Chine, une nouvelle puissance culturelle ?
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Description

La culture, au même titre que l'économie, est un instrument de la puissance chinoise. Mais séduire le monde en faisant usage de son seul « soft power » ne suffit pas. L’Etat-parti communiste entend aussi diffuser de manière plus active des valeurs néo-confucéennes et conservatrices en ouvrant de Nouvelles routes de la soie et en recourant à l’Intelligence Artificielle, puissants vecteurs pour installer les intérêts du régime dans le monde. Ce « sharp power » mobilisé par Pékin est observable dans des champs d’activités aux applications très diverses. Que ce soit en créant ses propres industries culturelles dans le domaine de l’audiovisuel, en développant son marché de l’art ou à travers l’élaboration d’un discours nationaliste, tous garants d’une cohésion entre la Chine continentale et ses diasporas, Xi Jinping met en œuvre une stratégie à vocation mondiale.


La culture est au cœur de ce projet et avec elle, pourrait naître une toute autre grammaire des relations internationales. C’est sous cet angle inédit qu’Emmanuel Lincot nous donne ici des clés pour comprendre ce qui, au-delà même de la Chine, engage définitivement notre avenir.

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Publié par
Nombre de lectures 5
EAN13 9791092305531
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chine, une nouvelle puissance culturelle ?

[ Soft Power & Sharp Power ]
Emmanuel LINCOT
[collection les essais médiatiques]

dirigée par Michaël Bourgatte


L'Auteur : Emmanuel Lincot est Professeur à la Faculté des lettres de l’Institut Catholique de Paris (ICP). Spécialiste d’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, il est également chercheur associé à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS), directeur du pôle Eurasie XXI de l’Institut Vaugirard et corédacteur en chef de la revue Asia Focus . Il vient de créer à l’ICP le Master Stratégies muséales et gestion de projet et a réalisé récemment le premier mooc sur « La géopolitique de la Chine » en partenariat avec France Université Numérique.




www.mkfeditions.com

© MkF éditions, 2019
Edition Papier : 979-10-92305-52-4 Droits de reproduction réservés aux organismes agréés ou ayants droit.
[La collection]

Les Essais médiatiques donnent aux lecteurs les clefs d’un débat sur les enjeux culturels, économiques, politiques et sociologiques liés aux médias et à la médiation. L’objectif est de permettre à chacun de se forger une opinion et d’appréhender ce qui se joue actuellement dans notre société, dans le cadre d’une réflexion ouverte et critique.
Chaque pan de notre vie est aujourd’hui concerné par les médias et les systèmes médiatiques. Ils nous entourent et sont omniprésents dans notre quotidien : la presse, la radio ou la télévision, bien évidemment. Mais également tout un ensemble de formes médiatiques telles que les rassemblement citoyens, les festivals, les expositions… Par ces biais, nous nous distrayons, nous nous informons, nous nous cultivons, nous façonnons nos représentations et nos idéologies.
Il s’avère aujourd’hui essentiel de s’interroger sur la relation que chaque individu entretient avec ces formes médiatiques. Il importe également de se pencher sur les mutations de notre société façonnée par des médias et des médiations qu’elle a elle-même fabriquées.

Pourquoi une importance toujours plus grande est-elle donnée aux systèmes médiatiques dans notre société ? De quelle manière impactent-ils notre relation au monde ? Quel portrait dressent-ils des événements qui ponctuent notre quotidien ?
La collection souhaite mettre l’ensemble de ces questions en débat. Pour y répondre, nous souhaitons privilégier une réflexion pluridisciplinaire et transversale. Ainsi, des approches anthropologiques, communicationnelles, économiques, ethnologiques, historiques, philosophiques ou encore sociologiques vont se croiser et se côtoyer. Il importe à la collection de mettre en discussion un phénomène complexe afin que Les Essais médiatiques rencontrent un écho tant par leur capacité à poser des questions que par leur intention de réunir une somme d’exposés lucides et éclairés sur le sujet.
[introduction]
« La République populaire est engagée avec nous dans une guerre idéologique qui ne dit pas son nom. » — Jean-Pierre Cabestan (2018).

L’hégémonisme de Xi Jinping renforcé
Système politique hybride ou démocrature (Lincot, 2017 a), la Chine a fait sien le double usage d’un hard et soft power en axant ses priorités sur la nécessaire mise en place d’une Sécurité culturelle ( wenhuaanquan ). Ne souffrant d’aucune forme de dissidence, celle-ci répond au besoin de créer ses propres industries culturelles dans le domaine de l’audiovisuel et du numérique, mais aussi dans le but de forger un discours permettant de réinterpréter l’histoire au service de la puissance chinoise. Dans ce contexte, la politique des Nouvelles routes de la soie – autrement appelée OBOR ( One Belt One Road ou Yi dai yi lu en langue chinoise) – initiée à partir de 2013 par Xi Jinping est à la fois une stratégie de nature commerciale et un projet culturel à vocation mondiale. Elle vise à exploiter les potentialités qu’offrent par exemple l’éducation supérieure destinée aux élites africaines ou centrasiatiques. Elle repose sur un postulat culturaliste selon lequel la Chine a ses propres valeurs, néo-confucéennes notamment. Elles ont une vocation universelle que l’État-parti entend promouvoir par une diplomatie culturelle à large spectre. En comprendre les enjeux est l’une des clés de notre siècle.

Les perspectives pour que Xi Jinping puisse rester au pouvoir à vie deviennent hautement probables. Malgré des tendances évolutives de la société chinoise vers une plus grande libéralisation, la détermination du Président actuel d’empêcher que les réformes soient incontrôlables est réelle. Elle s’exprime notamment dans le domaine culturel par des dispositifs de contrôle qui rappellent systématiquement à l’ordre tout artiste considéré comme déviant. Selon le portail d’information en ligne sina.com, des consignes sont données aux antennes de télévision pour interdire le passage à l’antenne « des artistes avec des tatouages, la musique hip-hop » et les musiciens « en conflit avec les valeurs essentielles et la morale du Parti » (Pluyette, 2018). Le contrôle des contenus culturels s’est considérablement renforcé depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012. Le régime accélère sa traque des contenus jugés politiquement sensibles (Yacine, 2017). Si ce retour à l’orthodoxie est récurrent dans l’histoire du Parti (Chen, 2003), il n’en demeure pas moins préoccupant dans sa capacité à déployer par des moyens techniques une surveillance généralisée et une mise aux normes de la société. Les progrès de la Chine dans les secteurs de l’intelligence artificielle (IA) (Chalifour, 2018) et la capacité pour les autorités de maîtriser les banques de données individuelles sont en passe de quadriller l’ensemble des activités du pays soit en laissant percer un arrière-plan moralisateur, soit au prétexte de devoir prévenir toute forme de « pollution spirituelle » voire de projet terroriste, comme dans la province turcophone du Xinjiang.

Cette surveillance est facilitée par l’absence des géants américains du net, interdits d’exercer leurs activités sur le territoire chinois. Alibaba Vs Amazon ou iQiyi Vs Netflix sanctuarisent le marché chinois et tiennent à bonne distance les géants californiens de l’internet. Une loi antitrust promulguée en 2007 par les autorités veille toutefois à ce que la concurrence soit respectée entre les grands groupes chinois. Elle s’avère acharnée. D’un point de vue idéologique, le marxisme demeure le fil d’Ariane de toute réflexion à la fois dans le domaine culturel et celui des sciences sociales. Démocratie constitutionnelle, néolibéralisme ou socialisme démocratique véhiculent, selon l’État-parti, des valeurs erronées. Comme le remarque avec pertinence François Bougon (2017), « ce marxisme droit dans ses bottes doit réussir sa synthèse avec la tradition chinoise illustrée par Confucius ou Mencius, mais aussi par Han Fei (mort en 233 av. J.-C.). Cette réhabilitation de la pensée du philosophe favori de Xi Jinping, concepteur du légisme, qui prône la primauté de la peur, de la force et du contrôle pour servir l’autorité, fait dire à certains que l’on assiste à l’avènement d’un “ nouveau totalitarisme de marché “, un totalitarisme adapté au XXI e siècle – le prix à payer pour le « rêve chinois ». Autrement dit : retour possible à une autarcie idéologique, mais sans esprit d’un retour pour autant à l’ère Mao Zedong. La preuve, c’est que le confucianisme, banni sous la Révolution culturelle, est, dans son interprétation la plus autoritaire, une référence essentielle non seulement pour le régime, mais aussi pour un très grand nombre d’intellectuels favorables à la « révolution conservatrice » (Lincot, 2017 b) que Xi Jinping entend mener. Le point de ralliement entre l’État-parti et les intellectuels est le nationalisme. Anti-Occidental pour partie, il nourrit la rhétorique officielle. Celle-ci insiste sur le retour d’une Chine forte et puissante sur la scène internationale, une place qu’elle avait laissée au XIX e siècle à l’Occident.

Discours et tendances culturelles
Ainsi, parle-t-on de « renaissance » ( fuxing ) de la nation chinoise. De grandes figures, tel l’explorateur Zheng He ayant effectué sept expéditions (1405-1433) vers l’Afrique sous la dynastie des Ming, sont exaltées au même titre que les vertus de la médecine traditionnelle que l’on promeut dans les pays du Sud (Palmer, 2005 ; De Prince Pokam, 2011 ; De Bruyn, Marié, 2011) dans une geste tiers-mondiste héritée des années Mao. Cette renaissance passe par la glorification systématique de l’histoire du pays. Chaque jour, en moyenne, un musée y est créé (Baverez, 2017). Et un nombre incalculable de sites historiques, situés sur les Routes de la soie, comme celui de Dunhuang (Comentale, Lincot, 2017), sont aménagés pour faciliter la visite des touristes nationaux. Cette « Chinese Pride » se décline dans tous les domaines. Celui du sport – avec la consécration de joueurs de rang international (Dong, Li, 2008) – ou encore dans le registre du cinéma avec une reconnaissance, dès les années quatre-vingt, au Festival de Cannes notamment, des films de Zhang Yimou, Tian Zhangzhuang ou de Chen Kaige (Frodon, 2006). Souvent orientaliste dans son propos et engagée dans une démarche mémorielle (Deng, 2013), cette production dite de la Cinquième génération a fait bien des émules en Occident comme nous le montre encore récemment Le portrait interdit (2017) film réalisé par Charles de Meaux avec la superbe Fan Bing Bing que le régime actuel, sous prétexte d’une lutte menée contre la corruption, conspue pour sa trop grande proximité à l’égard des étrangers.

Toutefois, le jeune public chinois lui préfère et de loin La grande muraille (2016) avec Matt Damon et surtout Wolf Warrior 2 (2017). Réalisée par Wu Jing, cette super production raconte l’histoire d’un justicier chinois combattant – signe des temps – contre de méchants mercenaires occidentaux en Afrique. Il est à ce jour le plus gros succès au box-office de Chine. Des films très critiques à l’encontre des dysfonctionnements de la société chinoise comme nous le montrent A touch of sin (2013) de Jia Zhangke ou Black coal (2014) de DiaoYi’nan rencontrent, quant à eux, un succès beaucoup plus mitigé. Cette création, dans le domaine des arts plastiques également (Lincot, 2010), est associée au cumul d’une masse financière considérable et aux conditions mêmes de sa réception, lesquelles coïncident avec l’émergence de classes moyennes supérieures désireuses d’investir leur épargne dans des biens de consommation culturelle. L’éventail des potentialités de leurs investissements est très large. Il s’étend de l’industrie du luxe (Courmont, Lincot, 2012) à l’univers de la bande dessinée (Lincot, 2014) et il ne semble conditionné par aucun présupposé social dans la définition, très évasive au demeurant, de la notion de goût. Une autre catégorie sociale en pleine expansion, quoique plus discrète depuis le lancement des campagnes anticorruption 1 , n’hésite pas à exhiber son pouvoir d’achat. Il s’agit des « hyper-riches ».

Revanche sociale et historique, individuelle ou collective, mais aussi volonté de se hisser au rang des nations les plus riches du monde occidental semblent être les ambitions les mieux partagées. Les JO de Pékin (2008), l’exposition universelle de Shanghai (2010) puis l’attribution, en 2012, à l’architecte Wang Shu du Pritzker Prize et du Nobel de littérature pour l’écrivain – ancien militaire et non moins membre du Parti – Mo Yan ne signifient pas pour autant une ouverture du pays à l’Occident. Bien au contraire, l’indifférence générale dans laquelle a été accueillie la disparition de l’intellectuel dissident Liu Xiaobo (Liu, 2011) en Chine montre que les idées libérales dont il était l’un des meilleurs porte-paroles, et qui furent âprement discutées par la génération de Tiananmen (1989), sont désormais marginalisées. Seul le très sulfureux artiste Ai Weiwei – dont les revendications libertaires se heurtent à l’idéologie du régime – semble rencontrer tant en Chine qu’en Occident une popularité sincère (Lincot, 2013). Qu’est-ce à dire ? En dépit de la répression, la scène culturelle chinoise n’en reste pas moins, dans les faits, extrêmement vivace. Elle est depuis plus de trente ans déjà glocale ; néologisme qui désigne la double capacité pour les créateurs de ce pays à s’investir sur la scène à la fois globale et locale. Le régime fait preuve également d’une très grande adaptabilité dans ses initiatives culturelles, qu’elles soient destinées à l’international ou auprès de l’opinion chinoise 2 .

Soft power ou Ruanshili : quel sens donner à la diplomatie culturelle ?
Le soft power chinois, que l’on traduit par « Ruanshili », s’appuie en réalité sur une forte tradition régalienne. Cette dernière est largement antérieure à l’avènement du régime communiste. Toutefois, c’est à la conférence de Bandung (1955) que la Chine défend des principes qui la posent d’emblée en modèle alternatif. Dans le contexte bipolaire de la guerre froide, sa voix porte auprès des élites africaines. De l’intégration de Pékin et de ses représentants au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, aux dépens de ceux soutenus par Taïwan (1971) à la mise à l’index du régime chinois par les puissances occidentales au lendemain des répressions de Tiananmen (1989), ces élites issues du Tiers-Monde lui apporteront un soutien constant. Après les années Deng Xiaoping qui ont vu la Chine concentrer ses forces culturelles sur la propagande intérieure, les mandats de Hu Jintao et de Xi Jinping ont marqué une offensive par la création d’un réseau institutionnel : les Instituts Confucius. Au nombre de 510 en 2016, le premier a vu le jour douze ans plus tôt à Samarkand. Ville mémoire des Routes de la soie, située au cœur du territoire de l’Ouzbékistan, le choix de Samarkand rappelle que l’Asie centrale, depuis l’effondrement de l’URSS, demeure l’une des priorités diplomatiques majeures des autorités chinoises. L’évocation de cette splendide oasis entre en résonance avec les aventures du moine pèlerin Xuan Zang (VII e siècle) dont l’histoire romancée, et parfois même portée à l’écran, est l’une des plus populaires en Chine. Ce n’est donc pas par hasard si à l’occasion du XIX e Congrès du Parti communiste chinois (Lincot, 2017 b), Xi Jinping a non seulement célébré le prestige de la culture impériale chinoise, mais affirmé que la diffusion de la culture de son pays à l’international était une composante essentielle au développement de son programme.

Le Parti s’équipe depuis lors des instruments classiques de la communication politique : la langue, la culture, l’art et les médias, tous les moyens de la persuasion sont désormais utilisés et projetés à l’étranger. Sur le territoire national comme à l’extérieur des frontières, il s’agit de promouvoir le « rêve chinois » ( zhongguomeng ), un slogan politique forgé par Wang Huning, éminence grise de l’actuel dirigeant chinois. Il est le ciment du nouveau nationalisme et une alternative à l’hégémonie américaine. Ces choix de redéploiement de la culture chinoise répondent à des objectifs économiques précis. Le marché du multimédia et des industries culturelles est, en effet, en pleine expansion (Lincot, 2015). Ces nouveaux besoins doivent s’inscrire dans le projet OBOR qui est la plus ambitieuse stratégie globale jamais menée par la Chine dans son histoire. D’aucuns y voient déjà l’affirmation nationaliste de la puissance chinoise. Elle l’est assurément si l’on considère que la Chine évolue dans un monde qui lui est profondément hostile. Faut-il s’en inquiéter ? Oui, si l’Union européenne ne trouve pas une alternative à la rivalité qui oppose la Chine aux États-Unis. Non si l’on considère, au contraire, que la démocratie n’étant pas une valeur prioritaire pour Pékin, son soft power a priori n’est pas une menace pour les valeurs défendues par les démocraties libérales occidentales.

Quoi qu’il en soit, les défis posés à la Chine sont énormes. De son avenir dépendra la capacité du Parti communiste et celle de Xi Jinping d’accompagner cette transition gigantesque qui consiste à déployer au niveau international une puissance qui a toujours été tentée de se recroqueviller sur elle-même. Depuis les premiers écrits de Joseph Nye (2004), les travaux abondent sur le soft power , chinois notamment. Mais ce n’est que très récemment que des chercheurs ont passé au crible cette expression. Après tout, démocraties et dictatures dans leur choix de diplomatie culturelle peuvent-elles uniment être qualifiées de soft powers ? Et ce, dans quel but et avec quels moyens ? Paradoxalement, et de toutes les démocraties occidentales, la France par sa tradition régalienne héritée de la monarchie serait sans doute l’État où ses prérogatives s’exercent plus que tout autre dans le domaine de la culture. Au point d’avoir créé un ministère éponyme qui, rappelons-le, n’existe pas aux États-Unis. De là à dire avec Paul Valéry que la France serait ce « petit cap de l’Eurasie » ou le prolongement d’une Chine dont toute une partie de l’histoire, de l’esthétique ou de la philosophie a joué un rôle moteur dans l’imaginaire de l’élite française, il n’y a là qu’un pas que l’on serait tenté de franchir. Il est vrai que de Blaise Pascal, jadis, en passant par le très sinophile Voltaire (Etiemble, 1988) jusqu’aux maoïstes de la Sorbonne en mai 68 (Miao, Dard, Fleury, Walter, 2017), s’est imposé un tropisme chinois en France, sur la très longue durée, et ce, pour toutes orientations politiques confondues.

Des plus gauchistes, comme le furent Philippe Sollers et Alain Badiou, aux néo-gaullistes, comme Alain Peyrefitte hier ou Jean-Pierre Raffarin aujourd’hui, tous ont souscrit à une forme de sino-béatitude née d’une passion exotique ou bien d’une schizophrénie que le très lucide Simon Leys a plus d’une fois dénoncée (Lincot, 2014). Passion française s’il en est qui, en dépit ou à cause de ses errements idéologiques, explique que l’on soit beaucoup moins prompt que dans les pays du Sud à participer de cet engouement pour une Chine dont l’idée n’est tout simplement pas neuve en France. S’ajoute à cette observation une présence de la diaspora chinoise dans notre pays qui est la plus ancienne et la plus nombreuse (entre 600 000 et 1 million de personnes) à ce jour en Europe. Par ailleurs, les Chinois fréquentant les universités françaises arrivent quasiment à parité avec la communauté d’étudiants marocains, première dans l’Hexagone. La France n’accueille pas moins de 17 Instituts Confucius sur son territoire. Elle est enfin la destination de prédilection des touristes chinois (Godement, Vasselier, 2018). Entre ces signes créant a priori une empathie favorable à la Chine (sa culture et ses représentants), subsiste toutefois un décalage puisque l’on constate que la jeunesse française est plus favorable aujourd’hui au manga japonais et à la K-pop coréenne qu’à l’austérité d’une culture chinoise promue par un Parti communiste qui hier encore contribuait à son anéantissement. Cette remarque vaut pour l’ensemble des jeunes issus des autres pays occidentaux ; les sondages menés par le Pew Center abondant dans ce sens (Meyer, 2018).

La Chine ne parle-t-elle qu’aux Chinois ?
Méthodologiquement parlant, l’approche de ces sondages, très en vogue dans le système universitaire américain, relève de la seule sociologie quantitative. Utile dans une appréciation de données collectives, en vue d’une confirmation ou pour l’infirmation d’hypothèses nourrissant autant de prospectives, elle laisse néanmoins le chercheur sur sa faim. En définitive, elle n’explique rien sur l’efficacité supposée de la politique étrangère chinoise, et de sa capacité à séduire les populations étrangères. Car même si cette décision prise par les autorités chinoises, au tournant des années 2000, que de vouloir se projeter dans des initiatives tous azimuts, culturelles notamment, et en dehors de ses frontières, constitue un tournant, rien ne nous interdit de penser qu’elles s’adressent d’abord et avant tout à la diaspora et aux ressortissants chinois de l’étranger. Un chiffre : moins de 300 000 au début des années quatre-vingt, ces ressortissants étaient plus de 125 millions en 2015. Phénomène qui est à l’origine d’un rapport déterritorialisé à la culture chinoise que nous avons appelé, dans un ouvrage précédent, la sinitude (Lincot, 2010). Elle induit un rapport distancé au continent chinois et la reconnaissance d’une communauté aussi plurielle que fragmentée. Au nom de la cohésion nationale et du défi toujours posé par les singularités que représentent Taïwan, Hong Kong ou les minorités agissantes sino-américaines (en Californie tout particulièrement…) ou sino-australiennes fascinées par l’« American Way of life », Pékin sera toujours tentée, de près ou de loin, à vouloir les séduire et à les contrôler. Chaînes de télévision chinoises et relais satellitaires de par le monde vont en ce sens.

Pour comprendre les enjeux et les configurations qui s’esquissent ainsi sous nos yeux, nous allons aborder une histoire, toujours changeante, qui est celle des représentations. Ces dernières sont nombreuses. Elles vont des objets de culture (le livre, le film, l’objet d’art…) aux acteurs, en passant par le prisme des langues, et des normes symboliques. Dans cette approche, évidemment réduite au format d’un ouvrage qui ne saurait prétendre à l’exhaustivité, l’histoire événementielle et diplomatique tient une place déterminante. Dans leurs aspects formels tout d’abord puisque toute diplomatie, et surtout culturelle, se traduit par des échanges que l’on étudiera sous un angle institutionnel et donc volontariste voire sur le mode du transfert ou de la désacculturation. Seront aussi considérés les aspects fonctionnels relevant des mécanismes qu’entretiennent les acteurs (savants, idéologues, diplomates, universitaires, artistes…) dans le jeu des relations internationales. Ces dernières sont ici déchiffrées sous l’angle d’une lecture qui se veut de nature résolument géopolitique, et dans sa dimension mondiale. La problématique de cet ouvrage a rencontré cependant plus d’une difficulté théorique. Car disons-le d’emblée : la Chine déjoue bien des catégories auxquelles nous avaient habitués théoriciens et analystes des relations internationales.

Une puissance hors norme
Pour commencer, rappelons que l’usage du mot culture que l’on peut définir par un système de normes, de valeurs et de communauté d’appartenance a, dans sa conception chinoise, des acceptions multiples. L’une d’entre elles – et non des moindres – entre en résonance avec la notion de « stratégie » (Jullien, 1995). Celle-ci est associée à une interprétation subordonnant la culture au pouvoir d’un État corseté, depuis l’avènement du régime communiste, par une organisation léniniste. Dans cette optique, le soft power dans son appellation comme dans la réalité qu’elle recouvre peine à correspondre aux objectifs animés par la nature profondément autoritaire du régime chinois. La culture politique de l’État-parti, on l’aura compris laisse bien peu d’initiatives. En cela, le discours officiel chinois est, comme nous le verrons, en adéquation avec les régimes illibéraux. C’est bien parce que la Chine a une approche différente de la culture et de son usage, que deux chercheurs américains du think tank de la Fondation Nationale pour la Démocratie, Christopher Walker et Jessica Ludwig, désignent désormais ce qui, selon eux la caractériserait le mieux en tant que sharp power 3 .

Sharp signifie pointu, piquant, tranchant. Et les deux chercheurs en question filent la métaphore pour évaluer ce nouveau genre d’influence. Le sharp power est le « pouvoir qui perce, pénètre et perfore l’environnement politique et informationnel des pays-cibles ». Ceux-ci sont victimes d’une propagande qualifiée à la fois « de subversive et de corrosive ». Même si les auteurs de ce rapport ont raison de comparer les initiatives de la Chine en la matière à celles entreprises par son allié russe, elles s’en distinguent aussi. D’une part parce que l’usage des fake news n’a jamais pris l’ampleur institutionnelle, diplomatique et militaire comme celle initiée par Moscou et l’un de ses cerveaux, Valéry Guerasimov, que ce soit en Crimée ou en Syrie. D’autre part, parce ce que les initiatives de prestige de la Chine à (ou en rapport avec) l’étranger visent à flatter l’orgueil national et sécuriser des espaces qu’elle souhaite se voir fidéliser. Or, cette sécurisation est l’un des grands principes défendus par le régime. La « Sécurité culturelle » ( wenhua anquan ) va dans le sens de l’élaboration d’une politique façonnée par l’histoire traumatisante que subit le pays durant plus d’un siècle (depuis les guerres de l’opium jusqu’en 1949). Christopher Walker et Jessica Ludwig ne croient pas si bien dire en employant ce terme de sharp . Car, dans une acception à laquelle ces deux auteurs n’avaient sans doute pas pensé, il signifie aussi « tailler » et, dans le contexte chinois, l’allégorie du jade ciselé dont il convient d’épouser les nervures, en suivant les conformités offertes par la Nature, est l’un des plus grands topos de la philosophie chinoise. Il est illustré également par le Zhuangzi (IV e siècle) qui rapportant la pratique harmonieuse du boucher Ding en déduit que celui-ci a toujours su épargner le tranchant de sa lame (Cheng, 1997). Cette dialectique inversée dans la perception souvent univoque que nous avons de la culture et de la politique propres à la Chine est un fait récurrent.

Autre exemple des plus significatifs : celui de Deng Xiaoping. Dès les années quatre-vingt, le père de la réforme appelle ses concitoyens, en termes imagés, à reconstruire la Grande muraille. Paradoxe s’il en est, que peu d’observateurs occidentaux avaient relevé, et qui reste d’actualité : toute ouverture de la Chine – celle aux investisseurs étrangers en est une – s’accompagne d’un dispositif de fermeture. Dans une société où l’on privilégie le discours allusif, il n’échappait à personne que la restauration toute symbolique de la Grande muraille était annonciatrice d’une résistance du régime, tout en les montrant du doigt et en les qualifiant de « pollution spirituelle », aux valeurs que sont la démocratie et les Droits de l’homme. L’échec de Gorbatchev à réformer de l’intérieur le système soviétique conforta les dirigeants de Pékin dans leur choix. Plusieurs décennies après la longue parenthèse que furent respectivement l’expérience désastreuse du maoïsme et celles de la première République, ils semblent avoir renoué avec le legs d’une politique prônée il y a plus d’un siècle par un haut fonctionnaire de la Cour mandchoue, Zhang Zhidong. Son aphorisme résume tout : « l’apprentissage chinois des principes fondamentaux et des études occidentales pour des applications pratiques » (Zhongxue Weiti Xixue Wei Yong). C’est à ce principe que souscrit aujourd’hui Xi Jinping.

En cela, le sharp power chinois est un instrument nécessaire à ce qui tient lieu de mantra : rattrapage pour le pays de son retard technologique et changement de paradigme ; la Chine n’étant plus – selon la formule déjà datée – l’« atelier du monde ». Corrélativement, cette priorité engage une mobilisation à la fois sociale et culturelle. Donc politique. Toutes les activités du pays lui sont subordonnées. Les chapitres qui suivent en rendent compte. Que ce soit dans le domaine de la politique éducative, de l’innovation industrielle ou numérique, des industries culturelles, de la mise en valeur du patrimoine ou de la pensée. Le projet OBOR, décrit plus haut, est le principal vecteur de cette stratégie. Globale, elle crée les conditions nécessaires à la sécurisation des objectifs chinois dans le monde. Malgré l’opacité apparente de sa finalité, elle ne laisse aucun doute quant à ses perspectives hégémoniques. Sur le temps long, dans un tout autre contexte et avec une vitesse quant à l’exécution des moyens mis en œuvre bien moindre qu’aujourd’hui il est vrai, le déploiement de cette puissance n’est pas sans rappeler les stratégies déployées jadis par la principauté Qin. Dès le III e siècle avant notre ère, elle aménagea des routes pour ensuite envahir ses voisins et s’imposer comme force normative. De cette conquête naquit le Premier Empire (Lewis, 2010). Les dynasties suivantes s’en inspirèrent par l’établissement de villes garnisons d’après une tactique non d’endiguement, mais de contournement et de neutralisation de l’adversaire. Rétractable au gré des opportunités saisies par ses marchands et ses militaires, et caractérisée par l’aménagement de comptoirs, cette tactique est redécouverte par la Chine et ses dirigeants à l’aune de considérations bien actuelles et ce, où que ce soit à travers le monde. Dans ce contexte, la culture est un moyen. Fondamentalement hybride dans ses référents comme dans les possibilités, somme toute limitées, accordées à ses acteurs de s’épanouir et de créer en toute liberté, la culture, telle que la conçoivent les autorités chinoises, est symptomatique de ce qu’est devenu ce pays : une puissance « déconcertante » (Holtzinger, 2011).

[…]
1 Des campagnes anticorruption sont lancées avec vigueur dès l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2012. D'une ampleur inégalée, elles donnent lieu à des purges importantes à tous les niveaux de la société (Parti, universités, armée, administrations régionales...).
2 François Bougon, Carole Gomez et Emmanuel Lincot, « Chine : la grande expansion. Du « soft power » au « ruanshili » : la diplomatie culturelle selon Pékin », Cultures Monde (Emission de radio sur France Culture – Radio France), 16 novembre 2017 : https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/cultures-monde-jeudi-16-novembre-2017
3 Sharp power: rising authoritarian influence: new reform report (2017), 1 st ed. [ebook] National Endowment for Democracy, p.3. Available at: https://www.ned.org/wp-content/uploads/2017/12/Sharp-Power-Rising-Authoritarian-Influence-Full-Report .pdf
[une industrie culturelle mondialisée]

« La vie est une tornade de merde,
dans laquelle l’Art est notre seul parapluie. »
— Mario Vargas Llossa (Leys, 2008)

Les questions patrimoniales recouvrent des domaines très divers aussi bien matériels qu’immatériels. Que ce soit la défense d’une certaine interprétation du néoconfucianisme en tant que valeur patrimoniale multiséculaire ou bien par la promotion des traditions culinaires de ses terroirs, la Chine a su faire valoir à la fois ses intérêts et ses spécificités auprès des grandes institutions internationales, dont l’UNESCO. Mais il est une autre dimension, financière celle-ci, qui met au cœur de la question patrimoniale la valeur d’échange. Elle revêt une importance éminemment symbolique dans les rapports qu’entretiennent la Chine et ses collectionneurs à l’Occident en lui disputant, chaque année davantage, le monopole des ventes aux enchères. Calligraphie, peinture et porcelaine connaissent un regain de popularité grandissante auprès des amateurs. À ce marché florissant s’ajoute une autre considération tout aussi importante. Celle consistant à mettre en valeur le patrimoine par les autorités soit parce que le secteur culturel représente un gisement à emplois soit parce qu’il s’inscrit dans une politique de rayonnement et de cohésion nationale. Qu’il soit architectural ou autre, le patrimoine rejoint le champ des préoccupations politiques (Fresnais, 2001) que ce soit au niveau national ou international et le ferment de polémiques qui opposent ou opposeront la Chine à l’Occident dans les revendications de nombre de ses biens culturels que renferment les collections muséales et privées de l’étranger.

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