DES Inconnus sous mon toit
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Description

Lorsqu’elle emménage dans sa nouvelle maison de Saskatoon, Candace Savage découvre avec étonnement que celle-ci a été construite par une famille francophone. Comment les Blondin ont-ils abouti dans un quartier alors considéré comme une véritable place forte de colons britanniques? Poussée par la curiosité, Savage mettra au jour un sombre épisode de l’histoire canadienne.
En 1928, alors que les Blondin achèvent la construction de leur nouvelle maison, le Ku Klux Klan prend d’assaut la Saskatchewan avec un slogan simple : Keep Canada British. Au même moment, un autre groupe puissant, la Loge loyale d’Orange, intensifie sa propre croisade contre les catholiques et les francophones.
En quête de réponses sur le destin des Blondin, Savage fouille les archives gouvernementales, recueille des témoignages historiques et va à la rencontre de leurs descendants. Elle brosse le portrait d’une famille marquée par le déracinement, la misère et l’obligation de s’adapter. Poignant et audacieux, Des inconnus sous mon toit dévoile le passé qui se cache sous les planches d’une vieille maison. Sous le trait de plume virtuose de Savage, c’est aussi le passé enfoui et honteux d’une nation qui refait surface.
Ces événements extrêmement pénibles durent laisser leur marque sur chacun, y compris les ancêtres des Blondin et des Parent. Des générations plus tard, au cœur des Prairies, un petit garçon assis dans une cage d’escalier entendra des voix s’élever dans la détresse. «No French, implorera une femme. No French in this house. »
Bien sûr, j’avais entendu parler des rébellions de 1837; on nous les avait apprises à l’école. William Lyon Mackenzie contre le Pacte de la famille, Louis-Joseph Papineau contre la Clique du Château. Mais on avait toujours présenté le conflit sous des ornements brillamment optimistes, comme une étape de l’inévitable marche vers la démocratie et le gouvernement responsable. Il n’y avait aucune place, dans cette version édulcorée, pour des villages laissés en ruines, pour des coups de feu ou des échafauds. Pour la défaite.
Trois cents morts tombés au combat. Mille quatre cents prisonniers. Trois mille exilés. Douze hommes poussés vers l’échafaud et exécutés.
Ces événements extrêmement pénibles durent laisser leur marque sur chacun, y compris les ancêtres des Blondin et des Parent. Des générations plus tard, au cœur des Prairies, un petit garçon assis dans une cage d’escalier entendra des voix s’élever dans la détresse. « No French, implorera une femme. No French in this house. »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764441886
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même autrice
Adulte
A Geography of Blood: Unearthing Memory from a Prairie Landscape , Greystone Books, 2012.
Bees: Nature’s Little Wonders , Greystone Books, 2011.
Crows: Encounters with the Wise Guys of the Avian World , Greystone Books, 2005.
Curious by Nature: One Woman’s Exploration of the Natural World , Greystone Books, 2005.
Prairie: A Natural History , Greystone Books, 2004, nouvelle édition, 2011.
Witch: The Wild Ride from Wicked to Wicca , Greystone Books, 2000.
Beauty Queens: A Playful History , Abbeville Press, 1998.
Mother Nature: Animal Parents and Their Young , Sierra Club Books, 1997.
Cowgirls , Ten Speed Press, 1996.
The Nature of Wolves: An Intimate Portrait , Greystone Books, 1996.
Bird Brains: The Intelligence of Ravens Crows , Magpies and Jays, Sierra Club Books, 1995.
Aurora: The Mysterious Northern Lights , Douglas & McIntyre, 1994.
Wilds Cats: Lynx, Bobcats, Mountain Lions , Sierra Club Books, 1993.
Peregrine Falcons , Sierra Club Books, 1992.
Grizzly Bears , Random House, 1990.
Wolves , Douglas & McIntyre, 1988.
Eagles of North America , Western Producer Prairie Books, 1987.
The Wonder of Canadian Birds , Douglas & McIntyre, 1985.
Wild Mammals of Western Canada , en collaboration avec Arthur Savage, Western Producer Prairie Books, 1981.
Our Nell: A Scrapbook Biography of Nellie McClung , Formac Publishing Company, 1979.
A Harvest Yet to Reap: A History of Prairie Women , en collaboration avec Lorna et Linda Rasmussen et Anne Wheeler, University of Nebraska Press, 1976.
Jeunesse
Hello, Crow! , Greystone Kids, 2019.
Wizards: An Amazing Journey through the Last Great Age of Magic , Greystone Books, 2002.
Born to be a Cowgirl: A Spirited Ride through the Old West , Ten Speed Press, 2001.
Eat up! Healthy Food for a Healthy Earth , Firefly Books, 1992.
Get Growing! How the Earth Feeds Us , Firefly Books, 1991.
Trash Attack! Garbage and What We Can Do about It , Firefly Books, 1990.


Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur

Conception graphique et mise en pages : Nicolas Ménard
Révision linguistique : Flore Boucher
Traduction : Michel Saint-Germain
En couverture : Scott Prokop / shutterstock.com
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Des inconnus sous mon toit : une histoire d’exclusion : les francophones des Plaines / Candace Savage ; traduction, Michel Saint-Germain.
Autres titres : Strangers in the house. Français
Noms : Savage, Candace, auteur.
Collections : Dossiers et documents (Éditions Québec Amérique)
Description : Mention de collection : Dossiers et documents | Traduction de : Strangers in the house.
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20200083759 | Canadiana (livre numérique) 20200083767 | ISBN 9782764441862 | ISBN 9782764441879 (PDF) | ISBN 9782764441886 (EPUB)
Vedettes-matière : RVM : Canadiens français—Saskatchewan. | RVM : Minorités—Canada. | RVM : Canada—Relations raciales.
Classification : LCC FC3550.5.S2814 2020 | CDD 305.80097124—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2020
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2020

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2020.
quebec-amerique.com




Le passé n’est jamais tout à fait le passé.
N’avez-vous pas senti comme il rôde partout,
Et tangible ? Il est là, lucide, clairvoyant,
Non pas derrière nous, comme on croit, mais devant.
Henry Bataille
Le songe d’un soir d’amour, 1910


PRÉSENTATION
pendant les années où j’ai rédigé ce livre, des amis m’ont souvent demandé de leur décrire mon projet.
— Je cherche la trace des premiers résidents de ma maison dans les années 1920, leur expliquais-je. Ici même, à Saskatoon. Ils avaient de fortes racines françaises. Napoléon Sureau dit Blondin et sa femme, Clarissa Marie Parent.
Je laissais rouler musicalement les syllabes sur ma langue, et cette petite fioriture me plaisait à tout coup.
— Mais tu t’appelles Savage, a protesté une amie. Ça ne sonne pas tellement français. Je sais que tu habites la maison où ils ont vécu, mais habites-tu leur histoire ? En fait, en quoi est-ce que ça te concerne, toi, personnellement ?
J’ai esquissé une vague réponse, puis la conversation a dévié, mais pendant des jours, sa question a résonné dans mon esprit. J’avais le culot de décrire l’expérience de gens morts avant ma naissance et dont la culture était visiblement différente de la mienne. À part la coïncidence d’une cohabitation séquentielle, de quel droit – ou même pour quelle raison – pouvais-je bien fouiller leur histoire ? Question certes valable et digne de considération.
Sureau dit Blondin : ce nom à la consonance exotique, c’était le signe le plus frappant de la distance qui me séparait des sujets de ma recherche. Savage par alliance, née Sherk, je n’étais d’ascendance ni française, ni tout à fait anglaise, comme le suggère mon nom de famille. Les Blondin, par contre, étaient francophones sur toute la ligne, et leur histoire témoigne d’un effort en vue de survivre dignement sur un continent dominé par une ambitieuse majorité anglophone. Mes ancêtres n’ont pas ressenti le choc de la Conquête britannique et de la guerre des Patriotes *. Ils n’ont pas subi l’effondrement économique qui a envoyé près d’un million de Québécois dans les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre au dix-neuvième siècle. À la différence de mes ancêtres, les Blondin ont pris part à ces crises, du simple fait d’être canadiens-français. Sauf qu’ils me concernent malgré tout, ces traumatismes qui ont laissé leur marque sur tout un continent, dont ce pays qui est le mien. Ils font partie de nos récits fondateurs et nous appartiennent à tous.
En fouillant ma relation aux Blondin, je me suis trouvée happée dans une saga multigénérationnelle, de l’Ouest de la France aux plaines de la Saskatchewan, et de l’ère des navires de bois jusqu’au présent. Dans ses détails, ce récit était unique, peuplé d’individus et animé de décisions personnelles. Dans leurs grandes lignes, toutefois, les expériences de la famille s’apparentaient à une étude de cas du processus de colonisation de l’Amérique du Nord. Comme des millions d’autres, les ancêtres des Blondin ont été des atomes humains emportés dans le torrent de l’expansion coloniale européenne. Dès le début du vingtième siècle, cet élan avait entraîné une branche de la famille jusqu’au « dernier mieux » à l’ouest des Prairies canadiennes [ainsi que l’appelait une campagne de publicité du gouvernement fédéral, Ndt], où elle avait croisé sans le savoir mes hardis grands-parents. Dispersés sur des lotissements carrés, les Blondin, les Sherk et des millions d’autres s’étaient démenés pour s’enraciner, et développer un sentiment d’inclusion et d’appartenance.
Avant de me lancer dans cette recherche, j’ignorais à quel point cet effort d’adaptation avait été éprouvant. Au cours de mes seize années d’études, personne ne m’avait jamais parlé de l’odieuse omniprésence de l’Ordre d’Orange au Canada anglais. Personne ne m’avait mentionné l’éclosion brève, mais révélatrice, du Ku Klux Klan en Saskatchewan, ni sa mission de consolider l’ascension des protestants blancs et anglo-saxons. Bien que cette explosion de fanatisme ait progressé puis décliné dans les années 1930, la fumée des croix incendiées a persisté dans l’air pendant des années. Un demi-siècle plus tard, j’allais succomber à la tentation d’adopter un nom de famille anglophone pour échapper à la gêne tenace d’appartenir à une « minorité ethnique ».
Cette histoire me concerne-t-elle personnellement ? Oui, et j’irais jusqu’à dire qu’elle vous touche aussi. L’histoire de la famille Blondin est fascinante et intensément humaine : elle est précieuse en soi. Mais aussi, elle ouvre une fenêtre, un nouveau point de vue sur le passé, et révèle des vérités cachées dans le noir, à demi oubliées.
(Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original. Ndt)


1
LA PETITE MAISON
Toute saison embellit la maison de nos amours.
Jean-Guy Pilon, Comme eau retenue : poèmes, 1954-1963
j ’ ai passé presque la moitié de ma vie, quasiment trente années, avec ma famille dans une modeste maison à charpente de bois située dans une ville tranquille à l’extrémité nord des Grandes Plaines. À cinq minutes de marche vers l’ouest se trouve la vallée basse et lumineuse de la rivière Saskatchewan Sud, qui longe le centre-ville de Saskatoon, situé sur l’autre rive, et l’hôtel Bessborough, aux allures de château légendaire. Ma fille et moi avons eu la chance d’arriver ici par une journée de printemps démesurée, bleue et venteuse, alors que les arbres étaient gorgés du vert des nouvelles feuilles. Je me rappelle encore la joie insensée que nous avons ressentie la première fois que nous avons parcouru notre rue, renversées par l’extravagance de cet accueil.
C’était en 1990. Nous avions atterri à Saskatoon après une halte de cinq ans à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, un lieu remarquable à sa façon, mais pas tout à fait une cité-jardin. Saskatoon était située à dix degrés de latitude plus au sud, mais toujours, théoriquement, dans la zone climatique subarctique. Pourtant, notre nouvel environnement nous paraissait d’une exubérance tropicale. Et notre montée d’allégresse nous prouvait que nous étions vraiment chez nous . Diana avait commencé sa vie à Saskatoon, et maintenant, au seuil de son onzième anniversaire, elle y était revenue. Moi aussi, j’étais une fleur des Prairies, mais c’est une longue histoire.
Diana et moi avions quitté la ville alors qu’elle était toute petite, après la mort soudaine de mon mari, son père. Malgré les meilleures interventions médicales, il avait succombé à une infection fulgurante à l’âge de trente-deux ans – chose extrêmement rare de nos jours, mais qui lui est arrivée. Depuis, j’étais restée ébranlée, Diana virevoltait dans mon sillage, et maintenant, nous étions prêtes à nous installer, à nous retrouver.
Cette fois, nous allions demeurer dans le bungalow ordinaire qui arrimait le coin du pâté de maisons. Comme la plupart des habitations de la rue, la nôtre était, aux dires des agents immobiliers, une « maison pittoresque, avec cachet ». Autrement dit, elle était vieille. Et terne : son revêtement de planches peintes en blanc était rehaussé de déprimantes moulures brunes – et même si je ne le voyais pas à l’époque, elle avait un besoin évident de soins et d’attention. Les moquettes étaient miteuses et usées ; la baignoire antique, à pattes de lion, était balafrée et rouillée. Les armoires de la cuisine provenaient d’ailleurs, et aux yeux d’autres gens, elles auraient paru kitsch. Mais pour moi, ces possibles imperfections étaient des atouts. Je n’aurais surtout pas voulu habiter un écrin qu’il aurait fallu protéger d’une enfant maniant le fer à souder ou chaussée de patins à roues alignées. Il nous fallait un endroit pouvant supporter l’ambiance désordonnée de la vraie vie.
Bien sûr, ce n’était pas tout. Je ne suis pas tombée amoureuse de la maison uniquement parce qu’elle était confortablement délabrée. Autre chose, un je ne sais quoi *, m’a tout de suite donné le sentiment d’être bien accueillie ici. C’était peut-être la lumière qui tombait, tremblante, sur le trottoir devant la porte d’entrée. La clarté qui se déversait dans toutes les pièces par les grandes fenêtres bien proportionnées. Le trait de lumière prismatique renvoyé par les vieilles poignées de portes des chambres à coucher. Aussi modeste fût-elle, la maison avait été construite avec fierté, peut-être même avec amour. Ses larges plinthes et ses montants de portes en sapin massif évoquaient la générosité et les rapprochements. Comme les arbres qui bordaient le boulevard, la maison était enracinée sur place.
Je rêvais d’autant pour moi.
Pendant des jours, en mettant en boîtes tous nos biens matériels avant de descendre vers le sud, j’avais été maintes fois surprise par une rêverie muette dans laquelle une gigantesque épinette plongeait brusquement du ciel, s’écrasait sur les prairies, et se hâtait de développer des racines. Une épinette dans la prairie ? Ça n’a aucun sens. Pourquoi n’étais-je pas plutôt une touffe de graminée ou un tournesol sauvage ? Après tout, les plantes de la prairie sont reconnues pour leurs systèmes radiculaires forts et profonds. « Je suis une p’tite fleur de prairie, me chantait ma maman, qui pousse et pousse, toujours sauvage. » C’était plutôt ça. Mais malgré son incongruité, l’image était claire et nette. J’étais revenue chez moi pour de bon. Et qu’allaient faire ces racines en pénétrant dans la terre ? Car les racines ne sont pas de simples crampons. Ce sont des têtes chercheuses, et on ne peut prédire la profondeur qu’elles atteindront.

nous avions passé deux ou trois ans dans notre maison, sans aucun incident, lorsqu’un inconnu surgit parmi nous. C’est Diana qui nous a mis en relation. Un après-midi, dans le cadre d’un projet scolaire, elle et ses camarades de classe prirent l’autobus de l’école Greystone Heights (où loge maintenant l’Association islamique de Saskatoon) jusqu’à la bibliothèque du centre-ville. Je peux les imaginer monter avec fracas le large escalier en zigzag jusqu’à l’étage, et jouer des coudes pour franchir les portes de la salle d’histoire locale. Ce soir-là, elle rapporta un bout de papier sur lequel elle avait consigné au crayon, d’une écriture minutieuse, une liste de tous les « chefs de famille » à avoir vécu à notre adresse, avec leurs dates d’emménagement. Elle avait extrait cette information, une année à la fois, de la collection complète de bottins de la bibliothèque. Avec une indifférence pour la confidentialité qui fait paraître très anodin notre présent numérique, ces volumes fournissent un registre public et permanent de noms, d’adresses, d’occupations et d’affiliations, qui remontent, dans le cas de Saskatoon, au début des années 1900. La série cessa d’être publiée vers le tournant du millénaire, emportée par des doutes sur la transparence des identités en ligne.
La dernière entrée de la liste, la plus récente, attira mon attention en premier : « 1990, Savage, Candace. » Regardez-moi ça : le seul fait d’habiter là m’avait mérité une place dans les livres d’histoire. Au-dessus de cette entrée capitale, huit autres inscriptions s’étalaient sur des décennies : deux dans les années 1980, une dans les années 1970, puis une seule et longue location qui remontait aux années 1940. (« Savage, Candace » devra tenir bon jusqu’à la fin de ses jours pour battre le record précédent de résidence continue.) Trois autres notes remontaient le temps en passant par la Seconde Guerre mondiale et la crise économique des années 1930. À part le mien, je ne voyais que des noms d’hommes – fait irritant, mais sans surprise, vu l’invisibilité générale des femmes dans le registre historique – et complètement obscurs. Qui étaient ces types, et franchement, qu’est-ce que ça pouvait bien me faire ?
Mais une seule inscription nous a fait réfléchir : la toute première de la liste. « Construite en 1928. Blondin, Napoléon S. », disait-elle.
— Rien avant, ma puce ?
— Non, vraiment, maman, j’ai vérifié. Avant 1928, il n’y avait rien ici, même pas une adresse.
— Alors la première famille de la maison était française ?

afin de comprendre pourquoi cette possibilité était si saisissante – pourquoi Napoléon S. Blondin était le seul nom de la liste à s’être logé dans notre mémoire –, il faut en savoir un peu sur les origines de Saskatoon. L’idée d’une colonie permanente sur ce détour de la rivière fut lancée vers la fin du dix-neuvième siècle par un prédicateur méthodiste originaire de l’Ontario et devenu entrepreneur de la colonisation, le révérend John Neilson Lake. Avec son front lourd, sa barbe de patriarche et le verset pour toutes les occasions, Lake arriva dans l’Ouest en juin 1882, à la tête d’une expédition organisée par la Temperance Colonization Society (Société de colonisation par la tempérance) de Toronto. Il avait pour mission d’inspecter cet immense fonds de prairie balayée par les vents – plus de 500 000 acres sur une bande de 40 milles chevauchant la rivière Saskatchewan Sud, soit au moins 700 milles carrés en tout – récemment accordé à la Temperance Society par le gouvernement canadien, au prix dérisoire d’un ou deux dollars l’acre. Ayant acheté de la Compagnie de la Baie d’Hudson, un peu plus de dix ans auparavant, l’étendue océanique du « great lone land », ou « grand pays solitaire », le premier ministre inaugural du Canada, Sir John A. Macdonald, avait fondé son avenir politique sur l’implantation, dans les prairies – ce no man’s land au cœur de son Rêve national –, d’une prospère société agraire.
Pour satisfaire cette ambition, on allait inviter les colons par milliers, mais pas n’importe lesquels. Comme l’expliqua l’un des partisans de Macdonald, il s’agissait d’inonder les prairies de membres d’« une race énergique et civilisée, capable d’améliorer les vastes capacités [du sol] et d’apprécier ses extraordinaires beautés 1 ». En relevant ce défi, la Temperance Colonization Society espérait damer le pion au gouvernement en réalisant non seulement la « civilisation », mais l’absolue rectitude. En interdisant les boissons enivrantes dans la colonie, les champions de la tempérance croyaient pouvoir libérer la société de toute espèce de conflit, de perversité et de péché. Le révérend Lake fut chargé de choisir l’emplacement d’une ville où pourrait être amorcée cette « glorieuse résurrection », comme il l’appelait. Il était appuyé dans cette tâche par plusieurs autres membres de la Société : MM. Black, Grant, Hill, Goodwin et Tait, nommément désignés – ainsi que, selon son compte rendu, « un cuisinier français, et un palefrenier métis 2 ».
En relatant cette expédition, des années plus tard, Lake négligera de nommer le cuisinier et le valet d’écurie. C’étaient présumément des ouvriers saisonniers du coin, recrutés dans les villages francophones et métis établis de longue date, qui, déjà à l’époque, parsemaient cette région du pays : des endroits comme Talle-de-Saules, Montagne-de-Bois, Montagne-de-Cyprès, et Qu’Appelle. Depuis 1865, ces paroisses avaient été desservies par des prêtres catholiques et francophones à la Mission de Saint-Florent à Lebret. Lake avait dû passer par la mission, mais son journal ne fait aucune mention de cette présence « papiste ».
Dès la fin juillet, le petit groupe de néophytes avoués atteignit sa terre promise. Une fois sur place, ils choisirent sans tarder un emplacement pour leur colonie. Ils reçurent l’appui du chef dakota Wapaha Ska, ou Whitecap, établi depuis peu, avec sa communauté, sur une petite réserve à l’intérieur de l’imposant domaine de la Société. Le chef Whitecap assura aux nouveaux arrivants que c’était le meilleur endroit où bâtir un pont sur la rivière.
Une fois ce détail pratique réglé, Lake retourna aussitôt en Ontario et revint le printemps suivant, en 1883, avec une robuste bande de méthodistes torontois « fervents et déterminés », qui allaient donner le coup d’envoi à la colonie. Dès la mi-août, on avait arpenté un site pour la ville, sur la rive est du cours d’eau, et une rue principale (nommée Broadway parce qu’elle était assez large pour permettre à un attelage de chevaux de faire demi-tour) se déployait au nord vers la rivière, puis au nord-est le long d’un sentier déjà en place qui menait à la communauté métisse de Batoche. Lake baptisa sa nouvelle colonie Saskatoon, du nom d’un petit fruit de l’endroit. Dès septembre, plusieurs maisons poussaient dans le sol, toutes droites comme des spermophiles au garde-à-vous auprès de leur terrier. « Jubilation générale, écrivit Lake, tous les colons sont arrivés… au nombre de 30 ou 40 3 . »
À ce moment-là, on avait déjà évité une première catastrophe grâce à un geste rapide et décisif de Lake. Il avait découvert, à sa consternation, que les arpenteurs embauchés par le gouvernement pour délimiter la propriété de la Société dessinaient de longues et étroites bandes à partir de la rivière, « comme les terres [métisses] de la rivière Rouge », modèle emprunté aux seigneuries établies le long du Saint-Laurent, en Nouvelle-France. Mais enfin, quelle sorte de mentalité arriérée, francisée !
Tout de suite, Lake retourna en vitesse à Ottawa pour consulter d’urgence le premier ministre et d’autres hauts fonctionnaires. Bientôt bourdonnèrent les lignes télégraphiques : suivons un plan ratifié, en sections carrées, à l’américaine.
Mais même l’ardent révérend Lake et ses relations ne purent empêcher les désastres successifs qui allaient frapper sa pieuse initiative. À cause d’une conjonction impie de planification médiocre, d’infrastructure inadéquate, de politique gouvernementale bâclée, de discorde interne et de météo hostile (dans les Prairies, on peut toujours compter là-dessus), le projet battit rapidement de l’aile, et dès 1885, même Lake s’en était retiré, laissant, selon son propre calcul, « environ huit mille dollars en espèces dans ce naufrage 4 ». Cette année-là, lorsque la violence se déclencha à Batoche, provoquée en grande partie par le refus prolongé du gouvernement de reconnaître le droit des colons métis à leurs lotissements riverains, la Temperance Colony était essentiellement condamnée. Attirer des immigrants allait s’avérer extrêmement difficile pour des années à venir.
Néanmoins, la colonie naissante tenait bon comme elle avait commencé, en avant-poste d’un protestantisme strict et particulier. Même après l’arrivée du chemin de fer en 1890, le changement fut d’une lenteur glaciale. Lorsqu’une grappe de magasins et de maisons surgit sur la rive ouest de la rivière (près de la nouvelle rotonde ferroviaire) et s’arrogea le nom de Saskatoon, la collectivité établie sur l’autre rive en inversa plus ou moins les syllabes et rebaptisa la colonie Nutana. (Comme le fait remarquer l’archiviste municipal Jeff O’Brien, on a mêlé les phonèmes « sans aucun doute en raison des chances infimes que quelqu’un veuille jamais s’établir dans un endroit appelé Nootaksas 5 ».) [Le mot sonne comme « new taxes », « nouvelles taxes ». Ndt.] L’endroit était un trou perdu coincé dans un remous amorphe.
Puis, en 1903, un train rempli de colons d’Angleterre, recrutés au moyen du slogan « Le Canada pour les Britanniques », entra en gare dans un nuage de fumée pour les mener vers leur propre terre promise : une concession de terres plus à l’ouest, appelée – de crainte qu’on se méprenne sur leurs intentions – Britannia . Beaucoup d’entre eux descendirent du train, contemplèrent du quai les horizons étourdissants, et se dirent qu’ils étaient allés suffisamment loin. Avec ces nouveaux venus, Saskatoon et Nutana étaient en bonne voie de devenir une enclave du protestantisme anglo-saxon – un nid de WASP. [White Anglo-Saxon Protestants. Le mot « wasp » signifie aussi « guêpe ». Ndt.]
Trois ans plus tard, lorsque les deux municipalités fusionnèrent avec un hameau contigu pour former la ville de Saskatoon, on ponctua l’événement de discours patriotiques et d’une profusion de drapeaux anglais. Un défilé serpenta à travers les rues boueuses au rythme entraînant d’un hymne à la suprématie britannique, The Maple Leaf Forever :
Aux jours d’antan, de la côte britannique, Wolfe, ce héros indomptable, arriva Et planta le drapeau de Britannia Sur le charmant domaine du Canada 6 .
Quelques années plus tard, dans les années 1910 et 1920, la ville allait ouvrir ses portes à un flot d’immigrants d’autres régions de l’Europe, y compris les « hommes vêtus de peaux de bêtes » de l’Empire austro-hongrois : des Galiciens, des Ruthènes, des Polonais. L’élite WASP autoproclamée ne faisait pas de mystère de son dédain pour ces « étrangers » et ces « Européens de seconde zone 7 ». Bientôt, la population de la ville vécut une ségrégation : la plupart des « personnes d’ethnies différentes » résidaient dans les quartiers ouvriers du côté ouest de la rivière, où ils avaient un accès facile aux fournisseurs d’alcool, et les citoyens d’ascendance britannique, vertueux et bien élevés, occupaient confortablement les rues élégantes à l’est. Et pourtant, un homme au nom bel et bien français était parvenu à poser le pied dans ce domaine de grande classe. Qui était ce Napoléon S. Blondin, et comment avait-il franchi les fossés qui séparaient cette ville, et la séparent encore à certains égards ?

même si j ’ avais placé en lieu sûr la liste de Diana, les questions qu’elle soulevait restaient sans réponse. Nous avons rangé notre curiosité et poursuivi notre quotidien. À mesure que nous nous installions dans notre maison, nous avons commencé à détecter quelque chose de tout à fait particulier. La plupart des maisons sont conçues pour offrir des espaces nettement délimités, chacun ayant un usage désigné. Mais la nôtre suivait un plan inhabituel, fluide, dans lequel chaque pièce donne accès aux espaces adjacents. Par exemple, le balcon arrière donne sur la cuisine, qui donne sur la salle à manger, qui donne sur le salon, qui, à son tour, mène à un petit vestibule. De là, on peut faire la boucle par la chambre à coucher principale en traversant un mini-couloir, et retourner à la salle à manger ou, sinon, continuer tout droit jusqu’au bureau. De l’autre côté, une porte donne accès à un escalier abrupt qui monte à l’étage, où trois autres espaces sont alignés bout à bout, comme les wagons d’un train. À part la salle de bain, chaque pièce de la maison compte deux ou trois portes, dont chacune mène dans une direction différente.
Sur le plan pratique, ce concept présente quelques désavantages immédiatement apparents. Si vous êtes du genre à aimer vous réfugier dans votre chambre et vous isoler du reste du monde, cela ne vous conviendrait pas. Mais pour nous, la flexibilité de cette configuration s’est avérée étonnamment accommodante. Ouvrir les espaces les uns aux autres les a également dégagés, dans une mesure inhabituelle, en vue d’une réinterprétation. Ainsi, la « chambre à coucher principale », jadis la pièce de Diana, puis une chambre d’amis, est devenue mon bureau. Chaque pièce est connexe et peut vous mener au bon endroit – n’est-ce pas exactement ainsi que sont conçues les histoires ? Chaque épisode vous conduit au suivant, puis au suivant, et on ne voit jamais tout à fait la fin de l’un et le début de l’autre ni quelle porte choisir ni à quel moment on revient au début. Cette maison n’est pas qu’une maison. C’est une histoire.

sans doute vers l’époque de la mémorable visite de Diana à la bibliothèque, à quelques mois près, un bonheur nouveau et inattendu nous a surprises. Qui eût cru que le Grand Amour pouvait arriver à votre porte, sonner, et s’asseoir à table ? D’ailleurs, c’était la table même où, quelques semaines plus tôt, je m’étais assise seule pour découper une annonce de la chronique Rencontres du Saskatoon StarPhoenix . « Pour apprécier les voyages, les arts, les livres et autres plaisirs », promettait l’annonce. « Une relation fondée sur l’égalité et l’amour. » Oui, s’il vous plaît, j’en veux. Et maintenant, il était là, ce « professionnel sympathique et agréable, mi-quarantaine », dans notre salle à manger, diverti par les clapotements des tortues de compagnie de Diana, le bruissement de sa cage de souris blanches, la respiration sifflante de notre vieux chien malodorant. S’il s’était sauvé à toutes jambes, qui aurait pu lui en vouloir ? Mais il ne s’est pas enfui ; il s’est attardé. En fait, lorsqu’il est rentré chez lui ce soir-là (et comme nous étions à Saskatoon, il habitait juste au coin), nous avions passé six heures entières en tête-à-tête, à nous parler. Où va le temps ? Vingt-six ans plus tard, nous sommes encore à la même table, à causer sans arrêt, et Keith est père adoptif de Diana, et grand-père adoré de ses deux petites-filles.
Dans les années 1990, rien n’exprimait l’amour autant que le fait d’emménager ensemble et de refaire la cuisine. Un jour, après que les nuits qu’avait passées Keith chez moi s’étaient imperceptiblement transformées en occupation permanente et que notre quête d’un lieu à deux nous avait ramenés, je ne sais combien de fois, à cette maison même, nous nous sommes aperçus que c’était la bonne. Il fallait appeler les entrepreneurs. Exit les vieilles armoires de cuisine délabrées, en même temps que s’effondraient les murs de la cuisine : la pièce était saturée de poussière, d’éclats de lattes, et d’un déversement volcanique de copeaux de bois isolants.
En regardant, atterrés, cette scène de destruction, nous vîmes avec étonnement des débris émerger de l’épave, à demi enfoncés dans du plâtre effrité, ou coincés entre des éclats de bois. Un col de chemise à boutons, à l’ancienne, affreusement effiloché le long du pli. Une couverture de livre malpropre, ornée de l’image d’un cowboy à califourchon sur un bronco en pleine ruade. Un amas de pages tout abîmées d’un livre de recettes de glaçage : Boiled Frosting , Brown Frosting , Milk Frosting , Chocolate Frostings . Chaque objet était sale et déchiré, et avait dû autrefois aboutir aux rebuts. Pour quelle autre raison avaient-ils tous fini parmi les gravats, à l’intérieur de nos murs ?
Malgré les salissures et les dégâts, ils étaient également éloquents. Ce col s’était usé au frottement du corps d’un homme. Le livre, jadis bien ferme sous sa couverture, avait connu la main d’un enfant. Le recueil de recettes s’était effeuillé sous l’usage répété d’une femme. Ces souvenirs présentaient un lien personnel, intime, rempli de mystère. Quel jeune étudiant inconnu avait rempli cette minutieuse page de calculs, tous corrects ? Quelle femme avait passé un après-midi dans une boutique de décoration intérieure, en ville, pour en revenir avec une carte de pointage qui présentait une dame d’allure exotique jouant d’un exotique instrument à cordes à un oiseau exotique ? À qui pouvait bien avoir été destinée cette carte de la Saint-Valentin secrète, à part, peut-être, moi ?
Quelle peine ! Tu ne peux deviner Qui je suis ; mais alors, quoi qu’il arrive Chaque jour quand tu passes devant moi, Après ton amour, en vain, je soupire.
En effet, telle était la question. Qui avait laissé ces traces – ces échos de vies disparues – enchâssées dans notre maison ? Pour enjoliver l’histoire, je voulais qu’elles aient appartenu à Napoléon Blondin en compagnie de sa femme et d’une maisonnée d’heureux enfants, mais comment le confirmer ? Après tout, bien des gens avaient habité cette maison durant bien des années, et ces objets dépareillés avaient certes bien pu se glisser dans les fentes du parquet ou se loger dans les conduites de chauffage – ou ailleurs – à n’importe quelle époque. J’ai donc rangé ces énigmatiques curiosités pour les mettre en sûreté avec la liste de Diana, puis je les ai plus ou moins oubliées.
Mais de temps à autre, je tombais sur ma cachette malpropre en cherchant autre chose, au fond d’un tiroir ou sous une pile de livres. Un jour, animée d’un zèle de propreté qui ne me ressemblait pas, je me suis dit que plusieurs objets, y compris deux négatifs photographiques, étaient trop endommagés et dégoûtants pour être gardés, et je les ai imprudemment jetés. (« Si j’avais su alors ce que je sais maintenant, je ne m’en serais jamais départie », dit la complainte de l’accumulatrice compulsive.) Au moins, j’avais commencé à examiner plus attentivement les articles de mon reliquaire, et à y remarquer des choses que j’avais auparavant négligées. Par exemple, les livres de la collection remontaient tous aux années 1910 ; un formulaire de commande, jamais complété ni soumis, datait de 1928. (Il proposait des cases à remplir pour se procurer quelques centaines de pieds de corde à lieuse Equity, de chez les Fermiers unis du Canada, section Saskatchewan.) Même le devoir scolaire portait une annotation d’une main tremblante qui le datait précisément du 15 janvier de l’année suivante. Et qui avait vécu dans cette maison, à cette époque ancienne ? Napoléon S. Blondin et sa famille.
Il m’a fallu une décennie pour remarquer l’ultime pièce à conviction, qui se trouvait tout ce temps sous mon nez. L’un des objets de ma réserve était le couvercle d’une petite boîte de carton, déchiré et aplati, mais encore flambant neuf. Destiné à contenir de la pâte à modeler (« un divertissement éducatif », proclamait-il), il montrait deux enfants follement talentueux, tous les deux avec coupe au bol et lavallière, occupés à façonner des objets fort détaillés, un éléphant pour lui et une vache pour elle. J’ai dû regarder l’image une douzaine de fois avant que mes yeux s’arrêtent à l’inscription barbouillée sur l’oreille du faiseur d’éléphant. Une main à la calligraphie ronde et enfantine avait inscrit « Ralph Blondin ».
C’était donc vrai. Les fragments logés dans les murs avaient été déposés, quoique par inadvertance, par les premiers occupants de la maison, que je commençais à considérer comme ma famille adoptée. Plus qu’une simple théorie de la narration, la maison s’avérait une archive abandonnée, un tas d’indices et d’immondices terriblement attrayants. La corde à lieuse signifiait-elle que mon Napoléon était cultivateur ? Ce roman policier kitsch sur la spéculation boursière signalait-il qu’il aimait prendre des risques ? Le livre de cuisine de l’école de Boston révélait-il que la femme de la maison avait été ambitieuse, en quête de raffinement ? La preuve était inspirante, mais peu solide, comme des murmures de conversations à peine audibles, des gestes fugaces aperçus du coin de l’œil.
Et que penser des personnages fantomatiques dont les regards émergeaient de l’unique et friable négatif à avoir survécu à ma purge ? Sous la lampe, celui-ci montrait un groupe d’adultes disposés devant une espèce de machine, un biplan, peut-être, ou une automobile ancienne. Au centre, trois femmes, portant de longues jupes d’une autre ère, étaient rassemblées debout, bras dessus bras dessous, encadrées, à gauche et à droite, par deux messieurs, l’un portant casquette anglaise et chemise ouverte, l’autre élégamment voûté, avec Fedora et cravate. Emprisonnés dans leur impénétrable monde où le noir était blanc, ils avaient les cheveux clairs, le visage sombre ; une lueur étrange émanait de leurs yeux. « Quelle peine ! Tu ne peux deviner / Qui je suis. »
Ainsi, les Blondin finirent par être reconnus comme une présence spectrale dans la maison, comme des invités discrets et peu exigeants. J’imaginais avec délice que tous les murs restés intacts (tous, sauf ceux de la cuisine) gardaient des traces de leur séjour ici. Cependant, nous pouvions les ignorer tout à fait, des semaines ou des mois à la fois, et revenir à nos propres préoccupations. Puis un jour, cette relation aisée, intermittente, fut bouleversée par le hasard d’une rencontre avec un autre fantôme, un autre Napoléon Blondin. Celui-ci était mort depuis encore plus longtemps.

j ’ aimerais tellement pouvoir vous dire avec précision à quel moment est apparu ce second Napoléon. Jusqu’à récemment, je croyais qu’il me suffisait de prendre tel livre sur telle étagère de mon bureau et de l’ouvrir à telle page de gauche, pour qu’il soit là, quelques lignes à partir du haut. Mais livre en main, je ne trouve plus sa trace, et ne peux donc dire exactement comment j’ai fait sa connaissance. Ce que je sais, toutefois, c’est que mon aspiration à une existence réglée – le désir de fortes racines qui m’avait rappelée à Saskatoon – m’a tenue en alerte pendant des années. Que veut dire être ici ? Que veut dire habiter au point le plus septentrional des grandes plaines nord-américaines, deuxième génération seulement de ma lignée à être née ici ? Que veut dire être un habitant des Prairies ?
S’il existe un cours consacré à la réflexion sur ces questions, une sorte de « Principes essentiels des Prairies 101 », je ne l’ai pas encore trouvé. Mon étude a donc été autonome, épisodique, excentrique, et j’ai passé des heures de bonheur à fouiller les bibliothèques et les archives, ou à consulter d’autres apprenants, en personne et en ligne. Comme une cliente d’un marché aux puces, je ne suis pas toujours certaine de ce que je cherche, mais je sais tout de suite reconnaître un trésor.
Le second Napoléon Blondin a été l’une de ces heureuses trouvailles. Son nom figure sur le site Web du Musée métis (dans une colonne de gauche, vers le haut, j’aurai au moins prédit cela) parmi les 114 signataires d’une pétition datée du 2 septembre 1880, et adressée au gouverneur général du Canada, le très britannique marquis de Lorne. Les demandeurs s’identifiaient comme les « Métis des lacs Qu’Appelle et des environs », et presque tous portaient des noms français : Desjarlais, Poitras, LaPierre, Blondin. Peut-être avaient-ils entendu parler du plan de cession d’immenses portions du Nord-Ouest à des intérêts privés comme John Lake et ses décidément pas-très-joyeux compagnons. Certes, les signataires étaient vivement conscients des traités indiens que le gouvernement avait conclus au cours de la décennie précédente avec leurs parents et amis. Bonjour, disaient tout de go les soussignés. Vous souvenez-vous de nous ? Nous sommes encore là.
Dans le langage le plus poli possible, avec des assurances de « profond respect » et de « parfaite soumission » aux autorités, les membres de la petite communauté métisse exprimaient leurs inquiétudes. Ils réclamaient la reconnaissance de leurs droits de chasse, de pêche et de commerce sur leur territoire traditionnel. Ils étaient inquiets à propos du statut de leur église, la mission catholique de Lebret, et demandaient qu’on lui laisse « la libre et tranquille jouissance de ses biens ». Ils redoutaient l’absence de gouvernement local et l’effondrement imminent des troupeaux de bisons. Mais parmi tous ces urgents soucis, un sujet dominait. Leurs maisons mêmes étaient en danger.
Nous soussignés demandons instamment, disait la pétition :
« Premièrement, que le gouvernement laisse aux Métis le droit de garder les terres qu’ils ont prises ou qu’ils pourraient prendre le long de la rivière Qu’Appelle 8 . » Bien sûr, c’étaient les lotissements riverains, à la française, que le révérend Lake trouvait si incongrus.
Le peuple attendit une réponse, mais en vain, et bientôt, leurs pires craintes se réalisèrent. Plusieurs familles perdirent leurs terres aux mains de l’Ontario and Qu’Appelle Land Company, un autre consortium privé disposant d’une vaste superficie. En 1882, quand les signataires renouvelèrent leur appel au gouvernement, ce même Napoléon – ou Pollyon – Blondin réapparut parmi eux. Mais comme auparavant, ils n’obtinrent aucune réponse, ni même un accusé de réception. Anxieux et épuisés, un grand nombre des Métis de Qu’Appelle plièrent bagage et quittèrent la région, espérant trouver un sanctuaire au nord et à l’ouest.
Si j’avais connu toute l’histoire à l’époque, avec ses séquelles de violence et de deuil, j’aurais été consternée. Tout ce que j’ai remarqué alors, c’est ce nom captivant : Napoléon Blondin.
Je m’étais alors habituée à considérer ma maison comme une boîte remplie de récits sur ses premiers occupants. Mais ce n’était peut-être pas tout. Et si cette porte donnait sur un plus grand paysage et un récit plus grandiose, une épopée des plus brillants exploits *, une histoire profonde de la présence française et métisse dans l’Ouest canadien ? À l’apparition de ce second Napoléon Blondin, les murs de mon bureau se volatilisèrent pour subitement y laisser cascader le passé, et la pièce se remplit de rivières dansantes et de chants de voyageurs.
Auprès de ma blonde, qu’il fait bon, fait bon, fait bon. Auprès de ma blonde, qu’il fait bon dormir.*
Mais je n’avais pas l’intention de m’endormir. Un récit voulait que je l’explore. Quelque chose me disait que ce serait important.


2
DES RACINES ENTREMÊLÉES
Car les racines, c’est aussi les morts.
Antonine Maillet, Pélagie-la-Charrette , 1979
pendant mon enfance, en Alberta, un voyage de camping dans les Rocheuses était toujours le point culminant des vacances d’été. Entassés dans la berline familiale, nous traversions l’étendue apparemment infinie de pas-grand-chose-à-voir jusqu’à ce que, en quelques instants époustouflants, un mur majestueux de rochers, de forêts et de pics enneigés s’élève devant nos yeux. Chaque fois, face à cette transformation, surgissait dans mon esprit une leçon qu’on nous avait apprise (et répétée) à l’école : dans les années 1700, un trappeur du nom chevaleresque de Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye avait parcouru à cheval ce même paysage sans même savoir ce qui l’attendait, devenant le premier Européen à voir ce qu’il appela, avec une révérence, « les montagnes brillantes ». J’étais inondée d’émerveillement.
Je fus donc déçue d’apprendre, des années plus tard, que l’anecdote n’était pas vraie. Les historiens sont maintenant convaincus que Pierre, ses fils et leurs successeurs n’ont jamais vu les Rocheuses, ni au Canada ni plus au sud, car ils étaient arrivés au bout de leurs voyages dans les monts Bighorn du Wyoming actuel. Et si je ne pouvais pas me fier à ce que je croyais savoir sur les La Vérendrye, qu’est-ce qu’il me restait ? Que savais-je vraiment de la présence française dans l’Ouest canadien ? Quelques autres relents dépareillés d’information douteuse cabriolaient dans ma tête. N’y avait-il pas une équipe de gredins appelés Pierre-Esprit Radisson et Médard des Groseilliers, mieux connus auprès des petits malins de l’école élémentaire (j’avoue en avoir fait partie) sous le nom de Radishes and Gooseberries ? Mais c’était à peu près tout ce que je savais. J’allais entamer ma recherche les mains vides.
De toute évidence, j’avais pour point de départ ce nom invitant, Napoléon S. Blondin. Quelques fouilles sur l’Internet ont tout de suite fait surgir des indices. Mon Napoléon S. Blondin était peut-être un certain Napoléon Sureau dit Blondin. « Premier et deuxième prénom(s) », demandait la page de recherche du site Ancestry.com. « Napoléon Sureau dit », ai-je hasardé. Était-ce ainsi que je devais m’y prendre ?
« Nom de famille. » C’était facile : « Blondin. »
J’ai cliqué sur le bouton rouge au bas de la page, et bingo ! il s’y trouvait. Mon bonhomme serait né vers 1880, ce qui paraissait raisonnable, d’une certaine Martha E. (nom de famille inconnu) ou bien d’une Georgina Trottier, et d’un dénommé Cléophas Sureau dit Surcan Blondin, ou peut-être C. S. Hut Blondin. Dans un monde où l’anglais règne par défaut, les autres langues se fondent en une inintelligible graphie phonétique, même dans un pays théoriquement bilingue comme le Canada. Ce caprice orthographique – « Sureau » ou « Surcan », « dit » ou « Hut » – ajoutait un degré de confusion. Je mesurais déjà l’ampleur du défi.
Alors, jour après jour, je me suis fait passer pour une descendante de Sureau dit Blondin à la recherche de ses racines. « Lieu de résidence possible de votre ancêtre », demandait le site Web. Jour après jour, j’ai fait semblant, sans jamais me soucier du fait que les pères et grands-pères, les mères et belles-mères, les tantes, oncles et cousins – les légions de cousins – dont je retraçais les dates de naissance et de décès n’avaient aucun lien de sang avec moi. Les murs étaient remplis de leurs descendants ; pendant que je m’affairais, j’étais tentée de les imaginer en train d’écouter. Plus j’en apprenais sur leur histoire, plus le lien me semblait fort, et plus je me sentais honorée de leur présence.

retracer l ’ histoire d ’ une famille sur Ancestry, c’est comme farfouiller dans une maison abandonnée, remplie de toiles d’araignées tissées de pensée magique et jonchées d’erreurs. Tout le monde peut afficher ce qu’il veut, avec ou sans preuve, et les contributions ne répondent pas toujours aux normes les plus élevées de la recherche historique universitaire. Par contraste, cliquer sur Le programme de recherche en démographie historique (PRDH) de l’Université de Montréal, c’est comme entrer dans une pièce propre et bien éclairée. Inspiré par la bouffée de fierté nationale qui balaya le Québec à la fin des années 1960, le PRDH avait un but modeste : celui de créer un registre de toutes les premières familles européennes du Canada français, soit tous les individus arrivés ou nés ici dans les années 1600 et 1700. Tous ceux dont les ancêtres sont inclus dans cette base de données sont nettement des Québécois de souche. Dans les périodes les plus sombres du Québec, les gens qui n’ont pas ces fortes racines sont parfois mis à l’écart en tant qu’étrangers, et assimilés au « vote ethnique » auquel l’indépendantiste Jacques Parizeau a fait porter le blâme de sa défaite référendaire en 1995.
Et comme de raison, ici dans le PRDH, se trouve la famille Sureau dit Blondin *, ornée de fleurs de lys. En réalité, ai-je découvert, cela devrait se lire la famille Sureau *. L’élégant allongement du nom se trouve être une sorte de surnom fort à la mode en Nouvelle-France. « Dit Blondin » signifie, tout simplement, « surnommé Blondin ». Par conséquent, j’aurais dû inscrire : Prénom, premier et deuxième : « Napoléon ». Nom de famille : « Sureau dit Blondin ». Histoire de me tenir sur mes gardes, l’étiquette « dit Blondin » était également rattachée à plusieurs autres lignées, et à des noms de famille comme Avon, Bernèche, Lapierre et Leclerc, entre autres. Les Blondin ont donc plusieurs ascendances, toutes de premiers colons en Nouvelle-France, mais sans autre lien de parenté.
Le Dictionnaire universel français et latin , publié en 1743, définit ainsi « blondin » :
Qui a les cheveux blonds, ou une perruque blonde ; & figurément les gens qui font les beaux. Les coquettes aiment fort les blondins ; ce sont de vrais séducteurs de femme. *
De là, on peut conclure que le premier membre de la tribu des Sureau à se voir attribuer le surnom « blondin » était peut-être un séducteur, et même un peu coureur de jupons.
Il s’appelait Hilaire Sureau, et on sait qu’il est né dans les années 1650 près de Poitiers, dans le Centre-Ouest de la France, cinquième enfant et deuxième fils d’un viticulteur. On sait aussi qu’en 1683, il a franchi les eaux sombres de l’Atlantique Nord pour vivre et travailler sur l’île de Montréal, à l’emploi d’une société missionnaire catholique, la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice, ou les Sulpiciens.
La Compagnie s’était établie dans la vallée du Saint-Laurent dans le seul but d’évangéliser les peuples indigènes de la région, pour les écarter de la faute et du péché. L’arrogance de cette intrusion à la fois territoriale, spirituelle et économique provoqua la colère de la Confédération iroquoise, et le conflit qui s’ensuivit entre les Français et les Cinq Nations fut interminable et sanguinaire. D’autant plus que chaque côté s’allia avec le pire ennemi de l’autre : les Français avec les Hurons et les Iroquois avec les Anglais. En 1687, peu après l’arrivée d’Hilaire, les militaires français lancèrent des raids sur un certain nombre de villages iroquois, semant la désolation sur leur passage. Deux ans plus tard, les Iroquois incendièrent le village français de Lachine.
Hilaire connaissait bien le danger mortel. Même s’il avait grandi à une époque de calme relatif, une grotesque guerre civile ravageait la France depuis des décennies, et la région de Poitiers avait été un point de départ du conflit. Des chrétiens avaient pris les armes contre des chrétiens. D’un côté, les catholiques, farouches défenseurs du statu quo ; de l’autre, une résistance armée, représentée par les huguenots, des disciples protestants du féroce théologien français Jehan Cauvin, mieux connu chez nous sous le nom de Jean Calvin. Parmi les huguenots envoyés au bûcher pour hérésie se trouvait une femme nommée Radegonde Sureau (une parente, peut-être), l’une des millions de victimes du soulèvement. On parvint enfin à une paix difficile au début du dix-septième siècle, lorsque l’armée du roi écrasa les rebelles protestants et leurs inévitables alliés anglais, lors du siège de La Rochelle.
Bien que la guerre à découvert se soit terminée, la douce violence de la répression se poursuivit pendant les décennies suivantes à travers les « dragonnades », une politique qui obligeait les huguenots à loger des soldats de l’État. Cette directive entra en vigueur en 1681, et deux ans plus tard seulement, notre Hilaire s’embarqua sur un navire en direction du Saint-Laurent. Il venait à peine de s’installer lorsque, en 1685, le roi Louis XIV publia le Code noir , qui, en plus de réglementer l’esclavage dans les colonies françaises et d’ordonner l’expulsion des juifs, interdisait l’observance de toutes les pratiques chrétiennes dissidentes. Ainsi, même si nous ignorons les croyances profondes d’Hilaire Sureau, nous savons ce qu’il aurait dit. Le catholicisme était sa seule option légale.

ce n ’ était pas le genre d’histoires auxquelles je m’attendais de ma maison. Et pourtant, ce que j’apprenais ne m’étonnait pas tout à fait, car la terreur des guerres de religion en Europe avait entraîné des convulsions chez mes propres ancêtres. En 1711, mes arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents paternels, Ulrich et Barbara Schürch, furent entassés sur un bateau et déportés du canton de Berne, où ils habitaient, pour le crime d’être des mennonites, trop radicaux pour les dirigeants de l’Église réformée de Suisse. Ils finirent par trouver refuge en Pennsylvanie, et s’établirent sur un grand lotissement (acquis à la suite du déplacement du peuple lenape, également appelé delaware) près d’un village qu’ils appelèrent Schœneck, en souvenir du bercail qu’on les avait obligés à quitter.
Ça, c’était l’histoire de mon grand-père Sherk. Il avait rencontré et épousé ma grand-mère dans le nord de l’Alberta, mais elle avait également des racines en Pennsylvanie. Ses premiers ancêtres nord-américains, William et Nancy Jack, seraient nés en Irlande et arrivés dans le comté de Mercer, en Pennsylvanie, vers 1800. Selon une annotation trouvée dans une vieille bible familiale, William venait du comté de Cork. Mais selon des rumeurs sans fondement, entretenues dans la googlesphère, sa famille, originaire de la France, avait fait partie des dizaines de milliers de huguenots qu’on avait harcelés pour qu’ils partent.
D’après les spécialistes, quelques calvinistes français se sont vraiment rendus au comté de Cork, et le prénom « Jack » ou Jacques apparaît parmi eux. Pour ce qui est de la suite, les documents manquent. L’un de ces descendants huguenots aurait-il émigré dans le comté de Mercer ? Entre les deux, la certitude disparaît dans un océan.
Car « Jack » est aussi un nom britannique, et la famille était peut-être aussi parmi les milliers de protestants écossais transplantés en Irlande par le gouvernement anglais aux seizième et dix-septième siècles pour surpasser en nombre et dominer la majorité catholique irlandaise. (Les manigances du pouvoir semblent infinies.) Mais huguenot français ou irlandais-écossais, on sait sans aucun doute de quel côté se trouvaient les Jack. Cet ancêtre inaugural, William Jack, fut baptisé en l’honneur du roi Guillaume d’Orange, porte-étendard du protestantisme, connu pour avoir défait les catholiques à la bataille de la Boyne, au nord de Dublin.

cette affaire de Jack et Jacques comporte un étrange à-côté. Elle implique un escroc du dix-neuvième siècle devenu célèbre avec le surnom francisé de Gustav ou Gustave Anjou. (Son nom de naissance avait été terni par certaines malheureuses condamnations pour fraude dans sa Suède natale.) Après avoir immigré à New York dans les années 1890, il se promut généalogiste auprès de gens riches et célèbres et de quiconque avait les moyens de lui verser des honoraires. Convenablement armé de billets verts, M. Anjou fournit aux Jack de Pennsylvanie une lignée qui remontait, sans aucun point d’interrogation, une chaîne ininterrompue de vingt-deux générations. Puisque les huguenots s’étaient taillé une enviable réputation pour leur habile artisanat et leur intégrité entêtée, ils enrichissaient n’importe quel arbre généalogique. Alors, toujours empressé de plaire à ses clients, Anjou inventa une trace documentaire qui serpentait, au dix-septième siècle, à travers les « archives » de l’Eure-et-Loir (un département français qui ne serait créé que cent ans plus tard) et dota la famille d’une pléthore de faux ancêtres protestants et français. Ses inventions continuent de hanter les coins sombres et poussiéreux de l’Internet, et nourrissent chez les descendants de Jack le rêve d’une touche d’élégance à la française.

de ce que j’ai dit jusqu’ici, vous avez peut-être tiré la conclusion que les protestants furent les seuls à souffrir des guerres de religion en Europe. Mais lorsqu’un continent entier s’est déchiré, même si c’est pour des divergences doctrinales, personne n’en est sorti indemne. Les vainqueurs ont opprimé les vaincus, et on a oublié les mérites de la charité chrétienne. En Angleterre, par exemple, le roi Henry VIII, outré par le refus du pape d’annuler son premier mariage pour lui permettre de se remarier (plusieurs fois), se déclara chef de l’Église d’Angleterre. Bientôt interdit, le catholicisme devint une forme de trahison et d’affront à la Couronne. Des monastères furent saccagés et pillés ; des prêtres torturés et tués. Des adeptes ordinaires qui avaient déclaré leur foi furent parfois emprisonnés et, toujours, dépouillés de leurs libertés, empêchés de posséder une terre, de recevoir des héritages, d’obtenir un diplôme universitaire ou de remplir les conditions requises pour occuper des professions. En 1673, une nouvelle loi exigea de tout candidat à un poste gouvernemental ou militaire qu’il renie sous serment la doctrine catholique de la transsubstantiation, la croyance selon laquelle le pain et le vin eucharistiques deviennent le corps et le sang du Christ. Comme condition préalable au service public, cela n’allait pas de soi, avouons-le.
L’année suivante, un certain Peter Curricoe s’embarqua sur un vaisseau anglais à destination du Maryland, une colonie créée par des catholiques pour des catholiques, et consacrée à la liberté religieuse. Arrivé en tant que domestique lié par contrat (un esclave, essentiellement), il accomplit les sept années de travail requises et, en récompense, eut droit à 50 acres de terre, acquis par le déplacement des Piscataways et des Yaocomacos.
Cinq générations plus tard, lorsque naquit la mère de ma mère, Mary Catherine Carrico, elle resta aussi férocement et irréductiblement fidèle que ses ancêtres à la religion catholique. En choisissant mon grand-père Humphrey, elle devint le premier membre de sa lignée à épouser un adepte d’une autre religion, et ensemble, ils nourrirent les flammes de la discorde religieuse autour de leur table de cuisine sur les plaines de l’Alberta.

mais revenons à Hilaire Sureau. Lorsque nous l’avons laissé, c’était un jeune homme dans la trentaine, embauché en tant que manœuvre par les Sulpiciens de Montréal. Ce n’est probablement pas un hasard si ses employeurs s’engageaient au même moment dans un projet de construction majeur, le Séminaire de Saint-Sulpice, aujourd’hui l’un des plus anciens édifices patrimoniaux de la ville. Construit entre 1684 et 1687, il porte témoignage des hommes – dont Hilaire, vraisemblablement – qui ont charroyé la pierre, brûlé la chaux et mélangé le mortier. Une fois terminé son contrat de trois ans, il aurait pu retourner en France, mais décida plutôt de quitter Montréal et de tenter sa chance en aval, à Québec. Moins vulnérable que Montréal aux attaques des Iroquois, la ville de Québec venait néanmoins de repousser une tentative d’invasion des maudits Anglais *, lancée à partir du bastion anglo-protestant de la baie du Massachusetts. On n’échappait nulle part aux souffles toxiques de la religion et de la politique.
Entre-temps, Hilaire avait d’autres préoccupations urgentes. Les femmes mariables se faisaient rares – la plupart des filles convolaient adolescentes – et il était dans la trentaine avancée. Son soulagement dut être considérable lorsqu’en juin 1691, il épousa Louise Parent, trente ans, mère de quatre enfants, devenue veuve dans le mois courant. À travers cette heureuse union, il relia encore plus profondément sa lignée à l’histoire de la Nouvelle-France, puisque l’ascendance de Louise remontait au tout début de la colonisation. Le couple ne devint jamais riche – à une certaine époque, Hilaire travailla comme charretier pour le gouvernement municipal – et ils habitèrent vraisemblablement une modeste résidence. Les experts nous disent que la maison moyenne au Québec, à l’époque, avait une surface d’environ sept cent cinquante pieds carrés, avec, à l’étage, une grande pièce dont la forme épousait celle du toit en pente, de la même manière que celle de Saskatoon, que son arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils allait un jour habiter. Dans ces étroites limites, Hilaire et Louise allaient accueillir quatre autres enfants, deux filles et deux fils, qui tous allaient survivre et élever leurs propres familles.
Dès lors, la lignée des Sureau dit Blondin était fermement établie parmi les pionniers de la Nouvelle-France. De ces racines naquit un flot de progénitures étendu sur des siècles : Charles, fils d’Hilaire (1695), engendra Pierre Simon (1727), qui engendra Pierre Simon fils (1752), qui engendra Simon (1799), qui engendra Augustin (1821), qui engendra Cléophas (1844), qui engendra Napoléon (1879), qui aboutit à la limite nord des Grandes Plaines. D’une génération à l’autre, ces hommes s’unirent à de bonnes Canadiennes * nommées Marie Anne, Marie Élisabeth, Maria Amable ou Rose Marie, qui portèrent de dix à douze enfants, parfois davantage, qu’elles emmenèrent à l’église paroissiale pour le baptême ou l’enterrement. La famille était si ardemment catholique et française qu’avec le temps, elle produirait une sainte, Esther Sureau dit Blondin, canonisée en 2001 sous le nom de Bienheureuse Mère Marie-Anne, cousine pas si lointaine de Napoléon. « Plus un arbre enfonce profondément ses racines dans le sol, a-t-elle écrit un jour, plus il a de chances de grandir et de porter de fruit 1 . » On ne pourrait jamais accuser les Sureau dit Blondin d’avoir de faibles racines.

à saskatoon, une règle non écrite prescrit la démolition de toute maison de plus de quatre-vingts ans. Je songe à ce principe chaque fois que je balaie le plancher croulant de notre sous-sol ou que je regarde les cristaux de givre qui poussent près des prises électriques à côté de l’évier de cuisine. Au fil du temps, Keith et moi avons fait ce que nous pouvions – remplacé les vieilles fenêtres tremblantes, ajouté de l’isolant au grenier et aux murs –, mais on n’y échappe pas. Cette demeure est vieille, elle approche de sa dixième décennie, et elle évoque des normes de confort et d’efficacité d’une autre époque.
On comprend aisément pourquoi tant de nos voisins ont choisi les habitations de remplacement qui ponctuent notre pâté de maisons, certaines en harmonie de bon goût avec l’esthétique d’époque de la rue, d’autres vraiment pas. Récemment, deux autres résidences « patrimoniales » ont disparu de notre côté de la rue, à un pâté de maisons dans chaque direction. Chaque fois qu’on démolit une habitation, cela représente une sorte d’oubli.
Avec ce que je sais maintenant, je passe d’une pièce à l’autre et j’ai l’impression de voir des portraits de tous ces ancêtres Sureau dit Blondin accrochés aux murs. Leurs images sont peintes à grands traits, en noir et blanc, avec des visages flous, et ils posent seuls ou en couples, ou par groupes familiaux serrés. Et dans l’un des cadres – convenablement orné et doré, me dis-je – figure une carte du Canada où la Saskatchewan et le Québec sont surlignés et bien détachés.
Malgré ce que dit mon passeport, je ne me suis jamais pleinement sentie canadienne, au sens « coast to coast ». Quand j’étais enfant, mon monde coïncidait avec mon expérience restreinte, d’abord de la communauté norvégiophone du nord de l’Alberta dans laquelle j’étais née (même si nous n’étions aucunement norvégiens), puis de la série de petites villes anglophones et multiethniques des Prairies où nous avons déménagé par la suite. Lorsque je suis devenue adulte, ma carte s’est étendue vers le nord pour inclure Yellowknife – encore, selon certaines définitions, dans le territoire géographique des plaines nord-américaines – puis vers chez moi, à Saskatoon. À chaque déménagement, mon identité devenait plus fermement enracinée dans la gestalt irrégulière des Prairies canadiennes, « à l’est des Rocheuses et à l’ouest du reste », pour citer une chanson de Corb Lund. J’avais des ancêtres et même, semblait-il, des parents en Ontario, mais ils appartenaient à un autre monde. Quant au Québec, mon français empesé d’écolière m’avait définitivement classée parmi les étrangers.
Mais maintenant, cette petite maison sans prétention avait ouvert ses portes sur une histoire qui transcendait d’insignifiantes barrières et frontières. Si petite fût-elle, elle englobait les solitudes et les siècles.

la recherche généalogique est addictive : chaque découverte, même insignifiante, procure une bouffée de plaisir. Voyez : cette arrière-arrière-grand-mère était une authentique Fille du Roi *, l’une des orphelines et des aventurières envoyées de France au dix-septième siècle pour épouser les colons. Et ce type-là, il faisait partie du célèbre régiment de Carignan-Salières, des soldats de métier de l’armée française déployés en Nouvelle-France dans les années 1680 pour imposer une paix fragile aux Iroquois. Pourvu que les bouffées de satisfaction continuent, il était tentant d’avancer, toujours avancer.
Mais cette recherche avait un but, deux questions que j’avais envisagé de résoudre. En ordre inverse d’apparition, il y avait d’abord le mystère des deux Napoléon. Existait-il ou non un lien entre les Blondin de Saskatoon et leurs homonymes métis de Qu’Appelle ? Un tel lien est tout à fait plausible puisque, au tout début de la Nouvelle-France, on encourageait les mariages entre femmes autochtones et Français. « Nos jeunes gens épouseront vos filles, dit Champlain à un rassemblement de Hurons en 1633, et nous formerons un seul peuple 2 . » Quelques années plus tard, Marie de l’Incarnation et ses Ursulines établirent une école de filles à Québec, et leurs diplômées, dont beaucoup d’Autochtones, finirent souvent par épouser des colons. L’exogamie était également un aspect important de la traite des fourrures, surtout lorsque les voyageurs s’avançaient dans le territoire des Grands Lacs, le Pays-d’en-Haut *. Souvent, ces hommes apprenaient les langues autochtones, s’unissaient à des familles autochtones, et adoptaient les coutumes de leurs épouses.
Hilaire ne semble pas s’être engagé dans la traite des fourrures, mais plusieurs de ses descendants le firent certainement, y compris son fils aîné, Charles. Nous le savons grâce une base de données de contrats de voyageurs, co-organisée par un historien de l’Université de Saskatchewan. (Forcément, ce savoir ésotérique était hébergé à dix minutes de chez moi.) Mais j’avais beau chercher partout et à fond, je ne trouvais aucune femme autochtone dans la lignée des Sureau dit Blondin.
Et si je m’attaquais au problème dans l’autre direction ? Et si je commençais par les Blondin de la vallée de la Qu’Appelle, en cherchant leurs ancêtres canadiens-français ? Au début, les résultats fusèrent de toutes parts. Toute l’histoire de l’Ouest canadien comptait des Métis nommés Blondin : un Paul dans la région d’Edmonton, une Julia à Cumberland House, un Édouard Pierre à Saint-Boniface, tous au dix-neuvième siècle – chacun surgissant avec la promesse d’établir un lien avec des ancêtres du Canada français. Mais la documentation s’avérait inégale, criblée d’omissions décevantes, et trop vite, la piste s’embrouilla, me laissant en rade sur les rives du Petit lac des Esclaves dans les années 1790, avec un Pierre Blondin de parents inconnus.
Heureusement, je trouvai une réponse à ma seconde question : comment les Sureau dit Blondin ont-ils abouti dans les Prairies ? Je retrouvai assez aisément les déplacements en série de la famille. Des générations successives avaient emboîté le pas au père fondateur Hilaire, qui, après être passé de Poitiers à Montréal puis à Québec, était retourné à Montréal. Pour une raison ou une autre, toute la lignée des Sureau dit Blondin avait nettement la bougeotte. Si vous avez lu le roman classique Maria Chapdelaine de Louis Hémon, vous vous rappellerez la scène finale, dans laquelle l’héroïne, ayant longtemps souffert, entend « la voix du pays de Québec * » se répercuter à travers ses pensées comme un son de cloche. Voici un pays, lui dit la voix, où « rien ne doit mourir et rien ne doit changer * ». « Alors, je vais rester ici… de même ! * », conclut Maria, choisissant de rester où elle est, « patiente et sans amertume », certaine que c’est la voie à suivre pour les Québécois 3 .
Les Sureau dit Blondin n’y croyaient manifestement pas. À mesure que s’ouvraient de nouveaux fronts agricoles – et malgré leur engagement éphémère dans la traite des fourrures, c’était avant tout une famille de cultivateurs –, les ancêtres de Napoléon avaient choisi le changement et une chance de prospérer. Au début, ils migrèrent d’une paroisse à l’autre dans la région de Montréal : Pointe-Claire, Pierrefonds, Laval. C’est là qu’ils se trouvaient à l’automne 1759, lorsque les Anglais vainquirent l’armée française sur les Plaines d’Abraham et, l’année suivante, lorsque toute la Nouvelle-France céda aux Britanniques. Puis, dans les années 1800, les descendants d’Hilaire Sureau firent deux bonds étonnants : d’abord à l’extrémité ouest de l’ancienne province française (désormais appelée Bas-Canada par ses intendants britanniques) et ensuite, dans une rupture incongrue, de l’autre côté de la frontière, dans le giron des Anglais. C’est à partir de cette prise de pied dans la baie Georgienne, au lac Huron, que Napoléon et d’autres membres de sa famille mirent le cap vers la Saskatchewan en 1904, pour s’établir dans les grands espaces situés à l’ouest de Saskatoon.
Vingt-cinq ans plus tard, Napoléon, dès lors accompagné par sa femme, Clarissa Marie née Parent, et leurs quatre jeunes enfants, finit par atterrir dans cette maison. Autour d’eux s’étalait un quadrillage de rues, dessiné cinquante ans auparavant par la Temperance Colonization Society en hommage aux gloires de l’Empire britannique, avec des noms comme Albert, Victoria, Lorne. Comment la famille avait-elle géré sa transplantation en cette terre « étrangère » ? Quel genre d’accueil avait-elle trouvé dans le « dernier mieux de l’Ouest » ?
Alors que je me demandais comment vêtir de chair et d’émotions l’ossature des faits, une promesse d’aide se manifesta comme par magie. Un courriel apparut dans ma boîte de réception : on m’offrait de me mettre en contact avec un véritable descendant, toujours vivant, de Napoléon Sureau dit Blondin. « Salut, commençait-il sur un ton invitant. Je viens de trouver par Google votre demande d’information à propos du grand-père de mon épouse. » Imaginez donc : une petite-fille. Apparemment, en fouillant sur l’Internet, j’avais laissé une série d’empreintes numériques qui menaient directement à ma boîte de réception. Et la petite-fille de Napoléon – elle s’appelait Lorena – semblait également avoir travaillé à son arbre généalogique et se montrait ouverte à partager ce qu’elle avait appris. Mais allions-nous arriver au cœur des choses ? Serait-elle prête à partager des secrets de famille avec une inconnue curieuse ?

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