Au-delà du système pénal : L intégration sociale et professionnelle des groupes judiciarisés et marginalisés
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Description

En examinant l'impact des politiques sociales et l'évolution du marché du travail, les auteurs évaluent les pratiques professionnelles d'intervention ainsi que les enjeux suscités par les notions d'intégration et d'insertion des chômeurs, des assistés sociaux, des jeunes de la rue, des toxicomanes et des ex-détenus.

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Informations

Publié par
Date de parution 23 juin 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782760528772
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PRESSES DE L’UNIVERSITÉ DU QUÉBEC
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450
Sainte-Foy (Québec) G1V 2M2
Téléphone: (418) 657-4399 • Télécopieur: (418) 657-2096
Courriel: puq@puq.ca • Internet: www.puq.ca

Données de catalogage avant publication (Canada)
 
Vedette principale au titre:
Au-delà du système pénal: l’intégration sociale et professionnelle des groupes judiciariséset marginalisés
(Collection Problèmes sociaux & interventions sociales; 14)
Comprend des réf. bibliogr.
ISBN 2-7605-1307-6 ISBN EPUB 978-2-7605-2877-2
1. Réhabilitation. 2. Jeunes délinquants – Rééducation. 3. Criminalité – Prévention.4. Justice pénale – Administration – Aspect social. I. Poupart, Jean. II. Arcand, Suzanne.III. Cantin, Julie, 1976- . IV. Collection.
 
HV9288. A92 2004 365'.66 C2004-940846-1
 
 
 
 
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada
par l’entremise du Programme d’aide au développement
de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.
 
 
 
Révision linguistique: LE GRAPHE ENR.
Mise en pages: CARACTÉRA PRODUCTION GRAPHIQUE INC.
Couverture – Conception: RICHARD HODGSON
Illustration: VINCENT VAN GOGH, 1853-1890, Jardin fleuri ,
1888, huile sur toile (92 X 73 cm)
 
 
 
1  2 3 4 5 6 7 8 9 PUQ 2004 9 8 7 6 5 4 3 2  1
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
© 2004 Presses de l’Université du Québec
Dépôt légal – 3 e trimestre 2004
Bibliothèque nationale du Québec / Bibliothèque nationale du Canada
 
 
 
 
 
À LA MÉMOIRE DE ROBERT MAYER
 
Je dédie ce livre à la mémoire de Robert Mayer (nommé professeur émérite à titre posthume) pour lequel, comme plusieurs autres collègues, j’aitoujours ressenti une grande amitié. Je le fais d’autant plus volontiers queRobert m’a fortement encouragé dans la réalisation de cet ouvrage collectif, à titre notamment de coresponsable de la collection « Problèmessociaux et interventions sociales », et surtout parce qu’à travers ses enseignements, ses recherches et ses engagements, il s’est profondément souciédu sort des personnes et des groupes marginalisés.
AVANT-PROPOS
INTÉGRATION SOCIALEET PROFESSIONNELLEDES PERSONNES JUDICIARISÉES
Un enjeu toujours aussifondamental
Les transformations socioéconomiques majeures qui se sont produites aucours des vingt dernières années rendent encore plus problématiquel’intégration sociale et professionnelle des personnes judiciarisées. Dansla mesure, en effet, où les populations qui passent à travers le systèmepénal proviennent en grande majorité de milieux modestes, voire défavorisés, elles subissent généralement un double processus de vulnérabilité.D’abord, elles s’inscrivent souvent dans une trajectoire difficile sur le plandu travail, puisque, étant peu scolarisées, elles sont plus sujettes au chômage et aux emplois précaires peu qualifiés et mal rémunérés. Ensuite, lepassage dans le système pénal peut signifier, pour ceux et celles qui sontincarcérés, une situation de « chômage » plus ou moins prolongée et unerupture de leurs liens sociaux habituels. Enfin, ces personnes doiventcomposer avec le stigmate rattaché à une condamnation judiciaire et, pourcertains, au fait d’avoir été emprisonnés.
S’intéresser à la manière dont se pose la question de l’insertionsociale et professionnelle pour les personnes judiciarisées dans le contextedes politiques et des pratiques actuelles du système pénal et des autressystèmes – celui de la sécurité du revenu, par exemple – n’est pas nouveau,on le sait. Cela n’en fait pas moins un enjeu qui demeure fondamental.En effet, la possibilité pour ces personnes de se trouver ou de conserverun emploi, de même que de développer des liens sociaux « significatifs »,aussi bien avec leur entourage qu’avec les institutions qu’elles côtoient,est souvent vue comme une condition indispensable pour leur éviter detomber ou de retomber dans la marginalité, la criminalité et la pauvreté.Opter pour l’intégration des personnes judiciarisées et plus largement marginalisées ne va pas de soi et suscite plusieurs interrogations. Que faut-ilentendre par intégration et, si l’on adopte cette perspective, quelles sontles véritables conditions de l’intégration? L’intégration passe-t-elle nécessairement par le travail et, si oui, qu’advient-il de ceux qui n’ont pas accèsà un travail ou à ce qui est considéré comme un travail décent? Si l’onadmet, comme plusieurs le proposent, que le lien social dépasse le seulunivers du travail et touche également à la sphère de l’insertion relationnelle, c’est-à-dire aux liens que les acteurs entretiennent avec les groupeset les institutions qui les entourent, comment susciter un tel lien social?Quelle place accorder aux déterminants sociaux, ou encore aux différentsacteurs individuels et collectifs, dans les processus d’intégration? Quelssont les fondements et les conséquences des diverses politiques qui sontactuellement mises en place dans l’intention de favoriser l’intégrationsocioprofessionnelle des personnes les moins bien nanties?
Par ailleurs, que savons-nous des expériences et des points de vue despersonnes les plus directement concernées? En pratique, nous semble-t-il,nous en connaissons encore trop peu sur les divers cheminements suivis par les personnes judiciarisées, sur le sens qu’elles donnent elles-mêmesà leur intégration et sur les conditions dans lesquelles cette intégrations’effectue. Nous n’en savons guère plus sur les enjeux et les dilemmes queces personnes sont susceptibles de vivre dans les domaines de l’emploi, deleurs relations sociales et de leur rapport aux diverses institutions, sur lesdifférentes stratégies qu’elles sont susceptibles d’adopter, de même que,plus généralement, sur les processus et les mécanismes capables de lesmener à diverses formes d’affiliation ou de désaffiliation sociale, pourreprendre l’expression de Castel (1994).
CONTEXTE ET OBJECTIFS DU LIVRE
C’est en grande partie pour tenter de répondre, ne serait-ce que partiellement, à ces questions et pour combler les limites de nos connaissancesque le présent ouvrage a été conçu, dans le prolongement d’un colloqueorganisé conjointement par le Centre international de criminologie comparée (CICC) et l’Association des services de réhabilitation sociale duQuébec (ASRSQ) en novembre 2002, sur le thème de l’intégration socialeet professionnelle. Dans un esprit commun aux deux réalisations scientifiques, les objectifs de cet ouvrage se présentent en trois points:

susciter une réflexion sur les enjeux sociaux, politiques, normatifs etthéoriques que soulève la problématique de l’intégration sociale etprofessionnelle des groupes judiciarisés et marginalisés;
permettre une meilleure connaissance des mécanismes et processussociaux qui favorisent ou au contraire entravent l’intégration socialeet professionnelle de ces groupes;
favoriser l’élaboration de politiques sociopénales et de pratiquesd’intervention susceptibles d’améliorer la condition des personnesjudiciarisées et marginalisées.
En publiant ces textes, nous espérons en effet qu’ils contribueront,ne serait-ce que de façon modeste, à faire avancer la réflexion sur laproblématique de l’intégration sociale et professionnelle des personnesjudiciarisées et marginalisées, de même qu’à une meilleure connaissancede leurs conditions de vie.
BIBLIOGRAPHIE
CASTEL, R. (1994). « La dynamique des processus de marginalisation: dela vulnérabilité à la désaffiliation », Cahiers de recherche sociologique , n o  22,p. 11-27.
REMERCIEMENTS
Nous désirons remercier d’abord les collègues qui ont bien voulu faire partde leurs réflexions ou encore de leurs travaux de recherche dans le cadrede cette publication. Nous remercions également toutes les personnes quiont accepté de témoigner de leur expérience, soit dans le contexte desrecherches menées par nos contributeurs, soit dans celui du présent livre(notamment MM. Pierre Lalonde et Richard Therrien). Ces témoignages,on le sait, sont au cœur même d’une analyse en profondeur sur les processus d’intégration et d’exclusion sociale.
Nous exprimons également notre reconnaissance à Madame AngèleTremblay, directrice générale, ainsi qu’à l’ensemble de l’équipe des Pressesde l’Université du Québec; à Suzanne Arcand, coordonnateure des événements scientifiques internationaux au Centre international de criminologie comparée, et à Julie Cantin, étudiante au doctorat à l’École decriminologie de l’Université de Montréal, qui ont toutes deux assuré lesuivi nécessaire à cette publication. Que soient remerciés encore les différents collègues qui ont accepté d’évaluer les textes de ce manuscrit: LionelGroulx, professeur à l’École de service social de l’Université de Montréal,Pierre Joseph Ulysse, professeur à l’École de service social de l’Universitéde Montréal, Ricardo Zuniga, professeur retraité de l’École de servicesocial de l’Université de Montréal, Marion Vacheret, professeur à l’Écolede criminologie de l’Université de Montréal et André Normandeau, professeur retraité de l’École de criminologie de l’Université de Montréal.
Nous profitons de l’occasion pour souligner la précieuse contributiondu Comité organisateur du colloque à l’origine de cette publication, soit:Johanne Vallée, présidente du colloque et directrice générale de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec, François Bérard, directeur général des Maisons de transition de Montréal inc., Jean ClaudeBernheim, professeur et président de l’Office des droits des détenu (e) s,Andrée Drapeau, criminologue-avocate, agente de libération conditionnelle au Service correctionnel du Canada, Michel Monette, directeurd’Opex 82 et président du Comité aviseur pour les personnes judiciariséesadultes (Emploi-Québec), Véronique Strimelle, professeure au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa et membre de notre équipede recherche ainsi que Suzanne Arcand du Centre international de criminologie comparée pour son travail indispensable en tant que coordonnateure de l’événement. Les membres de ce comité ont également joué unrôle déterminant dans la réalisation de nos travaux de recherche sur l’intégration sociale et professionnelle des personnes ayant connu une expérience d’incarcération, dans le cadre desquels ils ont accepté d’agir à titrede personnes-ressources.
Nous voudrions aussi souligner l’aide financière reçue pour la réalisation du colloque de la part du Conseil québécois de la recherche ensciences sociales (l’actuel Fonds québécois de recherche sur la société etla culture), du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, duministère des Finances, de l’Économie et de la Recherche du Québec, duComité aviseur pour les personnes judiciarisées adultes (Emploi-Québec),du ministère du Solliciteur général du Canada, du Service correctionneldu Canada (Corcan) et du ministre de la Sécurité publique du Québec.
En conclusion de ces remerciements, nous aimerions souligner toutparticulièrement le fait que ce travail a pu prendre forme grâce aux encouragements et au soutien des deux responsables de la collection « Problèmessociaux et interventions sociales » aux Presses de l’Université du Québec,soit nos collègues Henri Dorvil de l’École de travail social de l’Universitédu Québec à Montréal et Robert Mayer (nommé professeur émérite à titreposthume) de l’École de service social de l’Université de Montréal, quiest malheureusement décédé en cours de réalisation de ce projet. Tousceux qui l’ont connu savent bien que Robert a toujours fait preuve d’untrès grand humanisme, mais aussi d’un souci continuel d’équité sociale.C’est en toute amitié et en reconnaissance de son engagement incessantenvers les groupes marginalisés que nous lui dédions ce livre.
TABLE DES MATIÈRES
Couverture
TITRE
COPYRIGHT
DÉDICACE
AVANT-PROPOS- INTÉGRATION SOCIALE ET PROFESSIONNELLE DES PERSONNES JUDICIARISÉES
CONTEXTE ET OBJECTIFS DU LIVRE
BIBLIOGRAPHIE
REMERCIEMENTS
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
INTÉGRATION SOCIALE ET PROFESSIONNELLE Des processus sociopénaux aux trajectoires de vie
UNE SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE EN MAL D’INTÉGRATION
LES INTERFACES DU SOCIAL ET DU PÉNAL: VERS UNE FORME DE PÉNALISATION DU SOCIAL?
LES PROCESSUS DE MARGINALISATION VUS SOUS L’ANGLE DES TRAJECTOIRES ET DES EXPÉRIENCES DE VIE
ORGANISATION ET CONTENU DE L’OUVRAGE
BIBLIOGRAPHIE
PARTIE 1 INTÉGRATION SOCIALE, SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES ET TRANSFORMATIONS SOCIOPOLITIQUES ET PÉNALES
CHAPITRE 1 INTÉGRATION ET NOUVEAUX PROCESSUS D’INDIVIDUALISATION
RÉSUMÉ
CHAPITRE 2 CHANGEMENTS DANS L’INTÉGRATION
RÉSUMÉ
L’INTÉGRATION ET L’IDÉE DE SOCIÉTÉ
QUAND « LA SOCIÉTÉ » NOUS LÂCHE
DES IMMIGRÉS AUX MINORITÉS
DE LA SOCIÉTÉ AUX EXPÉRIENCES INDIVIDUELLES
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 3 COMPLÉMENTARITÉ DES NOUVELLES POLITIQUES PÉNALES État social actif et justice réparatrice, état sécuritaire et justice actuarielle
RÉSUMÉ
LA COMPLÉMENTARITÉ DES JUSTICES RÉPARATRICE ET ACTUARIELLE
DÉFINITION
La justice réparatrice
La justice actuarielle
DISCUSSION
LA POLITISATION ET L’INDIVIDUALISATION DE LA QUESTION CRIMINELLE
L’ÉTAT SÉCURITAIRE
L’ÉTAT SOCIAL ACTIF
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 4 SORTIR ET S’EN SORTIR La montée de la norme d’autonomie dans les trajectoires de retour à la communauté des « ex-détenus »
RÉSUMÉ
LES RÈGLES DE L’INDIVIDUALITÉ CONTEMPORAINE
LE CHAMP PÉNAL ET LA RESPONSABILITÉ INDIVIDUELLE
L’AUTONOMIE, LA RESPONSABILITÉ ET L’INITIATIVE INDIVIDUELLE SELON LES « EX-DÉTENUS »
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
PARTIE 2 TRAJECTOIRES ET EXPÉRIENCES DE VIE DES GROUPES MARGINALISÉS ET JUDICIARISÉS
CHAPITRE 5 IDENTITÉ DE CARRIÈRES ET EXPÉRIENCES PÉNALES L’exemple d’usagers-revendeurs d’héroïne dans les quartiers pauvres en France
RÉSUMÉ
LES TRAJECTOIRES DES TOXICOMANES DES CITÉS: UNE LOGIQUE DE MARGINALISATION SOCIALE
UNE VULNÉRABILITÉ STRUCTURELLE: LOGIQUE PÉNALE ET LOGIQUE TERRITORIALE
L’EXPÉRIENCE DE LA JUSTICE, ENTRE RÉVOLTE ET DOMINATION
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 6 UNE FOIS LA SENTENCE TERMINÉE L’intégration des personnes ayant connu une expérience d’incarcération
RÉSUMÉ
L’INTÉGRATION DES PERSONNES JUDICIARISÉES: UNE MISE EN CONTEXTE
UNE APPROCHE PAR RÉCITS DE VIE
LA SPHÈRE DES ACTIVITÉS SOCIOÉCONOMIQUES
LA SITUATION D’EMPLOI DES INTERVIEWÉS
LES TRAJECTOIRES PROFESSIONNELLES DES PERSONNES INTERVIEWÉES
LE SENS ACCORDÉ AU TRAVAIL
LA SPHÈRE DES RELATIONS PERSONNELLES ET SOCIALES
LA SPHÈRE DES RAPPORTS AVEC LES INSTITUTIONS
LES RAPPORTS AVEC LES INSTITUTIONS EN GÉNÉRAL
LES RAPPORTS AVEC LES INSTITUTIONS CARCÉRALES
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 7 DE L’ITINÉRANCE ET DU TRAVAIL À propos de la reconnaissance sociale des pratiques dans l’univers de la marginalité
RÉSUMÉ
LE TRAVAIL COMME VALEUR CENTRALE DE NOTRE SOCIÉTÉ
LA DIVERSITÉ DES FORMES D’ARTICULATION DE LA RUE ET DU TRAVAIL
UNE RECONNAISSANCE PARTIELLE ET GHETTOÏSANTE
LA NON-RECONNAISSANCE INSTITUTIONNALISÉE
LA RECONNAISSANCE ET LE TRANSFERT DES COMPÉTENCES
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 8 INTÉGRATION SOCIALE DES JEUNES APRÈS UN PASSAGE DANS LES GANGS DE RUE Quelques pistes de réflexion
RÉSUMÉ
LES GANGS DE RUE: INQUIÉTUDES À L’ÉGARD D’UN PHÉNOMÈNE TRANSFORMÉ
LES GANGS DE RUE SITUÉS SUR UN CONTINUUM DE VIOLENCE ET DE CRIMINALITÉ
DIVERS MODÈLES EXPLICATIFS
LES TEMPS ONT CHANGÉ
MÉTHODOLOGIE
ÉCHANTILLONS
LES INSTRUMENTS DE COLLECTE ET L’ANALYSE DES DONNÉES
LES RÉSULTATS
LA DÉSORGANISATION SOCIALE OU FAMILIALE?
LE GANG, UNE NOUVELLE FAMILLE
LE GANG, POUR CONSTRUIRE SON IDENTITÉ
LE RETOUR À LA CASE DÉPART
DISCUSSION
SI LA VIOLENCE ET LA CRIMINALITÉ DES GANGS SONT BIEN RÉELLES, LA PEUR DE CEUX QUI LES QUITTENT L’EST ÉGALEMENT
CES JEUNES ONT BESOIN DE PROGRAMMES APPROPRIÉS ET D’OPPORTUNITÉS VALABLES
LES GANGS CONTRIBUENT À CRÉER UN VIDE AUTOUR DES JEUNES QUI EN FONT L’EXPÉRIENCE
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
PARTIE 3 IMPACT DES POLITIQUES SOCIALES ET PÉNALES SUR LES PROCESSUS D’INTÉGRATION
CHAPITRE 9 INTÉGRATION SOCIALE DES FEMMES ET DES AUTOCHTONES JUDICIARISÉS Effets du « genre » et de la « couleur » du droit pénal
RÉSUMÉ
« UNE DÉCENNIE DE RÉFORMES »
« L’ÉCHEC DE LA RÉFORME »
LES DÉTENUES AUTOCHTONES AU CANADA
LE CONTEXTE INTERNATIONAL
LES PERSPECTIVES CRITIQUES EN CRIMINOLOGIE
LE « GENRE » ET LA « COULEUR » DU SYSTÈME PÉNAL
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 10 INSERTION SOCIOPROFESSIONNELLE DES JEUNES EN DIFFICULTÉ Vers de nouvelles interventions?
RÉSUMÉ
LES DIFFÉRENTES INTERVENTIONS VISANT L’INSERTION
LES INTERVENTIONS CIBLANT LES INDIVIDUS
LES INTERVENTIONS VISANT LE JEUNE ET LE MARCHÉ DE L’EMPLOI
LE PROJET SOLIDARITÉ JEUNESSE (PSJ)
LA MÉTHODE DE L’ÉVALUATION
DE CERTAINS CONSTATS DE L’ÉVALUATION DU PSJ
UN DÉFI DE TAILLE POUR UNE RÉALITÉ COMPLEXE
L’INTERVENTION: CENTRÉE SUR LA RELATION ET L’EMPLOI DANS UNE LOGIQUE INDIVIDUELLE
LES COLLABORATIONS INCONTOURNABLES
LA FORMATION CONTINUE: ENCORE ESSENTIELLE POUR TOUS LES ACTEURS
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 11 RÉINSERTION DANS LE MARCHÉ DU TRAVAIL L’impact des antécédents judiciaires
RÉSUMÉ
LES ANTÉCÉDENTS JUDICIAIRES, LE « CASIER JUDICIAIRE » ET LA RÉHABILITATION
L’ÉTAT DE LA RECHERCHE
LES ÉTUDES PORTANT SUR LES ATTITUDES, LES POLITIQUES ET LES PRATIQUES DES EMPLOYEURS
Les recherches au moyen de questionnaires
La recherche d’emploi « simulée »
Les recherches au moyen d’entrevues
LES RECHERCHES SUR LES ATTITUDES ET LES COMPORTEMENTS DES PERSONNES QUI ONT DES ANTÉCÉDENTS JUDICIAIRES ET QUI SONT À LA RECHERCHE D’UN EMPLOI
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 12 INTÉGRATION SOCIALE DES ANCIENS DÉTENUS Analyse des logiques de la justice pénale et de leurs effets
RÉSUMÉ
UNE POPULATION DONT LA COMPOSITION N’EST PAS « SOCIOLOGIQUEMENT CORRECTE »
LE STIGMATE CARCÉRAL
UNE FONCTION SOCIALE MÉCONNUE
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
CHAPITRE 13 DU STATUT D’EX-DÉTENU À CELUI DE TRAVAILLEUR SOCIAL « La crédibilité n’est pas facile à gagner »
RÉSUMÉ
CHAPITRE 14 SE « RÉHABILITER » ET OBTENIR SON PARDON SUFFIT-IL À L’INTÉGRATION SOCIOPROFESSIONNELLE? L’exemple d’un « avocat judiciarisé qui voulait devenir juge »
RÉSUMÉ
NOTICES BIOGRAPHIQUES
DANS LA MÊME COLLECTION
INTRODUCTION

INTÉGRATION SOCIALEET PROFESSIONNELLE
Des processus sociopénauxaux trajectoires de vie
JEAN POUPART
École de criminologie
Université de Montréal
jean.poupart@umontreal.ca
 
 
L’objectif de ce livre est de regrouper autour de la problématique del’intégration sociale des travaux fondés sur des écoles de pensée qui sesont entrecroisées au cours des dernières années, soit celle de la sociologie de l’exclusion sociale, même si le terme est loin de faire l’unanimitéet a soulevé de nombreuses critiques (Castel, 1995), et celle de la sociologie de la déviance et du contrôle social. Dans le premier courant, ons’interroge en effet sur les divers processus qui font en sorte que desgroupes importants de la population se trouvent ou se retrouvent à lamarge, c’est-à-dire occupent une position périphérique dans la société,sur les conséquences que ces divers processus peuvent avoir sur les trajectoires de ces personnes, sur leurs conditions de vie et leur statut social,de même que sur les enjeux sociaux, politiques et normatifs liés à leurintégration dans la société. Le second courant, présent notamment encriminologie depuis une trentaine d’années, s’inspire, d’une part, de lasociologie de la déviance interactionniste, laquelle est centrée non seulement sur l’étude des processus d’implication dans la déviance, mais également sur l’étude des différents enjeux et mécanismes par lesquelscertains groupes sont considérés et traités comme déviants avec les conséquences que cela peut entraîner du point de vue de leur trajectoire etde leur identité (Poupart, 2001). Ce second courant s’inspire, d’autrepart, des courants critiques dans le champ de la sociologie du contrôlesocial, lesquels ont tenté de cerner, dans une perspective sociohistorique,les modes de gestion et de prise en charge de la marginalité, dont lesmesures pénales (voir, par exemple, Cohen, 1985 et Garland, 2001). Cesanalyses cherchent notamment à faire le pont entre les transformationsqui se produisent dans le domaine pénal et celles plus profondes en coursdans le champ sociopolitique.
UNE SOCIÉTÉ CONTEMPORAINE EN MAL D’INTÉGRATION
Les textes qui sont présentés dans cet ouvrage s’inspirent, me semble-t-il,d’une même trame de fond dont les grandes lignes sont explicitées dansles textes de Castel et de Dubet. Qu’il s’agisse des chômeurs, des personnes assistées sociales, des jeunes de la rue ou des personnes incarcérées, la question de leur intégration ou de leur réintégration, au-delà desparticularités qui leur sont propres, renvoie plus globalement à des transformations sociales profondes, liées notamment à l’économie capitaliste,transformations qui font en sorte qu’au manque de places disponibless’ajoute une augmentation de celles dont le statut est précaire.
S’inspirant de Durkheim, Castel et Dubet définissent l’intégrationsociale comme la capacité pour une société donnée d’assurer une cohésion sociale en permettant aux groupes et aux individus qui la composentd’acquérir une place reconnue, c’est-à-dire d’avoir les ressources et lesmoyens nécessaires à l’obtention d’une certaine indépendance et autonomie. Cette possibilité d’avoir une place reconnue dépasse la simple survieet tient à la capacité de vivre selon les standards dominants dans uneformation sociale donnée. Elle renvoie aussi aux inégalités sociales, puisquetous n’ont pas un accès égal aux ressources nécessaires pour s’assurer unevie décente, et ce, même s’il existe des dissensions au sujet de ce qu’il fautentendre par vie décente. Parmi les ressources jugées nécessaires, le travailest vu comme un élément clé. Ce n’est pas qu’il faille le valoriser en soi,même si pour plusieurs il se révèle un outil de valorisation, mais, surtoutdans le contexte actuel, il demeure l’instrument par excellence permettant d’avoir accès aux autres ressources (voir également Schnapper, 1997).Et c’est précisément là que le bât blesse. Dans la conjoncture socialeactuelle, une telle ressource n’est pas toujours disponible ou elle l’est defaçon inégale.
La thématique de l’intégration des individus et des groupes sociauxn’est pas récente. Il n’est pas nouveau en effet que l’on pose la questionde l’intégration des handicapés de toutes sortes, des pauvres ou des chômeurs et que l’on a mis en place une série de politiques et de mesurespour leur venir en aide. Selon un courant d’interprétation dominant,notamment en France mais également au Québec depuis une dizained’années, courant que nous ne pouvons ici que présenter à grands traits,différents éléments viendraient aujourd’hui compliquer et rendre plusdifficile l’intégration de ces groupes. D’abord, on aurait assisté au coursdes dernières décennies à une déstructuration de l’économie de marchéou, dit autrement, à une restructuration de cette économie, qui viendraitmodifier radicalement la donne sur le plan de l’emploi. Sous l’effet conjugué de la mondialisation, des délocalisations industrielles vers les paysémergents, des mutations technologiques et des nouvelles exigences de laproductivité axées sur la flexibilité et la mobilité de la main-d’œuvre, ceuxqui étaient déjà au bas de l’échelle sociale, traditionnellement condamnéssoit au chômage, soit à des emplois précaires, mal payés, disqualifiés socialement, se trouvent dans une situation pire qu’avant. Dans un contextede chômage endémique, non seulement le nombre d’emplois disponiblesest plus limité, mais ces emplois offrent généralement moins de protectionsociale. Cette situation n’affecterait pas seulement les milieux défavorisés,mais également des fractions importantes de la classe moyenne, de tellefaçon que de plus en plus de personnes se retrouveraient en position devulnérabilité ou, pire encore, de désaffiliation, pour reprendre l’expressionde Castel. Pour Castel, en effet, le nombre de « surnuméraires », d’ « inutiles » qui souffriraient d’un déficit d’intégration non en raison d’un handicapquelconque, mais bien parce que le système serait incapable de les absorber,aurait donc sensiblement augmenté.
En simplifiant beaucoup, ajoutons que deux autres tendances viendraient accentuer ce mouvement de la déstructuration du marché del’emploi et du déclin des protections sociales. D’abord, un affaiblissementdes solidarités sociales qui peut être lié aussi bien au dépérissement relatifdu mouvement ouvrier, à la montée des courants conservateurs qu’auxaléas de l’individualisme contemporain. Dans un tel contexte, le risquedevient encore plus grand de faire porter aux individus la responsabilitéde leur propre intégration, mais aussi de voir s’effriter les appuis collectifs.Ensuite, il y aurait crise de l’État-providence à la fois sur le plan financieret sur le plan de la légitimité. Jusqu’aux années 1970, le modèle dominantétait sans doute celui d’un État social qui devait non seulement compenser,comme le dit Dubet, les effets destructeurs de l’économie capitaliste, maiségalement permettre d’assurer, par toutes sortes de mesures, une formed’égalité des chances et des droits. Depuis les années 1980, il y aurait nonpas disparition des politiques sociales, mais reconfiguration de ces politiques. Dans les mesures, par exemple, à l’égard des personnes sans emploi,« l’aide est devenue au conditionnel », pour reprendre l’expression deDufour, Boismenu et Noël (2003), c’est-à-dire assortie d’un certain nombrede conditions, d’ailleurs variables selon les pays considérés. Dans un contexteidéologique inspiré notamment du workfare , on observerait ainsi une tendance à individualiser les problèmes et à faire en grande partie reposer lefardeau de l’intégration sur les épaules des individus.
Ce mode de lecture des déterminants sociaux à la base des processusd’exclusion tranche nettement avec une vision plus néolibérale de lasociété. Il conduit à privilégier une vision plus sociale des problèmessociaux. Sans prétendre qu’ils agissent seuls, les mêmes éléments expliquant que des groupes ou des individus sont marginalisés et se retrouventà la périphérie de la société seraient également responsables du fait quecertains d’entre eux tombent dans la marginalité, la déviance, voire lacriminalité. Cette perspective conduit ainsi à remettre en question lesanalyses qui interprètent l’implication dans les activités socialementréprouvées soit sous l’angle de désordres individuels, soit sous l’angle devaleurs sociales mal intériorisées. De même, la question de l’intégrationou de la réintégration des personnes judiciarisées n’est plus posée exclusivement par rapport aux handicaps personnels, masquant ainsi leur origine sociale, mais plutôt en fonction des conditions sociales qui la rendentvéritablement possible.
LES INTERFACES DU SOCIAL ET DU PÉNAL:VERS UNE FORME DE PÉNALISATION DU SOCIAL?
Si la sociologie de l’exclusion analyse les changements structuraux à labase des processus de marginalisation, la sociologie et la criminologie ducontrôle social s’interrogent quant à elles sur les transformations qui sesont opérées dans le champ pénal et sur les liens possibles entre cestransformations et celles qui sont en cours dans d’autres champs. Encoreici, nous nous contenterons de présenter succinctement la lecture quedégage ce courant d’étude des changements qui se seraient produits dansle secteur pénal. Nous nous inspirerons notamment des travaux de Garland(1985; 2001), qui en donne sans doute l’une des versions les plus articulées.
Garland défend d’abord l’idée que, même si le système pénal possèdesa propre spécificité, il n’en reste pas moins que les changements qui sesont produits dans ce secteur depuis une trentaine d’années reflètent cequi se passe ailleurs dans la société. Selon Garland, on a assisté au coursdes dernières décennies au déclin de l’idéal de réhabilitation qui seraitconcomitant au déclin du welfare state . Dans le contexte de l’État-providence,l’accent était mis sur les causes sociales de la criminalité même s’il y avaitdivergence dans la façon de l’interpréter. On voulait une justice plus équitable axée sur la réforme des « délinquants » et sur leur intégration sociale.Aujourd’hui, ce qui importe est moins de comprendre que de punir davantage. Les politiques pénales sont devenues plus répressives, comme entémoigne dans certains pays le retour à la peine de mort, aux châtimentscorporels, à l’usage de la chaîne et à l’uniforme du prisonnier. Il y auraitégalement retour à des politiques de blâme et d’humiliation publique quiétaient vues jusqu’à récemment comme allant à l’encontre des droits de lapersonne, tel le fait de rendre publics les dossiers des contrevenants, notamment, mais pas exclusivement, de ceux qui sont accusés d’avoir commis lescrimes les plus graves, les délinquants sexuels par exemple. L’idéal de laréhabilitation n’aurait pas entièrement disparu, mais il serait maintenantsubordonné à d’autres objectifs comme celui de la rétribution, de laneutralisation sélective et de la gestion du risque.
L’analyse de Garland s’inspire de la situation qui a cours aux États-Unis et en Grande-Bretagne et ne s’applique pas, ou sûrement pas avecune telle ampleur, à ce qui se passe par exemple au Québec. Elle n’en seraitpas moins symptomatique, à des degrés moindres, de tendances de fonddans le monde occidental. Ainsi, dans la formulation et l’application despolitiques pénales, la demande pour la protection du public serait devenuecentrale. L’emprisonnement serait de plus en plus axé sur la neutralisationsélective, c’est-à-dire sur la mise à l’écart non seulement des délinquantsdangereux mais aussi de la petite délinquance. Les mesures comme la probation et la libération conditionnelle, qui étaient traditionnellementvues comme des moyens d’assurer une meilleure insertion sociale, seraientmaintenant d’abord et avant tout orientées vers la protection du public.
Cette demande de politiques plus répressives et d’une plus grandeprotection du public s’appuie sur un sentiment accru d’insécurité quitraverse l’ensemble de la société, même si ce sentiment ne correspondpas, la plupart du temps, aux risques réels de criminalité et qu’il estinégalement réparti. Elle trouve également sa légitimité dans la nécessaireprotection à apporter aux victimes. Non pas que les victimes n’aient pasbesoin d’être protégées, mais le discours que l’on tient à leur sujet joueun rôle symbolique important pour réclamer des politiques plus répressives. La question criminelle est devenue fortement politisée et sert deplate-forme électorale, de sorte que ce qui prime en matière pénale, c’estmoins l’expertise et la recherche que les considérations d’ordre politique.
Au total, la criminalité n’est plus vue comme un problème d’intégration sociale, mais comme un problème de contrôle social. Le thème dominant, avec comme toile de fond l’insécurité et la peur du crime, est devenul’accroissement du contrôle social par des mesures répressives, mais aussipar de nouvelles approches comme la prévention situationnelle qui vise àréduire les opportunités du crime (voir le texte de Philippe Mary, dans leprésent ouvrage). Et dans ce nouveau contexte de la protection de lasociété, de la prévention du crime et de la gestion des populations délinquantes, le secteur privé comme le secteur communautaire sont de plusen plus mis à contribution, de sorte que la question pénale n’est plus oupas uniquement une affaire de l’État.
Il y aurait donc un rapprochement à établir entre le durcissementque l’on observe dans le champ des politiques sociales et celui à l’œuvredans le champ pénal, durcissement qui naîtrait à peu près des mêmessources. Peut-on cependant pousser le parallèle plus loin? Y a-t-il un rapport entre la gestion des problèmes sociaux et les politiques pénales? Plusieurs en voient un. La thèse avancée dans ce sens consiste à dire que l’onse sert des mesures pénales et notamment de l’incarcération commemoyen de compenser le déclin de l’État-providence et la détérioration desprotections sociales. On se retrouve en quelque sorte devant une formede pénalisation du social, pour reprendre l’expression de Mary. Il existeune version dure de cette thèse que l’on retrouve par exemple chezWacquant (1998). Celui-ci parle des États-Unis comme d’un véritable Étatpénal. L’augmentation vertigineuse des taux d’incarcération depuis lesannées 1970 ne s’expliquerait pas par une croissance des taux de criminalité, lesquels auraient plutôt diminué, mais bien comme le résultat de politiques plus répressives dans le contexte d’une économie néolibérale etd’une forte décroissance des politiques sociales. Dans sa version plus douce, la pénalisation du social est vue comme « l’immixtion d’une logiquepénale dans les modes de prise en charge de problèmes sociaux » (Mary,p. 55 dans le présent ouvrage). L’État étant perçu comme incapable oumoins capable de jouer son rôle de régulation sur les plans économiqueet social, il aurait tendance à se retrancher derrière une fonction sécuritaire, tout en imputant aux individus une responsabilité prépondérantedans la résolution des problèmes sociaux.
LES PROCESSUS DE MARGINALISATION VUS SOUSL’ANGLE DES TRAJECTOIRES ET DES EXPÉRIENCES DE VIE
Autant il est primordial de prendre en compte les processus macrosocio-logiques de l’intégration ou de la marginalisation, autant il est essentield’envisager ces processus en considérant les acteurs sociaux. C’est l’optiqueadoptée dans plusieurs travaux de la sociologie de la déviance et del’exclusion sociale, optique que l’on retrouve d’ailleurs dans plusieurs descontributions du présent ouvrage. Tous ces travaux adoptent une perspective relativement commune et partagent, nous semble-t-il, un certainnombre de caractéristiques.
Celle, d’abord, d’envisager que les trajectoires des personnes considérées sont complexes et diversifiées. Ce n’est pas parce que ces personnessont l’objet d’une qualification sociale commune, largement tributaire descatégories institutionnelles telles que jeunes de la rue ou gangs de rue,toxicomanes, ex-détenus, chômeurs ou assistés sociaux, que leurs trajectoires sont nécessairement identiques. Il existe donc une diversité d’expériences et de parcours même s’il est possible d’en dégager des régularitéset que ces personnes font l’objet de processus sociaux communs.
Ensuite, dans l’étude de la manière dont se pose la question de l’intégration pour ces personnes, elles doivent être considérées comme desacteurs à part entière, capables de réflexivité mais également d’initiative,de solidarité et de débrouillardise. Ces personnes « agissent » en fonctiondes contraintes, mais également des ressources qui leur sont accessibles,même si globalement il faut prendre acte qu’elles sont, pour plusieurs, dansdes trajectoires difficiles en raison de leur position sociale et de leur condition socioéconomique. En d’autres termes, il importe de ne pas les traitercomme des victimes, ni de négliger les différents déterminants sociaux quipèsent sur leur condition.
Dans l’analyse de leur conduite et de leur situation, il faut tenterd’effectuer une rupture par rapport aux diverses lectures institutionnellesqui peuvent en être faites. L’un des moyens d’opérer cette rupture est d’abord de se référer au sens que ces personnes donnent elles-mêmes àleurs conduites, y compris pour celles qui sont réprouvées socialement.Cette posture est assez ancienne dans les sciences sociales, mais pas toujoursfacile à respecter. C’est cette perspective phénoménologique qu’avaientadoptée, par exemple, les interactionnistes dans les années 1960 et 1970lorsqu’ils tentaient de prendre une distance par rapport aux interprétations pathologisantes des conduites déviantes et de montrer les diversessignifications rattachées à ces conduites, de même que leurs enjeux normatifs sous-jacents.
Enfin, une analyse de la trajectoire et du cheminement de ces personnes permet d’avoir une connaissance de l’intérieur, non seulement desdilemmes que ces personnes sont appelées à vivre, mais aussi de l’impactque peuvent avoir sur leur existence leur environnement social et lesdiverses interventions dont elles peuvent faire l’objet.
ORGANISATION ET CONTENU DE L’OUVRAGE
Cet ouvrage collectif est divisé en trois parties. Dans la première, on s’interroge sur les transformations sociopolitiques et pénales qui ont marqué nossociétés contemporaines depuis une trentaine d’années, de même que surleur impact sur les questions d’intégration ou de marginalisation. Nousen avons présenté les grandes lignes dans les deux premières sections decette introduction. Il suffira de rappeler qu’en plus de s’intéresser àl’impact de la conjoncture actuelle sur l’intégration des groupes vulnérables, Castel se penche sur la signification de ce qu’on a appelé l’individualisme contemporain pour les personnes au statut précaire. Après avoirapprofondi les sens possibles de la notion d’intégration, Dubet tente également par son analyse de cerner les changements sociétaux des dernièresdécennies en prenant comme exemple, notamment, le cas des jeunesimmigrants des banlieues pauvres en France. Mary traite des tendancesactuelles des politiques pénales, de leur lien avec les politiques sociales etdes conséquences qu’elles entraînent, comme celle de l’individualisationde la question criminelle. Otero, Poupart et Spielvogel analysent lesenjeux normatifs que soulèvent les notions d’autonomie et de responsabilité individuelle dans le contexte des politiques sociopénales et de l’individualisme contemporains, du point de vue des ex-détenus.
Sont rassemblés dans la seconde partie les textes qui prennent pourobjet l’analyse des trajectoires et des expériences de vie. Le texte de Kokoreffporte sur les usagers-revendeurs d’héroïne des quartiers pauvres en Francedont il resitue l’expérience par rapport à leurs conditions de vie, mais également par rapport à l’emprise exercée par le système pénal. Strimelle et Poupart montrent comment la question de l’intégration des personnes ayantconnu une expérience d’incarcération, une fois qu’elles n’ont plus de liensavec le système pénal, reste tributaire de leur condition sociale antérieure,que complique encore davantage l’expérience pénale. En prenant commeexemples l’itinérance et le phénomène squeegee , Roy et Hurtubise mettenten évidence que ce ne sont pas toutes les formes de travail qui sont socialement acceptées et qu’elles ne permettent pas toutes une égale intégration.Après avoir décrit les difficultés que connaissent les jeunes associés auxgangs de rue, Hamel, Cousineau et Fournier examinent le sens que prennentpour eux tant leur affiliation que leur désaffiliation à ces groupes.
Un questionnement sur l’impact des politiques et des pratiquessociopénales sur les processus d’intégration constitue la trame des chapitresde la dernière partie du livre. À la suite d’une analyse des réformes pénalesde la dernière décennie et des conditions de détention faites aux femmes,y compris autochtones, Marie-Andrée Bertrand met en lumière, dans uneperspective féministe et postcolonialiste, les effets du « genre » et de la« couleur » du droit pénal sur l’intégration sociale de ces femmes. Aprèsavoir contrasté les différentes approches concernant l’insertion socioprofessionnelle des jeunes en difficulté, Goyette, Bellot et Panet-Raymondfont part des forces et des limites des mesures mises en place par legouvernement québécois dans le but de favoriser une telle insertion, desmesures multidimensionnelles mais qui en même temps restent en grandepartie individualisantes. Landreville, quant à lui, attire l’attention sur lenombre impressionnant de personnes ayant un casier judiciaire, sur lesdifficultés associées à l’obtention d’un pardon et sur la discrimination queces personnes continuent de subir sur le plan du travail. Combessie traitede la signification sociale d’une surreprésentation de certains groupessociaux dans le système carcéral, en plus de revenir sur les effets et lesfonctions sociales de l’enfermement. L’ouvrage se termine par deux témoignages sur les difficultés d’intégration professionnelle qu’ont connuesdeux personnes judiciarisées. L’expérience de Lalonde illustre bien comment le stigmate pénal rend difficile le passage d’un statut à un autre, enl’occurrence du statut d’ex-détenu à celui de travailleur social. L’expérience de Therrien montre l’importance des soutiens sociaux pour s’intégrer professionnellement, mais en même temps les limites qu’imposeencore une fois le stigmate pénal au regard d’une telle intégration.
Nous avons intitulé cet ouvrage Au-delà du système pénal: l’intégrationsociale et professionnelle des groupes judiciarisés et marginalisés . À cela, troisraisons. La première est que, dans une grande partie des textes, on s’interroge sur ce qui se passe au-delà du système pénal lorsque les personnestentent de s’intégrer. La deuxième est la nécessité de bien signifier,comme plusieurs l’ont également souligné, que le fait d’aboutir dans le système pénal prend ses racines dans des processus sociaux qui dépassentlargement les seules questions de la marginalité, de la déviance et de lacriminalité. La troisième raison, enfin, est que nous souscrivons au courantde pensée selon lequel la résolution des problèmes sociaux ne devrait paspasser ou le moins possible passer par le système pénal.
BIBLIOGRAPHIE
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DUFOUR, P., G. BOISMENU et A. NOËL (2003). L’aide au conditionnel. Lacontrepartie dans les mesures envers les personnes sans emploi en Europe et enAmérique du Nord , Bruxelles, Peter Lang.
GARLAND, D. (2001). The Culture of Control. Crime and Social Order in Contemporary Society , Oxford, Oxford University Press.
POUPART, J. (2001). « D’une conception constructiviste de la déviance àl’étude des carrières déviantes », dans H. Dorvil et R. Mayer (dir.), Problèmes sociaux. Tome 1: théories et méthodologies , Sainte-Foy, Presses del’Université du Québec, p. 79-110.
SCHNAPPER, D. (1997). La fin du travail. Entretien avec Philippe Petit , Paris,Éditions Textuel.
WACQUANT, L. (1998). « L’ascension de l’État pénal en Amérique », Actesde la recherche en sciences sociales , vol. 124, p. 27-35.
 
 
 
PARTIE 1
INTÉGRATION SOCIALE, SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES ET TRANSFORMATIONS SOCIOPOLITIQUES ET PÉNALES
CHAPITRE 1
INTÉGRATION ETNOUVEAUX PROCESSUSD’INDIVIDUALISATION 1
ROBERT CASTEL
Centre d’études des mouvements sociaux
École des hautes études en sciences sociales
colpin@ehess.fr
RÉSUMÉ
Cet article aborde le contexte dans lequel s’insèrent, aujourd’hui, lesactivités d’intégration et de réintégration des personnes incarcérées etmarginalisées. Les changements qui ont affecté nos sociétés depuis lesannées 1970 ont eu un impact important sur les formes de l’intégration,et par conséquent sur les possibilités de réintégration. Les techniquesd’intervention qui visent l’intégration doivent évoluer et tenir compte despersonnes se retrouvant aux marges du social non pas à cause d’undéficit personnel, mais plutôt en raison de la conjoncture sociale. L’auteurexamine donc les défis posés par les processus d’individualisation et les questions soulevées par le nouveau contexte social dans lequel ces processuss’inscrivent.
 
 
Précisons d’entrée de jeu que je ne suis pas du tout spécialiste des problèmes que posent le système pénal, la criminologie, l’incarcération. Je nepeux donc pas faire semblant de connaître ce que je ne connais pas.
Je vais être ainsi obligé de m’en tenir à un plan de réflexion assezgénéral, disons sociologique, sur l’intégration. Si je risque d’être un peudécalé, j’espère néanmoins ne pas être hors-sujet. Je pense en effet quela plupart d’entre nous partagent la conviction qu’il est essentiel d’inscrirefermement la question de l’intégration dans la problématique de la prison. Ce qui ne va pas de soi pour tout le monde. Il y a même souvent uneconjonction entre une certaine critique de gauche de la prison, de typefoucaldien, qui la condamne totalement en l’assimilant à sa fonctionrépressive, et une instrumentalisation de droite de la prison pour laquellec’est la sanction seule qui compte: il faut avant tout punir le délinquant,le mettre hors d’état de nuire et la référence à la réinsertion des détenusne serait que l’alibi des belles âmes, totalement irréaliste et d’ailleurs leplus souvent démentie par les faits.
Le débat est ancien. Il n’en est pas moins plus que jamais d’actualité.En France, actuellement, ce qu’on appelle les politiques de « tolérancezéro » à l’égard des délinquants montrent bien que cette orientationrépressive est plus vivace et aussi plus populaire que jamais. C’est l’idéequ’il faudrait sanctionner les délinquants sans trop se demander pourquoiils le sont, ni ce qu’ils deviendront ensuite. Il me semble qu’on peutcombattre ces positions en ne se contentant pas d’adopter une posturehumaniste, mais qu’il y a aussi des raisons objectives de penser que laquestion de la réintégration des personnes incarcérées est directementamenée par l’analyse des populations judiciarisées. Pourquoi?
Je crois que, sociologiquement parlant, c’est une erreur d’autonomiserl’incarcération. La prison est sans aucun doute une situation limite, maiselle ne se situe pas dans le hors-social. D’ailleurs, personne n’est dans lehors-social et la position carcérale est une position extrême, mais quis’inscrit dans un continuum de positions; elle est traversée par des dynamiques transversales qui vont de l’intégration à l’exclusion ou à la désaffiliation et réciproquement. Il me semble que la sociologie ne consiste pasà partir des formes de ce qu’on appelle l’exclusion comme s’il s’agissaitd’états, mais plutôt comme s’il s’agissait de résultats qui renvoient à dessituations en amont, par exemple un rapport difficile à la scolarité, autravail, à la famille, etc. Et un même individu peut être amené à occuperdes positions différentes sur une trajectoire qui aboutira à l’incarcération.
Mais cela donne aussi la possibilité de penser les conditions d’unparcours inverse. Si l’incarcération a un amont, elle peut avoir un aval,une vie après la prison qui ne se contenterait pas de répéter l’incarcération. Parler en termes de trajectoire, c’est refuser de voir un destin quifixe définitivement le délinquant sur son délit, et pour cela je crois qu’ilest nécessaire de garder une référence ferme à la réintégration. Il mesemble donc que penser et essayer de promouvoir l’intégration des personnes incarcérées, ce n’est pas seulement faire preuve de mansuétude àleur égard, adopter une position humaniste opposée à l’attitude répressivede ceux qui mettent uniquement l’accent sur la sanction. C’est aussi,finalement, le moyen de ne pas « substantialiser » le délinquant, maisd’essayer de « sociologiser » sa condition en prenant au sérieux le fait quele délinquant est un sujet social, c’est-à-dire que cette condition relèved’une analyse objective, et pas seulement de jugements moraux.
L’intégration des personnes incarcérées est une entreprise très difficile, mais ce n’est pas une attitude déraisonnable, de l’ordre d’une utopieun peu naïve ou bien d’un alibi qu’on se donnerait pour ne pas regarderen face les turpitudes de la prison. Il me semble qu’elle correspond aussià une option rationnelle que l’on peut prendre sur ces problèmes de ladélinquance, de la marginalité, de l’exclusion. Je souhaitais rappeler celaen préalable, dans une conjoncture où nous aurons sans doute de plus enplus à faire face à des offensives contre l’ouverture de la prison et plusgénéralement contre les politiques sociales plus libérales à l’égard de ladélinquance et de la marginalité. Je crois que c’est un combat qui aune dimension morale et politique, mais qui peut aussi être mené sur leplan de la connaissance et de la pratique professionnelle en s’appuyantsur l’analyse des processus sociaux qui conduisent à la marginalité et àla délinquance.
C’est un point sur lequel je pense que la plupart d’entre nouss’entendent, mais on pourrait en discuter. Cela dit, il reste le plus difficile,qui serait de caractériser en quoi consiste exactement l’intégration despersonnes incarcérées et marginalisées et quels sont les moyens de lapromouvoir. C’est ici que je suis un peu gêné, parce que – je le répète –je suis ignorant des pratiques concrètes que l’on peut déployer en direction de ces personnes. Ce que je peux essayer de faire, c’est de préciser un peu le contexte dans lequel, à mon avis, ces questions se posentaujourd’hui.
En effet, je crois que le contenu que l’on peut donner à la notiond’intégration n’est pas donné une fois pour toutes. C’est une sorte deconstruction historique, parce que l’intégration exprime un certain équilibre entre les groupes sociaux. Idéalement, ce serait une forme de cohésion sociale dans laquelle tous les individus qui composent une société trouveraient une place reconnue. Mais il me semble qu’aujourd’hui, enraison de nouveaux processus d’individualisation qui traversent nos sociétés, cette cohésion sociale se trouve profondément ébranlée, de sorte qu’ily aurait maintenant de nouveaux défis à relever pour cette entreprise, quia toujours été difficile, celle de remettre au régime commun, de réintégrerdes individus qui ont été retranchés de la vie sociale comme le sont lespersonnes incarcérées.
C’est en tout cas l’hypothèse que je vais argumenter un peu pour lasoumettre à la discussion. Définir l’intégration, c’est un problème difficilequi se trahit d’abord par un certain flou du vocabulaire: « intégration »,« réintégration », « insertion », « réinsertion », « insertion sociale », « insertionprofessionnelle »… Mais le temps manquant pour les subtilités, je m’entiendrai à une conception tout à fait commune de l’intégration, ou plutôtde la réintégration, puisque la personne incarcérée a d’abord été retranchée du régime commun des échanges sociaux. Alors je dirai, ce quid’ailleurs n’a rien de très original, qu’on peut entendre par réintégrationun ensemble de procédures qui visent à annuler cette sorte de déficit dontsouffre un individu stigmatisé pour qu’il puisse se réinscrire dans la viesociale à parité avec ceux qui n’ont pas souffert de ce déficit.
Mais j’ajouterai que cette caractérisation de la réintégration doit êtreremise en situation aujourd’hui, parce que depuis une vingtaine d’annéesil s’est produit, il me semble, un changement assez considérable quiaffecte aussi l’idée que l’on peut se faire de la réintégration. Je dis depuisune vingtaine d’années, depuis ce qu’on appelle « la crise » qui a affecténos sociétés dans les années 1970-1980 et qui est d’ailleurs sans doute bienplus qu’une crise passagère. Avant cette « crise », il pouvait sembler relativement facile de définir l’intégration: avoir un travail, une famille, participer à des institutions dotées d’un statut permanent, dans un mondesocial qui paraissait relativement stable. De sorte que les programmes deréintégration pouvaient se penser comme une sorte de pédagogie deretour à la stabilité, apprendre ou réapprendre les disciplines, être capablede s’inscrire dans des collectifs. Et, à l’arrière-plan, il y a une conceptionde l’intégration que l’on pourrait qualifier de durkheimienne, c’est-à-direl’idée qu’une société est intégrée si elle est constituée de groupes stablesqui entretiennent entre eux des relations d’interdépendance; et le malsocial, c’est ce que Durkheim appelait l’anomie, c’est-à-dire l’existenced’individus détachés de leurs groupes d’appartenance.
Or, il me semble que depuis, disons, une vingtaine d’années au moins,le développement de dynamiques d’individualisation tend à remettre encause cette conception de l’intégration, ou en tout cas rend plus problématique la possibilité de la promouvoir. C’est ce qu’on exprime en disantque nous sommes de plus en plus dans une « société d’individus », et c’est d’ailleurs ce que célèbre le discours néolibéral en mettant l’accent sur lesens des responsabilités, les capacités d’entreprendre des individus quiseraient enfin libérés des contraintes et des carcans des réglementationsbureaucratiques et étatiques. Tout n’est pas faux dans ce discours, parcequ’il est vrai que de puissants processus d’individualisation parcourent àpeu près tous les secteurs de la vie sociale. C’est le cas de l’organisationdu travail avec l’individualisation des tâches et des carrières professionnelles,mais on observe la même tendance à l’individualisation dans la famille etdans les principales institutions que sont l’école, les partis, les syndicats.
Je pourrais gloser longuement là-dessus, parce que c’est l’un desleitmotivs de la réflexion sociologique contemporaine et ce n’est donc pascomplètement un propos insensé. Mais on oublie souvent de soulignerl’ambiguïté profonde de ces processus d’individualisation, à savoir qu’à lalimite ils clivent deux profils opposés d’individus. Il y a les gagnants decette sorte d’aggiornamento individualiste, qui tirent très bien leur épingledu jeu et qui peuvent effectivement se sentir libérés des régulations collectives qui pouvaient être très pesantes. Mais il y a aussi les perdants, ceuxqui perdent pied et qui décrochent parce que leur capacité d’exister positivement dépendait de leur attachement à des supports collectifs. C’est unpoint, je pense, qui est très important. Je n’ai pas le temps de le développerlonguement, mais on pourrait montrer que pour un grand nombre d’individus, et en particulier pour les individus de condition sociale modeste, lacapacité d’avoir une certaine indépendance sociale dépendait de leurappartenance à des collectifs, collectif de travail, conventions collectives,protections collectives du droit du travail et de la protection sociale. Fautede quoi, si l’on perd sa participation à ces collectifs, on risque de devenirce que l’on pourrait appeler des « individus par défaut », pour ne pas direnégativement des individus, parce que ces individus manquent de ressources,de soutiens nécessaires pour jouir de ce minimum d’autonomie.
En m’excusant de devoir être très schématique, je voudrais maintenant prendre le risque de me demander si cette mise en situation nepourrait pas éclairer, et aussi complexifier, la question de la réintégrationdes personnes marginalisées et incarcérées. Et compte tenu de mon ignorance, que j’ai déjà avouée, du secteur pénal, j’appuierai mon argumentation sur ce qu’on appelle en France le travail social, c’est-à-dire desinterventions spécialisées en direction de différentes catégories de lapopulation, telles que les cas sociaux, les handicaps de diverses sortes, lessituations de grande pauvreté et de dissociation familiale, etc. Ce n’est pasà proprement parler le secteur de la délinquance et de la prison, maisnous pourrions nous demander ensemble si l’hypothèse que je fais peutaussi s’appliquer au secteur de l’incarcération.
 
Donc, tout d’abord, il me semble que ce que l’on pourrait appelerle travail social classique, tel qu’il s’est développé en Europe surtout aprèsla Seconde Guerre mondiale, peut être interprété comme une réponse àcette question de la réintégration dans une perspective elle-même classique,durkheimienne comme je l’ai dit plus tôt. Il y a des individus qui, d’ailleurspour des raisons diverses, souffrent d’une certaine incapacité, d’une certaine difficulté à s’adapter au régime commun, et le travail social va êtrela mobilisation d’une compétence technique pour essayer de remettre cespersonnes à niveau. Cela dans le cadre de ce que Erving Goffman appellela relation de services, qui met en relation un professionnel compétent,ou qui est censé l’être, et un usager ou un client. Goffman d’ailleurs parleaussi de « schéma de réparation », ce qu’il ne faut pas prendre au senspéjoratif, parce que la réparation consiste à remettre en état, à aider unepersonne à faire ce qu’elle ne peut pas faire elle-même. Et un usager ouun client du travail social peut être considéré comme quelqu’un quiéprouve des problèmes d’intégration qu’il ne peut pas résoudre lui-même.Il a besoin d’être aidé et l’intervenant social mobilise une compétenceprofessionnelle pour remédier à ce manque. On pourrait dire que ledéveloppement du travail social a consisté à raffiner et à déployer cettetechnologie relationnelle. C’est ce qu’on appelle le « ciblage » des populations, la construction de groupes cibles, qu’il s’agisse de cas sociaux, demalades ou de personnes handicapées, d’enfants à problèmes ou d’enfantsen danger, et la liste n’est évidemment pas exhaustive. Vous me direz si jeme trompe, mais il me semble qu’on pourrait ajouter à cette liste lesprédélinquants et les délinquants, car la délinquance peut aussi être interprétée comme un déficit d’intégration, qui renvoie à d’autres causes sansdoute, mais qui peut relever de stratégies relationnelles identiques ouvoisines: tenter de prévenir le basculement dans le délit (les éducateursde prévention par exemple), combattre les effets destructeurs de l’incarcération (les intervenants sociaux en prison), préparer la sortie et aider àla réadaptation à l’extérieur.
Je simplifie beaucoup, mais il me semble qu’il y avait une unité dutravail social autour de cette finalité de prévenir la désintégration socialelorsque c’était possible, ou de tenter de la réparer, quand elle s’étaitproduite, en mobilisant cette compétence relationnelle. Et d’ailleurs jecrois que ce qui le confirme, c’est le consensus que l’on observe dans lescritiques du travail social. En tout cas en France, dans les années 1970, ona dénoncé souvent ce travail social comme une normalisation des populations, le fait de ramener des individus atypiques aux valeurs du travailet de la famille. Cette critique peut paraître un peu aberrante aujourd’huioù l’on reprocherait plutôt au travail social son impuissance, mais cela confirme, je crois, cette vocation que l’on donnait au travail social, cellede vouloir réintégrer les usagers dont il a la charge, de les rendre capablesde se remettre à niveau, de réadopter les comportements communs.
Au regard de cette conception du travail social que l’on pourraitqualifier de classique, il me semble qu’il s’est produit quelque chose denouveau, à partir de la fin des années 1970. Ce n’est pas tant, je pense,une transformation à l’intérieur du travail social que quelque chose quilui est arrivé du dehors, c’est-à-dire l’entrée dans son champ d’un nouveauprofil de populations qui relève beaucoup plus difficilement de ce schémade réparation que j’ai évoqué précédemment. Le problème de ces nouvelles populations est moins de se faire « réparer », que d’avoir les moyensnécessaires pour vivre comme tout le monde. Ces personnes, en effet, sontmoins des incapables, des inadaptés qu’il faudrait remettre à niveau, quedes gens qui ont été invalidés par une nouvelle conjoncture sociale. C’estainsi qu’à partir de la fin des années 1970 et des années 1980 on s’est misà parler de la précarité ou bien d’une « nouvelle pauvreté » qui, commeson nom l’indique, signifie que des gens qui n’ont pas toujours été pauvres,qui ont mené une existence « normale », se trouvent déstabilisés. S’ilsn’arrivent plus à trouver une place dans la société, ce n’est pas pour desraisons qui renvoient à un déficit personnel, mais parce que la conjoncture sociale a changé.
On pourrait prendre le cas par exemple des jeunes auxquels FrançoisDubet s’est intéressé dans un livre qui s’appelle La galère . Je pense quel’étude de Dubet a été l’une des premières analyses de ces nouvelles populations et qu’elle demeure valable pour ces jeunes de banlieue. Quel estleur problème? Ils ne sont pas vraiment des délinquants, bien qu’il leurarrive de temps en temps de commettre des délits. Ils ne sont pas vraimentdes toxicomanes, bien qu’ils consomment souvent de la drogue. Ils ne sontpas non plus tout à fait des chômeurs, puisqu’ils travaillent de manièreplus ou moins informelle, de manière plus ou moins épisodique, font despetits boulots, etc. Donc, ils ne sont exclusivement rien de cela et ils sonten même temps un peu tout cela: un peu délinquants, un peu chômeurs,un peu toxicomanes, etc. Au fond, on pourrait dire que ce dont ils souffrent,c’est plutôt d’un déficit global d’intégration qui renvoie aux conditionsde travail, ou plutôt à l’absence de travail stable, à un habitat dégradé, àdes situations familiales souvent atypiques et à un mélange de tout cela.La question qui se pose aux intervenants sociaux, c’est: que peut-on faireavec ces jeunes? On ne sait pas trop par quel bout les prendre, car ilséchappent aux formes classiques d’intervention du travail social.
D’ailleurs, on pourrait interpréter ce qu’on appelle en France « lespolitiques d’insertion », qui se sont mises en place au début des années1980, comme une tentative de réponse à ces questions. Ces politiques d’insertion sont présentées comme des nouveaux modèles d’interventionsociale, globaux, locaux, transversaux, partenariaux, etc., qui marquent undéplacement important par rapport au travail social classique. Elles se sontd’ailleurs pensées en opposition au travail social classique, d’une manièresans doute partisane et un peu injuste, ne serait-ce que parce que le bilandes politiques d’insertion est lui-même assez mitigé. Mais ce n’est pas laquestion qui importe ici. Le point est plutôt le suivant: qu’il s’agisse dutravail social classique ou de ces nouvelles formes d’intervention sociale,les politiques doivent relever une sorte de défi assez inédit du fait del’existence de ces nouvelles populations que j’avais d’ailleurs proposéd’appeler des « surnuméraires », au sens où elles sont en trop, en quelquesorte, où elles ne trouvent pas une place un peu stable dans la société.C’est cela sans doute leur vrai problème, bien plus que l’existence d’undéficit particulier auquel on pourrait remédier en mobilisant une techniqueprofessionnelle spécialisée.
Cela pose, je crois, des problèmes très difficiles aux intervenantssociaux parce que, contrairement à autrefois, on ne peut plus s’appuyersur des critères objectifs de réussite du travail social. Lorsque le client étaitcapable de réintégrer le régime commun, on pouvait dire: « On a réussi. »Mais, aujourd’hui, on peut concevoir que cette réussite soit en mêmetemps un échec. Pensons, par exemple, à quelqu’un qu’on a remis àniveau, comme un jeune dans une entreprise d’insertion. On s’en estoccupé pendant deux ans, on l’a à peu près remis à niveau, et il ne trouvepas de place à l’extérieur. Que peut-on alors faire de lui et avec lui? Letravail social ne risque-t-il pas de se dégrader en une sorte d’ « occupationalisme »? On ne laisse pas tomber le jeune, on s’occupe de lui, on monteavec lui des activités, et c’est certainement quelque chose de positif. Maiscela risque en même temps d’être un peu décourageant si, lorsqu’on abien fait son travail, on n’arrive pas à sortir de cette sorte de situationrelationnelle qui n’est ni de l’exclusion, puisqu’on continue à prendre lejeune en charge, ni non plus de l’intégration à proprement parler, puisquecelui-ci n’a pas reconquis son indépendance.
Comment, dans ce cas, définir la réintégration et est-ce que ce typede problèmes ne se pose pas aussi pour des prisonniers libérés? Autrement dit, l’hypothèse que je fais, ou en tout cas la question que je pose,c’est qu’il pourrait y avoir une nouvelle donne qui complexifie la problématique de l’intégration. Dans la conception classique, on pouvait dire,et je simplifie évidemment beaucoup, que le problème de la réintégrationconsistait essentiellement en un réapprentissage de règles collectives pourêtre en mesure de rendre les individus capables d’occuper une place dansun ordre stable. Aujourd’hui, il s’agirait surtout d’apprendre à l’individuà se mobiliser pour faire face à des situations aléatoires. C’est ainsi qu’on invite des individus en difficulté à bâtir des projets, à passer des contrats,c’est-à-dire à s’impliquer personnellement dans les opérations qui visentà les réinsérer, plutôt qu’à se plier à des normes collectives. En somme, ilfaudrait piloter soi-même sa vie dans un monde social déstabilisé. Maison retrouve ici l’ambiguïté de l’individualisation que j’ai notée plus haut,car beaucoup d’individus sont très mal armés pour jouer ce jeu et ils seretrouvent surexposés comme individus. Par exemple, avec ce qu’onappelle en France le revenu minimum d’insertion, on demande à quelqu’unqui n’a pas de travail, qui a souvent des difficultés d’ordres familial etrelationnel, de passer un « contrat d’insertion », de formuler un projetsusceptible de redresser le cours de sa vie, ce qu’on demande rarement àdes sujets qui sont bien intégrés, parce qu’ils sont protégés. En somme,on demande plus à ceux qui ont moins. Ce qui explique d’ailleurs quesouvent de tels contrats sont un peu fictifs et aboutissent au mieux àmaintenir ces individus dans une situation précaire en évitant qu’ilsperdent complètement pied.
Il faudrait pouvoir distinguer entre insertion ou intégration professionnelle et insertion sociale. Il me semble que ce n’est pas du tout lamême chose. Avec l’insertion professionnelle, on peut sans doute parlerd’intégration au sens plein du mot, c’est-à-dire de retour à des conditionsqui permettent de mener une vie considérée comme normale parce qu’ona un travail. L’insertion sociale, c’est beaucoup plus flou et l’on peutdemander s’il ne s’agit pas souvent de formes de bricolage social pouraccompagner la précarité plutôt que d’intégration sociale à proprementparler. Ce que je dis là n’est pas du tout une critique de l’interventionsociale, d’autant moins que la responsabilité n’en revient pas aux intervenants sociaux eux-mêmes. L’essentiel se joue en amont et, à mon avis, dansces processus de décollectivisation qui déstabilisent un nombre croissantd’individus. Ce sur quoi on pourrait réfléchir, c’est que, faute de ressources, certains individus se trouvent en quelque sorte condamnés à seconduire comme des individus. Condamnés à être libres, en somme, cequi peut paraître un paradoxe, parce qu’on définit en général l’individualité comme la liberté, le sens des responsabilités, etc. Mais malheureusement je crois qu’il y a de plus en plus d’individus qui sont, n’ayant pas cesressources, obligés d’être dans cette situation de mobilité permanente dontl’analyse renverrait sans doute à un changement du régime capitalistecontemporain, qui impose cette mise en mobilité généralisée.
La question que je pose est celle de l’impact de ces transformationssociétales, qui renvoient d’abord à une transformation des relations detravail… Quel est leur impact sur les pratiques de l’intervention sociale?Et dans quelle mesure redessinent-elles la problématique de l’intégrationet nous placent-elles devant de nouveaux défis? Comment relever ces nouveaux défis? Et comment inscrire cette situation, qui est sans douteplus difficile, par rapport à cette exigence d’intégration dont je disais encommençant qu’elle demeure tout à fait nécessaire? Personnellement, jen’ai pas de réponse à cette question, et je pense que la réponse ne peutpas venir d’une réflexion théorique ou d’une réflexion sociologique quipeut seulement porter un diagnostic aussi précis que possible sur la situation. Il me semble, et je le dis sans démagogie, que si des réponses sontpossibles elles viendront de la pratique. Il faudrait commencer à interroger les pratiques pour se demander comment elles affrontent ces nouveaux problèmes et en particulier les problèmes qui sont suscités par cettemise en mobilité. Que peut-on faire, par exemple, avec un détenu sur lepoint d’être libéré pour le préparer à affronter ce nouveau régime del’emploi? Y a-t-il un apprentissage de la mobilité, une socialisation pourles situations d’incertitude?
Voilà, je termine sur ces questions en espérant qu’en dépit de leurgénéralité elles peuvent avoir un minimum de sens par rapport à la pratique et que l’on pourra en discuter.

1 Ce texte est une retranscription de la présentation donnée parR. Castel à l’occasion du colloque international francophone surl’intégration sociale et professionnelle des personnes judiciarisées,novembre 2002, Estérel.
CHAPITRE 2
CHANGEMENTSDANS L’INTÉGRATION
FRANÇOIS DUBET
Université de Bordeaux 2
CADIS, EHESS/CNRS, Paris
francois.dubet@sociologie.u-bordeaux2.fr
RÉSUMÉ
L’intégration sociale est toujours apparue comme un problème sociologiquecentral dans la modernité, c’est-à-dire dans les sociétés marquées par deschangements et par des conflits continus. Deux grandes réponses ont ététraditionnellement apportées: celle de l’intégration systémique liée à ladivision du travail et celle de l’intégration tenant au partage de normeset de valeurs communes. On peut considérer que la sociologie fonctionnaliste a correspondu au moment où les sociétés modernes ont articuléces deux dimensions autour des institutions et de l’État-providence. Ilsemble peu contestable que ce mécanisme soit en crise, tant sur le planintellectuel que sur celui des pratiques. Ceci nous invite à décrire cettecrise et, surtout, à essayer de montrer comment d’autres modes d’intégration, plus politiques et plus limités, prennent le relais dans les grandsmodèles des sociétés industrielles et nationales.
 
 
Au regard des sociétés communautaires, plus souvent conçues comme desaltérités théoriques à la modernité que comme des réalités sociales, l’intégration des sociétés modernes est toujours apparue comme un problème,et cela, dès l’aube de la pensée sociologique. En effet, en valorisant l’individualisme et le changement continu, la modernité n’a jamais cessé d’êtreperçue comme une menace contre l’intégration sociale. Cette inquiétude fluctue au fil de l’histoire, elle atteint des niveaux élevés dans lespériodes où les changements s’accélèrent: au début du XIX e siècle quandles Lumières et la démocratie rongent la société de l’Ancien Régime, à lafin du même siècle, avec l’industrialisation et l’urbanisation rapides, etaujourd’hui de nouveau avec ce que, par convention, on appelle la globalisation. Chaque fois, la société paraît se dissoudre, la « décadence morale »semble tout envahir, les pauvres sont perçus comme une classe dangereusemenaçante… Et toute une tradition intellectuelle conservatrice et souventbrillante scande le même type de récit et la même angoisse, au gré de laviolence des mutations. Cependant, chaque fois aussi, la pensée sociale etles mouvements sociaux « inventent » des réponses à cette crainte de ladissolution sociale: ce fut d’abord la construction des États-nations démocratiques capables de succéder aux communautés traditionnelles et « naturellement » intégrées; puis ce fut la construction d’un État social, d’unÉtat-providence susceptible de limiter les désordres du capitalisme.Aujourd’hui, placés au cœur d’une de ces consciences de crise, nous avonsdu mal à esquisser des réponses et c’est pour cela qu’il faut, au moins,essayer de définir le problème de l’intégration afin de nous efforcer demettre à jour ce qu’il peut y avoir de nouveau dans sa formulation.
L’INTÉGRATION ET L’IDÉE DE SOCIÉTÉ
La tradition sociologique a longtemps proposé une double définition del’intégration, selon que l’on parle de l’intégration du système ou de l’intégration des individus ou bien, encore, de l’intégration de ces deux niveauxentre eux (Lockwood, 1975).
D’un côté, on peut concevoir l’intégration en termes systémiques oufonctionnels. L’intégration caractérise alors l’état de la division du travail,la manière dont le système gère la complexité croissante des formes deproduction, des statuts, des rôles et des « fonctions ». Dans La division dutravail social , Durkheim (1967) prenait le problème par ce biais et l’onpeut considérer que Castel (1995), un siècle plus tard, se situe dans cettelignée quand il explique la marginalité et l’exclusion comme le produitde la « déconversion » du monde féodal, puis de la crise de la sociétésalariale qui laisse sur le bord de la route les surnuméraires, les pauvres inutiles. La marginalité est conçue comme un stock ou comme un fluxd’individus inutiles au système. A contrario , dans une société intégrée, chacun a une place reconnue comme utile au fonctionnement du « système »,et c’est cette utilité qui assure l’intégration du système et celle des individus pourvus d’une place et d’une « fonction ». La « ringardisation » actuelledu fonctionnalisme ne doit cependant pas nous faire oublier le lien organique entre l’idée de système et celle d’intégration.
D’un autre côté, l’intégration est définie comme un processus purement social et subjectif conçu comme l’intériorisation de normes et devaleurs communes par les individus qui composent la société. De ce pointde vue, Le suicide (Durkheim, 1967) peut être considéré comme le pendant« subjectif » de La division du travail social . L’intégration cesse quand lesindividus sont anomiques ou déviants, quand leurs conduites ne sont plusréglées par les normes collectives, quand le contrôle social cesse d’êtreefficace, quand les individus n’intériorisent plus l’unité de la vie socialedans celle de leur propre conscience.
On voit donc que la sociologie de l’intégration tente de répondre àdeux questions: le système est-il intégré? les individus sont-ils intégrés?Plus exactement, elle s’efforce d’articuler ces deux questions en étudiantla correspondance entre ces deux définitions de l’intégration. Pour l’essentiel, la sociologie classique et la pratique la plus classique de la sociologieconsistent à établir un système de correspondance entre les positionssociales objectives, d’une part, et les opinions et les conduites des individuset des groupes, d’autre part. Alors que cette correspondance est supposéeparfaite dans les sociétés traditionnelles, parfaitement intégrées, on considère généralement que la modernité établit un flottement, une certainelabilité de ce lien d’intégration en raison de la complexité fonctionnelledes sociétés modernes et de l’extension de l’individualisme. La ville et« l’étranger » seraient le symbole de la modernité (Simmel, 1990), pendantque l’ambivalence, l’incertitude et la réflexivité remplaceraient l’adhésionsupposée des individus à leurs rôles dans le monde traditionnel. À terme,pour reprendre la formule d’Habermas (1987), la modernité séparerait lesystème et le monde vécu. De toute façon, les sociétés modernes seraient,par nature, faiblement intégrées; elles auraient une intégration plus fragile, plus aléatoire, plus incertaine, puisque le système est d’une infiniecomplexité, puisque le changement est au principe même du fonctionnement, puisque la pluralité des valeurs y est progressivement admise.
Il reste que la sociologie de l’intégration a longtemps été construiteautour de grands paradigmes soulignant, chacun à sa manière, le désajustement du système et de l’acteur. Rappelons pour mémoire les travaux del’école de Chicago construits autour de la notion de « désorganisationsociale » qui expliquait la délinquance des jeunes, les gangs, les processus migratoires… Vingt ans plus tard, en définissant l’anomie comme unecontradiction entre des valeurs d’égalité démocratique et une structuresociale inégalitaire, Merton (1965) expliquait la déviance par une tensionentre le système des positions sociales et la culture égalitariste des individus. Plus récemment, Bourdieu (1992) a renouvelé ce type d’analyse: lasouffrance et la misère du monde résultent d’un désajustement (hystérésis) des habitus (subjectifs) et des positions sociales (objectives). Pour« classiques » qu’elles soient, ces analyses ont encore de l’avenir, car leprocessus de modernisation n’a rien perdu de sa force. D’un côté, le« système » laisse de plus en plus de gens de côté ou ne leur attribue quedes places précaires et incertaines, pendant que les inégalités se creusentdans la plupart des sociétés; de l’autre, la modernisation culturelle necesse d’accroître les risques de l’individualisme, de la solitude pour touset du déracinement pour les migrants venus de l’ensemble de la planètedans les pays les plus riches.
Dans ce cadre général, l’idée d’intégration sociale renvoie très pratiquement à celle d’une société considérée comme un ensemble fonctionnel et culturellement homogène, c’est-à-dire un État-nation. La normeimplicite de l’intégration moderne est celle de ce type particulier desociété conçu comme l’intégration d’un système, c’est-à-dire d’une économie nationale, d’une culture nationale considérée comme une grandeculture capable de recouvrir les cultures particulières et d’un systèmepolitique pouvant définir des droits et établir une souveraineté sur unterritoire national (Gellner, 1989). Ainsi s’incarnent pratiquement lesidées de société et d’intégration sociale et l’on attend des institutionsqu’elles assurent sans cesse la réalisation de cet ensemble au moyen detrois grands mécanismes.
Le premier mécanisme est celui des institutions de socialisation chargées de faire entrer les individus dans la « grande société », disait Durkheim,de les arracher à leurs cultures et à leurs identités particulières. Ce futlongtemps la mission essentielle de l’école vouée à la construction d’uneconscience nationale moderne. Ce fut parfois le rôle des Églises, ce futaussi celui de l’armée et, plus largement, de tous les récits nationaux visantà construire « réellement » ce que les sociologues appelaient la consciencecollective et les valeurs communes. Dans ce cadre, les institutions ont aussila charge de désigner et de contrôler la déviance et la marginalité; ellessanctionnent le coupable afin d’établir le consensus des conformistes, etl’institution peut être considérée comme une entreprise morale produisant une déviance nécessaire pour mieux affirmer l’unité des normes.
Le deuxième mécanisme est celui de la démocratie représentativeconçue comme le processus chargé de transformer des intérêts opposésen conflits légitimes, et des conflits légitimes en décisions elles aussi légitimes. De ce point de vue, l’histoire des régimes démocratiques estscandée par l’entrée progressive de multiples acteurs dans des systèmesformalisés de représentations et de négociations. La citoyenneté n’a pascessé de s’élargir, les mouvements sociaux ont été progressivement institutionnalisés, et le processus paraît d’ailleurs sans fin si l’on en juge parla multiplication des luttes sociales, plus ou moins spécifiques, plus oumoins universalistes, qui réclament et obtiennent souvent le droit d’êtrereconnues et d’entrer dans le système politique.
Enfin, l’intégration a été et reste assurée par un troisième mécanisme qu’on appelle l’État-providence, lequel vise à limiter les effets destructeurs du capitalisme par l’établissement de droits sociaux garantissantune intégration minimale (Esping Andersen, 1999). Certains biens, jugésessentiels, comme l’éducation ou la santé, sortent partiellement du marchéet sont « gratuits ». On peut aussi définir des seuils minimaux de revenusau-dessous desquels il n’est pas concevable de laisser tomber un individu;c’est le système des allocations universelles. Enfin, l’État-providencemodère les inégalités destructrices par l’impôt progressif sur le revenu,par la redistribution et par les transferts sociaux, par certains systèmes deretraite et d’aides directes aux individus, comme les bourses destinéesaux étudiants.
Cette brève évocation de faits et d’analyses bien connus vise à rappeler que l’intégration sociale est une construction, construction des théories sociales et des théories sociologiques, bien sûr, mais aussi constructionpratique des sociétés dont on peut considérer qu’elles travaillent sur elles-mêmes pour assurer leur intégration. C’est sans doute le grand mérite desperspectives interactionnistes que d’avoir mis en évidence ce travail auniveau le plus élémentaire et, par là, d’avoir « dénaturalisé » l’image de lasociété et de son intégration. Mais plus les traits de la modernité s’accentuent, plus cette construction de l’intégration change irrésistiblement.
QUAND « LA SOCIÉTÉ » NOUS LÂCHE 1
Tout se passe comme si les tendances lourdes de la modernité étaiententrées dans une accélération brutale il y a une trentaine d’années. En cesens, mieux vaut parler de modernité tardive que de postmodernité parcequ’il n’y a pas véritablement de rupture dans la modernité. Le type d’intégration systémique progressivement stabilisé dans la société industrielle n’a pas résisté aux transformations de l’économie. Il n’est pas utile d’insister longuement pour montrer comment le système des places et des statutsde la société industrielle a été emporté. La classe ouvrière traditionnellea vu sa place décroître avec les délocalisations industrielles vers les paysémergents et sous l’effet des mutations technologiques économes en main-d’œuvre peu qualifiée, le poids des agriculteurs s’est encore rétréci sansque le vaste monde des employés parvienne à absorber tous les transfertsde main-d’œuvre. À côté d’un chômage devenu endémique dans la plupart des sociétés « centrales », se sont multipliés les emplois précaires,incertains ainsi que les poor jobs , et l’on finit par accepter comme naturelle fait de devoir changer d’emploi, de métier et de résidence plusieursfois dans sa vie… Autrement dit, la mobilité est devenue un principed’organisation et l’intégration systémique paraît être plus une affaire deréseaux et de flux qu’une affaire de système (Castells, 1999). D’ailleurs,après un demi-siècle de taylorisme, le management des grandes organisations publiques ou privées semble avoir définitivement abandonné lesrigueurs et les certitudes de la rationalité bureaucratique pour installer unprincipe d’incertitude et d’instabilité plus apte à réagir aux fluctuationsdu marché et de la demande. La mobilité est la vertu cardinale des dirigeants qui jouent sur un espace de plus en plus large; elle est aussi laseule « chance » des plus exploités qui doivent suivre les flux économiques,s’adapter toujours à de nouvelles contraintes. Les exclus sont alors ceuxqui ne bougent pas ou sont assignés à résidence, alors que, longtemps, ilsfurent les moins enracinés et les plus mobiles. Il suffit d’observer que lesjeunes des quartiers les plus difficiles craignent de quitter leur quartier,se sentent perdus dès qu’ils ne voient plus les murs de leur cité, pourmesurer ce renversement.
Il suffit aussi de voir les aventures du concept de classe sociale pourprendre la mesure des transformations de l’intégration systémique (Dubetet Martuccelli, 1998). Longtemps, dans la sociologie européenne, lesclasses sociales ont défini des ensembles sociaux relativement intégrésautour d’une culture, d’une communauté et d’un mode de vie; la classeouvrière était un « être social ». En même temps, on pouvait définir lesclasses sociales comme des ensembles ayant des intérêts communs et partageant une certaine conscience de ces intérêts. Enfin, dans une traditionmarxiste longtemps partagée par un grand nombre de sociologues, laclasse sociale était considérée comme un acteur collectif: « la bourgeoisieveut », « la classe ouvrière combat »… Cette représentation ne résiste plusà l’observation et l’on aurait bien du mal à construire aujourd’hui unethéorie des classes et des rapports de classes capable de décrire de façonun peu vraisemblable la stratification sociale.
Bien sûr, il y a le scandale évident des exclus, les plus pauvres parquésdans les quartiers dégradés des banlieues ou des centres-villes, dans desghettos de plus en plus lointains et violents (Dubet et Lapeyronnie, 1992).Mais il faut aussi admettre que cette pauvreté et cette exclusion ne sontpas nouvelles en soi et qu’elles ont toujours fluctué au gré des conjonctureséconomiques et des rapports de force politiques. En revanche, il sembleque cette situation d’exclusion comporte trois caractéristiques relativement inédites. Alors que dans la société industrielle la pauvreté des unsparaissait être, par l’exploitation, la source de la richesse des autres,aujourd’hui cette pauvreté est inutile et se trouve donc au plus loin de latradition du mouvement ouvrier. Ensuite, l’ouverture de la société, la circulation accrue des images et des idées, l’emprise de l’école et de laculture de masse ont progressivement décomposé les cultures populaires,celles qui permettaient aux moins favorisés de résister un peu à leur exclusion relative et à leur dégradation; on a plus affaire à des classes moyennesprolétarisées qu’à des communautés populaires marginales. Enfin, l’affaiblissement de l’ordre des sociétés industrielles a provoqué un éclatementdes statuts, des identités et des registres des égalités et des inégalités. Autrement dit, chaque individu porte en lui une multiplicité d’identités dontaucune ne semble en mesure de structurer l’ensemble de sa « personnalité »et de son statut. La société industrielle avait plus ou moins donné uneforme et un ordre au capitalisme; l’effacement de cette société donne lesentiment que c’est le marché qui est devenu le système et la division dutravail est moins un ordre qu’un flux.
Si l’on se tourne maintenant vers l’intégration sociale, le tableaun’est guère différent. Alors que les inégalités sociales se creusent, le principe de l’égalité démocratique n’a pas cessé de s’affirmer autour de laproclamation de l’égalité des chances contre les inégalités « ascriptives »,les inégalités héritées perçues comme des vestiges des sociétés de casteset d’ordres. Ce processus n’enlève d’ailleurs rien à la cruauté des compétitions et des inégalités « réelles »; au contraire même, celles-ci s’épanouissent.Mais l’affirmation de l’égalité de principe des individus s’est imposée dansles pays démocratiques et modernes: le racisme « biologique » et naturaliste a quasiment perdu droit de cité, les femmes ont acquis la plupart desdroits réservés aux seuls hommes, y compris un pouvoir inédit, celui dechoisir de procréer, les enfants sont de plus en plus considérés commedes sujets égaux entre eux et pouvant s’engager dans les mêmes compétitions scolaires, de nombreuses minorités ont acquis, en principe, uneégale dignité. La « providence démocratique » décrite par Tocqueville nes’est pas épuisée. En même temps, cet élan a distendu les liens de l’intégration sociale, puisque l’individu démocratique vise à se considérercomme le maître de ses propres intérêts « égoïstes » et comme le centrede sa propre action, comme la source des valeurs qui garantissent son épanouissement personnel. Mais ce double individualisme, à la fois utilitariste et éthique, a profondément distendu les liens sociaux et les sentiments d’appartenance collective. Cependant, de nouvelles communautéss’affirment souvent comme irréductibles les unes aux autres. Le vieuxraisonnement de Riesman (1964) sur l’homme other-directed semble pleinement d’actualité. Ce sont les industries culturelles et les médias, plusque les valeurs précocement acquises, qui créent le sentiment de fairesociété, alors que chacun sait, pour lui-même, que les dieux se font laguerre, que l’on doit vivre ensemble tout en étant différents, tout ens’affirmant comme un individu toujours singulier. Les plus pessimistes,comme Elias au crépuscule de sa vie, pensent même que nous assistonsà un processus de « décivilisation », d’affaiblissement du contrôle socialintériorisé. Dès lors, l’intégration sociale devient un problème obsédant,puisque l’on ne peut plus imaginer que la société « tienne » par la grâcede ses valeurs communes. D’ailleurs, dans la sociologie, le problème de laconfiance remplace celui de l’identité partagée.
Plus de marché d’un côté, moins d’intégration sociale de l’autre, onobserve partout un déclin ou une mutation des mécanismes d’articulationde ces deux dimensions de l’intégration.
La plupart des institutions de socialisation modernes, laïques et placées sous le signe de la Raison, avaient repris de l’Église une forme desocialisation et de travail sur autrui que j’appelle un programme institutionnel (Dubet, 2002). Qu’il s’agisse de l’école, de l’hôpital ou de la justice, le travail de socialisation élargi y a longtemps été conduit au nom devaleurs considérées comme homogènes et sacrées, à l’image de l’unitépostulée de la vie sociale elle-même. Ce travail a d’abord été accompli pardes hommes et des femmes de vocation dans des organisations conçuescomme des sanctuaires à l’abri des désordres et des passions du monde.Enfin, ces institutions, en dépit de leur modernité et de leur détachementdu religieux, ont constamment affirmé que la socialisation était aussi unesubjectivation, que l’obéissance à une discipline rationnelle était le prixde la conquête d’une autonomie et d’une liberté. En l’espace d’à peinetrente ans, ce programme s’est effondré, alors même que jamais les appareils de socialisation n’ont eu autant de puissance et d’emprise sur lesindividus. Si le travail sur autrui est toujours conduit au nom de valeurs,celles-ci sont loin de sembler homogènes et l’on ne cesse d’arbitrer entredes finalités opposées: la liberté ou l’intégration des élèves à l’école, lesouci des malades ou le triomphe de la science à l’hôpital, le droit pur oula gestion des problèmes pour la justice. Il y a longtemps que les murs dessanctuaires se sont effondrés et que les politiques publiques, mises enœuvre par des professionnels, ont remplacé les vocations des « ordres »anciens. À l’autorité charismatique et traditionnelle des institutions s’est substituée une légitimité performative tenant à la capacité démontréed’atteindre des objectifs. Enfin, après avoir vécu les charmes de la libérationdes individus contre le poids des institutions, nous sommes aujourd’huisoumis aux épreuves de la liberté, celles de la dépression, des violencesendémiques et du sentiment d’insécurité. Bref, les organisations que l’oncontinue à désigner par habitude comme des institutions ont totalementchangé de nature, sans que souvent l’on sache très bien de quelle natureil s’agit.
Presque tous les pays modernes, européens en tout cas, sont confrontés au déclin du politique comme représentation imaginaire de l’unitéde la vie sociale. Les mouvements sociaux sont de plus en plus« particularistes » et la participation électorale décroît sensiblement. Cettetendance a sans doute mille causes, mais l’une d’entre elles me sembleêtre les formidables mutations de la représentation de la société commeun État-nation. Si l’on se limite au cas français, il semble évident, aux yeuxdes citoyens, que l’activité économique n’est plus placée sous le contrôlede l’État et d’une bourgeoisie nationale. En termes culturels, l’identiténationale semble érodée par une culture de masse produite par des industries culturelles transnationales et, de façon contrastée, par l’affirmationde minorités culturelles qui se veulent à la fois françaises et irréductiblement singulières. Ainsi, les jeunes des banlieues défavorisées ne sont passeulement perçus comme des Français pauvres, mais aussi comme desjeunes « différents » et venus d’ailleurs, tandis que les revendicationsidentitaires des « minorités » semblent inépuisables.
Enfin, chacun sait que l’État-providence est en crise: pas seulementen crise financière en raison des difficultés économiques, mais aussi encrise de légitimité (Rosanvallon, 1995). La partie la plus active et la plusmobile de la société, et pas uniquement les capitalistes et les néolibéraux,pense que le poids des charges est trop lourd et qu’il est illégitime dansun monde plus compétitif mais aussi plus démocratique, et de larges mouvements d’opinion conservateurs blâment aujourd’hui les victimes. Uneautre critique s’attache à souligner les effets pervers de cet État-providencedont la force égalisatrice et intégratrice a peu à peu faibli. La massificationscolaire n’a pas sensiblement réduit les différentiels d’égalité des chancesentre les catégories sociales, les progrès de la santé laissent subsisterd’énormes écarts dans l’espérance de vie et la qualité de la vie des diversescatégories sociales, les services sociaux ne parviennent pas à « intégrer »efficacement les exclus pendant que se multiplient les violences urbaines.

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