Destins des traces
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Description

Traces et inscriptions sont aux fondements de la psychanalyse. Que deviennent les traces mnésiques ? Freud avance que leur traduction produisait, en une même opération, leur effacement et leur inscription. C'est cette opération que Lacan a ensuite identifiée comme celle du signifiant. N'existerait-il pas cependant, en dehors de leur refoulement par absence de traduction, d'autres destins pour les traces ? Fragiles, éphémères, les traces sont toujours le legs d'une assignation à peine pressentie. De l'effacement des traces, le sujet y trouve sa chance d'exister.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2005
Nombre de lectures 128
EAN13 9782336284095
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Che vuoi ? Nouvelle série n° 23, 2005 Revue du Cercle Freudien
Comité de rédaction : Alain Deniau, Serge Reznik, Fabienne Biegelmann Thierry de Rochegonde, Josette Zoueïn, José Morel Cinq-Mars
Correspondants étrangers : Argentine : Gilda Sabsay Foks Canada : Francine Belle-Isle – Anne-Elaine Cliche Danemark : Jean-Christian Delay États-Unis (New York) : Paola Mieli
Directeur de publication : Alain Deniau
Couverture : Charlotte Vimont
Mise en page : Clara Kunde
Éditeur : L’Harmattan, 5-7 rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris alaindeniau @ wanadoo.fr
À paraître : Che vuoi ? n° 24 Automne 2005 : L’argent en psychanalyse
Publié avec le concours du Centre National du Livre
© L’Harmattan, 2005
9782747586900
EAN : 9782747586900
Destins des traces

René Major
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Éditorial Logique des traces et des inscriptions
Traces, inscriptions : une question aux fondements de la psychanalyse L’archonte, l’archi-trace, l’archive Réponse à René Major Résister, rêver
Le tissu social en proie aux distorsions de la langue
L’espace sensible du signifiant comme antidote des discours contemporains Point d’appui sur la langue Juin, le sans pourquoi de la langue Sur trois mots, comme on dit sur deux notes
Le devenir des traces et leurs inscriptions dans la clinique analytique
La trace folle Pour une métapsychologie de la trace Traces et inscriptions Traces et histoires Traces, inscriptions et histoire - Une approche à partir d’une clinique institutionnelle avec des enfants autistes
Traces du franchissement des interdits fondamentaux
1945, Strasbourg, le chaos Stèles et traces Abord du camp de la mort - À propos du travail d’Anne-Lise Stern Sur l’analyse avec les enfants Traces de l’histoire dans la maladie - Histoire de Mathilde
Traces à l’œuvre dans le langage
Sur la trace d’une écriture, un monstre est dépisté Le poème comme tremblement de taire Le soleil est un voleur - Peindre la trace
Cabinet de lecture
Catherine Lutz La dépression est-elle universelle ? - Paris, Le Seuil, 2004 Jean-Jacques Moscovitz Lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg - Paris, Bayard, 2004 Danielle Roulot Schizophrénie et langage - Toulouse, Érès, coll. Des Travaux et des Jours, 2004 Gérard Pommier Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse - Paris, Flammarion, 2004 Michel Schneider Big Mother : Psychopathologie de la vie politique - Paris, Odile Jacob, 2002, réédition 2005 Anne-Lise Stern Le savoir-déporté Camps, histoire, psychanalyse - Paris, Seuil, coll. La Librairie du XXIe siècle, 2004 Che vuoi ? a aussi reçu - Lacan. La loi, le sujet et la jouissance Franck Chaumon Paris, Éditions Michalon, coll. Le Bien commun, 2004, 125 p. 10 €
Che vuoi ? fait causer...
Che vuoi ? fait causer... - L’EMPIRE DE LA NORME
Hommages à Michèle Abbaye
Michèle Abbaye Pour Michèle Abbaye Souvenir de Michèle Abbaye Une rare simplicité Michèle Abbaye Pour Michèle Pour Michèle Quelques repères biographiques et bibliographiques
Information Numéros parus: BULLETIN DE COMMANDE
Che vuoi ? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d’élaboration indispensable à la pratique en mettant en oeuvre les deux principes fondateurs de l’association: l’accueil de l’hétérogène, le risque de l’énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d’un thème choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C’est pourquoi la question de l’Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libelle d’un: che vuoi ? que veux-tu ? est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre désir – s’il se met, grâce au savoir-faire d’un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d’un : que me veut-il ?
J. Lacan (Écrits)
Éditorial
Fragiles, éphémères, les traces sont toujours le legs d’une assignation à peine pressentie. Du fait du transfert, fortes de l’appui du corps de l’Autre, une parole errante se cherche. De l’effacement des traces, un sujet y trouve sa chance.
En ouvrant dans sa correspondance avec Fliess la question du devenir des traces mnésiques, Freud avait avancé que leur traduction produisait, en une même opération, leur effacement et leur inscription que Lacan a ensuite identifié comme celle du signifiant. N’existerait-il pas cependant, en dehors de leur refoulement par absence de traduction, d’autres destins pour les traces ?
Nous ne savons jamais à l’avance comment dans la langue faire le partage, si nécessaire, entre la violence transformatrice propre au symbolique et les violences actuelles faites aux fondements du lien social.
Question de parole et d’écriture.
Analystes attentifs aux traces qui habitent la parole dans la cure, notre propos est d’entamer un dialogue avec des écrivains qui, de leur place, peuvent traiter avec nous aussi bien des traces de mise à mal des interdits fondateurs de l’humanité que des traces qui ne cessent d’animer les langages de la création artistique.
Dans ce numéro, nous adressons aussi un hommage à Michèle Abbaye, co-fondatrice du Cercle freudien mais aussi membre du Comité de rédaction de la revue Che vuoi ? Par ces hommages où s’exprime notre dette pour son travail dans la communauté analytique, nous adressons à la famille de notre amie disparue, et en particulier à son fils Hadrien Soulez Larivière, l’expression de notre affection la plus profonde.
Ce numéro reprend le travail effectué au Cercle freudien au cours de l’année 2003 -2004 et en particulier lors du colloque éponyme qui s’est tenu à Paris les 11, 12 et 13 juin 2004. Jacques Aubry, Colette Hochart, Okba Natahi et Françoise Nielsen sont venus rejoindre le Comité de rédaction pour construire la partie thématique. Qu’ils en soient ici remerciés.
Le Comité de rédaction
Logique des traces et des inscriptions
Traces, inscriptions : une question aux fondements de la psychanalyse
Jean-Pierre Lehmann

Avancer que les traces et inscriptions sont aux fondements de la psychanalyse, reviendrait-il à dire qu’elles sont les noms d’un des concepts fondamentaux de la psychanalyse ? Serait-ce un cinquième que Lacan aurait négligé d’inclure dans le séminaire XI ? Peut-étre ! Mais peut-être pas, si l’on remarque que le concept de l’inconscient - qui, lui, est bien au nombre des quatre concepts fondamentaux – à partir du moment où il est pensé par Freud l’est corrélativement aux traces et aux inscriptions, nommément à la seconde de ces inscriptions que dans sa lettre 52 à Fliess, Freud écrit Ub, abrégé de Unbewußtsein.

Ces concepts ont tellement été aux fondements de la psychanalyse que Freud, sa vie durant, les aura fait continuellement travailler jusque et y compris dans son œuvre ultime que fut Moïse et le monothéisme. Dans la rédaction du troisième essai composant cet ouvrage, il n’a cessé de revenir sur les traces mnésiques.
Il avait voulu résumer pour des lecteurs non avertis, la théorie du traumatisme dans la genèse des névroses afin de pouvoir parler de préhistoire de l’espèce humaine et d’avancer que les manifestations recueillies au cours des analyses, fournissaient des preuves que des traces mnésiques avaient été laissées par des expériences faites par les générations antérieures. Ces traces, faisant partie de notre héritage archaïque, amenaient à postuler une acquisition phylogénétique.
« Les impressions causées par les traumatismes précoces [...] sont soit non traduites dans le préconscient, soit bientôt ramenées par le refoulement à l’état du ça. Dans ce cas, leurs traces mnésiques restent inconscientes et c’est à partir du ça qu’elles agissent. Nous pensons parvenir à suivre leur destin futur tant qu’il s’agit pour elles de leurs propres expériences. Mais les choses se compliquent quand nous nous apercevons que dans la vie psychique de l’individu... agit aussi ce qu’il apporte en naissant, certains éléments de provenance phylogénétique. »
Ce paragraphe présente, de manière condensée, la théorie des traces et des inscriptions, en évoquant tant la traduction que le refoulement, l’agir des traces et leur « destin ». Il mentionne enfin la phylogenèse. Même si nous pouvons hésiter à suivre le raisonnement de Freud, remontant jusqu’aux origines de l’humanité en y postulant le meurtre du père primitif, nous ne pouvons négliger pour autant ce qui touche à l’action sur la vie psychique de tout un chacun, des traces de ce qu’il apporte en naissant. Traces provenant de ses géniteurs et des générations qui les ont immédiatement précédés.
Il n’est pas jusqu’à la distinction introduite entre vérité historique et vérité matérielle, qui ne laisse entendre l’importance qu’attachait Freud aux traces et inscriptions. En commentant conjointement le texte freudien et l’écriture même de ce texte, Michel de Certeau avait, dans L’écriture de l ’ histoire , relevé le retour obsédant des expressions « effacer les traces » ou « les dissimuler » et pointé, au sujet de la vérité historique, le rapport de la fiction à l’histoire. « Fiction, parce que l’homme n’a ni goût, ni inclinaison à recevoir la vérité. Elle est ce qu’il tait par la pratique même du langage. La communication est toujours la métaphore de ce qu’elle cache. Vérité pourtant, parce que, ayant droit en cette place même, quelque chose d’infantile reste là : document in-fans, exclu et constructeur du langage communiqué (la tradition), “noyau de la vérité historique”, marque inscrite et illisible, empreinte. Elle apparaît chez Freud sur le mode de la circoncision, inscription qui se transcrit verbalement dans le paradoxe du “Moïse égyptien” ou de l’impression d’étrangeté, sentiment tactile de ce qui est atteint, lié à l’empreinte du partage. Coupures inscrites, “impressions” muettes : loi gravée et qui ne peut être que tue. »
Ce qui concerne tant les traces laissées par les traumatismes, que la vérité historique, avait d’ailleurs déjà tissé l’écriture de Constructions en analyse, nous invitant à lire chacun de ces textes à la lumière de l’autre.

Dans son enseignement, Lacan a plus d’une fois insisté sur le retour des traces et leur effacement. Ayant été amené à articuler successivement son discours sur l’Imaginaire, le Symbolique puis le Réel, il nous induit indirectement à être attentifs à discerner les divers moments où, portées par la parole de l’analysant, ressurgissent ces traces, tantôt dans un de ces trois registres, tantôt dans un autre. Ce qui n’est pas de peu d’importance, car pour permettre à un analysant de nouer ensemble ces trois cercles, il est nécessaire que nous puissions les entendre également tous les trois et percevoir les moments où il semble le plus opportun de les pointer.
Bien les entendre tous le trois, sans négliger celui du Réel, comme a été amené à le faire, à sa manière Freud, en traitant, après la guerre de 1914, des névroses traumatiques. Entendre ce qui concerne les traces du Réel, non seulement en leurs spécificités liées à la particularité de ce que chacun des analysants a eu à rencontrer dans sa propre expérience, mais également en ce dont ils peuvent et nous pouvons, être prisonniers. Car l’histoire privée de chacun, le privé qui se parle dans le cadre de l’analyse, d’être ainsi noué au langage, est lui-même pris dans la grande Histoire. L’intime de chacun est marqué par ce que l’histoire des soixante-dix dernières années a opéré en altérant, à l’insu de beaucoup, le système social d’articulations signifiantes inscrit au plus profond de nous, ce système qui n’est autre que la langue. Aucun des dictateurs qui ont cherché à régir le monde, de César à Staline, n’a manqué de se préoccuper des langues. Ils y reconnaissaient, en effet, l’image d’un pouvoir nu qui n’a même pas à dire son nom. Il serait illusoire de croire que nous pourrions, en France, aujourd’hui, être indemnes de ce qui est arrivé à la langue allemande sous le Troisième Reich.
Il est aisé de comprendre pourquoi les différents régimes totalitaires des temps modernes se sont méfiés de la psychanalyse et ont, de diverses manières, tenté de la neutraliser. Elle est, effectivement, profondément subversive, simplement en cela qu’elle prête attention à ce que Lacan a dénommé mangue en un seul mot, lalangue marquée d’un pas-tout, qui, de ce fait touche au réel. Par ce néologisme, Lacan a cherché à bien faire entendre combien intimement est inscrit l’inconscient dans l’ordre langagier. La lalangue résonne comme le vocable lallations, cette émission de sons qui précède le babillage et fait entendre la prise première de l’ infans dans la langue dite maternelle,.
Les lallations nous renvoient à une période de la vie de l’ infans où, alors que sa musculature et son larynx ne lui permettent pas encore d’articuler, sa voix cependant commence à se constituer comme objet. Il est cependant encore capable de parler n’importe quelle langue. Il perdra cette capacité en se fixant sur la langue de sa mère. Le dire ainsi fait implicitement référence à la violence de l’interprétation.
Comment l’ infans peut-il, de fait, des lallations et du babillage, accéder à la lalangue  ? N’est-il pas indispensable que des possibilités d’adresse à l’Autre soient données pour que naisse un sujet de l’énonciation ? Les questions soulevées par cette adresse à l’Autre, rencontrent celles des premières inscriptions que Freud avait nommées Wahrnehmungszeichen, signes de perception, où Lacan a reconnu les signifiants. Piera Aulagnier, à laquelle je viens de faire allusion en évoquant la violence de l’interprétation, avait, quant à elle, avancé l’idée d’une triple inscription, pictographique, inconsciente et préconsciente. Anzieu, en parlant de signifiants formels et Laplanche, de signifiants énigmatiques, semblent tout comme Bion, avec les éléments béta, avoir cherché à théoriser le même objet que Piera Aulagnier. Il n’est pas accessoire de remarquer que tous ces auteurs ont été amenés à ces hypothèses théoriques, par la clinique de la psychose.
Or implicitement ou explicitement ils ont souligné le rôle fondamental tant de l’ombre parlée que du porte-parole pour Piera Aulagnier ou du caractère contenant de la rêverie maternelle pour Wilfred Bion. N’y aurait-il plus aucun recours quand le lieu d’adresse a manqué pour l’ infans  ? C’est précisément cette question qui est au centre de la clinique de la psychose, des bordertine cases et même de l’autisme. Dans son texte Fear of breakdown, « La crainte de l’effondrement », Winnicott a voulu attirer notre attention « sur la possibilité que l’effondrement ait eu lieu vers le début de la vie ». L’analysant aurait besoin de s’en souvenir, « mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas eu lieu ». Comment comprendre que cette chose du passé qui a cependant laissé des traces dans la crainte d’un effondrement à venir, n’ait pas eu lieu ? Elle n’a pas eu lieu, répondait Winnicott, dans la mesure où l’ infans n’était pas là pour que cela lui arrive. Il n’était pas là parce que l’intégration du moi n’était pas alors suffisante. Cela n’a donc pas pu avoir lieu en lui. Dans l’état de dépendance absolue où il se trouvait alors, l’ infans était incapable de contenir ce qui se passait. Dans ce temps de genèse de l’intégration, la mère est le lieu de l’ infans. Si la mère défaille à être ce lieu, quelque chose a lieu qui ne trouve pas de lieu, produisant ainsi simultanément trauma et non-lieu.
Et Winnicott de dire que le seul moyen pour l’analysant de s’en souvenir, c’est d’éprouver cette chose passée, pour la première fois, dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert. Les traces dont sont toujours porteurs ces analysants assignent l’analyste à constituer ce lieu d’adresse qui a manqué. En s’appuyant sur le corps de l’analyste, l’analysant pourra en cette zone qui a été de non-lieu traumatique, entrer dans la lalangue. Quelque chose pourra s’inscrire en en effaçant les traces.
Si des traces sont demeurées en mal d’inscription faute d’avoir trouvé de lieu en l’Autre, que peut-il en être de ces autres traces produites par les entreprises systématiques de déshumanisation, entreprises vouant des millions d’humains à faire partie de la catégorie homo sacer qui, selon la loi romaine pouvait être tuée en toute impunité. Traces ineffaçables, sinon par combustion, des corps tatoués de celles et ceux qui étaient enregistrés comme non-humains, destinés à être rayés de la carte des ayants droit à vivre, quelles empreintes laissent-elles malgré tout subsister ? Je dis malgré tout, par opposition à ce que déclarait Himmler à Posen, le 4 octobre 1943 en parlant de « la glorieuse page de notre histoire, une page qui n’a jamais été écrite et qui ne pourra jamais être écrite ». Cette histoire a été, malgré tout, écrite, histoire de la solution qu’il voulait « totalement claire » en ce sens qu’il ne considérait « pas justifié d’exterminer les hommes [...] et de permettre à leurs enfants de grandir pour s’en prendre à nos fils. Il faut donc, précisait-il, prendre la difficile décision de faire disparaître ces gens de la Terre. » Écrite, tout en demeurant impuissante à rendre compte de la résurgence de cette offrande au Dieu obscur.
Qu’est-ce qu’après Auschwitz des psychanalystes peuvent dire des traces du franchissement des interdits fondateurs de l’humanité ? Quel mouvement doivent, dans leur écoute, opérer, en eux-mêmes, les analystes quand l’insistance du réel s’est faite et continue à se faire telle qu’elle peut écraser tout espace possible pour un sujet ? Comment peuvent-ils recueillir, accueillir ces traces, de telle sorte qu’elles n’obèrent plus de toute leur charge mortifère, la vie psychique de ces analysants ?
Et à quels détenteurs du pouvoir, à quels archontes revient l’autorité sur l’institution de l’archive quand il s’agit de ces « archives du mal » ? Ainsi formulée, cette question nécessite-t-elle d’être pensée en fonction de l’hypothèse d’une archi-écriture, d’une trace originaire, d’une archi-trace comme l’a avancé Jacques Derrida pour qui la trace comme simulacre est présence qui se dissémine, toute parole renvoyant à une archi-trace ? Mais ce concept d’archi-trace ne ruine-t-il pas celui de trace, tel que l’a conçu Freud pour qui l’effacement de la trace est l’œuvre du sujet lui-même ? L’idée d’un primat de l’écriture peut-il s’accommoder de la fonction primordiale de la parole dans la cure analytique ? Ne s’oppose-t-elle pas à ce que Lacan affirmait en disant que « l’écrit est non pas premier mais second par rapport à toute fonction du langage et néanmoins sans l’écrit il n’est d’aucune façon possible de revenir à questionner ce qui résulte, au premier chef, de l’effet du langage comme tel, autrement dit de l’ordre symbolique » ?

Reste cependant la grâce, la venue de la grâce à laquelle aspire l’écrivain, qu’il soit ou non janséniste. « Orgueilleusement janséniste, je ne croyais qu’à la Grâce; elle ne m’était point échue; je dédaignais de condescendre aux Œuvres, persuadé que le travail qu’eût exigé leur accomplissement, si acharné qu’il fût, ne m’élèverait jamais au-dessus d’obscur convers besogneux [...]. J’ai compris, trop tard peut-être, qu’aller à la Grâce par les Œuvres, comme à Guermantes par Méséglise, c’est “la plus jolie façon”, la seule en tout cas qui permette d’apercevoir le port [...]. » Je cite ici Pierre Michon qui a encore écrit ailleurs, à propos de Balzac et de La Comédie humaine : « Reste la Grâce [...], reste le chemin plein d’espérance et de foi qui vous mène à leur porte. Reste ce gros homme plein de grâce ; que la Grâce a tenu par la peau du cou pendant quinze ans, une grâce tortueuse affublée des masques de la vanité, de l’avidité, du snobisme, du génie, qui peut-être s’est dévoilée pour finir et lui a dit en partant : ce n’était pas ce que tu croyais, c’était La Comédie [...]. »
Pourquoi évoquer ainsi la grâce ? Parce que si quelque chose ne cesse pas de ne pas s’écrire dans la lalangue , du fait qu’elle est pas-toute, par contre, l’acte de poésie, lui, consiste à transcrire dans la lalangue même, un point de cessation du manque à s’écrire. « La poésie ne peut pas être tout à fait du côté du bien, écrit encore Pierre Michon, car nos premiers parents quand ils étaient dans le Grand Jardin ne parlaient pas, ils communiquaient à la mode des fleurs par des abeilles, des messagers ailés, et sentirent se délier leur langue seulement après que l’ange leur eut montré la porte [...]. La langue des hommes leur vient après la Chute, quand la matière ne chante plus ; la poésie qui est langue de la langue tombe aussi dans le puits universel, et peut-être deux fois plus vite, à moins que dans sa duplication forcenée elle ne remonte sans cesse à la force du poignet, soit presque à la margelle, retombe plus bas, fasse ainsi usage de sa liberté libre. »
En arrachant les mots au cercle de la référence ordinaire ainsi qu’à leur fonction de véhicule de la communication, les poètes et les écrivains qui participent à la même jouissance d’écrire, entrant violemment dans la langue par leur détermination énonciative, frayent une voie où peut s’écrire un impossible à écrire. La poésie, comme l’analyse, a affaire à la vérité et à l’éthique en ce que, une fois cerné, le point de cessation du manque à s’écrire, exige d’être dit. Freud ne l’avait-il pas déjà reconnu qui voyait dans « les poètes et romanciers des précieux alliés [...] car ils connaissent, entre ciel et terre, bien des choses que notre sagesse scolaire ne saurait encore rêver [...]. Ils s’abreuvent, en effet, à des sources que nous n’avons pas encore rendues accessibles à la science. »
Mais comment s’opère ce miracle qui fait que les écrivains parviennent, de la sorte, à puiser à ces sources ? Ne serait-ce pas, comme nous le fait percevoir Proust dans la Recherche du temps perdu, qu’ils ont pu conserver, en eux, ces cortèges de sensations, ces séquelles de traces telles qu’elles se sont produites dans leur surgissement premier, sans avoir ensuite à être autant sujettes au refoulement qu’elles le sont au commun des mortels que nous sommes ?
En disant la poésie je pense tout autant à celle des arts plastiques. Une analyste, également plasticienne, Ani Dilanian a, pour une exposition de ses œuvres en 2003, intitulée Le chant des pierres d’Arménie, écrit : « Il y a une vingtaine d’années – après trois ans d’analyse ; j’ai ressenti comme un souffle dans mes mains. Ce souffle m’a fait m’interroger : pourrais-je faire quelque chose avec mes mains ? [...] Lorsque nous dessinons, nous racontons notre histoire. Une histoire au-delà des mots, dans sa préhistoire, comme si le rêve mis au travail, dans le parcours analytique, ouvrait un champ où l’activité créatrice devenait une écriture, comme mue par une nécessité intérieure où le fusain et la sanguine devenaient des instruments qui délimitaient de nouveaux espaces.
Un travail de mémoire, de généalogie, d’héritage et de transmission commença alors et les silences se mirent à parler. L’expérience s’est poursuivie avec la gravure : le tracé s’est creusé dans la matière : le cuivre, le zinc et les valeurs dans le clair-obscur et les couleurs [...]. {Puis] le souffle prit un autre élan dans la sculpture et le travail de la pierre, je devrais dire des pierres qui m’ont accordé par l’humilité de leur forme et la diversité de leur matière, la densité d’un nouveau langage aux confins de ma sensibilité et de ma recherche intérieure, créant ainsi un espace intermédiaire entre la réflexion thérapeutique et l’activité créatrice, »

Les artistes créateurs ne sont pas les seuls à tenir de tels propos. Certains artistes interprètes peuvent en tenir également de très proches.
Ce peut être aussi bien au théâtre que dans le domaine musical. Ainsi Carlo Maria Giulini, évoquant son arrivée à la direction d’un orchestre réputé, disait tout ce qu’il avait dû mettre du sien pour que les musiciens ne se contentent pas de jouer très bien, mais qu’ils fassent de la musique. Cela n’avait pu se faire qu’en faisant revivre, pour eux, les affects, les émotions inscrites par le compositeur dans le filigrane de la partition. « La musique, dit-il, n’est là que pour servir les sentiments, les exprimer, les toucher » ; et encore : « La connaissance de l’œuvre ne suffit pas, il faut la comprendre, croire en elle, l’aimer dans ses moindres inflexions, l’intérioriser au plus profond de soi, afin qu’elle puisse jaillir de vous avec la force de s’incarner dans les sons. » Ce jaillissement en provenance du fond de l’interprète rejoint celui du compositeur de l’œuvre.
De même, Jeanne Moreau, interrogée en 2002 par James Lipton dans le cadre des séances de l’Actors Studio, disait qu’à son sens, l’acteur devait être comme « un tuyau d’arrosage, vide et propre, pour extraire de soi un flux venu de très profond ». James Lipton venait, en effet, de lui demander si les rôles qu’elle avait joués étaient proches de ce qu’elle pouvait être elle-même, si ces personnages qu’elle avait été amenée à représenter, avaient quelques ressemblances avec elle. Elle lui avait rétorqué : « Non, ils sont très différents. » Et la métaphore du tuyau lui était venue au moment de répondre à la question : « Est-ce que vous vous préparez avant de jouer un nouveau rôle ? - Oui ! Beaucoup ! », avait-elle répliqué. « Comment ? En quoi faisant ? – Rien. » Et de s’esclaffer avant de déplier ce paradoxe : « Je lis beaucoup de livres, de textes écrits par l’auteur, et sur le personnage [...], j’attache aussi beaucoup d’importance aux vêtements que doit porter ce personnage. »
« Et au moment de les mettre, d’endosser ce rôle [...], il n’y a plus qu’à se laisser porter, traverser par des choses qui viennent de très loin, d’en-deçà de soi. - D’archaïque ? », lui demanda James Lipton, et elle de répondre : « Oui ! D’archaïque. »
Ces choses qui viennent de très loin, d’en-deçà de soi, que James Lipton a voulu dénommer archaïques, ne sont-elles pas ce que nous pouvons, de notre côté, appeler les traces à l’œuvre dans les langages de la création artistique ?
Pourrait-on mieux dire que ces artistes, comment nous précèdent des traces qu’ils ont la grâce de faire parler, pour nous les faire entendre ?

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Anzieu (D.), Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod,1987.
Aulagnier (P.), La violence de l’interprétation, Paris, PUF, 1975.
Bion (W. R.), Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1962.
De Certeau (M.), L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.
Derrida (J.), Mal d’archive, Paris, Galilée, 1995.
Freud (S.), La naissance de la psyehanatyse, Paris, PUF, 1973.
Freud (S.), Moïse et le monothéisme, Paris, Gallimard,1948.
Freud (S.), Résultants, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985.
Freud (S.), Délire et rêves dans la « Gradiva » de Jertsen, Paris, Gallimard, 1949.
Lacan (J.), Le Séminaire, XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, inédit.
Lacan (J.), Le Séminaire, XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975.
Laplanche (J.), Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF,1987.
Michon (P.), Vies minuscules, Paris, Gallimard,1984.
Michon (P.), Trois auteurs, Lagrasse, Verdier, 1997.
L’archonte, l’archi-trace, l’archive
René Major

Sans avoir la moindre idée de ce qui l’y incitait, il était parti pour l’Italie, l’avait traversée, sans s’arrêter à Rome ni à Naples, pour atteindre Pompéi, afin de voir s’il pouvait retrouver sa trace. Une trace au sens propre du mot, au sens littéral (im wörtlichen Sinne) car de son pas si singulier elle avait dû laisser derrière elle, dans la cendre, une trace distincte de toutes les autres, une empreinte (Abdruck) de la pointe de son pied. 1
Qu’est-ce donc qu’une trace, au sens littéral ? Im wörtlichen Sinne, écrit Freud. Hanold était passé maître dans l’art de déchiffrer les graffitis les plus indéchiffrables, les plus énigmatiques. C’est ce que nous dit le roman de Jensen. Mais ce que l’archéologie enseignait, aussi passionnante qu’elle soit, demeurait sans vie. Faire revenir Pompéi à la vie, faire revivre la mémoire ensevelie, revivre lui-même l’impression singulière, unique, que le pas de Gradiva avait dû laisser dans la cendre ce jour-là de l’an 79, retrouver l’empreinte elle-même, inimitable, reproduite dans le bas-relief recueilli par le musée Chiaramonti, empreinte dans laquelle il remettrait le pas, celui de Zoé, le sien, au point où cette empreinte ne se distinguerait plus, ou à peine, de l’impression archaïque, originaire. Tel est le rêve de Hanold.
La même impulsion au déchiffrement du désir intérieur de déchiffrer aura saisi Freud à la recherche de l’instant où l’empreinte n’est pas encore détachée de la pression de l’impression, avant que la cendre ne la recouvre, à l’instant où la psyché imprime et archive, l’instant où le pas de Gradiva parle de lui-même.
« Les pierres parlent ! », avait déjà dit Freud, en utilisant une parabole pour mettre sa méthode en rapport avec celle plus ancienne de l’enquête anamnésique au cours de laquelle le chercheur s’attaque au champ de ruines, déblaye les gravats et, à partir des restes visibles, met à découvert l’enseveli : « [...] Les inscriptions trouvées en grand nombre, bilingues dans les cas heureux, dévoilent un alphabet et une langue, et le déchiffrement et la traduction de ceux-ci donnent des renseignements insoupçonnés sur les événements des premiers âges, à la mémoire desquels ces monuments ont été édifiés. Saxa loquuntur  ! » 2
À chercher le moment où se grave l’empreinte psychique, l’origine de sa trace, comme le moment où le pas se pose sur la cendre, où la pointe du pied ne ferait qu’un avec la marque s’inscrivant sur le subjectile, on ne trouve que la possibilité de la reproduction, fût-ce à la lettre, de son inscription. Une lettre effacée ou en surimpression. Dans La disparition de Perec, soixante-dix-huit mille mots sans jamais la voyelle e. L’e muet du féminin de la langue surimprime par l’absence la présence de la disparition de la mère déportée. Je laisse ici en réserve les thèmes transgressifs, tels l’infanticide et l’inceste, qui tissent le contenu de La disparition pour ne mettre qu’en exergue la transgression que le roman accomplit dans la trame même de la langue. Ce qui s’inscrit après coup dans l’écriture littéraire renvoie à une écriture psychique faite de traces mnésiques, d’empreintes et d’impressions elles-mêmes à retardement.

Mon propos, forcément restreint par rapport à l’ampleur de la tâche, sera d’évoquer la transgression qu’opère Freud en introduisant le concept de trace tel qu’il implique, avec la Verspätung, une structure « à-retardement » du fonctionnement psychique et, avec la Nachträglichkeit, un originaire qui ne sera toujours originaire qu’après coup, le retard étant lui-même originaire. Ce différé ou cette différance n’est ni le délai que se donne la conscience dans une présence à soi du présent ni un sursis de la subjectivité consciente à un possible présent. Ce possible n’est possible que par la différance. L’impossibilité, comme le montre La Gradiva, non de raviver la trace mnésique mais de ranimer l’évidence absolue d’une présence originaire, renvoie à un archè, à un passé absolu qu’on ne peut plus comprendre comme un présent passé. La trace renvoie donc à une archi-trace, un concept d’avant la trace, mais à condition de penser l’originalité sous rature. Freud arrache le concept de trace au schéma classique qui la ferait dériver d’une présence, voire d’une non-trace originaire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il existe une trace originaire ni que l’origine a disparu. Le concept d’archi-trace fait droit à la fois à cette nécessité d’une archie et à sa rature. Rappelons que l’ archè nomme elle-même deux principes. Et l’archive comme la trace renvoient à l’un et à l’autre. Le principe du commencement, de ce qui est premier, primitif, primaire, originaire, et le principe selon la loi, l’autorité, l’ordre, le nomos , un principe nomologique. L’archè nomme donc à la fois le commencement et le commandement. L’arkheion grec, c’est d’abord le domicile, l’adresse, la demeure des archontes, ces magistrats qui gouvernaient la res publica, et l’archonte éponyme désignait celui qui donnait son nom à l’année. Les archontes étaient les gardiens des documents officiels et les interprètes des archives. Un lieu et une loi. Nous sommes au croisement du topologique et du nomologique. Il y a aussi un principe archontique de l’archive psychique, principe de consignation et de refoulement. Une prothèse du dedans, par rapport à celle du dehors qu’aura voulu se donner Freud, avec le Bloc magique, pour représenter l’archivation interne, une prothèse qui, en capitalisant tout, y compris ce qui en ruine radicalement le pouvoir, travaille à l’effacement de ses traces, travaille à ce que tout en archivant, elle anarchive tout autant.
L’audace de Freud, le pas qu’il franchit dans l’histoire de la pensée, consiste également à concevoir la représentation de la mémoire par des différences de frayage ( Bahnung ), la répétition comme un processus de frayage différentiel et la trace comme dotée d’une force qui fait effraction dans la mémoire qui est à la fois résistance et ouverture. Depuis L’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), la question du frayage ne cesse d’occuper la pensée de Freud. Dans la Note sur le bloc magique (1925), aussi bien la structure de l’appareil psychique que le contenu psychique lui-même se conforment à une métaphorique de la trace écrite. La trace devient le gramme, la lettre. Et Freud en appellera constamment au pictogramme, au rébus, à l’hiéroglyphe, à l’écriture non phonétique en général pour éviter la connivence entre l’écriture dite phonétique (celle qui représente les mots ou les sons par des syllabes ou des phonèmes isolés) et le logos, connivence qui est au fondement de la métaphysique de la présence dominée par le principe de non-contradiction. Aucune différence comme telle ne serait à l’œuvre et aucun sens n’apparaîtrait jamais s’il n’y avait pas constamment une trace qui retient l’autre comme autre dans le même. Ne dépendant d’aucune plénitude sensible, audible ou visible, phonique ou graphique, antérieure en droit à ce qu’on appelle signe et donc articulation signifiant /signifié, la trace – au sens le plus freudien – insaisissable autrement que dans la différence, est la condition de possibilité du langage et de l’inconscient.

Il revient à Jacques Derrida d’avoir montré avec clarté, dans De la grammatologie (1967), comment Freud avait franchi la barrière du refoulement qui depuis Platon maintenait la force de la trace et de l’écriture hors du logos et de la parole, dans une répression logocentrique en connivence avec toute lecture métaphysique ou onto-théologique du monde. Cette transgression historiale freudienne reste toujours aussi menaçante que menacée. Car la trace, comme effacement de soi, de sa propre présence, donc du sujet, hormis du sujet en désistance, qui désiste sans se désister, est constituée elle-même par la menace ou l’angoisse de sa propre disparition. En radicalisant la notion irréductible de trace ( Spur ), telle qu’elle se trouve chez Freud (mais aussi chez Nietzsche), Derrida montre comment la discursivité freudienne opère une rupture décisive avec toutes les oppositions traditionnelles et avec « tous les dualismes, toutes les théories de l’immortalité de l’âme et de l’esprit, aussi bien qu’avec les monismes, spiritualistes ou matérialistes, dialectiques ou vulgaires, qui sont le thème unique d’une métaphysique dont toute l’histoire a dû tendre vers la réduction de la trace. La subordination de la trace à la présence pleine résumée dans le logos, l’abaissement de l’écriture au-dessous d’une parole rêvant sa plénitude, tels sont les gestes requis par une onto-théologie déterminant le sens archéologique et eschatologique de l’être comme présence, comme parousie, comme vie sans différance : autre nom de la mort, historiale métonymie où le nom de Dieu tient la mort en respect [...]. Seul l’être infini peut réduire la différence dans la présence. En ce sens, le nom de Dieu, tel du moins qu’il se prononce dans les rationalismes classiques, est le nom de l’indifférence même [...]. Le logos comme sublimation de la trace est théologique. » 3

Mon insistance ici à vouloir marquer la profonde originalité de la pensée freudienne de la trace, son caractère révolutionnaire dont on est encore loin d’avoir pris toute la mesure, est d’abord un hommage au Cercle freudien pour avoir inscrit cette question à l’ordre du jour, en mesurant ses implications dans les champs du politique, du juridique et du religieux tels qu’ils dessinent aujourd’hui l’horizon d’une régression à une époque qu’on pouvait croire ou espérer révolue. Non seulement dans la sphère du théologico-politique à l’œuvre jusque dans nos démocraties à prétention laïque mais aussi dans la maison freudienne où les commensaux de plus en plus nombreux font aisément fi du sens archontique de la trace en psychanalyse, de ce qu’elle inaugure et de ce qu’elle commande. Il est vrai que les meilleurs parmi nous ont pu parfois l’oublier dans une lecture phono-logocentrique de l’archive freudienne. La brisure qui marque fondamentalement la trace – j’emploie le mot « brisure » pour désigner à la fois la faille et la charnière (comme dans la brisure d’un volet), ce qui permet à la différence entre le temps et l’espace de s’articuler – marque, certes, l’impossibilité pour un signe, pour l’unité d’un signifiant et d’un signifié, de se produire dans la parole pleine mais exclut aussi bien toute idéalité du signifiant comme elle rend problématique toute indivisibilité de la lettre. Un débat sur cette question n’a pas encore pu avoir lieu en France, où les conditions en ont pourtant été établies, et ce en dépit ou en raison des conséquences théoriques, pratiques et institutionnelles qu’il impliquer 4 .
Ne pouvant remettre toutes ces questions en chantier dans le temps ici imparti, je me bornerai à laisser entrevoir un champ non phonématique de la lettre, mettant ainsi en question l’équivalence qui a pu être impliquée entre l’articulation symbolique et la phonématicité : « Une écriture, comme le rêve lui-même, peut être figurative, elle est toujours comme le langage articulée symboliquement, soit tout comme lui phonématique, et phonétique en fait dès lors qu’elle se lit. » 5 Je tirerai exemple, une fois n’est pas coutume, des travaux de Melanie Klein. Dans Le rôle de l’école dans le développement libidinal de l’enfant, on voit évoquer les traces psychiques archaïques : « Quand Fritz écrivait [il s’agit d’un garçon de huit ans], les lignes représentaient pour lui des routes et les lettres roulaient dessus, montées sur des motocyclettes, c’est-à-dire sur le porte-plume. Ainsi, le “i” et le “e” roulaient ensemble sur une motocyclette habituellement conduite par le “i”, et ils s’aimaient avec une tendresse tout à fait inconnue dans le monde réel. Comme ils roulaient toujours ensemble, ils étaient devenus si semblables qu’il n’y avait presque aucune différence entre eux car le début et la fin du “i” et du “e” étaient pareils et c’est seulement au milieu que le “i” avait un petit trait et le “e” un petit trou. » Des descriptions analogues concernent d’autres lettres, le « 1 » et le « s » par exemple, Je vous épargne les interprétations kleiniennes que vous pouvez imaginer, pour en venir à cette note de Melanie Klein : « Au cours d’une réunion de la Société de psychanalyse de Berlin, Herr Rohr avait examiné quelques détails de l’écriture chinoise [écriture où le signe graphique a beaucoup gardé de son prestige premier] et de son interprétation psychanalytique. [Nos collègues qui oeuvrent aujourd’hui en ce sens ont, vous le voyez, de lointains ancêtres.] Dans la discussion qui suivit, j’indiquai que l’écriture pictographique ancienne, fondement de notre écriture, est encore vivante dans les fantasmes de chaque enfant en particulier, de telle sorte que les divers traits, points, etc. de notre écriture actuelle ne seraient que des simplifications résultant de condensations, de déplacements et de mécanismes avec lesquels les rêves nous ont familiarisés – des simplifications de pictogrammes anciens dont il resterait cependant des traces chez l’individu. » 6 Ce qui est dit des lettres est aussi dit des chiffres. Si l’audacieuse hypothèse de Melanie Klein ouvre une voie de recherche sur l’énigmatique problème de la phonétisation de l’écriture, elle contribue à brouiller les frontières de la distinction classique entre l’écriture phonétique et l’écriture non phonétique – la première n’ayant jamais fini de réduire la seconde – et entre l’espace non phonétique même dans l’écriture phonétique et l’espace de la scène du rêve ou du fantasme. J’y viendrai dans un instant à propos des rêves de Philippe et de son fantasme fondamental dont a parlé Serge Leclaire. Dans la structure d’un récit pictographique, comme Alfred Métraux en fournit des exemples 7 . une représentation de chose, comme un blason totémique, peut prendre une valeur symbolique de nom propre et, en tant qu’appellation, fonctionner dans d’autres enchaînements avec une valeur phonétique. Ainsi, « le chef cheyenne qui s’appelle “tortue-suivant-sa femelle” sera représenté par un personnage surmonté de deux tortues. » Moins aisé sera de rendre par la pictographie les idées abstraites d’un nom. Mais aussi bien une écriture d’apparence pictographique pourra être phonético-analytique, comme chez les Aztèques. Ainsi, « le nom propre Téocaltitlan est-il décomposé en plusieurs syllabes qui sont rendues par les images suivantes : lèvres ( tentli ), rue ( otlim ), maison ( calli ) et dent ( tlanti ) ». Occasion de reconnaître ce qui nous est plus familier dans le double registre où fonctionne le nom propre : celui de la désignation et celui de la signification. Autrement dit, dans l’ordre symbolique et dans l’ordre imaginaire. Les phonèmes appelés à désigner peuvent tout autant servir à signifier et vice-versa. Dans le cas appelé par Lacan lui-même, non sans humour mais non sans fondement non plus, cas de « psychose lacanienne », celui dont on nous a restitué un nom qui, de par ses significations, serait un homologue de l’original, Gérard Primeau, dit-on, se disait un geai rare qui, tel le petit bonhomme de Melanie Klein, aimait avec tendresse une dame oiselle nommée Hélène Pigeon 8 . Les propriétés imaginaires du nom servent alors de référent. L’articulation signifiante signe là la brisure originaire de la trace, et de l’archi-trace sous rature, qui confère à la psychanalyse, dans sa généralité, un sens archontique au regard de toute science régionale. Foucault l’énonçait à peine autrement en disant que « l’importance la plus décisive de la psychanalyse [c’est] qu’à la différence des sciences humaines qui demeurent toujours dans l’espace du représentable », la psychanalyse déborde la représentation et rapporte le savoir de l’homme à la finitude qui le fonde. Dans sa destination ou sa destinerrance, la lettre part en se dédoublant. On retrouve d’ailleurs dans l’algorithme lacanien du fantasme, S 0 a, le poinçon du sigle, comme l’original du caractère d’imprimerie avec lequel on frappe les matrices destinées à en fondre d’autres. Et la forme quadrangulaire du losange que forme le poinçon inscrit en elle-même la figure du double. Il est dit de ce sigle qu’il rompt l’élément phonématique que constitue l’unité signifiante jusqu’à son atome littéral 9 . La phonématicité de la lettre, telle qu’elle est soutenue dans le Séminaire sur La lettre volée, conforte la triade intersubjective et la partition entre le symbolique et l’imaginaire. Mais la ressaisie imaginaire du symbolique rompt l’élément phonématique. D’où les effets de double. Dédoublement du semblable et du dissemblable dans l’identique dont Freud dit qu’il est intensifié par la transmission immédiate du processus psychique, de sorte que l’un participe au savoir, aux sentiments et aux expériences de l’autre, de sorte qu’on ne sait plus à quoi s’en tenir quant au moi propre 10 , comme dans l’histoire des lettres du jeune patient de Melanie Klein.
Il est vrai que « la doctrine de la vérité » chez Lacan, dont je viens d’évoquer quelques traits pertinents (l’équivalence impliquée dans l’articulation symbolique et la phonématicité, la limitation phonématique de la lettre, son idéalité qui assure l’indivisibilité matérielle du signifiant) a subi, depuis le Séminaire sur La lettre volée, d’importants remaniements dans le champ théorique. Lacan sait bien que le logocentrisme, que ce soit chez Rousseau, chez Hegel et même chez Saussure, s’est toujours marqué d’une opposition à l’écriture non phonématique et que cette dernière est liée au progrès de la mathématique dont il ne saurait se priver en vue d’une formalisation dans le champ analytique. Le lien qui liait étroitement le logos à la phonè se distend progressivement. Le Séminaire Encore n’affirme-t-il pas « qu’il eût mieux valu avancer le signifiant de la catégorie du contingent » ? Or le contingent est ce qui ne cesse pas d’être littéralisable, La formalisation de la logique mathématique « si bien faite à ne se supporter que de l’écrit », est-il ajouté, est donnée comme l’élaboration la plus poussée dans le champ de la production de la signifiance. Mais qui voudrait effectuer une autre lecture pourrait voir dans la contingence de lisibilité des mathèmes un geste encore phonologocentrique. Quoi qu’il en soit, depuis le Séminaire de 1975, la pensée lacanienne aura pris acte de ce que « Freud et la scène de l’écriture » mettait en œuvre ; qu’une brisure ou fracture marquait d’emblée la trace psychique de l’empreinte de son inscription dans la parole elle-même. L’un des fondateurs du Cercle freudien, Claude Rabant, a aussi retracé ce cheminement dans « L’onomaturge », en précisant que « les sons du signifiant se diffractent en sens ou compréhensions multiples, selon la poussée d’une ligne d’écriture qui les bouleverse en les traversant » 11 . Ce qui veut dire qu’une structure de duplication double et ce que d’aucuns appellent la relation duelle – ne se laisse pas maîtriser dans une problématique de la parole, du mensonge et de la vérité comme adéquation ou dévoilement. Dans La lettre volée de Poe, la lettre, dédoublée et retournée dès le départ – elle part retournée – ne se lit que par la substitution d’une autre qui, tout en paraissant identique à la première, s’en démarque par une différence inscrite dans son pli. Que le nom propre puisse donner lieu à des chaînes signifiantes doubles et à la reduplication du même, rendant identiques des référents dissemblables ou dédoublant un même référent, c’est aussi ce qu’avère le conte où Dupin et le ministre D. forment entre eux et avec le narrateur et le lecteur autant d’unités duelles. L’unité se trouve être contingente et la division structurellement déterminante.

Il n’est sans doute pas d’analyse qui soit menée à son terme – si le terme a ici un sens – sans que soit mis en question le rapport du sujet et de son désir au nom propre. Or, aussi étonnant que cela puisse paraître à première vue, un engramme psychique porte la trace d’un effacement originaire du nom propre. Comme il n’y a de « sujet » que lorsque l’oblitération du propre se produit, le nom propre n’a jamais été, comme désignation unique de la présence d’un être unique, que le mythe d’origine d’une lisibilité transparente. Il y a une oblitération constitutive du nom propre qui fait que dès l’origine, en vertu du jeu de la différence qu’on trouve dans toute organisation de la parenté, le nom propre n’est plus qu’un soi-disant nom propre. En ce sens, le nom propre n’arrive qu’à s’effacer. Lévi-Strauss nous parle de l’interdit pesant sur l’usage du nom propre dans certaines sociétés 12 . Il ne s’agit pas de l’oblitération qui marque la lisibilité originaire de cela même qu’elle rature mais d’un interdit qui pèse en surimpression sur l’usage même du nom propre. Ce qui veut dire que même dans une société dite sans écriture, comme celle des Nambikwara, il y a écriture au sens où nous l’entendons, une archi-écriture inscrite dans le jeu de la différence. C’est parce que le nom propre n’a jamais été possible que dans un système d’appellations différentielles, avec la violence que cela comporte, que l’interdit et sa transgression ont été possibles 13 .

Est-ce de cela dont parlait Serge Leclaire lorsqu’il était question de la rencontre (symboliquement) incestueuse dans l’analyse ? Je m’étais permis de le comprendre comme le rébus de transfert où des fragments d’un nom propre – je dirais aujourd’hui ses propriétés imaginaires – peuvent se retrouver dans le nom propre de l’autre. L’histoire avait commencé au célèbre colloque de Bonneval en 1960, sur le thème de l’Inconscient 14 . Laplanche et Leclaire avaient produit, pour la circonstance, un rapport remarqué qui fut d’abord publié dans Les Temps modernes en 1961, sous le titre « L’inconscient : une étude psychanalytique », avant d’être repris en 1966 dans le volume collectif dirigé par Henri Ey. La contribution de chacun à ce rapport était clairement délimitée. Celle de Leclaire tournait autour de deux rêves d’un analysant nommé Philippe. L’un, le rêve à la licorne, le second, le rêve à la serpe. Reprenons textuellement le premier :
« La place déserte d’une petite ville : c’est insolite ; je cherche quelque chose. Apparaît, pieds nus, Liliane – que je ne connais pas – qui me dit : il y a longtemps que j’ai vu un sable aussi fin. Nous sommes en forêt et les arbres paraissent curieusement colorés de teintes vives et simples. Je pense qu’il y a beaucoup d’animaux dans cette forêt et, comme je m’apprête à le dire, une licorne croise notre chemin ; nous marchons tous les trois vers une clairière que l’on devine, en contrebas. »
De ce rêve, où une autre Gradiva, Liliane, marque le sable fin de l’empreinte de son pied nu, Leclaire avait extrait ce qu’il appelait, tantôt un texte inconscient, tantôt un texte hiéroglyphique, d’une chaîne signifiante inconsciente : Lili – plage – soif – sable – peau – pied – corne – dont la contraction radicale donne la licorne.
Étant donné les critiques – amicales, précise-t-il – qui lui furent adressées en 1960, à savoir qu’il mêlait indûment des éléments hétérogènes : phonèmes, mots, images, et n’atteignait avec la chaîne Lili-corne qu’un niveau préconscient, Leclaire reprit ce travail dans le Séminaire de Lacan de 1965 sous le titre Sur le nom propre 15 . Je ne remarque qu’aujourd’hui la façon relativement discrète dans l’ensemble mais présente dont Leclaire accentua l’image graphique du psychisme en parlant de texte hiéroglyphique et de texte inconscient ou encore de l’élément inconscient comme connoté d’une expérience sensorielle de différence. Et pour rendre compte du fantasme inconscient et primordial de Philippe, il produisit la formule qualifiée d’onomatopée par sa transcription en

POOR (d) J’e – LI
et le nom complet de Philippe, Georges Philippe Elhyani, en précisant qu’il y avait une parenté essentielle entre le fantasme fondamental et le nom du sujet.
Plusieurs séances du Séminaire fermé, qui comportait un auditoire restreint, furent consacrées, par diverses interventions, à la communication de Leclaire. Nous en devons la transcription à Michel Roussan. Dans celle que je commis – il y a donc trente-neuf ans, j’ose à peine le croire -, je relevais les critères que paraissait avoir retenus Leclaire pour opérer la transcription graphique du fantasme fondamental de Philippe ou pour desceller une graphématique dont le fantasme serait lui-même la traduction. À savoir : la répétition des éléments signifiants, les mécanismes de condensation et de déplacement auxquels étaient soumis les représentants de la pulsion et l’absence de contradiction au niveau des processus primaires de l’inconscient. Souhaitant ajouter aux trois concepts fondamentaux de répétition, pulsion et inconscient celui de transfert, j’en venais à l’intrication des lettres et phonèmes du nom propre de Georges Philippe Elhyani avec celles et ceux du nom propre de son analyste dans les deux rêves. Du récit du rêve à la licorne, j’extrayais en effet : « Nous marchons tous les trois vers une clairière que l’on devine en contrebas », et du rêve à la serpe : « je cherche [il s’agit d’un objet contre lequel Philippe se serait blessé], pensant à un clou rouillé. Cela ressemble plutôt à une serpe. » Les phonèmes de la clairière viennent se répéter dans l’eau claire du rêve comme ceux de la serpe se réitèrent avec les traces de cerfs rencontrés dans la forêt. On sait que la licorne est représentée avec le corps d’un cheval et la tête d’un cerf. Je faisais apparaître la déliaison/liaison de certains phonèmes, le clair de l’eau, la clairière, comme prenant appui, dans le transfert, sur le nom de l’analyste et sur des détachements et substitutions de lettres, comme le « pe » de serpe et le « je » de ser-je, pour le prénom. Le rébus du rêve se faisant rébus à transfert, la brisure/articulation des noms propres se mettait au service de tout un discours transférentiel : « A la trace d’un cerf, je viens boire l’eau claire de la bonne parole [...], de celui dont je me fais le serf, je suis la corne [...], ce joli corps de Lili ne sert qu’à moi, qu’à “moi-je”, comme on aimait nommer Philippe. »
Si Leclaire avait laissé dans l’ombre les connotations transférentielles des rêves de Philippe et leur rapport au nom de l’analyste et à son désir supposé, il n’en avait pas moins mis en évidence l’articulation du nom propre, Georges Philippe Elhyani, avec ce qu’il considérait traduire son fantasme fondamental. La littéralisation des traces de ce « fantasme » dans la formule POOR (d) J ’ e - Ll avait le mérite d’accentuer l’utilisation singulière de la langue par le sujet, en une sorte d’idiolecte. Tout comme le rêveur invente sa propre grammaire. De la présence du « J apostrophe e » dans l’onomatopée, imitation phonétique de la chose, Leclaire donnait la raison dans le nom de Jacques, le frère de Philippe. Au LI final répondait, bien entendu, le corps de Lili, la gorge de Lili du rêve et le « li » de licorne. Le POOR demeura le plus énigmatique des fragments. Il portait, certes, la trace de l’OR de la licorne, de l’appel du CORPS, de l’OR au cœur du nom de Georges et, tout initialement le symptôme du grain de sable dans la PEAU. À noter que Leclaire mettait en garde contre toute interprétation précipitée « en langage phallocentrique ». Son analyse demeurait toutefois empreinte de bout en bout d’une linguistique dominée par le phonologisme, bien que se soit vu inscrit dès le départ de la formule le redoublement de la lettre O, le double « Je » de Georges et, d’une manière générale, par le choix de l’onomatopée, le redoublement des syllabes et des lettres.

Pour conclure provisoirement en quelques mots : l’écriture, au sens d’une trace littérale de la différence, de l’espacement différantiel, s’avère bien être la condition de possibilité de l’inconscient. Elle articule aussi le désir du sujet au nom propre.
J’ajoute, si vous me le permettez, trois brèves notations extraites du Séminaire qui suivit, le 7 avril 1965 :
1. Lacan faisait remarquer que POOR (d) J’e - LI était avant tout quelque chose qui fonctionne comme un nom propre et il le comparait au patron de la couturière avec ses petites lettres destinées à montrer avec quoi il doit être cousu.
2. Reprenant dans l’œuvre de Claudel, le nom de Cygne de Coûfontaine, Lacan rappelait, en somme, que pour littéraliser la trace de son antique message, il avait fallu faire forger un signe typographique qui n’existe pas dans la langue française pour les majuscules, afin que le circonflexe dont est couronné le U de COÛFONTAINE pût être porté à l’impression.

3. Ce même jour, Lacan livra un pictogramme :


formé de trois consonantiques, 1 c n, Iacen, transcription de son propre nom, Lacan, en hébreu, censé vouloir dire : et pourtant  !

Et pourtant... Laissant à mon tour mon pas se guider sur les traces de la trace au sens littéral, qu’est-ce que je n’aurai pas dit aujourd’hui en en laissant de perceptibles et imperceptibles traces !

1
Freud (S.), Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, trad. de l’allemand par Paule Arber et Rose-Marie Zeitlin, Paris, Gallimard, 1986, p. 153. La traduction est légèrement modifiée.
2
Freud (S.), « Sur l’étiologie de l’hystérie » (1896), trad. française par J. Altounian et A. Bourguignon, O . C., tome III, Paris, PUF, p. 150.
3
Derrida (J.), De la grammatologie, Paris, Éd. de Minuit, 1967, p. 104. Voir aussi, pour tout ce qui précède, « Freud et la scène de l’écriture », in L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967.
4
Je le mentionne pour mémoire, après l’avoir initié dans Lacan avec Derrida, Paris, Éd. Mentha, 1991 ; repris dans Champs Flammarion, 2001.
5
Lacan (J.), « Situation de la psychanalyse en 1956 », in Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 470.
6
Klein (M.), « The Role of the School in the Libidinal Development of the Child » (1923), in Contributions to Psycho-Analysis, 1921-1945, Londres, Hogarth Press, 1948, p. 73. Derrida y fait également référence dans De la grammatologie, op. cit.
7
Métraux (A.), Les primitifs, sigrtaux et symboles, pictogrammes et protoécriture.
8
Schneiderman (S.) (éd.), « A Lacanian Psychosis : Interview by Jacques Lacan », in Returning to Freud. Clinical Psychoanalysis in the School of Lacun, New Haven et Londres, Yale University Press, 1980, p. 19-41.
9
Lacan (J.), « Subversion du sujet et dialectique du désir », in Écrits, op. cit., p. 816.
10
Freud (S.), L’inquiétante étrangeté (ou l’étrange familiarité), Paris, Gallimard, 1985, p. 236.
11
Rabant (C.), « L’onomaturge », Esquisses psychanalytiques, n° 35,1991.
12
Lévi-Strauss (Cl.), « La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara » (1948), in Tristes tropiques, Paris, Plon, coll. Terre humaine, 1955.
13
Il faut suivre à ce sujet la minutieuse discussion que poursuit Derrida à propos de « La violence de la lettre : de Lévi-Strauss à Rousseau », in De la grammatologie , op. cit.
14
Ey (H.) (dir.), L ‘ Inconscient , Paris, Desclée de Brouwer, 1966.
15
Lacan (J.), Problèmes cruciaux de la psychanalyse, Séminaire XII, 1964-65, Paris, Éd. Michel Roussan, 1999, p. 95-100.
Réponse à René Major
Philippe Beucké

De ce travail si dense et rigoureux que vous nous proposez, je vais dans une courte réponse, une courte destinerrance tenter de saisir quelques fils, ce pour ouvrir à une discussion. Ce sera un pas de côté que je ferai afin de pouvoir garder toute la singularité de votre travail, le vif de votre propos et néanmoins l’inscrire dans cette matinée consacrée « aux traces de franchissement des interdits fondateurs de l’humanité ».

« Si par un jour de juin, un psychanalyste... » Entendez l’allusion au roman d’Italo Calvino Si par une nuit d’hiver, un voyageur... » Écriture d’un texte toujours à venir, se souvenant mal de la trame initiale l’auteur est obligé de recommencer le début du récit, laissant échapper ces lettres jetées à la hâte pour commencer à nous dire. Ce matin, René Major c’est un nouveau texte que vous re-commencez, tentant une nouvelle fois (et là je fais référence à vos derniers ouvrages : Au commencement, la vie la mort , 2000; La démocratie en cruauté, Galilée, 2003) de serrer ce qui, si l’inconscient est écriture, permet d’en écrire son travail. Frôler le bord, le « ce qui échappe toujours », voilà ce que vous nous adressez ; interrogeant pour ce faire l’aporie à l’œuvre, nous amenant à traiter de cette difficulté d’ordre rationnel, paraissant sans issue; aporie à l’œuvre qui oblige à reprendre aux commencements dans ce moment où scription peut devenir inscription puis écriture. Mais la ruine se ruine, la trace se détrace. Telle est la révolution freudienne. Avec son Bloc magique, Freud l’archonte signe bien que cette archivation interne est minée, usée par une in-archivation tout autant efficace et menaçante toujours.

Une question s’impose à moi : serait-ce cette in-archivation qui vous ferait dire aujourd’hui, dans ce souci permanent de maintenir le vif de la trouvaille freudienne, de soutenir une psychanalyse toujours à venir (remarquons que vous soulignez la brisure qui marque la trace excluant toute idéalité du signifiant, ce que je comprends comme exclusion d’un signifiant qui un-stituerait) seraient donc les effets d’une in-archivation permanente qui fait que nombreux nous sommes dans la maison freudienne, dans la communauté des analystes (si la communauté, ce terme a quelque pertinence) à faire fi du sens archontique de la trace en psychanalyse, faire fi de ce qu’elle inaugure et commande.

Cette trace qui chez Freud devient gramme, pictogramme, rébus, écriture non phonétique, lettre, Lacan put dire de cette lettre qu’elle est « rature d’aucune trace qui soit d’avant », la formalisation mathématique dont il procède dans son exigence de transmission de la psychanalyse ne fait que prendre acte (et je vous cite) « de ce qu’une brisure ou fracture marque d’emblée la trace psychique de l’empreinte de son inscription dans la parole elle-même », accentuant l’écart entre logos et phone.
Ainsi du nom propre, dans sa littéralité, comment désignation et signification se trouvent bousculées ; les phonèmes appelés à désigner peuvent tout autant servir à signifier et vice-versa (ressort bien utilisé dans la structure romanesque).
Alors re-commençant, m’apparaît-il, votre texte, René Major vous serrez ce qui ruine la trace et ce dans un autre champ de l’intime du sujet : son patronyme. Altération incontournable pour qui souhaite mener une analyse à son terme. Interrogation du sujet et de son désir à son nom propre.

Vous rappelez l’intervention que vous fîtes à partir de la communication de S. Leclaire sur le nom propre lors du séminaire de J. Lacan, Les problèmes cruciaux de la psychanalyse de 1965 (il faudrait relire avec grande attention ces quelques séances). À la remarquable analyse de Leclaire, vous y notez comment ce poordjeli, cette onomatopée – autre nom de l’analysant celui qui traverse et soutient le fantasme fondamental de Georges Philippe Elhyani (l’analysant de S. Leclaire) – comment cet autre nom est création dans le transfert. Invention de qui ? L’altération frappe le patronyme des deux protagonistes, le rêveur invente sa propre grammaire, l’analysant n’a-t-il point à s’approprier dans un mouvement de dessaisissement son patronyme, toujours nouveau alors :
« Son nom de Venise dans Calcutta désert. » Quid du nom de l’analyste si dans une procédure de transmission, d’inscription telle la Passe, la transmission c’est l’écriture d’un nom au bon endroit.

Je m’arrête là, vous remerciant et « Si un beau dimanche de juin, René Major... »
Résister, rêver
Pierre Pachet

Avec mes remerciements à ceux qui m’ont aidé lors de la préparation de cet exposé ou de sa présentation orale : Patrick Hochart, Martine Leibovici et Janine Altounian.
Plusieurs de mes préoccupations anciennes, touchant à l’histoire européenne, au domaine de l’intime, et plus spécifiquement au sommeil et aux rêves, à la vigilance dans le rêve, à la responsabilité face aux images, à la force qui permet d’échapper aux pouvoirs ou de leur résister, ont trouvé un écho surprenant, d’une grande précision, dans le livre paru chez Payot en 2002 (désormais en Payot/poche), dans la collection « Critique de la politique », dirigée par Miguel Abensour, Rêver sous le III e Reich, de Charlotte Beradt. C’est la traduction de l’allemand (par P. Saint-Germain) d’un ouvrage paru en 1981 chez Suhrkamp, après une parution dès 1966 chez Nymphenburger à Munich. Son titre très impressionnant, Das Dritte Reich des Traums, est un croisement entre Le Troisième Reich du rêve et Le Troisième Empire du rêve  : il se trouve qu’en français, on parle du « Troisième Reich » et pas du « Troisième Empire », ce qui rend ce titre intraduisible, de même que cela empêche de comprendre que Hitler, cet aventurier plébéien, avait voulu instituer un régime qui prenne la suite des deux Empires allemands précédents, et fonder un « Empire (ou Reich) de mille ans » qui à la fois perpétue une tradition vénérable de l’histoire allemande, et confisque l’avenir en enfermant les Allemands dans une sorte d’éternité sans recours. Une parution partielle d’éléments de ce livre avait été faite en 1943 aux États-Unis, en anglais, dans la revue Free World, sous le titre « Drearns Under Dictatorship », comme nous l’apprend Martine Leibovici dans sa préface très documentée et éclairante à l’édition française. C’est sur ce livre, sur les exemples de rêves qu’il donne, collectés en Allemagne entre la prise de pouvoir par les nazis en 1933 et l’exil de Charlotte Beradt en 1939, et commentés par elle, que je voudrais appuyer mes réflexions.

Un régime comme le régime nazi, et d’autres qui lui sont apparentés par de nombreux aspects, ne vise pas seulement à contrôler la vie publique; il entreprend d’essayer de contrôler la vie privée, l’activité intime des personnes d’une façon inouïe (même si des tentatives avaient été faites dans ce sens avant le XX e siècle). Il entreprend même de rendre impossible le repli sur l’intime. Logé dans le sommeil, au cœur de la vie domestique et privée, le rêve semble le meilleur recours d’un tel repli hors de la sphère publique. Or les rêves collectés par Charlotte Beradt témoignent du contraire : ils sont comme transpercés de surveillance, éclairés par la lumière des projecteurs, surveillés par une puissance de vision qu’aucune paroi ne peut arrêter, hantés par la parole que diffusent des haut-parleurs qui semblent n’avoir été inventés que pour cela. C’est cela aussi que dit le beau titre original : 1’« empire du rêve », ce domaine que l’on croyait clos sur soi et soustrait à l’autorité instituée, voici qu’il coïncide atrocement avec le « Troisième Empire » des nouveaux maîtres de l’État et du pays, de ceux qui veulent devenir les maîtres du monde, se soumettre les peuples, les corps et les esprits. Les habitants du Reich rêvent sous surveillance, comme le montrera a contrario le rêve fait par un journaliste émigré à Prague, qui, parce qu’il est « libre de rêver » (il a la Traumfreiheit, et peut en quelque sorte rêver comme il l’entend), rêve qu’il attente à la vie de Hitler (p. 121).
« Voici ce que rêva un médecin de quarante-cinq ans en 1934, après un an de Troisième Reich : “Après mes consultations, vers neuf heures du soir, au moment où je m’apprête à m’allonger tranquillement sur mon sofa avec un livre sur Matthias Grünewald, la pièce, mon appartement perdent brusquement leurs murs. Effrayé je regarde autour de moi : aussi loin que porte le regard, plus de murs aux appartements. J’entends un haut-parleur hurler : ‘Conformément au décret sur la suppression des murs du 17 de ce mois.”’ » (p. 51).

Dans un colloque consacré à l’étude des « traces », ce livre pourrait inciter à considérer la façon dont des données de la vie publique aussi marquantes ou incisives que la terreur politique, avec les camps de concentration destinés aux opposants ou aux suspects, les détentions arbitraires, l’usage de la torture, la propagande omniprésente, la surveillance mutuelle des citoyens, ont pu traverser la barrière du sommeil et de la vie psychique et venir s’y inscrire, soit déformées, soit telles quelles. Là où ce livre rencontre une dimension essentielle de la pensée freudienne, je crois, c’est quand il montre que les rêves collectés - ce que Charlotte Beradt appelle de façon suggestive des « journaux de nuit » ( Nachtbücher  : on pourrait les opposer aux journaux en parlant de « nocturnaux » 1 ) ne sont pas, comme ils semblent l’être, de simples « sismographes » (p. 40) enregistrant comme automatiquement les « événements politiques extérieurs » ; ils résultent d’une activité psychique non pas inconsciente, mais « involontaire » ( unwillentlich  : nous retrouverons ce qualificatif, pour le contester peut-être). Il ne s’agit pas d’une simple impression matérielle, due à la pression ou à l’incision exercée sur un support malléable comme de l’argile, mais de la rencontre entre un afflux extérieur intense, et la réceptivité agissante d’une substance pensante et sensible. « Ce sont presque des rêves conscients », écrit C. Beradt (p. 45). Bewusstseinsträume  : des rêves de la conscience, en tout cas, des rêves dans lesquels la conscience est active, bien qu’elle soit empêchée, entravée, alourdie, privée du rapport avec l’activité motrice qui lui donne son habituel réalisme, mais par ailleurs allégée et plus véridique. Car, comme l’explique le narrateur de Proust dans un passage de Sodome et Gomorrhe où la réalité de la mort de sa grand-mère pénètre à l’intérieur de son rêve, à l’entrée dans le sommeil « l’intelligence et la volonté momentanément paralysées ne pouvaient plus me disputer à la cruauté de mes impressions véritables » 2 . De même, dans nombre des rêves rapportés par Charlotte Beradt, la vérité de l’oppression est perçue dans toute son étendue, une fois écartées les justifications, les défenses, les refus de savoir et de connaître que l’activité vigile favorise afin d’atténuer les souffrances de la réalité quand on la perçoit sans répit : comme s’il n’était pas plus possible au narrateur d’avoir constamment conscience pendant la veille de la mort de sa grand-mère, qu’aux habitants de l’Allemagne nazie d’avoir constamment conscience de l’oppression qui les environne, et comme si le rêve favorisait une sorte de paradoxale levée des défenses.
Ce réel qui est présent dans les rêves rapportés ici, peut-on tenter de préciser sa nature ? Il n’est pas composé de « restes diurnes », de paroles détachées de leur contexte : il est la nervure même de la vie collective, ce qui en elle est urgent et appelle. En ce sens le rêve (disons : ce type de rêves) est éveil à l’essentiel ; il révèle que le réel n’est pas une chose disponible et dont on pourrait commodément se détourner. Il exige que l’on veille sur lui, que l’on veille à ne pas l’oublier. Le rêve apparaît alors comme soumis lui aussi au règne du « il faut » ; en lui, le dormeur – aussi égaré soit-il par ailleurs – est incité à faire face au présent et à s’en soucier dans ce qu’il a de plus menaçant.
En lisant les rêves rapportés par Charlotte Beradt nous sommes en effet incités à nous reporter au rêve comme expérience – et pas seulement comme récit rétrospectif – en tout cas quand les récits se montrent aptes à préserver le caractère d’expérience présente du rêve, du rêver, à partir du moment où nous y percevons la collaboration du rêveur à son rêve, qui ne lui est pas imposé tout fait comme s’il était produit par un Hollywood intra-psychique. Le rêve ne se fait pas sans le dormeur, dont les émotions ne sont pas celles que vous arrache un film, mais font partie du film du rêve, sont en quelque sorte incorporées à son tournage et en modifient la teneur.
« Un ophtalmologue de quarante-cinq ans fit ce rêve en 1934 : “Les SA posent du fil de fer barbelé aux fenêtres des hôpitaux. Je me suis juré de ne pas me laisser faire s’ils viennent dans mon département avec leur barbelé. Je me laisse pourtant faire, je suis là comme une caricature de médecin lorsqu’ils enlèvent les vitres et transforment une chambre d’hôpital en camp de concentration avec barbelé – et pourtant je suis renvoyé. Mais on me rappelle pour soigner Hitler parce que je suis le seul au monde à en être capable : honteux d’en être fier je me mets à pleurer” » (p. 83).
L’expression extraordinaire « honteux d’en être fier » – qui est comme la marque du talent et de l’inventivité mentale et verbale du rêve, du dormeur en tant que rêveur – témoigne du combat psychique dont le rêve est la scène : combat pour rester digne, pour rester libre, pour rester soi, en particulier contre ce qui en soi acquiesce à l’oppression. Le personnage du rêve « se laisse faire » – et cependant son propre regard le juge – et se désolidarise de cette passivité honteuse. Les événements du rêve enregistrent la victoire des oppresseurs, mais le rêve la dément, la dénonce. Or, c’est justement l’adhésion la plus intime que requiert l’entreprise totalitaire, et pas seulement la soumission. Le rêve refuse cette adhésion.
Mon point de vue – qui coïncide à la fois avec des convictions anciennes et avec ce que suggèrent le livre et son auteur – consistera dès lors à suivre la façon dont la pensée des dormeurs, peut-être encore plus éprise de liberté dans le sommeil qu’elle ne l’était pendant la veille, cherche à échapper à l’emprise totalitaire contre laquelle le fait de rêver ne propose pas une évasion ou un dérivatif, à lui échapper et surtout à lui résister, à se dérober à elle en inventant avec ingéniosité et courage des contre-pensées, des démarches ou des répliques aptes à déjouer la volonté mauvaise des nouveaux maîtres de l’espace public et social, espace de pensées et de paroles autant que de lieux et d’institutions, dans lequel il faut vivre.
C’est parce que l’expérience de rêver, malgré les apparences, n’est pas qu’une expérience de passivité fascinée, mais qu’elle implique une différence d’avec soi, un regard étonné ou inquiet que le rêveur jette sur ses propres aventures et ses propres actes, sur ce qu’il voit même, c’est pour cela que le rêve n’est pas désarmé face à l’univers de surveillance généralisée dans lequel le plonge le pouvoir totalitaire.
Le rêveur connaît assez la division de la pensée d’avec elle-même, pour réagir. « Je rêve, raconte une jeune fille, que je me réveille au milieu de la nuit ; je vois que les deux angelots accrochés au-dessus de mon lit ne regardent plus en haut mais en bas et m’observent attentivement. Je suis si effrayée que je me glisse sous mon lit » (p. 73). Le commentaire de Ch. Beradt insiste sur cette méfiance de la dormeuse : « Elle n’imagine pas que les anges suspendus pour veiller sur son sommeil veillent sur elle [ über sie wachen ] mais qu’ils la surveillent [sie überwachen sie ] et elle se glisse sous son lit comme si elle avait lu chez Orwell qu’il est impossible de savoir si l’on n’est pas surveillé à tout moment. » Comme le pense dans son rêve une autre femme (p. 69) : « Je comprends que peu importe une phrase de plus ou de moins, que simplement tout ce que nous avons dit ou pensé dans l’intimité est connu. » Le rapport de connivence avec soi de la conscience, tel est le modèle ou le fantasme de transparence absolue que les maîtres du régime prétendent avoir installé.
En ce sens le rêve coïncide trop bien avec la terreur, il la répercute, la démultiplie et l’intensifie, car cette terreur de type nouveau, Ch. Beradt le note avec précision, suppose la collaboration de l’imagination éperdue des citoyens, elle « ne pouvait consister dans la surveillance permanente de millions de personnes mais dans l’incertitude où celles-ci se trouvaient quant à l’ampleur des possibilités de cette surveillance » (p. 71). Chacun en vient, dit-elle encore, « à se rendre à son insu [ hinter seinem eigenen Rücken  : derrière son propre dos] le collaborateur volontaire [ zum freiwilligen Mitarbeiter ] du système de terreur, en se le figurant plus systématique qu’il n’était. » Ces expressions nous amènent très directement à regarder le paradoxe que ces rêves mettent en évidence, d’un régime qui a besoin d’une participation de tous, participation que le dormeur peut voir s’exercer et qu’il peut aussi désavouer, en un sursaut.

Le rêve ne se fait pas sans moi, je n’en suis pas le spectateur impuissant ; le totalitarisme nazi non plus ne peut se passer de ma coopération. Les rêves mettent les dormeurs à l’épreuve ; malgré la terreur qui s’insinue au plus intime, ils ont à voir avec l’opinion, le désir, et la volonté. Parmi les exigences qu’inspire le régime, Ch. Beradt désigne le « consentement » ( Einwilligung, p. 72), la « complaisance [ Bereitwilligkeit ] à se laisser abuser » (p. 124), et au bout du chemin vers l’avilissement, « la participation, le compagnonnage, la collaboration » [ mitlaufen, mitmarschieren , mitmachen  : trois termes dans lesquels le préfixe mit-, « avec », est essentiel]. Dans le rêve, le compagnonnage ne se cache plus, le rêveur doit s’y résoudre ou s’y refuser, comme dans ce rêve où un cordonnier propose au rêveur, dont les chaussures sont trouées, d’entrer dans une colonne où on en reçoit deux paires, car « on ne peut ressemeler les chaussures que de ceux qui marchent avec les SA [wer in der SA marschierf ] » (p. 127). Le rêveur s’enfuit en courant et dans sa course, il perd ses semelles percées.
Que le rêve soit aussi un espace de conscience morale et donc de résistance, Ch. Beradt le fait voir surtout dans les chapitres VIII et IX consacrés à ceux qui, sans nécessairement résister comme le font le journaliste émigré à Prague ou Sophie Scholl (du groupe « La Rose blanche »), renâclent à se soumettre, et manifestent leur désir de liberté. Il est notable qu’elle mentionne à cette occasion l’exemple cité par Plutarque dans sa Vie de Dion, de Marsyas, capitaine des gardes de Denys de Syracuse, condamné à mort par le tyran parce qu’il lui avait avoué avoir rêvé de le tuer : c’est un exemple auquel Freud a pensé dans ses réflexions sur la conscience dans le rêve, et sur la responsabilité du rêveur à l’égard du contenu de ses rêves 3 . Mais le plus impressionnant tient peut-être surtout aux rêves de ceux qui, sans rejeter explicitement les interdits, trouvent la force de les désigner, de les nommer, en profitant de l‘imprévisibilité du rêve, de sa capacité à sauter dans ce qui n’est pas balisé, de ce qu’il faudrait réapprendre à nommer sa fantaisie qui est déjà puissance de liberté. Quelques mois après la prise de pouvoir des nazis, une femme de ménage : « Je rêve qu’en rêve par précaution je parle russe (je ne le connais pas, en outre je ne parle pas en dormant) pour que je ne me comprenne pas moi-même et que personne ne me comprenne si je disais quelque chose à propos de l’État parce que c’est interdit et que cela doit être dénoncé » (p. 74). Se parler à soi-même, se comprendre dans ses pensées les plus intimes, ce serait donner prise à la surveillance d’un État qui table précisément sur la surveillance de chacun par les autres et par lui-même - mais rêver cela c’est déjà préserver la possibilité d’échapper à cette emprise, fût-ce virtuellement. De même dans le rêve suivant, d’un jeune homme : « Je rêve que je ne rêve plus que de carrés, de triangles, d’octogones qui ressemblent tous à des gâteaux de Noël, parce qu’il est interdit de rêver » (p. 75). Dans ces deux rêves, le rêveur considère ses rêves, de façon réflexive. En la rendant visible et explicite, il s’arrache à la complicité avec l’oppression qui veut investir son espace le plus intime.

1
En empruntant à Ph. Jaccottet le terme un peu inélégant qu’il utilise pour traduire le même mot allemand dans les textes intimes les plus anciens de Robert Musil ; cf. R. Musil, Journaux , t. 1, p. 23.
2
Sodome et Gomorrhe, Paris, Pléiade, 1954, t. II, p. 760.
3
Plutarque, Vie de Dion, ch. XII; Freud (S.), L’interprétation des rêves , tr. Meyerson, p. 526-527; et « La responsabilité morale du contenu des rêves », in Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, t. II p. 144-148; et mon commentaire dans Aux aguets, essais sur la conscience et l’histoire, M. Nadeau éd., 2002, p. 30-44.
Le tissu social en proie aux distorsions de la langue
L’espace sensible du signifiant comme antidote des discours contemporains
Guy Dana

TRACER UNE FRONTIÈRE INVISIBLE
Il n’a jamais fait de doute pour Freud que la question de la laïcité est une question centrale de la psychanalyse. Ce n’est pas seulement une question centrale au sens des praticiens et de leur parcours, c’est surtout, comme nous le pressentons constamment, l’idée que la psychanalyse doit pour conforter sa méthode se dégager de toute forme d’emprise, que celle-ci soit religieuse, médicale, politique, voire scientiste, et même de tout savoir constitué, en particulier lorsque l’on considère l’advenue d’une plus grande disponibilité comme un critère de fin de cure.
Cette (nouvelle) disponibilité pourrait ainsi s’apprécier chez l’analysant comme le contraire réciproque 1 de la laïcité à l’œuvre chez l’analyste; l’expérience démontre en effet que ce souci rigoureux de se dégager de toute influence, chez l’analyste, a des conséquences favorables chez l’analysant, infuse en quelque sorte, et contribue à desserrer la ou les contraintes en l’Autre, sa subversion en fin de parcours.
Or, il me semble que c’est avec le même souci de laïcité que, dans sa lecture de Freud, Lacan a fait porter l’accent sur le langage en y incluant, pour mieux servir la cause de la laïcité, des opérateurs mathématiques.
Autrement dit, le langage en tant que structure, en tant que matériau autant que lieu d’effectuation, irait dans le sens de la laïcité souhaitée en faveur de l’écoute analytique, ce dont Lacan cherche à rendre compte avec la topologie, l’algèbre, le tripode RSI, pour faire surgir un savoir propre au sujet ; je soutiendrais l’idée d’un savoir laïc c’est-à-dire un savoir dont le langage, en situation analytique peut témoigner !
François Perrier avait, me semble-t-il 2 , cherché aussi dans cette direction, en relevant que le français ne comportait pas la conjugaison neutre, das en allemand. Or, il ne s’agit pas de plaider pour la neutralité, comme on le dit souvent à tort, mais d’adopter une position qui permette d’écouter avec une égale attention ce qui se dit, en se dégageant, si possible, de toute influence, y compris sexuée, précisément pour mieux l’entendre.
En somme, la recherche soucieuse chez Freud comme chez Lacan d’une laïcité de position est d’abord une condition de l’exercice, pour éviter qu’une emprise, quels que soient ses fondements, ne vienne court-circuiter l’écoute, et l’idée d’aller au coeur de ce qui se dit, sans négliger ce qui ne peut pas se dire, est un principe rigoureux qui doit exclure toute influence. Autrement dit encore, c’est de cette façon que peut s’entendre la question si importante du conflit psychique ; le conflit psychique n’est évidemment pas partisan ! Il est ce qui trace une frontière invisible entre ce qui peut se dire ou encore se retrouver, et ce qui tout étant là, les traces, ne peut pas se dire.
Cette tension, qui fonde une exigence majeure de la psychanalyse, s’oppose de façon frontale à l’objectivation de toute chose et de tout discours telle qu’elle se manifeste aujourd’hui et permet de réintroduire du sujet, présence dans le discours plus fragile qu’il n’y paraît, qui réclame pour être entendu cet écart à l’égard de toute emprise et de toute intention.
On peut conclure sur ce thème, dont on va mesurer l’importance ci-après, que plus le terrain laïc participe de la méthode, plus la dimension du sensible – terme que je me propose de commenter – sera prise en compte.
À l’inverse, l’emprise comme la négation de tout conflit psychique sont au principe des discours totalitaires qui cherchent, à la faveur d’un principe d’influence constamment renouvelé, à marquer les esprits tout autant que la langue commune. Ces discours totalitaires, il ne faut pas s’y tromper, sont des miroirs grossissants de ce qui est à l’œuvre dans nos sociétés ; c’est pourquoi leur étude est indispensable pour mieux cerner ce à quoi nous avons à faire aujourd’hui.

L’INCARCÉRATION DU SUJET DANS LES DISCOURS CONTEMPORAINS
Le constat qu’un discours sous forte influence politique puisse imposer sa marque dans le langage a, comme vous le savez, déjà été fait 3 et magistralement fait par Victor Klemperer avec ce qui peut être considéré comme un témoignage unique, exceptionnel de la langue du Troisième Reich, LTI. Le manuscrit, qui consigne les effets sur la langue de douze ans de nazisme, a précieusement été conservé par la femme de Klemperer qui, n’étant pas juive pouvait mieux circuler, et, jour après jour, allait mettre à l’abri le journal de son mari au cas où il serait arrêté ; ce funeste jour arriva, mais Klemperer fut miraculeusement sauvé par les bombardements alliés sur Dresde, alors qu’il était déjà dans le train qui l’emmenait à Auschwitz.
Cet ouvrage vraiment important dépasse le cadre historique qui est le sien. Posons-nous en effet la question de savoir si une ou des relations existent entre une situation démesurément totalitaire, et qui n’a donc aucune commune mesure avec ce que vivent nos sociétés où, fort heureusement, il est permis de circuler, d’écrire, de lire, où la presse est libre, où il n’y a pas de parti unique et où d’une façon générale aucune contrainte ne pèse au plan des individus, où en particulier le fait d’être juif n’est pas stigmatisé et ne fait pas l’objet de l’obsession constante d’un régime. Je reviendrai plus tard sur l’antisémitisme qui resurgit ou sur l’anti-judaïsme 4 , pour parler comme Milner, mais d’ores et déjà on peut affirmer que les actes dont nous sommes les témoins aujourd’hui sont pour une grande part liés à la façon de dire, à la façon dont les discours sont construits, et de la même façon, nombre de symptômes qui arrivent en consultation peuvent être lus, parfois après une lente infusion, comme un témoignage des discours de notre modernité. C’est en ce sens qu’il nous faut en poursuivre l’étude.
Posons-nous la question de savoir si des relations ne peuvent être établies cependant, posons-nous la question en considérant non plus les personnes mais en nous attachant à entendre au plus près ce matériau qui est le nôtre, parole et langage et particulièrement ce nous appelons le sujet.
L’enjeu nécessite un déplacement, une transposition. Comment lire dans la modernité actuelle ce qui se présente comme une forme insidieuse d’incarcération ou de négation du sujet, alors même que les individus, les personnes physiques ne semblent pas concernés ? Or, les exemples ne manquent pas, au point que la question se pose d’une forme particulière de totalitarisme, non plus au plan de l’ordre politique, non plus au plan des individus, des citoyens mais plus insidieusement, au plan du sujet.
Cela étant, une première difficulté est d’appréhender la notion elle-même qui est à la fois polysémique et strictement du domaine de la langue analytique : « Le sujet, on ne lui parle pas, ça parle de lui » 5 , a pu dire Lacan pour faire entendre, à la faveur d’un paradoxe, le plus intime de la structure.

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