Femmes et politique, Femmes politiques
127 pages
Français

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Femmes et politique, Femmes politiques

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Description

Les rencontres « Femmes des lumières et de l'ombre » organisées par Mix-Cité ont rendu vie, chaque année, à des figures oubliées ou méconnues.
Cette huitième session est consacrée aux femmes en politique. Elle définit des questionnements dans les combats féminins qui ont fondé les avancées en un domaine essentiel à l'émancipation des femmes : les enjeux politiques. Un rappel des luttes d'hier donne la mesure de notre dette à celles qui sont allées parfois jusqu'au sacrifice. Les mouvements d'aujourd'hui ne manquent pas de nous interroger sur l'héritage transmis, le rôle crucial des médias, et l'identité des femmes en lutte, ici et au-delà des frontières.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 juillet 2019
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336877686
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright



























© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-87768-6
Titre

Textes réunis par Dominique Bréchemier et Nicole Laval-Turpin




FEMMES ET POLITIQUE, FEMMES POLITIQUES

Quelle-s place-s pour les femme ?



Rencontres de Mix-Cité
Rencontres de Mix-Cité 45 à travers le temps aux Editions L’Harmattan


En 2013 ‒ La Belle Epoque des femmes ? 1889 ‒ 1914
En 2014 ‒ Savantes Femmes & citoyennes de Tendre en Europe 1607 ‒ 1678
En 2015 ‒ Les Femmes de l’entre-deux-guerres. Quels chemins vers la notoriété ?
En 2016 ‒ Quelques parcours extraordinaires de Femmes de l’entre-deux-guerres
En 2017 ‒ De George Sans à Louise Michel. Combats politiques, littéraires et féministes 1815 ‒ 1870
En 2018 ‒ Femmes de sciences, Quelles conquêtes ? Quelle reconnaissance ?
SOMMAIRE
Couverture
4 e de couverture
Copyright
Titre
OUVERTURE DU COLLOQUE
Propos d’accueil
Monique Lemoine
Le mot de l’adjointe à la Culture. « Femmes et politique. Femmes politiques ». Quelle.s place.s pour les femmes ?,
Nathalie Kerrien
Introduction
Marie-Christine Etelin
COMBATS D’HIER
Les femmes et le socialisme en France et en Europe au XIX e et au début du XX e siècle
Irina Durnea
L’Opinion des femmes, une Fronde de 1848 ?
Tiphaine Martin
Madame la Préfète (1814-1848)
Pierre Michon
Dolorés Ibarruri : « la Pasionaria », voie et voix des femmes dans l’Espagne du XX e siècle
Virginie Piedra Gautier
Olympia Cormier
Gérard Lauvergeon
« SURVIVRE, NOTRE ULTIME SABOTAGE » ou la Résistance internée des femmes d’après les écrits de Charlotte Delbo, Geneviève de Gaulle Anthonioz, Adelaïde Hautval, Germaine Tillion, Simone Veil
Dominique Bréchemier
APPROCHE ARTISTIQUE
Rosa Luxemburg, Revue politico-poético-marionnettique
Alexandra Beraldin
APPROCHES LITTÉRAIRES
Clorinde Balbi, femme politique dans Son Excellence Eugène Rougon d’Émile Zola
Arnaud Verret
Quatre femmes politiques républicaines dans la littérature turque (1923-1950)
Rahime Sarıçelik
Colette apolitique : un mythe ?
Corentin Zurlo-Truche
COMBATS D’AUJOURD’HUI
Femmes et politique, femmes politiques : quelles places pour les femmes ? Gisèle Halimi, le parcours d’une combattante
Florence Costecalde
L’identité médiatique des femmes politiques françaises dans la presse écrite française sous les trois dernières présidences
Joëlle Constanza
AVANCER ENCORE ! VERS UNE ÉGALITÉ RÉELLE
Femme et Politique : quelle place pour les femmes ? Le cas du Maroc
Asmaa Attarca
Face aux corps muets : le corps féminin parlant de la fille de la rue de la Révolution
Rezvan Zandieh
Notices biographiques des intervenant-e-s au colloque des 20 et 21 septembre 2018
Sociologie du genre aux éditions L’Harmattan
Adresse
OUVERTURE DU COLLOQUE
Propos d’accueil
Monique Lemoine Présidente de Mix-cité 45
En politique, comme dans de nombreux domaines, il est souvent question de « première », première fois qu’une femme a obtenu un poste jusque-là réservé à un homme !
Visitons quelques lieux de pouvoir pour nous assurer qu’un des deux sexes est bien un handicap et qu’il n’y a pas qu’en France que cela se produit.
Aux Etats-Unis, observons la préparation pour les élections au Congrès :
‒ Au terme des Primaires d’Arizona du 28 août 2018, la républicaine Martha Mc Sally ou la démocrate Kryrsten Sinema occupera au Sénat un siège pour la première fois dans l’histoire de l’Arizona.
‒ Vingt États américains n’ont jamais envoyé de représentante à la Haute Assemblée.
‒ Un même précédent sera créé en Géorgie si Stacey Abrams, une Afro-Américaine, emporte sur le républicain Brian Kemp le poste de gouverneur.
‒ Actuellement, seulement 84 femmes sur 435 élu-e-s, soit 20 %, siègent à la Chambre basse.
‒ Dans le Kentucky, Amy McGrath a su s’imposer lors des Primaires. La démocrate Mary Jennings Hegar a réussi la même prouesse au Texas. On se doute que ce n’est pas partie facile pour ces femmes, même s’il est vrai que le parti démocrate tente de féminiser les candidatures en accordant un peu plus de 200 investitures à des femmes. Il existe aussi un comité d’action politique consacré aux causes féminines, Emily’s List , fondé en 1985 par Ellen R. Malcom qui comptabilise cinq millions de sympathisant-e-s démocrates et, adossé aux donateurs républicains, le Winning for Wommen créé en 2017.
Mais on peut aussi cumuler les invariants sexistes : après le sexe, l’âge.
‒ A 78 ans, Nancy Pelosi, l’élue démocrate de Californie, première femme présidente de la Chambre des représentants en 2007, entend s’y représenter malgré les reproches des partisans de Bernie Sanders, sénateur du Vermont (il n’a que 18 mois de moins qu’elle). Nancy Pelosi revendique pour les femmes le droit à « l’immodestie ». C’est elle qui a arraché le passage de la réforme du système de santé de Barak Obama en 2010. Lorsque David Hogg, 18 ans, l’un des lycéens de Parkland (Floride) meneur d’une campagne pour le renforcement du contrôle des armes dit : « Elle est vieille, fait partie des élu-e-s qui ne font rien bouger, et empêchent les jeunes de prendre le contrôle », elle lui répond : « Commence par gagner les élections ! ». Cette situation montre l’évolution lente mais indispensable des mentalités.
‒ Eleanor Roosevelt (1884-1962), première dame à l’occasion des quatre élections présidentielles de son mari Franklin Delano Roosevelt, a joué un rôle très important à ses côtés et au sein du parti démocrate. Mais jamais elle n’a voulu se présenter à une élection politique, ne souhaitant pas faire d’ombre à son mari. Eleanor fut élue à l’O.N.U. Présidente de la commission des droits humains en 1947, elle fit adopter la Déclaration Universelle des Droits Humains le 10 décembre 1948. Pour les 70 ans de la DUDH, la pensée d’Eleanor est toujours vraie : « C’est une chose d’arriver à un accord sur des principes, et une autre de les voir s’imposer » ! Pourtant le droit de vote des femmes aux Etats-Unis date de 1919.
Malheureusement, les premières fois sont parfois sans lendemain.
Ainsi, en Argentine, les député-e-s ont voté le 14 juin 2018 la légalisation de l’avortement. Mais le 8 août le Sénat a refusé ce droit aux femmes. Juste une pensée à Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ». Sur 72 membres du Sénat argentin, 30 sont des femmes ; 14 ont voté pour, 14 ont voté contre, un s’est abstenu et une était absente. Ce refus de légalisation n’empêchera pas les 450.000 avortements clandestins par an selon l’ONG Amnesty International Argentine.
C’est encore une Première dame, Eva Peron, qui œuvra pour le suffrage des femmes et l’amélioration de la vie des pauvres. En 1947 le droit de vote en Argentine devint universel. Evita disait « Le XX e sera le siècle du féminisme victorieux » !
Un réel changement des mentalités s’effectue. Mais il faut que les hommes comme les femmes adoptent la modernité de la vie. Ainsi en Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, la Première ministre, donne naissance à une petite fille, Neve Te Aroha. Durant son congé de maternité de six semaines elle reste joignable et disponible pour les décisions gouvernementales importantes. Clarke Gayford, son compagnon, devient père au foyer. La Nouvelle-Zélande fut le premier pays à accorder le droit de vote aux femmes en 1893. L’ancienne Première ministre, Helen Clark a déclaré : « Le XXI e siècle néo-zélandais, c’est l’égalité des genres en action ».
Ces premières fois risquent de masquer ce que nous vivons quant à la représentation des femmes en politique. Pensez qu’actuellement sur 193 pays reconnus par l’ONU, moins de dix femmes sont à la tête de leur pays, telles Kolenda Grabar-Kitarovic en Croatie, Kersti Kaljulaid en Estonie, Bidhya Devi Bhandari au Népal.
Vous, moi, combien de fois avons-nous entendu : « Mais qu’est-ce qu’elles veulent encore ? » Je peux répondre comme l’a fait Jeanne Deroin à Pierre-Joseph Proudhon en 1848 : « Montrez-moi l’organe requis pour exercer les fonctions de législateur et je reconnaîtrai ma défaite. Si la nature est aussi positive à cet égard que vous paraissez le croire, j’abandonne le débat. »
Pourquoi toujours rappeler que les femmes n’ont pas les places qu’elles devraient occuper si l’égalité devenait réelle ?
M’inspirant des analyses de la philosophe Geneviève Fraisse (qui fut présente à notre premier colloque), je vous livre mes pensées. Une situation inégalitaire, très inégalitaire peut exister et perdurer tant qu’elle demeure inconsciente pour beaucoup, implicite pour d’autres. Ainsi, si l’on demandait clairement aux Françaises et aux Français, lors d’une question référendaire : « Souhaitez-vous que les femmes continuent à effectuer 73 % des tâches domestiques et parentales ? ». Que pensez-vous de la réponse ? En 2018, je n’en envisage pas de positive, car laver la vaisselle ou faire le ménage sont des actes unisexes ! Semblablement, montrer années après années que les femmes demeurent scandaleusement sous-représentées dans nos instances politiques en France (32,5 % de femmes actuellement au Sénat donc 67,5 % d’hommes et 38,7 % de femmes députées donc 61,3 % d’hommes à l’Assemblée Nationale lors des élections du 18 juin 2017), ce n’est pas dire ce que tout le monde sait déjà. Mais inversement le dire et le redire, c’est provoquer une salutaire prise de conscience. Après les scandales des violences faites aux femmes, la réponse « me too » est une vraie révolution. Pourquoi une révolution ? Les femmes ont eu le courage de prendre la parole, de dire de quoi est fait leur quotidien, donc de faire voir ce qui est là et que pourtant personne ne remarque.
Les rencontres de Mix-Cité 45 ont le même objectif. Les personnalités présentées par nos quinze intervenant-e-s existent ou ont existé. Entendre leur pensée, entendre leurs expériences c’est nous permettre de réfléchir et de réagir. Elles se nomment : Olympe de Gouges, Jeanne Deroin, Dolorès Ibarruri, Olympia Cormier, Simone Veil, Germaine Tillion, Charlotte Delbo, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Adélaïde Hautval, Rosa Luxemburg, Colette, Gisèle Halimi et des femmes du Maroc, de Tunisie, d’Iran.
En 1949, Simone de Beauvoir, dans le tome II du Deuxième sexe, écrivait déjà : « La majorité des femmes a toujours été tenue à l’écart de la marche du monde parce que les hommes ont considéré qu’ils étaient les seuls qualifiés ». A l’égard de ce préjugé, l’école n’a pas fait toute sa révolution ! Je soutiens avec l’historienne américaine Joan W. Scott que « l’inégalité des sexes est la matrice de toutes les autres inégalités, une manière de justifier les asymétries de pouvoir en tant que nature et donc hors du contrôle humain. »
Alors concluons avec Poullain de la Barre en son XVII e siècle : « L’esprit n’a point de sexe » ! Aujourd’hui nous dirions que le cerveau n’a pas de sexe. Mais nous affirmons que les femmes sont comme les hommes dotées d’un cerveau, d’un esprit et qu’elles savent s’en servir. D’ailleurs nous l’allons montrer tout au long de ces deux journées, ensemble si tel est votre bon souhait !
Ces journées sont possibles grâce à l’aide financière du Conseil Régional, de la Délégation Régionale aux droits des femmes et à l’égalité, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, de la Mairie d’Orléans. Nous remercions Christine Perrichon, la directrice de la Médiathèque de vous accueillir gracieusement à l’auditorium Marcel Reggui, vous, notre public toujours plus nombreux et plus chaleureux.
Notre colloque est votre colloque. Dominique Bréchemier, Nicole Laval-Turpin et moi-même vous remercions de nous honorer de votre fidélité 1 .



1 Vous pouvez nous contacter sur notre site :
http://www.femmesdeslumieresetdelombre.com
Le mot de l’adjointe à la Culture. « Femmes et politique. Femmes politiques ». Quelle.s place.s pour les femmes ?
Nathalie Kerrien Adjointe à la Culture de la Mairie d’Orléans
Il aura fallu la loi sur la parité pour que les femmes soient enfin présentes dans les hémicycles… Il aura fallu menacer les partis politiques de sanctions pour qu’ils s’agitent et partent à la recherche de femmes candidates. Certains ont joué le jeu, d’autres leur ont proposé des strapontins.
Aujourd’hui encore en 2019, pas de femme à la tête d’une formation politique, à l’exception d’un parti peu fréquentable.
Pas ou peu de femmes patronnes d’exécutifs nationaux ou locaux. Les maires, les présidentes se font rares.
Sur le territoire orléanais où je suis élue, la ville, la métropole, le département et la région sont dirigés par des hommes !
Les femmes devant se contenter des éternels postes d’adjointe, de vice-présidente, de conseillère.
Pourquoi la politique française a-t-elle décidément tant de mal à changer de logiciel, à sortir du tout masculin ?
Nous les femmes avons aussi notre part de responsabilité.
Alors, libérons-nous de nos doutes. Et osons prendre le pouvoir !
Nathalie Kerrien
Introduction
Marie-Christine ETELIN Avocate honoraire au barreau de Toulouse
Bonjour à tous, Bonjorn ! Un grand bonjour de mon pays, l’Occitanie.
Vous avez aussi le bonjour d’un tout petit pays, un petit coin de montagne où l’on parle l’Occitan, à cheval entre l’Aragon et la Catalogne, qui présente la caractéristique d’avoir été pendant des siècles et encore récemment, le pays, osons le dire, le plus féministe d’Europe.
Aux origines d’un parcours
Ma famille paternelle est originaire d’une petite vallée fichée au milieu des Pyrénées, le Val d’Aran, aux mœurs originales qui a laissé régner les femmes, à égalité avec les hommes, presque jusqu’à la fin du XIX e siècle. Pays où les femmes se sont trouvées propriétaires et aux commandes des biens de famille-mais aussi des biens communs de la communauté communale ‒ à la condition qu’elles soient les aînées. Contrairement aux règles de la primogéniture du garçon aîné existant depuis le Haut Moyen-Age dans toute l’Europe, dans trois régions des Pyrénées d’Occitanie dont le Val d’Aran, les femmes héritaient de tous les biens familiaux si elles étaient les aînées de la fratrie. Ce statut de propriétaire a fondé leur égalité jusque dans les années 60.
Hériter ne doit pas s’entendre comme pouvant disposer à leur gré des biens de la famille, les biens de « la casa ». Elles conservaient, si elles pouvaient les vendre ou les louer, l’obligation de loger et entretenir leurs frères et sœurs en contrepartie de cet avantage. Mais le droit à une soulte 1 pour les cadets n’existait pas.
La prééminence dans l’espace public des femmes chefs de famille, les a propulsées dans la vie politique du village : ainsi, elles siégeaient dans les conseils des communautés villageoises et délibéraient sur la répartition des alpages communaux, des landes et des bois. Encore dans les années 2000, le Maire du village me proposait de siéger au conseil du village, alors même que je n’ai pas la nationalité espagnole et que je n’ai jamais vécu en dehors des vacances dans la maison familiale.
Même s’il n’a jamais été question d’appliquer ce système dans notre famille très française et donc très égalitaire, dès mes 7 ans, j’ai fini par comprendre que j’avais une originalité qui ne tenait pas au sexe, mais à ma qualité d’aînée et d’héritière. J’ajoute que dans la crainte de l’application de ce drôle de système, mon père avait établi chez un notaire un testament qui instituait comme héritiers tous ses enfants et non seulement son aînée.
Je suis tentée de penser que ce n’est pas en raison de cette originalité, ignorée de vous sans doute, que vous m’avez demandé de présider ce colloque « Femmes et Politique ».
À la lumière d’un contexte socio-politique
J’ai en effet une autre originalité, celle d’avoir connu le vieux monde, celui d’avant les années 68 et les prémisses de la révolution qu’elles ont constituées pour les femmes. Et aussi parce que à mon petit niveau, j’ai pu accompagner dans le monde judiciaire les luttes qui pendant quelque 40 ans ont permis ces évolutions.
La « polis » au sens de la gouvernance de la cité, j’y suis tombée dedans toute petite et ce d’autant que ma grand-mère répétait à chaque grande fête à ses quatre petites filles : « Chez nous, les femmes ne restent pas debout quand les hommes mangent, elles mangent à la table avec eux ! ». Elle disait encore qu’elles étaient aussi quelquefois les chefs de famille et les propriétaires de la fortune familiale, même si ce « trésor » ne représentait pas grand-chose. Ce rappel, aux yeux de ses petites filles élevées dans l’égalité entre tous les enfants, paraissait chez elle le signe d’un dérangement mental.
À la Fac de droit et de sciences économiques de Toulouse, dans les années 65, ce n’était pas les hautes vallées pyrénéennes : un quart de filles sur les 3.000 étudiants, pas un seul professeur femme à part une ou deux jeunes assistantes, sœur ou fille d’un prof de fac. La Faculté de droit de Toulouse en 1968 était plus proche de l’armée que du respect de l’égalité entre femmes et hommes. L’ordre était botté, casqué et parfois armé de barre de bois plus que de polycopiés ; une poignée d’étudiants que l’on qualifiait aimablement de « fachos » tenait le pavé et le jardin devant les amphithéâtres, nous rappelant que la guerre d’Algérie venait à peine de se terminer. Nous ne portions pas le pantalon, même si nous avions des robes ou des jupes un peu au dessus du genou. Les choses n’allaient pas s’arranger bien vite. En 1976 ou 1977, je reçus une sanction du bâtonnier ‒ la première dans la hiérarchie des sanctions ‒ sorte d’avertissement paternel ‒ pour avoir plaidé devant la Cour d’appel de Toulouse en pantalon. Certes un pantalon rouge Hermès ! Même sous la robe noire, cela faisait mauvais effet.
La « loi » était portée par l’extrême droite et personne ne pouvait s’y opposer vraiment. Les économistes étaient certes plus « modernes » mais très minoritaires au sein de la Faculté, et les quelques syndiqués de l’UNEF par opposition à ceux de la Corpo ‒ une petite vingtaine ‒ étaient qualifiés de « gauchistes » (déjà !). Les étudiantes étaient « aimables », à la rigueur « jolies », mais cela n’allait guère au-delà. De toute façon, nos étudiants garçons s’ils avaient la baston facile à la frontière avec la Fac de Lettres et ses étudiants syndiqués de l’UNEF, ne touchaient pas les filles « même avec une rose ». C’étaient donc elles qui étaient affectées à la distribution des tracts syndicaux, sous la protection des ouvriers du service d’ordre de la CGT, mais à part deux ou trois « pétroleuses » elles n’élevaient pas trop la voix. Nous devions être à peine une dizaine (dont sans doute un tout petit tiers de filles) à participer à la célèbre réunion convoquée dans l’Amphi Marchand le 25 avril 1968, qui a donné son nom au mouvement des étudiants à Toulouse, un mois après celui du célèbre mouvement du 22 mars à Nanterre.
Aussi stupéfiant que cela soit apparu à l’époque, c’est ce mouvement qui allait remporter les élections en juin au Conseil de la Faculté de droit, et j’y fus élue représentante de mes pairs. Mais très vite la question de la réforme étudiante allait être submergée par le processus révolutionnaire qui ne se souciait pas un instant de cette réforme, à nous jetée comme un os à ronger.
Le groupe qui eut ensuite le vent en poupe dans la ville était celui des maoïstes. Leur idéologie était cependant très imprégnée d’éléments anarchistes, par le biais des filles et fils des républicains espagnols, en nombre. Les militantes étaient présentes mais pas vraiment à égalité avec les hommes. Cela sautait déjà aux yeux.
Premières expériences : le monde carcéral
Intéressée par la criminologie, je me laissai convaincre d’œuvrer au soutien des détenus politiques ‒ et des autres ‒ et aux prisons. Ce monde-là ne m’était pas étranger sur le plan théorique mais je n’avais, bien entendu, jamais mis un pied dans le moindre établissement pénitentiaire. Un groupe s’attela aux familles de détenus à la prison St Michel, caractéristique de l’enfermement en étoile des Lumières… époque où l’enfermement remplaça le gibet.
Le choc fut violent. Heureusement, nous avions des réunions à Paris avec Michel Foucault et Daniel Defert, parfois aussi Pierre Vidal ‒ Naquet et encore Jean-Marie Domenach. Avec eux je pouvais penser que le théorique continuait de guider l’action, mes camarades militants toulousains se révélant assez éloignés de ces considérations. Michel Foucault accepta de participer au jury de ma thèse que je n’achevai jamais car, sur sa pressante invitation, je dus, fin 1972, intégrer (pour un an, lui avais-je promis !) la profession d’avocat. Je n’y avais jamais songé, alors même que j’avais le diplôme depuis trois ans, soutenu dans le seul but de bénéficier de congés dans le « pionnicat ». L’idée d’intégrer une profession, débutant par un stage de trois ans sans rémunération, n’était semble-t-il ouverte qu’aux enfants de rentiers.
Je militais alors avec le Groupe Informations Prisons depuis sa création (le célèbre GIP aux formes de lutte toutes nouvelles). Nous avions fini par comprendre que les seuls à pénétrer à leur guise dans ce monde d’enfermement, étaient les avocats : il en fallait bien quelques-uns pour transmettre ce qui se passait à l’intérieur des prisons. Peu de femmes dans cet univers, à part de très rares accusées de crimes dits passionnels, le plus souvent commis en réaction à des violences et une ou deux «« faiseuses d’ange », qui pratiquaient des avortements contre rémunération.
Elles étaient en revanche les piliers de leurs hommes à l’extérieur, apportant le linge propre chaque semaine, emmenant les enfants voir leur père derrière la grille et souvent faisant bouillir la marmite par l’exercice du plus « vieux métier du monde » comme cela se disait à l’époque. Quel choc, que la rencontre de ce monde ! Les voyous d’accord, ils volaient « les bourgeois », mais je découvris bien vite qu’ils se finançaient aussi par la prostitution. Ce constat m’a vite empêchée de tomber dans la fascination des délinquants qui affleurait souvent dans la profession d’avocat.
Vers des combats de femmes
Comme il y avait à l’époque des manifestations deux fois par semaine, on ne comptait plus les gardé-e-s à vue au commissariat. C’est dans le récit des gardes à vue de militantes que le crime de viol a été évoqué dans mon cabinet pour la première fois. Mais il a été vite prégnant, et au-delà des gardes à vue où les avocats à l’époque ne mettaient pas un pied.
Lorsque, stagiaire de première année, désignée d’office pour défendre un homme accusé de violences sur une jeune femme, je refusai « l’honneur » de le défendre au motif qu’en réalité les violences étaient constitutives d’un viol, le Bâtonnier faillit tomber de sa chaise. Demander que je sois remplacée par un avocat homme ‒ nombreux étaient-ils dans ma promotion ‒ lui apparut comme un signe de comportement indigne : j’avais en effet prêté serment de les défendre « tous ». Il mit en avant que j’allais obtenir un brillant résultat puisque cet homme méritait les Assises mais allait « grâce à moi » n’être que très légèrement condamné. Je compris là que ce n’était pas le lendemain que les revendications féministes allaient pénétrer le barreau. Mon refus a fait le tour du Palais, j’étais le « canard noir de la couvée. »
Dix ans après, la situation ne s’était pas arrangée. En 1984, seule femme au conseil de l’Ordre sur 23 membres, je fus désignée d’office par le Bâtonnier pour prendre en charge l’informatisation de la banque des avocats, au prétexte que l’informatique et le tricot qu’il m’arrivait de pratiquer, avaient selon lui bien des points communs. Les seules manifestations que je m’autorisais (il ne fallait pas que la Police mal intentionnée m’arrête, ce qui aurait privé de défense les manifestants) défendaient le droit à l’avortement. Dès 72-73, nous étions au grand étonnement des Toulousains, quelque 200 à 300 femmes à parcourir la rue Alsace Lorraine : dans mon souvenir, il n’y avait pas de groupes qui contremanifestaient. Toutefois les simples passants nous crachaient dessus depuis le trottoir et nous traitaient de « putains » … Même au moment des manifs et contre manifs à propos du mariage pour tous, je ne crois pas que l’on ait assisté à ce phénomène, réservé aux seules manifestantes en faveur d’une loi autorisant l’avortement.
Avortement, la question fut assez vite réglée après un ou deux ans de manifestations, et d’avortements clandestins pratiqués par des médecins militants au domicile des « bourgeois » et donc chez moi de temps en temps. Mettre sa maison à disposition pour un tel acte pouvait vous envoyer en prison, mais il fallait bien que la lutte s’amplifie… La déclaration des 343 « salopes » faisaient des émules dans les formes de lutte.
Face au viol : des années de luttes
Paradoxalement, c’est dans ma pratique des divorces que je pris conscience du phénomène de viol. J’étais interpellée par le récit de femmes ayant le double de mon âge, qui évoquaient une vie sexuelle obérée par des violences subies dans l’enfance. Indubitablement, il s’agissait de viol, et d’inceste. Je compris tout de suite que ce phénomène, loin d’être anecdotique, exigeait un traitement judiciaire.
Nous étions une dizaine en France à nous mobiliser au quotidien, professionnellement, pour que ces crimes soient reconnus comme tels, passibles de la Cour d’Assises et non plus des tribunaux correctionnels. Les Assises ? Pour « ça » ? L’instance traitait alors quelques meurtres, de rares assassinats, et surtout des hol-dup de banque très courants à l’époque. Depuis les années 55, on n’y avait traité qu’une ou deux affaires de viol, des « tournantes » commises sur une petite fille vierge évidemment. Pour les autres femmes, vierges ou pas, la correctionnelle « suffisait ».
Après quelques explications houleuses avec les juges d’instruction et les parquetiers, il fallait bien se rendre à la raison, les menaces de « cette emmerdeuse d’avocate » étaient à prendre au sérieux, jusqu’à reconnaitre que les faits correspondaient bien à la définition du viol. Et là premier étonnement, le viol était la seule infraction non définie par loi du Code Pénal ‒ elle le sera par la nouvelle loi de 1980 ‒ mais par les juges, la jurisprudence, détail hautement significatif, même si ce crime était déjà puni d’années de prison et passible de la Cour d’assises.
Quand je plaidai la première fois devant cette juridiction (après des années de bagarre), l’un des avocats de la défense osa avancer « qu’une femme courait plus vite la jupe relevée qu’un homme le pantalon baissé ». On en était là ! Scandale à l’audience, je quitte la barre pour protester. Le bâtonnier dut intervenir pour calmer l’ambiance. Les choses se sont normalisées, mais lentement. En effet, le phénomène de sidération saisissant les femmes violées (nous l’appelions « syndrome de la langue coupée »), interrogeait toujours sur le prétendu « consentement ». Ces débats, semble-t-il, durent encore.
En 2012, J’eus l’opportunité de plaider devant la cour d’assises dans une affaire de viol remontant à 20 ans. Je fis ainsi découvrir aux juges et aux jurés que ce phénomène, perçu depuis des décennies comme une atteinte psychologique, était en réalité purement physiologique. Dans les secondes suivant l’agression, avant même la pénétration, la victime perd l’usage de la parole, et son corps est sans réaction de défense ou de fuite. Or entre 2005 et 2010, des chercheurs ont découvert que l’hypophyse (glande du mouvement à la base du cerveau) s’active pour donner aux muscles, la réaction de fuite. Mais la force de l’agresseur l’en empêche, et le cœur serait menacé si le corps ne pouvait pas répondre à l’excitation de la glande intimant l’ordre de bouger. C’est alors des endomorphines sont produites naturellement pour calmer la glande, laissant tout le corps sans réaction, comme une poupée de chiffon.
Ces explications scientifiques firent un tabac chez les professionnels judiciaires de Toulouse qui trouvaient là, enfin, une explication au syndrome de la langue coupée. Sommée de mettre à la disposition de tous ‒ juges, procureurs, avocats ‒ mes sources scientifiques, j’obtempérai bien volontiers.
Restait à régler une question irritante, comment indemniser les victimes ? La Gauche au pouvoir en 1984 avait créé une commission chargée de ce point-là.
Or un droit à l’indemnisation impliquait que l’on justifiât d’une incapacité totale d’un mois ou d’une incapacité partielle de trois mois. Les victimes violées, sauf exception, se contraignaient à reprendre leur travail et leur vie au plus vite. De ce fait, elles étaient privées de toute compensation.
Invitée à un colloque sur le droit des femmes, tenu en septembre 1985, en présence de la première ministre des droits de la femme, je fis cette remarque, assortie d’un petit cours de droit à la Ministre… Deux mois plus tard, la loi était modifiée. Depuis, les femmes victimes de viol ne doivent plus justifier, pour être indemnisées, de la moindre incapacité de travail, notion étroite s’il en est dans notre droit.
Court engagement politique
Je ne suis pas entrée longtemps dans la vie politique active. J’ai participé à la campagne relativement singulière et détonante de ceux que l’on nommait à Toulouse les « Motivé-é-s », aux Municipales de 2001. Le nom de notre mouvement ‒ sa forme inclusive ‒ a été le premier, je crois, à se présenter comme un regroupement égalitaire entre les hommes et les femmes. La liste était strictement paritaire et elle a fait un résultat significatif de presque 13 %. Elle a eu un succès encore plus significatif dans les quartiers populaires grâce aux ZEBDA qui s’y sont investis à fond. J’ai dû malheureusement abandonner cette forme de militance car l’emploi du temps d’un avocat est incompatible avec une carrière politique réelle.
Pour conclure…
Face à tous mes combats menés, je réalise aujourd’hui n’avoir jamais connu, en 40 ans, d’affaire de harcèlement, du moins susceptible d’une suite judiciaire. On parlait bien, de temps en temps, de ce phénomène, mais les affaires de viol requéraient toute notre attention. Le harcèlement se trouve à présent au cœur de grandes affaires.
Nous, les engagé-e-s de ma génération, avons défriché, déblayé le terrain. La suite ‒ l’amplification, la diversification des luttes des femmes pour la reconnaissance de leurs droits, et pour l’égalité ‒ vous appartient. Bon travail !
Le colloque est ouvert.


1 Somme d’argent qui, dans un partage ou un échange, compense l’inégalité de valeur des lots ou des biens échangés.
COMBATS D’HIER
Les femmes et le socialisme en France et en Europe au XIX e et au début du XX e siècle
Irina Durnea
Siècle de l’industrialisation, le dix-neuvième a été également celui d’un foisonnement idéologique qui a engendré des changements majeurs au niveau de la société. Il est dominé par le socialisme et le marxisme, mais aussi par le féminisme qui y trouve alors une référence idéologique.
Aux origines lointaines, le socialisme moderne s’affirme au XIX e siècle en réaction aux conséquences sociales et économiques néfastes de la révolution industrielle et du capitalisme. Au sens large, le socialisme est une doctrine politique et économique, fondée sur la lutte contre les injustices sociales, qui vise l’égalité sociale, la répartition équitable des ressources et la solidarité. Le marxisme, en revanche, va plus loin en visant la lutte de classes pour arriver à une organisation sociale harmonieuse, à une société sans classes comme alternative au capitalisme.
Dans ce climat socialiste et industriel, qui sort les femmes de leur foyer familial et leur permet d’effectuer le même travail que les hommes, le mouvement féministe se développe un peu partout dans le monde et donne naissance à une véritable révolution sociale qui pousse les femmes à vouloir s’imposer sur la scène publique et à demander leurs droits dans la société.
Ayant comme caractéristique l’égalité sociale, nous pouvons comprendre pourquoi elles ont cru pouvoir trouver dans le socialisme un allié dans leur lutte pour l’émancipation. « Le message socialiste, destiné à tous les groupes d’opprimés, devait s’adresser particulièrement aux femmes. » 1
Quel a été leur rôle dans le mouvement socialiste ? Comment est-ce que les hommes se sont-ils positionnés et ont-ils réagi face aux revendications féminines ? Quelle est la place que les femmes ont occupée dans les différents partis politiques ? Ce sont quelques questions auxquelles nous aimerions répondre dans cette étude comparatiste. Nous observerons ainsi le processus d’émancipation féminine en France, en Allemagne, en Russie et en Grande Bretagne.
Il ne s’agit pas de retracer l’histoire du mouvement socialiste dans ces pays, le temps dédié à cette présentation est très insuffisant pour expliquer la complexité de ce mouvement. Nous souhaitons évoquer les noms de certaines femmes qui se sont impliquées dans le mouvement socialiste et qui se sont battues pour les droits des femmes, tout comme nous voulons rappeler le dénouement de leurs activités politiques.
Les femmes et le socialisme en Grande Bretagne
Pays le plus industrialisé au XIX e siècle 2 , la Grande Bretagne est aussi le berceau du mouvement ouvrier. C’est à Londres, lors du meeting de Saint Martin’s Hall, que l’Association internationale des travailleurs, le premier mouvement ouvrier, fut créée, en 1864 3 . En suivant une orientation marxiste révolutionnaire, le parti socialiste de Grande Bretagne a été fondé en 1904, mais avant cette date, et même après, le socialisme s’est manifesté, comme partout ailleurs, dans des partis et des organismes différents. Dans les années 1880-1890, les organisations socialistes les plus connues étaient la Social Democratic Federation , la Fabian Society et l’Independent Labour Party 4 .
Assez tôt ainsi, la Grande Bretagne connaît une véritable révolution industrielle qui sort les femmes de leur rôle traditionnel en leur permettant de prendre part au développement économique du pays 5 . Bien qu’elles ne touchent pas le même salaire que les hommes, grâce à la mécanisation elles peuvent désormais exécuter le même travail que ces derniers et font ainsi partie de la même catégorie sociale : les travailleurs.
Cependant, la société n’est pas encore prête à confondre les deux sexes. Même s’ils sont confrontés aux mêmes conditions de travail, les femmes ont dû s’organiser seules pour défendre leurs propres intérêts. Engagées d’abord dans les batailles syndicales et au sein de clubs mixtes révolutionnaires, les femmes se regroupent par la suite en associations, clubs ou sociétés féministes dont la raison d’être est leur émancipation. Des Women’s Union Leagues et des Suffrage Societies apparaissent en même temps que les organisations mixtes, comme la Fabian Society ou le Parti travailliste 6 . En Grande Bretagne, il n’y a pas de parti socialiste constitué mais cet aspect n’empêche pas les femmes socialistes de faire de la propagande en insistant sur le rapport entre le socialisme et l’émancipation de la femme 7 . Lors de la Première conférence internationale des femmes socialistes, qui est le congrès fondateur de l’Internationale socialiste des femmes, en 1907, la Grande-Bretagne est le pays le plus représenté, avec 19 déléguées 8 . Ainsi, il faut retenir qu’à partir des années 1850, de nombreuses féministes adhèrent au socialisme et lient la lutte pour la libération de la femme à celle de la lutte des classes. L’ Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État d’Engels où apparaissent clairement les différents moyens de subordination des femmes, fournit aux féministes les bases de leurs revendications sur le rôle que les femmes devraient avoir dans la société.
Le mouvement socialiste britannique a pu bénéficier ainsi du travail acharné de nombreuses femmes, certaines plus connues que d’autres. Les noms les plus renommés sont sans doute Eleanor Marx 9 , la fille de Karl Marx, et Lizzie Burns 10 , la compagne d’Engels. Influencées par l’idéologie des deux hommes, elles pensaient que le changement social devait se faire par le moyen d’une révolution et nécessitait parfois une forme de violence 11 . Lizzy Burns était une ouvrière irlandaise illettrée qui familiarisa Engels avec les véritables conditions de travail dans les usines britanniques. Souvent, elle emmenait aussi Eleanor visiter les quartiers pauvres d’ouvriers 12 .
Très jeune, Eleanor accompagnait son père à toutes les conférences nationales et internationales sur le socialisme, ce qui lui assura une place privilégiée parmi les socialistes. En 1873, elle quitte le foyer familial pour marquer son indépendance. Trois ans plus tard, elle participe à la campagne électorale d’Alice Westlake dans la circonscription de Marylebone pour le London School Board, le seul organisme politique élu pour lequel les femmes étaient électrices et éligibles 13 . Eleanor milite activement dans les milieux socialistes de Londres et se fait remarquer par son éloquence. Elle s’impliquera dans les nombreuses grèves et écrira de nombreux livres et articles sur le socialisme. En 1886, elle écrit The Woman Question : From a Socialist Point of View 14 dans lequel elle insiste sur le besoin d’unité des femmes. L’égalité devait être dirigée vers toutes les couches sociales et non seulement vers la classe moyenne.
En 1889, Eleanor Marx participa à la fondation de l’Internationale ouvrière à Paris puis, en 1893, à la création de l’Independent Labour Party. Elle s’implique activement dans les grèves des dockers et celle des ouvriers du gaz, en 1889, et devient également une des responsables du syndicat des gaziers. Puis, en 1890, elle s’implique dans la grève des ouvrières de l’usine chimique Crosse & Blackwell 15 .
Lydia Becker 16 a occupé une place importante dans le mouvement suffragiste anglais mais s’est également intéressée au travail des femmes dans l’industrie, en militant pour de meilleures conditions de travail et en faveur de syndicats réservés aux femmes. Elle a également participé à la fondation de la Manchester National Society for Women’s Suffrage , qui obtient, en 1869, la promulgation du Municipal Franchise Bill , loi qui assure aux femmes chefs de famille le droit de vote aux élections locales 17 .
Elevée et éduquée dans une famille libérale, Millicent Fawcett 18 a manifesté un intérêt pour la politique dès son plus jeune âge. En juillet 1867, elle rejoint la London National Society for Women’s Suffrage. Le droit de vote des femmes devient son occupation principale et, en 1907, elle devient la présidente de la National Union of Women’s Suffrage Society 19 , principale organisation du mouvement suffragiste 20 .
Teresa Billington-Greig (1877-1964), créatrice en 1907 de la Women’s Freedom League et, depuis 1903, première femme permanente de l’Independent Labour Party 21 , fut connue surtout sous le nom de « la femme au fouet » 22 parce qu’elle n’hésita pas à se servir d’un tel instrument pour frapper les vigiles qui l’avaient agressée, lors d’un rassemblement de députés libéraux. Syndicaliste comme son mari 23 , Teresa Billington-Greig a créé en 1904 la section de Manchester pour l’ Equal Pay League , qui était le premier groupe de pression du syndicat des enseignants 24 .
Annie Kenney 25 (1879-1953) connaît le travail à l’usine dès l’âge de 10 ans et lorsque, en 1905, elle assiste à une conférence sur les droits des femmes, elle commence à militer au sein de la Women’s Social and Political Union . Annie Kenney est la première femme élue au comité local de son syndicat. Elle participe à de multiples actions militantes pour le vote des femmes, actions qui l’amènent en prison et lui valent des traitements odieux de la part des policiers mais sans arrêter pour autant son élan idéologique.
Ethel Snowden 26 , féministe socialiste, membre de la société Fabienne puis du Independent Labour Party, a découvert le socialisme dans les quartiers pauvres de Liverpool puis a dédié sa vie aux luttes contre les inégalités et pour le respect des droits humains. Elle a milité en donnant des conférences payées en Grande Bretagne et à l’étranger, et elle a été une des principales militantes pour le droit de vote des femmes. En 1914, elle donnait jusqu’à 200 conférences par an sur les droits des femmes 27 . Ethel Snowden a écrit plusieurs livres sur le socialisme et le féminisme 28 et s’est consacré au combat pour l’égalité politique et sociale. Son mari, Philip Snowden, membre du Labour Party lui a facilité l’entrée dans le parti travailliste et ne l’a aucunement importunée dans son travail de militante. Au contraire, il semble avoir été influencé par les idées de sa femme.
Dora Montefiore 29 fait partie de la Social Democratic Federation et de l’Adult Suffrage Society , deux sociétés féminines minoritaires en Grande Bretagne mais aux idées proches de la ligne de Clara Zetkin, en Allemagne. Elle deviendra la représentante des Britanniques auprès de l’Internationale des femmes et défendra ses idées et celles de Zetkin au nom de toutes les femmes socialistes britanniques. Sa position sera contestée, en 1910, par les déléguées des mouvements britanniques majoritaires lors de la seconde conférence de l’Internationale des femmes socialistes. Elle sera évincée ensuite 30 .
Les noms les plus emblématiques restent ceux d’ Emmeline Pankhurst (1858-1928) et de ses filles, Sylvia, Christabel et Adela Pankhurst , qui ont toutes les trois œuvré pour le suffrage des femmes et l’égalité sociale. L’approche agressive d’Emmeline 31 dans sa façon de militer en faveur de l’obtention du droit de vote des femmes a été largement critiquée, mais son militantisme a été l’un des éléments clés dans le mouvement suffragiste. Eduquée à l’Ecole Normale de Neuilly, Emmeline a su dès son jeune âge qu’elle allait consacrer sa vie au socialisme et à la lutte pour les droits des femmes. Elle a tenté de rejoindre l’Independent Labour Party, mais y a été refusée parce qu’elle était une femme. Mais après la mort de son époux, en 1903, elle forme le Women’s Social and Political Union . Le droit de vote des femmes tout comme les inégalités entre mari et femme, et la position inférieure de la femme dans la famille ont été ses préoccupations tout au long de sa vie. Après un militantisme pacifique, elle s’est rendue compte que le combat pour les droits de femmes devait être renforcé 32 . Sa devise est « Deeds, not words » 33 et son intrépidité, lors des manifestations qu’elle organise, lui cause du tort et l’envoie en prison, à plusieurs reprises. 34
Même si le mouvement socialiste féminin est très divisé en Grande Bretagne, et que les divergences entre les différentes associations ‒ parfois au sein d’un même groupe ‒ sont très fréquentes, chaque organisation lutte sans compromis pour les droits des femmes. Ayant comme monarque une femme, les Anglaises avaient peut-être plus d’assurance, à moins d’avoir été plus combatives et plus tenaces.
Dans le système britannique, les femmes militantes ont été capables de créer leur propres structures pour être représentées activement dans des mouvements plus larges, ce qui leur a permis de débattre, pour être d’accord ou non, avec les structures des hommes mais elles étaient ainsi impliquées dans le processus global du développement du socialisme. Cela a été possible parce que la Grande Bretagne a une histoire de l’industrialisation plus ancienne et une forme d’autonomie et de liberté individuelle reconnue. Le système était tel qu’il donnait aux individus plus d’indépendance. Aussi, les Britanniques n’ont pas attendu Marx et la théorisation du socialisme pour s’organiser et revendiquer des droits sociaux. Le syndicalisme était assez affirmé. Les féministes britanniques tiennent leur première convention en 1855, avec pour principale revendication le droit à la propriété. Les nombreux journaux, par exemple The English Woman’s Journal 35 , s’efforçaient de montrer le rôle des femmes en société et les avantages possibles de leur participation active sur le plan social, politique et économique.
En 1918, grâce à leur lutte acharnée, les Britanniques obtiendront le droit de vote à partir de 30 ans, puis en 1928, à partir de 21 ans comme les hommes.
Les femmes et le socialisme en Allemagne
À ses débuts, le milieu socialiste allemand, majoritairement masculin, n’était pas sensible à la question des femmes. En 1866, au congrès de l’Association Internationale des Travailleurs, une majorité des membres s’était prononcée contre le droit des femmes au travail.
Cependant, à partir de 1867 et de la publication de l’ouvrage Le Capital 36 , l’idéologie marxiste commence à occuper les esprits. Pour parvenir à l’égalité et à la liberté, certains optent pour la voie des réformes, d’autres pour celle de la révolution. De plus, en 1879, August Bebel, président du parti social-démocrate allemand, publie un livre qui va marquer la conscience féministe et qui va susciter des débats jusqu’à nos jours. Dans ce livre qui s’appelle La femme et le socialisme , il argumente en faveur de l’égalité des sexes et fait de la condition féminine une partie intégrante de la question sociale 37 . Bebel bouscule les préjugés de son époque et accuse l’ordre moral de faire du mariage la vocation naturelle de la femme. Selon lui, l’émancipation de la femme devait se faire par le travail salarié, qui allait lui permettre de retrouver son indépendance. Ainsi, les femmes allemandes pouvaient trouver au sein du mouvement socialiste un cadre où elles pouvaient militer pour leurs droits malgré l’opposition d’une grande majorité des hommes.
En Allemagne, le mouvement prolétarien des femmes est né et s’est développé au sein du mouvement ouvrier. Lorsqu’en 1848, Stephan Born crée la Fraternité générale des travailleurs allemands, organisation mixte par principe, il n’omet pas d’inclure une section spéciale pour les femmes. De ce fait, les femmes retrouvent une certaine légitimité et lorsque naît, en 1863, le premier parti politique ouvrier 38 , malgré l’opposition au travail industriel des femmes du président du parti, Ferdinand Lassalle, et de ses partisans 39 , les femmes ne sont pas tenues à l’écart du socialisme 40 .
Sous le régime impérial, les femmes étaient interdites d’adhésion à un parti politique tout comme de présence et de participation à des réunions politiques. En contournant la loi 41 , en 1892, elles créent, cependant, une structure parallèle au SPD 42 , qui est à la limité de la clandestinité, mais cette structure présente une ligne politique claire représentée par une personne de confiance 43 , responsable salariée du parti. Ottilie Baader, Rosa Luxemburg, Helene Stöcker, Luise Zietz, Lily Braun et bien d’autres rejoindront cette structure. Il faut peut-être aussi rappeler que Bebel est le président du SPD, le plus fort et le plus organisé des partis de l’Internationale ouvrière.
Le travail acharné de Clara Zetkin 44 , qui pense que la libération des femmes doit passer impérativement par le socialisme 45 , permet aux femmes socialistes allemandes de participer au congrès de la II e Internationale, en 1889. Aussi, à chaque congrès du SPD, les femmes socialistes envoient leurs propres représentantes. Les femmes allemandes semblent être les plus organisées de l’ensemble de tous les mouvements socialistes féminins. En 1902, une réforme de la loi les autorise à assister à la politique, mais séparément des hommes, et c’est ainsi que, malgré une forte réticence de socialistes masculins, le SPD forme une section de femmes dirigée par Clara Zetkin. En 1907, elle organise à Stuttgart la Première conférence internationale des femmes socialistes, évènement fondateur de l’Internationale socialiste des femmes 46 . Elle sera bien évidemment élue présidente à l’unanimité et réélue en 1910 à la conférence de Copenhague 47 . Néanmoins, malgré sa place à la tête du mouvement, elle n’arrive pas à imposer aux différents mouvements nationaux une tactique commune.
En Allemagne, Clara Zetkin veut obtenir le suffrage universel sans étapes intermédiaires et elle tente, en vain, d’imposer aux autres nations la même politique 48 . Elle a travaillé sans cesse à mobiliser les femmes non seulement en Allemagne mais à travers l’Europe également. Son programme de bataille était clairement défini, il prévoyait l’égalité au sein de la famille et s’opposait au féminisme bourgeois, qui, conservateur, avait une vision différente. Son objectif était la lutte pour les droits civils et politiques, mais aussi le développement du mouvement socialiste féminin 49 .
Par ailleurs, même si Clara Zetkin était la représentante de l’idéologie du mouvement socialiste féminin, d’autres femmes avaient un rôle important dans les activités de ce mouvement.
Luise Zietz 50 ‒ qui remplaça Clara Zetkin à la direction des femmes socialistes, en 1908 ‒ et Ottilie Baader (1847-1925) ont mené un travail de propagande considérable auprès des ouvrières afin de les attirer vers le socialisme. Issues du milieu ouvrier, elles connaissaient parfaitement le sort des prolétaires 51 . Les social-démocrates avaient vu comme nécessaire le travail d’agitation dès 1890, lorsqu’ils avaient discuté la création d’un journal pour les femmes. Ce dernier paraîtra en 1891 sous le nom de Die Arbeiterin 52 , puis de Die Gleichheit 53 . Malgré les difficultés, le travail salarié permettait aux femmes de sortir des quatre murs de leur maison, et de participer aux luttes sociales en acquérant une conscience de classe.
Clara Zetkin et ses collègues menaient une propagande intense pour le mouvement des femmes socialistes en organisant de nombreuses réunions publiques à travers toute l’Allemagne, lors desquelles elles « cherchaient à former et informer les masses » 54 . Cette méthode semble avoir été très efficace pour éveiller la conscience politique des femmes, et au début du XX e siècle, elles multiplient les moyens de propagande. Selon Zetkin il fallait à tout prix imposer la présence féminine sur la scène publique : « Puisque nous ne pouvons pas voter, nous devons d’autant plus agiter » 55 , affirmait-elle. Les socialistes féministes distribuent des affiches et des tracts, elles organisent des réunions de discussion pour s’exprimer sur les problèmes que doivent affronter les femmes 56 . Ce travail d’agitation participe à la structuration d’un important mouvement social-démocrate féminin. De cette manière, le mouvement socialiste des femmes se développait et devenait un élan de masse qui englobait toutes les couches sociales. Cet effort des femmes eut comme résultat l’adhésion de nombre d’entre elles à l’idée de solidarité féminine 57 .
Leurs actions n’ont pas été vaines. En 1919, les Allemandes auront le droit de vote. De plus, la Constitution de Weimar précise aussi l’égalité sociale, politique et juridique des hommes et des femmes 58 . Avant la guerre, le mouvement ouvrier d’Allemagne a su intégrer les revendications féministes et contribuer à organiser et politiser les travailleuses. 59 Il est vrai que cela n’a pas été facile pour elles de trouver la parité au sein du parti socialiste mais elles avaient, au moins, la possibilité de voter dans les congrès, dès leur adhésion, ce qui n’était pas le cas dans la société 60 .
Les femmes socialistes en Russie
La Révolution de 1917 a été l’étape la plus importante de la lutte pour l’émancipation des femmes en Russie. Il faut aussi savoir qu’en ce pays, plus qu’ailleurs, elles subissaient des mauvais traitements de la part de leurs pères d’abord, puis de leurs maris. Employées comme domestiques pour prendre soin des enfants et de la maison, battues, forcées parfois à remplacer les animaux dans les travaux des champs, les femmes russes ne connaissaient pas beaucoup la vie en dehors des murs de leur foyer 61 . L’industrialisation leur permit de sortir du milieu familial et de réaliser à quel point elles étaient discriminées par rapport aux hommes. Leur émancipation a été, tout d’abord, revendiquée dans les milieux bourgeois, où l’éducation et l’argent étaient d’importants outils d’expression. Néanmoins, il a fallu répandre les idées vers la classe ouvrière afin que les femmes obtiennent des victoires pour leurs droits. La bourgeoisie dirigeait soigneusement son combat pour obtenir des droits civils qui étaient à leur avantage, sans se soucier des besoins de la classe ouvrière, ce qui mettait les deux camps en dissension.
Au début des années 1870, le Cercle Tchaïkovski fut le premier groupe où les femmes ont pu jouer un rôle actif. Des femmes comme Sofia Perovskaïa 62 et Elisabeth Kovalskaïa 63 avaient rejoint ce cercle d’étudiants qui était ouvert à tous ceux qui souhaitaient répandre les idées socialistes 64 . Leur but était de souligner les injustices sociales, lutter contre l’analphabétisme en éduquant les « couches les plus exploitées de la société » 65 , et abolir les privilèges de classes. Les femmes étaient activement impliquées dans les débats et leurs actions politiques.
Vera Figner (1852-1942) 66 tout comme ses sœurs, Lydia , Evguenia et Olga , milite activement au sein du mouvement, issu du cercle Tchaïkovski, Terre et Liberté , qui a orchestré et exécuté l’assassinat de l’empereur de Russie Alexandre II 67 . Etudiante à l’université de médecine en Suisse, elle fait partie du groupe des militants révolutionnaires qui formeront plus tard le parti socialiste révolutionnaire. De retour en Russie elle a mené des activités de propagande auprès des paysans, ainsi que parmi les intellectuels, les étudiants et les militaires.
En 1875, comprenant la nécessité de lutter contre la double servitude des femmes imposée par l’exploitation capitaliste, plusieurs d’entre elles ont décidé de renforcer la propagande sous la forme de grèves. Leur arrestation et leur procès ne firent qu’attirer l’attention sur le mouvement et gagner des militants. De plus, les travailleuses se mobilisèrent dans l’industrie du textile, en obtenant ainsi l’interdiction du travail de nuit pour les femmes et les enfants. Ces mobilisations se prolongèrent dans les grèves économiques de 1894-1896, à Saint-Pétersbourg, et dans la grande grève du textile de 1896. 68
Le grand problème, néanmoins, demeurait le mouvement féministe bourgeois, qui ne voyait pas ce combat pour la libération de la femme comme une lutte de classe mais de genre. Alors que les féministes pensaient que les femmes issues de la bourgeoisie et les travailleuses devaient s’entendre en tant que femmes, les ouvrières se sentaient mieux représentées par le mouvement ouvrier qui défendait leurs droits en tant qu’ouvrières. À partir de 1905, confrontés au mouvement féministe, les socialistes russes ont dû affirmer leur position sur l’émancipation des femmes 69 . Certaines militantes, comme Alexandra Kollontaï 70 , ont commencé à orienter leur travail de propagande dans cette direction 71 . Les ouvrières trouvaient ainsi dans leur camp des revendications contre la différence de droits civils et politiques entre hommes et femmes de la même classe sociale.
Dès 1907, grâce à un travail de propagande acharné sur les lieux de travail et dans les assemblées féministes, dirigé principalement contre les féministes bourgeoises, le mouvement des travailleuses avait atteint un caractère de masse. L’Association d’assistance mutuelle des travailleuses est ainsi créée et, bien qu’ayant un caractère mixte, les postes de direction au sein de ce cercle ouvrier féminin sont réservés aux femmes. 72 Ce groupe de femmes participa, en 1908, au premier Congrès panrusse des femmes, et attira l’attention du parti, qui s’engagea en faveur de la création d’organisations politiques et syndicales séparées pour les femmes 73 .
Le but de cette association était de répandre les idées socialistes et d’attirer les ouvrières vers le parti. Afin qu’elles prennent place sur la scène politique, il était nécessaire qu’elles adhèrent à une structure politique. L’association ne visait aucunement l’autonomie et la séparation d’avec les structures traditionnelles du mouvement ouvrier pour lesquelles elle faisait de la propagande.
Néanmoins, bien que Lénine et certains membres socialistes aient perçu comme légitime la place des femmes au sein du parti 74 , la majorité des hommes préféraient avoir leurs femmes au foyer pendant qu’eux s’intéressaient à la politique 75 . Aussi, malgré le travail de Kollontaï pour atteindre l’égalité sociale, les femmes russes ne semblaient-elles pas enthousiastes à l’idée d’aborder des problèmes politiques. Dans les années 1920, pour les sortir de la maison on avait créé des réunions lors desquelles on dispensait des cours d’économie domestique, puisque les femmes restaient assez traditionnelles dans leur manière d’être 76 .
Pendant la guerre, les femmes ont occupé les places que les hommes partis à la guerre avaient laissées vides. Petit à petit, elles ont commencé à mieux prendre conscience du rôle que leur classe sociale joue dans la construction d’une nouvelle société et se sont impliquées davantage dans l’organisation du travail et les structures syndicales 77 . Ainsi, lorsqu’en 1917, à Petrograd, le gouvernement impérialiste avait tenté d’empêcher des manifestations pour demander du pain et le retour des maris partis au front, organisées pour la Journée internationale de la femme, les femmes ont envahi les rues, les hommes les ont suivies et ils rallièrent les soldats à leur cause 78 . Le mouvement de protestation donna naissance à la révolution de février 79 . Le rôle des femmes socialistes a été déterminant. Konkordia Samoïlova 80 , Inessa Armand 81 , Nadejda Kroupskaïa 82 , Maria Spiridonova (1884-1941), voici quelques noms de révolutionnaires qui se sont montrées intrépides lors des agitations sociales.
Dans la nouvelle organisation politique du pays, les droits civils sont garantis. Lénine tint sa promesse et accorda aux femmes le droit de voter dès 1917. Puis, il rendit possible l’organisation des femmes au sein du parti, par le biais des Genotdel (commissions de femmes), qui avaient pour but la propagande et l’agitation socialiste chez les femmes, mais aussi permettaient à ces dernières de défendre leurs intérêts, tout comme de participer à la gestion directe de la production et des services 83 . De plus, à partir de 1918, l’organisation des femmes au sein du parti fut reconnue comme nécessaire pour leur accorder « un certain degré d’indépendance » 84 .
Alexandra Kollontaï entra dans le nouveau gouvernement bolchevik comme Commissaire aux services sociaux, et devint ainsi la première femme membre d’un gouvernement de l’Histoire contemporaine. Sa nouvelle fonction rendit possible, bien évidemment, l’élaboration de lois en faveur des femmes.
Néanmoins, l’arrivée de Staline au pouvoir fut synonyme de régression pour les femmes et leur place en politique. On éloigna Kollontaï de la politique en l’envoyant à l’étranger en missions diplomatiques. Ayant peu d’influence dans le parti, les femmes ont cessé peu à peu de s’intéresser aux affaires politiques et sociales.
Les femmes et le socialisme en France
En France, au début du XIX e siècle, sous l’impulsion des doctrines saint-simoniennes et fouriéristes, les femmes dénoncent leur « asservissement séculaire » et réclament l’« affranchissement » 85 . Nous retrouvons ces prises de position dans la littérature féminine de l’époque, les auteures les plus connue étant George Sand, Germaine de Staël, Flora Tristan et Louise Michel.
Dans la deuxième partie du siècle, les femmes se tournent vers le socialisme lorsque les théories de Karl Marx et Friedrich Engels sont propagées à travers l’Europe. Qu’il s’agisse de défendre la condition de la femme au sein de la famille, de demander le droit de vote ou l’accès à l’emploi et l’égalité des salaires, les revendications des femmes se retrouvent dans la presse 86 ou sont diffusées par les différentes associations, qui jouent un rôle prépondérant dans le développement de ces revendications. Ainsi font-elles entendre leur voix, petit à petit, malgré la forte opposition de certains hommes comme Proudhon, qui s’acharne. Selon lui, leur place est à la maison car « il faut abattre à tout prix la femme qui résiste en face » 87 . D’autres comme Paul Lafargue 88 , qui pense comprendre la vision des socialistes Engels, Marx et Bebel, voient la maternité comme la profession la plus élevée, et s’éloignent ainsi de l’idée que seul le socialisme peut libérer la femme en matière de maternité, pour lui permettre de devenir une personne à part entière 89 .
« L’exclusion des femmes a fait partie de la philosophie politique de la France depuis la Révolution » 90 puisque même en étant révolutionnaires et communardes, les Françaises ont toujours dû laisser leur place aux hommes, lesquels soi-disant plus forts et plus intelligents, étaient les plus aptes à s’occuper des affaires publiques.
Mais des femmes ont refusé le destin qu’on leur imposait et se sont positionnées contre la bourgeoisie qui insistait sur le rôle traditionnel et biologique de la femme. Il faut souligner qu’en France, la bourgeoisie, plus que l’aristocratie 91 , voulait à tout prix empêcher les femmes de s’émanciper.
En février 1848, les femmes et les hommes qui ont érigé des barricades se sont rassemblés pour demander le « droit au travail » et la garantie « d’un salaire décent » 92 . Même s’il est « de fait qu’en France les femmes ont été à peine touchées par le mouvement socialiste » 93 , ledit mouvement a pris position très tôt en faveur de l’égalité sociale, ce qui a attiré de nombreuses femmes. Elles ont été nombreuses, en effet, mais, malheureusement, l’analyse ne nous permet d’évoquer que les noms les plus emblématiques.
Militante féministe et socialiste, Jeanne Deroin 94 impose son nom à la société française en avril 1849, lorsqu’elle se présente comme candidate aux élections législatives, sans aucun soutien socialiste. Son engagement en tant que militante des droits des femmes se fait connaître dès 1848 lorsqu’elle fonde avec Désirée Gay 95 le journal La Politique des femmes et lorsqu’elle s’investit parmi d’autres au sein de la Société de la voix des femmes et de la Société pour l’émancipation des femmes. Saint-simonienne invétérée, Jeanne Deroin dénonce sans relâche la misère ouvrière féminine : « Combien de femmes travaillent douze heures par jour à trente sous ! », écrit-elle dans La Voix des femmes . Les salaires de misère, tout comme les « contremaîtres cruels et abusifs », la « prostitution presque obligatoire pour survivre », et le « patronat volontairement sourd et aveugle » sont autant de réalités dénoncées par les femmes de l’époque 96 . Après le coup d’État de décembre 1851, afin de rester en vie et hors de la prison, Jeanne Deroin doit s’exiler en Angleterre où elle mourra dans la pauvreté, en 1894, à l’âge de 89 ans.
Hubertine Auclert n’est certes pas socialiste mais, mieux que toute autre socialiste française, elle a su s’adresser devant le troisième congrès ouvrier, tenu à Marseille du 20 au 31 octobre 1879, comme déléguée de la société Le Droit des femmes , et obtenir des engagements en faveur d’une complète égalité civile. Par la suite, aucun autre groupe féministe socialiste ne sera capable d’obtenir les mêmes garanties de ce parti 97 . Elle fut choisie comme présidente de séance, distinction qu’elle fut la première à obtenir dans une pareille assemblée, et comme présidente de la commission sur la question féminine. 98
Conformément au pacte, Auclert aida à la fondation d’une section parisienne du parti ouvrier tel qu’il avait été décidé au congrès. Au printemps 1880, un nouveau groupe féminin est fondé à l’intérieur du parti socialiste. L’Union des femmes avait la particularité d’être socialiste aussi bien que féministe, et ce fut le premier rassemblement féminin socialiste qu’on ait connu en France. Malheureusement, cette alliance entre socialisme et féminisme devint par la suite impossible, à cause d’une base féministe essentiellement bourgeoise.
En 1884, Hubertine Auclert dénonce la loi sur le divorce et propose l’idée d’un contrat de mariage entre conjoints avec séparation de biens. Elle gagnera une bataille en 1908, lorsque les femmes mariées reçoivent le contrôle de leurs propres salaires. En 1898, elle réclame la féminisation de certains mots qui, selon elle, devraient contribuer à l’émancipation des femmes 99 , puis, en 1910, elle se présente aux élections législatives mais sa candidature n’est pas retenue. Surnommée « la suffragette française » 100 , Hubertine Auclert militera en faveur des droits politiques des femmes 101 jusqu’à sa mort, en 1914. Dans son dernier livre, le chapitre « Le socialisme n’aurait pas pour résultat l’affranchissement de la femme » 102 annonce néanmoins sa déception envers l’absence de soutien de la part des socialistes sur la question des femmes.
Socialiste utopienne et féministe, Léonie Rouzade 103 collabore avec Hubertine Auclert au mouvement Le Droit des femmes . Puis elle jouera un rôle important dans les rangs des socialistes-féministes. Elle donnait des conférences publiques en compagnie de Jules Guesde et d’autres leaders du parti.
En 1880, au congrès du Havre, elle soutient une résolution collectiviste affirmant que pour vivre et être libre, il faut non seulement « que la femme jouisse de tous ses droits civils et politiques » mais aussi « que le sol, les matières premières, les moyens de circulation et les instruments de travail soient la propriété collective de tous ceux qui travaillent » 104 .
En 1881, Léonie Rouzade est la candidate socialiste aux élections municipales pour un siège au conseil municipal du XII e arrondissement. Dans sa campagne, elle obtient plus de succès devant les ouvriers du quartier que devant le public réuni pour le meeting électoral. Lors du dépouillement, « Rouzade avait recueilli plus de voix que les candidats ouvriers lors des précédentes consultations » 105 .
Au cours de l’année 1882, elle se détourna cependant de l’Union et du parti pour revenir au socialisme utopique. Après la scission entre guesdistes et broussistes 106 , elle reste avec ces derniers en tant que membre du Comité national, mais, sans doute fatiguée par les luttes, elle réduit son activité 107 . À sa mort, en 1916, le constat se fait : elle n’avait pas pu apporter au socialisme « une contribution à la mesure des capacités qu’elle avait montrées. » 108 Selon Charles Sowerwine, elle avait un point faible : « Elle était incapable, contrairement à Auclert, de concentrer ses efforts sur un seul point » 109 .
Socialiste révolutionnaire, Paule Minck 110 rejoint la Première Internationale, dès 1868 et crée l’organisation féministe « La société fraternelle de l’ouvrière ». En 1869, Paule Minck fonde, avec Marie Deraismes, Louise Michel et Léon Richer, la Société pour la revendication des droits civils des femmes. En 1870, elle organise la défense d’Auxerre contre les Prussiens, ce qui lui vaut l’attribution de la légion d’honneur, qu’elle refuse. Durant la Commune de Paris, elle prend une part active à l’agitation sociale en menant des actions de propagande, et se rend régulièrement en province pour tenter d’étendre la Commune. Elle s’exile en Suisse où elle rencontre Jules Guesde et elle ne revient en France qu’après l’amnistie de 1880 111 . La même année, elle est la déléguée au Congrès du Havre de la Fédération du Parti des Travailleurs Socialistes de France où elle défend ardemment le collectivisme socialiste contre le mutualisme proudhonien.
À partir de 1892, elle participe activement au Parti ouvrier français fondé par Guesde et en 1893, elle est candidate aux législatives dans le VI e arrondissement de Paris, alors que, à de nombreuses reprises, elle s’était exprimée contre le vote des femmes 112 . Comme d’autres communardes (Andrée Léo, Louise Michel ou Nathalie Lemel), elle voyait peut-être l’émancipation « au sens le plus large, qui transcende la barrière des sexes » 113 . En désaccord avec Léonie Rouzade, Mink insistait sur le besoin de « l’instruction en commun » et sur l’importance de l’éducation donnée par la « femme-mère » ; elle voyait la femme comme une révolutionnaire, en tant que mère et compagne de l’homme révolutionnaire : « Mère pour le former, épouse pour lui apporter son soutien. » 114 Selon elle, « si vous voulez avoir des citoyens, émancipez la femme » 115 .
À partir de 1894, elle collabore à divers journaux dont La Fronde , fondé en 1897 par Marguerite Durand, et se rapproche de plus en plus des féministes. Auteure de plusieurs pièces de théâtre, journaliste, ardente combattante des droits des femmes, elle mourra en tant qu’héroïne de la Commune, le 28 avril 1901, à Paris 116 .
Selon Jules Guesde (le chef du parti, profondément marxiste), Aline Valette 117 était « la seule femme qui ait compris le socialisme » 118 . Elle a néanmoins échoué dans tout ce qui concerne la question de l’émancipation des femmes au sein du parti socialiste. Première femme à entrer au Conseil national du Parti Ouvrier Français, en 1893, puis, en 1896, première secrétaire permanente du POF, avec un salaire de 2400 francs par an, Aline Valette pensait que la « féminisation » de la main d’œuvre n’était qu’une mesure d’économie. L’« affranchissement » des femmes devait se faire par le retour au foyer après la révolution sociale lorsque les femmes dépendraient de la collectivité. Ainsi ne seraient-elles plus sous la tutelle masculine 119 .
En 1898, elle publie dans La Fronde son enquête sur les travailleuses de l’industrie 120 . Non syndiquées ni représentées aux conseils de prud’hommes, ces dernières percevaient des salaires de misère et étaient incitées à se prostituer pour trouver « des moyens complémentaires d’existence ». Mais, tout en étant d’accord avec les socialistes sur le fait que les femmes étaient économiquement opprimées, elle insistait sur l’importance de la maternité, qui définit, selon elle, le rôle significatif de la femme 121 .
Elle n’a jamais été une véritable marxiste, mais elle a développé ses propres théories sur la façon dont l’émancipation des femmes devait se faire. Elle pensait réconcilier le socialisme et le féminisme dans le « sexualisme », doctrine qui part du principe que la production du travail et le rôle de reproduction des femmes sont équivalents 122 . Ainsi, Aline Valette demeurait-elle profondément bourgeoise et n’arriva pas à gagner la confiance des ouvrières, ce qui fait qu’à sa mort, le parti ouvrier n’avait pas recruté plus de femmes qu’en 1883. Sans programme dirigé vers les femmes et leurs revendications, sans figure féminine emblématique inspirant le soutien et le courage, les femmes ne voyaient pas le socialisme comme un allié dans la lutte pour leurs droits 123 .
Louise Saumoneau (1875-1950) ne se retrouvait pas dans les discours des bourgeoises féministes, et, en 1899, elle, ouvrière, décida de fonder le Groupe des Femmes Socialistes, un mouvement pour les travailleuses comme elle.
Saumoneau voyait l’expression « émancipation de la femme » comme un mensonge puisque les féministes bourgeoises ne pouvaient pas œuvrer pour le bien-être de la masse des femmes. Rien ne pourra, selon elle, « leur permettre de franchir le fossé qui sépare le prolétariat tout entier de la bourgeoisie capitaliste » 124 puisque les bourgeoises veulent conserver leurs privilèges de classe.
Par exemple, au congrès féministe de 1900, les féministes s’opposent aux socialistes sur le jour de repos des domestiques : le désaccord porta sur le fait « que le travail des domestiques soit assimilé à celui des employées et ouvrières quant aux conditions de repos et d’hygiène » 125 Ce point donna naissance au débat le plus intense du congrès. Alors que selon les ouvrières, le travail domestique doit être considéré comme un travail à part entière, les féministes, issues pour la plupart de la bourgeoisie, sont peu enclines à s’intéresser aux droits de leur propre domesticité. Le Groupe des Femmes socialistes connaît un certain succès, avec quelques sections locales et la publication de La Femme socialiste , à partir de mars 1901, mais perd de son envol à la suite de l’affaire Millerand, et à cause des divergences d’opinion entre les adhérentes qui se montrent hostiles au féminisme, sans oublier l’exclusion du groupe du parti socialiste lors de la constitution de la SFIO en 1905. L’alliance entre le féminisme et le socialisme semblait ainsi impossible en France, tout comme l’ambition des féministes de rassembler les ouvrières autour des revendications en faveur des femmes fut synonyme d’échec. Le féminisme ne touche pas la classe ouvrière en France, ce qui est assez étonnant, alors qu’il apparaît en Grande Bretagne dans les usines textiles du Lancashire et du Yorkshire, par exemple 126 .
Le Groupe des femmes socialistes a eu ses chances de succès à cause de sa base ouvrière et socialiste. Il a été créé par des femmes de classe ouvrière et il s’adressait aux opprimées socialement et économiquement. En gardant son autonomie, loin d’une présence masculine qui pouvait les intimider, le groupe se focalisait sur les problèmes que pouvaient rencontrer les femmes 127 .
Néanmoins, lorsque tous les partis socialistes s’unifièrent dans la SFIO 128 , en 1905, le groupe des femmes socialistes se retrouva en dehors du parti. Sans ressources et sans cadre il ne put survivre, et, jusqu’en 1913, il n’y a eu aucun mouvement socialiste féminin. Pendant la Première Guerre mondiale, les femmes socialistes avaient mis de côté leurs revendications pour se ranger soit du côté des pacifistes soit dans le camp des patriotes, d’où le fait que, de 1917 à 1922, le mouvement socialiste féminin en France resta inexistant, puisque « il n’y eut que des socialistes qui étaient aussi des femmes. » 129
En dernier lieu, il faudrait rappeler le nom de Madeleine Pelletier 130 , la première à être nommée médecin à l’Assistance Publique, en 1899. Elle avait compris qu’il était nécessaire de créer des sections féminines à part au sein du parti socialiste. En 1906, elle devient membre de la Section Française de l’Internationale Ouvrière et se rend compte, petit à petit, que dans l’atmosphère masculine des sections socialistes, les femmes pourraient être intimidées et se sentir mal à l’aise 131 . Louise Saumoneau n’avait pas vu ce problème, considérant les groupes féminins plutôt comme des auxiliaires des groupes masculins 132 . Selon elle, les femmes qui adhéraient au parti devaient le faire en tant que « militantes du Parti et non pas comme femmes » 133 . Pour la SFIO l’autonomie des femmes socialistes semble inutile également. Les féministes sont considérées comme dangereuses au sein du parti. Madeleine Pelletier est la seule à penser que seules les organisations féministes luttent pour l’émancipation des femmes contrairement aux socialistes qui n’œuvrent aucunement en leur faveur.
Entre les deux guerres mondiales, la situation n’avait pas changé, les femmes n’avaient toujours pas leur place au sein du parti. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le pourcentage des femmes au sein du parti dépassait à peine les 3 %. Selon Charles Sowerwine, le parti « n’avait « éduqué » aucune femme, sinon celles qui étaient déjà membres du parti ; et il n’avait obtenu pour les femmes aucun avantage politique significatif, même lorsque le parti s’était trouvé au pouvoir. » 134 En effet, c’est Charles de Gaulle et non pas Léon Blum qui donna le droit de vote aux femmes françaises.
Ainsi, alors que les Européennes socialistes semblent s’affirmer sur la scène publique et imposer des changements pour la condition des femmes, les Françaises peinent à trouver leur autonomie au sein du mouvement et à s’organiser pour défendre leurs droits. Contrairement à leurs voisines britanniques qui, depuis le début de leurs revendications pour les droits des femmes, s’accordent à réclamer le droit de vote et protestent contre l’infériorisation de la femme, les Françaises optent pour une position plus modérée, afin de ne pas bousculer l’ordre établi.
La mésentente entre féministes bourgeoises et socialistes qui appartiennent à la classe ouvrière, le désaccord entre les femmes socialistes sur le plan organisationnel et idéologique (d’où leur nombre insuffisant), enfin la misogynie des hommes socialistes, issus de la bourgeoisie ou de la classe ouvrière, voilà les obstacles qui ont ralenti en France l’affirmation des femmes sur la scène publique et politique.
Au XIX e siècle, les femmes socialistes ont été largement caricaturées par Daumier dans la presse qui les montrait en mauvaises épouses, mauvaises mères, monstres froids et sans cœur, tyranniques et bien plus 135 . Elles ont subies bien des moqueries d’autres socialistes, sans oublier les propos de Proudhon, célèbre socialiste, selon lequel « pour la femme, la liberté ne peut consister que dans le droit au ménage » 136 .
À la veille de la Première Guerre mondiale, il y avait 16 % de femmes dans le parti socialiste allemand alors qu’en France elles ne dépassaient pas encore les 2 à 3 % 137 .


1 Charles Sowerwine, Les femmes et le socialisme , Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1978, p.1.

2 Voir Louise A. Tilly, Joan W. Scott, Les femmes, le travail et la famille , Editions Rivages, Paris, 1987, p. 84, trad. de l’américain par Monique Lebailly, titre original : Women, Work, and Family , Holt, Rinehart and Winston, 1978.

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