Déjouer la mort en Afrique
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Description

"Les morts ne sont pas morts". Dans cet ouvrage, cinq jeunes anthropologues font écho à ce vers célèbre du poète sénégalais Birago Diop à partir de leurs propres recherches ethnographiques au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Mali. Comment déjouer la mort, en inverser l'inéluctable cours, rendre la vie à ceux qui, tous règnes confondus, furent exposés à ses flèches empoisonnées ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2008
Nombre de lectures 69
EAN13 9782336277691
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Aimé Félix AVENOT, La décentralisation territoriale au Gabon, 2008.
Jean-Claude OLOMBI, La profession d’Huissier de Justice au Congo , 2008.
Dominique DIETERLE, Ani Sara, Lettres aux enfants du Togo, 2008.
Mamadou KOULIBALY, Leadership et développement africain ; les défis, les modèles et les principes, 2008.
Sylvie BREDELOUP, Brigitte BERTONCELLO, Jérôme LOMBARD (éds), Abidjan, Dakar : des villes à vendre ? La privatisation made in Africa des services urbains, 2008.
Gansa NDOMBASI, Le cinéma du Congo démocratique. Petitesse d’un géant, 2008.
René MANIRAKIZA, Population et développement au Burundi, 2008.
Appolinaire NGOLONGOLO, L’immigration est-elle une menace pour la France ?, 2008.
Lydie Akibodé POGNON, Valeurs du travail et processus psychologiques de l’absentéisme. Revue de la question et perspectives africaines, 2008.
C. DILI PALAI, K. DINA TAÏWE (dir.), Culture et identité au Nord-Cameroun, 2008.
Graham CONNAH, Afrique oubliée. Une introduction à l’archéologie du continent, 2008.
Ghislaine N. H. SATHOUD, L’Art de la maternité chez les Lumbu du Congo . Musonfi, 2008.
Seyni MOUMOUNI, Vie et œuvre du Cheik Uthmân Dan Fodio (1754-1817). De l’islam au soufisme , 2008.
Boubacar BA, Agriculture et sécurité alimentaire au Sénégal, 2008.
Pierre KAMDEM, Le Mouvement associatif de la diaspora camerounaise. Enjeux et perspectives , 2008.
C. DILI PALAI, D. PARE (sous la dir.), Littératures et déchirures, 2008.
Déjouer la mort en Afrique
Or, orphelins, fantômes, trophées et fétiches

Michèle Cros
Julien Bonhomme
© L’HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296063181
EAN : 9782296063181
Sommaire
Etudes Africaines Page de titre Page de Copyright Remerciements En guise d’introduction : 1 - L’or « mort ou vif » L’orpaillage en pays lobi burkinabé 2 - Cendrillon chez les Hausa Les imaginaires de l’orphelin à Zinder (Niger) entre fiction et réalité 3 - La mort célébrée Le « vieux Békouli » et les fous qui dansent chez les Lyéla du Burkina 4 - Décentrer la mort Trophées et safari de chasse au Bénin 5 - Mort de l’objet et vif du sujet Des fétiches au Musée National du Mali Postface - « Les morts ne sont pas morts » BIBLIOGRAPHIE
Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier tout particulièrement Lucie Buffavand, Christian Mayisse, Sophie Mollin et Bertrand Royer membres de l’atelier « Afrique » du département d’anthropologie de l’Université Lumière Lyon-2 pour leurs commentaires avisés sur les premières versions des articles, Annie Paul du CREA pour son remarquable travail éditorial sur le manuscrit, ainsi que Pauline Guedj et Olivier Leservoisier pour leurs relectures attentives, sans oublier Denis Pryen qui a accepté avec enthousiasme l’idée de cet ouvrage alors qu’il n’était encore qu’un vague projet. Merci enfin à Justin — l’un des nombreux petits-fils de Désiré Tiatouré Pooda — dont le portrait illustre la couverture de ce livre.
En guise d’introduction :
Bander son arc
Michèle CROS
Un : je - te - flèche.
Deux : tu - es - mort.
Trois : je - te - fais - revivre.
Quatre : tu - me - tues.
Cinq - et ainsi de suite, dans ce monde, de comptine en comptine. Ailleurs, on ne sait mais on peut l’imaginer. En France, au siècle dernier, aux enfants partis trop vite vers d’autres cieux, l’on donnait quelques billes à emporter afin qu’ils puissent rejouer encore et encore au paradis. Les enfants jouent pour de vrai, à la mort et à la vie tout à la fois. En Afrique noire, en pays lobi burkinabé, une simple branche d’arbre, une tige de mil, une vieille corde et les voici armés, prêts à décocher, au cas où... Sur la photo de couverture de cet ouvrage, l’arc de notre jeune héros est bandé. Son couvre chef de fortune, un haut de pagne qu’il vient d’emprunter à sa mère, lui donne une belle prestance. Il est prêt, enfin presque, le geste est encore mal assuré, le mouvement des lèvres incertain, la moue douce-amère et ses yeux trop rieurs pour inspirer une indéniable frayeur. La trajectoire de sa flèche s’annonce chaotique. Et pourtant, sous la houlette des garçons de son groupe d’âge qu’il fixe du regard — je m’en souviens fort bien — il s’initie à la gestuelle virile par excellence. Demain, ensemble, ils seront grands.

Un - deux - trois - quatre - cinq chapitres. Cinq doctorants de l’Université Lyon 2, acteurs de l’« Atelier Afrique » qu’ils ont fondé avec leurs deux enseignants, Julien Bonhomme et moi-même, ont écrit ces textes sur les représentations de la mort, un sujet de réflexion anthropologique canonique et qu’ils traitent à la lumière spécifique de leurs terrains ethnographiques. Aucune redite ou presque, ils empruntent des chemins singuliers sur cette voie de réflexion jadis défrichée par celui qui fut mon directeur de thèse, Louis-Vincent Thomas, auquel cet ouvrage rend une sorte d’hommage transgénérationnel. Dans son bureau orange de la rue Saint-Mandé, à Paris, ses propres petits-enfants l’avaient dessiné en squelette riant, se délectant de la bonne chair qu’il avait finit par offrir à des vers de terre affamés. « Ainsi va la vie, on ne cesse de déjouer la mort », m’expliquait-il alors!

Un : Je te flèche .
L’arc et la flèche, tout comme le lance-pierre permettent aux enfants du pays lobi dès l’âge de quatre ou cinq ans de tuer de petits animaux : des oiseaux, des margouillats, quelques rats voleurs. C’est un « jeu » de mort bien souvent utile, un passe-temps alimentaire qui permet d’améliorer la ration quotidienne du gâteau de mil préparé par les mamans ou les grandes sœurs. Les enfants allument leurs propres feux et font griller leurs proies. Certains s’illustrent par leur habilité, des frères plus âgés confectionnent des cibles d’entraînement et lorsque le soir tombe, entre deux parties de foot, on améliore sa technique.

Or.
Nous sommes en juillet 2005, en pays lobi toujours, je retrouve ma grande famille en plein émoi. Des chercheurs d’or venus d’on ne sait où s’approchent de notre village. Il faut leur barrer la route. Et à ma grande surprise, deux grands collégiens enfourchent leurs bicyclettes, armés de leurs arcs et flèches empoisonnées... Des échanges de paroles suffiront finalement à apaiser la situation, pour un temps au moins.
Quentin Mégret, dans le premier chapitre de cet ouvrage, rend compte de l’impact mortifère de cette ruée vers l’or dans cette région frontalière avec la Côte d’Ivoire et le Ghana. Il évoque les vertus combatives de ces nouveaux « guerriers - chercheurs d’or ». Mais l’or vivant ne se laisse pas ainsi capturer sans réagir avec violence. Des Lobi précisent et argumentent : « Ils sont en train de tuer l’or et de se tuer eux-mêmes. L’or prend le sang pour se nourrir ».

Deux  : Tu es mort.
Les enfants lobi ont usé et abusé de leurs armes de fortune. Un peu de sang a coulé, celui d’un garçonnet. lls ne chassaient plus les rats voleurs. Deux bandes s’étaient constituées. La guerre avait été déclarée. Arcs et flèches n’ont pas tardé à être confisqués. On a procédé à un rite collectif d’apaisement. Tous les membres de la grande famille y ont participé et l’un des petits protagonistes de ce jeu dangereux a été confié, pour la saison des pluies, à un oncle lointain, habitant en ville.

Or, orphelins.
Elise Guillermet, dans le second chapitre, met en parallèle le destin de l’enfant terrible qui « se fait lui-même » à celui d’abord craint, puis espéré ou imaginé pour l’orphelin à Zinder, au Niger, en contexte musulman. L’orphelin est considéré comme une victime pourtant promise à un avenir radieux. Ce dernier se trouve dépeint dans nombre de fictions qui tout à la fois « illustrent les transgressions des règles officielles » et les réaffirment. Dans la pratique, d’autres normes sont adoptées suite à l’action des travailleurs sociaux et humanitaires d’aujourd’hui particulièrement désireux d’inverser la trajectoire de vie de ces orphelins.

Trois : Je te fais revivre.
Les enfants du lobi ne restent pas désarmés très longtemps. L’arc et la flèche peuvent être remplacés par un petit casse-tête qu’ils portent sur l’épaule. Combien de fois ne les ai-je pas surpris, partant ainsi armés, à la tombée de la nuit, en file indienne. Ils se rendent à une « danse », ils n’y resteront pas toute la nuit, mais ils tiennent à participer aux festivités. Sont particulièrement appréciées, y compris à cet âge de la vie, les cérémonies festives des secondes funérailles où l’on célèbre le départ définitif du double ou de l’âme du défunt pour le pays des morts qui se situerait de l’autre côté du fleuve Mouhoun.

Or, orphelins, fantômes.
On trouverait le pays des morts des Lyéla du Burkina également de l’autre côté du fleuve Mouhoun. David Péaud, dans le troisième chapitre, décrit ces « funérailles-réjouissances » où le « mort pleuré » se métamorphose en « mort célébré ». À la faveur notamment du développement des nouveaux moyens de communication, ces festivités mortuaires sont aujourd’hui de plus en plus suivies et donnent lieu à des célébrations multiples où le sens de la mesure semble parfois oublié. De son vivant, en pays lyéla, le vieux Békouli s’en est ému. Une fois parti en direction du pays des morts, tout se passe comme si son fantôme, en quelque sorte, se rappelait à notre bon souvenir en dupliquant sa mise en garde à la faveur de l’écriture collective de cet ouvrage.

Quatre  : Tu me tues.
Lorsque les enfants du lobi participent aux secondes funérailles, ils dansent avec vigueur et célèbrent à leur tour celui ou celle qui est vraiment parti. Rien ne leur est caché ou épargné. Il en est de même lors des premières funérailles au moment de l’inhumation du défunt, toujours précédée de l’interrogatoire du cadavre afin de déceler les causes de sa mort. Qui l’a tué — telle est la question à laquelle un certain type de réponse devra être apporté. Des enfants et même des nouveaux-nés peuvent se retrouver en situation délicate. Ainsi en est-il de celui que l’on appelle « ni-bo » ou « ti-bo », littéralement : celui qui a tué sa mère ou son père. Ce nom est donné à l’enfant dont l’un des parents décède peu après sa venue au monde. Reste à déceler le pourquoi occulte d’une telle façon de faire où se trouve alors évoqué, à demi-mots, tel ou tel règlement de compte en sorcellerie. L’enfant encore dans le ventre de sa mère aurait été promis et il s’est vengé...
En temps ordinaire, lorsque les enfants viennent à retirer la vie, il s’agit tout simplement de celle de ces petits animaux évoqués plus avant, oiseaux, margouillats ou rats. Nombre d’oiseaux bénéficient d’un traitement à part. Leurs têtes sont soigneusement tranchées, mises à séchées et déposées avec précaution dans la case d’un grand frère. Si nécessaires, elles seront exhibées afin de témoigner de l’habileté de ces jeunes chasseurs.

Or, orphelins, fantômes, trophées.
Dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, nous partons au Bénin, dans le parc du W, avec Maxime Michaud comme guide. Des chasseurs occidentaux se livrent à la pratique du tourisme cynégétique qualifié également de « chasse aux trophées ». Pour les adeptes de ce type de safari, « tout animal est un trophée potentiel ». Une « éthique de la chasse » est ainsi évoquée à l’aide d’une singulière et subtile « rhétorique du tir propre » qui décentre une mise à mort exempte ou presque de tout épanchement sanglant.

Cinq : et ainsi de suite...
Si aucune trace de sang ne doit être présente sur les trophées de chasse ramenés en Occident, il en va tout autrement en pays lobi. Les têtes coupées des oiseaux chassés par les enfants ne sont pas livrées aux soins savants d’un taxidermiste. Des croûtes de sang séché se laissent voir et l’on en est fier. Les jeunes garçons prennent également soin d’en « marquer » leurs lance-pierres. À chaque grand oiseau abattu correspond une encoche maculée de ce sang. Entre garçons et même jeunes hommes qui presque tous arborent encore dans ces zones rurales un lance-pierre parfois très artistiquement taillé, on peut ainsi, avec aisance et sûreté, se jauger en matière de virilité. L’arme portée au poignet ou accrochée au guidon de sa bicyclette atteste de cette vie de l’objet marqué, nourri d’un sang versé à dessein. L’objet devient vivant, son histoire de vie est un récit de chasse juvénile jusqu’au moment où il finira peut-être dans les mains d’une ethnologue ou d’un « antiquaire » avant d’achever son périple dans un musée.

Or, orphelins, fantômes, trophées et fétiches.
Julien Bondaz, dans le cinquième et dernier chapitre de ce livre, rend compte des multiples avatars de l’emploi « de la métaphore de la vie et de la mort appliquée aux objets rituels africains en contexte muséal ». La personnification de l’objet « le définit comme fétiche dans le discours théorique » et « le consacre comme objet puissant dans le discours rituel ». De fait, au Musée National du Mali, le constat est récurrent, les preuves sinon palpables du moins audibles : « des objets rituels exposés ou conservés sont encore bien vivants » après avoir réussis à « déjouer la mort muséale ».

Au petit Musée du Poni, à Gaoua, en pays lobi, des photos de chasseurs guerriers d’autrefois, du temps des vendettas armées sont présentées aux visiteurs — occidentaux pour la plupart. Peut-être reviennent-ils d’un safari dans le parc du W ou vont-ils participer à une campagne humanitaire au profit supposé de quelques orphelins ? Les Blancs s’extasient encore devant la profusion d’objets rituels exposés. Ils ne devraient pas manquer d’acheter chez les nouveaux antiquaires de la région telle ou telle statuette dite « fétiche » car maculée de sang sacrificiel afin de communier avec l‘animisme ambiant vanté par les guides locaux. Ces derniers exercent leur art de la médiation pour quelques agences de voyages recrutant l’amateur de chasse sportive, de bonne action tropicale ou d’exotisme sur Internet. Au programme encore, la visite guidée d’un site d’or où exerce une poignée d’orpailleuses lobi photogéniques, loin des campements insalubres où des milliers d’hommes venus de toute l’Afrique de l’Ouest s’évertuent à « tuer l’or » pour de l’argent qui « finira vite ».
Les festivités des funérailles ne figurent toujours pas au programme des agences de voyage de cette région d’Afrique. Elles donnent pourtant matière à de grands rassemblements où tous sont conviés car c’est bien là que la mort est transformée en hymne à la vie, aux sons des tambours et des balafons. En l’honneur de celui qui est parti, on se fait beau, on s’habille « chic ». Les Anciens ressortent arc, flèches et carquois richement ouvragés dont ils savent qu’ils les symboliseront le jour venu. Lorsque l’homme s’en va pour de bon, de l’autre côté du fleuve Mouhoun, ses armes sont exposées pendant des mois et des mois dans un recoin sombre de sa chambre. C’est là qu’on vient saluer le disparu et à la faveur d’une complicité à nulle autre pareille, on se recueille en leur présence et on converse avec celui qui, de la sorte, est comme rendu à la vie.
1
L’or « mort ou vif » L’orpaillage en pays lobi burkinabé
Quentin MÉGRET
Après son coup de pioche, tout le monde m’a abandonné, mes employés, mes ouvriers, mes commis, jusqu’à mes braves soldats et à mes hommes de confiance que je payais pourtant assez cher. Mais ils ont voulu plus. et ils m’ont volé, pillé et se sont ruinés à la recherche de l’or. L’or est maudit, et tous ceux qui viennent ici disparaissent, je me demande comment ? La vie ici a été un enfer durant ces dernières années. On se tuait, on se volait, on s’assassinait. Tout le monde se livrait au brigandage. Beaucoup sont devenus fous ou se sont suicidés. Tout ça pour l’or, et cet or s’est transformé en eau-de-vie, et je me demande ce qu’il est devenu après et plus loin.
Blaise Cendrars, L’or. La merveilleuse histoire du général Johann August Suter (1925), Paris, Denoël ; 2007, pp. 122-123.

En 2004 à Kampti, la découverte de filons aurifères a déclenché une ruée vers l’or qui a engendré l’arrivée d’une dizaine de milliers d’orpailleurs migrants. Le nouveau campement minier à la réputation prospère entraîne la création d’une nouvelle «terre de l’or » et l’arrivée de dix à quinze mille personnes environ. Cet événement a profondément bouleversé la vie quotidienne de cette petite ville d’environ 8000 habitants située au sud-ouest du Burkina Faso, en pays lobi. Historiquement, le métal précieux a déjà été exploité plusieurs fois dans la région, le lecteur pourra se référer aux différents travaux qui abordent ce point (Rouville 1987 : 41 , Père 1982 : 115, 1993 : 7-72 ; Schneider 1993 : 191 ; Kiéthéga 1993 : 97-126).
Notre étude 1 se fixe pour objectif central la description et l’analyse des modalités d’extraction de l’or autour du rapport de la vie à la mort envisagé à partir de deux approches concomitantes. D’une part, les orpailleurs migrants décident de partir tenter leur chance à la mine qui représente une alternative mais plus encore un espoir incomparable d’ascension sociale fulgurante. Cependant les chances de réussite restent minces, échouer au cours d’une telle entreprise n’est pas rare, le « risque », notamment celui de perdre la vie, apparaît dès lors comme une dimension inhérente de l’activité du mineur. Les conditions de vie des populations des sites d’orpaillage sont marquées par une extrême précarité propice à l’émergence d’une identité socioprofessionnelle des chercheurs d’or caractérisée par une conception singulière du risque. D’autre part, l’or est une puissance ambivalente. De passage au Niger, Georges Balandier (1957 : 98-99) soulignait que le métal jaune est considéré comme « un produit dangereux, soumis à une loi d’ambivalence qui le différencie en “or vivant” et en “or mort”». Ces attributs symboliques conférés au métal précieux se retrouvent avec des variations dans la plupart des régions d’Afrique de l’Ouest, ils constituent les caractéristiques de l’or en pays lobi.
Les mineurs précisent : « L’or est bon mais marche avec le malheur », énoncé double aux accents duels et ambivalents qu’il convient d’interroger pour en saisir pleinement le sens. Les populations locales relatent : « Ils sont en train de tuer l’or et de se tuer eux-mêmes. » Ces maximes juxtaposées se présentent comme des mises en garde, elles sont significatives des conséquences néfastes liées aux techniques et conditions d’extraction de la matière convoitée, elles se combinent en associant des contenus symboliques qui ne sont distincts qu’en apparence puisqu’ils semblent renforcer la même idée : l’or est une matière ambivalente au même titre que son extraction qui reste problématique. Au cœur d’un exercice périlleux, les orpailleurs parviennent à « déjouer la mort », l’appréhension de ces risques apparaît comme un des éléments clés de la construction d’une identité singulière des mineurs migrants.

Un engagement corps et âmes

Une descente vertigineuse
La population des orpailleurs se compose de jeunes migrants ouest-africains qui pratiquent une forme moderne non-industrielle d’exploitation de l’or. Ce mouvement migratoire a débuté en 1974 à Gangaol près de Dori au nord du Burkina Faso (Carbonnel 1991 : 125) et n’a cessé depuis sa croissance et son extension qui touche aujourd’hui les pays frontaliers tels que le Mali ou le Bénin. Les orpailleurs gagnent le sud-ouest du territoire national vers le milieu des années 90. À Kampti, ils pratiquent une prospection filonienne. Quelques orpailleurs pionniers parcourent la région en quête de points minéralisés, les tests effectués en surface suffisent à donner des indices sur la probabilité de découvrir un filon plus en profondeur. Si ce dernier est découvert, l’information se répand rapidement, c’est la « déclaration de la nouvelle ligne » suivie de la « distribution des puits ». Les travaux commencent immédiatement, le chantier s’étend alors sous la forme d’une longue tranchée pouvant atteindre une profondeur avoisinant vraisemblablement les 20 à 30 mètres.

L’essentiel du travail se fait manuellement à l’aide d’outils tels que pioches, burins, barres à mine, etc. Pour éviter les effondrements, les mineurs procèdent désormais au soutènement des parois à l’aide de rondins provenant de la coupe des arbres situés aux alentours du placer. Les mineurs sont confrontés à la venue d’eau dès 9 à 10 mètres qu’ils évacuent en surface à l’aide de motopompes d’exhaure 2 , la dureté de la roche les contraint fréquemment à utiliser des explosifs. Ce «travail d’hommes » est extrêmement dangereux, Yacouba Yaro (1996 : 135-149) qualifie les tréfonds que constituent ces tranchées de « gouffres de la mort ».

Un travail assimilable au combat
Conscients des dangers qui les menacent un peu plus chaque jour, les mineurs « luttent » pour nourrir leurs familles, « luttent » pour le « développement », c’est en ce sens que ces jeunes hommes évoquent leur combat, leur courage, leur propre sacrifice, légitimant ainsi leurs actions et leur engagement. Mais la notion de « combat » mêle la métaphore à une réalité vécue par les mineurs « creuseurs 3 » : « Des miettes [allusion faite à la poudre d’or], pour un travail dangereux que les hommes assimilent d’une certaine manière au combat. Un mineur tué sous les éboulements du puits qu’il creusait, c’est un guerrier abattu pendant la bataille. » (Balandier 1957 : 101). Lorsque le mineur pénètre dans la profonde tranchée longitudinale qui correspond à son environnement physique de travail, son corps est soumis à des altérations marquées par des sensations mêlées de peur et de vertige, le mineur dira par exemple : « Les premières fois que tu rentres dans le trou, la peur te dépasse le corps ».
De nombreux orpailleurs « creuseurs » prennent des comprimés et substances (qu’ils nomment « bleu-bleu » ou « E 14 »...), du tabac, des « liqueurs » (alcools frelatés), du nescafé, parfois de la marijuana pour combattre la peur et se donner la force, le courage d’affronter le gouffre, le vide, les vertiges, l’obscurité, les sensations d’étouffement et autres maux qui traduisent les conséquences immédiates d’un travail physique et endurant. La « dose » prise représente à la fois la puissance physique et la force mentale mises à l’épreuve durant l’effort, « chacun cherche ce qui va l’arranger » en expérimentant différents cocktails et assortiments censés rendre invulnérables.

L’emprise des pratiques religieuses
L’extraction de l’or procède d’une prospection au caractère relativement fortuit, elle fait l’objet de représentations religieuses composites qui se joignent au travail et à sa pratique quotidienne. Les chercheurs d’or sont originaires de différentes régions d’Afrique de l’Ouest où le métal renvoie à divers mythes et symboles, conceptions auxquelles les orpailleurs accordent peu ou prou de l’intérêt. Le trait commun de l’exploitation de l’or tient au caractère hasardeux de la recherche qualifiée de « loterie ». Quand l’or se présente au fond d’un trou, les mineurs disent que « la colline est en train de jouer » ou en parlant d’un patron : « il a l’argent, son trou joue ! ». En rapport avec ce constat, chaque orpailleur a ses croyances et secrets intimes. Étant donné le caractère cosmopolite de la population du site d’orpaillage, les pratiques rituelles, sacrifices et libations sont de nature divergente et ne revêtent pas les mêmes significations. Sur le camp minier appelé yaar, un certain nombre de marabouts migrant au gré des mouvements des orpailleurs sont devenus de véritables spécialistes et dédient leurs services soit au seul patron qui les emploie, soit aux mineurs qui souhaitent avoir un appui visant à rendre leurs recherches fructueuses. Dans la mesure ou plusieurs équipes travaillent côte à côte au fond de la tranchée et que l’or vivant se déplace en migrant d’un point à un autre, une concurrence entre propriétaires voisins trouverait son expression à travers une production sacrificielle, ces attaques en sorcellerie constitueraient au cœur de cette rivalité des actions efficaces sur la matière.

Il y a des gris-gris 4 pour créer une extraction, par exemple, vérifiez et vous verrez : dans le puits de droite, pas d’or, dans le puits de gauche pas d’or non plus mais celui au milieu, le type ne sait même plus ce qu’il va faire de l’or, c’est qu’il a trouvé un bon marabout et il va le garder secret. Propriétaire d’un puits d’extraction à Fofora, mars 2007.
Les marabouts installés sur le campement minier du site d’or de Fofora, non loin de Kampti, associent consultations ordinaires et consultations consacrées aux aléas de l’extraction minière. Ils utilisent des pratiques de consultation basées sur la géomancie et une relecture du Coran, dans lequel certaines parties sont sélectionnées pour le « travail de l’or ». Un jour de la semaine est choisi pendant lequel l’orpailleur devra descendre au fond du trou pour y asperger ses cailloux de « parfum ». En parallèle, des sacrifices seront effectués en brousse (jeune brebis blanche et vierge, coq blanc), des galettes de mil ou des vêtements blancs immaculés offerts aux enfants ou aux quêteurs vivant sur le yaar . D’autres produits (sous forme de poudre) peuvent être avalés par les mineurs juste après le réveil, avant le lavage du visage et le départ au travail, après avoir adressé ses paroles de réussite et sollicitations de bienveillance aux puissances. D’autres substances parfumées peuvent être frottées sur le corps. Il existe toute une gamme de croyances et de pratiques associées à différents interdits (empruntés à l’lslam) qui concernent le plus souvent la sexualité (par exemple deux hommes travaillant dans le même puits d’extraction ne doivent jamais avoir de rapports sexuels avec la même femme), l’adultère ou la consommation d’alcool et de cigarettes. Le marabout dresse un calendrier de la semaine précisant les heures d’infortune et de succès quotidiennes, les heures périlleuses et les heures sûres. Quand les mineurs atteignent le « ressort » ou « dessoire » (le caillou minéralisé), ils peuvent attendre plusieurs jours (même sans le moindre argent) qu’advienne le moment idéal pour descendre « taper le caillou ».

Du moment que tu tires la terre, le matin, le midi ou le soir, tu n’as pas de problèmes si ce n’est pas le vendredi matin où tu ne travailles pas. Si on ne travaille pas le vendredi, c’est parce que c’est la colline qui décide ça. Le marabout a pu demander à la colline, c’est lui qui demande aux djina [génies dans la langue dioula] à quel moment les gens ne doivent pas travailler et il donne la date. Et si tu dis que c’est faux, un djina créateur, ils peuvent venir faire tomber le trou sur toi. Orpailleur mossi au site de Fofora, février 2007.
Les travailleurs évoquent également l’existence de génies du métal jaune, « bons » ou « mauvais », qui dérangeraient physiquement et psychiquement les orpailleurs pendant leur travail (Yaro 1996 : 139). Ces génies seraient les responsables de l’effondrement des parois qui piègent et tuent les chercheurs d’or. Un exemple remarquable veut que l’or, avec ou sans l’influence de génies maléfiques, s’abreuve parfois de sang d’origine humaine en « bouffant » les orpailleurs piégés au fond des tranchées.

L’or aime le sang, il y a des gens même qui gagnent dans leur trou comme ça, les vrais vrais orpailleurs là, ceux qui ont duré là-bas. Ils ont des produits à faire, et c’est-à-dire que quand ils font ça, tôt ou tard il faut que quelqu’un meure dans le trou pour que l’or puisse venir. Jeune orpailleur mossi, février 2007.
La nécessité d’un épanchement de sang sacrificiel d’origine humaine pour attirer le métal jaune dans le puits n’apparaît pas loin s’en faut comme une condition sine qua non du succès. Ce sont les grands patrons disposant de moyens financiers importants qui peuvent être soupçonnés de telles pratiques, ces accusations permettent alors de rendre compte de l’origine de leur réussite et de leur pouvoir économique. Cette conception engendre chez les orpailleurs la méfiance et la suspicion à l’égard des directives prises par le chef de la mine, lui qui est leur principal garant peut aussi leur jouer de mauvais tours par avidité au préjudice de la vie de ses ouvriers.

Souvent les employés vont dire non à leur patron, que le trou est fendu et qu’il devrait le faire caler. Lui va répondre : “Non, non, il faut travailler”. À un temps, le trou va se casser et l’or va aller bouffer là-bas. Après le patron va venir caler l’endroit proprement en allée et puis il va gagner. Orpailleur mossi du site de Fofora, février 2007.
Par exemple, les boutefeux ou « tampeurs » qui descendent poser la dynamite, se trouveraient en pareilles circonstances, aspirés au fond du trou après avoir allumé la mèche du « far away » (expression ghanéenne qui renvoie à la dynamite). La puissance de l’or ou du génie qui l’anime les retiendraient prisonniers et en feraient des victimes de leurs propres explosifs.

Si le trou atteint le maclar 5 , à 15-20 mètres, on saute le far away 6 , celui qui rentre pour faire sauter, souvent c’est lui- même qui meurt, le tampeur. Si le type [le propriétaire du puits d‘extraction] a fait trop de wak là-bas, le tampeur va grouiller sortir mais si l’or vient en chose là, s’il y a l’or, il faut du sang. Orpailleur mossi. À Fofora en mars 2007.
Il y a des gens qui tuent des poulets, qui tuent des moutons. qui tuent des bœufs pour pouvoir demander l’or. Il y en a d’autres qui demandent avec un être humain, certains vont donner un être humain pour que leur trou marche. L’or aime surtout le sang d’un être humain. D’autres vont arriver dans beaucoup de trous, ils vont aller chez les féticheurs, eux ils ont les moyens. Du moment que tu travailles, peut-être un jour le trou va partir et tomber sur vous. Vous êtes morts dans son trou, il va vous laisser là-bas et laisser le coin. Ensuite il va arriver dans un autre trou et ça marche parce qu’il a déjà vendu les gens, ça marche comme ça. Des fois ça vient dans le trou même et d’autres fois ça vient quelque part et la personne gagne. Jeune orpailleur bobo, mars 2007.

Une activité ambivalente

L’or, un produit dangereux
Après avoir décrit certains points de l’exercice du métier des chercheurs d’or, il convient de replacer ces éléments dans le contexte local des pratiques religieuses lobi qui touchent à la matière précieuse et à son exploitation. Dans la région sud-ouest du Burkina Faso, les populations demeurent majoritairement animistes, l’or 7 est un élément vivant qui peuple les collines et les rivières, c’est aussi une substance dangereuse qui cohabite et collabore avec les autres puissances de la brousse. Katja Werthmann (2003 : 97-110) souligne que « l’or est mis en relation avec la divinité de la terre, les ancêtres et les génies de la brousse. » Le métal se présente sous deux formes majeures distinctes, en « or vivant » (dè yiri) et en « or mort » (dè kri). Compact et corpulent, l’or vivant se trouve dans le papu par , (litt. endroit mauvais ), il se dérobe et dispose d’une pleine puissance (foudre, éclair) destructrice qui inspire la crainte. Viennent s’y greffer de nombreuses liaisons entretenues avec l’eau qui constitue notamment un vecteur de déplacement du métal. En effet, l’or est mobile, phénomène qui affecte directement la prospection, expliquant en partie les sacrifices et offrandes effectués par les hommes pour « attirer » ou « retenir » la matière précieuse. Certains sacrifices ont également pour fonction de neutraliser la force de la substance maligne lors de circonstances exceptionnelles.
Klaus Schneider (1993 : 191-197) nous expose que suite à la mort subite d’un paysan lobi ayant échangé des pépites d’or relativement grosses contre de grandes quantités de plaques de sel, un devin aurait découvert une force vivant à l’intérieur de l’or qui pouvait tuer celui qui s’appropriait un morceau d’or substantiel. Les thila annoncèrent les mesures à prendre pour tuer la force de l’or et profiter ainsi de la valeur commerciale de ce métal. L’auteur note que l’or est alors entré dans la catégorie des produits dits « amers » (kha) ou « chauds », « ce qui signifiait que le groupe de parenté patrilinéaire de celui qui l’avait trouvé (s’il s’agit d’une pépite vivante de taille conséquente) devait s’engager à respecter les consignes données ». Ce n’est qu’après consultation d’un devin qui désigne le traitement approprié que l’or devient froid (uyé), autrement dit en mesure d’entrer dans un circuit marchand.
Ainsi que le précise Cécile De Rouville (1987 : 62) : «Au sens propre, le terme kha qualifie l’amertume du goût. La bile [...] est kha, « amère », ainsi que la noix de kola. Kha s’emploie également dans le sens de fort à propos d’une boisson très alcoolisée. Au sens figuré, kha est associé à la virilité. [...] Ce terme traduit également une notion très importante chez les Lobi que l’on pourrait traduire par « dangereux » en parlant d’une force surnaturelle ». Fatoumata Ouattara (1999 : 195) reprend ces explications et ajoute : « La notion d’amertume exprime de manière figurée la force de quelqu’un ».
L’or récolté traditionnellement par les orpailleuses lobi 8 est considéré comme « or mort » ( dè kri ), ce sont les « déchets » ou « peaux mortes » laissés par l’or vivant au bénéfice des chercheuses d’or. Exceptionnellement une pépite de taille conséquente — l’équivalent d’une pièce de monnaie ou d’un gravier — encore « vivante » (dè yiri) peut être découverte. Dans de telles conjonctures, plusieurs procédés permettent de « tuer » l’or en minimisant les risques « d’être avalé », en négociant la prise au moyen de sacrifices. L’or recueilli qui se présente sous cette forme est mis à mort, il s’agit en fait de neutraliser la force inhérente émanant de la matière.

L’or de nos mamans sort et bouge comme un serpent. Pour le tuer, tu peux uriner dessus mais il faut d’abord mettre l’urine dans une boîte parce que si tu pisses directement dessus, tu vas perdre ton sexe, ou bien les vieilles mettent ça dans la potasse, tu vois elles mettent ça dans une bouteille, elles ferment et ça crève là-dedans. Électricien de Kampti Bouti, mars 2007.
L’opération effectuée garantit la mise en circulation sans risques de la matière précieuse dans la sphère des échanges économiques. Le non-respect de cette règle entraînerait un certain type de folie (kpankpoun), voire la mort de tous ceux qui de près ou de loin auraient « touché » l’or ou été mis en contact avec la substance vivante et dangereuse. Symboliquement l’amer renvoie au sacré, « enlever l’amer » c’est donc désacraliser le produit pour pouvoir l’utiliser à des fins commerciales. Dans ce cas précis, l’épanchement du sang sacrificiel permet donc « d’enlever l’amer ». Une petite partie de l’or doit également être mise à part, ce prélèvement servirait à « l’achat d’animaux destinés à un sacrifice de désacralisation ».

L’or, une puissance de la brousse
Le côté mystérieux de la force de l’or est intrinsèquement lié à son caractère « mystique », les dénominations utilisées font état d’un amalgame hétéroclite, elles sont empruntées au français avec « diable », « démon » ou « génie », au dioula telle que djina alias « génie » et enfin au lobiri où le mot kontee renvoie aux « génies de la brousse » qui peuplent les territoires hors village. Les kontee sont représentés comme étant de petite taille, sales avec de longs cheveux poisseux qui les rendent effrayants 9 . De nombreux témoignages recueillis rapportent que l’or est le « bien » ou l’argent ( moussoum ) du kontee . Les « génies de la brousse » posséderaient le métal comme un de leurs biens les plus précieux, l’or (dè) et le kontee sont perçus au-delà comme des puissances interagissantes qui « s’entendent », le papu par (endroit « mauvais ») constituerait leur lieu de rencontre. Les thildara (devins lobi) parlent en ce sens de « collaborations de forces » ou précisent « leurs forces se croisent ».

Partout où il y a la mine d’or, il y a ce qu’on appelle les kontee, eux leur travail c’est de suivre les filières d’or, d’en extraire et de l’exposer au clair de lune, c’est leur joie. Ce sont ces nains [kontee] qui créent des problèmes à ceux qui viennent chercher l’or en les effrayant, les nains défendent leur or. Partout où il y a l’or, il y a les génies [kontee], vous voyez parfois au flanc des montagnes bien balayées, on dirait des maisonnettes, ce sont leurs couchettes. Si tu prends un nain que tu as pu accrocher ses cheveux contre un arbre, il va te montrer où se trouve l’or de la meilleure qualité mais le problème c’est qu’après ça il faut l’abattre sinon il va te causer des problèmes . Ancien fonctionnaire à la retraite. À Kampti en avril 2007.
Comme autre exemple de procédé de mise à mort de l’or vivant, il faut placer la pépite dans le déchet ou excrément d’un vieux bœuf, amener le tout près d’un déversoir de souillures humaines, près d’une douche ou de l’écoulement des urines. Une fois enterré à cet endroit précis, l’or se déplace un peu avant de trouver la mort, rendu vulnérable et « affaibli » par les « saletés » qui finissent par le tuer. La pépite peut être enterrée durant une moyenne d’un an environ. Une fois déterrée, si l’or a changé de teinte 10 , il est « or mort » et peut être vendu. Chaque situation est singulière, les modalités d’exécution du traitement ne sont pas préétablies, c’est le devin qui détermine lors de la consultation le détail des procédures de ce dispositif, rappelons le d’ordre extraordinaire.

Quand tu ramasses l’or, tu dois faire des sacrifices avant de pouvoir consommer, on enlève une petite poule blanche et on enlève une petite partie de l’or que l’on donne au « fétiche de la tête » [thil protecteur, vraisemblablement le thilkha 11 ]. Tu ne fais ce sacrifice que lorsque l’or est gros, qu’il a une force qui peut te donner la folie. Chef de terre de Kuékuéra, avril 2007 .
Si l’or vivant n’est pas manipulé avec précaution, il « avale » progressivement la personne (son double tuh 12 et son sang tomin) qui se l’est accaparé sans lui faire subir le traitement rituel approprié.

Si on trouve l’or très gros, on prend une chienne, on l’ouvre et on met l’or dedans et l’or va vider le sang du chien. L’or va te confondre avec le chien et te laisser en paix. Tu ne peux pas prendre l’or directement ou le tuer avec de l’urine ou le déchet d’un vieux boeuf. Quand c’est très gros, tu prends le chien, tu le mets devant toi et tu avances [vers l’or] avec le sang qui coule, alors l’or ne peut pas prendre ton tuh, tu haches un morceau de l’or et tu laisses le chien dessus . Chef de terre de Kuékuéra, avril 2007.
Si le dispositif rituel convenant n’est pas effectué, la force de l’or commence par détruire le tuh de la personne dès que celle-ci entre en possession de la pépite. Une fois cette dernière vendue, quand l’argent obtenu de l’or est dépensé, la personne est amenée à souffrir de divers maux 13 qui conduisent par la suite, parfois subitement, sinon au prix d’une longue décrépitude (divers troubles mentaux et agonie) jusqu’à la mort du sujet si la transgression n’est pas avouée et la faute réparée à temps.

Les gens disent qu’on ne vole pas l’or parce que ça te tue, souvent l’or est vivant, si je l’amène à la maison et que quelqu’un le voit ou si toi tu déposes l’or que moi je vole, l’or n’aime pas quelqu’un qui touche. Si je vole et que je vends, si je dépense, ça me tue, c’est la force de l’or. Homme retraité, à Kampti Lobi, mars 2007.
Différentes formes de « contamination-sanction » ou « contamination-contact » font suite à une transgression d’une prescription portant sur l’or et son utilisation. L’étiologie peut différer (vol du métal, absence de traitement rituel, transgression de l’interdit « dè sonser » propres aux habitants de certains villages ou de groupes de parenté, contact prolongé avec la matière) mais la nosologie semble rester la même a priori . Une étude plus approfondie de ces « folies » de l’or et de leurs caractères distinctifs permettrait sans doute d’en dégager les similitudes et les variantes.

Tout de suite, si tu ramasses de l’or et que tu ne cherches pas à savoir comment t’arranger [consultation d’un devin pour un éventuel traitement rituel], ça te donne la folie, si tu vends, ça va déranger ton tuh et ça te transmet kpankpoun : c’est quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il fait, qui ramasse des ordures ... Jeune homme de Kampti, avril 2007.
La folie dont se trouve atteint le sujet est donc une forme de kpankpoun . Ainsi que le mentionne Michèle Cros (1990 : 190) « Les Lobi distinguent de toute évidence plusieurs types de kpankpoun, ainsi par ex. le kpankpoun des kontee , le kpankpoun des thila mécontents, etc. En principe, si l’étiologie de la maladie est découverte, alors on peut la soigner avec succès. » Personne n’est censé ignorer les suites de ces infractions à l’endroit de l’ordre social et/ou religieux.
Les différents attributs de l’or qui ont été présentés s’accordent au mieux avec les discours des habitants tandis qu’en parallèle, les jeunes Lobi sont de plus en plus nombreux à participer assidûment à la recherche de l’or.

Appropriation d’une ressource et intercession rituelle

De nouveaux rapports fonciers
À Kampti, l’installation d’un camp de migrants orpailleurs en 2004 a sensiblement bousculé les règles foncières instaurées localement, la mise en place d’un site d’orpaillage est un phénomène nouveau créateur de décalages vis-à-vis de la structure locale du peuplement en concordance avec le droit foncier. L’arrivée massive des orpailleurs a été vécue comme un mouvement envahissant de migrants dont les objectifs poursuivis s’avéraient contradictoires de ceux partagés par l’ensemble des populations des villages alentour. À l’endroit du caractère brusque et brutal de l’événement « ruée », le consensus habituel basé sur les termes d’accueil, de cordialité et d’hospitalité a été rompu d’emblée et l’intrusion des migrants ressentie comme une agression importune. Par la suite, des arrangements se sont progressivement établis, la plupart du temps de façon informelle.
L’arrivée des chercheurs d’or a ainsi plongé la société locale dans un univers mouvant caractérisé par une situation de pluralisme normatif. Jean-Pierre Carbonnel (1991 : 123) retient trois régulations qui « interfèrent dans la société traditionnelle pour “encadrer” une activité représentée comme dangereuse et maléfique », la première est politique et assumée par la « haute police » et concerne la circulation et l’établissement des étrangers, la seconde est « religieuse », ce sont les rapports qu’entretiennent les hommes avec la terre, le caractère de sacralité de cette dernière exige bien souvent que les hommes lui rendent les sacrifices propitiatoires permettant l’ouverture et l’exploitation du sous-sol, la troisième traite de la « violence » comme « forme de régulation d’une contre-société faisant appel à une solidarité outre communautaire et à la force ». L’auteur ajoute que seule la dernière forme s’est maintenue dans le contexte contemporain : « Vidées de leurs fonctions, les autorités locales ne peuvent plus imposer un cadre mais doivent répondre à une demande formelle. » Toutefois, se pencher sur les effets induits par ce « vide » pour les populations locales s’agissant du don, du prêt, de la vente ou location de terres (phénomène nouveau) à des étrangers pour une activité ambivalente montre que les conflits fonciers trouvent une expression particulière au travers de jugements moraux se référant aux notions religieuses et plus précisément dans ce cas à la terre et à l’or que celle-ci abrite.

Nous, chez les Lobi, on dit que l’or est mauvais, parce que si tu as l’argent, tu es mauvais, tu vas dire aux autres que tu n’as pas besoin d’eux. On dit « moussoum kha » [argent amer], c’est comme la bile d’un animal, tu vois comme c’est aigre, l’or est comme ça et son argent est comme ça, vraiment amer, tu vas manger ça mais tu vas rembourser, tu vas vomir . Cultivateur de Kampti, mars 2007.
Pour légitimer leur situation, les cultivateurs lobi qui ont procuré une parcelle aux orpailleurs définissent leur position à travers différentes argumentations. Ainsi, l’argent de l’or est distingué de l’argent obtenu de la terre travaillée par d’autres pour son or, terre qui par ailleurs ne serait pas cédée à titre définitif.

Le propriétaire terrien se dit que l’or est vivant et qu’il lui est interdit d’y toucher mais ce monsieur [orpailleur] qui est en face de lui veut le prendre. Le cultivateur lobi va donc chercher à faire des sacrifices d’abord pour se protéger et ne pas que l’or le tue. En faisant ça, il permet aussi à l’orpailleur d’aboutir [de travailler dans de bonnes conditions]. Le monsieur [Cultivateur] échappe à la sanction par les sacrifices mais ce n’est pas pour permettre à l’orpailleur en face de prendre l’or. Pour le Lobi, c’est interdit, mais il veut aller au-delà, il veut casser la barrière. Comme il y a l’argent de l’or au bout, il faut se protéger en faisant des sacrifices, du même coup, c’est une façon de stabiliser et d’empêcher l’or de bouger. Tout le monde y gagne . Homme résidant à Kampti Bouti, mars 2007.
La transformation subite d’une terre de culture en terre d’orpaillage 14 pose problème, tout cultivateur se doit au moment des récoltes de prélever une partie de cette dernière pour honorer son thilkha (puissance protectrice « amère »), il doit « enlever l’amer». Michèle Cros (1990 : 210) note : « “Enlever l’amer” c’est encore après la récolte de sorgho, en offrir une partie — dite amère — aux thila protecteurs par le biais de dons sacrificiels afin de pouvoir disposer du reste — dit froid — pour le consommer ou le vendre sans problème. »

Si les orpailleurs viennent prendre une portion de terre où ils détruisent tout, le Lobi qui a vendu la terre, il prend cet argent mais il n’ose pas le consommer, il attend de récolter son deuxième champ. À la récolte, il enlève l’argent du premier champ qu’il a vendu, il achète une poule, il enlève du mil du deuxième champ pour préparer le dolo avec. Il s’adresse au thilkha, il lui dit que les orpailleurs ont détruit le premier champ mais que c’est avec l’argent qu’il a eu de ce premier champ qu’il a acheté une poule, que le mil vient du deuxième champ, il voit si le thilkha accepte. Si tu n’as qu’un champ, les orpailleurs détruisent mais ils ne peuvent pas tout casser, même si ce n’est que deux tiges de mil que tu as eu dans le champ, tu peux les casser et venir les donner au thilkha. Cultivateur de Kampti Lobi, avril 2007.

Les sacrifices propitiatoires
Le site d’orpaillage se rattache au dii 15 du village dans lequel celui-ci se situait premièrement, ainsi le site d’or de Fofora est également dénommé sanmatenga 16 . D’un point de vue spatial, le campement minier considéré dans sa totalité s’est inséré au sein des aires rituelles des différents villages par un processus de négociation progressif de l’élargissement de la surface d’implantation et d’exploitation des parcelles environnantes. Cette conséquence inédite a entraîné pour les responsables des autels de la terre des localités concernées un certain nombre de problèmes d’intercession rituelle, chaque village disposant de son dithil (autel de la terre). Face à l’ampleur du phénomène, les « chefs de terre » ont été contraints à l’application de pratiques conciliatrices visant à la fois à protéger les orpailleurs des accidents et les habitants des représailles des puissances ( kontee , la terre divinité et les ancêtres). Les villageois ont dû nécessairement se prémunir des offenses commises par les orpailleurs à l’endroit précis de l’extraction du métal et des souillures inévitables que celle-ci comporte. Chaque écoulement de sang dû à un conflit ou à un accident de travail est déjà un sacrilège. Ainsi, dans l’aire du village, lorsque le sang a coulé, la coutume impose de le ramasser. Il faut en effacer la marque. L’opération regroupe les villageois sous la conduite du responsable du chef de terre : le dithildar . Là où le sang a été versé, une poule est sacrifiée.
Cependant, dans le cas précis du « sang versé », le dithildar n’est généralement pas en mesure d’intervenir puisqu’il est rarement alerté par les orpailleurs quand le sang a coulé dans un puits d’extraction. Pour ce dernier, c’est au propriétaire foncier lobi de veiller au bon respect de la « coutume » afin de pouvoir effectuer le sacrifice de réparation à la terre en cas d’infraction. Des solutions pragmatiques peuvent éventuellement être envisagées comme le notait Katja Werthmann (2003 : 97-110) à propos d’un autre site aurifère de la région du sud-ouest, un sacrifice annuel protège les habitants et absout les orpailleurs des « péchés » qui auront pu être commis. À la liste des offenses perpétrées envers la terre, il faut ajouter les « rapports sexuels en brousse » qui exigent également une réparation par le biais de sacrifices. À Kampti, lors de la « déclaration d’une nouvelle ligne » dans le champ d’un cultivateur lobi, le propriétaire terrien assiste à la distribution des « trous », reçoit 2000 francs CFA pour chaque puits d’extraction, somme destinée à produire des sacrifices de dédommagement offerts aux « génies » afin que ceux-ci « libèrent le coin », déménagent et laissent les orpailleurs travailler « en paix et en sécurité ».

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