Développement urbain et éco-paysages urbains
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Description

Les grandes villes des pays récemment industrialisés, comme Mexico et Athènes, présentent des particularités similaires au niveau de leur structure urbaine, notamment dans les quartiers d'origine spontanée. Le concept d'"éco-paysage urbain" a permis d'analyser les paysages des deux villes à échelles spatiales et temporelles. L'approche écologique, historique et socio-économique met en évidence le système producteur ayant donné naissance à ces paysages et le rôle des acteurs sociaux.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 329
EAN13 9782296801332
Langue Français
Poids de l'ouvrage 18 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Développement urbain et éco-paysages urbains
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54206-8
EAN : 9782296542068

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Christy (Chryssanthi)
PETROPOULOU


Développement urbain
et éco-paysages urbains


Une étude sur les quartiers
de Mexico et d’Athènes


L’Harmattan
A tous ceux qui luttent
contre la misère et l’indifférence,
s’efforçant de rendre les villes belles pour tous,
avec leur sourire, leurs idées ou leurs actions.

Pour un monde qui pourrait inclure plusieurs mondes
tout en respectant la nature.
REMERCIEMENTS
Après dix ans de travail en doctorat et sept ans de travail dans les universités grecs, il est difficile de trouver les mots pour remercier tous ceux qui ont contribué à la réalisation de cet ouvrage. Avant tout, il faut rappeler que les travaux de cette étude ont été effectués dans le laboratoire Image et Ville du CNRS et de l’Université Louis Pasteur (ULP) à Strasbourg à partir de 1994, dans le laboratoire de Télédétection de l’Institut de Géographie de l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM) et dans la faculté de Théorie et Analyse de l’Ecole d’Architecture de l’Université Autonome de Mexico – Xochimilco (UAM-X) de 1995 à 1997, ainsi que dans le laboratoire de Planification Spatiale et Développement Urbain de l’Ecole d’Architecture de l’Université Nationale Technique d’Athènes (RPUD-NTUA) de 1998 à 2003. Les difficultés à rassembler les données (accès à des bases de données non publiées) et les informations nécessaires (en quatre langues : français, espagnol (mexicain), grec, anglais), leur transfert difficile d’un pays à l’autre et d’un logiciel à l’autre, leur traitement long à cause de leur structure différente, ainsi que l’absence de financement pour cette recherche doctorale ainsi qu’un petit accident ont retardé la réalisation de cette étude. Et c’est grâce à la collaboration de nombreuses personnes que cette recherche a pu aboutir et surtout avec l’amicale collaboration d’Isabelle Brocard qui m’a beaucoup encouragé, a relu les textes et les a corrigés en français.
Ce livre est basé à un texte assez plus long, celui de ma thèse de doctorat en Géographie Humaine. En effet tous mes remerciements sont d’abord adressés : à Mme Christiane Weber (directeur de recherche et directeur de cette thèse) qui a eu le courage de lire mes textes et qui a apporté ses commentaires et ses précieux conseils sans lesquels ce travail n’aurait pas pu voir le jour ; à Mme Colette Reymond – Cauvin (professeur) et M. Henri Reymond (professeur) qui m’ont accueilli au laboratoire Image et Ville (CNRS – ULP) et m’ont initié à la recherche géographique ; à M. Louis Wassenhoven (professeur) qui m’a accueilli au laboratoire de Planification Spatiale (RPUD-NTUA), a soutenu cette recherche et a apporté ses conseils importants, à M. Alain Musset et Mme Françoise Dureau (professeurs) qui ont accepté de lire ce texte et de faire partie de mon jury. Je veux aussi remercier les professeurs Valentino Sorrani et Daniel Hiernaux pour m’avoir accueilli au Mexique dans les laboratoires (a) Télédétection (I.G. – UNAM) et (b) Théorie et Analyse (UAM-X), les professeurs Lila Leontidou et Vagelis Pissias pour m’avoir encouragé à commencer cette recherche ainsi que les chercheurs / ingénieurs Jacky Hirsch (CNRS) et Jorge Gontzalez (UNAM) pour leurs bons conseils en particulier au sujet des traitements informatiques (SIG – télédétection).
Un grand merci aussi aux nombreuses personnes de Mexico et d’Athènes qui m’ont aidé a mieux comprendre la ville et ses problèmes : entre autres, Jaime Reyo de la UPREZ, Fernando du Santo Domingo-Coyoacan, Porfirio, RosaMaria, Miguel, Kuitlauak et autres des Poètes en Construction de Nezahualcoyotl, Carlos du Mouvement de Tepoztlan, Super Barrio de l’Assamblea de Barrios – Patria Nueva, Maria de Mouvement Fransisco Villa, les organisations non gouvernementales CENVI, FOSOVI, Angel Terran de la Commission National de l’Eau de Mexico, Panos et Vaso Totsika du Mouvement alternatif de Ilioupoli, Kostas Abatzoglou du groupe de recherche sur la pollution d’Eleusis SELER, Nikos Theodosiou de Peristeri, les membres des collectifs « anti-2004 » d’Athènes et « steki » de Perama (Athènes).
Ce travail n’aurait pas pu commencer sans l’encouragement de Ana Barona qui m’a invité chez elle à Mexico, sans l’appui de Hamza Thiam, sans Fernando Matamoros et Santiago Anton qui m’ont poussé à partir, sans Jorge Savignon, Norma Carillo, AlmaRosa Pilotze et Gabriel Medina qui m’ont aidé au cours de mon séjour au Mexique, et sans l’encouragement de Nicos Pangas, de Thierry Ramadier et de Sabine Schwinte qui m’ont aidé à terminer ce doctorat. Egalement, ce travail n’aurait pas pu s’achever sans l’appui de mes parents et de Aris Mermigas, Electre Petropoulou et Daniel Meyer. D’autres personnes ont aussi contribué avec leurs idées à l’élaboration de ce texte : Thomas Maloutas, Zacharias Demathas, Efi Strousopoulou, Maria Mavridou, Dina Vaïou à propos de la structure sociale et des problèmes d’Athènes, Pedro Moctezuma, Andres Bareda, René Coulomb, Elsa Patino, César Cisneros, Eduardo Nivon. Un grand merci aux groupes des revues d’information alternative sur l’Amérique Latine Simata Kapnou et ATANA et d’autres encore concernant la ville de Mexico ainsi qu’aux étudiants et aux professeurs de l’Ecole d’Aménagement de l’Université Aristote de Thessalonique (Veria) et surtout à Athina Vitopoulou et Stelios Gialis.
Pour finir, j’aimerai remercier tous ceux qui travaillent dans les laboratoires où j’ai passé ces années et ont contribués de façon directe ou indirecte à l’achèvement de cet travail : Je les remercie tous comme je remercie toute personne qui trouvera le courage de lire ce texte et de découvrir la magie commune de ces deux villes perdue derrière les mots…
INTRODUCTION
Nous vivons à une époque caractérisée par la formation et la croissance de grandes métropoles qui au fur et à mesure internationalisent leur rôle. Actuellement, plus de la moitié de la population humaine réside en ville {1} . En effet, les grandes villes du monde absorbent le plus grand pourcentage de la population urbaine et des activités humaines de telle sorte que nous pourrions parler d’un nouveau courant de métropolisation. Les méga-régions métropolitaines occupent de plus en plus des espaces étendus qui sont toutefois fortement limités par l’accès inégal aux réseaux de transport et de communication renforçant ainsi les déséquilibres régionaux et le développement spatial inégal. Dans ce contexte, les contrastes sociaux et les problèmes environnementaux s’accentuent et de nouvelles différentiations spatiales se mettent en place. La réhabilitation des vieilles zones industrielles et l’embourgeoisement des centres-villes et de leurs quartiers proches ( gentrification ) créent une fausse image des métropoles qui cache l’expansion de la pauvreté contemporaine à la périphérie dans des régions étendues et de plus en plus densifiées par les nouveaux arrivants : slums, banlieux, bidonvilles. Ces quartiers, invisibles aux touristes mais si difficiles à vivre pour leurs habitants, caractérisent les métropoles contemporaines (voir les travaux de : Harvey D, 2008 ; Davis M, 2007 ; Agier M., 1999 ; Bourdieu P., 1993).
L’idée principale de cette étude est que ces phénomènes présentent des particularités similaires dans les métropoles des pays récemment industrialisés marqués par une longue histoire urbaine. Ceci est dû, entre autres, au mode de développement de ces villes, résultat d’une interaction de facteurs à la fois internationaux et locaux. Les processus d’urbanisation de ces pays présentent des traits différents de ceux des pays du Nord anciennement industrialisés ; en effet, ces pays ont connu une urbanisation accélérée, une croissance explosive de leurs métropoles et des mutations spatiales très rapides. Le mode de production de l’espace urbain et notamment la création des quartiers dits "spontanés" constitue un des processus abordés dans le cadre de cette recherche.
Dans cette perspective, nous étudions deux cas de villes (Mexico et Athènes). Bien que ces deux métropoles se soient développées de manière singulière et que leur géographie et histoire, leur position économique, leurs dimensions et leurs rythmes de croissance urbaine soient donc complètement différents, leurs modes de développement urbain et leur structure urbaine possèdent des caractéristiques similaires. Nous allons étudier les traces laissées dans l’espace par ces modes de développement urbain. Pour cela nous analyserons les paysages urbains des deux villes.
Dans cette étude, nous émettons l’hypothèse que l’ensemble des paysages urbains observés dans ces villes peut être révélateur de leur mode de développement. Les paysages des quartiers d’autoconstruction populaire (dits aussi quartiers spontanés) dans ce contexte constituent ainsi des éléments structurels de ces villes.
La relation entre le mode de développement d’une ville et son paysage n’est pas évidente. Dans des villes au développement différent, certains paysages peuvent être similaires. Par exemple, un quartier résidentiel pavillonnaire ou un quartier d’affaires avec des tours vitrées peuvent être construits dans des villes européennes ou africaines, malgré un développement complètement différent. Cependant, si nous observons l’ensemble des paysages urbains d’une ville, si nous la traversons souvent et que nous ne restons pas uniquement dans un quartier, nous pouvons ressentir la singularité de ses paysages. Finalement, en traversant et en observant plusieurs villes, nous pouvons commencer à les comparer. Mais pour cela il est nécessaire d’avoir une certaine connaissance bien sûr, ainsi qu’un cadre de référence.
La connaissance des éléments essentiels du système producteur à l’origine des paysages urbains peut nous aider dans une approche comparative. En tenant compte du mode de développement de chaque ville, nous pouvons mieux interpréter les paysages observés. Par exemple, que ce soit les grandes villes européennes du Nord (villes des pays anciennement industrialisés) ou les grandes villes de certains pays africains (très récemment industrialisés), le paysage urbain présente à la fois des éléments spécifiques et similaires inspirés de règles d’urbanisme identiques dans le monde. Or, plus nous allons vers le Sud, plus nous voyons des tissus urbains irréguliers (construits sans plan urbain). Ceux-ci existent presque partout, tant au Nord qu’au Sud. Certains sont originaires des quartiers spontanés {2} (quartiers formés des petites maisons auto – construites évolutives), d’autres sont le résultat des vieilles formes labyrinthiques d’urbanisme. Certains sont très étendus, d’autres se limitent à des zones spécifiques. Cependant, plus nous allons vers le Sud, plus nous rencontrons de larges zones de tissus urbains irréguliers originellement spontanés. Ce type de quartiers est très caractéristique des grandes villes des pays récemment industrialisés et de nombreux pays du Sud. C’est donc bien l’ensemble du système de paysages urbains qu’il faut observer, en affinant la connaissance de ses relations avec le mode de développement de chaque ville. Ces informations nous aident à mieux les interpréter et les comparer. Ces paysages peuvent ainsi être considérés comme les éléments d’une mosaïque à analyser. Nous pouvons les comparer en analysant uniquement les formes du tissu urbain. Mais, si nous cherchons à mettre en évidence les relations qui les ont créés au sein d’un système urbain, une telle analyse n’est pas suffisante. Par exemple, un tissu urbain irrégulier sans arbres et sans lieux publics de rencontre est très différent d’un autre qui dispose de ces éléments. Un tissu urbain irrégulier situé à proximité d’industries polluantes ou de carrières actives est différent d’un autre, éloigné de ces activités. Un tissu urbain irrégulier situé au centre ville est différent d’un autre situé à la périphérie. Il y a alors certaines caractéristiques écologiques qui accentuent les différences entre ces paysages et aident à la compréhension de leurs relations.
Dans cette étude, nous appellerons éco-paysages {3} les paysages interprétés, en tenant compte de leurs caractéristiques écologiques et des relations qui les ont produits au sein d’un système urbain. Le passage d’une vision globale de l’ensemble du système urbain à ses éléments constituants et plus particulièrement aux quartiers d’origine spontanée, nécessite de définir des références articulant plusieurs échelles. Pour cela nous définissons les éco-paysages selon plusieurs échelles d’observation en passant par les éco-paysages urbains en général (vue d’ensemble d’une ville) pour aller jusqu’aux éco-paysages urbains élémentaires au sein d’un quartier. Le passage du global à l’élémentaire privilégie l’étude des relations entre les éléments observés et non l’étude des éléments isolés de leur contexte. Cette procédure nous offre la possibilité d’étudier la place des quartiers d’origine spontanée dans l’ensemble du système urbain des villes étudiés et de mettre en évidence leur rôle probable dans le mode de développement urbain de ces villes.
Pour observer ces éco-paysages dans leur globalité spatiale, il nous faut monter sur une tour ou une colline pour voir l’ensemble d’un quartier, et survoler en avion ou utiliser des images satellites pour voir la totalité de l’étendue urbaine. Pour observer les éco-paysages élémentaires d’un quartier (zones bâties, d’eau, de végétation, et autres) il suffit de monter sur un immeuble. Si nous disposons d’une information spatiale (comme les images – satellites par exemple) qui nous aide à mieux voir les paysages et en plus nous permet de les voir autrement (sous d’autres longueurs d’onde et avec une vision verticale) alors nous pouvons extraire des informations particulières, non-repérables facilement à l’œil humain. Si, en plus, nous disposons d’une série temporelle d’images des villes étudiées, alors une observation plus complexe peut être établie et fournir une interprétation des paysages plus riche. En effet, les images satellites nous aident à voir autrement les villes et leurs paysages, et les observer dans leur complexité : globalement et spécifiquement. Ces possibilités offertes par les images satellites seront explorées dans cette étude à l’aide de traitements numériques et d’interprétations visuelles des éco-paysages urbains définis.
Bien entendu, la qualification des paysages est relative à l’individu, ses goûts et sa manière de voir le monde ; mais nous ne tenterons pas de rentrer dans ce sujet {4} . Au contraire, nous essayerons de caractériser et d’interpréter certains de ces éco-paysages urbains comparables entre les deux villes à l’aide d’informations multiples (socio-économiques, écologiques, statistiques, spatiales) provenant d’enquêtes-terrain et de sources officielles. La recherche de similarités, permettant d’établir une grille de référence commune, se fonde, pas uniquement sur les types des paysages observés, mais aussi sur leurs caractéristiques sociales et écologiques. Les éco-paysages comparables des deux villes seront aussi observés et interprétés en tenant compte du mode de développement de chaque ville et de leur histoire.
Le révélateur choisi, pour aborder la dynamique de développement de ces villes, correspond à des paysages particuliers : « les quartiers d’origine spontanée ». Une des questions abordées sera la caractérisation de ces quartiers considérés comme des quartiers populaires et non comme des quartiers marginaux. Ce sujet qui a fait l’objet de nombreuses études concernant leur réalité et leur rôle dans la formation des grandes villes des pays récemment industrialisés sera abordé au chapitre 1.3.
L’étude de la structure urbaine des villes d’Athènes et de Mexico et des différents types de quartiers d’origine spontanée sera réalisée à l’aide de divers traitements de données (analyses en composantes principales, analyses spatiales, traitements d’image) et d’outils d’intégration et de représentation d’informations (systèmes d’informations géographiques – SIG). L’approche du développement urbain de ces villes et l’étude comparée de leur évolution (surtout durant les périodes de transition) est indispensable pour la compréhension des particularités de ces processus.
Les zones d’étude ont été définies en fonction de l’étendue de l’agglomération de chaque ville et des zones périurbaines très proches du tissu urbain continu. Les données utilisées se composent : de mosaïques d’images satellites à haute résolution spatiale (1990-2000), de photographies aériennes et cartes à diverses échelles, de données provenant de recensements et d’enquêtes sociodémographiques et économiques (1920-2001), ainsi que d’informations historiques, socio-économiques et écologiques provenant d’une recherche bibliographique, d’entretiens et d’enquêtes de terrain.
Nous pouvons décrire les éléments conceptuels de cette étude (définis par des mots clés) de la manière suivante :
● Approche : géographique, socio-éco-systémique.
● Objet : les métropoles des pays récemment industrialisés
● Choix : les villes d’Athènes et de Mexico.
● Principe d’analyse : la comparaison
● Problématique :
○le rôle des quartiers d’autoconstruction populaire (dits spontanés) dans l’évolution de la structure urbaine
○ les paysages urbains comme révélateur des processus urbains
● Cadre conceptuel : le développement urbain des pays récemment industrialisés ; les quartiers d’origine spontanée ; les éco-paysages urbains.
● Outils : télédétection, systèmes d’information géographiques, enquêtes de terrain, recherche bibliographique.

Ce livre s’articule en six parties :
La première partie s’intéresse d’une part aux spécificités des grandes villes des pays récemment industrialisés qui ont connu une longue histoire urbaine, et d’autre part à la recherche de notions adaptées à l’étude comparative des deux villes choisies (Mexico et Athènes). Les notions de paysage et de quartiers dits spontanés sont considérées comme des éléments essentiels à la compréhension de la structure urbaine de ces deux villes. Une approche critique de la bibliographie disponible sur ces deux notions a été faite, en Géographie, en Aménagement et en Ecologie du Paysage ( "Landscape Ecology" ) . Des propositions conceptuelles ont été développées et proposées.
La seconde partie est consacrée à la description du site et à la situation des deux villes. L’approche écologique développée ensuite analyse les interactions entre l’homme et son environnement au travers de différents processus liés à l’urbanisation (consommation d’eau et d’énergie, et des ressources végétales, dégradation des forêts, émergence d’un microclimat urbain, évolution de la pollution atmosphérique, production de déchets etc.). Un des buts de cette partie est de mettre en évidence certaines caractéristiques écologiques présentant des traits spatiaux spécifiques, et, s’il y en a, de comparer les paysages urbains particuliers correspondant.
La troisième partie concerne le développement urbain des deux villes à certaines périodes (avant 1920, entre 1920 et 1970, après 1970) et l’analyse de l’évolution des quartiers d’origine spontanée (processus de création, de consolidation et de diffusion). L’influence de ces processus sur la structure urbaine de chaque ville et sur les recompositions spatiales est étudiée dans ce chapitre. Divers facteurs contribuant, entre autres, à la production de l’espace urbain particulier des deux villes sont pris en compte : le développement économique et surtout l’industrialisation et le développement technique, la question foncière, ainsi que les politiques urbaines et sociales exercées par différents acteurs sociaux et politiques. Nous cherchons, entre autres, s’il y a eu des périodes ou des types d’événements historiques similaires qui ont contribué à la formation de l’espace urbain dans ces deux villes, et si des processus comparables de production et d’évolution des quartiers existent.
La quatrième partie présente l’analyse des "éco-paysages" urbains des deux villes (analyse morphologique et biophysique) et de leur organisation spatiale, avec un intérêt particulier pour les "quartiers d’origine spontanée". L’analyse de données se réalise à l’aide d’outils des traitements statistiques, de traitement d’images et de Systèmes d’information Géographique (S.I.G.). Après la présentation de quelques notions utilisées en télédétection, nous analysons et critiquons les typologies d’occupation et d’utilisation du sol usuelles. Puis nous commentons les résultats obtenus à partir de classifications supervisées et d’autres traitements effectués à partir d’interprétation visuelle des images satellites. Finalement, les cartes des éco-paysages urbains sont comparées avec celles de l’évolution urbaine et des occupations du sol. Ceci permet la vérification de l’adéquation entre les éco-paysages et leur représentation relative au mode de développement de ces espaces.
La cinquième partie s’intéresse à l’analyse de la structure socio-économique des deux villes et à la répartition spatiale de ces structures sociales et économiques au sein des villes. Des variables socio-économiques, résidentielles et biophysiques ont été collectées ou calculées pour chaque ville. Elles ont été ensuite introduites dans des analyses uni- et multi-variées appliquées séparément pour chaque ville. Le caractère « populaire » des quartiers d’origine spontanée a ainsi été examiné.
La sixième partie aborde la relation entre cette structure et les types d’éco-paysages définis précédemment. Parmi les variables créées, les plus caractéristiques ont été sélectionnées et introduites dans une analyse multicritère, réalisée à l’aide d’opérateurs de Systèmes d’information Géographique. Le résultat compare les zones définies à partir des données socio-économiques comme zones de « quartiers populaires » et les zones définies comme éco-paysages de quartiers d’origine spontanée. La plus ou moins grande adéquation, entre ces deux découpages spatiaux, permet de confirmer l’hypothèse formulée précédemment sur le lien entre quartier populaire et quartier d’origine spontanée.
Finalement, des schémas de l’organisation spatiale des deux villes ont été établis en mettant l’accent sur le rôle structurant des quartiers d’origine spontanée. Ils résument les résultats socio-économiques obtenus ainsi que ceux illustrant la répartition des éco-paysages urbains et des occupations du sol dans chaque ville. Les structures socio-économiques et écologiques ainsi que les processus d’évolution urbaine des deux villes sont ainsi mis en valeur. Ces schémas ont ensuite été synthétisés, sous la forme d’un « schéma spatial » correspondant aux villes de pays récemment industrialisés qu’il est nécessaire d’évaluer et de vérifier par d’autres études. Le schéma est actualisé dans Petropoulou C., 2010c (comparaison entre Istanbul et Mexico).

Pourquoi publier ce livre qui est basé sur une recherche antérieure assez ancienne, même si elle a été partiellement actualisée depuis ? Cela a-t-il un sens, sept ans plus tard ?

Cette recherche tend à dépasser les méthodologies classiques et leurs approches spatiales par une remise en cause profonde de vérités socialement construites, présentées comme des données établies, par exemple celle de « développement » ou de « planification spatiale », qui soutiennent habituellement les plans d’aménagement et de développement local et régional. Cette recherche est inspirée par des courants assez différents : on part d’une approche marxiste pour découvrir ensuite les théories anarchistes et écologiques, ainsi que la pensée indigène du Mexique ou d’autres approches relevant d’une philosophie de l’espace. On tente d’introduire un discours basé sur des approches à la fois historiques, quantitatives et qualitatives, tout en prenant en compte la complexité et la difficulté de ce cheminement.
Notre étude reprend le thème du développement spatial inégal au point de vue politico-économique (Harvey D., 2001 et 2006, Kourliouros E., 2001), en le situant dans cette période de crise où les pays dits de semi-périphérie sont invités à payer cher la crise mondiale du système capitaliste, ce que leurs directions acceptent puisqu’elles veulent s’intégrer dans le noyau dur de ce système et faire partie des pays dits « développés ». Même si la confusion qui règne à propos du rôle des lieux émergents et de leur force d’innovation (Feldman M., 1994) traduit toutefois un certain succès, le processus essentiel est aujourd’hui réaffirmé : le capital est sans patrie tout en se concentrant fortement en certains lieux qu’il protége alors qu’il en dévalorise d’autres (Brenner N. et Keil. R., 2006). Il peut aussi bien effectuer de grands investissements dans un lieu pour une période donnée (en lui donnant l’illusion d’être fort et important au niveau mondial) puis le démolir dans une période de dépression. Un nombre limité de métropoles d’influence internationale (les « métropoles globales » selon Saskia Sassen) se concentrent dans des pays qui montrent la puissance la plus grande et la distribution spatiale inégale de l’empreinte écologique constitue seulement une certaine confirmation de cette observation. Certaines régions privées et strictement surveillées, à l’intérieur des métropoles contemporaines, constituent probablement les tranchées « glocales » actuelles (Swyngedow, 2004 et Gospondini A., Beriatos E., 2006) du capital international. Nous parlons alors de nouvelles ségrégations socio-spatiales au niveau glocal, c’est-à-dire au niveau local et international à la fois.
Cette recherche rétablit aussi le discours du développement inégal à l’intérieur de la ville en proposant une relecture de l’écologie sociale urbaine de l’école de Chicago et de celle de ses successeurs, en insistant d’abord sur l’aspect écologique et social. Elle met l’accent sur divers sujets, comme : qu’est-ce qui est « écologique » à l’intérieur d’une grande ville ? Comment peut-on en décider au moyen d’approches systémiques ? Par une approche systémique de cette nature, on établit que les « quartiers résidentiels verts » des villas de « grand standing » sont en fait des lieux anti-écologiques si l’on considère que ce sont aussi les quartiers les plus grands consommateurs de ressources (en eau, électricité, espaces verts etc). Et qu’ils dépouillent les autres habitants d’espaces verts, en les privatisant à leur seul profit, tout comme la construction de grandes surfaces contribue à la destruction des écosystèmes actuels. D’autre part, la richesse concentrée pour être consommée dans ces régions, qui demandent de plus en plus de ressources physiques et humaines pour assurer leur vie, est produite en dehors de ces régions, dans des quartiers dévalorisés où les habitants vivent dans des conditions inacceptables, mais qui, pourtant, sont parfois beaucoup plus écologiques. Il s’agit alors d’un développement écologique et social inégal – parlons de développement socio-écologique inégal – qui a la témérité politique et parfois « scientifique » de déclarer écologiques ces mêmes quartiers « verts » de la ville, les plus consommateurs. Ces sujets révélateurs, abordés au moyen de l’approche éco-paysagiste que l’on soutient dans ce livre, deviennent de plus en plus d’actualité {5} .

Quand cette recherche a débuté, peu d’auteurs considéraient que l’approche comparative de grandes villes était un sujet prioritaire. Il était évident que chaque ville avait ses particularités, que l’époque de la recherche de modèles explicatifs de la structure urbaine prise dans sa généralité était dépassée. L’école française vidalienne retrouvait sa place dans les études contemporaines et cette position était renforcée par les études de la géographie critique, dans les critiques importantes faites à la géographie quantitative.
Les différences de site et de situation des deux villes (Athènes et Mexico), leurs différences historiques, géographiques et leurs différences sociopolitiques ne permettaient pas de mener à bien une telle étude. D’autant plus que certains auteurs plaçaient la Grèce parmi les pays développés du capitalisme (à cause de son intégration dans la CE, puis dans la zone de l’Euro) et le Mexique dans les pays du Tiers Monde. Cependant, le Mexique avait lui aussi la position d’être un pays capitaliste développé, d’appartenir au corps dur du capital mondial, à cause de son intégration à l’ALENA et au groupe des pays développés, donnant l’impression ainsi qu’il avait dépassé ses problèmes structurels. La constitution d’une classe moyenne robuste ainsi que l’augmentation de la consommation étaient des facteurs qui contribuaient à apprécier de cette manière le développement des deux villes, avec la construction de grands centres commerciaux type shoping Mall et l’importance donnée aux constructions liées aux secteurs de la finance, de la consommation massive et des grands événements commerciaux.

Faisons une parenthèse explicative sur la situation actuelle :
● Le Mexique a subi en 1982 et en 1994 des crises économiques très importantes qui se sont aggravées depuis son intégration au GATT. Ces crises n’ont pu être dépassées financièrement (et fiscalement) qu’avec l’intervention de l’ALENA et du FMI, ce qui s’est cependant accompagné d’une lourde augmentation de la dette. Ce dernier fait, avec l’assentiment des gouvernements qui ont adhéré au « consensus de Washington », a conduit le pays à des privatisations massives de biens publics – alors qu’éclataient parfois des scandales importants – ainsi qu’à une croissance de l’influence d’organisations paraétatiques {6} .
● Durant la même période, la Grèce a réalisé un « processus de développement », mais son développement restait dépendant des centres néolibéraux et des organismes internationaux. Elle a aussi suivi dans nombre de cas les directives de privatisation des services et ressources publiques. Parallèlement, elle étouffait sa crise en s’intégrant à l’Union Monétaire de l’Euro après 2005. Mais la crise ouverte de 2010 a ouvert le débat autour de son caractère structurel, qui remonte à 1982, une crise qui a été renforcée depuis son intégration au GATT. La demande d’intervention des pays de la zone Euro et du FMI conduit à des mesures (décidées par les directions politico-économiques) comparables à celles de l’Argentine, du Mexique et de la Hongrie (privatisations des ressources publiques et paiements des dettes extérieures au détriment du maintien du niveau de vie, de l’éducation et des services publics) {7} .
Voir aussi les approches de Naomi Clein (2007/2008 et 2010) sur la stratégie du choc et la montée d’un capitalisme du désastre (exemples sur le Mexique et la Grèce {8} ). Comme le souligne Eric Toussaint, (2006) actuellement "il faut rompre totalement avec le modèle néolibéral et briser la spirale infernale de la dette. Il n’y a rien d’inéluctable".
On a dû faire cette parenthèse, car l’actualité renvoie à des discussions assez classiques sur le développement inégal, et qui partent d’une approche politico-économique de géographie critique (voir aussi la critique que Massey (2005) adresse à la conception classique linéaire de l’histoire, qui ignore l’espace et conduit à une position erronée quant au niveau de développement de chaque pays, voire de chaque lieu). Cependant, les différences entre les deux villes (à part les différences évidentes de leurs sites et situations) sont importantes, surtout celles qui sont relatives au mode de développement du capitalisme dans chaque pays et celles qui concernent les grands écarts de la fourchette évaluant le niveau social. On le voit en comparant la situation du Mexique ou de certains pays d’Amérique Latine et de la Méditerranée (Brésil, Vénézuela, Turquie, Egypte et autres) à ce que l’on rencontre dans des pays comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne (mais aussi l’Argentine et l’Uruguay avant leur crise). Ce dernier groupe de pays européens dispose de classes moyennes plus importantes. En fait, notre but n’était pas de situer la Grèce par rapport au Mexique ou de comparer les deux pays et les deux villes, un sujet privé de sens. C’était de rechercher les modes et de comprendre les mécanismes par lesquels les deux villes se développent dans un processus complexe impliquant différents facteurs (tant culturels que politico-économiques) qui mêlent leurs influences à celles d’acteurs locaux et internationaux. On pourrait ainsi comprendre pourquoi on observe des phénomènes et des modes de développement urbain comparables dans des villes si différentes (on le vérifie sur le terrain). Durant cette recherche, de nombreuses caractéristiques communes ont été mises en évidence ; ce qui nous a surpris plus d’une fois. Les mécanismes politico-économiques internationaux mêlés de façon complexe aux mécanismes locaux ainsi que l’histoire particulière de chaque lieu semblent jouer des rôles importants dans le mode de développement urbain des deux villes.

Avant de présenter le contexte théorique de ce livre, nous considérons que c’est important de clarifier certains sujets concernant les positions théoriques et la méthodologie choisie pour faire ce travail, vue sous un autre point de vue, sept ans après la première rédaction de ce texte. Un premier point concerne la notion de développement durable, un second point concerne la mise en cause de la géographie quantitative par la géographie critique et un troisième point est relatif à l’utilisation des nouvelles technologies dans les études de géographie urbaine. Nous nous expliquons :
Dans toute civilisation coexistent des valeurs et des convictions qui s’installent comme des « données » non négociables, des vérités dont la portée devient générale. Or, il s’agit essentiellement de notions forgées au sein des relations de pouvoir instituées qui s’imposent à la société et à la culture {9} . Dans chaque lieu, on rencontre des valeurs incorporées de ce type, d’autant plus si nous nous intéressons aux régions géographiques entières. Au cours de la période de recherche qui a conduit à la rédaction de ce livre (1993-2003), le système capitaliste soutenait la « vérité » suivante : la croissance nécessairement continue et l’a priori de la continuité du développement économique et spatial des métropoles. Cette idée n’était pas encore remise en cause par les approches marxistes classiques, mais seulement par certaines théories du développement critiquant la notion même de développement (Illich I., 1973 et 2003). Après le traité de Lisbonne et de façon éloquente, la notion de développement apparaissait également dans les approches dites écologiques que l’on cherchait à imposer, par l’intermédiaire des études biaisées du « développement durable », où s’exprime en fait le point de vue économique dominant de la CE {10} . C’est ainsi que de nombreuses études ont commencé à reproduire l’idée du développement durable en donnant plus de poids au développement économique au détriment des autres facteurs sur lesquelles cette notion a été constituée (écologiques, sociales et culturels). Notre étude, élaborée avant le traité de Lisbonne, a conservé la notion initiale d’éco-développement" comme elle fut présentée lors de la réuunion de l’ONU à Stockholm en 1972 (Latouche S., 2006/2008 p. 145) et utilise aussi la notion initiale de « développement durable » (Bruntland G.H., 1987) en tenant compte la critique de Raco M. (2005). Actuellement, nous pouvons mettre en cause cette dernière notion puisque la croissance continue économique ne contribue pas au bien être de l’humanité et de la nature en général (Latouche S., 2006/2008, Harvey D., 2010).
Parallèlement, issue des écoles de géographie de tradition anglo-saxonne, une nouvelle approche critique prenait de l’importance : elle se fondait d’abord sur la relecture des auteurs français appartenant au mouvement des années 68. Par leur critique des vérités données du positivisme et du déterminisme, celles qui instituent et fondent les notions de géographie classique, au début Lefebvre H. (1968 et 2000), Debord G. (1968), Deleuze G. et Guattari F. (1988) et ensuite Harvey D. (1973, 2000 et 2006) et Massey D. (2005) ont mené des recherches complexes transdisciplinaires pour mettre en évidence l’imbrication du pouvoir dans l’espace des métropoles contemporaines et la signification des espaces urbains. L’écho de ce débat autour de la géographie critique ne parvenait que rarement à l’université où cette étude a été élaborée. Pourtant, la lecture de ces auteurs m’a poussé à une réflexion proche de la géographie critique, sans toutefois qu’elle se réduise à celle-ci. On retrouvera la géographie critique aussi bien dans l’étude volontairement transdisciplinaire de l’espace d’Athènes et de Mexico que dans les approches historique (chapitre 3), sociale (chapitres 3 et 5), écologique et géographique (chapitres 2 et 4). On la retrouvera dans la recherche d’une connaissance approfondie des relations entre le niveau local et le niveau international, à différentes échelles d’espace et de temps. On la trouvera encore dans le questionnement critique des théories marxistes et de l’écologie sociale au sujet de l’économique et du politique (chapitre 1).
Dans le même temps, à l’université, on utilisait désormais les nouvelles technologies et les images satellites pour mener les études géographiques (Weber C., 1998/2002). Ceci nous a poussé à chercher de nouvelles approches comparatives pour étudier les régions métropolitaines. Malgré notre remise en cause des théories purement quantitatives, les approches géographiques utilisées par les Systèmes d’Information Géographique et la télédétection se sont révélées très utiles pour voir les villes autrement. Il faut ajouter que le traitement des données statistiques socioéconomiques et des données provenant des images satellites n’étaient pas aisé sur de vieux ordinateurs, la situation puisqu’on ne voyait pas encore les images à l’écran, seul le programme en cours s’affichant ; le transfert de la base des données d’un ordinateur à l’autre était lui aussi difficile. Ce n’est que vers la fin de cette recherche que nous avons enfin pu transférer toutes les données sur un ordinateur pour les travailler simultanément au moyen de nouveaux logiciels plus flexibles, exécutés par des machines plus efficaces. Ainsi, on pouvait croiser les résultats de ces traitements avec les investigations effectuées sur place dans les deux villes. Actuellement, à l’heure où les images satellites sont accessibles depuis les ordinateurs portables, les traitements exécutés à cette période semblent assez utiles et redeviennent d’actualité car ils peuvent être compris par un grand nombre de personnes et ne sont plus réservés aux spécialistes. Évidemment, grâce à l’utilisation des images provenant d’un site comme GoogleEarth, il sera plus facile à un grand nombre de personnes d’appliquer l’approche éco-paysagiste proposée dans cet ouvrage. Par cette approche, nous soutenons que l’on peut voir la ville autrement ; et ceci ne vaut pas seulement pour les villes que nous avons étudiées. On peut appliquer notre approche à d’autres villes pour mieux comprendre la dynamique de leur espace et leur structure,, mais ceci doit absolument être compléter par des enquêtes complémentaire sur le terrain. Nous avons une expérience personnelle de ceci relative à de nouvelles recherches (effectuées après cette étude) sur d’autres villes comme Strasbourg, Thessalonique, Istanbul. Ces recherches montrent en effet que l’approche éco-paysagiste constitue un outil important pour l’analyse des changements dans les métropoles actuelles. En définitive, l’utilisation des nouvelles technologies se révèle très importante pour comprendre les phénomènes qui ne sont pas directement lisibles par l’œil humain et lui seul, ou qui ne sont pas mis en évidence par des recherches traditionnelles. Cependant, nous n’acceptons pas l’utilisation sans mesure de ces outils, ou l’application exclusive de ces méthodes, que ce soit en vue de résoudre des problèmes ou de répondre à des questions sociales ou écologiques, si une recherche approfondie n’est pas menée sur le terrain de façon participative.
Dans ce travail, nous avons aussi pris en compte différentes études sociologiques, ethnologiques et culturelles :
● Celles qui concernent les modes d’intégration d’éléments culturels de la culture dite occidentale aux autres cultures (Canclini G., 2004)
● Celles qui soutiennent que l’ère de la postmodernité et des développements postmodernes de l’espace urbain (critique des formes rigides de la planification urbaine et de la gestion de l’occupation du sol, promotion de la mixité social) a été influencée en grande partie par les processus de développement urbain des villes du Sud, et d’abord par celles de la Méditerranée (Leontidou L., 1990/2006).
● Celles qui défendent une combinaison des méthodes quantitatives et qualitatives, surtout pour ce qui concerne les recherches urbaines.
● Celles qui relèvent de réflexions concernant la réunification, sinon la fusion, entre géographie physique et géographie humaine dans une pensée géographique plus globale.
Ainsi, cette recherche peut se positionner parmi les approches transdisciplinaires de l’espace urbain.

Ce livre est le résultat d’un long travail de terrain dans les quartiers d’Athènes et de Mexico, d’un travail dans différents laboratoires aux continents d’Europe et d’Amérique mais aussi c’est le fruit d’une longue réflexion sur les modes de développement urbain et ses représentations. J’ai commencé ce travail par une recherche portant sur les relations entre l’industrie et l’habitat à Eleusis, une ancienne ville bâtie sur un site antique, qui est aussi une zone industrielle près d’Athènes, avant de m’intéresser à l’urbanisation dans l’ensemble de la région métropolitaine d’Athènes. Un long séjour à Strasbourg a été consacré à l’étude des villes du Nord de l’Europe. L’océan traversé, j’ai pu me plonger dans les civilisations indigènes d’Amérique pour essayer de comprendre les villes du Mexique et étudier les processus socio-économiques, politiques et écologiques en œuvre dans les quartiers de Mexico, dans un effort pour comprendre l’ensemble de sa région métropolitaine. Je me suis ensuite enfoncé dans les montagnes de la selva « rebelle » du Chiapas, à la rencontre des principes de cette rébellion. Riche de cette expérience, cette démarche a encore pu être alimentée par d’autres idées depuis le retour en Europe. Ces idées viennent aussi bien de la rencontre avec les mouvements sociaux urbains et régionaux actuels que des nombreuses discussions avec d’autres chercheurs en géographie humaine à propos de la planification urbaine et régionale. De retour en Grèce, portant mon étude actuelle sur Thessalonique, mon cheminement a gardé son horizon ouvert sur de nombreuses autres villes du monde. Ainsi, c’est à l’île de Lesbos qu’il m’a menée : le pays de Sapho qui a marié la poésie à la Géographie.

Révisant de façon critique ce livre, j’aurais préféré l’écrire autrement, de manière plus poétique sans doute et moins rigide. J’aurais aimé aller plus loin, dépasser les approches de la géographie critique « établie » et contribuer à la création d’une autre conception de la géographie. Je voudrais développer une géographie qui saurait ne pas fragmenter l’activité humaine et sa relation à l’espace. Il s’agirait de montrer l’interaction continue de l’activité humaine avec la nature, ce qui inclut aussi la nature de l’homme, de montrer le processus continuel de renaissance, d’autonomie et d’émancipation, en recourant à plusieurs échelles spatio-temporelles. Si l’idéologie dominante est en conflit avec la nature, et donc avec la nature humaine, et d’abord avec l’autonomie et l’émancipation sociale, nous ne pouvons pas négliger que ses symbolismes utilisent ces mêmes mots en leur donnant une signification différente (comme ils l’ont fait pour le mot « liberté »). Les mots nature, nature humaine, autonomie, émancipation, ne sont pas non plus des mots très répandus dans les recherches marxistes, mais ce sont des mots-clés pour comprendre les approches de l’écologie politique, les nombreux mouvements sociaux indigènes des Amériques et les études sociales actuelles (Zibechi R., 2007). Ces dernières études pourraient éventuellement éclairer certains détails de l’histoire et de la géographie des villes, surtout pour ce qui concerne les mouvements sociaux et la vie quotidienne. Cette étude n’a pu s’ouvrir complètement à une telle perspective, car tel n’était pas son sujet au début. Cependant, on a tenté une telle approche dans un autre texte, voir le livre « Vers un mouvement social urbain poétique ? » (Petropoulou C., 2010a) et d’autres textes (Petropoulou C., 2006, 2008c, 2009a et 2010b).

Finalement, il semble que les questions posées au début de cette recherche (celle qui est publiée dans ce livre) sont encore actuelles. Plus encore, sans doute, qu’au début de la rédaction de la thèse de doctorat qui a porté sur ces sujets. La recherche pourrait alors prendre la forme d’un nouveau livre, porté par les nouvelles idées nées pendant tout ce trajet… Bonne lecture…
CHAPITRE 1
DEVELOPPEMENT URBAIN ET ECO-PAYSAGES URBAINS

Cette partie d’étude s’intéresse d’une part aux spécificités des grandes villes des pays récemment industrialisés qui ont connu une longue histoire urbaine, et d’autre part aux notions "éco-paysage urbain" et "quartiers d’origine spontanée". La notion d’écopaysage urbain est considérée comme révélatrice des processus urbains. Nous développerons une approche critique de la bibliographie disponible sur ces deux points tant au niveau des définitions des quartiers spontanés et de leur caractérisation socio-économique qu’au niveau de la notion de paysage en géographie, en urbanisme et aménagement du territoire et en écologie du paysage ("landscape ecology"). Puis, nous introduirons le terme "quartier d’origine spontanée" ainsi que le développement de la problématique autour du concept d’"éco-paysage urbain" en relation avec ces quartiers particuliers. Les notions essentielles sur lesquelles s’appuie cette recherche sont les suivantes : le développement urbain, les quartiers spontanés, les paysages urbains et leurs particularités dans les métropoles récemment industrialisées.

Au cours de la rédaction de ce livre les villes étudiées n’ont pas cessé bien entendu de changer mais leurs modes de développement renvoyaient à des processus similaires, parfois comparables entre eux, parfois locaux, mais le plus souvent internationaux. Ainsi, les nouveaux sujets qui caractérisent ces deux villes ne sont pas loin des nouveaux sujets concernant les métropoles du monde. Elles se spécialisent au niveau local avec des différences propres à chaque ville, mais sous l’influence des processus mondiaux. Nous en signalons quelques-unes :
● Nouveaux flux migratoires vers la ville en opposition à une sorte de décentralisation observée dans les années 80. Nouveau rôle des flux migratoires d’étrangers à Athènes et nouveau rôle des flux migratoires du pays vers la ville de Mexico. Nouveau rôle des émigrants du Mexique vers les EU et de la diaspora grecque.
● Nouveau rôle des capitaux étrangers dans la mise en concurrence des métropoles internationales, où il s’agit de placer les deux villes dans un jeu joué d’avance où elles ne seront jamais les gagnantes, mais au nom duquel elles vont transformer complètement leur espace urbain au profit des entreprises privées ou mixtes (privées et publiques). Échec de certains grands projets de construction (nouveaux centres qui auraient attiré des entreprises internationales).
● Privatisation d’espaces publics – et création de nouveaux centres commerciaux qui fonctionnent comme des fausses centralités ( clusters ) -. Nouveau rôle de real estate de la ville qui renforce les inégalités socio-spatiales. Mise en place de nouveaux types spécifiques de « gated communities {11} » dans les espaces péri-urbains, destinés aux classes moyennes et riches, mais aussi à certains secteurs des classes populaires. Ce phénomène est nouveau, mais il commence à s’étendre, surtout après la période de la crise des années 90 au Mexique, et plus récemment à Athènes.
● Nouveau rôle des entreprises privés orientées vers le tourisme, les transports et la communication : nouvelles inégalités.
● Nouveau rôle des mécanismes para-étatiques. Augmentation du contrôle et de la vigilance par des caméras dans les rues, sans que l’on puisse pour autant diminuer la criminalité. Ce phénomène est beaucoup plus marquant à Mexico.
● Ségrégations socio-spatiales générales, mais non comparables à ceux des pays du Nord de l’Europe et de l’Amérique du Nord, à cause de la grande tradition d’intégration à l’espace urbain de nombreux quartiers dont l’origine est spontanée.
● Nouvelles tendances actuelles de fragmentation spatiale urbaine, suivie par la création de nouvelles frontières à l’intérieur de la ville (espaces privés des classes moyennes, espaces des pauvres coincés aux limites de la ville).
● Diminution du rôle des quartiers d’origine spontanée et des mécanismes d’allocation de logement, un fait que l’on observe massivement ces dernières années avec l’augmentation des sans-abris.
● Nouvelle croissance des quartiers spontanés d’auto-construction populaire à Mexico, causée par les migrations intérieures du centre ville vers la périphérie, mais pas nécessairement par les migrations rurales vers la ville, une situation renforcée durant la crise des années 90 au Mexique ; un phénomène rare encore à Athènes.
1.1. DEVELOPPEMENT URBAIN ET CHANGEMENTS PERIURBAINS
Ce chapitre explore les caractéristiques communes aux grandes villes des pays récemment industrialisés et précise les critères de choix des villes étudiées. Nous présenterons tout d’abord une approche comparant les changements urbains dans les deux villes et nous définirons certains termes utilisés dans ce travail.
1.1.1 Comparaison des changements urbains.
L’analyse géographique du développement urbain d’une ville est en général {12} une analyse à deux niveaux : celui du système des villes et du rôle de la ville étudiée dans ce système et celui de la ville elle-même (son milieu, ses occupations du sol, ses fonctions, son architecture et son urbanisme, ses acteurs et leur comportement etc.). Les changements urbains s’expliquent soit comme le résultat d’une logique générale des villes {13} , soit comme le résultat de la participation du pays à la répartition économique internationale {14} , soit comme le résultat de la position de la ville dans le système urbain du pays, soit encore par ses propres qualités. Jusqu’aux années 70, les changements urbains étaient interprétés comme provenant des processus intérieurs à la ville et non comme le résultat d’une situation plus globale qui comprend les processus nationaux et internationaux {15} . Ces idées changent après les années 70, avec la contribution de nombreux auteurs. Plus récemment, Harvey D. (1990), Sassen S. (1991), Castels M. (1997) et d’autres auteurs ont montré que la "métropolitisation mondiale" trouve ses origines dans l’économie mondiale ; les différentes formes urbaines qu’adoptent les grandes villes sont liées à leur rôle dans le processus de mondialisation.
Dans un travail collectif coordonnée par Dorier-Apprill E. (2000) concernant les très grandes villes du monde, Moriconi-Ebrard F. (2000) et d’autres montrent que certains changements urbains (comme le phénomène de la péri-urbanisation, les migrations internes du centre vers la périphérie urbaine, la stabilisation et le déclin démographique du centre-ville) concernent l’ensemble des grandes villes (des pays « développés » ou « en développement ») et sont dus au développement des réseaux et des transports ainsi qu’à des facteurs démographiques, économiques et culturels, internes et externes à la ville. D’un point de vue assez proche, dans cette étude, nous étudierons les changements urbains et périurbains comme étant le résultat à la fois des changements mondiaux et de la complexité interne de chaque ville.
L’impact des changements mondiaux sur les grandes villes des pays récemment industrialisés est très peu étudié, malgré l’existence d’études de cas. Nous trouvons rarement des études (elles sont surtout économiques) qui traitent ce type de villes comme une catégorie géographique {16} . Dans la bibliographie française, différentes typologies de grandes villes existent en fonction de différents critères {17} . Il faut signaler qu’à partir des années 80 ce sont les approches économiques qui priment dans les recherches géographiques et de planification spatiale ; elles proposent des typologies en fonction d’indices socio-économiques et plus récemment d’indices écologiques (le plus souvent faites d’un point de vue économique) {18} . Ces approches présentent des typologies très vastes comme celles issues de classements qui englobent toutes les villes des "pays en développement" en un seul type urbain.
Les études qui tiennent compte des facteurs culturels dans leurs approches sont plus récentes. Le plus souvent, elles proposent des études de cas qui tiennent compte des processus socio-économiques et culturels particuliers de chaque ville ou de chaque quartier. Certaines d’entre elles, que nous trouvons plus intéressantes, provenant de la sociologie, de l’anthropologie et de la géographie urbaine, proposent des comparaisons faites à partir de cas de quartiers dans différentes villes {19} , ou encore analysent les impacts de la mondialisation sur des métropoles du Sud {20} (l’analyse se fait séparément pour chaque ville).
Depuis 2000, dans la bibliographie française, certains ouvrages proposent des approches globales de grandes villes du monde de différent type : Jalabert Guy et al. (2001), dans l’ouvrage "Portraits de grandes villes", proposent des monographies de chaque ville à travers une grille d’analyse commune pour mettre en perspective les situations locales et les changements globaux. Les auteurs analysent cinq thèmes : l’évolution démographique, les mutations économiques, les structures sociales, le rôle des acteurs et les problèmes de gouvernance, ainsi que les structures spatiales de certaines grandes villes du monde. Les auteurs appréhendent "les paysages urbains concrets" qui donnent l’image ou l’identité de chaque ville comme étant le résultat d’une multiplicité de processus sociaux, culturels, économiques, politiques en interaction avec un environnement physique particulier. Notre approche est assez proche de celle-ci et sans doute un peu plus complexe puisque nous introduisons dans l’analyse comparative la notion d’" éco-paysage urbain ".
Dans une autre étude, de l’atelier international "Métropoles en mouvement", coordonné par Dureau F., Dupont V., Lelièvre E., Lévy J.P., Lulle T., (2000), les auteurs proposent une approche globale des métropoles à travers la mobilité spatiale des citadins et en faisant des confrontations entre les développements des villes du Sud et du Nord. Ils analysent les relations entre les stratégies résidentielles et les logiques politiques, et essayent de cerner les conséquences spatiales de ces interactions (expansion spatiale, ségrégation etc.). Cette étude souligne la complexité de chaque ville et le rôle essentiel de chaque habitant en tant qu’"acteur" et en tant qu’"individu". Un des résultats méthodologiques de cette étude souligne la nécessité d’inscrire l’étude comparative des métropoles dans leur histoire afin d’identifier "les temporalités et les cycles, ainsi que les modalités d’expansion territoriale" (p.408). Malgré le fait que notre approche n’est pas une approche faite à travers la mobilité spatiale, ni une approche portant sur les "acteurs sociaux" ou sur les "individus", les thèmes traités par cette étude (expansion spatiale et redistribution des densités, stratégies et choix résidentiels, ségrégation résidentielle et spécialisation fonctionnelle, interactions entre pratiques résidentielles et politiques urbaines) traversent toute la problématique de notre recherche.
Hormis cette volonté de compréhension des mécanismes de formation des paysages urbains dans différents contextes, cette étude, tout comme la nôtre, effectue une comparaison internationale des grandes villes en utilisant une clé et une grille d’analyse commune et en sortant des catégorisations antérieures. Notre approche se place bien dans cette même tendance (voir aussi INURA, 2010).
Dans cette étude, nous étudions deux villes mais nous ne les voyons pas comme "points" sur une carte. Nous étudions l’ensemble des quartiers de chaque ville et pas uniquement un cas. Nous considérons que chaque ville, chaque quartier est unique, en raison de ses particularités sociales, économiques, culturelles, géographiques, comparables ou non avec d’autres particularités d’autres villes. Certains phénomènes laissent leurs traces sur les paysages urbains, et de ce point de vue, ces paysages deviennent révélateurs de processus comparables.
La transition du spécifique au général et d’une échelle particulière à une échelle globale sont des problèmes épistémologiques qui ne concernent pas uniquement la géographie. L’étude de la particularité de chaque ville sans une analyse de sa position au niveau mondial ne peut pas mettre en évidence les processus globaux et leurs impacts générés sur les villes contemporaines. Par ailleurs, les spécificités de certaines villes peuvent facilement échapper à une explication générale de la "logique des villes". Comment résoudre la contradiction de vouloir d’une part rapprocher les questions concrètes relatives aux spécificités de certaines villes, et d’autre part chercher l’essentiel de ce qui génère le processus urbain ? Faut-il choisir entre une étude de cas et une étude théorique ?
La solution est de tenter de faire les deux à la fois. " Peut-être est-ce le moment de récupérer la comparaison comme une alternative heuristique qui permet de synthétiser des problématiques dispersées et sectorielles ou autres, centrées sur des particularités {21} ". Dans ce cas, la comparaison n’est pas chargée d’une idée d’homogénéisation de la réalité observée selon un modèle prédéfini, mais elle aide à comprendre la spécificité d’une ville ou de certaines villes par rapport à d’autres. "Une forme de compréhension de la spécificité d’une ville est de connaître et de comprendre ce qui la distingue des autres. Devant la diversité des phénomènes, l’interrogation comparative est à l’origine même de la méthode scientifique" (ibid.). En effet, la constatation de l’existence de phénomènes similaires entre deux villes différentes est le premier pas d’investigation scientifique et ouvre la porte à la recherche des processus qui ont conduit à la naissance de ce phénomène sous des conditions différentes. Cette comparaison et l’échange d’informations pourraient être utiles pour les pratiques urbanistiques et celles d’autres acteurs de la ville. La constatation seule d’un phénomène n’est qu’une observation. Au contraire, l’interprétation d’un phénomène apparu sous différentes conditions pourrait favoriser sa compréhension.
Un scientifique qui a bien étudié la logique des villes par des études très générales peut éventuellement découvrir dans toutes les villes des schémas proposés par ses théories. Ce personnage amène toujours avec lui sa propre ville (comme le dit le poète Kavafis)… Un jeune voyageur ne pourrait y trouver que des nouveautés. De façon complètement empirique, il fait parfois des comparaisons qui vont plus loin que des explications scientifiques et des statistiques. L’essence de l’imaginaire et du quotidien diffuse un arôme que le voyageur va transmettre aux autres habitants du monde, parfois sans connaître les raisons, ni pouvoir expliquer ses sentiments. Ce personnage apparaît comme un enfant devant le scientifique, personnage plein de certitudes sur le monde. Mais un scientifique – chercheur – voyageur entre dans la vie de chaque ville et dans les imaginaires collectifs, et garde l’esprit ouvert pour découvrir ses dimensions cachées, respirer l’air des cultures et des milles plantes rencontrées. Finalement, il essaye de découvrir des règles générales dans le chaos des particularités et de former son propre modèle. Mais il ne faut pas être prisonnier de ce modèle… La vie change…
Voyager comme chercheur, chercher comme voyageur, c’est la vieille recette des premiers géographes fondateurs (Hérodote, Reclus, Humbolt…). L’idée est d’utiliser à la fois les recherches quantitatives et qualitatives pour expliquer les phénomènes découverts par l’intuition, sans laisser l’empirisme dominer la recherche, ni les modèles théoriques suggérés par d’autres situations nous perturber…
Pour réaliser de telles études, nous ne pouvons pas nous limiter aux résultats d’autres recherches ; il est bon de pouvoir utiliser notre propre information et notre propre contact avec la réalité quotidienne de chaque ville, provenant de visites et de discussions avec les habitants. Mais nous ne pouvons pas nous appuyer uniquement sur notre propre expérience ; l’apport des approches scientifiques, des écrits, des données, des documents, des preuves est nécessaire… Finalement, il nous sera très difficile de réaliser une recherche sans avoir des théories explicites sur lesquelles s’appuyer. Mais en même temps nous pourrions nous demander : "comment construire de nouvelles théories sans le développement préalable et systématique des études comparatives ? ". Les études comparatives peuvent contribuer à une géographie qui observera systématiquement les particularités pour mieux comprendre les mécanismes et les dynamiques urbaines mises en œuvre. Notre étude espère se trouver dans le même esprit et défricher une petite partie de ce chemin.
En bref, la comparaison des changements urbains observés dans différentes villes conformément à une grille commune et à une idée clé révélatrice des processus communs, loin des généralisations simplistes, est un essai assez récent qui peut être enrichi par des expériences de chercheurs – voyageurs et des théories existantes sur la ville. Elle peut aussi, sous certaines conditions, aider à la formation de nouvelles théories urbaines.
Dans le cas de cette étude, nous chercherons à comparer les changements de structures urbaines de deux villes en étudiant le phénomène des "quartiers d’origine spontanée" et en utilisant "les paysages urbains" comme révélateurs des processus urbains. Avant de procéder à cette étude, dans les paragraphes suivants, nous tenterons d’éclaircir certaines notions et idées que nous utiliserons au long de cette étude.
1.1.2 Structure urbaine et changements périurbains.
Dans ce chapitre, nous donnerons quelques définitions de certaines notions utilisées qui font partie intégrante de notre raisonnement, telles que "la structure spatiale", le "système urbain", "l’espace périurbain". Une analyse plus approfondie, épistémologique, ne peut pas être inclue dans le cadre de ce travail. Cependant, puisque notre approche ne s’inscrit pas uniquement dans un paradigme géographique mais utilise des notions très discutées, nous présentons notre position brièvement. Nous n’inventons pas une nouvelle théorie mais nous utilisons certaines notions de façon opérationnelle dans une étude qui ne peut pas être répertoriée dans un courant épistémologique précis {22} .

● La structure spatiale.
Le mot structure est très utilisé en géographie comme "mode d’organisation des éléments". Quand nous parlons des structures urbaines, sociales, économiques, géologiques et d’autres domaines, nous utilisons le mot structure dans un sens général descriptif "recouvrant la division de chaque domaine en classes ou types, éventuellement les relations que ces classes où types entretiennent et parfois leur différentiation spatiale". Le mot est aussi utilisé pour décrire les "rapports fondamentaux que nous pouvons retrouver dans des objets d’apparence différente, " en ce sens, "on parle de la structure des systèmes" {23} .
Dans cette étude, nous concevons la notion de structure comme "moment du devenir" {24} . Si nous nous intéressons à la structure spatiale, c’est parce que nous voulons montrer comment le devenir et l’histoire l’ont créée. Quand nous analysons une structure, nous ne la concevons pas comme stable (en équilibre éternel) mais en flux. C’est au cœur de la structure, de sa genèse, que s’enracinent les forces qui vont la changer qualitativement {25} .

● Système urbain.
Dans cette étude, la ville est conçue comme un "système urbain" ouvert et vivant. {26} L’évolution de ce système peut être présentée sous la forme d’une "spirale" ( figure 1.1 ) {27} .

Figure 1.1 : Évolution spatio-temporelle d’un système urbain
(essai de schématisation).



Sources : Textes de : Reymond H., 1981, p.194 ; Lefebvre H., 1971
Auteur : Petropoulou C.

Cette dernière forme est assez différente de la forme "circulaire" du système qui lui donne par définition une certaine "stabilité" {28} et est assez proche de l’idée proposée par Reymond H. (1981) pour montrer "la dynamique de changement". Ce système est "suffisamment souple pour échapper au déterminisme … et pour tenir compte de la part de hasard qui tient une place certaine dans toute action où l’homme participe" {29} . Ces "germes" de hasard nous les présentons sous forme de cercle avec un point interrogation. La ville se présente alors comme un système ouvert à l’intérieur duquel il existe des germes qui peuvent, sous différentes conditions, donner différentes situations. C’est ainsi qu’avec chaque "rétroaction" le système se trouve dans un autre niveau. Si cette "rétroaction" active certains germes qualitatifs, le système se trouve dans une autre situation (donnant alors naissance à un autre système). L’analyse de ce système ne fait pas l’objet de cette étude. Le schéma présenté dans la figure 1.1 ne constitue qu’une approche très générale mais assez opérationnelle pour expliquer l’évolution de la structure urbaine d’un point de vue non déterministe. Les relations du système urbain avec d’autres systèmes, et ses particularités par rapport à d’autres systèmes sont présentées dans le chapitre 3.3.
Les systèmes naissent, vivent et meurent. En ce sens, quand nous étudions les traces des interventions humaines sur l’espace, nous les envisageons comme les restes des systèmes antérieurs et les germes des systèmes futurs {30} . L’approche des forces qui ont créé les processus urbains se fait aussi à partir d’études qualitatives et historiques où l’homme et ses relations avec l’environnement sont au cœur de la problématique.

● Ville et espace urbain.
Premièrement, il faut faire la distinction entre ville – agglomération – métropole. La notion spatiale de "ville" correspond à un organisme politique tandis que la notion "agglomération" (qui apparaît après la révolution industrielle) est plutôt morphologique et concerne une concentration urbaine plus ou moins continue. Les notions spatiales "métropole" (dite souvent "zone ou aire métropolitaine") et "mégapole" (dite souvent "aire mégapolitaine" mais aussi "région métropolitaine") sont des notions fonctionnelles et difficilement définies au niveau spatial {31} .
Dans le cas des villes que nous étudions (Athènes et Mexico), le mot "ville" décrit souvent, de façon littéraire, la métropole entière. Cependant, quand nous parlons de la "ville" avec l’intention de montrer ces limites administratives, nous préférons utiliser les termes utilisés dans chaque pays ("District Fédéral" et "Municipes", à Mexico ; "Dèmes" et "Communes", à Athènes). L’agglomération est supérieure en taille à ces entités et l’aire métropolitaine supérieure à l’agglomération.
Dans cette étude, nous ne considérons pas comme des villes les zones urbaines et périurbaines uniquement résidentielles, ainsi que les quartiers spontanés dans leur état initial de construction. "…Quels que soient les prolongements périphériques, il n’y a ville que s’il y a un noyau susceptible d’unifier, de dominer, d’organiser la périphérie" {32} . Selon cette définition, "un groupe de corons, des lotissements juxtaposés… s’il n’y a pas de noyau comportant certains équipements et certains pouvoirs structurants, peuvent être un phénomène urbain, avoir une population considérée comme urbaine, ils ne constituent pas une ville" {33} .

● Les espaces périurbains
Les espaces périurbains sont des espaces en pleine mutation, espaces d’avenir du milieu urbain, espaces réservés à l’urbanisation future, mais en même temps ce sont des espaces constitués par les "restes" des "utilisations du sol urbain" et qui sont mal protégés du point de vue écologique. Dans plusieurs villes méditerranéennes et latino-américaines (parmi elles, Athènes et Mexico), les espaces périurbains n’ont pas la même signification qu’en Europe anglo-saxonne ou en Amérique du Nord. Ils sont beaucoup plus proches du centre urbain, ils sont construits de façon beaucoup plus dense et contribuent ainsi à une extension urbaine d’un style "nucléaire" {34} au moins jusque dans les années 70. A partir des années 80, ces espaces se caractérisent par une urbanisation diffuse. Ce phénomène est observé dans diverses villes (Athènes, Rome, Mexico, Lisbonne, Istanbul).
1.1.3 La relation entre espace urbain et société.
L’expression spatiale des relations sociales qui se développent dans le système urbain, et entre ce système et son environnement, ne constitue pas uniquement un miroir ; elle influe à son tour sur la création de ces relations {35} .
Les formes spatiales, produits par l’action humaine, constituent l’expression et la réalisation des intérêts des groupes sociaux dominants selon le mode de production et de développement dominant. Ils expriment le rapport des forces, des états, des religions, des sexes, des membres de la cellule familiale… Mais parfois, des mouvements sociaux ou des modes de vie surgissent et s’opposent à la signification d’une structure spatiale déterminée et "essayent de nouvelles fonctions et formes" {36} . Par exemple, les groupes politiques opposés au système dominant, les mouvements sociaux plus élargis, les groupes sociaux proposant des pratiques différentes de celles qui dominent, et d’autres encore qui sont parfois "des acteurs des transformations spatiales urbaines" et dans ce cas nous les nommons "mouvements sociaux urbains" (selon la définition donnée par Castels, 1983). Ces transformations deviennent parfois, avec le temps et sous des conditions spécifiques, de nouvelles formes spatiales intégrées par le système dominant. Ces transformations peuvent dans certains cas mettre en cause l’ensemble du système, mais ceci est rare (exemple, La Commune de Paris).
Dans les cas des villes que nous étudions (Athènes et Mexico), les quartiers spontanés sont des formes spatiales qui commencent comme des formes alternatives par rapport au système dominant – au moins jusqu’à la fin des années 60 – et deviennent par la suite des formes intégrées qui reproduisent le système dominant. Pour mieux comprendre cette situation, une explication du mode de développement urbain est nécessaire.
1.1.4 La notion de développement urbain. Une aproche critique.
L’expression "développement urbain" est souvent utilisée dans plusieurs sens : celle de la croissance urbaine spatiale ; celle de l’expansion urbaine ("urban growth") ; celle de la croissance démographique, celle de la croissance économique, celle de l’urbanisation et autres. Certaines études interprètent le "développement urbain" à l’aide d’une investigation des rapports entre les classes sociales qui le contrôlent {37} . D’autres mettent en cause l’idée de "développement" et de "développement urbain" car leurs conséquences à long terme sur l’environnement contrarient la notion de développement humain {38} .
Dans cette étude, nous utilisons les termes "croissance urbaine" ou "expansion urbaine" quand nous nous référons à l’espace. Nous utilisons le terme "croissance démographique" quand nous nous référons à la croissance de la population ; le terme "croissance économique" quand nous parlons d’un ou plusieurs indicateurs économiques, tandis que nous préférons utiliser l’expression "développement économique" pour désigner l’ensemble des indicateurs économiques, sociaux et autres qui définissent (selon les organismes internationaux) le niveau de développement. Nous utilisons cette expression pour des raisons de communication et non pas parce que nous sommes d’accord avec la définition de cette notion. Finalement, nous utilisons le terme d’"urbanisation" comme "le mouvement de développement des villes, à la fois en nombre et en taille ", qui "concerne tout ce qui est lié à la progression directe du phénomène urbain…" {39} .
Dans cette approche, nous utilisons le terme "développement urbain" {40} pour décrire le processus d’évolution et les changements spatio-temporels (de la structure socio-économique et écologique) du milieu urbain. Nous pouvons considérer que au sein de ce milieu, différentes forces en interaction dialectique {41} agissent contribuant ainsi à son mode de développement. Ces forces peuvent être visibles (couches ou classes sociales, groupes culturels différents, acteurs etc.) et invisibles (symboles, idéologies, courants, modes de vie etc.) ou liées au hasard. Nous n’acceptons pas la définition du développement uniquement à partir des indices économiques qui sont définis le plus souvent en fonction de la production des biens et des services {42} . Nous acceptons une définition tenant compte des facteurs sociaux, culturels et écologiques qui, le plus souvent, ne contribuent pas à l’accumulation de capital. Cette approche de la ville est proche de celle de l’"écologie sociale" qui considère le développement comme un processus de renforcement des communautés et de leur libre autodétermination à l’aide de la démocratie participative, et non comme un moyen permettant l’augmentation de la production {43} .
Nous acceptons que : "le développement s’inscrit dans le cadre général de chaque civilisation particulière, dont la ville est l’une de ces expressions. Mais en même temps, il y a aussi une loi interne propre (Max Weber, 1947) au phénomène urbain" (Julien Freund, 1982). Nous considérons que cette loi est liée à la coexistence de "différents modes de production" {44} , "de différentes cultures" et "de divers processus écologiques" dans le milieu urbain. Dans les forces internes d’une ville, nous trouverons aussi sa "poétique" {45} qui existe comme un tout, supérieur à la somme de ses parties, difficile à analyser.
L’urbanisation concerne actuellement le monde entier. Le phénomène urbain a précédé le développement industriel. Cependant, le processus d’urbanisation s’est intensifié avec le début de l’industrialisation {46} . Le re-développement urbain de certaines régions (qui ont connu une longue histoire urbaine), sous des conditions de "capitalisme dépendant {47} ", après leur industrialisation, constitue un processus particulier. L’urbanisation actuelle de ces régions est en effet différente de celle des pays de vieille industrialisation mais aussi d’autres pays qui connaissent une "urbanisation dépendante". {48} Ces pays sont rentrés dans une course infinie pour atteindre un niveau de "développement" déterminé par les entreprises multinationales et les organismes internationaux, sans tenir compte des impacts irréversibles sur l’environnement et l’humanité. Nous verrons ceci dans les paragraphes suivants.
1.1.5 Le développement urbain actuel dans les pays récemment industrialisés (r.i.).
L’urbanisation actuelle se caractérise de plus en plus par la formation et la croissance de métropoles multimillionnaires. La mondialisation de l’économie et le développement de nouveaux systèmes de communication (systèmes d’information et de transports) renforcent le poids des métropoles dans l’économie mondiale, internationalisent leur rôle et contribuent à leur repositionnement au niveau international. Ces changements se traduisent par une restructuration dans l’espace urbain. {49} D’une part, les centres des métropoles actuelles sont marqués par une spécialisation qui reflète des stratégies politiques afin de les rendre "efficaces au niveau mondial" par le développement de nouvelles "fonctions", d’"innovations", et par leur connexion avec les systèmes des transports et de communication. D’autre part, la métropolisation actuelle intègre les petites villes périphériques dans l’aire métropolitaine des grandes villes et contribue à des changements périurbains importants {50} .
Ces changements produisent des recompositions spatiales {51} et des transformations des paysages urbains et périurbains. De nouvelles différenciations socio-spatiales se mettent en place et les ségrégations sociales s’accentuent {52} .
Ces processus présentent des particularités dans les métropoles des pays récemment industrialisés et surtout dans les pays dont les paysages sont marqués par une longue histoire urbaine, comme les métropoles des pays méditerranéens et d’Amérique Latine. Ces pays ont connu (entre 1950-1970) une urbanisation accélérée, une croissance explosive de leurs métropoles et des mutations spatiales et environnementales très rapides {53} . Les processus d’urbanisation dans ces pays sont différents de ceux des pays d’Europe du Nord anciennement industrialisés. Ces sujets, étant à l’origine du choix des villes étudiées, seront abordés dans les paragraphes suivants.
1.1.6 Critères de sélection des villes étudiées.
Dans cette étude, nous nous sommes occupé de villes qui, visiblement, appartiennent à des groupes de pays différents : différents continents (Europe, Amérique), zones climatiques (Méditerranéenne, Tropicale), groupes économiques (pays développés, en développement). Sans vouloir mettre en cause ses regroupements (une telle étude constitue une recherche à part entière), nous nous sommes placés aux intervalles de ces regroupements. Nous nous référons aux villes des pays situés aux limites ou entre les différents continents et les zones climatiques (Afrique – Europe, Amérique du Nord – Amérique du Sud) ou entre les grands groupes économiques (développés – en développement). Ces espaces, peu exploités, ont fait l’objet de certaines études (géopolitique : Belaïd S., 1991 ; Lacoste Y., 1991 ; politique et économique : Moujelis N., 1987) et ont été proposés comme espaces à étudier par certains autres (Leontidou, 1989) {54} . Dans cette étude, nous avons défini certains critères de sélection qui sont liés aux processus les plus importants dans la formation des espaces urbains dans ces pays.
Le premier critère est la récente industrialisation de certains pays capitalistes (d’économie de marché). Quand nous parlons des pays récemment industrialisés {55} , nous les comparons aux pays du Nord qui ont été industrialisés avant eux {56} . Ces pays sont nombreux : Il s’agit des pays ou des régions situés dans les Balkans et autour de la Méditerranée et vers le Moyen-Orient (Bulgarie, ex-Yougoslavie, Grèce, Portugal, Espagne du Sud, Italie du Sud, Tunisie, Egypte, Maroc, Turquie, Irak et autres) et de nombreux pays d’Amérique Latine (Mexique, Chili, Argentine, Brésil du Sud etc.) qui ont connu l’industrialisation au début du 20ème siècle ainsi que des pays d’Asie du Sud-Est qui ont connu ce développement industriel plus tard.
Parmi ces pays, nous nous référons uniquement aux pays qui ont eu une urbanisation importante depuis les années 50. Dans ces pays, l’urbanisation était déjà en vigueur avant l’industrialisation en raison du développement du commerce et des services soutenus par du capital "métaprate" {57} provenant souvent de personnes qui ne vivaient pas dans le pays (membres de la "diaspora"). Ce fut le cas de nombreux pays Méditerranéens et d’Amérique Latine.
Selon un classement des régions géographiques par rapport à leur niveau d’urbanisation entre 1920-1960 ( tableau 1.1 ), nous pouvons constater que les pays d’Europe du Sud, d’Afrique du Nord et d’Amérique centrale et du Sud se placent à un niveau intermédiaire en ce qui concerne leur processus d’urbanisation après les années 20. Par conséquent, nous n’avons pas inclus dans notre analyse les pays d’Asie du Sud-Est et de l’Est.



* Pourcentage de population urbaine dans des villes supérieures à 20.000 habitants dans des régions géographiques sélectionnées et classées en fonction de l’époque de leur urbanisation. Source : Estimation des Nations Unies (1961) traitée par Leontidou L., 1989, p.302.

Finalement, nous nous référons uniquement aux pays capitalistes (d’économie de marché) car les pays ex-"socialistes" (d’économie planifiée) ont connu après la deuxième guerre mondiale une politique urbaine d’état très stricte vis à vis de la planification de l’espace urbain et une politique de logement social plus forte que dans les autres pays.
Nous ne proposons pas une nouvelle classification mondiale mais nous utilisons ces critères pour pouvoir expliquer des particularités similaires rencontrées dans les processus de formation d’espace urbain de certaines métropoles situées dans des pays au niveau de développement économique différent. Avec un choix selon les critères proposés nous pouvons expliquer ces similarités sans être obliger de les attribuer uniquement au niveau du développement économique et en sortant de la distinction habituelle entre pays "développés" et "pays en développement".
Dans les paragraphes suivants, nous donnerons une brève description des caractéristiques de ces pays en comparaison aux autres. Finalement, nous présenterons les caractéristiques communes aux grandes villes de ces pays. Nous retrouvons aussi certaines de ces caractéristiques dans d’autres villes qui ont connu des processus d’intégration aux structures capitalistes similaires. L’ensemble de ces caractéristiques dessine le profil des "villes des pays capitalistes récemment industrialisés qui ont eu une importante urbanisation depuis les années 50". Parmi toutes ces villes, nous avons choisi des "métropoles, capitales de leur pays, qui ont connu une très longue histoire urbaine laissant ses marques sur leur paysage depuis l’antiquité". Ce choix n’a aucun rapport avec l’explication du phénomène des quartiers spontanés mais il illustre mieux les origines des répartitions socio-spatiales. En effet, le nombre de villes susceptibles d’être étudiées est limité (parmi elles : Rome, Athènes, Le Caire, Istanbul, Mexico).
1.1.7 Les pays récemment industrialisés, pays "semi – périphériques".
Les pays récemment industrialisés ont été souvent classés par les organismes internationaux {58} comme pays au "développement moyen" ; certains d’entre eux ont été aussi classés dans le groupe des pays développés. Avant les années 50, les pays des Balkans figuraient parmi les pays au "développement moyen". Après la seconde guerre mondiale, ces pays ont été classés dans les pays développés et la place des pays "moyens" a été prise par certains pays d’Amérique Latine (Mexique, Brésil, Argentine, Chili). La Grèce, le Portugal et l’Espagne appartenaient aussi à ce groupe selon certaines études. La Turquie, l’Iran et l’Inde faisaient aussi partie de ce groupe selon d’autres études {59} . Cependant, après les années 70, certains des pays ci-dessus, dont les dictatures étaient tombées et qui avaient progressé économiquement, ont été classés dans le groupe des pays "développés" : ce sont tous les pays d’Europe, l’Argentine (pour une courte durée) et plus tard, le Mexique, le Brésil et d’autres.
La classification internationale actuelle de l’ONU, basée sur des indicateurs économiques, est constituée de deux grands groupes, "les pays développés" et "les pays en développement". C’est ainsi que certains pays qui se trouvent au seuil de ces classes appartiennent tantôt à l’une et tantôt à l’autre groupe (exemple Arabie Saoudite). Un essai de classification plus détaillée provient de la Banque Mondiale qui (en 2000) a classé les pays en 4 groupes {60} selon leur " incom " (Produit National Brut per capita ). D’après ce classement, certains pays d’Amérique Latine (Brésil, Mexique, Argentine, Venezuela, Chili et Uruguay), de nombreux pays d’Europe de l’Est, d’Afrique du Sud, la Libye et l’Arabie Saoudite et d’autres se placent dans les niveaux "moyens hauts" (2996$ – 9265$) par rapport aux autres pays du monde. Évidemment, les pays de la C.E. et des E.U., le Japon et l’Australie sont classés au niveau haut (supérieur à 9265$). Certains pays ont changé de place depuis (exemple : Argentine). Certaines autres appartenant à la Communauté Européenne présentent des indicateurs très proches des pays des niveaux "moyens hauts" (Portugal, Grèce, …).
Malgré l’intérêt de ces résultats, ces indicateurs ne peuvent pas toujours donner une image cohérente de l’économie du pays surtout quand l’économie informelle et les réseaux de solidarité sont très dynamiques et difficilement estimables. Finalement, la notion de "développement" est une notion assez discutable. Par conséquent, nous essayons de ne pas utiliser ces termes dans notre étude. Nous n’utilisons pas non plus la classification des trois mondes car il n’existe pas un tiers monde mais plusieurs. En outre, le deuxième monde n’a plus l’homogénéité politique antérieure. Les termes ci-dessus seront mentionnés uniquement dans le cas où ils sont utilisés par l’auteur cité.
Une autre classification intéressante est celle de la Banque Mondiale {61} qui a classé les villes des pays en développement en trois groupes selon la relation industrialisation – urbanisation. Le premier inclut les villes des pays qui ont connu l’urbanisation avant l’industrialisation, le second inclut les villes des pays industrialisés qui étaient ruraux, et le troisième, les villes des pays encore ruraux. Nous acceptons cette classification mais nous la trouvons limitée car elle concerne uniquement les pays "en développement". Nous pourrions l’appliquer aussi aux "pays développés" (surtout pour les deux premiers groupes).
En tenant compte de l’insuffisance des termes ci-dessus, nous utilisons les termes "centre" et "périphérie" qui proviennent d’une autre approche proposée par Wallerstein E (1975) basée sur l’idée du centre d’innovation technologique et de la périphérie qui reçoit et reproduit cette innovation. Dans la bibliographie contemporaine, cette idée est aussi utilisée pour expliquer l’influence des grandes villes mondiales {62} . La distinction entre le centre et la périphérie est aussi utilisée par Amin S. (1971) et Ikonikoff (1971). Ce dernier nomme les pays en développement, pays de capitalisme périphérique. Dans son travail comparatif des structures socio-économiques et politiques de la Grèce, d’autres pays des Balkans et d’Amérique Latine, Mouzelis N. (1987) utilise aussi cette distinction (sans être en accord avec Frank et Wallerstein) et nomme ces pays, pays "semi-périphériques". Également, Leontidou L. (1989) utilise le même terme pour parler des villes de certains pays Méditerranéens et d’Amérique Latine. Nous ne voulons pas entrer dans la discussion sur l’analyse qui a conduit à la définition de ce concept et nous ne savons pas si c’est le plus convenable pour décrire ces pays {63} mais nous considérons qu’il est souvent plus opérationnel que les autres.
1.1.8 Les spécificités des villes de la Méditerranée et d’Amérique Latine.
Les trajectoires des grandes villes de l’Europe méditerranéenne (Rome, Naples, Athènes, Madrid, Lisbonne) présentent des similarités historiques {64} . Leurs modes de développement urbain sont comparables à d’autres villes méditerranéennes et sont différents des villes anglo-saxonnes {65} . Leurs trajectoires urbaines sont aussi différentes d’autres villes d’industrialisation ancienne (Europe du Nord {66} et du Nord-est {67} ). Elles se différencient par certaines {68} descriptions expliquant actuellement les villes du "tiers-monde", mais elles semblent avoir des caractéristiques comparables avec d’autres villes méditerranéennes et des grandes villes d’Amérique Latine (Santiago, Mexico, Bogota, Rio-Janeiro). Les très grandes villes de ces pays (plus de 2 millions habitants {69} ) apparaissent après la concentration industrielle et financière dans certains espaces urbains {70} . Il s’agit d’un second mouvement de concentration spatiale au niveau international (après l’apparition de très grandes villes dans les pays d’Europe du Nord, les États-Unis et le Japon).
Une croissance du tissu urbain avant la mise en place des réseaux et des infrastructures urbaines, une économie informelle dynamique, une spontanéité du développement urbain, une juxtaposition des fonctions urbaines caractérisent le développement urbain de plusieurs métropoles méditerranéennes et latino-américaines. Ces phénomènes ne sont pas très répandus dans les métropoles du Nord qui se caractérisent par une planification (étatique ou non) inspirée par des modèles fonctionnalistes. Ces phénomènes ont été considérés pendant longtemps comme des restes de structures préindustrielles, des phénomènes marginaux liés au "sous développement" de ces pays, phénomènes qui se réduisaient au fur et à mesure que le pays se développait. Ces idées ont été mises en cause par plusieurs auteurs {71} . L’étude du développement urbain de certaines villes méditerranéennes et latino-américaines, par certains auteurs, montre l’inopportunité de cette thèse {72} .
Une des caractéristiques typiques des structures urbaines de ces métropoles est l’existence de quartiers auto-construits populaires, ou dans la bibliographie française "quartiers spontanés {73} ". Ces derniers ne représentent qu’un aspect marginal dans quelques métropoles d’Europe du nord. L’existence d’une classe moyenne forte et l’urbanisation avant l’industrialisation sont des caractéristiques que nous ne trouvons pas dans de nombreuses grandes villes des pays périphériques.

L’héritage urbain et l’urbanisation avant l’industrialisation.

L’histoire de la Méditerranée est l’histoire de ses villes (Braudel F., 1990). Le phénomène urbain est né dans cette région avant l’arrivée de l’industrialisation et avant l’émergence des villes d’Europe du Nord à la fin du Moyen-Age. La tradition culturelle de vivre en ville est constatée chez tous les peuples de la région. Le méditerranéen "paysan par nécessité, mais paysan malgré lui, vit en citadin" (Aymard M., 1985, in Braudel F. (direction), 1985, p.193). Durant le 16ème siècle, les villes de Rome, Constantinople (Istanbul), Naples et Le Caire étaient les plus peuplées de la région et plus peuplées par rapport aux deux relativement nouvelles villes d’Europe du Nord (Paris et Londres). A côté d’elles, de nombreuses autres villes de population inférieure se sont développées. Certaines disposaient déjà d’une longue histoire (par exemple : Athènes, Alexandrie, Rome). L’urbanisation n’a pas cessé durant toute l’histoire de la Méditerranée malgré le développement de nouvelles grandes villes dans les pays d’Europe du Nord et l’affaiblissement des civilisations qui se développaient dans la région.
L’Amérique Latine, dès les civilisations précolombiennes, était assez urbanisée, surtout en Amérique Centrale et Sud Ouest (civilisations des Incas, Mayas, Aztèques et autres). Ces villes n’étaient pas agraires car elles disposaient de toutes les fonctions urbaines : commerce, manufacture et services {74} . La colonisation du continent par les européens est aussi caractérisée par la création massive de villes {75} . Selon Bairoh P. (1985), durant le XVIII siècle, ce continent était "plus urbanisé que l’Europe et deux fois plus urbanisé que la Russie de la même période" (p. 635). L’auteur met en cause les estimations de Davis et Hertz (1957) et d’autres auteurs, sur l’évolution de l’urbanisation des différentes régions du monde (Bairoh P., 1985, pp.97-99, 539-540, 632-635). Il constate le rôle du commerce extérieur sur l’urbanisation ainsi que son accélération après la révolution industrielle. La même réflexion fait l’objet de l’étude de Castels M. (1973) qui considère le phénomène urbain des pays de l’Amérique Latine comme particulier par rapport aux autres pays qui ont connu un "développement dépendant" (pp.70-100). De nombreuses études collectives ont aussi développé ce sujet {76} . A partir des ces études, nous pouvons constater, qu’à l’intérieur de l’Amérique Latine, il existait (et il existe encore) des différentiations dans la progression du phénomène urbain {77} .
En effet, la distinction entre la ville préindustrielle et le phénomène urbain né après la révolution industrielle (distinction vue sous divers angles, comme celui de Max Weber ou de Henri Lefebvre) est très importante pour l’approche historique de l’évolution urbaine de l’Europe centrale, mais elle ne peut qu’expliquer partiellement l’histoire urbaine des régions méditerranéennes et d’Amérique Latine déjà urbanisées avant leur industrialisation en raison de leurs échanges commerciaux. Les effets de la restructuration industrielle et technologique ont accéléré l’urbanisation en provoquant une rupture qualitative dans les sociétés urbaines de l’époque.
Avant d’aborder la relation entre urbanisation et industrialisation dans ces régions, qui est notre critère de sélection, il faut souligner une autre caractéristique commune qui est indispensable pour comprendre cette relation : la récente formation des états – nations indépendants en Amérique Latine ainsi que dans les pays Méditerranéens et l’application tardive de la réforme agraire.

La récente apparition des états – nations indépendants et l’application tardive de la réforme agraire.

La formation des états-nations {78} indépendants est assez récente dans la région d’Europe méditerranéenne et en Amérique Latine, mais elle est beaucoup plus récente en Afrique méditerranéenne. En effet, la formation des capitales de ces états est aussi récente, par rapport aux pays du Nord, France et Angleterre, mais aussi par rapport aux États -Unis.
En Amérique Latine, les révolutions d’indépendance commencent au début du 19ème siècle {79} : Les nouvelles capitales des ses états indépendants se déclarent comme telles, après ces révolutions (exemple : Buenos Aires 1880). Certaines d’entre elles (Mexico) fonctionnaient auparavant comme centres des "royaumes" coloniaux. Également, la formation des états-nations de la majorité des pays de l’Europe méditerranéenne a été faite durant le même siècle malgré leur passé glorieux, (Portugal – 1910, Italie – 1861). Après le déclin de l’empire ottoman, la Turquie (1923), l’Égypte (1922), la Grèce (1829) entre autres, forment de nouveaux états nations {80} . En effet, la naissance officielle des capitales de ces nouvelles nations date de la même période : Rome 1870 (après l’unification de l’Italie), Athènes 1834 (après l’indépendance du pays par les Ottomans), Ankara 1923 (après la formation de l’état-nation de Turquie). Durant les siècles suivants, les villes et surtout les capitales de ces nouvelles nations ont connu des mutations urbaines impressionnantes, car le nouveau type d’urbanisation est lié cette fois-ci à l’industrialisation qui progresse très rapidement. Cependant, un des sujets fondamentaux des révolutions d’indépendance, "la question agraire", n’est toujours pas résolu.
Comme dans la majorité des pays du monde, la relation de l’homme avec la terre n’a pas toujours été sous le signe de la propriété privée. Du 15ème au 18ème siècle, une relation foncière particulière s’établit dans les pays méditerranéens et latino-américains, différente de celle connue au Nord de l’Europe sous le nom de féodalisme. Une sorte de "latifundia" dénommée diversement ( latifundia, tsiflikia, haciendas ) se développe dans l’ensemble des pays méditerranéens {81} et par conséquent dans les pays d’Amérique Latine colonisés par les espagnols et les portugais. Avant le développement de ce type de propriété, les paysans disposaient du " droit à l’usufruit" de la terre {82} . Le passage des relations de production issues du latifundisme aux relations capitalistes se fait au fur et à mesure par l’introduction de la "réforme agraire". Cette dernière contribue à la formation de nombreux petits propriétaires {83} . Elle se réalise très tard dans de nombreuses régions d’Europe du Sud (par exemple à Mezozornio en Italie ou encore en Grèce où la distribution des terres se poursuit jusque dans les années 50, selon différentes législations pour chaque pays). Cette réforme, promesse issue des révolutions d’indépendance, n’est pas encore en vigueur dans de nombreux pays d’Amérique Latine et surtout dans les pays qui ont de forts pourcentages d’indigènes (Mexique, Guatemala, Brésil, Pérou, Bolivie, Chili et autres). Au fur et à mesure que la réforme agraire se réalise et avant même qu’elle soit achevée, un autre processus se met en place : le développement technologique de certaines villes et leur industrialisation.
Le retard d’application de la réforme agraire joint au retard de l’industrialisation mais aussi aux guerres civiles ou aux politiques autoritaires sont à l’origine des grands mouvements migratoires {84} du début du siècle (19101930) vers les États-Unis et plus tard (après la deuxième guerre mondiale) vers les pays d’Europe du Nord qui demandaient une main-d’œuvre bon marché. Les villes et la campagne méditerranéenne alimentent les villes d’Europe du Nord de cette main d’œuvre, surtout entre les années 1955-1980. Ensuite, nous assistons à un retour vers les pays d’origine à cause des grands changements économiques et politiques (chute des dictatures dans les pays d’Europe, préparation à l’intégration dans la CEE, ouverture économique). Ce mouvement de migration se poursuit de nos jours à des rythmes modérés pour les pays d’Afrique méditerranéenne vers l’Europe. Les mouvements similaires des pays d’Amérique Latine vers les États-Unis et l’Europe sont aussi modérés à cause des changements politiques dans des pays comme le Chili et l’Argentine ou des changements économiques dans des pays comme le Mexique et le Brésil. Le retour de ces familles dans leur pays d’origine s’oriente surtout vers les villes et contribue avec d’autres groupes sociaux à la formation de nouvelles couches de classe moyenne.

L’industrialisation et l’urbanisation accélérées au cours du 20ème siècle et la formation des métropoles dominantes.

La région de la Méditerranée (Braudel F.,1990) a connu l’industrialisation beaucoup plus tard par rapport aux pays d’Europe du Nord {85} , à l’exception des grandes villes d’Alexandrie, d’Istanbul, de Venise, d’Izmir, du Caire qui ont développé leur manufacture durant le 18ème siècle mais qui ont tardé à développer l’industrie lourde. La majorité des villes qui étaient auparavant d’anciens centres commerciaux ont été industrialisée assez tard (début 20ème siècle) et grâce aux investissements de capitaux provenant des villes et des pays d’Europe du Nord et plus tard des États-Unis dans le cadre de l’exploitation massive de leur production (Rome, Naples, Athènes, Marseille, Lisbonne et autres). L’industrialisation des grandes villes d’Afrique du Nord commence plus tard par rapport aux villes d’Europe, toujours sous le contrôle et l’exploitation de la production par les pays d’Europe du Nord et surtout de la France et de l’Angleterre. Une exception, l’Égypte, qui fut le premier pays "périphérique", au début du 19 ème siècle, à connaître un processus d’industrialisation et de modernisation {86} .
Également, les grandes villes d’Amérique Latine ont été industrialisées plus tard que les villes des États-Unis à l’exception des villes de Mexico et Buenos Aires qui ont développé leur manufacture durant le 18ème siècle mais ont tardé elles aussi à développer l’industrie lourde. Leur industrialisation et leur rénovation technologique ont été favorisées par des investissements et des capitaux des pays d’Europe et des États-Unis. Mais ces investissements ont amené en échange dans ces pays des conditions de grande exploitation économique et politique comme dans de nombreux autres pays du monde {87} .
Le développement technologique limité à certaines villes, l’installation de nouvelles industries dans ces villes et l’effet des grands mouvements démographiques (migrations, guerres etc.) sont à l’origine d’une première vague d’urbanisation. Depuis cette période, nous trouvons certaines villes en plein développement et d’autres sur le déclin. L’armature urbaine est rarement équilibrée autour des grandes métropoles. La macrocéphalie caractérise l’ensemble de ces pays à l’exception du Brésil, de l’Espagne, de l’Italie, du Maroc et de la Turquie {88} .
L’exploitation des ressources et de la main-d’œuvre de l’ensemble de ces pays ainsi que, parallèlement, la détérioration de l’environnement s’accentuent gravement après les années 50 lorsque l’industrie lourde s’installe dans certaines villes des régions du Sud (entre autres : Brésil, Argentine, Colombie, Espagne du Sud, Italie du Sud, France du Sud, Grèce, Portugal, Egypte, Maroc) et que des gisements de pétrole sont découverts dans certains pays (pays du Moyen Orient et d’Afrique du Nord, Mexique, Venezuela). Il faut signaler que le développement de l’industrie lourde se fait au détriment du lieu de vie, et des droits des peuples, malgré les tentatives réitérées de certains pays après les années 60 (Espagne, Italie, Libye, Yougoslavie, Mexique, Brésil, Venezuela) d’implanter une économie indépendante. La cohabitation des industries et des habitations est une image très fréquente dans l’ensemble de ces villes. Le décollage industriel provoque une nouvelle urbanisation et un gonflement des grandes villes.
En un siècle, la majorité de ces villes multiplie de 5 à 10 fois sa population ( tableaux 1.2 et 1.3 ), et ce calcul peut être fait indépendamment des différences entre les diverses définitions des agglomérations (définitions nationales, des Nations Unies ou d’autres organismes internationaux).

TABLEAU 1.2 : EVOLUTION DE LA POPULATION
DES METROPOLES MEDITERRANEENNES 1990 – 2000


Sources : * Bethemont J.,2001, Géographie de la Méditerranée, p.147 ** les données du recensement du pays, *** les données arrondies de Geopolis 2002. **** Métropoles de plus de 2 millions habitants
2 * La définition des limites spatiales de la Méditerranée provient de Braudel,1966 et de Bethemont J.,2001, p.147, * – Nous n’avons pas inclu la France dans notre étude car elle n’est pas un pays complètement méditerranéen et elle est un des pays anciennement industrialisés ; nous présentons cependant la population de ses villes méditerranéennes.

TABLEAU 1.3 : EVOLUTION DE LA POPULATION DES
METROPOLES LATINO-AMERICAINES 1990 – 2000


Sources : *Nations Unies, 1991 cité par Deler J.P., 1994
** Les données des recensements et des statistiques du pays (arrondies). Après 1950 se rapportent aux limites spatiales de l’agglomération en 1990.
*** Les données arrondies de Geopolis, 2002 calculées par agglomération.
**** Les données officielles ou les estimations citées dans des études de cas (ouvrage collectif de Bataillon C. et Girard J., 1988 ; Problèmes d’Amérique Latine No 14, 1994).
****Métropoles de plus de 2 millions habitants.
Le (?) signale notre doute concernant le nombre indiqué.

C’est surtout durant la période 1920-1980 et après 1990 que les grandes villes méditerranéennes et latino-américaines ont connu les plus grands mouvements migratoires de peuples provenant de communes agraires mais aussi de villes provinciales. Comme nous le verrons, la majorité de ces nouveaux venus construit et s’installe dans des quartiers dits "spontanés". Pour certaines villes, cette brusque croissance démographique et l’expansion urbaine est encore d’actualité (Le Caire, Istanbul, Mexico, Bogota, Caracas, Barcelone et autres), pour certaines autres, c’est l’expansion urbaine qui progresse tandis que la croissance démographique s’est stabilisée (Athènes, Rome, Rio Janeiro, Sao Paulo etc.).

Plus tard, après les années 80, l’industrie est remplacée par les tours vitrées comprenant des bureaux et des services. Une fois encore, la majorité de ces villes cèdent leur espace aux entreprises multinationales, sans aucun contrôle, au nom du "développement". Une nouvelle vague d’immigrants (cette fois-ci provenant d’autres villes) s’installe dans les grandes villes à la recherche de travail. Comme nous le verrons pour les cas de Mexico et d’Athènes, cette nouvelle génération urbaine affronte des conditions de logement difficiles puisque une alternative d’auto-construction d’un logement bon marché dans le marché informel devient de plus en plus difficile à réaliser et que les institutions publiques ne leur offre aucune aide pour payer un loyer.

La culture bipolaire du "spontané- rationnel" et ses effets sur la production de l’espace urbain.

Les grandes villes méditerranéennes et latino-américaines récemment industrialisées présentent une grande diversité. Les traces du passé évoquent des cultures différentes : les marchés arabes en Afrique du Nord, les indigènes d’Amérique Latine, les marchés orientaux et gréco-latins en Europe Méditerranéenne ; les anciens bâtiments témoignent aussi de ce riche passé. Les traces de la modernité sont aussi différentes d’une ville à l’autre : les grandes tours du Brésil et les grands édifices publics d’Istanbul contrastent avec les quartiers auto-construits et ne ressemblent en rien à l’urbanisme plus mesuré et plus dense d’Athènes, de Buenos Aires, de Lisbonne et de Mexico. Le plan ordonné – ippodamien de Buenos Aires et de Barcelone n’a rien à voir avec le plan labyrinthique du centre des villes arabes, sud-italiennes, grecques, turques et les vieux faubourgs mexicains. Cependant, toutes ces villes disposent de marchés, lieux d’échange et de rencontre, souvent bien spécialisés, marchés populaires en plein air comprenant de nombreux commerçants informels. Elles possèdent un secteur informel dynamique (commerces, services, et manufactures informelles). Toutes ces villes présentent une telle superposition de fonctions urbaines que c’est assez difficile de distinguer les zones d’habitations des zones de commerce, d’industries ou de services. Toutes, elles dégagent "une poétique spontanée" issue de leur passée au-delà des règles de l’urbanisme fonctionnel. Et enfin, toutes rêvent d’une image occidentalisée afin d’appartenir aux villes dites développées. Ce rêve n’est pas celui de tous les habitants ; il est surtout celui des groupes sociaux dominants qui s’efforcent d’"ordonner" leur ville… Cependant, ce rêve constitue un prototype autour duquel la société est appelée à se réunir.
Les similarités citées ci-dessus rendent ces villes très différentes des villes d’Europe du Nord et des États-Unis. La variété qui les caractérise est leur point commun. Cependant, cette ressemblance ne peut pas être considérée comme un processus intermédiaire vers un développement identique aux villes des pays du Nord. Certains auteurs d’études de cas mentionnent la spécialisation des marchés centraux comme révélatrice de cette transition vers le développement. Ils disent que la spécialisation des secteurs du centre-ville est comparable à celle des villes européennes moyenâgeuses et considèrent que ce type de spécialisation se perd au fur et à mesure que la ville se développe et avec elle, l’économie informelle. Cette idée s’est révélée erronée {89} car si les vieux marchés traditionnels diminuent, ils ne sont pas uniquement remplacés par des marchés de type européen et/ou américain, ils sont aussi remplacés par un autre type de petits marchés informels, spécialisés et technologiquement avancés. L’économie informelle se spécialise et fonctionne comme moteur du développement contribuant largement au PIB de chaque pays.
Le chemin que prennent ces villes est suffisamment distinct pour qu’il soit étudié. Cependant, une telle étude ne doit pas aboutir à de nouvelles généralisations, puisque chaque ville, chaque quartier, chaque maison possède son monde, bien différent de celui de l’autre.
Nous pouvons trouver des différences au sein même de certaines villes, entre les villes et dans la ville elle-même. Par exemple : les grands HLM de Marseille, de Madrid, du Brésil n’ont aucun rapport avec les petits bâtiments collectifs d’intérêt social construits à Athènes, Mexico, Naples. Les quartiers auto-construits de Lima dans leur première phase (en bois et cannes) n’ont aucun rapport avec les maisons en terre-cuite du Maroc et du Caire, avec les maisons en pierres et terre cuite d’Istanbul et d’Athènes, avec les logements en matériaux de récupération de Mexico, de Rio Janeiro, d’Istanbul, d’Athènes, de Naples ou du Caire. Cependant, ce type de quartiers est remplacé au fur et à mesure par des maisons dures en béton. L’image d’une dalle de béton soutenue par quatre colonnes, tel un squelette de briques resté longtemps sans couverture, est une image courante dans toutes les grandes villes méditerranéennes et latino-américaines mais aussi dans d’autres villes du monde plus récemment industrialisées. En effet, le secteur de construction informelle est un secteur dynamique, classé souvent parmi les premiers secteurs de l’économie du pays.
L’image donnée par certains de ces quartiers auto-construits au début de leur formation dans les espaces périurbains a provoqué certaines interprétations concernant leur caractère semi-rural dans la ville. Si ces interprétations peuvent s’appliquer aux villes asiatiques où la production agraire est assez dynamique et rentable dans les espaces périurbains (surtout là où les rizières et les jardins sont assez étendus), ce n’est pas le cas dans la majorité des villes méditerranéennes et latino-américaines où la plupart des quartiers spontanés sont construit par des employés du secteur secondaire et tertiaire et souvent par d’anciens habitants de la ville (à l’exception de certaines régions périurbaines traditionnellement agraires et très spécialisées). Il faut signaler qu’un grand nombre d’habitants de ces villes construit ou s’installe dans des quartiers dits "spontanés" puisque le système foncier, immobilier et de location {90} les exclut alors que la possession d’une maison leur offre une stabilité.
Finalement, il faut signaler que dans de nombreuses villes des pays examinés, la majorité de l’espace urbain est construit hors des plans officiels et régularisé par la suite. La plupart des régions construites hors plans urbains correspondent aux quartiers spontanés mais il y a d’autres cas de constructions hors plans. La politique joue ici un rôle déterminant.

Les politiques clientélistes et populistes comme moteurs dynamiques et contradictoires de la production d’espace urbain.

La spontanéité des peuples du Sud mais aussi la spontanéité du peuple qui ne s’intégre pas aux formes rationnelles proposées par les groupes dominants de la société a fait l’objet de quelques études sociologiques {91} . L’exploitation de ce phénomène à des fins économiques et politiques est malheureusement quelque chose qui arrive très souvent dans les pays du Sud au nom de relations personnelles politiques et selon les règles d’une économie libérale. Les constructions spontanées sur des terrains achetés bon marché sont souvent issues d’une spéculation foncière inimaginable où tout se vend : les lacs, les ruisseaux, les décharges, les restes de carrières, de très petits terrains inconstructibles … Ce processus a lieu de façon informelle mais les autorités le tolèrent et préfèrent contrôler les habitants en proposant d’une part une éventuelle régularisation (qui sera possible si les habitants soutiennent l’un ou l’autre des partis politiques) et en menaçant d’autre part d’une probable démolition (qui sera effective si les forces autoritaires prennent le pouvoir et cette situation est très "probable" quand les soulèvements se multiplient). Cette situation ne concerne pas uniquement les quartiers spontanés, mais toute la société.
L’alternance entre des pouvoirs autoritaires et démocratiques dans de nombreux pays méditerranéens et d’Amérique Latine est assez fréquente, entraînant une fragilité des droits civils et encore plus des droits concernant "le droit à la ville" pour les citoyens. Une des caractéristiques de ces démocraties est leur populisme ou clientélisme. Mouzelis (1987, p.17) propose une explication intéressante de ce phénomène pour les pays Balkans et d’Amérique Latine ; il soutient que le type "patriarcal" {92} des autorités existant avant l’indépendance de ces pays (Empire Ottoman, Empire Ibérique) a laissé des traces sur les types de gouvernements actuels. Il distingue trois types de transition : un "populisme urbain" issu d’un système fort latifundiste et d’une forte urbanisation dans les pays d’Amérique Latine, un clientélisme urbain issu d’un système latifundiste moins fort en Grèce, et un populisme agraire dans les autres pays des Balkans, résultat d’un système latifundiste fort et rural. La notion de populisme explique de nombreux phénomènes dans les autres pays méditerranéens {93} . Ce qui est intéressant dans l’étude de Mouzelis est la comparaison des pays Balkans avec les pays d’Amérique Latine, ainsi que la description dans la conclusion de la création des mouvements radicaux, après les années 60, dans les villes de ces pays, remettant en cause les mécanismes paternalistes et avec eux les relations populistes et clientélistes. Nous pouvons observer que ces relations qui ont contribué ou ont soutenu la production d’un type d’espace urbain – les quartiers spontanés – sont mise en cause par les habitants de cet espace urbain produit, car c’est dans ces quartiers que sont nés les mouvements urbains ou les politiques radicales mettant en cause le système populiste dominant. Les exemples de mouvements nés dans ces quartiers sont nombreux et se développent sous différentes formes. Les dictatures exercées dans un grand nombre de ces pays (Espagne, Portugal, Grèce, Chili, Argentine, Brésil, Turquie et autres) et les gouvernements autoritaires (Mexique, Italie et autres) ont exercé une politique de répression dans ces quartiers où des idées révolutionnaires se développaient surtout entre 1965-1985. Après cette période et à cause des changements politiques et économiques, les quartiers spontanés ont poursuivi leur développement sous des conditions différentes, et nombre d’entre eux ont été intégrés dans le système foncier et immobilier après leur régularisation et intégration aux plans urbains. Ce n’est qu’après 1995 que de nouveaux mouvements sociaux et culturels émergent dans les vieux quartiers d’origine spontanée, sous de nouvelles formes qui mènent parfois à l’autogestion complète comme à Buenos Aïres.
1.1.9 Développement urbain et changements périurbains : Conclusion.
Nous soutenons donc que le développement urbain spontané constitue une caractéristique essentielle des villes des pays récemment industrialisés et est le reflet de processus urbains et historiques particuliers probablement comparables en Amérique Latine et en Méditerranée. Ces processus sont complètements différents de ceux des pays du Nord et leurs empreintes sur l’espace aussi. Comme nous le verrons dans la partie IV de cette thèse, la structure socio-économique urbaine des villes d’Amérique Latine se présente comme l’inverse du modèle de Burges car les couches aisées préfèrent habiter le centre-ville et laisser l’espace périurbain pour les autres. Ce renversement a été aussi observé dans les villes d’Europe méditerranéenne {94} . Ce type de modèle spatial est dû dans une large mesure à la production d’espace périurbain par les quartiers spontanés. Le changement de ce modèle après les années 80 est dû surtout à la décision des classes moyennes d’habiter la périphérie de la ville et cela en raison de la banalisation de l’automobile et des changements de mode de vie. La généralisation du phénomène des quartiers irréguliers pour tout l’espace périurbain et toutes les classes sociales contribue de nouveau à un changement de modèle urbain tendant vers un autre, sectoriel et concentrique à la fois (proche du modèle de Hoyt) généralisé pour tout l’espace urbain, avec une urbanisation diffuse. Ce nouveau processus a des impacts irréversibles sur les espaces environnants. Nous aborderons ces sujets dans les chapitres suivants pour les villes d’Athènes et de Mexico (cf. 2.1).

Certaines caractéristiques des quartiers spontanés de Mexico et d’Athènes et d’autres villes de pays récemment industrialisés sont communes à d’autres villes de pays plus récemment industrialisés et/ou fortement urbanisés d’Asie et d’Afrique. Le phénomène des quartiers spontanés concerne la majorité des grandes villes du Sud indépendamment du continent. Ce sujet a déjà une longue histoire qui débute dans les années 60. La définition des quartiers spontanés et l’explication des processus qui ont contribué à leur naissance, leur consolidation et leur diffusion font l’objet du chapitre suivant.
1.2 LES QUARTIERS D’ORIGINE SPONTANEE.
Dans cette étude {95} , nous utiliserons le terme "quartiers spontané" pour décrire les quartiers constitués d’habitations précaires construites en général par leurs habitants sur de petites parcelles. Ce type de quartiers caractérise la croissance urbaine des métropoles méditerranéennes et latino-américaines (et d’autres pays périphériques et semi-périphériques) alors qu’il n’est qu’un phénomène marginal dans les métropoles d’Europe du Nord et des Etats-Unis. Actuellement, presque un milliard de personnes {96} vivent dans des quartiers précaires, soit 40-50% de la population des villes du Sud, {97} tandis que plus de 50% de la population urbaine du monde a commencé sa vie de cette façon {98} . Si nous comptons que, selon les prévisions de l’UNESCO (2002), en 2025, le taux mondial d’urbanisation s’élèvera à 65% et le phénomène des quartiers dits spontanés deviendra de plus en plus important dans la majorité des nouvelles grandes villes du monde (Davis, M., 2006/2007), nous pouvons considérer que ce sujet restera d’actualité et qu’il constitue un des problèmes les plus importants que les urbanistes et les planificateurs doivent affronter en collaboration avec la société civile. Mais avant tout on doit éclairer la définition de ces quartiers.
1.2.1 Définitions et approches
Les quartiers dits spontanés sont désignés de manières différentes dans chaque pays et à l’intérieur de chaque pays. Nous notons quelques termes utilisés dans les villes d’Amérique Latine et Méditerranéennes {99} : gecekondus {100} (Turquie) ; ashaw’i {101} (Egypte), borgata {102} (Italie), chabolas {103} (Espagne), afthereta (quartiers arbitraires {104} ) ou quartiers populaires en Grèce, baïros clandestinos et baïros di latas au Portugal {105} , favelas {106} au Brésil, tugurios en Equateur, asentamientos iregulares, colonias proletarias, ciudades perdidas au Mexique (selon le type de quartier). Dans la bibliographie anglo-saxonne, ce sont les spontaneous settlements, squatters settlements, slums. La distinction de ces types de quartiers à l’intérieur d’une ville reflète les différentes situations et processus de chacun par rapport à la législation, le type de construction et son évolution {107} .
Dans la majorité des études concernant ces quartiers, le terme "quartiers spontanés" (et son équivalent dans la bibliographie anglo-saxonne "spontaneous settlements ") est habituellement utilisé pour décrire les quartiers caractérisés par des constructions d’habitat précaire, par l’absence ou l’insuffisance de services et d’infrastructures, par leur situation informelle par rapport à la législation urbaine et par des habitants provenant de couches sociales défavorisées {108} . Comme nous verrons dans les paragraphes suivants, cette définition reste confuse puisqu’elle inclut différentes situations parfois non comparables.
Le terme "spontané" signifie "une action qu’on fait de soi-même, sans y être poussé ni forcé" ou "agir sans calcul, sans arrière-pensée, sous l’impulsion de ses premiers sentiments" (Dictionnaire Larousse). Or, les habitants des quartiers spontanés sont obligés de construire leur maison hors des plans urbains en raison de la nécessité de logement et de l’exclusion socio-économique qu’ils subissent. Ils n’ont pas la possibilité de choisir un autre type d’habitat (habitat social ou pré-construit par les entreprises immobilières) car cela ne correspond pas à leurs cas (sans un salaire fixe) ou à leurs revenus. En effet, leur choix est à la fois spontané et imposé par le contexte dans lequel ils évoluent. Plus particulièrement, si nous parlons des quartiers auto-construits, leurs habitants agissent en envisageant l’avenir des générations futures, car la stabilité dans un logement privé, construit petit à petit et avec des moyens limités (constructions évolutives), ne peut se faire que d’une manière très bien organisée.
C’est pour ces raisons et pour décrire cette dynamique que dans ces lignes nous parlons de "quartiers d’origine spontanée". Il s’agit des quartiers qui partent d’une intention spontanée, se réalisent d’une façon très organisée et changent au fur et à mesure pour devenir des quartiers denses de la ville.
Cette étude utilise la description du paysage comme clé de compréhension du processus de formation et d’évolution de ces quartiers (Petropoulou C., 2003). Cette décision est le fruit d’une longue expérience (nombreuses visites et discussions avec les habitants de ces quartiers à Mexico, Istanbul et Athènes et avec des chercheurs provenant des villes de Mexico, Sao Paulo, Santiago, Istanbul, Athènes, Thessalonique, Lisbonne, Rome, Naples et Tunis), et d’une recherche bibliographique depuis les années 50, en diverses langues surtout en Français, Espagnol et Grec mais aussi en Anglais et Portugais. Au niveau théorique, elle est inspirée de recherches épistémologiques sur la Géographie Humaine, effectuées d’un point de vue critique par des auteurs comme D. Harvey, H. Lefebvre, M. Santos et L. Leontidou (voir bibliographie).
Dans le premier chapitre d’une étude publiée dans la revue Praxis (Petropoulou, 2007), nous avons exposé et critiqué les termes et les définitions les plus couramment utilisés pour décrire les "quartiers spontanés" pour montrer que la confusion de la terminologie {109} reflète une tendance à considérer de la même façon toutes les formes d’urbanisation, différentes de celles connues dans les pays occidentaux {110} . La seule définition commune aux diverses approches est liée à la description du paysage de ces quartiers à un moment donné, l’auto-construction jouant un rôle prépondérant. Nous soutenons alors que l’expression "quartiers d’origine spontanée" est la plus correcte donnant une définition dynamique de ces quartiers qui pourrait aider les planificateurs à une vision différente du phénomène. Le second sous-chapitre de cette étude (Petropoulou, 2007), que nous présentons aussi ci-dessus, porte sur l’invention théorique de ces quartiers et les différentes approches concernant leur caractère socio-économique, comme celle de la "culture de pauvreté" et de la "culture de résistance". Le caractère socio-économique des quartiers spontanés est un sujet très discuté. La relation entre l’espace construit et les groupes socio-économiques n’est pas une relation étroite ; en effet, dans un même quartier, il y a de nombreux groupes ou individus de divers profils sociaux. Cependant, le fait que ces quartiers soient exclus de la ville au début de leur existence et possèdent par là même des caractères spécifiques (comparés aux autres quartiers) a provoqué de nombreuses interprétations sur leur caractère socio-économique et culturel. Chacune se positionne différemment face à la question urbaine en fonction de sa manière de penser. Dans les paragraphes suivants, nous présentons brièvement certaines des approches sur ce sujet. Finalement, nous avons fait une brève présentation des positions politiques et de l’attitude des Nations Unies vis-à-vis du phénomène pour aboutir à une critique du faux dilemme "habitat social" ou "quartiers spontanés". A une période où les deux processus de production d’espace sont à l’origine de graves problèmes sociaux et de révoltes importantes mais aussi de problèmes écologiques sérieux, nous considérons que ce discours reste d’actualité.
1.2.2 Le paysage urbain, révélateur des quartiers d’origine spontané
Le choix de l’expression "quartiers d’origine spontanée" est le fruit d’une recherche sur la signification de ces quartiers et leur définition selon différents points de vue. Les positions les plus courantes vis-à-vis de ces quartiers sont présentées dans les paragraphes suivants. Les auteurs ci-dessous donnent des interprétations différentes du paysage de ces quartiers en mettant l’accent sur ce qu’ils considèrent le plus important dans les processus urbains en fonction de leurs connaissances et de leur expérience.
Le terme "quartier spontané" peut être utilisé pour expliquer que les habitants ont construit eux-mêmes leurs maisons, obéissant à leur droit naturel au logement et au moyen d’une action spontanée hors des normes définies par les institutions publiques. Nous parlons alors de quartiers auto-construits. Cette idée est influencée par la géographie libertaire {111} . Dans ce cas, le terme peut désigner les maisons construites uniquement afin d’être utilisées par leurs habitants (valeur d’usage) et non pas celles destinées à la vente ou à la location (sortie de plus-value, valeur ajoutée après échange). La majorité des quartiers que nous étudierons sont des quartiers construits selon ce principe. Dans certains cas, les habitants continuent à lutter de façon collective après la régularisation de la situation du quartier et son intégration urbaine : ils mettent en place des coopératives, des restaurants communautaires, des écoles, des bibliothèques etc. Il y en a des exemples surtout en Amérique Latine, comme à Mexico (mouvements Francisco Villa et UPREZ entre autres), à Sao Paulo (mouvement MTST), à Santiago du Chili, en Bolivie et ailleurs). Dans les villes des pays d’Europe méditerranéenne, ces processus sont moins indépendants des gouvernements locaux et sont liés aux groupements politiques de la gauche qui participent aux élections des gouvernements locaux.
Cependant, dans la majorité des cas, petit à petit, le quartier d’origine spontanée se transforme et rentre dans les normes du marché immobilier. Dans ce cas, le terme auto-construit ne peut décrire que le moment initial des quartiers dits spontanés, à savoir le moment où un tel quartier se met en place en répondant au seul besoin naturel de se loger. C’est pour cette raison que nous utilisons ce terme pour montrer l’origine de ces quartiers. Dans le cas où la majorité des habitations restent auto-construites et ne sont pas remplacées par des immeubles bâtis par des entreprises immobilières, nous pouvons parler de quartiers auto-construits. Ce terme reflète, plus que les autres mentionnés auparavant, le processus évolutif des quartiers spontanés.
Bien que de nombreux auteurs (cités dans le premier chapitre de Petropoulou, 2003) proposent une description du paysage des quartiers dits spontanés, la majorité ne considère pas que ce soit très important pour la définition de ces quartiers. Or, c’est le seul dénominateur commun de toutes ces recherches. Seuls les cinéastes et les photographes ont vraiment utilisé la notion de paysage pour parler de ces quartiers. L’idée du paysage comme révélateur des quartiers d’origine spontanée renvoie aux influences d’Eco-Géographie actuelle et aux idées de la Géographie Culturelle influencées par la Sémiotique. Au niveau théorique cette approche renvoie à la fois aux idées de la Géographie Critique Ecologique et Culturelle {112} .
Les paysages des "quartiers spontanés" sont très divers. Cependant, durant le premier stade de leur évolution le paysage des quartiers auto-construits est très caractéristique. En 1975, Dwyer D.J. (1975) pour expliquer le "problème des quartiers spontanés" fait une longue description du paysage de ces quartiers et montre des photos prises dans différents pays du monde dotées de la légende "le problème". Ce paysage a été décrit dans de nombreux films et livres de littérature. Citons deux films caractéristiques de la naissance de ces quartiers mais il y en a de nombreux autres sur d’autres villes (Rio de Janeiro, Sao Paulo, Buenos Aires, Santiago, Mexico, Rome, Naples, Lisbonne, Istanbul, Salonique, etc.) :
● Le film de Bunuel " Los olvidados " sur le Mexico des années 50 décrit la première phase de construction d’un quartier spontané dans des conditions d’extrême pauvreté, dans la misère et le désespoir. Le paysage est constitué de petites baraques faites presque uniquement de matériaux de récupération. Les espaces ouverts au sol nu et sans arbres, souvent inondés, laissent imaginer que les gens vivent dans la boue.
● Le film de Coundouros "Magic city" (Athènes, 1955) montre l’opposition entre la ville du centre, proposée comme modèle de développement d’une ville "civilisée", et la ville construite dans "un trou" en périphérie de la ville par des gens pauvres. La vie dans ce quartier offre un espoir de vie basé sur la dignité et la solidarité qui persiste avec et malgré la misère. Le paysage est déjà marqué par de petites maisons auto-construites en pierres et en terre tandis que les toits restent métalliques (le quartier est construit depuis les années 20) ; les petits chemins sont toujours pleins d’eau à cause de l’absence de drainage. Autour du quartier, les espaces ouverts au sol nu sont souvent inondés.
Dans les films actuels (après les années 90), le paysage est caractérisé par un espace asphyxié par le béton et l’absence d’espaces de rencontre comme par exemple dans le film "Buenos Aires vice versa", le film "Aux limites de la ville" (pour Athènes) et de nombreux autres. Dans ces films et dans la majorité des vidéos filmés dans ces quartiers, les auteurs montrent que ces quartiers sont poursuivis par leur passé et sont souvent assimilés à tort à des foyers de violence malgré la consolidation des maisons puis l’intégration du quartier à l’espace urbain et malgré le changement de statut économique des habitants. Les habitants sont stigmatisés par ce passé dans leurs relations avec les gens qui vivent dans d’autres quartiers de la ville. Le responsable d’urbanisme de Menidi (Acharnai) d’Athènes nous a dit "ici c’est la fin du monde, le Far West d’Athènes". Comment trouver du travail si nous disons que nous habitons "à la fin du monde" dit une personne qui habite dans un vieux quartier spontané de Lisbonne qui porte ce nom de’‘ Fin du Monde",. "Sortir de la fin du monde est une galère" disait une jeune qui habitait dans la municipalité Los Reyes de Mexico. "Mais qu’est-ce qui _ne va pas dans ce quartier ? Il a de tout… C’est la marque du passé qui est à l’origine de notre haine, et l’asphyxie du présent qui l’alimente…" (entretien libre avec le groupe des « poètes en construction » de Nezahualcoyotl – Mexico). Cette observation est aussi confirmée par des enquêtes de journalistes présentant la situation des quartiers d’origine spontanée dans diverses villes {113} . Nous la rencontrons aussi dans certains livres de littérature actuelle {114} . Ces textes révèlent aussi l’existence de conflits entre les habitants et les entreprises immobilières opérant dans l’économie formelle ou informelle afin de récupérer un espace vert ou de construire une école. C’est un phénomène de résistance de la part des habitants et d’expression de la collectivité.
Actuellement, les opinions vis-à-vis de ces sujets sont assez divers. Certains films, les plus récents, réalisés dans des quartiers d’origine spontanée actuellement bien consolidés, présentent une situation beaucoup plus violente. Prenons un exemple brésilien : Dans le film "La ville de dieu " (concernant les favelas brésiliennes de Rio de Janeiro), la police collabore avec des chefs de groupes de jeunes narcotrafiquants habitants des quartiers de favelas en consolidation et opprime les groupes de jeunes bandits des nouveaux quartiers faits de matériaux de fortune. La violence règne dans ces quartiers où les enfants sont les protagonistes… Les habitants de cette "ville" ont manifestés leur opposition à l’image que ce film donne de leur ville en démontrant qu’il existe encore des relations de solidarité et des mouvements sociaux importants. Les entretiens réalisés par l’équipe Exandas de la télévision grecque montrent une image assez diversifiée et multiple. A première vue, ce quartier est plein de vie : fêtes, discussions, jeux et échanges commerciaux ont lieu dans la rue, le seul espace public du quartier. La misère et le désespoir sont derrière les murs, et surtout dans les habitations les plus précaires du quartier. En pénétrant dans le quartier et en discutant avec les acteurs sociaux, on découvre les relations complexes de pouvoir mêlées à celles de solidarité qui étouffent les groupes de jeunes narcotrafiquants. La haine vis-à-vis des grands inégalités sociales (dans une métropole qui se présente comme assez riche mais est réellement très pauvre) ainsi que les relations complexes entre ces groupes et les acteurs d’état officiels sont à l’origine du phénomène.
Les vidéos communautaires des mouvements sociaux urbains du MTST de Sao Paulo, du CMP (Coordination des mouvements sociaux au niveau national au Brésil) et de la UPREZ, Assemblea de Barrios et Francisco Villa de Mexico, moins diffusés dans le marché, montrent une autre vision du même phénomène : les relations de solidarité sont très importantes et dans le cas où les mouvements sociaux urbains jouent un rôle important, les habitants s’organisent autour des centres culturels, créent des coopérations et luttent de façon collective contre les actions paraétatiques et l’oppression de la police. Ces vidéos s’intéressent davantage aux lieux où il y a des relations de solidarité et montre la diversité des habitations et des modes de vie dans ces quartiers.
En somme, dans tous ces films, entretiens et textes, le paysage est révélateur du type de quartier et de son histoire. Il n’est pas uniquement un décor mais il prédispose l’observateur à l’histoire racontée. Le paysage parle et nous raconte l’histoire de ces quartiers en passant de ville en ville. L’espace n’est pas simplement le reflet de la société mais "une des dimensions matérielles fondamentales de la société" {115} .
Le paysage vient confirmer où rejeter les positions des observateurs en fonction de la manière dont on le voit. Comme nous l’avons noté dans une autre étude (Ramadier T. et al, 2007), deux composantes fondamentales définissent la notion de paysage : d’une part, le paysage correspond à ce qui se voit ; d’autre part, et corrélativement, le paysage conjugue le monde des choses avec celui de la subjectivité humaine. Autrement dit, nature et société, milieu et regard sont en interaction (Berque A., 1995 ; Claval P., 1995).
Finalement, le paysage est le résultat de l’introjection des signifiants paysagers selon la position sociale et la culture de l’individu. « La matérialité du paysage est une construction sociale, d’un point de vue à la fois matériel et individuel. Et c’est la distance sociale qui s’instaure entre les éléments de la matérialité et ceux intériorisés par l’individu qui fait qu’un même espace ne constitue pas le même paysage d’un individu à l’autre. On parle alors de lisibilité sociale de l’espace (Ramadier et Moser, 1998 ; voir aussi : Ramadier T., Petropoulou C., Haniotou H., Bronner A., Hienaux C., 2007).

Photos 1 et 2 :
Quartiers en construction
Connexion semi-clandestine aux réseaux d’électricité et provision d’eau


Mexico Iztapaluca


Mexico Los Reyes

Photos 3 et 4 :
Quartiers d’origine spontanée – processus de construction – consolidation


Mexico Nezahualcoyotl


Athènes Perama
1.2.3 Les quartiers d’origine spontanée. Vers une approche dynamique paysagère
Dans le premier chapitre de Petropoulou 2007, nous avons vu que les quartiers spontanés ne sont pas uniquement des quartiers construits dans "les trous du marché foncier" car dans de nombreux pays ce marché peut facilement opérer partout. Ils ne peuvent pas être définis comme des "quartiers informels" ou "quartiers construits hors plan", ces dernières définitions étant trop générales. Il ne s’agit pas uniquement de "quartiers de squatters", une définition partielle, ni de bidonvilles – une définition partielle et souvent erronée. Il s’agit plutôt de quartiers "auto-construits" sur des espaces communicant mal avec le reste de la ville, et ceci est le seul dénominateur commun de tous ces quartiers. Cependant, même ce caractère change progressivement. « Les formes sociales sont spatiales et temporelles à des niveaux divers où elles trouvent le sens de ce qu’elles unifient » (Pellegrino P., 2005).
La variété de types de quartiers spontanés implique la recherche d’une définition pouvant s’appliquer à l’ensemble de ces quartiers. La seule description commune pourrait être liée à la description de leur paysage. Les traits communs de ces quartiers sont les suivants : un paysage marqué par l’auto-construction sur des terrains de petites dimensions dépourvus des infrastructures nécessaires et dont les routes sont non goudronnées. Souvent, ces quartiers naissent hors des plans urbains et restent longtemps dans des conditions précaires, d’autres changent au fur et à mesure pour devenir des zones très denses de la ville. Dans certains cas, certains acteurs de ces quartiers contribuent à la protection et à la création d’espaces verts et publics.
Une définition donc plus correcte serait une définition dynamique nous montrant l’origine de ces quartiers. On parle alors de "quartiers d’origine spontanée". Ainsi, il sera possible de suivre leur évolution dans le temps et de les rapprocher des processus antérieurs. En tenant compte de ces processus, nous pourrions contribuer à l’intégration dans le tissu urbain de nouveaux quartiers spontanés.
Les quartiers étudiés sont destinés dans un premier temps aux couches sociales les plus pauvres mais le caractère socio-économique et culturel est assez varié et change avec le temps. Les différentes approches de ces quartiers et leur invention théorique par chaque auteur sont liées aux différentes interprétations du paysage et à sa lisibilité sociale. Cet aspect sera brièvement développé dans les paragraphes suivants.
1.3 LE CARACTERE SOCIO-ECONOMIQUE DES QUARTIERS DITS SPONTANES
La question posée dans ce chapitre est l’invention théorique de ces quartiers et les différentes approches concernant leur caractère socio-économique liées à cette invention. Le caractère socio-économique des quartiers dits spontanés est un sujet très discuté. La relation entre l’espace construit et les groupes socio-économiques n’est pas une relation étroite. Dans un même quartier, il y a de nombreux groupes ou individus de divers profils sociaux. Cependant, le fait que ces quartiers soient exclus de la ville au début de leur existence et possèdent par là même des caractères spécifiques (comparés aux autres quartiers) a provoqué de nombreuses interprétations sur leur caractère socio-économique et culturel. Chacune se positionne différemment face à la question urbaine en fonction de ces positions épistémologiques et l’interprétation du paysage de ces quartiers dépend de sa lisibilité sociale. Dans les paragraphes suivants, nous présentons brièvement certaines des approches sur ce sujet.
1.3.1 Les quartiers dits spontanés, quartiers de "misérables". La culture de pauvreté – une approche très partielle.
Avant les années 70, certains auteurs, dont les positions s’inspiraient des idées du déterminisme environnemental et de quelques courants de la géographie économique quantitative, identifiaient les "quartiers spontanés" à des quartiers marginaux, où régnaient uniquement la misère {116} , le sous-emploi et la délinquance. Ils parlaient aussi de structures rurales, restes de l’époque préindustrielle qui disparaîtront avec le développement économique et l’élimination de ce type de quartiers {117} . Malgré le fait que la misère et le sous-emploi ne sont pas des phénomènes concernant uniquement ces quartiers, de nombreuses pratiques gouvernementales se sont appuyées sur ces idées en pratiquant la répression et la démolition des quartiers spontanés au nom de normes d’hygiène {118} . Durant les périodes de dictature, ces pratiques se multiplient afin de réprimer les mouvements de résistance {119} .
Il faut distinguer ces approches économistes quantitatives des études régionales et des approches ethnologiques qualitatives soutenant l’idée de la "culture de pauvreté" {120} et qui sont, elles aussi, influencées par le déterminisme environnemental. Oscar Lewis dans son travail "Anthropologie de la pauvreté" s’efforce d’approcher la vie des pauvres dans certains quartiers spontanés par un contact direct avec 5 familles. A une époque où le gouvernement mexicain diffusait l’image d’un développement rapide, Oscar Lewis (1961) met le doigt sur la ville oubliée pour montrer que juste à coté de la ville touristique, il existe une autre ville avec une autre culture dominée par la pauvreté et les problèmes de subsistance. Son analyse est très influencée par les anthropologues américains des années 50. En effet, il attribue à la pauvreté_ la désorganisation sociale due elle-même à la désorganisation de la famille (union libre, enfants abandonnés par leur père, co-habitation de nombreuses familles, etc.). Ces résultats sont poussés à l’extrême par Olivier La Farge (1961) qui voit dans la pauvreté des aspects décadents telle que "l’absence d’amour" qui "est une manifestation rare entre les pauvres, les gens simplistes du monde" (!!!) (p.12). Cette attitude, critiquée même par O. Lewis, est répétée par d’autres auteurs qui voyaient dans la pauvreté des " slums de désespoir", un cercle de misère sans issue {121} . Ces interprétations simplistes de la vie dans les quartiers spontanés ont été critiquées par de nombreux auteurs qui ont démontré par leurs travaux et leur participation à des mouvements urbains sociaux l’existence d’une multiplicité de cas dans ces quartiers ainsi que la potentialité d’un mouvement social urbain.
Certains auteurs aujourd’hui ont repris l’idée de la caractérisation des quartiers spontanés comme quartiers marginaux {122} malgré leurs différents points de vues épistémologiques. Au Mexique, au Brésil mais aussi en Grèce, en Turquie, au Portugal, les journaux quotidiens et de nombreux films présentent uniquement la délinquance et la désorganisation sociale dans ces quartiers en ignorant les autres dimensions de la vie dans ces quartiers. Comme le montrent les entretiens, la majorité des habitants de ces quartiers critiquent vivement ces approches.
1.3.2 Les quartiers dits spontanés, des quartiers populaires.
Certaines études, inspirées des idées marxistes et utilisant des outils comme la géographie quantitative, ont montré que les quartiers spontanés ont des caractéristiques populaires et regroupent essentiellement des populations d’ouvriers {123} . D’autres ont démontré l’existence d’une diversité sociale à l’intérieur de ces quartiers {124} . Ces différentes approches montrent que les quartiers spontanés regroupent une grande partie de la population active et pas exclusivement les marginaux de la ville. Des mouvements alors sociaux peuvent se développer dans ces quartiers et se diffuser dans l’ensemble de la ville.
Les quartiers spontanés ont été souvent confondus avec les quartiers populaires. Cette approche est assez partielle, car tout quartier populaire n’est pas spontané, et tout quartier spontané n’est pas obligatoirement populaire. Par exemple, de nombreux quartiers centraux ou proches des industries ne sont pas spontanés et sont considérés comme des quartiers populaires. Cependant, il est vrai, selon nous, que la majorité des quartiers spontanés rassemblent des habitants appartenant aux couches populaires et nous l’avons démontré dans le cas de Mexico et d’Athènes (voir : chapitres 5 et 6 dans cette étude et Petropoulou, 2003). Leontidou L. (1990, 2001) soutient que les quartiers spontanés d’Athènes et d’autres villes d’Europe méditerranéenne et de pays récemment industrialisés ont été constituées de couches sociales populaires qui apportaient une culture alternative souvent opposée au marché foncier dominant {125} . Ces couches sociales populaires se différentient de la classe ouvrière traditionnelle des pays capitalistes "anciennement industrialisés" car elles sont composées de nombreux groupes employés dans les secteurs de l’économie formelle et informelle (p.45). Pour cet auteur, "les couches populaires" sont les "employés", "salariés" et "journaliers" dans les industries (grandes et petites) et dans les entreprises de construction et de transports mais aussi dans les services de l’économie informelle (p.35-36). Cette définition est proche de celle du "peuple ouvrier" (Hobsbawm, E. J., 1968, p.276 et Leontidou L., 1990). Dans cette étude, nous utilisons cette définition quand nous parlons des couches populaires et nous ajoutons les artisans et les "journaliers" employés dans des services divers (sauf l’administration) de l’économie formelle ainsi que les aides familiales non rémunérées.
Dans cette étude, nous acceptons qu’un quartier est populaire lorsqu’il rassemble un grand nombre d’ouvriers et d’artisans (nous n’incluons pas les ouvriers de très haute qualification) ainsi que d’autres groupes sociaux populaires (employés dans les divers services formels et informels et aides familiales) qui donnent des caractéristiques spécifiques à ces quartiers. Autrement dit, un quartier populaire est un quartier où prédominent les couches populaires et surtout les ouvriers et artisans par rapport aux autres quartiers de la ville. Pour exclure les ouvriers de très haute qualification, nous considérons que dans ce type de quartiers les pourcentages de personnes ayant une instruction très haute seront assez faibles par rapport aux autres quartiers de la ville. Néanmoins, il est important de souligner la diversité sociale de ces quartiers (les seuls groupes presque absents ou très faiblement représentés sont les groupes des patrons, cadres ou directeurs).
Les études plus récentes montrent que ces quartiers changent de statut socio-économique au fur et à mesure de leur consolidation et de leur intégration aux plans urbains. Les recherches actuelles dans les quartiers spontanés des villes de Mexico, de Rio de Janeiro, Sao Paulo, Santiago, Istanbul, Rome, Naples, Lisbonne, Athènes et Salonique révèlent une tendance similaire. La construction d’un quartier spontané par des couches populaires ne signifie pas obligatoirement que ces groupes sociaux vont rester en majorité dans ce quartier après sa consolidation. De plus, les habitants de ces quartiers ne sont pas obligatoirement propriétaires des maisons construites par la suite ; cette dernière observation est valable surtout à notre époque dans les grandes villes des pays récemment industrialisés où la législation urbaine est devenue plus stricte et la construction d’habitations spontanées plus difficile.
1.3.3 Les quartiers dits spontanés et leur place par rapport aux "circuits inférieurs et supérieurs".
Depuis 1968, Lisa Peattie utilise le concept d’économie bipolaire (formelle et informelle) pour expliquer que ces "deux pôles ont les mêmes origines". Inspiré par cette idée et influencé par les idées marxistes structuralistes, Milton Santos en 1975 a soutenu que, dans les pays "sous-développés," {126} il y a deux circuits économiques "le circuit supérieur et le circuit inférieur" {127} , tous deux nés de la "modernisation technologique". C’est pour ça qu’il n’utilise pas la notion de dualisme dans ces pays {128} ni de "dualisme urbain" {129} . D’après lui, la raison principale incitant les gens à s’installer dans les quartiers spontanés est relative "aux modes d’intégration et d’insertion des couches sociales pauvres dans les conditions imposées par la modernisation technologique" {130} . Devant l’attraction qu’exercent les produits de consommation modernes, les habitants d’une ville ont peu de choix. La construction d’un logement au fur et à mesure dans ces quartiers permet de ne pas se priver d’autres types de produits jugés nécessaires pour s’inscrire dans un statut social reconnu (exemple : voiture, télévision câblée etc.). Cette approche nous permet de mieux expliquer l’évolution des quartiers spontanés qui sont composés actuellement de types de maisons très variés et très proches des modèles dominants d’architecture. Nous retiendrons donc cette explication que nous estimons la plus adaptée au processus d’évolution des quartiers spontanés.
D’autres auteurs ont utilisé ces concepts pour expliquer les changements dans les quartiers spontanés des diverses villes {131} . Ils ont montré que le circuit inférieur n’est pas parasitaire ni statique. Il contribue fortement à la croissance du PIB de ces pays. Son économie évolue avec l’évolution technologique {132} . D’autre part, le circuit supérieur a tendance à dominer l’ensemble de la société. Plus cette domination se généralise, plus le passage d’une ville bipolaire à une ville duale s’avère possible ; la diversité urbaine est alors menacée tandis que l’on constate la création de zones isolées de la ville {133} . Le problème de ces éventuels nouveaux ghettos est que les habitants de ces nouveaux quartiers spontanés ne seront pas obligatoirement les propriétaires des maisons futures, car l’auto-construction est destinée uniquement aux couches sociales qui disposent de fortes relations politiques avec les acteurs en place, les couches sociales pauvres étant exclues progressivement de ce processus. La pratique de louer des taudis ou des chambres dans des petites maisons irrégulières jusqu’à leur démolition ou leur intégration aux plans urbains devient de plus en plus généralisée surtout dans les villes des pays semi-périphériques qui connaissent le phénomène des quartiers spontanés depuis longtemps.
1.3.4 Les quartiers dits spontanés comme lieux de naissance de mouvements sociaux et d’une culture de résistance.
La potentialité de la naissance de mouvements sociaux et d’une culture de résistance dans la ville est un sujet assez courant dans les textes inspirés des idées marxistes (voir Lefebvre H. (1973), Friedmann J. (1989), Castells M. (1983)) ou des idées libertaires (Turner J.F.C., 1976) qui pourraient être considérés comme des idées issues de la Géographie Critique (Harvey D., 2001 ; Massey D. et Allen J., 1984).
Lefebvre H. (1973), avec son texte "le Droit à la Ville" (première édition 1968), a ouvert un volet de recherche des études marxistes sur la ville ; il y démontre le rôle de l’espace dans la reproduction sociale. Milton Santos a montré le rôle de la structure économique capitaliste dans la production de l’espace urbain dans les pays périphériques {134} . Harvey D. (1973) a critiqué les notions économistes classiques de la configuration spatiale. Depuis les années 1970, Castels (1983) a montré que ce n’est pas uniquement la lutte des classes qui produit des changements sociaux urbains mais ce sont aussi les différents acteurs de la ville et divers groupes sociaux qui résistent au mode dominant de production d’espace. En effet, les facteurs économiques et le progrès technologique jouent le premier rôle dans la configuration spatiale, mais ce rôle est déterminé par le processus social à travers lequel l’humanité s’approprie l’espace et le temps {135} . Friedemann (1989) soutient que la participation de la classe ouvrière à ces mouvements "révèle une contre-hégémonie potentielle".
Les mouvements sociaux urbains sont "des agents de transformation urbano-spatiale" c’est à dire des mouvements sociaux qui s’opposent à "la signification" {136} d’une structure spatiale déterminée et, par conséquent, essayent de nouvelles "fonctions urbaines" {137} et de nouvelles "formes" {138} (Castells M., 1996, p. 419). Ces mouvements sont différents des mouvements de citadins organisés autour de sujets divers. Dans le cas où ces derniers envisagent la "redéfinition de la signification urbaine", nous pouvons parler de mouvements sociaux urbains. D’après Castells (1996), un mouvement peut changer la signification urbaine s’il met en œuvre : une pratique active et revendicative, une consommation collective, une culture communale et une autogestion politique, une conscience de son existence en tant que mouvement urbain social, une relation avec la société, les moyens de communication, les parties et autres organisations, par l’intermédiaire de groupes assignés par le mouvement ainsi qu’une autonomie et une indépendance à l’égard des partis politiques. En général, ces mouvements sont multi-culturels et assez diversifiés au niveau de leur composition sociale. Cependant, dans le cas où les participants sont majoritairement ouvriers et lorsque la production est un des enjeux du mouvement, nous pourrions les nommer "mouvements urbains populaires" (Moctezuma Barragan P., 1996). Dans les villes d’Amérique latine, la majorité des mouvements sociaux urbains sont actuellement influencés et influent sur les mouvements indigènes et ruraux ; ils ont une relation forte avec les groupes de la gauche {139} en gardant plus au moins leur autonomie (ceci dépend de la ville et du pays examinés). Cette relation a été beaucoup plus étroite dans les mouvements nés dans les années 60 dans les quartiers d’origine spontanée des villes méditerranéennes où actuellement nous pouvons parler plutôt de mouvements de citadins organisés autour de sujets divers avec quelques exceptions.
Une autre contribution à l’étude des quartiers spontanés qui se rapproche des idées libertaires est l’étude de Turner F.C. John (1976). Dans cette étude, l’auteur envisage les quartiers spontanés sous l’optique de l’auto-construction et de l’autogestion. Il conçoit cette action comme un droit nécessaire pour survivre sur la planète sans épuiser ses ressources. L’auteur se réfère par exemple à des quartiers de Lima où des pratiques d’autogestion sont mises en œuvre et constituent une alternative pour la gestion urbaine future et il parle d’un ensemble des éléments de vie quotidienne qu’on pourrait nommer « culture de résistance ».
Pour faire la distinction entre les quartiers défavorisés du centre-ville (où les habitants n’ont pas l’espoir d’obtenir leur propre logement ni une amélioration de leurs conditions de vie) et les quartiers spontanés périphériques où les habitants construisent leur propre maison, certains auteurs {140} ont utilisé les termes "habitat du désespoir " et "habitat de l’espoir". Plus récemment, N. Cannat montre l’importance, à l’époque de la mondialisation, des nouveaux acteurs sociaux, issus des exclus de la ville. Cependant, il faut souligner que dans les grandes villes d’Amérique latine et d’Afrique la majorité est "exclue".
Les études les plus récentes sont des études qualitatives qui analysent des cas représentatifs de groupes sociaux ou de familles vivant dans ces quartiers ou encore des cas multiples et variés confirmant l’observation d’un phénomène. La majorité de ces études se limitent à une ville. Du fait de l’analyse détaillée ethno-sociologique, la comparaison entre différents cas dans différents pays par le même auteur est assez difficile. Cependant, certains travaux ont révélé l’existence de réseaux de solidarité dont les valeurs de collectivité et les modes de vie alternatifs sont difficiles à trouver dans les villes contemporaines {141} . Agier M. (1999) propose une description urbaine à partir de nombreux exemples singuliers pour mettre en évidence une sorte "de ville bis", une ville plus complexe "qui naît au cœur des pratiques citadines". Il fait des descriptions détaillées de la précarité, des violences, des peurs, mais en même temps il cherche la poésie engendrée par la participation sociale et les créations culturelles des habitants de ces quartiers et il découvre une "réinvention de la ville en ville". Dans un monde où "la vie se transforme en abstraction et les villes en ombres" {142} , les petits réseaux de solidarité qui naissent dans les quartiers défavorisés sont encore un espoir. Cette culture de solidarité et la poétique née dans ces quartiers pourraient être dénommées "culture de résistance" par opposition à "la culture de pauvreté" définie par Oscar Lewis.
La culture de résistance développée dans ces quartiers est caractérisée par la convivialité, la solidarité et l’union et ceci, malgré les conflits internes. Cette culture est à l’origine de la naissance des mouvements sociaux urbains. Elle ne peut être observée qu’à partir d’études de cas de la vie quotidienne. Prenons deux exemples :
Dans le cas du quartier-ville Nezahualcoyotl, les groupes de musiciens, de poètes, de peintres et muralistes, les troupes de théâtre et surtout leurs réseaux de solidarités avec les autres quartiers d’origine spontanée de la ville (présentations de leurs travaux dans des espaces publics de ces quartiers) jouent un rôle très important dans la construction d’une autre image, différente de celle créée par les médias mexicains : un autre mouvement social urbain poétique est née dans ces quartiers qui n’est pas encore reconnue par les centres culturels de la ville de Mexico (Petropoulou C., 2006).
Dans la recherche de J. P. Berenstein (1998), consacrée à la création artistique dans les quartiers des favelas de Rio de Janeiro, l’auteur soutient et démontre l’existence d’une nouvelle esthétique propre aux favelas et son influence sur de nombreux artistes. D’un point de vue plus global, un travail plus récent (Berthet D., 2004) étudie "comment les cultures réagissent face à la mondialisation". L’auteur montre que "le regard que l’on porte, la conception que l’on a des choses sont liés à l’environnement dans lequel on évolue".
La musique hip-hop trouve ses créateurs et son public dans de nombreux quartiers d’origine spontanée des villes de l’Amérique latine et de la Méditerranée en intégrant des éléments de cultures traditionnelles et de musique populaire locale qui elle aussi est née dans les quartiers populaires du début du siècle passé.
Finalement, "la culture de pauvreté" et la "culture de résistance" coexistent dans les quartiers d’origine spontanée comme dans les chansons nées dans ces quartiers. Si nous cherchons à trouver la misère pour la montrer à ceux qui, tout en vivant dans cette même ville, l’ignorent, nous trouverons la culture de pauvreté. Si nous connaissons les problèmes de ces quartiers et nous cherchons à trouver leur poétique, nous la trouverons.
L’observation systématique des paysages des quartiers spontanés dans différentes villes révèle des processus temporels comparables. Cette observation conduit à poser la question du rôle des acteurs impliqués, non seulement locaux mais aussi internationaux, qui ont influencé les décisions politiques. Depuis la naissance du phénomène des quartiers spontanés, les positions politiques nationales et la position des Nations Unies ont changé sous l’influence de nombreux facteurs. C’est ce que nous analysons dans les paragraphes suivants.
1.3.5 Les quartiers dits spontanés, les attitudes politiques et la position des Nations Unies : une brève rétrospective
Depuis les années post-guerre (1948), le droit au logement figure parmi les droits humains fondamentaux déclarés par les Nations Unies (santé, alimentation, habillement, habitat, attention médicale, sécurité sociale) {143} . Malgré les affirmations de cette déclaration, et devant les grandes migrations vers les villes, le logement reste inaccessible aux couches sociales à faible revenu. Devant l’absence de politique sociale liée au logement, de nombreux quartiers spontanés naissent dans les villes.
Cependant, jusqu’au début des années 70, ce type de quartiers ne semble pas intéresser les organismes internationaux car ce phénomène s’inscrit dans l’urbanisation et le développement accéléré souhaité par la plupart des pays du monde. La position des gouvernements à ce sujet a été différente d’un pays à l’autre et oscillait souvent entre la promotion de ce type de quartiers et le rejet de ceux-ci quand leurs habitants n’obéissaient pas aux choix politiques.
Durant les années 70, les quartiers spontanés sont devenus un phénomène très répandu dans de nombreuses villes du monde engendrant d’importants problèmes sanitaires. Parallèlement, les acteurs des mouvements sociaux des années 60 ont montré un grand intérêt pour ces quartiers car ils y voyaient la naissance de mouvements sociaux urbains ou de mouvements populaires. En Amérique latine, de grandes coordinations de mouvements de ce type y sont nées. {144}
En 1975, le secrétariat "Habitat" de l’ONU et les représentants des 132 nations ont approuvé un texte de recommandations pour des actions nationales relatives à l’habitat, avec notamment : le contrôle public de l’utilisation de la terre, le soutien du secteur constructeur (formel et informel), la priorité de l’approvisionnement d’eau potable, l’accès pour tout le monde aux services d’hygiène et la création de nouvelles institutions urbaines publiques avec la participation sociale. En 1976, la première conférence de l’ONU sur "le développement des établissements humains" a approuvé ces orientations.
Hardoy et Sattertwaite (1981) dans une étude {145} inscrite dans un programme de recherche relative aux orientations des Nations Unies sur les politiques d’habitat affirment que la situation de l’habitat dans le Tiers-Monde ne peut pas s’expliquer en prenant des exemples parmi les pays plus favorisés économiquement, comme le Mexique ou le Brésil, ni parmi les pays caractérisés par une structure rurale comme le Népal {146} . En tenant compte de cette diversité et de la multiplicité des cas formels-informels de construction d’habitat ainsi que de l’absence de ressources et de politiques sociales d’habitat dans de nombreux pays du monde, les auteurs concluent qu’il faut encourager les initiatives de construction dans tout type de secteur (formel ou informel), dans les ‘ squatter settlements’ et les ‘ slums’ et mettre en place une politique de prestation des services publics.
Ces positions qui encouragent les habitants à construire dans les quartiers spontanés sont vraiment innovatrices par rapport aux positions antérieures en vigueur dans de nombreux pays du monde préconisant la démolition de ce type de constructions. Cependant, ces positions reflètent aussi un certain "laisser-faire" : dans le cas où les organismes publics et les gouvernements n’ont pas les moyens, ou ne sont pas disponibles, ou ne mettent pas en place une politique sociale de logement, ils abandonnent la construction d’habitat à l’initiative privée sans aucun apport de services urbains fondamentaux, ou il la laisse à l’initiative de certains groupes sociaux.
Depuis les années 70, les acteurs du marché immobilier (formel ou informel) commencent à investir dans les zones défavorisées périurbaines car les zones destinées aux classes moyennes sont limitées et la demande d’une parcelle bon marché devient rentable. Finalement, le plus souvent, c’est l’initiative privée des spéculateurs qui gère la situation sur le terrain de façon arbitraire sans aucune prévision pour le bien public. La régularisation de la situation est devenue très souvent un instrument politique permettant de contrôler ou de réprimer les habitants. Dans les pays où il existe un système démocratique, les habitants des quartiers spontanés deviennent facilement "la clientèle" préférée et bien contrôlée des partis politiques.
En effet, ces politiques urbaines, qui soi-disant encouragent la construction de quartiers spontanés, ont, dans la pratique, laissé les habitants faire par leurs propres moyens des habitations précaires et les ont fait payer par la suite pour mettre en place les infrastructures et les services sociaux. Finalement, elles n’ont pas encouragé les squatts spontanés mais les lotisseurs illégaux des entreprises formelles ou informelles qui "squattent" des zones entières sous couvert du gouvernement.
Dans les années 80, certains auteurs marxistes {147} refusent catégoriquement l’idée d’auto-construction comme "droit à la précarité" et proposent la réalisation de "logements d’intérêt social". Selon ces auteurs, la question de l’habitat ne concerne pas uniquement la production d’habitat mais surtout la production de "logements convenables", solides, disposant de l’espace nécessaire à une famille, des services d’eau potable, électricité, drainage, ensoleillement, ventilation, de l’accès aux espaces libres et récréatifs ainsi qu’aux services d’éducation et de santé. Malgré la production faible de logements d’intérêt social {148} , la discussion autour du droit à un logement convenable figure aussi dans les propositions de l’ONU.
En 1988, l’ONU consacre deux résolutions spéciales (1988/24 et 17/11/1988) sur l’application "du droit à un logement convenable" et du droit à vivre dans un environnement sain et à bénéficier des services nécessaires. Cependant, entretemps, les changements politiques internationaux (changements radicaux dans les pays ex-socialistes) ont produit des effets négatifs sur la politique sociale de l’habitat. Les mouvements sociaux urbains traversent une crise et ne peuvent pas intervenir beaucoup contre les expulsions et la privatisation des espaces publics. Les comportements des institutions d’état devant ce phénomène restent très variés malgré les recommandations des Nations Unies. Les gouvernements les plus totalitaires ont souvent démoli ce type de quartiers. Dans les pays qui ont connu les migrations et le phénomène des quartiers spontanés depuis longtemps {149} , de nouveaux quartiers naissent aussi à cause des mobilités résidentielles intérieures à la ville. Après l’Amérique Latine et les pays Méditerranéens, de nombreux pays d’Afrique et d’Asie ont connu un phénomène identique dû aux grandes vagues de migration vers les villes. Parallèlement, l’éclatement des grandes villes ainsi que la grande production de déchets toxiques ont provoqué des problèmes environnementaux très graves pour la planète. La question de la protection de l’environnement pour la protection de la santé des habitants d’une ville et de façon plus générale la question du "développement durable" est devenue un sujet central dans les discussions des organismes internationaux (Rio de Janeiro 1992).
En 1993, l’ONU, avec la résolution 14/6 du 5/5/1993, demande à tous les pays membres "d’arrêter les expulsions des logements et de procéder à des accords signés concernant le logement dans chaque pays". En 1996, à Istanbul {150} , le droit au logement convenable est réaffirmé et s’y ajoute aussi l’idée de développement durable. Plus tard (en 1998 et 2002), le nouveau texte de la "charte d’Athènes" {151} mentionne entre autres le droit à l’habitat, la ville et la mobilité dans l’optique du "développement durable". Cette optique est élargie en incluant la problématique des « quartiers informels » (ONU, 2006). Cependant, la question de l’environnement dans les quartiers d’origine spontanée reste très peu abordé au niveau global malgré les contributions importantes de certains représentants d’ONG et d’organisations héritées des mouvements sociaux urbains. {152} ; certaines municipalités inspirées de mouvements de gauche {153} présentent des cas exceptionnels de quartiers spontanés ayant conservé des espaces verts sous la pression de ces organisations.
Le 21 ème siècle semble être le siècle des villes et des quartiers d’origine spontanée. D’après les textes d’Alliance Internationale des Habitants (IAI, 2007), "l’objectif n° 11 des Buts du Projet Millénaire des Nations Unies (ONU, 2005) qui prévoyait l’amélioration des conditions d’habitation de 100 millions de personnes de 2005 à 2020 a échoué". L’Alliance prévoit au contraire 700 millions de personnes supplémentaires dans les quartiers dites "bidonvilles" en expliquant la cause principale pour cette situation : "la question urbaine est soumise aux règles néolibérales dictées par le FMI et la Banque Mondiale qui imposent des restrictions aux politiques sociales et des privatisations du secteur immobilier" (IAI, 2007).
Un essai de formulation des déclarations et demandes concernant le "droit à la ville" à notre époque est présenté dans la "Charte Européenne des droits de l’homme dans la ville"" qui a été faite au "Forum Social Européen" à Saint Denis le 10 Mai 2000, a été signée par plusieurs villes européennes {154} et a évolué à partir de 2004 en incluant de nombreuses villes du monde ("Charte Mondiale du droit à la ville", Barcelone, 2004 et Porto Allègre 2005). Mais cela reste encore assez général en ce qui concerne les particularités de production d’espace par les quartiers d’origine spontanée. Ce n’est qu’au Forum Social Mondial de Nairobi en 2007 que ce sujet a vraiment préoccupé l’assemblée générale qui a décidé des actions sur "les états généraux pour le logement" (voir : FSM, 2007).
1.3.6 Habitat social ou auto-construction ? Un faux dilemme.
L’idée de construire des habitations sociales en opposition à l’auto-construction a été fortement critiquée à cause de la réalisation en particulier dans les pays du Nord de grands ensembles donnant lieu à de véritables ghettos dans certains quartiers. Comme ceci a été montré par certains auteurs {155} , la demande sociale d’un logement convenable n’avait aucun rapport avec la construction des grands ensembles de type HLM où les conditions de vie sont très difficiles. La nécessité de loger de nombreuses personnes, avec le minimum de coût pour que les intérêts immobiliers tirent le maximum de profit est à l’origine de la construction de ce type de logements. Certains sont actuellement à l’abandon. Et dans le pire des cas, ils sont démolis à la suite d’actes de vandalismes successifs de ses habitants ou parce qu’ils ont été jugés "invivables".
Les auteurs qui ont critiqué la proposition de logements sociaux pour soutenir l’auto-construction populaire se sont appuyés sur la réalisation de cette proposition et non sur la proposition elle-même. Si nous voulons faire une vraie critique, il faut partir de la proposition initiale d’un logement convenable et non de ces réalisations faites sous la pression d’intérêts immobiliers. De la même façon, nous ne pouvons pas critiquer la proposition d’auto-construction populaire à partir des politiques de "laisser-faire" à propos de quartiers insalubres mettant en danger la santé des habitants. Cette politique a aussi été imposée par la logique du coût minimum ainsi que par les intérêts immobiliers d’une économie informelle dominant dans le secteur de la construction dans de nombreux pays.
En effet, les idées d’auto-construction et d’habitat social, proposées comme solution à la demande de logements, sont reprises par la logique économique qui en fait des "caricatures"… Personne ne rêve de louer une petite boite de 10-15m 2 dans un "dortoir" pour vivre en ville avec sa famille. Personne ne rêve de 10-20m 2 pour construire sa maison avec des matériaux "bidon" dans des conditions insalubres en attendant durant des années la régularisation de son cas. Ce type d’auto-construction est loin de l’auto-construction traditionnelle dans la campagne de ces pays.
L’auto-construction est une action "naturelle" que l’homme exerce depuis des milliers d’années. Elle dépense le minimum de ressources naturelles et n’a pas d’impacts irréversibles sur l’environnement. Ce type de construction est très répandu dans la campagne et les petites villes des pays du Sud. Cependant, dans les conditions de la grande ville, elle doit s’intégrer dans le système général des réseaux et infrastructures urbaines (réseaux routiers, d’électricité, d’eau potable, de communication) et elle peut difficilement rester hors des conditions posées par le marché foncier et immobilier ou par les institutions d’Etat. C’est ainsi qu’elle perd son caractère initial pour devenir une caricature dépendante du budget de chaque ménage. En effet, l’idée de l’auto-construction en tant que construction correspondant aux nécessités humaines et à l’environnement ne peut être réalisée que dans une ville polynucléaire décrite par certains auteurs {156} . Dans cette ville, l’idée d’auto-construction pourrait se concilier avec l’idée d’auto-suffisance énergétique et de démocratie participative. Mais celle-ci est presque impossible à réaliser dans un système politique qui fonctionne presque exclusivement selon les lois du marché et les relations politiques clientélistes.
Nous restons donc avec l’idée de ceux qui ont essayé de réaliser des quartiers auto-construits dans des communautés autogérées et ont tenté de conserver un équilibre entre l’environnement et les nécessités humaines. Mais nous savons que la majorité des quartiers auto-construits n’ont pas pu échapper aux lois du marché libéral immobilier qui contrecarre un tel développement.
1.3.7 Quartiers d’origine spontanée : Conclusion
Dans cet chapitre, qui reprend les parties essentielles d’un article publié dans la revue Praxis (Petropoulou, 2007), nous avons essayé de proposer une définition dynamique et non statique des quartiers dits spontanés. Nous avons noté l’existence de nombreux types de ces quartiers, qui diffèrent en fonction de la dynamique, du statut foncier et législatif, du type de construction, et du caractère socio-économique de chacun. Cette variété de types de "quartiers spontanés" nous a conduit à n’accepter aucune définition partielle donnée jusqu’à présent pour décrire l’ensemble de ces quartiers. Nous pouvons cependant en déterminer certains traits communs : « un paysage marqué par l’auto-construction évolutive sur des terrains de petites dimensions, aux routes non goudronnées, et dépourvus des infrastructures nécessaires ». Souvent, ces quartiers naissent hors des plans urbains et restent longtemps dans des conditions précaires ; d’autres changent au fur et à mesure pour devenir des zones consolidées très denses de la ville et marquées par leur passé. Pour décrire cette dynamique, nous avons adopté l’expression "quartier d’origine spontanée" et nous avons tenté d’inclure dans notre étude toutes zones de la ville relevant d’un tel processus. Dans le cas où ces quartiers sont aussi populaires (il s’agit de la majorité des cas) nous les nommons "quartiers d’auto-construction populaire". Le processus d’intégration des couches sociales populaires aux modes de vie imposés par l’évolution technologique est à l’origine de la définition de ces termes.
Le caractère social des quartiers examinés est très variable. A l’origine, ils sont, en général, destinés aux couches sociales les plus pauvres, souvent populaires, mais après ils deviennent plus mixtes. Les quartiers spontanés étant souvent associés à l’image du taudis, ils véhiculent l’impression d’un monde désorganisé, de misère et donnent naissance à l’idée de la "culture de pauvreté". En opposition à cette idée, d’autres études ont montré la potentialité de la naissance de réseaux de solidarité très forts ainsi que de mouvements sociaux ou populaires dans ces quartiers qui seraient à l’origine d’une vraie "culture de résistance". Quand les habitations des premiers quartiers ont changé pour devenir des habitations construites en dur, les réseaux de solidarité se sont affaiblis en faveur de l’isolement. Mais c’est dans nombre de ces quartiers mixtes d’origine spontanée qu’il y a actuellement des groupes ou des mouvements sociaux urbains et où nous trouvons des créations culturelles alternatives, indépendantes de la culture dominante.
Ces quartiers ont-ils des caractéristiques socio-économiques spécifiques ? Pour répondre à cette question, il a fallu remettre en cause l’idée de la ville duale et reconsidérer la relation des pays récemment industrialisés (et d’autres pays périphériques) avec le développement technologique. D’après certains auteurs, la production d’espace par les quartiers spontanés (dans le cas où ces quartiers s’intègrent dans les plans et qu’au fur et à mesure ils se consolident) ne crée pas une ville duale mais une ville bipolaire avec une mixité sociale beaucoup plus importante par rapport à celle observée dans les villes du Nord et surtout dans les pays anglo-saxons.
Mais la tendance actuelle de domination du marché sur tout l’espace urbain produit déjà de nouvelles ségrégations socio-spatiales. Les nouveaux quartiers d’origine spontanée ont un nouveau rôle car leurs habitants ne seront pas obligatoirement les propriétaires des maisons futures…
Dans les paragraphes précédents, nous avons observé qu’à partir des années 70 les quartiers d’origine spontanée construits sur des parcelles achetées à bon marché se multiplient. Les exemples utilisés concernent Mexico, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Sao Paulo, Santiago, Istanbul, Athènes, Thessalonique, Rome, Naples, Lisbonne, Tunis, etc., mais il y en a d’autres. Ce changement semble être lié à un intérêt croissant des entreprises foncières et immobilières pour les populations à faible revenu à cause de leur possibilité d’acheter à crédit. Nous savons que, dans ces villes, à partir des années 70, il y a eu une politique d’intégration des quartiers d’origine spontanée dans les plans urbains et une réalisation des infrastructures et des services sociaux après de fortes pressions sociales et politiques. Nous savons aussi que durant les dernières décennies les zones non occupées dans des quartiers d’origine spontanée sont exploitées par des entreprises immobilières de sorte qu’il n’existe plus d’espace libre. Nous nous sommes alors demandés si certaines orientations politiques internationales n’avaient pas accéléré les processus de consolidation dans ces quartiers mais aussi si elles n’avaient pas contribué de façon indirecte à l’intervention d’entreprises immobilières dans les processus de croissance de tels quartiers dans d’autres espaces.
Depuis la naissance du phénomène des quartiers d’origine spontanée, les positions politiques nationales et la position des Nations Unies ont changé : d’une position négative vis-à-vis de ce phénomène, elles ont évolué vers une position positive qui a aidé à la consolidation de ces quartiers et a contribué à l’émergence d’une discussion sur le droit à la ville (c’est-à-dire à un habitat convenable, un environnement durable, une mobilité accessible et une participation équitable aux décisions de la ville). Ces orientations de l’ONU influencées par des idées de certains mouvements sociaux urbains des années 60, ont rarement été réalisées, mais elles ont aidé à leur tour les habitants de ces quartiers à revendiquer leurs droits. Cependant, les orientations des organismes internationaux comme la Banque Mondiale et des gouvernements locaux proches des idées du marché libéral ont favorisé l’absence de politique sociale dans les villes étudiées et ont contribué à l’utilisation par les gouvernements de la "spéculation foncière" et de "laisser-faire" pour compenser les politiques sociales. En opposition à ces idées, les mouvements sociaux urbains nés dans ces quartiers ont déjà une longue histoire (Castells M., 2006, Susser I., 2006) mais leur coordination n’a pas encore effectuée.
La nécessité d’une approche des quartiers d’origine spontanée d’un point de vue à la fois écologique, culturelle et socio-économique reste d’actualité. Au niveau méthodologique, l’approche paysagère pourrait contribuer à la meilleure compréhension de ces processus. Mais au niveau théorique, l’analyse du paysage de ces quartiers d’un point de vue de la géographie critique culturelle et écologique à la fois reste un sujet à étudier.
En effet, dans ce chapitre nous avons noté des processus spatiaux similaires dans différentes villes du monde, concernant l’évolution des quartiers spontanés. Nous soutenons que ces processus ont laissé, sur le paysage, des traces comparables.
Dans le chapitre suivant, nous analyserons les différentes approches du "paysage urbain" afin de proposer un révélateur commun des paysages urbains dans différentes villes. Nous espérons que cette matrice nous aidera à réunir plus d’informations sur le développement urbain des deux villes et le rôle des quartiers spontanés dans ce processus.
1.4 PAYSAGES URBAINS ET QUARTIERS D’ORIGINE SPONTANEE : L'IDEE D'"ECO-PAYSAGE".
Dans le chapitre précédent, nous avons vu que le terme de "quartier spontané" se réfère à une image donnée des quartiers "d’auto-construction évolutive" qui débutent sans infrastructures et services publics et se développent de manière spontanée (non-planifiée). Ni leur situation irrégulière par rapport à la loi, ni la façon dont ils sont construits (auto – construction), ni leur caractère social, ni la concentration des immigrants ne peut décrire complètement les quartiers spontanés. Certains auteurs ont donné du poids à l’une ou à l’autre dimension (économique, sociale, politique, culturelle). La seule référence commune entre ces descriptions est le paysage créé. Mais ce paysage change… Dans les villes que nous étudions, il y a peu d’endroits où les quartiers spontanés ont été démolis. Dans la majorité des cas, le paysage a changé puisque les quartiers spontanés se sont consolidés, les maisons sont construites en matières dures, et les infrastructures, relatives à l’approvisionnement en eau potable, électricité et drainage, ont été réalisées. Cependant, le tissu urbain a la vie plus longue que les bâtiments et le paysage est marqué par l’histoire urbaine du site.

● Qu’est-ce qui nous permet de reconnaître l’image d’un quartier d’origine spontanée dans différentes villes ? Est-ce une image construite de mots, une image construite à partir de notre connaissance du site ? Mais s’il en est ainsi, pourquoi d’autres personnes ne connaissant pas le site "voient" la même chose ?

Quand nous avons invité des architectes grecs à Mexico et nous leur avons fait visité la ville, ils ont reconnu les quartiers d’origine spontanée sans les avoir vus auparavant. Également, deux participants au mouvement populaire urbain né dans un quartier spontané de Mexico et invités à Athènes ont reconnu les traces de ces quartiers à Athènes. Or, dans les deux villes, ces quartiers, qui ont commencé leur vie en tant que quartiers spontanés, sont actuellement des quartiers formels, bien consolidés. De fait, certains fonctionnaires de ces villes soutiennent maintenant que les quartiers spontanés n’existent plus dans leurs villes {157} .

● Comment est-ce possible qu’une personne dont l’objet d’étude depuis tant d’années est la ville d’Athènes ne voit pas ces quartiers tandis qu’un mexicain qui ne connaît pas Athènes les voit ?

Le mexicain en visite à Athènes et le grec en visite à Mexico reconnaissent le paysage des quartiers spontanés et leurs changements au cours du temps, à travers les films, les chansons, les histoires quotidiennes apparues dans les journaux, et ils "voient" les quartiers d’origine spontanée. En plus, ils ne possèdent pas de référence antérieure des limites urbaines de la ville et ils voient les nouveaux quartiers spontanés qui poussent aux limites de la ville comme des parties appartenant totalement à cette dernière. Tout au contraire, les références des fonctionnaires questionnés sont différentes. Chacun a sa propre image du rôle des quartiers spontanés dans la structure urbaine, en relation avec sa propre image des quartiers spontanés et leur évolution, ainsi que des limites de la ville.

● Et si nous supposons que l’image perçue est chargée des signes et des traces du passé bien reconnaissables, pourquoi n’identifions-nous pas tous le même paysage ?

Nous avons souvent discuté avec un agronome mexicain {158} qui ne voyait pas sur la photographie aérienne les quartiers en construction dans les forêts ni dans les prairies, jusqu’à ce que nous comprenions qu’il voyait autrement : les concentrations de maisons denses mais discontinues dans les prairies n’étaient pas pour lui importantes, tout au contraire, les cultures entre les maisons étaient suffisantes pour définir cette zone du nom général de "cultures". Également, durant notre participation à une étude sur le plan directeur d’Athènes {159} , nous nous sommes aperçus que les zones urbanisées extérieures aux plans urbains ou récemment intégrées aux plans n’étaient pas identifiées comme urbaines dans les données fournies par le Ministère de l’Aménagement. Les cartes concernant les zones "hors plan" sont assez confuses (en ce qui concerne l’occupation du sol ou l’utilisation du sol) et, en général, n’existent pas (l’absence de cadastre, et de cartes d’occupation du sol en sont une explication). Quand nous avons décidé d’utiliser les cartes des plans urbains de chaque arrondissement, nous nous sommes aperçus que toutes ces classes co-existent sans mention spéciale pour ce mode de production spatiale : "tissu urbain continu" et "discontinu", "centres", "zone d’habitat", "zones d’habitat mixte" (avec d’autres bâtiments), "zones hors plan" (elles incluent divers types d'occupation du sol non spécifiés sur le plan). L’approche urbaniste voit le paysage urbain uniquement en fonction de ces caractéristiques. Et ceci ne concerne pas uniquement les deux villes étudiées.
Seules les études spécifiques traitant des quartiers irréguliers ou populaires (selon le cas) parlent de ces quartiers mais se réfèrent rarement à leur paysage (à l’exception des travaux de l’UNESCO qui se référent exclusivement aux quartiers en construction {160} ).
D’autre part, nous avons aussi consulté les travaux de classification des "paysages" réalisés à l’aide des images satellites dans d’autres villes. La confusion fut plus grande encore : d’un côté, les nomenclatures des États-Unis (USGS) et de la CEE (CORINE) ne mentionnent aucune classe spécifique pour ce type de quartiers tandis que dans les études de classifications dirigées dans des villes du Sud, cette classe est rarement nommée comme telle {161} . A cela deux solutions sont possibles : ou (1) les quartiers spontanés n’ont pas de caractéristiques spécifiques dans leur "paysage" et par conséquent ne constituent pas une classe particulière au niveau cartographique, ou (2) les q.s ont ces caractéristiques mais les observateurs ne les voient pas.
Nous avons eu une expérience similaire à Mulhouse {162} lorsque nous avons distingué les quartiers ouvriers et la forêt dégradée proches des mines. Ce n’était pas facile d’expliquer pourquoi le paysage de ces quartiers était différent des autres. Également, les quartiers résidentiels construits dans les forêts n’apparaissaient pas dans les documents officiels comme tels, il fallait connaître la géographie de Mulhouse pour pouvoir les distinguer.
Malgré l’existence de nombreuses études portant exclusivement sur le phénomène des quartiers spontanés (dits aussi bidonvilles, quartiers populaires, irréguliers etc.), il y a peu d’études qui analysent le phénomène en fonction de la structure urbaine et des caractéristiques de ce paysage, écologiques et socio-économiques à la fois. Nous allons tenter de montrer que la ville peut se voir autrement et qu’il est possible de relever les traces de l’histoire sur ses paysages.
Une telle étude serait très difficile à réaliser s’il fallait traverser tous les quartiers de chaque ville et relever les traces caractéristiques de leurs paysages. Cette étude est presque impossible pour une ville comme Mexico sans l’aide des images satellites. Les photographies aériennes sont difficilement utilisables à cause de leur échelle et de la difficulté à créer des mosaïques géo-réfèrenciée. Les images satellites offrent cette possibilité car elles donnent une image entière de la ville, géo-réfèrenciée et répétitive. Dans une mosaïque de 2-4 images, nous pouvons couvrir presque l’ensemble de la région urbaine de Mexico et d’Athènes {163} . Mais il faut savoir les lire {164} … C’est pour cette raison que nous avons choisi de décrire les traits principaux des paysages que nous voyons dans les deux villes avant de commencer une étude plus approfondie.
Après avoir faire cette brève description, nous allons tenter de construire le concept d’éco-paysage qui va nous aider à comparer la structure des paysages des deux villes et à définir les formes et les processus des quartiers spontanés à l’aide d’une image satellite.
1.4.1 A la recherche des traces de paysages de quartiers d’origine spontanée.
Si nous voyageons dans différentes villes du monde Méditerranéen et d’Amérique Latine, nous pouvons reconnaître le paysage marqué par l’urbanisation spontanée. Si nous regardons plusieurs images satellites ou des photographies aériennes, nous pouvons également le reconnaître, de même, nous pouvons distinguer les paysages marqués par de grandes constructions, ceux du centre ville, des villages et des quartiers pavillonnaires :
● Les quartiers spontanés se caractérisent par des espaces vastes et répétitifs qui s’étendent à perte de vue, sans espaces publics et avec une énorme fragmentation en petites parcelles vides ou en construction. La végétation, et surtout les arbres, sont presque partout absents. Cependant, la variété de façades des maisons "auto-construites", le mouvement dans les rues et la présence de petits commerces informels présente une image plus accessible et déchiffrable pour le piéton. L’ambiance dans ces quartiers ressemble à celle des petits villages.
● Les quartiers irréguliers pavillonnaires (et non spontanés) sont aussi des espaces vastes sans espaces publics, mais ceci est dû aux nombreuses propriétés grandes et moyennes dotées de jardins. Ces quartiers sont conçus pour être parcouru en voiture et pas pour le piéton ; la dimension humaine de la vie quotidienne y est absente. Le piéton se perd facilement car les points de repère sont rares.
● Les quartiers pavillonnaires construits selon un plan donnent une autre image, caractérisée par de grands jardins et des villas luxueuses ou des maisons pluri-familiales entourées de jardins, mais ils sont très limités à Athènes et à Mexico. Dans ces quartiers, planifiés, il y a des places qui peuvent servir de points de repère ; cependant, l’absence d’une variété d’utilisation du sol et surtout l’absence de petits commerces rend ces quartiers inaccessibles et difficiles à déchiffrer pour le passager, l’étranger au quartier.
● Les vieux centres des quartiers traditionnels, ou les villages intégrés à la ville, ont une image beaucoup plus lisible pour le piéton. Ils disposent de lieux de culte, de places et de jardins publics, d’espaces libres et de petits commerces et manufactures. Leur cohérence est due à leur multiplicité et non à leur uniformité ; mais actuellement cette dernière image tend à disparaître. L’espace public devient fermé et privé pour les uns et absent pour les autres. Les grands centres commerciaux tendent à remplacer tout espace public et tout espace de rencontre. Dans les quartiers modernes proches du centre ville, ou dans les vieux centres périphériques, les grands immeubles et les petites rues "asphyxient" le piéton qui ne peut plus voir le ciel tandis que les rues sont animées et les petits commerces encore vivants.
Au fur et à mesure, cette image multiple d’une société assez diversifiée change pour donner place aux grands centres commerciaux et de loisir, fermés et caractérisés par leur uniformité. Parallèlement, les derniers espaces libres disparaissent et la vue libre vers le ciel diminue.
En effet, l’image d’un paysage urbain prédispose l’observateur, et lui donne une idée du type de quartier. Mais elle ne peut pas expliquer son histoire directement. " L’image est un acte pas une chose. L’image est conscience de quelque chose " (Sartre J.P., 1936 : L’imagination). L’image n’est pas le paysage lui-même. Si nous travaillons avec des images, il faut tenir compte de cette distinction. Seule l’interprétation de l’image peut nous aider à reconstruire le paysage que nous avons vu. Mais chaque individu a sa propre conception et peut interpréter une image à sa manière.
1.4.2 Paysage urbain : à la recherche d’une définition pour effectuer des études comparables.
Dans ce chapitre, nous essayerons de construire un concept opérationnel à partir duquel les paysages peuvent être identifiés selon les mêmes critères dans des villes différentes. Mais le concept de paysage est très différent d’une discipline à l’autre.
Dans le but de définir le concept que nous utilisons, nous présenterons les différentes définitions du paysage et les différentes utilisations de ce concept en géographie. Puisque nous utilisons le concept de "paysage", en faisant un transfert conceptuel par la théorie de l’écologie du paysage, nous rappellerons brièvement ses principes. Étant donné que nous parlons de la ville, nous insisterons sur les "paysages urbains" et sur les "écosystèmes urbains". Finalement, nous montrerons que les paysages urbains sont des paysages associés à des processus socio-économiques, écologiques et culturels de la ville.
Après avoir décrit ces concepts et considéré les éléments nécessaires à la construction de notre concept, nous développerons le concept opérationnel de l’"éco-paysage" urbain. Avec ce concept, nous analyserons les images de deux villes : Athènes et Mexico, et pour reconnaître les "éco-paysages" dans chaque ville, nous essaierons de reconnaître certains "éco-paysages" types en utilisant les images des satellites, SPOT et Landsat TM.
Nous posons l’hypothèse que les éco-paysages de ces villes sont marqués par des traces de processus définis par un développement dépendant, une récente industrialisation, une brusque urbanisation, ainsi qu’une grande tradition urbaine. Les "éco-paysages" identifiés comme "quartiers d’origine spontanée" sont liés aux circuits inférieurs {165} , tandis que les "éco-paysages" identifiés comme "quartiers résidentiels pavillonnaires" caractérisent les circuits supérieurs. Ceux du centre ville sont aussi très caractéristiques à cause de leur densité en logements, leur tissu assez planifié, et la présence de grands immeubles. Dans ce lieu, les deux circuits se rencontrent. L’histoire particulière du centre offre la possibilité d’une telle rencontre. Entre ces "paysages" extrêmes, plusieurs autres types de "paysage" peuvent être identifiés. A l’intérieur même de ces "paysages", des sous-unités de "paysages" peuvent s’identifier qui confirment la multiplicité de la ville.
Pour expliquer cette idée, nous exposerons dans les paragraphes suivants certains concepts liés au paysage, l’écosystème et l’écotope. Nous présenterons finalement l’idée d’éco-paysage et sa relation avec le temps. Dans cette approche, l’image satellite est appréhendée comme un moyen d’étudier des "éco-paysages" urbains.
1.4.3 Définitions du paysage
La notion de paysage en géographie européenne a une longue histoire : elle commence avec les premières pas de la géographie qui s’applique à décrire les lieux de la Méditerranée Ancienne (Homère, Sappho, Hérodote, Stravon, Pausanias, …) et ceci malgré l’absence du terme "paysage". Elle naît au Moyen Age et alimente les descriptions de Marco Polo et d’Al Idrizy.
La notion de paysage est présente ensuite dans les descriptions et les essais d’interprétations des sites agraires faites par des géographes occidentaux comme Alexander von Humbolt, Carl Ritter. Leurs successeurs ont finalement introduit la notion de paysage à la Géographie de différentes manières :
● avec Otto Schlüter (1872-1959) de l’Ecole Allemande qui met l’accent sur le paysage (landschft) et l’introduit comme objet principal de la géographie humaine {166} ,
● avec Carl Sauer (1889-1975) et l’Ecole de Berkeley qui consacre ces études à la morphologie du paysage {167} en étudiant les cultures des indigènes des Amériques et en mettant fortement en cause d’un point de vue écologique les interventions des européens (premières inquiétudes écologiques dans les années 1930)
● avec Vidal de la Blanche (1845-1918) et Jean Brunhes (1869-1930) qui mettent l’accent sur le mode de vie des sociétés dans différentes régions et sur la manière dont celui-ci influence les paysages agraires {168}

Les théories de la cognition spatiale qui s’appuient sur la psychologie de l’environnement et de la conception du paysage ont fait ensuite une rupture avec les approches traditionnelles (Lynch) mais elles sont restées quantitatives et enfermées dans la division homme – nature.
Les approches critiques sociales des Elisé Reclus et Kropotkine ont mis en cause les approches de la géographie classique concernant la notion de « paysage » qui ignorait les effets socioéconomiques mondiaux. Ces dernières approches, jointes aux théories marxistes, ont influencé la Géographie critique actuelle et surtout les théories critiques urbaines (Lefebvre, Harvey) et écologiques radicales (Bookchin) et les théories culturelles anglo-saxonnes concernant le paysage (Soja, Cosgrove)
Le terme paysage est aussi très répandu dans la peinture et la photographie et son sens est alors lié à l’esthétique humaine (voir les approches artistiques des paysagistes) chargé de subjectivité. Cependant, la subjectivité ne concerne pas uniquement l’esthétique du paysage, mais le paysage lui-même.

Dans les diverses cultures et langues, le terme paysage ne signifie pas la même chose :
● Dans certaines civilisations orientales où la notion de paysage existe depuis l’antiquité (Chine), le paysage possède de nombreux noms selon le concept qu’il veut décrire et il est assez différent par rapport à celui que nous connaissons en Europe (Berque A., 1995), car l’homme est toujours associé à l’environnement. Dans d’autres civilisations orientales (Inde classique), il n’existait pas de nom pour décrire ce qu’en Occident nous appelons paysage après la Renaissance (Berque A., 1995).
● En Europe occidentale, le terme est né au Moyen Age comme landschaft désignant "une région de moyenne dimension {169} … " et comme landskap en néerlandais (XVsiècle). La structure de ces mots germaniques ( landschaft, landskap, landscape ) signifie la "configuration du terrain" (Berque A, 1995). Plus tard, à la Renaissance, le terme s’est enrichi d’une notion esthétique. A cette époque, le terme apparaît aussi en français.
La notion européenne de paysage est née avec la dichotomie entre sujet – objet. La prise de distance avec l’objet, la vision lointaine de son ensemble sans y être inclus, sont des conditions pour la naissance du terme paysage. Ce mot, en opposition au lieu, signifie une manière de voir particulière qui présuppose la prise de distance (de l’homme par rapport au lieu) pour son observation. Cette notion de paysage est liée à celle d’un point de vue, d’un angle de vision.
D’après Cauquelin A., "la notion de paysage et sa réalité perçue sont bien une invention, un objet culturel déposé" (p.5). Quand nous essayons de comprendre les propriétés de la nature en utilisant la notion de paysage, "nous « faisons » du paysage", … "en réalité, il s’agit de parfaire la convenance d’un modèle culturel avec le contenu singulier d’une perception" (Cauquelin A., 2000).
Avant de présenter notre position sur la notion de paysage, nous présentons la définition de ce terme dans différents dictionnaires de langues européennes et sous différents points de vue.

Paysage, en français, est la vue d’ensemble d’une région, d’un site ou un tableau représentant un site généralement champêtre (dictionnaire Larousse)
Paysage ( paisaje ), en espagnol, est l’extension d’un terrain vu d’un lieu déterminé (Olympia : dictionnaire de la langue espagnole) ou (point de vue des Beaux-arts) une peinture ou dessin d’un lieu urbain ou naturel.
Paysage ( landscape ), en anglais, selon le dictionnaire d’Oxford, est : "a tract of land with its distinguishing characteristics and features, especially considered as a product of shaping processes and agents (usually natural)". Selon Turner, la définition de landscape provient de l’anglais ancien et signifie une région ou une partie du sol ( a district or a tract of land ). Selon Von Humbold, Landscape est le caractère total d’une région.
Paysage ( τ o π ío ) , en grec, signifie un "lieu" de petites dimensions, une partie d’espace géographique, mais ce terme apparaît dans les textes grecs depuis le Moyen âge (Dictionnaires de grec Ancien (1) Stamatacou, et (2) Lidell H., Scott R.). La même signification est donnée en grec moderne (dictionnaires : Fitrakis, Antilexico) où le terme topio est le "petit lieu" vu de loin (à distance).

Les définitions du paysage dans les langues européennes ont une différence essentielle : le paysage est défini comme vue (dictionnaire de la langue française Larousse) ou comme partie d’espace (définitions germaniques, anglaises, espagnoles et grecques). Il désigne à la fois une partie d’espace et sa représentation. Le paysage est aussi défini d’un point de vue esthétique (surtout en français). Seuls les dictionnaires français intègre la signification esthétique dans la définition générale du paysage. Dans les autres dictionnaires, cette signification ne concerne que les beaux-arts. Précisons que, dans notre étude, nous utiliserons le terme de paysage dans le sens donné par les langues grecques et germaniques et nous n’utiliserons pas ce terme dans sa notion esthétique {170} . D’après Deffontaines J-P., Tricart J., cités par Pinchemel Ph. et G., (1988, p. 380) : "le paysage est une portion de territoire vue par un observateur, où s’inscrit une combinaison de faits et d’interactions dont on ne perçoit à un moment donné que le résultat global".
L’utilisation du terme paysage en géographie (en dehors des études qui se consacrent à sa notion esthétique {171} ) est multiple et ceci est dû à sa double définition et aux différents points de vue. Nous pouvons distinguer :
● d’une part, celles qui font prévaloir les activités humaines et s’intéressent aux structures socio-économiques {172} et culturelles,
● d’autre part, celles qui s’intéressent plus à la nature et à ses structures biophysiques {173} . Ces dernières ont élargi leur point de vue en intégrant le point de vue social dans une approche systémique. Malgré cette tentative, nous retrouvons de nos jours des approches du paysage exclusivement géophysiques {174} .
Cependant, il y a des courants qui ont essayé d’unir les deux approches pour voir le paysage d’un point de vue social et écologique à la fois:
● D’un côté, "l’écologie du paysage", née dans les années 50, a essayé récemment (dans les années 80) d’intégrer dans une notion "holistique" du paysage les composantes écologiques et sociologiques à la fois. Cependant, malgré les essais, la majorité de ces études en reste à l’analyse biophysique et quantitative car elle est attachée à la notion d’écosystème. En plus, ces études semblent avoir une objectivité que nous ne pouvons pas accepter si nous parlons de paysage qui est par définition subjectif. Cependant, la méthodologie, avec laquelle ces études rapprochent le paysage, est très intéressante pour notre étude puisqu’elle part des images de l’ensemble des régions pour aboutir à des échelles plus proches de la vue humaine, en construisant les liens entre elles.
● D’un autre côté, une approche géographique socio-éco-systémique, depuis les années 70, (Bertrand G., 1995) a proposé de voir le paysage sous une vision plus globale en intégrant l’objet et l’observateur dans un système socio-écologique. Bertrand a analysé ce système selon la méthode des "scénarios". Actuellement, nous pouvons rencontrer des approches similaires, en aménagement (par exemple : Loiseau J.M., Terrasson F., Trochel J., 1993). Également, des approches socio-éco-systémiques ont été proposées par d’autres auteurs (Morin E, 1990, Santos M., 1997) mais ils ont très peu abordé la méthode d’analyse du système paysager.
● Une approche philosophique et géographique (Berque A., 2000) a insisté sur la relation à la fois écologique, technique et symbolique de l’humanité à l’étendue terrestre, en mettant en cause la division ontologique entre "l’être" et "le lieu". L’auteur propose la notion de l’"écoumène" définie comme "l’ensemble et la condition des milieux humains, en ce qu’ils ont proprement d’humain, mais non moins d’écologie et de physique" (idem, p.14). De ce point de vue, le paysage est "un motif écouménal où se transposent l’intrinsèque et la représentation. Non seulement il est trajectif mais c’est l’illustration même de la trajectivité" (idem, p.160). En effet, l’approche du «paysage» (comme configuration spatiale) peut nous aider à comprendre les relations qui le créent mais il faut être conscient qu’elle constitue une relation en soit même.
● La notion de paysage urbain est également assez répandue chez les architectes et urbanistes et dans les essais de Géographie Culturelle et de Géographie Urbaine ( Cosgrove D., Castels M, Duncan J., Harvey D. ). {175} Les interventions urbaines post-modernes et la lecture de la ville de façon sémiologique mettent la notion de paysage au centre du projet urbain.
Dans cette étude, nous essaierons de développer une méthodologie et de construire un concept qui nous aidera à comparer différents «paysages» vécus et interprétés de différentes manières. Puisque nous travaillons sur la ville nous nous sommes limités aux « paysages urbains ». La bibliographie sur la notion de « paysage urbain » est assez diverse. Une approche assez complète sur le sujet est celle de Rimbert S. (1973) et de Berque A. (1996). Certaines études transdisciplinaires sont aussi consacrées au « paysage urbain » et se positionnent d’un point de vue environnemental (Blanc N. coord. , 2002 ; Antrop M., Etvelde V.V., 2000), ou socio-économique et urbain (Santos M., 1997, Leontidou L., 2005, Massey D., 2006). Les premières s’intéressent plutôt aux questions des différentiations spatiales écologiques tandis que les deuxièmes insistent sur les différentiations socio – spatiales et sur les impacts des méga-projets urbains au niveau sociopolitique et sémiologique de la ville.
En ce qui concerne la méthodologie, il y a une longue tradition du paysage urbain chez les architectes et les urbanistes qui travaillent beaucoup avec la notion de morphologie urbaine. Mais chez les écologistes il y a aussi une longue bibliographie concernant le sujet. Voyons ceci dans les textes suivants.
Dans cette étude, nous utilisons des images satellites qui aident à concevoir le «paysage» et surtout le «paysage urbain» d’une manière plus globale, où la nature (même transformée) est présente. Nous utilisons aussi des enquêtes sur le terrain et des entretiens, car l’utilisation des images satellites peut très facilement donner lieu à des interprétations erronées si l’interprète ne connaît pas le terrain (son histoire, son contexte géophysique et socio-économique et son caractère culturel) et s’il n’est jamais allé sur place.
Avant de commencer cette étude, il faut signaler que nous utiliserons le terme d’éco-socio-système à travers la vision d’écologie sociale (Clark J., 1992 ; Bookchin M., 1989) et des approches de Morin E. (1973) à propos de la relation homme – nature. Nous ne soutenons pas un anthropocentrisme qui conçoit l’homme comme le but unique de la nature, ni un biocentrisme qui conçoit la nature comme un mécanisme de sélection des espèces. "C’est plutôt un éco-centrisme qui demande à l’homme de mettre son bien-être au service du bien-être de la planète et de transformer sa logique en une logique planétaire. " Une des conditions de la création d’une harmonie avec la nature consiste en l’harmonie dans la société humaine elle-même" (Clark J., 1992). Le plus grand rôle de l’éthique écologique consiste à nous aider à distinguer quelles sont les actions humaines qui aident l’évolution naturelle et quelles sont celles qui l’empêchent (Bookchin M., 1989). Selon les autres points de vue, celui du "développement durable" {176} (Bruntland G.H., 1987) ou celui d’"éco-développement" {177} (Sachs I.) les auteurs soutiennent que la compréhension et le respect des principes écologiques est un devoir pour l’homme quand il manipule et intervient sur la nature, manifestant ainsi son respect pour les générations futures {178} . Nous soutenons ces approches et c’est pour cette raison que nous préférons présenter les analyses qui conçoivent le paysage d’un point de vue écologique et sociologique à la fois.
1.4.4 Écosystèmes et écosystèmes urbains
La notion d’écosystème comme unité écologique totale qui se compose d’organismes biotiques (les organismes vivant dans l’écosystème) et abiotiques (l’environnement) n’est pas nouvelle {179} . Tansley Arthur G. (1935) propose ce concept pour décrire "non seulement l’organisme complexe mais aussi la totalité complexe des facteurs physiques constituant ce que nous appelons l’environnement". {180} Smith, en 1966, donne une notion plus large de l’écosystème en décrivant l’écosphère qui contient plusieurs écosystèmes.
Selon Nachr Ges. F. (1980), nous pouvons définir un écosystème en tenant compte de l’activité humaine : "un écosystème est un champ d’action composé d’organismes vivants, de composantes naturelles dénuées de vie et d’éléments techniques qui sont en interaction pour l’énergie, la matière et l’information, entre eux et avec leur environnement" {181} . Parmi les écosystèmes anthropogènes, on distingue les écosystèmes urbains et industriels définis comme des écosystèmes techniques (Heinrich D., 1990).
L’idée de considérer la ville comme partie intégrante de l’écosystème urbain est de plus en plus reconnue dans de nombreuses études réalisées à partir des années 70 et jusqu’à notre époque. Même si chaque approche s’intéresse à un domaine particulier en général lié à la géographie physique (climat, pollution, végétation etc.), il y a des approches récentes qui se consacrent à la formation des écosystèmes avant et après l’époque industrielle. {182} Le point de vue commun de ces approches est la forte différence entre les écosystèmes préindustriels et industriels. La forte consommation de ressources non renouvelables, la production industrielle, et la forte production de déchets non renouvelables sont les éléments essentiels de cette différence {183} .


*Il s’agit des systèmes naturels qui ne fonctionnent pas comme consommateurs et créent et recyclent la biomasse primaire et secondaire. Ils peuvent être d’origine « naturel » ou « artificiel » .

Dans la figure 1.2 nous observons : d’une part (avec le symbole du cercle), les ressources d’énergie renouvelable (soleil, vent) et d’autre part celles non renouvelables comme l’énergie fossile (pétrole, charbon et autres) et non complètement renouvelables dites semi-renouvelables (l’eau). Les sous-systèmes urbain et industriel (White I.D., Mottershead D. N., Harrison S.J. et al., 1994) se réunissent dans un système urbain présenté avec le symbole du consommateur (hexagone ouvert) {184} (Odum H., 1989). Cette unification est assez visible dans les villes des pays récemment industrialisés où le système urbain n’est pas très bien distinct du système industriel. Le système agraire se positionne à côté du système urbain et en relation directe avec lui (Raffestin C., 1997). Le système naturel (qui inclue les biomasses primaire et secondaire) se positionne séparément juste parce que nous considérons qu’il existe encore des espaces naturels ouverts non complètement humanisés (Huang S.L., 1998). Les ressources renouvelables et non renouvelables ainsi que le système naturel alimentent les systèmes agraire et urbain. Le système urbain et le système agraire produisent des biens et des déchets (symbole de la poubelle) et stockent des ressources (symbole du réservoir) qui sont partiellement recyclés.
Le système urbain intervient dans la gestion des autres systèmes mais fonctionne surtout comme consommateur très dépendant des autres systèmes et c’est pour cette raison qu’il est fragile (Celecya J., 1998). L’ensemble de l’écosystème urbain est très fragile notamment à cause de sa grande consommation de ressources non renouvelables. La grande production de déchets non recyclés (incluant les bâtiments non utilisés, les déchets domestiques et industriels, les polluants etc.) pourrait provoquer au système un stress irréversible (Huang S.L., 1998). La gestion durable du système présuppose un contrôle de la consommation des ressources non renouvelables et un contrôle et une gestion recyclée des déchets.

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