Démocratie.com : Pouvoir, culture et résistance à l’ère des géants de la Silicon Valley
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Description

Sans tomber dans un scepticisme stérile, Démocratie.com critique les discours techno-utopiques des penseurs des nouveaux médias et des militants pour le libre accès. Astra Taylor rappelle que la démocratie n’est pas une émanation directe des technologies et que pour faire d’internet une véritable plateforme populaire, il faut créer les conditions d’une culture démocratique durable.

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Informations

Publié par
Date de parution 03 octobre 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966753
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0700€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2014
www.luxediteur.com
© Astra Taylor, 2014
Titre original: The People’s Platform: Taking Back Power and Culture in the Digital Age, Metropolitan Books, New York
Image de la couverture: derrrek/Getty Image
Dépôt légal: 4 e  trimestre 2014
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN Papier: 978-2-89596-190-1
ISBN ePub: 978-2-89596-675-3
ISBN PDF: 978-2-89596-875-7
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition et du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.

Avant-propos
Q UAND J’AVAIS 12 ANS, pendant que la plupart de mes camarades jouaient dehors, je m’installais au salon pour travailler à la création de mon propre magazine. Obsédée par les droits des animaux et l’environnement, j’imaginais mon journal comme un antidote maison à la culture d’entreprise, un lieu où d’autres enfants pourraient découvrir les vérités que leur cachaient les dessins animés du samedi matin, les films à gros budget et les publicités pour McDonnald’s. Pressant mes amis d’y participer (je sais qu’il est difficile de croire que j’en avais!), je le mettais en forme avec un logiciel de PAO et profitais, ravie, du fait que le père d’un de mes camarades était gérant d’un centre de reprographie, ce qui nous permettait de faire imprimer nos exemplaires à bas prix. Tous les deux mois, mes parents m’emmenaient faire la tournée de la poignée de librairies et de coopératives d’alimentation que comptait Athens, en Géorgie. Je tentais, non sans insistance, de convaincre leurs propriétaires de prendre des exemplaires du dernier numéro, persuadée que le monde changerait si mon cri du cœur était entendu par suffisamment de jeunes gens.
Voilà une bien étrange façon de vivre sa préadolescence! Mais toute aussi incroyable me semble aujourd’hui l’ampleur de ce que j’ai eu à faire pour atteindre mon lectorat une fois les articles rédigés et édités. C’était pourtant ainsi que les choses se passaient au début des années 1990: le moindre exemplaire comptait, que je l’aie donné à un ami, distribué au coin de la rue, mis en dépôt dans un commerce local ou expédié par la poste à l’un des précieux abonnés que j’avais réussi à recruter – quelques dizaines de personnes tout au plus. Néanmoins, ayant accès à un ordinateur, à une imprimante et à de gros photocopieurs professionnels, j’avais la tâche plutôt facile en comparaison de ceux qui avaient emprunté la même voie quelques décennies plus tôt: un organisateur politique d’expérience m’a raconté comment lui et ses camarades avaient dû suer sang et eau, au début des années 1960, pour amasser les fonds nécessaires à l’achat d’un duplicateur à alcool.
À l’époque où je travaillais sur mon magazine, je n’avais qu’une vague idée de l’existence d’internet. De nos jours, tout adolescent qui a quelque chose à dire peut, en effleurant une touche de son smartphone, rejoindre un public beaucoup plus vaste que l’ensemble du lectorat que j’ai pu attirer en deux ans d’autoédition. Les nouvelles technologies ont ouvert de nouvelles avenues, autrefois inimaginables, à l’expression de soi et à la transmission de l’information. Il devient chaque année plus facile de faire circuler ses idées.
À bien des égards, mon travail actuel de cinéaste indépendante répond à la même motivation que mon passe-temps de jeunesse, soit une insatisfaction à l’endroit des grands médias. Ces derniers ignorent une foule de sujets qui me préoccupent et taisent autant de faits qui mériteraient d’être portés au grand jour. C’est pour combler ce vide que j’ai attrapé une caméra, j’ai produit ou réalisé divers documentaires traitant de la justice sociale et, en deux occasions, de la philosophie. En parallèle, j’ai écrit des articles et des essais pour la presse indépendante, où j’abordais des thèmes comme les droits des personnes handicapées et l’école alternative. À l’automne 2011, quand le mouvement Occupy Wall Street a pris son envol, je suis devenue l’une des coéditrices de son journal, intitulé Occupy! Gazette. Diffusés gratuitement sur le web ou en papier, ses cinq numéros ont paru grâce au financement participatif.
Bref, je devrais être la première à applaudir la prétendue révolution qu’a déclenchée la généralisation d’internet. On a salué cette mutation numérique, y voyant un formidable vecteur d’égalité d’accès à la culture et de démocratisation des outils de création et de diffusion, qu’elle a retirés des mains d’institutions et d’acteurs bien établis. Grâce à son architecture remarquable, internet a doté la création et la communication de moyens sans précédent. Désormais, chacun est son propre diffuseur. Nous ne sommes plus des consommateurs passifs, mais des producteurs actifs. Contrairement à la radio et à la télévision, voire au disque et au livre, dont les modes de transmission, à sens unique, vont du haut vers le bas, ce média permet enfin à tout le monde de faire entendre sa voix.
Tout cela me remplit d’enthousiasme. Pendant des décennies, des progressistes comme moi ont dénoncé la culture de masse et les grands médias. Dès 1944, année où Max Horkheimer et Theodor Adorno ont publié leur influent essai intitulé «La production industrielle de biens culturels. Raison et mystification des masses [1] », nombre d’observateurs inquiets ont tenté d’attirer l’attention sur les puissants intérêts économiques qui, dans leur quête du profit, faussent la culture et bafouent la démocratie.
Néanmoins, tandis que les héritiers de cette tradition critique continuent de s’inquiéter de la marchandisation et de la concentration des médias, un courant contraire affirme que larévolution médiatique induite par internet a rendu ces réflexions caduques. Dans un univers numérique, le nombre de canaux est, en théorie, infini, si bien que personne ne peut plus dicter à personne ce qu’il doit consommer. En dernière analyse, c’est nous qui sommes les décideurs, qui présidons à nos destinées médiatiques, qui choisissons ce que nous regardons, qui cherchons et cliquons là où nous le voulons, plutôt que d’être à la merci des cabales menées par les chefs d’entreprise.
Grâce à internet, pense-t-on, les traditionnels gardiens du savoir tomberont de leur piédestal et les intermédiaires se désagrégeront. Les tenants de cette nouvelle orthodoxie envisagent le web comme une sorte de Robin des Bois qui vole aux puissants leur auditoire et leur influence pour la donner aux gens ordinaires. Les technologies du réseau placent professionnels et amateurs sur un pied d’égalité, allant jusqu’à conférer un avantage aux seconds. Artistes et écrivains peuvent maintenant prospérer sans soutien institutionnel, toucher leur public directement. Un âge d’or du partage et de la collaboration s’annonce, basé sur le modèle de Wikipédia et des logiciels libres.
À bien des égards, il s’agit là du monde dont nous rêvions. Alors, où est le piège? Sous certains aspects fondamentaux, les postulats habituels sur les effets inévitables d’internet nous ont induits en erreur. Les nouvelles technologies ont certes éliminé des obstacles à l’accessibilité, mais, comme nous le verrons, la démocratie culturelle est loin de s’être concrétisée. Même si une connexion internet permet à quiconque de s’exprimer en ligne, nos mégaphones ne diffusent pas tous nos messages à volume égal. Certains d’entre nous sont suivis, et d’autres les suivent. Comme devrait le savoir toute personne disposant d’un compte de courrier électronique, internet n’a rien d’un paradis égalitaire ou non commercial, et ce, même si l’on fait abstraction des sites pornographiques ou marchands.
Nombre d’observateurs ont annoncé qu’internet allait transformer la production et la diffusion de la culture, bouleversant au passage la distribution du pouvoir. Afin de comprendre pourquoi les plus idéalistes de ces prédictions ne se sont pas accomplies, il faudrait porter un regard critique sur l’état actuel du système médiatique, anticiper l’avenir et reconnaître les forces, en particulier économiques, qui façonnent l’élaboration et la mise en œuvre des technologies. Mais on préfère porter aux nues ce que ces nouveaux outils rendent possible en théorie, les changements hypothétiques qu’ils pourraient susciter.
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*   *
Tenir un discours critique sur les changements technologiques et culturels requiert une certaine prudence. Les commentateurs se partagent généralement en deux camps, celui des apologistes du progrès à tout prix et celui des prophètes de malheur, qui condamnent l’innovation en pleurant tout ce qu’elle est appelée à faire disparaître. Cette polarisation ne date pas d’hier. En 1829, à une époque où la «suppression de l’espace et du temps» induite par les progrès en matière de transport et de télégraphie enthousiasmait toute une génération, Thomas Carlyle, homme de lettres parmi les plus irascibles et estimés de l’ère victorienne, publiait un réquisitoire sans appel contre ce qu’il qualifiait d’«âge du machinisme».
Carlyle s’y indignait de l’omniprésence des nouveaux engins qui, en faisant travailler les humains plus vite ou en les remplaçant carrément, se substituaient à des techniques ancestrales ayant fait leurs preuves: «Nous faisons la guerre à la rude Nature; et, par nos engins irrésistibles, nous en sortons toujours victorieux, et chargés de dépouilles.» Ces dépouilles, observait-il non sans inquiétude, n’étaient toutefois pas réparties équitablement. Pendant que les uns conquéraient les plus hauts sommets, les autres mordaient la poussière. La richesse, écrivait-il, «s’est de plus en plus accrue, et s’est en même temps de plus en plus amoncelée en masses, altérant étrangement les relations anciennes, et augmentant la distance entre le riche et le pauvre». Plus préoccupant encore, le machinisme envahissait l’âme. «Ce n’est pas l’extérieur et le physique seulement qui sont régis par le machinisme, mais aussi l’intérieur et le spirituel», constatait-il. «Les hommes sont devenus mécaniques d’esprit, de cœur, aussi bien que de main», un changement qui, à ses yeux, n’apportait rien de bon à l’être humain [2] .
Deux ans plus tard, Timothy Walker, jeune américain qui ferait carrière en droit, publiait une réplique cinglante, intitulée «Defense of Mechanical Philosophy». Là où Carlyle craignait que le machinisme ne refasse la société à son image, Walker se réjouissait de cette mutation, qualifiant Carlyle de mystique fumeux. Aux yeux de cet avocat, le machinisme ne causait aucun dommage et n’apportait que des bienfaits. Là où des montagnes faisaient obstacle, la machine les aplanissait; là où l’océan séparait les terres, la machine les franchissait. «Le cheval doit être déharnaché, car il est trop lent; le bœuf doit être dételé, car il est trop faible. L’homme doit confier ses corvées aux machines, qu’il n’aura plus qu’à surveiller, content de lui-même.» En quoi tout cela pouvait-il être néfaste? se demandait Walker.
Carlyle, observait Walker, craignait «que l’esprit ne soit assujetti aux lois de la matière; que la science physique ne croisse sur les ruines de notre nature spirituelle; que, dans notre engouement pour le machinisme, nous ne devenions nous-mêmes des machines». Pour le jeune juriste, au contraire, les machines étaient vouées à libérer l’esprit humain en affranchissant le corps du labeur quotidien, permettant ainsi à tous de devenir «des philosophes, des poètes et de fervents dilettantes». Les «nombreuses» personnes ayant perdu leur emploi par effet des changements technologiques ne subissaient qu’un «inconvénient passager», simple faux pas du machinisme dans sa «marche triomphale», affirmait Walker.
De nos jours, la plupart des discours traitant des conséquences des technologies sur la culture, la démocratie et le travail font écho aux sentiments et aux intuitions de Carlyle ou de Walker. Un antagonisme binaire oppose invariablement techno-optimistes et technosceptiques. Le bouleversement numérique va-t-il libérer ou enchaîner l’humanité? Les nouvelles techniques de communication vont-elles enflammer l’imagination ou engourdir les sens? Les médias sociaux vont-ils favoriser la constitution de communautés ou accentuer l’isolement? Vont-ils renforcer nos facultés intellectuelles ou compromettre nos capacités réflexives? Vont-ils faire de nous de meilleurs citoyens ou des consommateurs encore plus frénétiques? Sommes-nous devenus un peuple de butineurs en quête d’incessantes stimulations superficielles, ou nous transformons-nous en virtuoses de l’esprit de synthèse et du multitâche, plus intelligents que jamais? Les chômeurs ayant perdu leur place en raison des évolutions technologiques méritent-ils notre sympathie ou notre mépris («s’adapter ou mourir», dit-on)? En bref, une utopie pointe-t-elle à l’horizon ou est-ce une dystopie qui nous attend au virage?
Certes importantes, ces questions tendent à attribuer à la technologie un rôle trop central, prêtant du pouvoir aux outils tout en évitant l’épineux problème des structures sociales dans lesquelles technologie et utilisateurs s’inscrivent. L’engouement actuel des chercheurs pour les effets du numérique sur le cerveau (y a-t-il diminution de l’attention? les jeux vidéo sont-ils bénéfiques à la coordination des mouvements et les réflexes? y a-t-il des risques de dépendance à la communication constante? Google nous rend-il tous idiots? etc.) offre un bon exemple de ce déséquilibre. On ignore ainsi les forces du marché qui, pour satisfaire leurs impératifs commerciaux, cherchent à stimuler la consommation médiatique et encouragent un usage compulsif d’internet.
Il existe néanmoins un élément sur lequel enthousiastes et alarmistes s’entendent: nous vivons actuellement une rupture profonde, une situation tout à fait inédite. Tous les liens avec le passé ont éclaté sous les pressions de la puissance du réseau, de la prolifération des smartphones, des tablettes numériques et des Google Glass, devant l’expansion des mégadonnées ( Big Data ) et l’avènement de l’abondance numérique. Qu’on s’en réjouisse ou non, les médias sociaux et les mèmes refaçonnent la réalité. Je considère cependant que ce nouveau monde prend forme autant dans la continuité que dans le changement, pour le meilleur et pour le pire.
Une bonne partie des problèmes qui affligeaient les médias avant la généralisation d’internet (concentration, centralisation, marchandisation) ont persisté dans la sphère numérique et ne sont pas en voie de se résorber. Loin de résoudre les contradictions entre art et commerce, les technologies des réseaux rendent la marchandisation à la fois moins visible et plus omniprésente. Au lieu de combler le fossé qui sépare les succès et les flops, les vedettes et le commun des mortels, internet l’élargit en érodant l’espace intermédiaire entre le très populaire et le pratiquement inconnu. Et dans cette économie du web où les plus forts raflent la mise, rien ne garantit que les rares personnes qui auront la chance de réussir se démarqueront davantage par leur diversité, leur authenticité et leur respectabilité que celles qui prospéraient dans l’ancien système.
Malgré les formidables opportunités qu’offre internet, on n’assiste pas à une démocratisation de l’accès à la culture, mais plutôt à sa réorganisation, avec de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants. Aux magnats de Hollywood se sont substitués (ou, pour être plus précis, se sont ajoutés ) ceux de la Silicon Valley. La pression qui pousse à plaire à un public toujours plus large, à faire sensation, à accéder rapidement à la célébrité, à s’attirer le soutien financier d’entreprises, est encore plus forte sur internet, où peut être comptabilisé chaque clic, explorée chaque donnée, commercialisée chaque opinion. En ligne, l’originalité et la profondeur nuisent au profit: on y fait fortune à la vitesse de l’éclair en agrégeant des contenus produits par d’autres, et c’est ainsi qu’on attire l’attention des internautes et les revenus publicitaires qui les accompagnent.
L’industrie de la publicité est d’ailleurs plus florissante que jamais. Dans un monde où le travail créatif perd de sa valeur, où la culture est «gratuite» et où des domaines comme le journalisme sont en crise, la manne publicitaire est vitale pour l’économie numérique, une situation qu’on tend à ignorer. De plus, les constantes mises à niveau des appareils, des systèmes d’exploitation et des sites web, le recours croissant aux écosystèmes fermés et à l’informatique en nuage ( cloud computing ), la progression des algorithmes et de l’automation jusqu’aux moindres recoins de nos vies, la tendance au filtrage et à la personnalisation, le manque de diversité, les violations de la vie privée, toutes ces innovations obéissent essentiellement à des motifs commerciaux. Le pouvoir des grandes sociétés et la quête du profit jouent un rôle aussi important dans les nouveaux médias que dans les médias traditionnels. Envisagé sous un certain angle, cet ordre nouveau présente des ressemblances suspectes avec l’ancien.
En fait, l’expression «nouveaux médias» n’est pas vraiment adéquate, car elle laisse entendre que les vieux médias sont en voie d’extinction, parvenus au terme de quelque processus naturel d’évolution. Loin de connaître un sort comparable à celui des dinosaures, les médias traditionnels vivent plutôt une période d’adaptation. Anciens et nouveaux médias ne forment pas deux univers distincts: ils s’inscrivent dans un écosystème culturel complexe qui englobe l’analogique et le numérique, les lieux physiques et le cyberespace, les objets matériels et leurs copies numériques, les êtres de chair et leurs avatars.
Dans cet écosystème, contrairement à ce qu’ont répété à satiété de nombreux auteurs ayant traité d’internet depuis la popularisation du terme «cyberespace», ce qui se trouve en ligne n’est pas indépendant de ce qui ne s’y trouve pas [3] . Vous lisez peut-être ce livre dans sa version papier, ou encore à l’écran – un écran intégré à un dispositif constitué de plastique, de métaux et de silicium dont l’existence même fait voler en éclats l’illusion d’un échange purement immatériel. Tous les bits finissent par s’accoler à des atomes; même l’information doit être transportée par un support matériel.
Je ne conteste pas la nature transformatrice d’internet, mais je considère que le réseau est en place depuis assez longtemps pour faire l’objet d’un questionnement sérieux. Fort heureusement, une telle réflexion semble s’être amorcée. Pendant que j’écrivais ce livre, le débat public sur internet et les nouvelles technologies a pris un tournant décisif [4] . On a mis au jour une vaste infrastructure internationale de surveillance, des pratiques commerciales anticoncurrentielles, la surexploitation des travailleurs de l’électronique et d’obscures activités de lobbying auxquelles se livrent certaines firmes. Aux États-Unis comme ailleurs, ces révélations ont incité des intellectuels, des commentateurs, des militants et même des représentants gouvernementaux à surveiller plus attentivement les grandes sociétés du domaine technologique [5] .
On commence à admettre que les poncifs émanant de la Silicon Valley, comme cette prétention à «changer le monde» qu’affichent certaines firmes ou le « Don’t Be Evil» (Ne soyez pas malveillants) de Google, ne suffisent pas à garantir le bon comportement des plus grandes entreprises de la planète. À ces révélations troublantes et à nos autres désillusions, nous devons cependant nous garder de réagir avec cynisme et résignation: ce dont nous avons besoin, c’est d’une analyse lucide et rigoureuse des obstacles qui ont freiné les changements bénéfiques qu’internet était censé apporter.
Avant tout, il nous faut réexaminer les modes d’exercice du pouvoir dans un monde où ne prédomine plus la diffusion unidirectionnelle à grande échelle. Sous l’ancien régime médiatique, il était facile de blâmer les cadres de la télévision, les rédacteurs en chef des quotidiens et même les éditeurs de livres pour la façon dont ils modelaient le paysage culturel et social du haut de leur tour d’ivoire. À l’ère des réseaux, la situation est beaucoup plus ambiguë. Avec sa condamnation désinvolte des élites et sa propension à tenir un discours révolutionnaire, la pensée des nouveaux médias brille d’un lustre progressiste: la démocratie (vaguement définie) prendrait forme grâce au «partage», à la «collaboration», à l’«innovation» et au «bouleversement des habitudes».
En fait, la richesse et le pouvoir sont accaparés par ceux-là mêmes qui possèdent les plateformes sur lesquelles nous créons, consommons et entrons en relation. Les entreprises qui fournissent ces outils et des services connexes sont en train de devenir les Disney de l’ère numérique, des monolithes assoiffés de profits, redevables à leurs seuls actionnaires (et non à leurs utilisateurs), plus influents, omniprésents et intégrés à nos vies quotidiennes que ne l’aura jamais été Mickey Mouse. À ce titre, elles font peser un vaste ensemble de nouvelles menaces sur la vitalité de la culture.
Actuellement, nous sommes plutôt mal outillés pour engager une réflexion approfondie sur ces enjeux. Notre désorientation tient en partie au fait que nous avons adopté le langage et les idées des cadres de la Silicon Valley et des nouveaux médias qui promeuvent leurs intérêts. Ces acteurs anticipent l’émergence d’un marché d’idées alimenté par les sociétés à but lucratif qui fournissent les plateformes permettant à tout un chacun de s’exprimer de façon créative, et grâce auxquelles les plus méritants et les plus populaires connaissent le succès.
On nous parle d’ouverture, de transparence, de participation, ces notions qui définissent nos idéaux les plus nobles, notre conception de ce qui serait bénéfique et souhaitable pour les médias à l’ère des réseaux. Mais ces idéaux ne peuvent suffire à bâtir une culture numérique durable et démocratique. L’ouverture, en particulier, n’est pas nécessairement progressiste. Bien qu’internet offre une tribune à de nombreuses voix, son ouverture reflète (voire amplifie) autant l’injustice qu’elle la combat.
En rédigeant ce livre, j’ai fait tout mon possible pour éviter la lecture manichéenne selon laquelle la technologie sauverait l’humanité ou la mènerait à sa perte, nous rendrait soit intelligents, soit stupides. La réalité est plus subtile: à elle seule, la technologie ne peut induire la transformation culturelle attendue. Nous devons d’abord nous intéresser aux forces sociales et économiques qui lui sont sous-jacentes, puis agir. Dès lors, nous pourrons actualiser les possibilités sans précédent qu’offre internet et commencer à concrétiser l’idéal d’une culture plus inclusive et plus équitable. Pour qu’internet puisse être une véritable plateforme du peuple, nous devrons faire le nécessaire pour qu’il le devienne.

Chapitre 1
Le royaume du paysan
J E ME SUIS INSTALLÉE à New York en 1999, juste à temps pour voir le rêve du «.com» se briser. J’ai vu des start-ups en vue vider leurs spacieux lofts, j’ai assisté à des pots de licenciement où fournisseurs de contenu, concepteurs et gestionnaires se retrouvaient pour une dernière soirée festive. Bien que j’aie à peine ressenti les contrecoups économiques de l’éclatement de la bulle internet, je sais que beaucoup de monde a été secoué. À San Francisco, la hausse des loyers liée au boom économique avait chassé les pauvres, les petits salariés et ceux vivant modestement de par leur choix de se consacrer à l’engagement social ou à l’expérimentation créative. Presque du jour au lendemain, les firmes de nouvelles technologies se sont volatilisées, laissant bureaux et appartements de luxe vacants, abandonnant une ville et une population qui s’étaient montrées très accommodantes à leur égard. On estime que 450 000 emplois ont été perdus dans la seule région de la baie de San Francisco [1] .
Comme l’a souligné l’économiste Doug Henwood, l’époque de la bulle internet est aujourd’hui touchée d’une sorte d’amnésie collective, comme si son souvenir restait brouillé par une sorte de gueule de bois persistante. Cela paraît tellement loin: avant que la tragédie ne frappe Lower Manhattan, avant les guerres d’Afghanistan et d’Irak, avant la présidence de George W. Bush et celle de Barack Obama, avant la grande crise financière. Quand – chose rare – on se tourne vers cet épisode du passé, c’est pour le dénigrer, embarrassé par cette anomalie, ce rejeton de l’exubérance irrationnelle et de l’excès. On met cette aberration sur le compte de la folie collective (stratégies d’affaires délirantes, utopisme grandiloquent, fièvre des marchés boursiers). Jamais on n’y voit «un phénomène surgi tout droit des entrailles de la machine économique américaine», pour reprendre les mots de Henwood [2] .
Au moment du boom, toutefois, un mythe très répandu voulait que l’ensemble du système ait changé pour de bon. «L’innovation technologique», s’émerveillait alors Alan Greenspan, avait ouvert une nouvelle période de productivité et de croissance «qu’on ne [pouvait] assimiler à un simple phénomène cyclique ou à une anomalie statistique», car il s’agissait d’une «mutation en profondeur, toujours en cours, de notre économie [3] ». Tout le monde allait devenir plus riche, et pour toujours. Les merveilles de l’informatique signifiaient une explosion de la productivité, une multiplication des emplois et la fin des récessions. Ensemble, internet et l’introduction des start-ups en Bourse avaient aboli les hiérarchies. Le métier de programmeur était en vogue et l’information avait désormais plus d’importance que la matière (le bit avait triomphé de l’atome, se plaisaient à dire les laudateurs de la cyberéconomie). Une nouvelle économie était en train de voir le jour. (Dans les faits, les inégalités de revenu se creusaient: les plus riches s’enrichissaient alors que la plupart des travailleurs américains voyaient leurs salaires stagner à des niveaux inférieurs aux normes des années 1970 [4] .)
En dépit de tout ce battage, la nouvelle économie n’était pas si novatrice qu’elle en avait l’air. À quelques exceptions près, les sociétés internet qui alimentaient cette ferveur de la fin des années 1990 s’occupaient avant tout de mettre en ligne des contenus provenant du monde réel ou d’acheter et vendre des biens plutôt banals comme de la nourriture pour chats ou des couches pour bébé, le tout incitant les internautes à se comporter comme des consommateurs ordinaires. Des changements législatifs et un emballement croissant du public pour l’investissement à haut risque ont fait gonfler les sommes affectées aux fonds de capital-risque, qui sont passées de 12 milliards de dollars en 1996 à 106 milliards en 2000, ce qui a permis à beaucoup de projets normalement voués à l’échec de faire leur chemin, alimentés par la spéculation. Des fonds massifs ont été alloués à des entreprises dont les missions se recoupaient: de multiples sites de vente de jouets, de produits de beauté ou d’articles de quincaillerie ont ainsi vu le jour, et la plupart d’entre eux ont été un fiasco. À l’exception notable d’anomalies comme Amazon et eBay, le commerce en ligne n’a pas répondu aux attentes démesurées qu’on entretenait à son endroit. Le web a été déclaré zone incultivable et les investissements se sont taris, mais pas avant que bon nombre de sociétés de capital-risque et de cadres en aient largement profité, empochant de généreuses commissions sur les introductions en Bourse et exerçant leurs options avant que la valeur des actions ne dégringole [5] . Malgré l’effondrement de la nouvelle économie, l’expérience a préparé le terrain pour une deuxième bulle et a consolidé les rapports entre technologies et marché qui structurent aujourd’hui la vie numérique des internautes.
Dans un compte rendu captivant de la récente renaissance de la Silicon Valley, la journaliste spécialisée en économie et en technologies Sarah Lacy explique qu’une poignée d’entrepreneurs clairvoyants ont tiré une leçon de l’éclatement de la bulle internet: l’essence du réseau ne repose pas sur le commerce électronique, mais sur le courrier électronique, c’est-à-dire sur les liens et la communication entre internautes plutôt que sur la consommation de biens qu’on peut facilement acheter au coin de la rue. Appliquée avec détermination au début du millénaire, cette intuition a donné lieu à une nouvelle vague de création d’entreprises, actives dans les médias sociaux. Le web 2.0 était né.
Cette histoire est familière à ceux qui ont suivi l’évolution de la situation: ambition, acquisitions, entrepreneurs et introductions en Bourse étaient redevenus au goût du jour. «Il n’y a rien comme gagner», «Au diable les gilets en tricot»: telle était la teneur des titres des chapitres du livre de Lacy. On se serait cru dans les années 1990, mais, cette fois, les protagonistes aspiraient à des évaluations boursières se chiffrant en milliards plutôt qu’en millions. Lacy vénère les entrepreneurs, en particulier pour leur démesure: tels des phénix, ces visionnaires sortent indemnes de l’enfer, n’hésitant pas à en fouler les braises pour aller de l’avant. Après l’éclatement de la bulle, déplore la journaliste, les sociétés internet et les firmes de capital-risque sont devenues des «cibles faciles» à qui l’on reprochait d’être «stupides, cupides, dépensières et insignifiantes». Les «moqueries» des «cyniques» ont fait mal, rendant la tâche encore plus difficile aux barons du web qui souhaitaient «se refaire». Certains d’entre eux ont néanmoins su recouvrer leurs forces et ont mis le cap sur l’endroit le mieux protégé contre la récession: la Silicon Valley. «La Vallée débordait toujours d’argent et de gens avisés», explique Lacy. «Mais on craignait de s’en servir.»
L’avènement du web 2.0 est une conséquence logique de l’intégration d’internet à la vie quotidienne de millions de personnes. Le «besoin humain d’entretenir des liens» engendre «un usage beaucoup plus massif du web que l’achat de livres en ligne», écrit Lacy en relatant l’évolution de firmes comme Facebook, LinkedIn, Twitter et Digg. «C’est pourquoi on entend souvent dire que ces sites créent une dépendance [...]. Chacun a soif de reconnaissance et dépend de ses relations avec autrui.»
Contrairement aux anciennes start-ups, dont l’activité reposait sur la vente de biens, ces entreprises misent sur la sociabilité des gens, leurs préférences et leurs désirs, leurs observations et leur curiosité, leurs relations et leurs réseaux, qu’elles analysent, exploitent et monnaient. Autrement dit, le web 2.0 ne propose pas à ses usagers d’acheter des produits: ses usagers en sont les produits. Ce que des sociétés comme Google et Facebook vendent à leurs annonceurs, ce sont des internautes. Les médias sociaux ont certes engendré une nouvelle forme de participation à la vie collective, mais ils ont aussi donné naissance à quelques entreprises gigantesques qui tirent profit des créations et des interactions des utilisateurs. Les médias sociaux témoignent ainsi de la commercialisation d’un art jusque-là non rentable, celui de la conversation. En résumé, avec le web 2.0, ce n’est plus le contenu qui est roi, mais les relations, se plaisent à dire les gourous du numérique.
Cette logique ne s’applique pas seulement aux sites de réseaux sociaux: elle s’étend à l’ensemble de la sphère culturelle, du journalisme à la musique, en passant par le cinéma. Des entreprises traditionnelles sombrent (pensons aux librairies, disquaires et clubs vidéo indépendants qui ont fait faillite) et sont remplacées par un petit nombre de colosses du web (Amazon, iTunes, Netflix et consorts), qui sont en mesure de suivre leurs utilisateurs à la trace. Ces géants «exploitent l’intelligence collective» en vue de vendre, directement ou indirectement, des biens et des services. «Au XXI e  siècle, les médias qui réussiront le mieux seront sans doute ceux qui auront la meilleure connaissance des comportements du public, et non ceux qui produiront les contenus les plus populaires», explique Tom Rosenstiel, directeur du projet pour l’excellence en journalisme du Pew Research Center:
En sachant quels sites les gens fréquentent, quels contenus ils regardent, quels produits ils achètent et même quelles sont leurs coordonnées géographiques, les annonceurs pourront mieux cibler les consommateurs. Les entreprises de technologie détiendront quant à elles une plus grande partie de ce savoir que les producteurs de contenus. Google, par exemple, connaîtra beaucoup mieux que n’importe quel propriétaire de site d’information chacun de ses utilisateurs. Cette firme peut surveiller le comportement des internautes grâce à son système d’exploitation Android pour téléphones portables, à son navigateur web Chrome, à son moteur de recherche et à son nouveau logiciel pour tablettes. C’est cette possibilité de cibler les utilisateurs qui explique pourquoi Apple souhaite contrôler les données stockées dans un iPad. L’entreprise qui en sait le plus long sur ses utilisateurs est incontestablement Facebook, dont le média social permet à chacun de révéler librement ce qu’il aime, les lieux qu’il fréquente et l’identité de ses amis [6] .
Pour les personnes qui créent des œuvres (ou des «contenus», pour employer ce vocable aussi détestable que creux), le changement est radical. Une proportion chaque jour plus importante de l’argent qui circule en ligne est accaparée par les firmes de technologie; seule une infime partie de la manne revient aux créateurs ou aux institutions qui les soutiennent directement. En 2010, les éditeurs d’articles ou de vidéos recevaient environ 20 cents pour chaque dollar dépensé sur leurs sites par les annonceurs, contre près d’un dollar en 2003 [7] . De plus en plus, on n’accorde de la valeur aux produits culturels que dans la mesure où ils servent de «générateurs de signaux» d’où des données peuvent être extraites. Les véritables profits ne sont pas encaissés par les personnes qui alimentent les plateformes, mais par les firmes qui les possèdent.
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La promesse initiale de la bulle internet se comptait en argent. Les apologistes de la nouvelle économie admettaient que la marée numérique soulèverait inévitablement certains bateaux plus haut que d’autres, mais ils étaient généralement convaincus que l’effervescence profiterait à tout le monde. De rares chanceux allaient obtenir un poste dans une entreprise ayant fait l’objet d’une acquisition ou d’une introduction en Bourse, avant de passer le reste de leurs jours sur la plage, ou, selon un scénario plus répandu, chacun prendrait tout de même part à l’action, ne serait-ce que pour négocier des titres boursiers sur internet.
Après l’éclatement de la bulle, le rêve d’un revenu collectif issu d’internet s’est dissipé. La nouvelle cuvée de titans numériques ne s’est pas embarrassée de faire de telles promesses au bon peuple. Le secret de l’économie du web 2.0, souligne Lacy, consiste à amener les gens à créer sans être rémunérés, que ce soit en contribuant à du codage, en testant des services ou en partageant divers contenus, comme des photos personnelles, des critiques de restaurant, etc. «Un bon site web 2.0 a besoin d’un groupe de personnes qui l’utilisent, l’aiment et le placent au cœur de leur vie – et qui convainquent leurs proches et leurs amis d’en faire autant», écrit-elle. «Les membres des groupes accordent plus de temps à un site qu’ils aiment qu’à leur emploi. Souvent, ils alimentent un site sans rien demander à son éditeur.» L’existence de ces sites repose donc sur le travail non rémunéré de millions de laquais qui besognent pour remplir les coffres d’une minorité de nantis.
Dans ses explications, Lacy n’emploie pas un ton accusateur. Elle est plutôt admirative, voire impressionnée. Quand elle écrit que «les réseaux sociaux, les médias et les contenus générés par les utilisateurs permettent d’accéder aux émotions humaines les plus profondes – et de les exploiter», elle adopte une position d’allégeance quasi féodale. Sans qu’elle l’ait voulu, son livre expose parfaitement l’hypocrisie de la rhétorique entourant les médias sociaux. Au fond, tout ce dont elle y traite se rapporte à l’appât du gain, bien qu’elle s’empresse d’éluder la question de la rémunération des personnes qui contribuent aux sites web les plus populaires lorsque celle-ci se présente. Elle justifie cette injustice en reprenant une rengaine devenue habituelle: les «groupes» obtiennent quelque chose «de beaucoup plus important que l’argent», soit le divertissement, l’expression de soi et la reconnaissance [8] . Cette fois, plus personne ne prétend que le marché sera démocratisé; c’est la culture qui serait en voie de l’être. Les internautes «créent» et «entrent en contact», puis les entrepreneurs empochent le magot.
Ce système a été qualifié de «métayage numérique [9] ». Ce ne sont plus la production et la distribution de la culture qui sont accaparées par une minorité, mais la valeur économique de celle-ci. Occupant une position qui lui permet d’utiliser le réseau comme inducteur de valeur, un petit groupe profite de façon disproportionnée d’un effort collectif. Par exemple, les propriétaires des médias sociaux n’ont peut-être pas le droit de vendre de chansons, de photos ou de commentaires publiés par leurs utilisateurs individuels, mais les entreprises, elles, peuvent être cédées avec leur contenu contre de jolies sommes: des centaines de millions de dollars pour Bebo, Myspace et Goodreads, un milliard ou plus pour Instagram et Tumblr. Pour Google, qui a acheté YouTube en 2006, les archives colossales que constituaient déjà les vidéos hébergées sur ce site représentaient moins un trésor d’une valeur inestimable qu’un véhicule publicitaire. Le succès de ces plateformes repose sur des économies d’échelle pratiquement incalculables: chaque recherche génère des revenus de publicité ciblée et alimente les explorateurs de données; chaque clic représente une goutte du torrent.
Ces dernières années, la dimension éthique de cette relation économique a parfois suscité de vifs débats. Quand Flickr a été vendu à Yahoo!, de populaires blogueurs se sont demandé si le site devrait indemniser les utilisateurs qui lui avaient fourni ses photos les plus regardées. Quand le Huffington Post a été acquis par AOL pour la somme de 315 millions de dollars, la nouvelle a consterné une bonne partie de ses milliers de collaborateurs bénévoles, dont certains ont entrepris un boycottage. Quand Facebook a annoncé sa prochaine entrée en Bourse, des journalistes se sont interrogés sur ce que l’entreprise, d’un point de vue éthique, devait à ses usagers, source de sa valeur considérable [10] . La même analyse s’applique à une multitude de sites: Twitter ne vaudrait pas des dizaines de milliards sans les tweets de ses abonnés, et Yelp serait inutile sans les critiques qu’on y publie sans être rémunéré. Tous ces gens qui prennent le temps de partager leurs vidéos avec leurs amis, d’évaluer des produits ou de raconter leur dernière excursion au café du coin sont-ils des utilisateurs ou des utilisés?
Internet, nous l’avons vu, est un étrange amalgame de terrain de jeu et d’usine, un lieu où loisir et travail se recoupent de façon souvent déroutante. On peut prendre plaisir à utiliser les médias sociaux, mais on peut aussi être obligé de le faire: de plus en plus d’employeurs exigent une présence en ligne de leurs salariés et se tournent d’abord vers les sites de réseautage social pour évaluer une candidature à un poste. Le recoupement du loisir et du travail, que des chercheurs désignent sous le nom de « playbor » («emploisir»), permet de faire «du désir sexuel, de l’ennui et de l’amitié» des «sources de profits spéculatifs», écrit le spécialiste des médias Trebor Scholz [11] . D’autres observateurs qualifient le web 2.0 d’«usine sociale», une machine qui avale les loisirs et transforme le moindre clic nonchalant en argent. «La participation est le pétrole de l’économie numérique», lance Scholz non sans complaisance. Plus on commente et partage, plus on évalue et aime, et plus ceux qui contrôlent les plateformes où ont lieu ces interactions gagnent d’argent [12] .
Poussant l’argumentaire un peu plus loin, une minorité d’observateurs indignés condamnent ce qu’ils qualifient de «féodalité numérique»: des sites comme Facebook et Tumblr concèdent des «terres» à des fournisseurs de contenus, lesquelles permettent à leurs possesseurs de profiter en toute impunité du travail de ces serfs et, comme le stipulent les clauses écrites en petits caractères, de revendiquer un droit sans précédent sur leurs créations [13] . «Nous sommes à la fois roturiers héroïques soutenant les révolutions au Moyen-Orient et “serfs modernes” peinant sur les fiefs numériques de Mark Zuckerberg ou de quelque autre baron», écrit Marina Gorbis, de l’Institute for the Future. «Telle une légion de paysans numériques, nous nous démenons pour trouver de quoi subsister dans les seigneuries numériques, heureux de recevoir quelques sous du trésor publicitaire de temps à autre. Mais nous nous en sortons essentiellement, parfois avec bonheur, grâce aux récompenses sociales que sont le plaisir, les relations et la bonne réputation en ligne. Quand les terres communales sont vendues ou négociées sur Wall Street, les énormes disparités entre nobles et paysans deviennent plus manifestes et plus contestables [14] .»
C’est Jaron Lanier, chercheur en informatique devenu technosceptique, qui défend la position la plus extrémiste concernant ceux qu’il appelle «les seigneurs du nuage informatique». À ses yeux, la seule façon de neutraliser cette structure féodale consisterait à mettre en place un système de nanopaiement, soit un mécanisme de marché permettant aux internautes d’être rémunérés pour chaque renseignement personnel qu’ils transmettent sur le réseau. (Intéressante en théorie, une telle solution pourrait cependant être encore plus néfaste que le système actuel en raison des motivations qu’elle pourrait susciter.)
Les inconditionnels des nouveaux médias, eux, n’envisagent pas la situation sous le même angle [15] . Penchons-nous sur la position de Kevin Kelly, poète officiel du capitalisme numérique, cofondateur du magazine Wired et commentateur de longue date de l’actualité technologique. Dans un article largement diffusé, il soutient que les sceptiques se trompent en assimilant le web 2.0 à un vecteur d’exploitation féodale [16] . Ce type de plateforme marquerait plutôt l’avènement d’une nouvelle culture de la coopération, une renaissance du collectivisme, mais sous une forme différente de ce avait suscité l’inquiétude des générations précédentes. «La volonté frénétique de connecter tout le monde à tout le monde en tout temps est en train d’engendrer une version revue et corrigée du socialisme», s’extasie Kelly en donnant pour exemples des sites comme Wikipédia, YouTube et Yelp:
Au lieu de nous rassembler dans des fermes collectives, nous nous rassemblons dans des mondes collectifs. Au lieu de travailler dans des usines d’État, nous œuvrons dans des fabriques numériques connectées à des coopératives virtuelles. Au lieu de partager des mèches, des pics et des pelles, nous partageons des applications, des scripts et des interfaces de programmation. Au lieu d’obéir à quelque politburo anonyme, nous prenons part à des méritocraties anonymes où seuls comptent les résultats. Au lieu de contribuer à la production nationale, nous contribuons au travail collaboratif. Au lieu de recevoir rations et subventions de l’État, nous obtenons une abondance de biens gratuits.
Kelly se fait rassurant: les principaux acteurs de cette économie en devenir ne sont pas des gens de gauche au sens classique du terme. Ils «ressemblent plus à des libertariens qu’à des cocos», explique-t-il. «On peut donc considérer le socialisme numérique comme une troisième voie qui enlève toute raison d’être aux vieux débats» et transcende le conflit opposant «l’individualisme fondé sur le libre marché et l’autoritarisme centralisateur». Le communautarisme numérique, c’est le socialisme sans l’État, sans la classe ouvrière et, pour couronner le tout, sans la nécessité de partager la richesse. Là réside toute sa majesté.
Il est facile de se moquer de ce verbiage pompeux, mais il faut savoir que la perspective qui le sous-tend est largement répandue parmi les passionnés de nouveaux médias. Quiconque a déjà assisté à une conférence sur les nouvelles technologies ou lu un livre sur les médias sociaux (que celui-ci soit l’œuvre d’un intellectuel ou d’un gourou des affaires) a été frappé par le même mélange d’esprit de communauté et d’audace capitaliste. Selon l’historien Fred Turner, ce phénomène trouve sa source dans la fondation du Whole Earth Catalog par une bande de marginaux californiens en 1968. En 1985, la même équipe lançait le Whole Earth ’Lectronic Link ( WELL ), prototype des communautés en ligne, puis, quelques années plus tard, le magazine Wired.
Ce groupe a accompli l’exploit remarquable de transformer l’ordinateur, jusque-là associé à la lourdeur de l’administration publique, en fer de lance de la contre-culture, de métamorphoser un outil réservé aux technocrates en machine favorisant l’autonomie de tout un chacun. Ses membres ont «redéfini l’information et les technologies qui lui sont propres» en affirmant que ces nouveaux outils renverseraient la démocratie, éveilleraient la conscience individuelle et contribueraient à l’édification d’une société fondée sur la coopération [17] . Menés par Stewart Brand, du WELL , et comptant dans leurs rangs Kelly et d’autres personnalités aujourd’hui encore influentes, ces prophètes de l’ère des réseaux sont passés sans peine de l’univers marginal des hackers aux plus hautes sphères du cabinet de consultants Global Business Network, tout en conservant leur vernis progressiste.
C’est ainsi qu’on a pu voir, en 1984, une publicité de Macintosh montrant des livres de Karl Marx, de Lénine et de Trotsky avec le slogan «Il était temps qu’un capitaliste fasse une révolution». Et ça continue. L’univers numérique n’a de cesse d’inspirer des discours sur cette économie du don, sur la vivacité d’esprit collective et la démocratie. Derrière cette façade se cachent toutefois la marchandisation, la privatisation et les inégalités.
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Un mot simple rend bien compte de cette contradiction: ouverture. Ce concept large englobe les dimensions collective et capitaliste du web 2.0 tout en étant dépourvu de la moindre connotation socialiste. Consacrée par les penseurs des nouveaux médias, pour qui elle représente un idéal utopique convenant à l’époque actuelle, l’ouverture est à la mode. Le terme s’applique maintenant à tous les domaines, de l’éducation au gouvernement, en passant par la culture. En résumé, pour les passionnés de technologie, les systèmes ouverts (comme internet) sont essentiellement bénéfiques, tandis que les systèmes fermés (comme la radiodiffusion classique) sont néfastes. Ouverts sont Google et le wifi, la décentralisation et l’entrepreneuriat, les États-Unis et Wikipédia. Fermés sont Hollywood et la câblodistribution, la planification centrale et la rigidité de l’industrie, la Chine et l’ Encyclopædia Britannica. Malgré la nébulosité de ces deux notions (souvent assimilées à la liberté et au contrôle), la dichotomie qui les oppose tend à devenir le cadre théorique dominant de la pensée contemporaine sur la technologie, les médias et la culture.
Ce fétichisme de l’ouverture faisait sans doute déjà partie du mythe fondateur d’internet, qui annonçait l’avènement d’un domaine affranchi de toute domination. En 1996, pendant le Forum économique mondial de Davos, John Perry Barlow, ex-parolier des Grateful Dead et éleveur devenu agitateur techno-utopiste, a publié un manifeste influent, la «Déclaration d’indépendance du Cyberespace». «Gouvernements du monde industriel, vous, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du Cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom de l’avenir, je vous demande, à vous du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Là où nous nous rassemblons, vous n’êtes pas souverains», y lit-on. Près de vingt ans plus tard, le PDG de Google, Eric Schmidt, et l’ex-stratège du département d’État des États-Unis, Jared Cohen, feront écho à ces propos dans leur essai intitulé À nous d’écrire l’avenir : «Internet est la plus vaste expérience d’anarchie de l’histoire», soutiennent-ils. Il s’agit du «plus vaste espace non gouverné du monde», lequel «n’est pas vraiment contingenté par des lois terrestres [18] ».
Malgré ses multiples vertus, l’ouverture est assurément une notion ambiguë. Est-elle un moyen ou une fin? Que peut-on qualifier d’ouvert? Ouvert à qui? Mark Zuckerberg affirme avoir créé Facebook dans le but de rendre le monde plus «ouvert et connecté», mais son entreprise fait tout pour retenir ses utilisateurs et conserve l’exclusivité sur les données qu’ils publient. Ce flou n’a d’ailleurs rien de surprenant au vu de l’histoire du terme, emprunté au domaine du développement de logiciels: on a forgé l’appellation «code source ouvert» ( open source ) pour adapter l’image du logiciel libre aux attentes des milieux d’affaires, faisant ainsi passer l’efficacité et la rentabilité (ouvert comme dans «marché ouvert») avant les considérations éthiques (la liberté du logiciel libre) [19] . Dans cet esprit, on invoque souvent l’ouverture pour éluder toute discussion sur la propriété et l’équité: en mettant l’accent sur l’initiative individuelle plutôt que sur la puissance commerciale, on fait fi de la question du pouvoir.
En 2012, dans le premier «numéro ouvert» du webmagazine Think Quarterly publié par Google [20] , des expressions comme «accès ouvert à l’information [21] » et «ouvert aux affaires» se retrouvent côte à côte, ce qui témoigne d’une volonté de brouiller la frontière entre participation et quête de profit. Dans un article sur les façons dont les «marques avisées» parviennent à s’adapter au monde numérique, on affirme que, grâce au web ouvert, «les consommateurs ont plus de pouvoir que jamais», tout en soulignant que «le web offre aux spécialistes du marketing un groupe de discussion mondial» qui, «24 heures sur 24», génère un flux de données «indispensables à la planification stratégique et à la mise en œuvre de projets». Les nouvelles technologies «donnent des moyens» aux deux groupes: le premier obtient celui de commenter des produits, et le second celui d’augmenter son bénéfice net.
En martelant que l’ouverture est la clé du succès, tant pour les multinationales que pour les individus, les gourous du numérique gomment la différence entre l’être humain et l’entreprise, ignorant l’avantage structurel dont jouit la seconde. À certains égards, des marchés «ouverts» peuvent certes servir l’intérêt du consommateur, mais plus la vie des gens est «ouverte», plus ceux-ci peuvent être pistés et exploités par des firmes privées [22] . Comme l’observe l’auteur Rob Horning, «les relations humaines ne sont pas uniformément réciproques». Certaines personnes occupent une position leur permettant de tirer profit de ce qu’elles glanent sur le réseau, tandis que d’autres courent plus de risques d’être utilisées en partageant de précieux renseignements contre pratiquement rien. «Les réseaux sont aussi propices à l’aliénation qu’à la coopération», écrit Horning [23] .
La notion d’accès est le principal facteur de l’opposition entre ouverture et fermeture, la question consistant à déterminer si une ressource ou une plateforme peuvent être utilisées sans permission préalable. C’est ainsi que Google et Wikipédia se retrouvent dans le même camp, bien que l’une soit une entreprise multimilliardaire financée par la publicité et l’autre un organisme soutenu par une fondation à but non lucratif. Les deux plateformes sont considérées comme «ouvertes» parce qu’elles sont accessibles, même si leurs modes de fonctionnement respectifs sont très différents. Puisque le partage en ligne de projets non commerciaux s’effectue presque toujours sur des plateformes commerciales, la distinction entre commercial et non-commercial est brouillée; de plus, les termes «public» et «privé» ne désignent plus des modes de propriété, mais des manières d’être, une position dans un flux de médias sociaux. Cette situation convient aux défenseurs des nouveaux médias, pour qui les «vieux débats» où l’on opposait marché et État sont bel et bien révolus. «Si l’antagonisme entre communisme et capitalisme a marqué le XX e siècle», écrit le militant pour une culture ouverte Lawrence Lessig, «l’opposition entre contrôle et liberté sera le grand débat du XXI e siècle [24] ».
Les bienfaits des systèmes ouverts sont indéniables, comme l’ont souligné de nombreux auteurs [25] . Au cœur d’internet se trouve sans doute le principe de bout-à-bout, en vertu duquel le réseau doit rester souple, libre et ouvert à la plus grande variété possible d’usages potentiels. Qu’il s’agisse de ce principe ou des protocoles librement partagés grâce auxquels Tim Berners-Lee a pu créer le World Wide Web, les standards ouverts ont rendu possible la croissance spectaculaire d’une sphère publique en ligne et permis à chacun d’y prendre part sans demander d’autorisation [26] .
En général, les standards ouverts engendrent un certain chaos créateur favorisant l’innovation, l’invention, l’expérimentation et la participation. Cependant, l’ouverture seule ne peut mener à l’établissement d’un ordre social plus équitable, en partie parce que la «liberté» si chère aux technophiles s’apparente presque invariablement au darwinisme social. Dans ce contexte, ouverture rime avec compétition. Ses apôtres ne se soucient guère d’égalité sociale et n’ont pas grand-chose à dire sur les privilèges économiques établis, le droit du travail ou la redistribution de la richesse. Malgré l’enthousiasme et les hymnes à la démocratisation qu’inspire l’ouverture, les inégalités ne sont pas exclusives aux systèmes fermés. Les réseaux numériques reflètent et aggravent les disparités autant qu’ils les atténuent.
La tendance des systèmes ouverts à accentuer les inégalités (et la désinvolture des penseurs des nouveaux médias à l’endroit de cette dimension fondamentale de la vie en société) s’est manifestée de manière frappante lors de l’édition 2012 des conférences TED Global, dont le thème était «Radical Openness» (l’ouverture radicale). La présentation de Don Tapscott, «penseur influent» autoproclamé et auteur d’ouvrages ayant fait école, comme Growing Up Digital et Wikinomics, s’intitulait «Four Principles for the Open World» (Quatre principes pour un monde ouvert): la collaboration, la transparence, le partage et l’autonomie.
Tapscott y raconte l’histoire de son voisin Rob McEwen, banquier devenu propriétaire de mines, ex- PDG de la société Goldcorp. Quand ses géologues se sont montrés incapables de localiser les gisements d’une de ses mines, McEwen s’est tourné vers le web, y téléversant des données relatives au site possédé par l’entreprise et offrant une récompense à quiconque l’aiderait à repérer un filon. «Des soumissions sont arrivées de partout dans le monde», explique Tapscott. Les correspondants «faisaient état de techniques dont il n’avait jamais entendu parler. En offrant une récompense d’un demi-million de dollars, il a pu trouver un gisement en valant 3,4 milliards. La valeur en Bourse de Goldcorp est passée de 90 millions à 10 milliards, et je peux vous dire – car il est mon voisin – que McEwen est un homme comblé».
C’est la représentation que Tapscott se fait de l’ouverture en action: un riche banquier devenu PDG qui s’enrichit davantage (évidemment, il ne dit mot des mineurs et du salaire qu’ils reçoivent pour leur effort, ni du lourd bilan de Goldcorp en matière de violation des droits de la personne et de dégradation de l’environnement [27] ). Pour le conférencier, le bénéfice touché par McEwen témoigne de l’avènement d’une nouvelle ère «d’espérances comblées et de périls non réciproques», pour reprendre sa rhétorique grandiloquente. «Imaginez cette idée», conclut-il. «Qu’arriverait-il si nous pouvions nous connecter à un vaste réseau constitué d’air et de verre? Ne pourrions-nous pas aller au-delà du simple partage des informations et des connaissances? Pourrions-nous commencer à partager notre intelligence?» Tapscott n’évoque pas la possibilité de partager les profits découlant de cette sagesse collective.
Ce type d’inconscience volontaire à l’égard des problèmes posés par les systèmes ouverts ébranle la thèse, chère aux penseurs des nouveaux médias, voulant que l’ouverture ait enterré les «vieux débats». Lawrence Lessig démontre de façon convaincante que le lourd appareil législatif encadrant la propriété intellectuelle – garant de la suprématie du droit d’auteur –étouffe souvent l’innovation et la créativité, mais son enthousiasme pour la libre circulation de l’information le rend aveugle à la marchandisation croissante de notre vie expressive et aux disparités inhérentes au système qu’il défend avec passion.
«On en apprend beaucoup sur la personnalité d’un individu en l’invitant à nommer les plus grandes entreprises d’une époque», lance Lessig dans son essai intitulé Remix: Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy. Choisit-il les «dinosaures bien établis» ou les « start-ups ambitieuses»? Les technologies, poursuit-il, ont «radicalement bouleversé» l’équilibre du pouvoir en faveur des secondes. «Les marginaux de la fin des années 1990 (surtout issus de l’université Stanford) ont battu ceux du milieu des années 1970 (surtout issus de l’université Harvard). Google et Yahoo! n’étaient rien quand Microsoft tenait le haut du pavé.» Le dépassement de l’antagonisme marché-État et l’adhésion aux vertus de l’ouverture peut donc se résumer ainsi: les nouveaux dépositaires de la puissance issus de la marge sont dignes de la plus haute estime pour la seule raison qu’ils sont nouveaux.
Cela dit, même si les acteurs en question n’émanaient pas de Stanford ou de Harvard (deux établissements où Lessig a occupé des postes prestigieux), cette affirmation resterait déconcertante. Comment peut-on interpréter une lutte opposant des marginaux issus de ces vénérables institutions d’élite comme un conflit entre des opprimés et un oppresseur? Et pourquoi devrait-on préférer Amazon aux librairies de quartier, Apple aux maisons de disques indépendantes ou Netflix aux cinémas de répertoire sur la seule base de leur date de fondation ou de leurs modes de distribution? Les dinosaures et les start-ups présentent plus de traits communs que Lessig ne l’admet.
«Le fait qu’un paysan puisse accéder au trône ne rend pas un royaume plus démocratique», a un jour déclaré Woodrow Wilson. Bien qu’ils prétendent mener leur croisade au nom des «simples créateurs», les adorateurs des nouveaux médias font montre d’une vénération sans bornes à l’égard des rois du numérique, dont la bienfaisance serait directement proportionnelle à la liberté offerte par leurs plateformes et services. S’extasiant devant le développement d’«économies hybrides» où partage et commerce coexistent, Lessig affirme que des avancées dans le domaine de la publicité permettront d’offrir un soutien adéquat à la création et à la diffusion de la culture à l’ère numérique. «Par l’action d’une sorte de main invisible», les modes d’accès à la culture changeront radicalement, et les dinosaures adopteront de «meilleures façons de gagner de l’argent» en ayant recours à un marketing hyperciblé.
La question du contrôle de la culture préoccupe profondément Lessig. Indigné par la criminalisation de toute une génération à qui l’on reproche le téléchargement de contenus protégés par le droit d’auteur, il ignore pourtant le problème de la marchandisation et aborde avec optimisme la perspective de voir cette même jeunesse traitée comme un produit avec la mise en marché de ses données personnelles [28] . Même si le modèle honni de la radiodiffusion classique a évolué en fonction des intérêts des annonceurs, les adulateurs d’internet balaient du revers de la main les mises en garde de l’histoire, convaincus que, cette fois, les choses vont se passer autrement.
S’inscrivant à contre-courant de la critique traditionnelle des médias, Lessig et ses semblables considèrent que le problème n’est pas la marchandisation de la culture, mais le contrôle dont elle est l’objet. Les observateurs progressistes des médias de masse s’entendent depuis longtemps sur le fait que le marché constitue le principal obstacle à une véritable démocratie culturelle. Quand General Electric a acquis NBC, par exemple, son PDG s’est empressé de rassurer ses actionnaires: tout comme «les grille-pain, les ampoules électriques ou les moteurs d’avion», les nouvelles sont un produit tenu de générer la même marge bénéficiaire que les autres divisions. Selon les penseurs critiques, les arts et la culture devraient plutôt être dispensés – ou à tout le moins protégés – des consignes de rentabilité imposées par Wall Street, de crainte que des formes essentielles de créativité ne soient dégradées ou détournées par les impératifs de la mise en marché. Cette perspective les amène à prôner le démantèlement des conglomérats et un meilleur financement des médias publics.
Les apologistes d’internet, eux, sont plutôt favorables au laisser-faire: déréglementées et affranchies de toute entrave, les nouvelles technologies permettraient à chacun d’être concurrentiel dans un marché numérique ouvert, ce qui enrichirait la culture et rendrait la société plus égalitaire. À leurs yeux, les entreprises de divertissement ne deviennent des ennemies que lorsqu’elles tentent de dicter les modes de consommation de leurs produits au lieu de laisser le public les découvrir librement, les recontextualiser, les remixer ou les modifier en vue de les renvoyer, ainsi augmentées, dans le flux sémiotique.
En dernière analyse, la notion d’économie hybride n’est rien de plus qu’une variante optimiste du concept de métayage numérique, une situation où chacun a le droit de remixer des sons et des images, puis de les rediffuser par l’entremise de réseaux capables de tirer profit du moindre clic. L’idéal de démocratie culturelle que défendent les penseurs des nouveaux médias peut se résumer ainsi: un monde où l’on baigne dans une culture commerciale dont on peut télécharger et altérer les produits sans crainte de représailles et téléverser le fruit de ces efforts dans un espace public factice, constitué de plateformes privées qui utilisent l’apport des internautes à leurs propres fins ou vendent l’attention et les renseignements personnels de ceux-ci à des annonceurs. Dans un système ouvert de ce genre, tout ce qu’on fait contribue à un immense mashup interactif dont le moindre bit est analysé, permettant à ceux qui possèdent la plateforme d’en extraire une valeur invisible.
Il s’agit là de l’exemple même de ce que le professeur de communication Henry Jenkins nomme «culture de la convergence», cet amalgame d’anciens et de nouveaux médias que les géants des télécommunications attendent depuis longtemps et qui annonce un avenir où toute activité emprunterait leurs canaux. De plus, ce phénomène estompe les lignes de démarcation entre esprit collectif et audace capitaliste, loisirs et travail, production et consommation, création et mise en marché, opinion et publicité, participation et marketing, bien commun et commerce. La «vieille rhétorique de l’antagonisme et de la récupération» est devenue obsolète, assure Jenkins [29] . Mais s’il n’y a plus d’opposition (entre non-commercial et commercial, entre public et privé, entre indépendant et grand public), c’est parce que la récupération a été totale.
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Avant d’entreprendre une carrière solo, la musicienne Rebecca Gates, qui vit à Portland, était à la tête des Spinanes, un groupe rock qui, dans les années 1990, a enregistré trois albums sur la légendaire étiquette Sub Pop. À bien des égards, elle a connu le parcours indie rock typique: spectacles dans de petites salles un peu partout aux États-Unis, innombrables nuits à dormir sur des canapés, passages à la radio étudiante et à l’émission 120 Minutes de MTV... Le groupe recevait des avances de Sub Pop pour l’enregistrement de ses disques et la logistique de ses tournées. Bien que ces albums ne soient jamais rentrés dans leurs frais, la maison de disques permettait à Gates de se consacrer à son art. Après une pause de dix ans, la musicienne a lancé un nouvel album et repris la route. Cette fois, cependant, elle a autoproduit son œuvre, profitant du faible coût de la distribution numérique. Portée par un optimisme prudent, elle croyait qu’elle pourrait mieux s’en tirer que sous l’ancien modèle (la démarche lui semblant plus viable et plus satisfaisante), même si, au bout du compte, elle vendait moins d’albums.
Dans le cadre d’un projet mené avec la Future of Music Coalition, un organisme à but non lucratif voué à la défense des artistes indépendants, Gates a beaucoup réfléchi aux possibilités offertes par les nouvelles technologies. Elle a réalisé une vaste enquête visant à évaluer les impacts de la transformation de l’industrie du disque sur les musiciens professionnels. «Il est très facile de s’attarder aux cas des artistes à succès», explique-t-elle, citant les exemples inspirants de créateurs qui, après avoir abandonné leur maison de disques, ont «réussi» en ayant un retentissement viral en ligne ou en offrant gratuitement leur musique tout en misant sur les tournées et la vente de t-shirts. Gates a compris qu’il valait mieux se garder de généraliser. «J’ai recueilli des données objectives sur les membres de groupes très populaires, des “têtes d’affiche de festivals”, qui gagneraient beaucoup plus d’argent avec un bon emploi dans le commerce de détail», raconte-t-elle.
«Un mythe qui n’en est pas tout à fait un veut qu’on n’ait plus besoin d’intermédiaires», poursuit Gates. Pourtant, pour des musiciens comme elle, il n’est pas si simple de se passer des géants de l’industrie, de tout faire soi-même et d’amener le public à consulter son propre site web, même si de nombreux artistes aimeraient pouvoir le faire. «Imaginez que votre album est terminé et que vous êtes parvenu à en financer la production sans vous endetter. Vous êtes alors contraint de faire affaire avec iTunes, qui prélève 30% du prix de vente. Si vous êtes trop petit et que vous devez passer par un agent, ce qui arrive parfois, vous pouvez perdre 50% de vos redevances.» Les artistes qui sont sous contrat avec une maison de disques – petite ou grande – tirent souvent moins d’argent de la vente d’un album en téléchargement que de celle d’un disque compact.
Des conditions similaires s’appliquent aux services de diffusion en continu ( streaming ) comme Pandora ou Spotify [30] , qui se sont attiré les foudres de nombreux musiciens professionnels en raison des redevances dérisoires qu’ils versent. Les quatre plus grandes maisons de disques ont une participation dans le capital de Spotify, si bien qu’elles ont droit à un meilleur taux de redevances que les artistes et labels indépendants (un auteur-compositeur a calculé que ses chansons devraient jouer 47 680 fois sur Spotify pour lui procurer un revenu équivalant à celui que rapporte la vente d’un seul disque) [31] . «À ce que je sache, on a reproduit le vieux modèle. Une bonne partie des nouvelles plateformes ont tout simplement remplacé les anciennes structures, à la différence près qu’elles ne versent pas d’avance», explique Gates.
Curieusement, au cours de cette période cruciale de restructuration culturelle et économique, les artistes ont été absents d’une discussion dominée par des cadres, des intellectuels et des entrepreneurs. La question des rapports entre musique et nouveaux médias a fait l’objet d’une multitude de conférences, constate Gates, mais rares sont les musiciens qui ont pu y faire part de leurs expériences ou y exposer leurs idées. Pourtant, on utilise le fruit de leur travail pour attirer le public et lancer des entreprises indiscutablement lucratives, un peu comme l’ont longtemps fait les grandes chaînes en se servant des livres et des disques compacts comme produits d’appel. De plus en plus, le secteur culturel est dominé par des firmes «dont la seule contribution au travail créatif» consiste, pour emprunter la tournure sarcastique de Cory Doctorow, «à enchaîner des enfants à leur poste de travail en Chine, à fabriquer des appareils électroniques ultraminces» ou à mettre au point des méthodes sophistiquées de vente de données personnelles aux annonceurs.
Ce n’est pas ce qui était censé se produire. On s’attendait à ce que les technologies du web éliminent spontanément les intermédiaires, un processus qualifié par certains de «désintermédiation». «La grande vertu d’internet, c’est qu’il érode le pouvoir», affirme Esther Dyson, influente analyste de la technologie. «Il vide le centre de son pouvoir, qu’il amène en périphérie. Il rogne le pouvoir des institutions et le donne aux individus, qui deviennent maîtres de leur vie [32] .» Le problème, c’est que la désintermédiation n’a pas réalisé son plein potentiel. Elle a plutôt facilité l’ascension d’une nouvelle génération d’intermédiaires, qui passent parfois inaperçus. Tout en l’érodant et en le redistribuant de façon plus égalitaire, les technologies des réseaux ont étendu et dissimulé le pouvoir des intermédiaires, le rendant moins visible et sans doute plus difficile à contester.
Les bouleversements créés par le web ont été, au mieux, contrastés. D’un côté, le pouvoir s’est déplacé vers la périphérie: les nouvelles technologies ont construit un espace permettant à des groupes d’affinité géographiquement dispersés de se rassembler, elles ont catalysé des formes inédites de militantisme et d’engagement politique, et ouvert des avenues jusque-là inimaginables à l’expression de soi, à la diffusion des arts et à la circulation des idées. La réalité de ces aspects relève aujourd’hui de l’évidence. Cependant, en observant le phénomène sous un autre angle et en se demandant précisément en quoi le pouvoir des institutions s’est érodé, on découvre un portrait moins reluisant.
À maints égards, les organisations établies se sont renforcées. Les technologies numériques permettent aux acteurs de Wall Street de négocier des produits dérivés à des vitesses chaque jour plus élevées, aux entreprises de scruter la vie de leurs employés actuels et potentiels, aux compagnies d’assurance d’élaborer de nouvelles méthodes d’évaluation de leur clientèle à risque, aux politiciens de collecter des données massives en vue d’influencer l’électorat, aux gouvernements de surveiller l’activité des citoyens de façon inouïe. Le contrôle des grandes sociétés sur les médias et d’autres sphères d’activité est plus solide que jamais. Sous certains aspects fondamentaux, le pouvoir s’est déplacé vers le centre, et non vers la périphérie.
Dans le domaine des médias et de la culture, l’ère de l’information s’accompagne d’une concentration et d’une centralisation croissantes, un processus facilité par l’adhésion à l’idéal de l’ouverture. Même si les anciens géants des médias ne semblent plus peser aussi lourd qu’avant le virage numérique, ils n’ont pas disparu pour autant et font encore très bonne figure dans le palmarès Fortune 500: depuis 2000, ils en ont d’ailleurs grimpé les échelons. La hausse spectaculaire qu’a connue la valeur de leurs actions en 2012 a surpris les analystes: elle atteignait 32% pour Disney et Time Warner, 40,2% pour CBS , et 57,6% pour Comcast [33] .
À ces intermédiaires obligés se sont jointes de nouvelles passerelles, qui offrent des modes d’accès à l’information désormais incontournables. Une poignée de sociétés internet et de firmes technologiques sont devenues aussi gigantesques et influentes que les vieux colosses: elles comptent maintenant pour 13 des 30 plus importantes entreprises américaines cotées en Bourse [34] . Depuis 2010, l’incontournable Google, qui, en moyenne, enregistre environ 25% de l’ensemble du trafic internet des particuliers en Amérique du Nord, a avalé plus de 100 firmes de moindre importance, ce qui représente près d’une acquisition par semaine, en partie dans le but de neutraliser des concurrents potentiels. Facebook compte maintenant plus d’un milliard d’utilisateurs, soit plus d’un Terrien sur sept. Amazon a la haute main sur 10% du commerce en ligne aux États-Unis, et son nuage informatique, qui connaît un essor fulgurant, héberge les données de centaines de milliers d’entreprises situées dans près de 200 pays (on estime que le tiers des internautes passent par son nuage chaque jour). Et Apple, avec des réserves approchant les 140 milliards de dollars, rivalise avec ExxonMobil pour le titre de société ayant la valeur la plus élevée du monde. Celle-ci dépasse le produit intérieur brut de la plupart des pays [35] .
Au lieu d’égaliser les chances des petits et des gros joueurs, l’ouverture d’internet a nettement favorisé les colosses. C’est ainsi qu’une musicienne indépendante comme Rebecca Gates se trouve soumise à une double contrainte. Hors ligne, bien des radios locales ont été absorbées par Clear Channel, et les principales maisons de disques contrôlent une plus grande partie du marché qu’avant la généralisation d’internet. En ligne, Gates doit diffuser son travail sur une plateforme monopoliste, sans quoi elle risque l’invisibilité totale.
Contrairement à ce qu’on a pu croire, la tendance à la constitution de monopoles s’accentue sur internet. On voit y apparaître des marchés où les plus forts l’emportent, conséquence entre autres de la loi de Metcalfe, selon laquelle la valeur d’un réseau de télécommunication est proportionnelle au carré du nombre d’utilisateurs qui s’y connectent. Plus le nombre d’usagers – du téléphone, d’un média social ou d’un moteur de recherche – augmente, plus la valeur de ces services grimpe. (Curieusement, vu ses opinions ouvertement libertariennes, Peter Thiel, fondateur de PayPal et investisseur de la première heure dans Facebook, a déclaré que la concurrence était une notion surfaite, et il a fait l’éloge des monopoles pour les marges bénéficiaires plus élevées qu’ils permettent d’engranger [36] .) D’ailleurs, bon nombre de ces monopoles en devenir s’essayent dans les domaines du matériel informatique, des logiciels et des contenus, bâtissant ainsi leur modèle d’affaires à tous les échelons, à l’image de l’intégration verticale pratiquée à l’ère analogique.
Voilà comment se manifeste la contradiction qui réside au cœur du nouveau système d’information: plus les ordinateurs et appareils mobiles sont personnalisés et conviviaux, plus leurs utilisateurs se trouvent connectés à un circuit aussi vaste qu’opaque de machines qui coordonnent leurs activités et recueillent des renseignements sur eux. Tout devient accessible et personnalisé, mais seulement par l’entremise des firmes qui contrôlent le réseau [37] . Amazon, par exemple, cherche à contrôler les rayonnages, les livres et tout ce qui se trouve entre les deux. Et la firme propose des appareils, offre un service d’informatique en nuage et commence à élaborer ses propres contenus, ayant mis sur pied diverses maisons d’édition avant de se lancer dans la production de longs métrages [38] . Google suit une trajectoire similaire. Alors qu’elle n’offrait à l’origine qu’un moteur de recherche, l’entreprise a diversifié ses activités, qui comprennent aujourd’hui la production et la distribution de contenu, la conception de systèmes d’exploitation, la vente au détail, la fabrication d’accessoires et, dans certaines localités, les services internet par fibre optique.
Plus troublante encore – du moins pour ceux qui croyaient que les start-ups finiraient par vaincre les dinosaures bien établis – est la tendance des nouveaux et des anciens joueurs à fusionner ou à s’associer. Condé Nast possède maintenant Reddit, Fox détient une participation dans Vice Media, Time Warner a misé sur Maker Studios (qui est derrière certaines des plus grandes vedettes de YouTube), Apple travaille main dans la main avec Hollywood et AT&T, Facebook a uni ses forces à celles de Microsoft et de Spotify (déjà soutenue par les grandes maisons de disques), et Twitter se targue d’être utile aux programmateurs de la télévision. En plus de se rapprocher des fabricants de téléphones qui utilisent son système d’exploitation Android, Google a noué des partenariats avec des firmes de divertissement, dont Disney, Paramount, ABC, 20th Century Fox et Sony Pictures, tout en faisant des avances à de nombreux cadres de réseaux de télévision et d’entreprises de câblodistribution en vue de négocier la mise sur pied d’un service payant de télévision en ligne [39] .
Google a aussi conclu des contrats de licence avec les grandes maisons de disques relativement à son service de diffusion de musique en continu, et détient, avec Sony et Universal, une participation dans Vevo, site de vidéoclips constituant également la «chaîne» la plus regardée sur YouTube [40] . YouTube a tenté d’ajouter la corde de la production télévisuelle à son arc, investissant une petite fortune dans des webséries de qualité professionnelle, aménageant des studios de création à NewYork, à Los Angeles et à Londres, et se lançant dans la recherche de contenus «sans risque» pour les annonceurs, mettant en vedette des célébrités, le tout afin d’augmenter ses revenus publicitaires [41] . «Les cadres supérieurs de YouTube se targuent de réinventer la télévision par câble en l’adaptant au web», lit-on dans le magazine Advertising Age. «Mais au lieu de proposer 500 canaux de télé, ils font le pari d’en offrir 10 000 afin d’atteindre toutes sortes de niches et de groupes d’intérêt [42] .»
Bien que cette fragmentation ait pour corollaire des publics plus restreints, ces derniers tendent à être plus actifs et peuvent faire l’objet d’une audimétrie plus poussée et de campagnes de publicité mieux ciblées que les téléspectateurs traditionnels [43] . Comme l’avait prédit Lessig, on est bel et bien en train de surmonter les «limites de la publicité du XX e  siècle». Par conséquent, l’espace médiatique qui prend forme perpétue et accentue les inconvénients du système antérieur au lieu d’ouvrir une nouvelle voie.
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Pendant ce temps, les capitaines d’industrie qui mènent la charge des fusions et des acquisitions dans le secteur des médias invoquent internet, non sans cynisme, pour justifier leurs grands desseins. À quoi bon déplorer l’existence d’empires multimilliardaires, demandent-ils avec un haussement d’épaules, si le premier venu peut créer son propre site web pour presque rien? Soupçonnée d’abuser de sa position dominante pour avantager ses propres services, la société Google fait l’objet d’enquêtes antitrust en Europe et aux États-Unis. À ces allégations, ses dirigeants répliquent que, sur internet, «la concurrence n’est qu’à un clic [44] ».
Rupert Murdoch entretient les mêmes sentiments. Peu de temps avant l’éclatement du scandale des écoutes téléphoniques qui a mené à la fermeture de son tabloïd News of the World, le magnat australien a déposé une offre d’achat sur British Sky Broadcasting (BSkyB), dont la propriété lui aurait donné le contrôle de plus de la moitié du marché télévisuel britannique. Devant la Chambre des lords, il a déclaré que les inquiétudes relatives à la concentration de la propriété des médias étaient «dépassées depuis dix ans», vu l’abondance des sources d’information en ligne. Il n’est toutefois pas parvenu à convaincre les lords, comme en fait foi cet extrait du long rapport qu’ils ont déposé à la Chambre des communes: «Nous rejetons l’argument voulant que l’augmentation des sources d’information remette en cause la nécessité d’appliquer une réglementation particulière à la propriété des médias. Nous croyons qu’une trop grande concentration des médias risque toujours d’entraîner un appauvrissement de la diversité des voix [45] .»
Aux États-Unis, cette caractéristique essentielle de l’ouverture d’internet qu’est la diversité, invoquée avec si peu de sincérité par Murdoch et ses pairs, est elle-même menacée. Le plus important regroupement de câblodistributeurs du pays dispose d’une armée de lobbyistes qui font campagne contre la neutralité d’internet, c’est-à-dire contre toute réglementation visant à empêcher les fournisseurs d’accès de ralentir ou de bloquer certains sites web pour écraser la concurrence ou encore d’imposer des tarifs à ceux de leurs clients qui voudraient accélérer leur trafic.
Ironiquement, ce lobby est dirigé par l’ex-président de la Federal Communications Commission ( FCC , Commission fédérale des communications), Michael Powell, qui, en 2003, a amorcé son désengagement à l’égard de l’État en publiant une lettre d’opinion contre l’intervention institutionnelle dans le marché des médias. «Le puits sans fond d’information que constitue internet» rend inutile l’encadrement de la propriété des médias, qui remonte «à l’époque révolue de la télévision en noir et blanc», écrivait-il, en appuyant son propos sur les caractéristiques mêmes d’internet pour l’affaiblissement desquelles il est aujourd’hui grassement payé [46] .
Les défenseurs de la neutralité d’internet, eux, souhaitent étendre le vieux principe régissant le transport pour le compte d’autrui (fondé sur la common law anglaise et d’abord appliqué aux canaux, routes et chemins de fer avant d’être élargi au télégraphe, puis au téléphone) au système de télécommunications du XXI e siècle. Tout propriétaire d’une infrastructure du réseau se verrait ainsi interdire de traiter les données d’un tiers de façon discriminatoire, que ce soit en les ralentissant, en les bloquant ou en les accélérant moyennant un tarif. L’ouverture d’internet serait protégée si la réglementation fédérale garantissait que tous les bits, quelle que soit leur provenance ou leur destination, sont traités de la même manière. Les images et les textes d’un site web personnel devraient pouvoir s’afficher aussi rapidement que la page d’accueil d’Amazon ou de CNN, affirment avec raison les partisans d’un réseau ouvert.
Les sociétés de télécommunications voient l’avenir d’un autre œil. AT&T, Verizon, Time Warner, Comcast et d’autres firmes du secteur admettent qu’elles pourraient augmenter considérablement leurs revenus en appliquant une tarification préférentielle, c’est-à-dire en ajoutant une «voie rapide» à l’«autoroute de l’information», pour employer le vocable de leurs opposants. Les fournisseurs d’accès, par exemple, pourraient bloquer les services de leurs concurrents, privilégier leur propre contenu en ralentissant celui des autres ou offrir aux fournisseurs de contenus un service payant de téléchargement rapide. En accordant la priorité à ceux qui paient le plus, ces trois scénarios désavantageraient fortement les nouveaux venus et les indépendants, voire les mettraient en péril, tout en favorisant les firmes les mieux établies et les mieux capitalisées.
On peut se représenter internet comme un ensemble de couches: une couche physique, une couche de codes et une couche de contenus. La base physique, celle des fournisseurs d’accès, est entre autres constituée des câbles et des routeurs par lesquels transite l’information. Au centre se trouve le code, soit les protocoles et applications fonctionnant sur la couche inférieure. Ces deux couches assurent le transport du contenu, soit l’information numérique qui apparaît à l’écran. Parce qu’elles exploitent la couche physique, les firmes de télécommunications jouent un rôle fondamental. Essentielles à la société, ces «institutions de médiation» sont parfois qualifiées d’«entités d’intérêt public», un terme qui souligne la responsabilité inhérente à une telle position et à un tel pouvoir.
Dans un brillant essai intitulé The Master Switch, Tim Wu, qui a introduit la notion de «neutralité d’internet», explique pourquoi cet enjeu risque de devenir le plus important débat public sur les médias et les communications de tous les temps. «Autrefois, la téléphonie, la télévision, la radio et le cinéma utilisaient des canaux distincts», écrit-il. «Aujourd’hui, toutes les formes d’information sont appelées à emprunter un réseau principal par lequel peuvent transiter pratiquement tous les types de données.» Cette convergence a fait monter les enjeux. «La numérisation plus ou moins achevée des interactions politiques, sociales, culturelles et économiques en tout genre laisse entrevoir une dépendance effarante à un réseau unique, dont il est vital de protéger l’ouverture contre les ambitions impériales», poursuit-il. «Il s’agit d’une situation sans précédent: si tout passe par un seul réseau, la possibilité de contrôle d’une puissance sur la société devient beaucoup plus grande.»
On aime se représenter internet comme une force radicale et incontrôlable (on dit souvent qu’il est conçu pour résister à une attaque nucléaire), mais, dans les faits, le réseau est à la merci des intérêts privés dont chacun dépend pour y avoir accès. En 2010, la FCC a adopté un règlement, basé sur une proposition controversée de Verizon et de Google, instituant la neutralité d’internet pour les raccordements filaires, mais pas pour les connexions sans fil. Autrement dit, la neutralité s’applique aux services fournis par câble ou DSL à domicile, mais pas à ceux qui passent par nos téléphones mobiles. En 2013, Google a montré d’autres signes d’indifférence à l’égard de cet enjeu en proposant un accès internet par fibre optique assorti de conditions de services avantageuses, ce qui, selon de nombreux observateurs, contrevient à l’esprit de la neutralité d’internet [47] .
Compte tenu de l’actuel virage vers l’informatique mobile, qui passe par la généralisation des smartphones, des tablettes et, bientôt, de l’internet des objets (la mise en réseau d’un nombre croissant d’objets, des immeubles aux vêtements, en passant par les voitures), les jours d’un internet ouvert et non discriminatoire sont peut-être comptés [48] . Depuis que les instances fédérales américaines ont imposé leur réglementation, les sociétés de télécommunication sont passées à l’offensive: elles réclament la révocation des timides mesures de protection qui s’appliquent aux services filaires et contestent, devant le Congrès et les tribunaux, l’autorité même de la FCC sur internet. «Un fournisseur pourrait bloquer l’accès d’un utilisateur à Netflix ou au New York Times, voire au site web de ce tribunal même, si l’un de ces sites ne lui payait pas les frais permettant d’y accéder», prévenait la FCC dans une requête de 2012 où elle pressait la Cour d’appel fédérale de faire respecter sa décision.
Aux yeux des défenseurs de la neutralité d’internet, la réglementation de la FCC souffre de lacunes et ne va pas assez loin. Pour préserver la concurrence, le choix du consommateur et la liberté d’expression en ligne, il est impératif d’adopter des règles plus contraignantes. Les adversaires de la neutralité, eux, affirment que la réglementation impose un fardeau trop lourd aux firmes de télécommunications, qui devraient avoir le droit de choisir les utilisateurs de leurs câblages et de les facturer en conséquence. Le cadre réglementaire ouvre aussi la porte au contrôle d’internet par l’État, croient-ils. La gravité de ces enjeux a fait de la neutralité d’internet une controverse très médiatisée, et ce, à juste titre. Même si les termes du débat semblent parfois ésotériques, l’issue de cette bataille aura des conséquences profondes pour nous tous; elle vaut donc la peine d’être menée.
Néanmoins, l’ouverture de la couche physique ne suffit pas. Bien qu’un réseau ouvert garantisse un traitement équitable de l’ensemble des données, il ne règle pas tous les problèmes hérités des médias traditionnels, car il est sans effet sur la commercialisation et la concentration dans la sphère numérique. De nouveaux principes d’orientation sont nécessaires, des principes permettant de mieux comprendre et de contester les stratégies que se donne le marché pour façonner le système médiatique, et de relever le défi que constitue le renforcement de la démocratie culturelle à l’ère numérique. L’ouverture ne protège personne contre les périls du «royaume du paysan». Elle peut même les perpétuer.

Chapitre 2
Amour ou argent?
V OILÀ TOUT JUSTE quelques années, Laura Poitras vivait au Yémen, seule. Elle attendait. Elle avait loué une maison non loin de la demeure de l’ex-garde du corps d’Oussama Ben Laden, Abou Jandal, sur qui elle espérait tourner son prochain documentaire. Chaque fois qu’elle lui demandait si elle pouvait le filmer, il remettait la séance à plus tard, lui donnant des explications aussi frustrantes qu’évasives, et ainsi de suite, semaine après semaine, espérant que cette Américaine têtue finisse par s’en aller.
«C’était l’enfer», raconte Poitras, installée dans son bureau quelques mois après la première de son documentaire intitulé The Oath , deuxième volet d’une trilogie consacrée à la politique étrangère et à la sécurité des États-Unis dans l’après-11-Septembre. «Je ne savais pas combien de temps j’allais devoir attendre. Deux ans? Dix ans?» Mais elle attendait, persuadée qu’il y avait là quelque chose d’extraordinaire à raconter, sans pour autant être convaincue qu’on lui permettrait de le faire. Pendant ces mois difficiles, elle a fait de son mieux pour rester productive, suivant d’autres pistes. En plein ramadan, on l’a invitée chez un homme qui venait tout juste d’être libéré de Guantánamo et qu’elle souhaitait interviewer. «En me voyant arriver, les gens ont pratiquement fait une crise cardiaque», se souvient-elle. «Je n’ai rien filmé. On m’a fait taire, et j’ai dû m’asseoir avec les femmes. “Ne craignez-vous pas qu’ils vous coupent la tête?” me demandaient-elles.»
Petit à petit, Jandal s’est ouvert à la cinéaste. Poitras est rentrée chez elle avec seulement trois ou quatre heures de séquences tournées, mais ce qu’elle avait obtenu était d’une qualité suffisante pour l’inciter à le rencontrer de nouveau, ce qu’elle ferait une bonne dizaine de fois au total. «Je crois que ce n’est qu’au bout d’un an que j’ai constaté que j’allais pouvoir faire un film», explique-t-elle. Un an d’attente, de patience, de déracinement et d’incertitude avant de savoir que son travail déboucherait sur quelque chose.
Bénéficiant du soutien financier du Public Broadcasting Service ( PBS ) et de diverses fondations, The Oath a demandé près de trois années de travail, dont une en salle de montage. Le titre du film se rapporte à deux serments: celui d’Abou Jandal et des autres membres d’Al-Qaïda, qui ont juré loyauté à Ben Laden, et celui d’un agent du FBI , Ali Soufan, qui a interrogé Jandal au moment de sa capture par les forces américaines. «Soufan a su lui soutirer des renseignements sans user de violence», raconte Poitras. Témoignant devant le Congrès, il s’est prononcé contre les techniques d’interrogatoire brutales. Pour justifier cette position, «il invoque entre autres son serment à la Constitution. En gros, le documentaire se demande si ces deux hommes ont trahi leurs serments [1] ».
«Chaque fois que je termine un film, je me demande si j’aurais entrepris de le réaliser si j’avais su ce qu’il en coûterait sur le plan affectif et personnel.» L’impact émotionnel de rencontres à ce point troublantes peut être ressenti longtemps après la disparition du danger; les relations amoureuses souffrent de la distance; les lendemains sont toujours incertains. Mais Poitras ne se plaint pas. Elle considère son travail comme une chance, une tâche difficile mais profondément valorisante, et s’affaire déjà à planifier son prochain documentaire, qui portera sur l’érosion des libertés civiles suite à la guerre contre le terrorisme.
En janvier 2013, une source anonyme l’a contactée. On apprendrait plus tard qu’il s’agissait d’Edward Snowden, ce lanceur d’alerte qui s’apprêtait à divulguer une masse de documents faisant état du vaste programme de surveillance numérique de la National Security Agency ( NSA ). S’il avait choisi de se confier à Poitras, c’est parce qu’il était convaincu qu’elle comprendrait la portée de ses révélations et la nécessité de procéder avec prudence. Quelques mois plus tard, la cinéaste s’envolait vers Hong Kong pour réaliser une interview qui allait ébranler le monde, et elle entreprenait le tournage d’un film qui allait l’emmener en des endroits qu’elle n’aurait jamais envisagé de visiter au départ [2] .
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Aucune formule simple ne permet de résumer le rapport entre le travail créatif et son résultat, et il n’existe aucune corrélation évidente entre le temps investi dans un projet et la qualité de l’œuvre produite – la qualité étant bien sûr une notion subjective, difficile à saisir. On peut reconnaître certaines habiletés qui sautent aux yeux, comme dans le cas d’un musicien qui a consacré sa vie à la maîtrise de son art, mais il est plus difficile d’évaluer un travail plus personnel, plus allusif, moins raffiné.
Malgré toutes les innovations technologiques, le travail créatif complexe existe toujours, résistant avec opiniâtreté aux impératifs de productivité et d’immédiateté d’une économie obsédée par la vitesse et la limitation des coûts. On ne devrait pas s’en surprendre: par leur nature même, les élans esthétiques et communicateurs sont imperméables à de telles priorités. Un vase n’est pas plus utile s’il est minutieusement verni, et un documentaire ne transmet pas nécessairement plus d’informations si sa production a respecté des critères de qualité très élevés. Inversement, on ne peut ramener le contenu d’un roman au résumé de son intrigue, ni réduire une idée philosophique à un court extrait sans en perdre l’essentiel.
Enrichi par l’imprévisibilité du facteur humain et l’irrégularité des rythmes de l’imagination et de l’intelligence, le travail culturel n’obéit pas aux normes d’efficacité usuelles. Il y a longtemps que les autres métiers ont été dépossédés de l’espace de liberté dont celui-ci bénéficie encore: la compétence singulière de l’artisan a été automatisée par la chaîne de montage, et l’architecture moderne a renoncé aux ornements faits main pour les remplacer par des éléments et des concepts standardisés, pour ne citer que ces exemples parmi tant d’autres.
Cependant, les machines continuent à empiéter, pour le meilleur et pour le pire, sur ce territoire autrefois protégé. Pensons par exemple aux innovations visant à optimiser des processus intrinsèquement créatifs: des logiciels sont conçus pour traduire des textes, évaluer l’intensité émotionnelle des courriels, faire des recherches, recommander des films ou des livres, «afin que toutes les dimensions implicites des compétences d’un écrivain deviennent explicites pour une machine», comme l’affirmait un cadre d’une start-up en décrivant son travail [3] . Il existe aussi des algorithmes qui analysent et intensifient le caractère accrocheur d’une chanson en vue d’en faire un potentiel succès. Conjuguées à l’érosion du soutien aux arts et à la culture, ces inventions soulignent le fait qu’aucune activité humaine n’est à l’abri d’une tendance à l’embrigadement de la technologie dans la cause de l’efficacité et des gains de productivité [4] .
Le problème ne réside pas dans la technologie ou dans l’efficacité en soi. L’efficacité peut être une réalité admirable, comme on le voit dans la nature, où rien n’est gaspillé, pas même les déchets, qui fertilisent les sols, font croître les plantes, nourrissent les animaux. Toutefois, le type d’efficacité à laquelle aspirent les évangélistes de la technologie privilégie l’uniformisation, la simplification et la vitesse, et non la diversité, la complexité et l’interdépendance. De plus, cette efficacité passe souvent pour un concept neutre, alors que, dans les faits, elle revêt une dimension politique.
Au lieu de viser le meilleur usage possible de ressources rares en vue d’attendre une fin souhaitable, l’efficacité est réduite à un euphémisme destiné à promouvoir les marchés, la concurrence et la rentabilité au détriment de la sphère publique [5] . Dans son ouvrage intitulé Automate This, l’auteur et ingénieur Christopher Steiner prédit par exemple que la musique deviendra de plus en plus homogène si les cadres persistent à employer des algorithmes pour forger des refrains irrésistibles: «Les algorithmes susciteront peut-être l’émergence de nouveaux artistes, mais, parce qu’ils bâtissent leur jugement sur ce qui a déjà été populaire, on risque d’obtenir la même pop insipide qu’auparavant [6] .»
Reste que les arts ont aussi profité des indéniables bienfaits de l’innovation technologique. Technologie par excellence, l’écriture a d’abord inspiré méfiance et suspicion. Le livre est un outil si bien adapté aux besoins de l’être humain qu’on le croit souvent éternel et immuable [7] . Chaque instrument de musique, de la guitare acoustique au synthétiseur, en passant par les timbales, est un appareil qu’on a inventé. N’eussent été les progrès de la chimie et de l’optique, la photographie n’existerait pas. Sans tourne-disque, pas de hip-hop. Je dois ma carrière de documentariste à l’avènement de la vidéo numérique. Les innovations technologiques rendent possibles des formes d’art jusqu’alors inimaginables. Celles qui sont actuellement en train de voir le jour ouvriront la porte à des formes d’expression inédites.
Toutefois, les arts ne profitent pas des avancées technologiques de la même façon que les autres industries: au milieu du XX e siècle, l’écriture d’un roman, la création d’une pièce de théâtre et la direction d’un orchestre ne demandaient pas plus de temps qu’aujourd’hui. Même avec l’aide d’un ordinateur permettant de consulter des archives numérisées, la recherche nécessaire à la construction d’un récit historique demeure très exigeante. Pour les cinéastes, les frais inhérents aux déplacements, à la rémunération de l’équipe technique, à la subsistance sur les lieux de tournage et à la location d’une salle de montage n’ont pas été éliminés par les innombrables innovations venues faciliter le travail. La technologie rend possibles de nouvelles formes d’expression et fait baisser les coûts de distribution, mais, sous bon nombre de ses aspects fondamentaux, le processus de création est resté le même. Pour employer le langage de l’économie de la culture, les arts dépendent d’un apport de travail auquel de nouvelles technologies ou de nouveaux capitaux ne peuvent se substituer.
Au milieu des années 1960, les économistes William Baumol et William Bowen ont avancé une théorie audacieuse selon laquelle la croissance économique engendre ce qu’ils ont qualifié de «fatalité des coûts» dans les domaines de création nécessitant beaucoup de travail: contrairement à celui des autres biens, le coût relatif des arts augmente sans cesse. Leur analyse portait spécifiquement sur les arts de la scène, mais leur idée de base s’applique à toute pratique faisant appel à l’ingéniosité humaine et aux types d’effort que l’innovation technologique ne peut rendre plus efficaces. Dans un article du New Yorker où il résume la thèse des deux économistes, James Surowiecki constate l’existence de deux économies, dont l’une devient de plus en plus productive et l’autre non. La première comprend les fabricants d’ordinateurs, les constructeurs automobiles et les magasins à rabais comme Walmart; la seconde inclut les universités de premier cycle, les salons de coiffure, les ateliers de mécanique automobile et le secteur des arts. «La fatalité des coûts ne peut être imputée à personne.

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