Coupable d
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Coupable d'anorexie

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Description

A 38 kilos pour 1 m 73, Marie-Claire ne peut refuser l'hospitalisation. La première d'une longue série, parcourue d'améliorations et de dégringolades. Malgré elle, cette institutrice de trente-deux ans triche avec la thérapie, avec ceux, médecins, parents, amis, qui souhaitent la voir sortir de cet enfer. Un récit plein de souffrance, de remises en cause, de courage, d'opiniâtreté. Une certitude finira par s'imposer : "j'ai envie de vivre."

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 459
EAN13 9782296706187
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Coupable d’anorexie
Collection Vivre et l’écrire
dirigée par Pierre de Givenchy
(voir la liste des titres en fin d’ouvrage)

© L’Harmattan, 2010
ISBN : 978-2-296-12736-4
EAN : 9782296127364
Marie-Claire
Coupable d’anorexie
L’Harmattan
À Christine, Muriel, Jessica et toutes mes compagnes de misère…

Je tiens à remercier toutes les personnes qui
m’ont soutenue durant ces années difficiles. Elles
m’ont été d’un grand réconfort. Et le sont encore !
Je remercie tout particulièrement mes parents,
qui ont fait preuve de beaucoup de patience et
d’amour. Je garde en moi les paroles de maman,
décédée le 2 novembre 2000 : « Allez Marie,
on recommence. »
Chaque maladie a un sens à décoder
I – BELLE ALLÉE
Il fait nuit. Encadrée par mes parents, mon sac vert à la main, je marche dans l’allée bordée d’arbres. Au fond, un ancien pavillon de chasse : la clinique Belle-Allée. Je pleure, complètement déprimée. Je ne veux pas y aller. Institutrice, je suis en arrêt maladie et madame H., ma psychiatre depuis peu, m’a proposé de reprendre souffle ici car elle me sent épuisée. J’ai 32 ans et pèse 38 kg pour 1,73 m. Nous sommes le 14 novembre 1994. Nous entrons du côté des admissions et madame H., qui me l’a promis, m’attend. Je lui pose tout de suite la question qui me brûle les lèvres :
– Je vais rester ici une semaine, n’est-ce pas ?
– Ce sera peut-être un peu juste, me répond-elle. Une infirmière va vous faire visiter la clinique et vous montrera votre chambre, Marie-Claire. Les parents doivent partir. C’est un déchirement terrible en moi. Me laisser seule ici. Je ne veux pas ! Je veux rentrer chez moi ! Je me revois, avec eux, dans la grande allée. Il faisait nuit noire. J’avais contenu mes larmes durant toute la visite de la clinique. Mais au moment de les quitter, j’ai complètement craqué.
– Je ne veux pas rester ici… Le ton est suppliant. Papa me répond doucement :
– Il le faut, ma chérie. Sois courageuse ! Ils se retournent pour me faire un geste de la main puis disparaissent dans la nuit profonde. Je rentre, seule, désespérée, dans cet endroit inconnu. Je rejoins alors Liliane, ma voisine de chambre. Voyant mon désarroi et mes yeux brouillés de larmes, cette femme d’une quarantaine d’années me prend dans ses bras et me console. Je me sens perdue. Combien de temps madame H. va-t-elle me garder ici ? Si j’avais su que j’y resterais sept mois !
*
Durant les premiers jours, j’observe, j’apprends à connaître lerèglement intérieur de la clinique. Des activités telles que leyoga, la gymnastique, la peinture, le modelage nous attendent. Il suffit de s’inscrire un peu avant pour avoir de la place. Ungrand parc nous invite à la promenade. Moi, j’en ferai un parcours du combattant, marchant d’un pas rapide pendant unedemi-heure ou trois quarts d’heure peut-être afin de décrassermon intérieur, de brûler les calories superflues.
*
Les infirmières sont gentilles. Chaque repas est précédé d’unedistribution de médicaments. Les moments les plus douloureuxsont ceux des repas et des après-repas où je me culpabilised’avoir trop mangé. On me pèse deux fois par semaine. Pourl’instant, mon poids est stable et cela me rassure. L’idée mêmede prendre cinq cents grammes m’affole complètement. Je mesens prisonnière de mon anorexie, prisonnière de moi-même. Les journées se déroulent tristement. Après le petit déjeuner, ilfaut attendre midi et puis le soir. Au début, je ne pratiquais guèred’activités. Très vite, je me suis inscrite à la gym puis au yoga. Les visites ne sont pas interdites. Je vois donc les miens le mercredi après-midi, le samedi et je pars en permission le dimanche toute la journée. Le 30 janvier, les parents rencontrentmadame H. pour faire le point. Elle leur avoue et leur explique que mon anorexie est très profonde, comme enkystéeen moi.
*
Il faut dire que tout a commencé par une dépression, liée à plusieurs événements : L’une de mes amies (nous étions inséparables) a rencontréAntoine, rencontre qui allait se terminer par un beau mariage. J’ai eu alors l’impression de la perdre… J’ai très mal réagi ! Fatiguée par ma dernière année au CFP de Blois (Centre de formation pédagogique), mon début de carrière en tant qu’institutrice fut très difficile à cause d’une directrice très autoritaire qui m’écrasait. La solitude dans mon appartement, après avoir toujours vécu en famille ou en groupe (à l’internat), fut très lourde à porter. Tous ces facteurs entraînèrent ma chute.
*
Comment crier au monde ma douleur ? Comment me faire comprendre par les miens ? Maman aimait beaucoup cuisiner, mettre les petits plats dansles grands. Quelle autre solution pouvais-je trouver pour appelerau secours ? Aucune ! Je n’en voyais aucune si ce n’est de réduire ma nourriture. C’était peut-être aussi une façon de mevenger de leur dureté à mon égard et de leurs réflexions désobligeantes parce qu’ils ne se rendaient pas compte à quel pointj’étais malheureuse. La vie me paraissait si grise et si injuste ! Je tirais la sonnette d’alarme… J’allais en payer le prix fort !
*
Albane est quelqu’un de très proche de moi. Nous n’avonsqu’un an et demi de différence. Étant jeune, Albane, quelquepeu timide, se retranchait souvent derrière moi. J’ai eu l’impression d’avoir une sœur jumelle durant toute mon enfance, une sœur qui marchait dans mes pas. Nous en avons soufferttoutes les deux. Puis Albane a pris son envol, a décidé d’allertravailler en mission humanitaire en tant qu’éducatrice pourjeunes enfants. D’abord en Roumanie puis au Cambodge. Depuis des années, et surtout depuis 1994, une obsession mehante : j’ai peur qu’Albane devienne anorexique comme moi, peur qu’elle continue de marcher derrière moi, comme lorsquenous étions enfants. On a beau me répéter inlassablementqu’elle va bien, qu’elle n’a pas un tempérament à devenir anorexique, cette crainte ne me quitte pas. On me rassure tantqu’on peut : cela me soulage cinq minutes puis l’angoisse revient au grand galop. C’est infernal ! Cette obsession est uneblessure que je vais traîner encore bien des années.
Les jours à la clinique défilent lentement. Je me sens trèsdéprimée. Le 10 février, madame H. décide de me mettre sousperfusion pendant huit jours. Mes matinées sont donc occupéesà cela. Je regarde le goutte-à-goutte… Cela devrait me remonter plus vite, paraît-il. J’ai eu beaucoup de mal à accepter ces perfusions. Pour moi, c’est une petite victoire dans mon combat. Accepter de dire« Oui, je veux bien ». En fait, je ne sentirai par la suite guère d’amélioration moralement.
*
Jusque-là, je mangeais dans la grande salle à manger avec lesautres patients, la petite salle à manger étant réservée auxpersonnes âgées. Je souffre en silence. Nous sommes par tablées de six ou huit. Certaines personnes me perturbent complètement : d’abord cesdames qui ne cessent de parler régime, sujet tabou pour moi quime stresse beaucoup ; et puis les réflexions à mon égard qui metouchent en plein cœur. Un matin, par exemple, alors que jemettais du miel sur ma tartine, une patiente a lancé :
– Le miel, ça fait grossir ! Et au monsieur assis à côté d’elle, elle a susurré : -Avec tout ce qu’elle mange, ça doit être dans sa nature d’être comme ça. Elle parlait de ma maigreur. Panique. Alors, je mange trop ? Quelle horreur ! Cette dame aurait mieux fait de se taire car tous mes efforts pour prendre du poids s’effondrent avec ce genre de réflexion. Je vais en parler avec les infirmières : je ne supporte plus de déjeuner avec les autres. Je suis dans un état de tension qui m’oppresse. En accord avec madame H., je vais désormais prendre mes re- pas dans la petite salle à manger. Je serai plus au calme et n’aurai pas à supporter le regard des autres.
*
C’est une période où, durant mon sommeil, je rêve beaucoup. Je me défoule en paroles, je me défends, je hurle parfois l’injustice ou l’intolérance, sans peur, sûre de moi. Je me disputeavec Justine, comme dix ans auparavant, quand tout a craqué. Et puis je me réveille.
Le fait de m’exprimer ainsi dans mes rêves me soulage. Si jepouvais en faire autant dans la réalité ! Les crises d’angoisse se multiplient certains jours. Je n’arrivepas à me mettre en tête que je dois manger pour vivre, que c’estun devoir. Il y a des moments où l’anorexie me torture. Je mesens enfermée dans une nasse, je ne pense qu’à cela, je tourneen rond. C’est psychologiquement épuisant. Et puis les 39 kg arrivent. Nous sommes le 10 mars. Je suis atterrée. Isabelle, l’une des infirmières, le voit bien. Alors, elle me parle doucement :
– Permets-toi de vivre, Marie-Claire, permets-toi de grandir ! On me diminue très vite les activités physiques. Je cherche àne pas prendre un gramme. Il est clair désormais que ma têterefuse ce que mon corps demande : la nourriture. A u s s icommence-t-on à me surveiller…
*
J’en ai ras le bol d’être ici. Cela fait maintenant plus de quatremois d’hospitalisation pour un résultat minable : j’ai pris un kilo ! Je fais la connaissance de Gwenaëlle. Elle aussi a souffert ce que je souffre mais elle a accepté un contrat de poids : tumanges tout et, à la fin de la semaine, tu dois avoir pris du poids. Cela me met mal à l’aise. Jamais je ne pourrais vivre uneexpérience pareille. Pour elle, l’anorexie est une forme d’égoïsme et je ressens la même chose. Nous avons l’impression que, dans un monde oùtant de gens meurent de faim, l’anorexie est une maladie deriche, un égoïsme. Aussi nous sentons-nous coupables de cettemaudite anorexie ! Gwenaëlle et Rosine trouvent que madame H. n’est pas assezdure avec moi. Rosine me conseille de quitter la clinique et d’allerme faire soigner ailleurs. Mais moi, j’ai confiance en ma psychiatre qui me connaît, qui justement ne me brusque pas. Et puis, il m’a fallu tant de temps pour prendre mes repères ici ! Et à lafois, c’est vrai, je me dis que je ne peux pas rester en ce lieu toutema vie. Je ne sais plus où j’en suis. Je me sens perdue, seule etprofondément triste. Je suis fatiguée de me battre dans le vide.
*
Le 4 avril, je signe un contrat de soins dans lequel on fixe lesmodalités, les permissions, les repas, les occupations et les
fréquences de vérification de mon poids. C’est très dur à vivrepour moi. J’ai l’impression d’un étau qui se resserre, d’un piègequi se referme sur moi. Mais pris au piège de quoi puisqu’ils’agit de mon bien ? Il faut dire qu’à chaque fois que l’on essaie de m’aider à avancer, il me semble que je me fais avoir. Sans doute parce que je veux tout contrôler. Peut-être que je neveux pas guérir ? Les après-repas sont très douloureux. Depuis que l’on me sert, j’ai l’impression que les portions sont beaucoup trop importantespour moi. Je n’accepte pas. Alors, je rentre dans ma chambreet je m’effondre en larmes. Je téléphone beaucoup à la maison. À la clinique, les patients s’aperçoivent que je pleure de détresse. Et puis les 40 kg montrent le bout de leur nez. Je ne suis pasheureuse. Maman me donne du courage :
– Dis-toi, Marie, qu’aujourd’hui tu as posé la première pierre !
*
La Semaine sainte arrive. Une sale semaine pour moi. Cafardà couper au couteau. À Pâques, Maman a réuni une bonne partie de la famille. Je mesens bien loin de la Résurrection annoncée. Si loin de toute joiepromise, embourbée dans mon trou noir, enfermée dans monanorexie. Je vois mes frères et sœur (j’ai une sœur et quatre frères) heureux, riant, discutant de mille et une choses sans importance. Et moi dans tout cela ? Aurai-je un jour le droit au bonheur ?
*
Le 1 er mai, Papa vient me chercher pour la journée. Je ne vais pas trop bien et il élève la voix : -Tu ne peux pas rester à 39 kg. Il faut savoir ce que tu veux… Cela résonne en moi comme une gifle.
– Sache que, de toute façon, cela ne se passera pas sans souffrance !… C’est peut-être cela qui me fait si peur.
– Tu vas finir par nous déstabiliser nous aussi ! Les mots claquent, je les reçois en pleine figure. Dans quel marécage sommes-nous donc embourbés à cause de moi ?
Avec Isabelle, l’infirmière, et madame H., nous modifions un peu le contrat pour ajouter plus de consistance à mon alimentation et, en particulier, au goûter. Ces goûters vont devenir un calvaire. Un midi, par exemple, nous avons une part de tarte en dessert. À quatre heures, Isabelle me demande ce que je désire pour le g o û t e r. Il reste quelques parts de tarte. J’en ai envie mais je crains ma réaction après l’avoir avalée. Isabelle reste auprès de moi, buvant un « thé à la coco » comme elle dit. Sur le coup, je déguste ce petit en-cas et puis, jusqu’au dîner, je ressasse dans ma tête ce morceau de gâteau. Je me culpabilise de l’avoir mangé, d’avoir cédé à la tentation. Le dîner, face à cette culpabilité, sera très dur à avaler. Comment vais-je réussir à prendre ces goûters sans tricher ? Comme un devoir à accomplir. Surtout pas comme un plaisir, hélas !
*
Un après-midi, madame H. accepte que je voie Albane, depassage en France. Mais je me sens si mal à l’idée de la rencontrer ! J’éclate en sanglots dans son bureau, nous discutonsà nouveau de mon problème d’anorexie, de mes obsessions. Peu après, je téléphone à Albane pour annuler sa visite, prétextant que le contrat de soins doit être respecté. Quelques jours plus tard, je vais voir madame H. Je lui dis quejen’aipas oséavouer àAlbaneque c’était moiquinevoulaispasqu’elle vienne. Elle me réplique que je dois apprendre à dire non.
– Souvent, vous êtes comme le cancre qui dit oui avec la tête et non avec le cœur. Finalement, ma seule agressivité envers les autres consiste à refuser de me nourrir. Je tourne toute ma violence contre moi.
*
Marcher me manque. Deux tours de parc, c’est nul ! Je trouvedes astuces pour rallonger mes promenades. Il existe en moideux mouvements contradictoires : le raisonnement logique etla panique de prendre du poids. Le raisonnement est ma seuleissue de sortie. Les après-midi sont affreusement longs. Tout ce temps librem’affole et me déprime, moi qui ne tiens pas en place ! Je suiscomme un lion en cage.
Le soir, je téléphone toujours aux parents. Je suis souventpaniquée pour une chose ou une autre. Ce soir du 15 mai, j’aipeur de ne pas pouvoir guérir. Il paraît qu’en dessous d’un certain seuil de poids par rapport à la taille, le psychologique nefonctionne plus et la dépression s’installe inévitablement. Seraitce pour cela que je n’ai plus goût à rien ? Que tout est bloquéen moi ? C’est vrai que mon angoisse me suit comme uneombre dans tout ce que j’entreprends. La joie a disparu de monêtre. Mon existence est triste et inutile.
*
– Vous ne voulez pas dire non mais tout votre corps dit non. Vo u s vous opposez en refusant de manger… Au sein de votre famille, vous êtes la malade, façon pour vous d’être reconnue, d’avoir une place particulière… Ces mots de madame H. me trottent dans la tête. Un matin, jour de pesée, j’atteins la barre des 40 kg mais juste, juste. Isabelle m’ouvre les yeux sur mon comportement :
– À chaque fois que tu approches des 40, tu ne respectes plus le contrat. Je le sais. Ce jour-là, madame H. me dit à la fin de l’entretien :
– Ne vous trompez pas de bataille. Mettez toute votre énergie à dire « Je veux » et non pas à dire « Je ne veux pas ». Je parle beaucoup avec Isabelle, l’infirmière. Un jour, lors de son passage dans les chambres pour nous donner le bonjour, elle me dit :
– Répète-toi mille fois, jusqu’à l’épuisement, qu’il n’y a aucun danger à prendre du poids, c’est-à-dire aucun danger à guérir… à grandir… à vivre en fin de compte.
*
Je continue à ne pas respecter le contrat en ce qui concerne lestours de parc. J’en fais plus qu’il n’en faut sans pouvoir m’ene m p ê c h e r. Marcher ! Marcher ! C’est comme une drogue. Pourles goûters, c’est plus difficile de passer outre. Et puis, quelquefois, je me sens mal à l’aise de réagir ainsi. Alors, je me disque je dois absolument jouer le jeu, être honnête avec moimême. Cela dure un temps mais très vite je retombe dans lepiège. Je reçois des lettres de soutien de la part de mes amis quime réchauffent le cœur. Un matin, le père Quinquet, aumônierdes Petites Sœurs de Bethléem, m’envoie un texte qui s’applique tout à fait à moi : « Je voudrais tellement déverrouiller la port ede ma prison dont je serre moi-même la clef » .
*
Belle-Allée me semble maintenant une porte sans issue. Je suistoujours à 40 kg. Je n’avance plus. Déprime. Mes parents ont entendu parler d’un hôpital à Paris spécialisédans le traitement des anorexiques. Il s’agit de l’hôpital Bichatavec le docteur R. Serait-ce le moment de franchir le pas ? Isabelle m’avoue que cette décision serait ma première victoire. Je vais en parler demain à madame H. Cette dernière est ravie quand je lui fais part de ma décision. Elle va prendre contact avec le docteur R. Elle voit bien que j’accepte de continuer le combat malgré mes peurs. Car, il me fautbien l’avouer, cela m’effraye…. Les dés sont lancés. Madame H. a téléphoné à Paris. Le docteur R. m’accepte dans son service et nous préviendra sitôtqu’il aura une place disponible. J’ai peur mais madame H. merassure et me répète que, si je le désire, nous ne couperons pasles liens entre nous. Durant les jours qui vont suivre, mon angoisse de quitter Belle-Allée ne fera que grandir. Cela me perturbe beaucoup. Et puisdemeure en moi ce doute : vais-je vraiment guérir ?
*
Le 28 mai, Paul m’annonce son mariage avec Tiphaine pour juin1996. Il me souffle dans le creux de l’oreille que son plus beaucadeau serait ma guérison. Je sens de l’émotion dans sa voixet lui souris tristement en retour. Une nouvelle semaine commence. Les jours se ressemblent invariablement. Je m’ennuie à mourir et j’appréhende le temps. Il pleut dehors, il pleut au-dedans de moi. Je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie… Je pourrais l’écrire à l’infini. Une fois de plus, je réalise combien je suis loin de la guérisondans ma tête. Je ne pense qu’à me vider (sans toutefois jamaisavoir vomi ; c’est important à préciser), à me dépenser. Je n’accepte toujours pas ces deux malheureux kilos que j’ai réussi àreprendre au bout de presque sept mois de travail. Je truandepour essayer de moins manger. Un soir, par exemple, je n’ai paspris de pâtes. On avait oublié de me servir. Quelle aubaine ! Unautre jour, je passe à travers la pizza sans que personne s’en rende compte. Je me fais toute petite dans mon coin. Une foisaussi, j’ai réussi à cacher ma banane dans la serviette et, dansma chambre, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai jeté dans la nature lefruit par petits morceaux. Cela m’a coûté bien des efforts carles fenêtres ne s’ouvrent pas en grand. Qu’est-ce qui me pousseà agir ainsi ? Comment sortir de cette spirale infernale ? Madame H. m’a dit que l’anorexie mentale est une maladiegrave, que 30 % des anorexiques en meurent. À croire que jene me rends vraiment pas compte du danger que je cours ! Mais cela ne me fait pas peur…
*
Début juin, je pèse de nouveau 39 kg. Que va dire madame H ?… Elle écrit sur le cahier des transmissions que jedois reprendre le contrat intégral avec ces fameux goûters qui m’angoissent tant.
– Vous avez filouté, ces derniers temps, me dit-elle. L’après-midi, une infirmière restera auprès de moi pour s’assurer que je mange bien ma barre de céréales. Ce sont deslarmes que j’avale en même temps. Ce jour-là, je me couchede bonne heure, heureuse de pouvoir dormir pour tout oublier. Je sais que je me fais du mal à moi-même en refusant de man-g e r. Cela pourrait être si simple et c’est tellement compliqué dansma tête. Manger ! Quoi de plus normal, pourtant… La surveillance est sévère depuis quelques jours. On ne me laisse rien passer. Dès le petit déjeuner, on me regarde du coin de l’œil. On ne me lâche plus. Je voudrais pouvoir leur hurler de mefoutre la paix, de me laisser tranquille. Mais quoique toutbouillonne en moi, les mots ne sortent pas. L’angoisse et larévolte se mêlent.
*
Le 6 juin, je pèse à nouveau 40 kg. Il faut absolument que je voiemadame H. Je ne supporte plus ces yeux qui me surveillent dèsque je me mets à table. Et Paris qui ne téléphone pas ! Cette attente est insupportable. Je me dis qu’il serait encore temps d’arrêter la machine, de dire non, ne pas partir là-bas… Mais mapauvre tête est si lourde d’obsessions. Tout le monde est d’avis que c’est pour moi la bonne, la meilleure solution. Je manquede courage. Je voudrais rentrer chez moi… Je voudrais guérir… Éternelles contradictions qui se confrontent en moi !
*
À Belle-Allée, on accueille les personnes déprimées maisquelques-unes disjonctent complètement. Ainsi, l’une d’elles hurle dans les couloirs ou dans sa chambre, comme une folle. C’est très impressionnant. Aujourd’hui, Violette, une autre patiente qui a eu droit à une sortie, m’offre deux roses jaunes. C’est adorable. Ce soir-là, je mecoucherai entre le parfum des fleurs et les cris de la chambre voisine.
*
Je reçois une lettre de Pascale et d’Anne-Marie qui veut mettreen route une chaîne de prières pour me soutenir. Je suis profondément touchée de ces marques d’amitié. Et puis, entre deux angoisses, entre cette tristesse qui ne mequitte plus et les larmes de désarroi, madame H. m’annonce qu’ily a une place à Bichat dès le lendemain. Nous sommes le 12juin. Tout se précipite. J’ai peur. Mais, comme Papa me l’a ditau téléphone, il faut saisir l’occasion. J’accepte donc, paniquée. Dans l’après-midi, je range toutes mes affaires et déjà avec unbrin de nostalgie, je vais dire bonsoir aux infirmières qui m’onttant aidée. J’embrasse du regard Belle-Allée et mon sac à la main, je m’en vais passer la nuit chez mes parents. En transit. Une autre étape commence.
II - BICHAT
13 juin. 17 h 30. Nous grimpons au douzième étage de cetimmense hôpital et arrivons dans le service du docteur R. Mesyeux sont emplis de larmes. Je suis complètement paniquée. Uneinfirmière nous accueille et nous conduit à ce qui sera machambre. Une chambre d’une tristesse !… Une jeune fille occupel’autre lit. Elle porte une sonde gastrique. Quelle horreur ! Il esthors de question que l’on m’impose le même régime ! Quand Papa me quitte, je suis comme une âme en peine. Muriel, celle avec qui je partage la chambre, se présente. Ellem’explique qu’ici, il n’y a rien à faire au cours de la journéesinon attendre que le poids remonte. On mange dans la chambre. On vit dans la chambre. Pas de parc, seulement un jardin publicminuscule. Pas d’air non plus. On ne peut pas ouvrir les fenêtresà cause de la climatisation. J’étouffe ! J’ai peur ! Si peur !
*
Le lendemain, pesée : 41,8 kg ! Je panique à l’idée d’avoir unesonde comme les autres. Nous sommes six ou sept dans le service. Muriel (20 ans) essaie de me réconforter :
– Pourquoi n’écris-tu pas tout ce que tu ressens ? Tu es pétrifiée sur ton lit. Cette nuit-là, je dormirai bien mal. Muriel, diabétique, a aussi de fortes diarrhées qu’elle ne peut pas toujours contrôler. C’est humiliant pour elle et insupportable pour moi. Souvent, dans la chambre, régnera cette odeur nauséabonde qui me suffoque. Il me faudra apprendre à vivre avec. Le midi, je m’en souviens comme si c’était hier, nous avons notre plateau à avaler avec, évidemment, du pain. Je ne veux pas y toucher. J’ai assez mangé comme ça. Mais ici, le but du jeu estde tout terminer.

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