ; d’autant plus qu’il n’y a plus là une caste qui y trouverait la légitimation de ses privilèges. Les valeurs bourgeoises s’en détournent et, lorsque conscription il y a, comme en France, on rendra possible le remplacement , le fait pour un appelé tiré au sort d’envoyer à sa place sous les drapeaux une autre personne rémunérée pour cela : un procédé que Tocqueville lui-même défendra, dans le cadre de la commission chargée de l’élaboration de la constitution de 1848. Pour le dire plus sèchement, ce sont les prolétaires principalement, les basses classes, auxquels ses portes sont ouvertes, qui pourront être attirés par cette petite sécurité qu’octroie l’institution militaire, et ce sera au demeurant le sous-officier qui, par la précarité de son statut, serait ainsi le plus aisément porté à vouloir et à pousser à la guerre 34 . Ce qui n’est certes pas sans inquiéter plus d’un observateur de l’époque, voyant ainsi au sein de la société, cette petite nation très mal intégrée dans la grande, dédaignée par celle-ci, mais portant les armes, sachant les manier, et dont les membres seront sans doute peu soucieux de défendre les intérêts d’une classe de propriétaires, petits ou grands qui les méprisent ou dédaignent leur éventuel sacrifice. Qui plus est, plus concrètement pour le sujet de notre propos, au regard des règles d’avancement, seule une crise internationale peut véritablement « ouvrir les rangs » et faciliter la montée en grade. Bref, soit l’armée doit pousser à la guerre, sans que Tocqueville ne dénonce encore les menaces du fameux complexe militaro-industriel, soit même risque-t-elle de se faire séditieuse et de se prêter trop aisément aux coups d’État. En tout état de cause, sa présence n’est rien moins qu’encombrante, dangereuse et coûteuse, et surtout, comme de bien entendu, en temps de paix 35 .
Ajoutons néanmoins que pour Tocqueville, et la chose est d’importance, lorsque la guerre sera là, l’armée, démocratique cette fois, peut être néanmoins parfaitement capable d’y faire face et de vaincre. La fibre nationale des démocraties qui sont éprises de libertés, le renouvellement inévitable des cadres de l’armée, une discipline réelle quoiqu’intelligente, une sorte de révolution culturelle et industrielle de la nation qui en fait son « affaire », une mobilisation de l’ensemble de la société ; oui, décidément, la nation démocratique a des réserves suffisantes, non seulement de fierté, mais de pugnacité pour pouvoir affronter les coups du destin ou de l’adversaire, aussi barbare puisse–t-il être, comme la Russie, lors de la guerre de Crimée. Une efficience militaire, notons-le néanmoins en aparté, qui pourrait, à tout prendre, n’attendre qu’une idéologie missionnaire, une certaine exaltation nationaliste, ou un opportunisme cynique des gouvernants et de leurs commettants pour devenir le bras violent d’une politique étrangère conquérante ou agressive. Et en l’occurrence, toute la thèse de Thomas Rabino, dans son essai de 2011, se fait fort de montrer combien les ingrédients culturels et institutionnels d’une politique étrangère belliciste ont toujours été là, plus ou moins actifs, dès les débuts de l’histoire des États-Unis, et combien l’armée, à son heure, a su jouer de façon assez probante de ceux-ci 36 .
La conduite de la politique étrangère en démocratie
Si l’apport, en matière de relations internationales, du terreau culturel et sociologique démocratique a été sommairement ici souligné, il est temps de pointer la réalité de la conduite de la politique étrangère elle-même. Comment cette politique va-t-elle se représenter l’espace des relations internationales où elle serait amenée à assurer la souveraineté du peuple ? Saura-t-elle porter ce pacifisme foncier supposé des démocraties, sans en faire un affichage trop voyant qui fragiliserait la nation ? Cédera-t-elle de façon plus ou moins intéressée aux passions et emportements du moment de l’opinion publique ? Concomitamment, Tocqueville confond-il la démocratie en général et la réalité américaine, et lorsqu’il sait une fois de plus les distinguer, est-ce pour alors souligner la pertinence globale du fonctionnement global de la politique étrangère américaine, au point d’espérer là encore une « américanisation » de celle des autres démocraties ?
Mais quel est d’abord le cadre dans lequel une société démocratique va décider et conduire sa politique étrangère, quel est cet horizon ou cette toile de fond des relations internationales dont aucune nation ne saurait s’exonérer, aussi innovante qu’elle soit en son ADN moral ? Cette réalité, pour Tocqueville ne fait aucun doute : il s’agit de ce que l’on appellera le système Westphalien (XVIIe siècle), ou Vattélien (XVIIIe siècle), ou le modèle exemplifié par le Congrès de Vienne en ce début du XIXe siècle 37 . Ce qui s’offre à l’analyste comme au décideur est donc un espace plus ou moins anarchique, dans lequel les « individus », les entités premières et les acteurs décisifs ne sont autres que des États, souverains, et à ce titre, égaux en droit, par-delà le différentiel de puissance réelle de fait. Et si cet espace sait admettre, parfois tout au moins dans les mots, l’idée d’une communauté internationale traversées par un droit des gens, un jus gentium , des intérêts communs, des devoirs d’assistance mutuelle, ou attester d’une homogénéisation démocratique et pacificatrice en devenir des nations, il n’en reste pas moins que les rapports politiques sont essentiellement ceux qui composent une balance, ou plus exactement un « équilibre des puissances » 38 , chacune pensant au premier chef à ses propres intérêts, nationaux ou vitaux. Un schéma qui peut déborder, notons-le, peu à peu la vieille Europe, et inclure, c’est selon, et dans le même schème, aussi bien la Russie, la Turquie, que bien sûr les États-Unis, mais qui n’échappe jamais toutefois à un clivage fondamental entre les pays civilisés et les autres.
Et c’est donc bien effectivement dans ce cadre, à l’époque de Tocqueville et selon lui indépassable, que doit être envisagée la politique étrangère des démocraties. Un État peut toujours décider de sa politique intérieure, c’est même là la définition éminente de sa souveraineté. Mais quant à la politique étrangère d’une nation, celle-ci va nécessairement rencontrer celle des autres et devra en tenir compte d’une façon ou d’une autre. Or cela étant posé, c’est bien là que le bât blesse. La faiblesse de la politique étrangère des démocraties 39 , fût-ce au regard de ce qui seraient ses propres valeurs, voilà une évidence pour Tocqueville qui n’a d’égale dans son œuvre que celle de la menace de l’armée évoquée ci-dessus. Et trois caractéristiques doivent, selon lui justifier cette accusation.
D’une part, soumise aux aléas des échéances électorales, au renouvellement des personnels, la politique étrangère ne saurait avoir la stabilité de celle d’une société gouvernée par un corps aristocratique durable et d’une volonté déterminée. Un élément de critique qui éveillera les protestations de l’ancien président John Quincy Adams 40 qu’il avait eu le privilège de rencontrer lors de son voyage américain.
D’autre part, dans une société démocratique, la médiocrité est bien souvent la qualité dominante du personnel politique. Les hommes de qualité sont, en général, quelque peu rebutés par la perspective de devoir quémander les faveurs du peuple et, en retour, l’ envie démocratique s’inquiète de la valeur trop incontestable de certaines personnalités. Quitte, il est vrai, à envisager que les crises permettent à des personnalités éminentes de se manifester, et que le peuple soit prêt à les réclamer et à leur ouvrir les portes des responsabilités 41 .
Enfin, la trop grande visibilité de la politique étrangère démocratique, entendons par là sa trop grande exposition à l’opinion publique, la trop grande pression des passions et du manque de lumières du peuple et de ses représentants, ne favorise guère, selon notre auteur une politique non seulement pertinente, mais aussi courageuse, soucieuse avant tout de l’intérêt général et des intérêts vitaux de la nation. C’est bien là selon Tocqueville, il le rappellera dans ses Souvenirs , le défaut le plus net des démocraties : décider de la politique extérieure en fonction des intérêts et des enjeux intérieurs du moment rendus publics, et dont la partie adverse peut alors au demeurant avoir parfaitement connaissance 42 .
Mais dans le temps même où il assène donc ce jugement critique, Tocqueville, souligne combien, comme il avait pu le faire pour la question de l’armée, les États-Unis jouissent en l’espèce d’une situation singulière.
Et c’est d’abord ici encore l’élément géographique qui peut se révéler déterminant. Loin de toute autre puissance, non seulement ils n’ont donc guère à craindre une guerre, mais, de façon générale, ils n’ont guère à redouter non plus les conséquences fâcheuses d’une politique extérieure erronée et sans expérience 43 .
Une seconde caractéristique réside dans la jeunesse de ce pays. Comprenons qu’indemne d’une longue histoire, celui-ci n’a pas eu l’occasion d’engranger l’acrimonie et les rancœurs d’hostilités ou de défiances séculaires qui ne manquent pas de se tisser ou plutôt de se dresser entre vieilles nations trop proches. Ce qui ne signifie pas pour autant, notons-le encore en aparté, que les Pères fondateurs n’auraient pas importé leurs propres préjugés – Tocqueville le reconnaît lui-même –, des préjugés qui les amènent à faire une guerre sans état d’âme particulier aux populations autochtones, comme si le pays sur les rivages duquel ils débarquaient était vierge d’habitants et leur était dévolu par un dessein divin.
Une troisième raison, et elle est révélatrice de la façon dont Tocqueville veut entendre une société démocratique des temps modernes, possible, crédible, et légitime, aux regard de ses exigences de liberté, sinon de grandeur, est que la politique étrangère étatsunienne est de fait, à y regarder de plus près, beaucoup plus « aristocratique » que véritablement démocratique, échappant donc au peuple, à l’emprise, aux engouements, aux aveuglements d’une opinion publique, dont les représentants ne seraient la plupart du temps, en fait, que les « délégués » ou les caisses de résonance, toujours trop inféodés à leur électorat 44 . Une défiance, ici, de principe, de l’auteur à l’endroit du Parlement, mais qui n’empêchera pas l’acteur politique qu’il sera de souhaiter un plus grand droit de regard de l’assemblée sur la conduite d’une politique étrangère qui peut s’éloigner parfois si fâcheusement des véritables intérêts du pays.
Ajoutons au demeurant que peu convaincu de la capacité d’un système fédéral à faire face à une crise qui demanderait un pouvoir exécutif centralisateur fort, il peut féliciter le système américain qui, en octroyant des libertés locales ou communales, importantes, conférant à chacun une reconnaissance qui soit à même de le contenter, concentrant le patriotisme dans les États plus que dans l’Union, détourne les citoyens de base du désir de s’intéresser et de s’occuper des intérêts nationaux et des questions, donc, de politique étrangère.
Sans avoir le temps, ici, de développer, il serait assez facile de souligner combien, dans l’analyse tocquevillienne, la nécessité d’un aristocratisme de fait de la politique étrangère, comme de l’existence d’élites en général, répond au même souci que celui de l’établissement d’une deuxième chambre pour ce qui concerne le pouvoir législatif : obvier de principe à l’influence d’un peuple qui n’est que trop souvent, aux yeux d’une certaine idéologie libérale, une foule, une masse désordonnée, voire parfois seulement une plèbe grondeuse et envieuse, prêtant trop aisément l’oreille aux sirènes du moindre démagogue ou politicien « populiste » 45 . C’est donc en ce sens précis que Tocqueville pourrait espérer une « américanisation » de la conduite de la politique étrangère des démocraties, entendue comme un espace nécessairement réservé et secret, à l’abri d’un contrôle trop intrusif des représentants du peuple.
Cela étant, célébrer cet aristocratisme de fait de la politique étrangère des États-Unis, du moins, des débuts, disons précisément jusqu’à l’arrivée d’A. Jackson à la Présidence, conduites donc par des personnalités éminentes, – il pense plus particulièrement à G. Washington et Th. Jefferson 46 –, ne signifie pas, pour Tocqueville, que l’aristocratie et les élites en général, comme caste, soient toujours plus à même de gouverner une démocratie que le peuple lui-même. Leurs supériorités en matière de lumières qu’il leur concède sans réserve, ne s’accompagne pas nécessairement d’une vertu supérieure, et plus précisément d’un sens plus profond de l’intérêt général. Mais en l’espèce, il se trouve précisément ici, et de façon assez étrange pourrait-on penser, qu’en matière de politique étrangère, les intérêts de l’aristocratie ne sauraient jamais être, selon lui, véritablement contraires à ceux du peuple.
Les principes tocquevilliens d’une politique étrangère libérale
Toutefois, cet exposé ne rendrait pas suffisamment hommage à la pensée de Tocqueville si l’on négligeait de noter combien, au-delà de son regard attentif et critique porté sur la politique étrangère américaine, prétend-il aussi élaborer sa propre doctrine de ce que pourrait être la politique étrangère d’une démocratie avant tout soucieuse de ses libertés. Que la réalité américaine puisse se retrouver alors dans cette doctrine est une chose ; mais toujours est-il que là, la pensée tocquevillienne cesse radicalement de pouvoir être dite de quelque façon que ce soit « américanisée ». Autrement dit, pour notre propos, interroger la doctrine ou la praxéologie d’un libéral singulier en matière de politique étrangère pourrait bien être une façon pertinente de clarifier et le sens qu’il donne aussi bien au mot de liberté, et la façon dont il peut entendre dans le même temps l’idée d’humanité ou celle de souveraineté des peuples. Si la politique étrangère peut s’expliquer d’une part conjointement par ce qu’est la réalité intérieure d’une société et aussi bien par ce qu’il en est de la réalité internationale, d’autre part par les représentations aux travers desquelles les parties en présence appréhendent cette réalité et la façonnent conséquemment, elle est aussi parfois éminemment révélatrice, par sa brutalité, de la réalité qui se dissimule parfois derrière ces mêmes représentions, slogans proclamés ou principes revendiqués.
En l’état, un premier élément de ses relations internationales est bien sûr celui des échanges commerciaux. Quelle est la vision que Tocqueville peut développer de cette réalité, en s’aidant éventuellement de l’exemple américain ? Pour répondre à cette question n’est-il sans doute pas totalement inutile de commencer par préciser la valeur que cet auteur peut en général prêter au commerce et à la place qu’il lui accorde dans l’axiologie de la culture démocratique. Or, en l’occurrence, le constat est sans ambigüité aucune : « Dans les démocraties, il n’y a rien de plus grand ni de plus brillant que le commerce » 47 . Le commerce, et non pas la prière ou la gloire, voilà bien l’idéal de l’ éthos démocratique. D’une part, nous avons là affaire à une culture qui ne se porte plus guère évidemment vers les grandeurs et l’héroïsme que proposent l’institution militaire ou la tradition. D’autre part chacun va y penser son travail en fonction d’un marché, qu’il soit un commerçant, un industriel bien sûr, mais aussi un paysan ou même un homme de science. Toute activité se vit comme devant être avant tout intéressée et rémunératrice, quel que soit son objet, et, à l’instar de Sainte-Beuve, Tocqueville pourra-t-il même parler d’une « industrie des idées ». Et de façon assez logique, si le commerce est ainsi pour Tocqueville une valeur foncière et une pratique emblématique des sociétés démocratiques, il est devenu aussi pour le même, presque conséquemment, un élément déterminant de la dynamique et de la compréhension des relations internationales.
Mais Hélas ! pourrait-on s’exclamer. Car non seulement reste-t-il dubitatif à l’endroit de la qualité du dynamisme ou d’innovation du commerçant, non seulement l’est-il encore davantage à l’endroit de son civisme, tant le soi-disant esprit d’indépendance ou souci des libertés publiques se limite en fait de façon drastique chez ce dernier à ce qui est nécessaire à ses propres affaires 48 , mais est-il tout autant sceptique quant à la valeur iréniste exacte des échanges internationaux, quand bien même peut-il admettre que les valeurs commerciales seraient en principe au départ parfaitement antinomiques avec des valeurs militaires ou révolutionnaires 49 .
Car, à y regarder de près, si le développement du commerce peut créer, effectivement, de l’interdépendance entre les nations, celle-ci ne saurait immédiatement, conséquemment, nécessairement, comme telle, être un gage de paix sincère ou de confiance durable, ou l’annonce d’un esprit de coopération véritable 50 . Sur ce point comme sur d’autres, Tocqueville, se montre donc davantage un “réaliste”, selon la catégorisation des internationalistes d’aujourd’hui, qu’un « libéral », prônant et annonçant, grâce aux flux transnationaux, le dépassement d’un état de nature quasiment hobbesien entre nations 51 .
Et l’exemple de l’Angleterre, pour Tocqueville, en douterions nous-encore, devrait nous éclairer définitivement. Dès lors que la puissance d’une nation repose sur son économie, les marchés, leur établissement, leurs approvisionnements, leurs débouchés deviennent un enjeu vital 52 et rien ne permet de supposer que les intérêts de toutes les nations dussent être nécessairement congruents ou qu’un conflit, à terme, ne soit jamais considéré en aucune façon comme une option profitable. De fait les rivalités maritimes qui ne cessent de se jouer en ce dix-neuvième siècle sont bien, pour une part, un problème de rivalités commerciales 53 , et la paix elle-même doit être pensée non plus comme une fin ultime, ou la condition des libertés, mais toujours selon lui – l’Angleterre pourrait valoir ici comme exemple paradigmatique –, simplement comme un statu quo permettant à une nation de maintenir sa supériorité 54 . Pour ce qui concerne l’Amérique, celle-ci devient aussi indubitablement une puissance commerciale avec ce que cela signifie quant à la nécessité d’une véritable force maritime 55 . Si Tocqueville est féru d’économie politique, lecteur attentif de Jean-Baptiste Say, s’il veut bien ratifier en général la doctrine du laissez-faire et du laissez-passer, il ne saurait la voir comme le gage d’un internationalisme nécessairement iréniste , à rebours de la vulgate libérale d’aujourd’hui, et certainement pas comme devant être le principe recteur d’une politique étrangère. Et il faut même préciser ici que ce n’est pas parce que deux pays partagent les mêmes institutions ou la même culture démocratique qu’ils devraient partager de fait les mêmes intérêts, ou œuvrer avec la même conviction au triomphe d’institutions libérales dans les pays avec lesquels ils commercent 56 . Pour donner un exemple singulier, c’est ainsi que Tocqueville pourra se montrer prêt à ouvrir la construction de la ligne de chemin de fer à des capitaux anglais, quand bien même un des objectifs affichés de cette ligne est de faciliter l’acheminement des troupes et le développement de l’arsenal de Cherbourg afin d’en faire une menace pour le commerce des anglais qui impose leur « dictature » sur les mers 57 . Le commerce et ses enjeux semblent bien alors, dans l’œuvre de Tocqueville, fragiliser ainsi une paix de proximité culturelle évoquée dans un premier temps, pour y substituer en fait une paix beaucoup plus circonstancielle, résultant des intérêts et des calculs de puissance plus ou moins immédiats de chacun.
Cela étant dit, une fois rejetée la doctrine par trop confiante de la logique ou dynamique iréniste du marché ou des marchés, quel devrait donc être le principe premier de la conduite d’une politique étrangère dans un cadre qui se veut donc libéral ? Ici, à première approche, la réponse semblerait de droit assez simple. Préserver les libertés intérieures ou a minima faire en sorte que les libertés intérieures ne soient pas fragilisées par les options retenues en matière de politique étrangère, avec ce que cela suppose de puissance et d’indépendance. Concrètement, en termes plus actuels, celle-ci devrait donc subordonner son souci d’aide humanitaire, d’expansion aussi bien territoriale ou de conquête, voire de propagation des valeurs démocratiques à cette préservation, sachant certes que toute puissance étant relative dans un système d’équilibre, souci pour un État doit être constant, et qu’il ne convient ni de négliger ce qui sert à maintenir ou à accroître celle-ci, ni de s’embarrasser de querelles à propos d’archipels lointains, comme celui de Tahiti 58 .
Or, ce souci pérenne et attentif de maintenir la puissance relative nécessaire à la sauvegarde des libertés, voilà un principe qui peut se heurter à nombre d’obstacles, Tocqueville le note sans ambages. Que ce soit au regard des ambitions des politiciens n’hésitant pas à assurer ou pousser leur carrière par une politique étrangère belliqueuse (il pense ici souvent à Thiers), que ce soit aussi le fait des intérêts de ceux qui boursicotent et tirent profit éventuellement de tel conflit, qu’il s’agisse enfin du cynisme des gouvernements, « démocratiques » ou pas, qui y trouvent là un moyen de résoudre à bon compte, à trop bon compte parfois, certains problèmes intérieurs, politique ou sociaux 59 , les libertés intérieures ne sont pas toujours en effet l’alpha et l’oméga de la politique étrangère. Sans oublier, est-il vrai, sur ce dernier point, que Tocqueville n’est pas loin de considérer in fine que le peuple et les mouvements sociaux pourraient être aussi dangereux pour ses chères libertés libérales qu’une menace extérieure 60 . Ajoutons que la lucidité quant aux motivations politiciennes du moment ne doit pas dispenser chacun, selon lui, de faire front commun devant la menace étrangère, quelque survalorisée ou instrumentalisée qu’elle puisse être par le pouvoir en place 61 .
Tout cela étant posé, Tocqueville semble bien, à le suivre, vouloir nous dire aussi autre chose. Une politique étrangère qui ne se contente que de ne pas vouloir compromettre ces fameuses libertés intérieures, en assurant son indépendance et son influence, en accord donc avec la puissance réelle et relative de la nation, n’aurait encore parcouru que la moitié du chemin. C’est qu’elle devrait en effet, selon lui, être aussi l’actrice, une instigatrice de ce civisme qui fait si souvent défaut à l’individu « individualiste » des sociétés modernes, replié si aisément sur des ambitions si étriquées pour ne pas dire vulgaires. Or, pour ce faire, doit-elle se dramatiser, au-delà du civisme engendré par l’exercice des libertés locales 62 . Cela étant, si la grandeur de la nation, telle qu’elle se joue sur la scène internationale, doit ainsi aider à la grandeur relative mais possible de l’homme démocratique, en lui proposant une identité, une appartenance qui éveille en lui fierté, respect et admiration, ne saurait-elle en aucune façon signifier néanmoins le chant du cygne de l’individualité moderne : Tocqueville, sur ce point, est sans ambiguïté aucune 63 . Car ce n’est pas parce que l’homme moderne, pour ce libéral singulier, n’a pas vocation à ne vivre que d’une vie domestique, ne songeant qu’à sa « réussite », à la sécurité matérielle des siens, au bien-être 64 , au travers d’un travail régulier qui le discipline, le voue à un « matérialisme honnête » qui finit par faire d’un peuple un pauvre « troupeau d’hommes timides et industrieux » 65 , ce n’est pas parce que la société de la monarchie de Juillet lui semble moralement et politiquement parfaitement délétère qu’il faudrait, pour sauver cet individu des temps nouveaux, entonner de nouveau tel ou tel refrain tapageur, et éventuellement rassembleur et exaltant, où se dissoudrait le civisme moderne qu’il appelle de ses vœux.
Mais qu’appelle-t-on, à tout prendre, une grande nation ? Tout d’abord, a minima bien sûr, celle qui atteste d’une véritable indépendance, avec donc ce que cela suppose de puissance effective et de force. Mais aussi, celle qui affirme une différence , une identité. Un pays est un récit, il est à la fois un auteur et un acteur du grand livre de l’histoire, et Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution n’hésite pas à se fendre de quelques pages d’anthologie sur la singularité glorieuse de la France qui n’ont rien à envier à celles d’un Michelet, ou d’un général de Gaulle dans ses Mémoires . La diversité des nations, voilà une richesse, ainsi que la diversité des individus. Enfin, il s’agit aussi d’influence, et qui peut s’exprimer de bien des façons, et non pas seulement par les armes. La République, dira-t-il en 1848 lors d’une campagne électorale, n’a pas tant vocation à brûler qu’à éclairer les autres peuples 66 .
Las ! Voilà qui est bel et bon. Mais un tel programme, lorsqu’il s’accouple à des préjugés civilisationnels certains, à une conscience sereine des exigences de la raison d’Etat, peut déboucher sur une perception assez étrange de ce que peut concrètement signifier la politique étrangère d’une nation démocratique.
Car, au nom de cette toujours dite grandeur, il s’agira ainsi tout de même de légitimer sans ambages la colonisation de l’Algérie, ce qu’elle suppose de nécessités militaires, quitte à se montrer critique envers ses modalités, de plus en plus sceptique quant à l’amalgame des races qu’il avait commencé par espérer 67 . Si les Anglais ont l’Inde, il faut que les Français aient l’Algérie. À charge pour chacun de se montrer civilisé dans sa conquête et ses établissements 68 .
Il s’agira même, en dépit des principes mêmes de la constitution de la Seconde République de cautionner donc l’intervention militaire à Rome où la France affronte les républicains de Giuseppe Mazzini au profit d’un pape (Pie IX) dont on a peu à espérer en matière de réformes libérales. À charge d’en être réduit à célébrer à la tribune de l’Assemblée la grandeur d’une armée qui prend des risques et s’expose pour préserver les civils innocents et les vénérables bâtiments de la Ville Éternelle.
Et nombre d’autres dossiers seraient là pour nous laisser entendre que nous sommes à nous y méprendre dans une thématique qui ressemble singulièrement à celle de la Raison d’État la plus classique et redoublée par une tranquille hybris impérialiste nourrie de la certitude de la supériorité de la race blanche ou de la civilisation européenne.
Il s’agissait, par une dramatisation de l’idée de nation, d’ agrandir l’homme démocratique, tant d’un point de vue moral que civique, au-delà de ce que la religion d’aujourd’hui, si nécessaire aux yeux de l’auteur, peut encore accomplir 69 , et nous sommes rendus en fait à une politique étrangère qui reconduit tout de même très sensiblement les mêmes nécessités et les mêmes ambitions de toujours. Aussi lucide que Tocqueville puisse être par ailleurs quant aux conséquences liberticides d’une telle politique étrangère : son inquiétude manifestée à l’endroit du retour en France de l’armée d’Algérie en serait au demeurant un fort bel exemple.
Pour conclure de façon large, nous rappellerons et clarifierons certains aspects du rapide parcours proposé ci-dessus. Certes, Tocqueville se montre séduit par les États-Unis, aussi bien par l’heureuse association entre esprit de religion et esprit de liberté, par le sens et la culture des libertés locales, par l’éducation que les femmes peuvent y recevoir, que par le dynamisme, la confiance en soi et le goût mûr pour l’égalité que ce peuple manifeste. Cela étant, sans même avoir à parler de l’esprit si mercantile de celui-ci 70 qui le rebute rapidement ou de la « dictature » de la majorité et de l’opinion publique, le tableau de ce pays ne laisse pas de lui apparaître avec ses contrastes.
En effet, alors même qu’il a évité les grands centres industriels et la question du prolétariat qu’il découvrira plus tard à Manchester et Birmingham, il n’a pas manqué d’être confronté au sort des indiens et à la question de l’esclavage, et aussi bien à des tendances illibérales, à un nationalisme agressif et conquérant, qui ternissent indubitablement son image, et l’image même ou la cause de la démocratie dans le monde 71 . Ce qui ne n’empêche certes pas Tocqueville, d’être, pour son propre compte, d’être donc un thuriféraire de la conquête de l’Algérie.
Toujours est-il que par-delà ce jugement sur l’Amérique, Tocqueville pointe bien les problèmes et les débats de la politique étrangère des démocraties dont les échos ne cessent de résonner aujourd’hui dans les cénacles universitaires ou les déclarations des politiciens, sachant que ce qui est en jeu, c’est donc bien aussi dans le même temps la question du sens que l’on veut donner à l’expression de société et de gouvernement démocratiques.
De fait, avec cet auteur, il était effectivement bien question déjà, sans qu’il ait à nommer Kant, de la question du pacifisme des sociétés démocratiques, ou de ce que l’on appelle aujourd’hui la théorie de la Paix démocratique, ainsi que du rapport entre l’intérieur et l’extérieur d’une nation 72 . Et l’on peut retenir sa réponse. Oui, les valeurs démocratiques devraient amener les sociétés modernes à se détourner des conflits armés, et cela d’autant plus lorsque ces sociétés s’homogénéisent culturellement et que se développent certaines valeurs consuméristes et individualistes ; mais sans donc que l’on ait à parler ici du respect premier de la souveraineté des peuples ou du souci des libertés intérieures.
Subsiste alors bien sûr la question des limites de cet irénisme que l’on pourrait qualifier de matérialiste et ce n’est certainement pas dans l’œuvre de Tocqueville que l’on trouvera les arguments qui permettraient de conclure que l’économie de marché, dans la dynamique de la mondialisation, et que le capitalisme international seraient nécessairement porteurs de paix ou même de démocratie 73 . Le commerce, non, n’est décidément pas toujours le « doux commerce », non plus que le héraut de valeurs civiques ou émancipatrices.
Reste alors à savoir aussi si les menaces que peut représenter néanmoins l’armée en démocratie ne trouvent pas leur origine, non pas seulement dans son poids économique ou industriel, mais tout autant dans sa composition, et donc dans ses modalités du recrutement. Ce qui amènerait à repenser la question de la conscription à l’heure du développement parallèle des S.M.P. (sociétés militaires privées) : un problème particulier aigu aux États-Unis.
Reste encore à savoir si une politique étrangère qui veut, fait ou doit faire la guerre, fût-ce bien sûr au nom de la paix, n’est pas avant tout parfois le fait d’un manque de démocratisation de fait de la politique étrangère, ou le symptôme d’une société en recherche d’un exutoire à de trop grandes inégalités économiques et sociales à l’intérieur de ses frontières. Si, à en croire P. Rosanvallon, nous n’avons pas encore en France un gouvernement démocratique 74 , il est encore bien plus avéré que dans l’ensemble des démocraties considérées comme telles que nous sommes encore très loin d’avoir une politique étrangère véritablement ouverte à l’opinion publique, à un véritable contrôle parlementaire, et encore moins aux décisions de celui-ci, et quelles que soient les spécificités institutionnelles des pays considérés, l’Amérique y compris 75 . Cela étant, si les peuples peuvent ou doivent appeler ici à plus de démocratie, cela ne laissera pas de devoir les inciter, dans le même temps, à s’interroger sur leur véritable éthos 76 .
L’Amérique est-elle aujourd’hui pour la France un modèle, une référence incontournable en matière de politique étrangère 77 ?
Le monde d’après la chute du mur de Berlin n’est certes plus exactement, loin s’en faut, celui de Tocqueville. Les traumatismes des guerres mondiales et des totalitarismes sont encore là. Et s’il reste en effet relativement pour une part stato-centré, du moins faudrait-il désormais préciser et savoir amender cette vision en insistant d’une part, et sauf exceptions plus ou moins médiatisées, sur la disparition des clivages civilisationnels explicites, d’autre part sur l’existence d’institutions internationales qui ont vocation désormais à réguler le recours à la force ou les échanges commerciaux entre nations, et enfin sur le développement aussi bien d’organisations non gouvernementales (ONG) que de forces économiques redoutables, les FMN (firmes multinationales), qui peuvent mettre à mal ou instrumentaliser aussi bien la souveraineté des États que le fonctionnement de certaines organisations internationales.
Il n’est pas nécessaire d’être gaullien pour penser et prendre acte que la politique étrangère des démocraties d’aujourd’hui, et de la France particulier, sans se construire systématiquement contre, ne se règle guère sur celle de l’Amérique, sauf à vouloir parler ponctuellement de simple vasselage, et cela avant même de se demander s’il n’y a pas parfois concurrence ou divergences de points de vue et d’intérêts entre elles. Qu’il s’agisse de son exceptionalisme , de sa doctrine de la « destinée manifeste », de la pantagonisation de sa politique étrangère – voyant le Conseil de sécurité nationale prendre l’ascendant sur le Département d’État, proposant ou imposant une vision sécuritaire de la politique étrangère 78 – de ses balancements entre interventionnisme plus ou moins impérialiste et isolationnisme sourcilleux, l’Amérique est décidément par trop l’Amérique pour qu’une démocratie libérale autre pût ou dût reprendre à son compte une telle politique étrangère.
Pour ce qui a trait à la politique étrangère, l’Amérique a donc pu éclairer Tocqueville sur certains point précis, mais d’une part celui-ci a-t-il su développer sa propre doctrine, tout autant inspiré par ses principes libéraux et la situation européenne, et d’autre part force est de reconnaître que cette Amérique, en fait, n’a guère inventé grand-chose sur le plan doctrinal à proprement parler. L’équation entre la volonté populaire, celle des dirigeants, la réalité de la puissance relative d’un pays est de tous temps. Les adjuvants de la pression relative de l’opinion publique, de celle des lobbys, des intellectuels et de certaines castes ou minorités ne sont pas non plus une nouveauté. Thucydide, Machiavel, Hobbes, Hume d’un côté, Montesquieu, Adam Smith ou Benjamin Constant de l’autre, les grands courants théoriques (réalisme et libéralisme) se sont construits avant que les hommes politiques (de G. Washington ou J. Monroe à D. Trump, en passant par W. Wilson ou F. D. Roosevelt) ou intellectuels américains ou américanisés (H. Morgenthau, G. Allison, J. Mearsheimer, R. Axelrod, M. Doyle, B. Russett et caetera, pour ces derniers) de par leur action ou décisions, leurs analyses, leur rhétorique ou leur audience académique, animent, nuancent et exemplifient puissamment ces doctrines ou ces principes qui restent donc de fait, on peut le déplorer ou non, encore relativement stato-centré. Des mots nouveaux, faut-il l’ajouter, (on pense au fameux « soft power » de Joseph Nye) ne font pas toujours une réalité nouvelle. Et il ne suffit donc pas de constater que telle politique étrangère de tel pays est en accord de fait avec le cadre théorique américain du moment en matière de relations internationales pour conclure immédiatement qu’elle serait l’exemple ou la victime d’une américanisation doctrinale. Dit autrement, la question de la démocratie en son rapport avec les relations internationales ne se joue pas nécessairement au travers du prisme de la politique étrangère américaine, et, pour ce qui est des doctrines les plus modernes que nous ne pouvons pas préciser davantage ici (Ecole Anglaise, École de Stockholm, constructivisme, néo-criticisme, etc.), la question du passeport de leurs promoteurs est assez secondaire.
Bref, ce que semble proposer la politique étrangère américaine au reste du monde, et parfois à son corps défendant, et ce que l’œuvre de Tocqueville peut nous aider à y percevoir, ce n’est ni plus ni moins que l’image des limites ou du sens du terme démocratie que les sociétés modernes libérales tiennent tellement à pouvoir s’appliquer à elles-mêmes : un vocable qui peut donc malheureusement désormais légitimer beaucoup de choses, dès lors que la Raison d’Etat sait se faire aussi communication, que certains intérêts y trouvent leur compte et que l’opinion publique se laisse tétaniser par des menaces terroristes ou économiques, au détriment de valeurs plus nobles et exigeantes. Quant à la question de savoir si la France, en matière de droits de l’homme, de respect de la souveraineté des peuples, et pour ce qui est du souci désintéressé de la sécurité internationale ou du contrôle de l’exécutif, aurait, inversement, des leçons à donner à l’Amérique, une réponse plus précise réclamerait des analyses factuelles bien plus longues que le cadre conceptuel du problème auquel nous avons dû nous limiter dans ce chapitre en ne le resserrant déjà que trop pour ce faire.


13 Toutes les références tocquevilliennes de cet article, sauf exception, renvoient à l’édition des Œuvres Complètes (O. C.) de Tocqueville chez Gallimard, sous la direction de Jacob-Peter MAYER (17 tomes et 29 volumes parus à ce jour). De la Démocratie en Amérique fait ainsi l’objet du Tome I en deux volumes de ces O. C. (I, 1, et I, 2). Pour une présentation claire et cursive et claire de la vie, des voyages, de l’action politique et de l’œuvre en général de Tocqueville, on pourra se reporter avec profit au petit livre de KRULIC, Brigitte, 2016, Tocqueville , Paris, Gallimard, « Folio biographies ». Pour une approche plus approfondie, on consultera JARDIN, Alexandre, 1984, Alexis de Tocqueville, 1805-1859 , Paris, Hachette, coll. Pluriel ; BENOIT, Jean-Louis, 2005, Tocqueville. Un destin paradoxal, Paris, Bayard. Pour une information plus précise sur le voyage américain, voir l’ouvrage classique de PIERSON, George Wilson, 1938, Tocqueville and Beaumont in America , New York, OUP. Andrew Jackson (1767-1845) fut le septième président des États-Unis, de 1829 et 1837, succédant à John Quincy Adams (1825-1829) que Tocqueville put rencontrer, et auquel succéda Martin Van Buren (1837-1841). A. Jackson était d’une personnalité que Tocqueville n’appréciait guère. Voir O. C. , I, 1, p. 290, 409-410 ; XII pp. 86-87 ; XVI, p. 87. Pour un aperçu des rencontres américaines de Tocqueville et de sa correspondance étatsunienne, on se reportera au tome VII de ses O. C. et à l’introduction de David LEE.

14 Voir par exemple KISSINGER, Henry, 2016, L’ordre de monde, Paris, Fayard , p. 226, où l’on peut lire cette remarque : « un ouvrage les plus perspicaces sur l’esprit et les attitudes de leur peuple » [des États-Unis].

15 Concernant la polysémie du mot de démocratie, ses valeurs et ses usages divers, l’absence d’essence de son objet, nous renvoyons, parmi une bibliographie pléthorique, à l’ouvrage de DUPUIS-DERI, Francis, 2013, Démocratie. Histoire politique d’un mot, aux États-Unis et en France , Lux Éditeur, Canada, Québec, ainsi qu’à celui de ROSANVALLON, Pierre, 2000, La démocratie inachevée , Paris, Folio, Gallimard, plus particulièrement pp. 36-37.

16 Sur ce point, voir SCHLEIFER, James, T., 1980, The making of Tocqueville’s Democracy in América , Chapel Hill, University of North Carolina Press; ARON, Raymond, 1967, Les étapes de la pensée sociologique , Gallimard, “Tel”, p. 225 ; LAMBERTINI, Jean-Claude, 1983, Tocqueville et les deux démocraties, Paris, PUF, pp. 28-32, et aussi JAUME, Lucine, 2008, Tocqueville , Paris, Arthème Fayard, p. 28 et suivantes.

17 L ’envie est bien une passion démocratique par excellence, selon Tocqueville ; au risque d’y sacrifier la liberté à une égalité qui s’accommoderait trop aisément du despotisme. Voir O. C., I, 1, p. 8, 204, 230, 325, 400.

18 Voir O. C ., I, 1, p. 4, et I, 2, p. 8. Un processus lourd d’ambivalences, faut-il ajouter. La démocratie ne signifie pas nécessairement une société de liberté ou de prospérité. Voir O. C. , I, 1, p. 52, et I, 2, p. 19, 295, 339.

19 Voir une lettre (en anglais) à Mrs Sarah Austin du 27.09.1835, O.C ., VI, 3, pp. 49-50, et une autre à A. de la Rive du 13.10.1856, O. C. , VII, p. 350.

20 Sur le refoulement et le massacre des indiens, fût-ce sous des formes légales, et avec un certain indéniable cynisme, voir O. C. , I, 1, pp. 339-355 et aussi une note de voyage du 20.07.1831, O. C. , V, 1, p. 225. Sur le problème noir, voir O. C. , I, 1, pp. 355-379.

21 Voir, entre beaucoup d’autres ouvrages, LOSURDO, Domenico, 2013, Contre-histoire du libéralisme , Paris, Éditions La Découverte.

22 O. C., I, 1, p. 202. « En Amérique, la démocratie est donc livrée à ses propres pentes. Ses allures sont naturelles et tous ses mouvements sont libres. C’est là qu’il faut la juger ». Voir la séance de la Chambre du 12.09.1848, O. C. , III, 3, p. 174. « [...] je ne chercherai pas, moi, comme ont essayé de le faire plusieurs de mes collègues, quelle est l’étymologie vraie de ce mot démocratie. Je ne parcourrai pas, comme on le faisait hier, le jardin des racines grecques ; pour savoir d’où vient ce mot. Je chercherai la démocratie où je l’ai vue, vivante active, triomphante dans le seul pays du monde où elle existe, où elle a pu fonder jusqu’à présent, dans le monde moderne, quelque chose de grand et de durable, en Amérique ».

23 L’isolement géographique, donc, mais aussi bien l’immensité du territoire, ses richesses, avec toutes les implications que cela suppose. À croire que « c’est Dieu même qui, en leur livrant un continent sans bornes, leur a accordé les moyens de rester longtemps égaux et libres » ( O. C. , I, 1, p. 292). Voir aussi, ibid, p. 305 : « Il y a dans cette marche graduelle et continue de la race européenne vers les montagnes Rocheuses quelque chose de providentiel : c’est comme un déluge d’hommes qui monte sans cesse et que soulève chaque joue la main de Dieu ». Sur l’influence respective des lois, des mœurs, et des circonstances physiques, pour ce qui est de la singularité d’un pays en général, de l’Amérique en particulier voir O. C. , I, 1, p. 322, O. C. , I, 2, p. 7, 41-43. Sur les limites et la portée de l’exemple américain pour l’Europe voir O. C. , I, 1, p. 323-330.

24 Voir O. C., I, 1, p. 12 : « J’avoue que dans l’Amérique j’ai vu plus que l’Amérique ; j’y ai cherché une image de la démocratie elle-même, de ses penchants, de son caractère, de ses préjugés et de ses passions ; j’ai voulu la connaître, ne fût-ce que pour savoir du moins ce que nous devions espérer ou craindre d’elle ». Voir une lettre à John Stuart-Mill (1806-1873) du 18.10.1840, O. C., VI, 1, p. 336 : « Mais en partant des notions que me fournissait la Société américaine et française, j’ai voulu peindre les traits généraux des Sociétés démocratiques dont aucun modèle complet n’existe encore ».

25 Voir une lettre à son frère Édouard du 28.05.1831 - O. C., XIV, p. 91-92, ainsi que ses Carnets de Voyages, O. C., V, 1, p. 266.

26 Il serait fastidieux ici de recenser, dans ses O. C. , tous les textes ou discours portant sur les enjeux de la politique étrangère en général, sur celle de l’Amérique, de l’Angleterre, de la France, en particulier, les chapitres entiers consacrés à la question de la guerre, ses prises de position donc face à la politique étrangère assez aventureuse de Thiers, ou celle, plus accommodante ou prudente de F. Guizot, face à la colonisation. Et n’est-il pas celui qui aurait su prédire d’ailleurs la bipolarisation entre la Russie et l’Amérique ( O. C., I, 1, p. 430-431) ? Prétendre donc, qu’avec les relations internationales nous avons là affaire à un aspect secondaire de son œuvre aujourd’hui est une gageure assez singulière d’un pont de vue académique et ne revient de fait, ni plus ni moins, qu’à prétendre que Tocqueville n’aurait que très peu de choses à nous dire aujourd’hui sur le devenir politique des démocraties, y compris quant aux liens donc entre leurs mœurs, leurs institutions, leur économie et leur action politique. À croire encore que certains admirateurs proclamés avec insistance de Tocqueville ne le célèbrent en fait que pour ce qu’ils veulent avant tout y trouver pour étayer leurs propres visions ou « analyses », souvent assez convenues ou ressassées au demeurant. Voir, parmi les rares auteurs qui prennent au sérieux cet aspect de l’œuvre de Tocqueville, BARANETS, Élie, 2016, « Guerre et Paix : L’héritage méconnu de Tocqueville » , The Tocqueville Review / La Revue Tocqueville , Vol. XXXVII, N° 2, pp. 127-150.

27 Il fut député de cette circonscription de 1839 à 1851. Voir donc O. C ., III, 2, p. 255-268, son premier discours à la Chambre du 2 juillet 1839 consacré à la question d’Orient. Voir donc O. C ., III, 2, pp. 255-268. Il sera Ministre des Affaires Étrangères du 2 juin au 30 octobre 1849, en succédant à É. Drouyn de Lhuys.

28 O. C. , I, 1, p. 400 : « Si, depuis le commencement du monde, les peuples et les rois n’avaient en vue que leur utilité réelle, on saurait à peine ce que c’est que la guerre parmi les hommes ». Sur cet utilitarisme en général, sa valeur, sa nécessité et ses limites, son rapport aux motivations réelles des Américains, y compris en matière de religion, voir O. C ., I, 2, 127-133. Voir aussi sur la question de la motivation, ELSTER, Jon, 2009, Alexis de Tocqueville, The first social scientist , Cambridge University Press.

29 Voir O. C ., I, 2, pp. 105-106, 147, 263.

30 Voir O. C ., I, 2, p. 22, 80, 337.

31 Voir ibid . O. C ., I, 2, p. 171-175, 183-184. Ce qui n’est pas sans incidence donc sur la question de la guerre. O. C ., I, 2, p. 286 : « En vain l’ambition ou la colère arme les princes, une sorte d’apathie et de bienveillance universelle les apaise en dépit d’eux-mêmes et leur fait tomber l’épée des mains : les guerres deviennent plus rares ». Cela étant cet effacement de la guerre n’est peut-être aussi qu’en effet de lassitude, voir ibid. la note de bas de page.

32 O. C., V, 1, p. 225. Note du 20.07.1831.

33 Voir aussi une note manuscrite dans l’édition historico-critique NOLLA, Edouardo, 1990, De la démocratie en Amérique (2 volumes), Paris, Vrin, vol. I, p. 245. « En retraçant les lois et en peignant les mœurs de la société américaine, je n’ai pas prétendu que tous les peuples démocratiques puissent imiter les premières et adopter les seconds, car je n’ignore pas quelle est l’influence exercé par la nature du pays sur sa constitution politique et je regarderais comme un grand malheur pour le genre humain que la liberté ne pût s’y produire que sous une seule forme. Je suis donc loin de croire que nous devions imiter en tout le gouvernement que la démocratie américaine s’est donné ». Voir aussi lettre à Ernest de Chabrol du 16 juillet 1831, dans MELONIO, Florence, et GUELLEC, Laurence (dir.), 2003, Tocqueville, Lettres choisies, Souvenirs, Paris , Gallimard, « Quarto », p. 206. « Les États-Unis doivent rendre grâce au ciel de ce qu’il les a placés jusqu’à présent de telle manière qu’ils n’ont besoin ni d’armées permanentes, ni de force publique, ni de politique extérieure habile et soutenue. Si jamais une de ces trois nécessités se présente on peut prédire sans être prophète, qu’ils perdront leur liberté ou concentreront davantage le pouvoir ».

34 Sur ce problème de recrutement et de composition de l’armée démocratique, voir O. C . I, 2, pp. 277-280. Et on se souviendra aussi d’une note manuscrite (Rubbish) dans l’édition de NOLLA, op. cit., vol. II, p. 225 : « La tendance naturelle d’un peuple démocratique est d’avoir une armée de mercenaires ». Ce qui ne laisse pas de soulever de sérieux problèmes assez classiques, ne serait-ce que quant à la question de leur coût et de leurs conséquences pour les libertés intérieures.

35 O. C ., I, 2, p. 273 : « On peut donc dire d’une manière générale que, si les peuples démocratiques sont naturellement portés vers la paix par leurs intérêts et leurs instincts, ils sont sans cesse attirés vers la guerre et les révolutions par leurs armées. » Voir aussi ibid. p. 276. Voir aussi le brouillon dans l’édition avec les notes manuscrites de La démocratie en Amérique de NOLLA, op. cit. , vol. II, p. 224. « Plus j’y réfléchis et plus je pense que c’est par les armées que les démocraties périront, que c’est là le grand danger des temps modernes, la chance du despotisme pour l’avenir. Difficulté de diminuer une armée démocratique quand elle existe. Difficulté de ne pas avoir d’armée quand les voisins en ont. Presqu’impossibilité de n’être pas entraîné à la guerre ou des séditions, si armées. » Pour cette défiance à l’endroit de cette armée de prolétaires, ces nouveaux « barbares » on pense bien sûr à ce fameux article de Saint-Marc Girardin (1801-1873) paru dans le Journal des Débats du 7 décembre 1831 où l’on peut lire : « Elle périra [la société moderne] par ses prolétaires, si elle ne cherche pas, par tous les moyens possibles, à leur faire une part dans une propriété, ou si elle en fait des citoyens actifs et armés avant d’en avoir fait des propriétaires ». Voir aussi BENOIT, Jean-Louis, 2006, « Tocqueville, La démocratie au risque de son armée », The Tocqueville Review / La revue Tocqueville , Vol. XXVII, N° 2, pp. 191-207, ainsi que KIRCHINE, Youri, 1997, « Comment assurer la sécurité militaire dans une société démocratique » , Revue de l’OTAN , N° 1 (janvier), Vol. 45, pp. 22-25 et enfin les actes du Colloque International sur « L’intégration des forces armées et de sécurité dans les sociétés démocratiques », 29 mars-1er avril 2005, Cotonou (Bénin), publiés par la Fondation Konrad Adenauer, COPEF, en 2005.

36 Voir RABINO, Thomas, 2011, De la guerre en Amérique : Essai sur la culture de guerre , Perrin.

37 Voir une lettre à son neveu Hubert du 4.01.1855, O. C. , XIV, p. 303. « Comme études diplomatiques proprement dites, il n’y a rien de plus nécessaire à étudier que les actes du Congrès de Vienne, puisqu’ils forment encore la base de tout l’ordre politique de l’Europe ». Et l’Angleterre elle-même ne saurait croire pouvoir rester en-dehors de cette interdépendance, y compris pour ce qui concerne les mœurs. Toujours est-il, qui plus est, que le développement de la vapeur pourrait bien modifier la donne de l’équilibre des puissances maritimes. Voir, sur ces points, rapidement, une lettre à N.W. Senior du 15.02.1855, O. C. , VI, 2, p. 177, et un passage des Conversations , ibid. p. 485.

38 Sur cette question de l’équilibre des puissances, voir par exemple, la lettre du 9.10.1857 à A. de Circourt, O. C. , XVIII, p. 416. « Ce que je crois, c’est que si l’affaire des Indes se prolongeait beaucoup et que l’Angleterre parût embarrassée et comme paralysée pour longtemps, il ne sortît de cette situation à la longue des événements européens très considérables. Mais à la longue seulement. L’Angleterre hors des affaires du continent est un fait qui ne peut manquer de détruire tout l’ancien équilibre et d’ouvrir une grande porte à toutes les nouveautés. Un équilibre qui rend problématique l’existence même des petites nations, quand bien même seraient-elles plus libres, prospères et heureuses, potentiellement que les plus grandes ».

39 Voir donc O. C ., I, 1, pp. 238-239 : une faiblesse qui redouble les faiblesses des lumières du peuple ( ibid. I, 1, 174). Voir aussi dans ses Souvenirs, O. C ., XII, p. 246. Notons que l’internationaliste réaliste Kenneth N. Waltz valide la vision tocquevillienne des lacunes démocratiques en termes de politique étrangère dans son ouvrage Foreign Policy and Democratic Politics : The American and British Experience, 1967, Boston, Little, Brown and Co, pp. 8-15. Sur ce point, on lira avec intérêt WAISSE, Justin, 2009, « De l’infériorité des régimes démocratiques dans la conduite des affaires extérieures », The Tocqueville Review / La revue Tocqueville, Vol. XXX, pp. 137-158 .

40 Voir KRULIC, Brigitte, op. cit ., p. 57, évoquant une lettre du 12 juin 1837.

41 Voir O. C . I, 1, pp. 204-206.

42 Voir dans l’édition NOLLA, op. cit ., vol. I, p. 137, cette note manuscrite : « Lorsqu’il n’y a plus de grands partis, bien liés par des intérêts et des passions communes, la politique étrangère ne manque presque jamais de devenir l’élément principal de l’activité parlementaire... Or, je regarde un tel état de choses comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d’être traitées par un petit nombre d’hommes, avec suite, en secret ». Voir aussi une lettre à William Rathbone Greg du 1.10.1858, O. C. , VI, 3, p. 307.

43 « Les États-Unis n’ont pas de voisins » peut-il écrire en O. C. I, 1, p. 128, ce qui les dispense d’avoir un pouvoir central fort, en l’occurrence de pouvoir se contenter d’un système fédéral, ainsi que d’une armée permanente à entretenir ( ibid, p. 117, pp. 162-174, 289-290, etc. Voir aussi O. C.,

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