Franchir la mer
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Description

La mer Méditerranée est aujourd’hui devenue l’une des frontières les plus meurtrières de l’histoire. Chaque jour, un nombre incalculable de femmes et d’hommes bravent ses eaux pour fuir leur pays à feu et à sang.
Cette traversée constitue une épreuve inimaginable. Pour en rendre compte, le reporter allemand Wolfgang Bauer s’est infiltré dans un groupe de réfugiés. Aux côtés de Syriens qui tentaient d’aller d’Égypte en Italie pour atteindre l’Europe du Nord, il a été ballotté d’un repaire à l’autre, d’un esquif à l’autre, jusqu’à se faire incarcérer en Autriche. Il a subi l’angoisse de l’attente, la cruauté des passeurs et la brutalité des gardes-frontières ; il a vu la proximité de la mort et cet horizon qui ne cesse de se dérober pour certains… alors qu’il semble si naturellement acquis pour d’autres.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 avril 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895966944
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2016
www.luxediteur.com
© Suhrkamp Verlag, 2014
Titre original: Über das Meer. Mit Syrern auf der Flucht nach Europa.
Eine Reportage.
Dépôt légal: 2 e trimestre 2016
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (epub): 978-2-89596-694-4
ISBN (papier): 978-2-89596-229-8
Ce livre a été traduit grâce à l’aide du Goethe-Institut, financé par le ministère allemand des Affaires étrangères.

LA PLAGE I
«Courez!» hurle-t-on derrière moi, la voix claire d’un jeune homme, d’un enfant presque, «courez!» alors je cours sans comprendre grand-chose, sans voir grand-chose non plus dans le crépuscule, je dévale le sentier, en longue file avec les autres. Je cours aussi vite que mes jambes me le permettent en regardant mes pieds qui se posent tantôt sur la terre, tantôt sur les pierres, je saute par-dessus des nids de poule, j’enjambe des débris de mur, je trébuche, je cours.
«Fils de pute!» crie l’un des garçons qui vient de nous faire sortir du minibus et nous harcèle maintenant, nous frappe comme un gardien de troupeau pour nous faire avancer. Il nous donne des coups de bâton sur le dos, sur les jambes. Il m’attrape le bras, me pousse en jurant. Nous sommes 59 hommes, femmes et enfants, des familles entières, sac à dos à l’épaule, valise à la main, à courir le long d’un mur d’usine quelque part à la périphérie d’une zone industrielle d’Alexandrie en Égypte.
Devant moi, montent et descendent les épaules de Hussan, un corpulent jeune homme de 20 ans; le visage tourné vers le sol, il halète, il titube, me freine parce qu’il n’en peut plus et veut soudain s’arrêter, alors je le pousse devant moi de toutes mes forces, je le pousse jusqu’à ce qu’il se remette à courir. Le bâton de notre poursuivant s’abat sur nous. Quelque part devant Hussan, la jeune Bissan, 13 ans, pleure de terreur. Tout en courant, elle s’agrippe à son sac qui contient ses médicaments antidiabétiques.
«Ordures!» crie notre poursuivant.
Derrière moi, il y a Amar, 50 ans, avec sa veste en goretex bleu électrique bien visible de loin qu’il s’est achetée tout spécialement pour l’occasion. Sa fille trouvait la couleur très chic. Lui aussi ralentit, il a mal au genou et au dos, mais il l’a dit tout à l’heure: il va y arriver. Il faut qu’il y arrive. Il vient de Syrie, comme presque tous les autres ici, l’Égypte n’est qu’une étape de son voyage.
Puis le mur fait un coude sur la gauche et nous voyons soudain, à 50 mètres à peine, ce que nous espérions depuis des jours et que nous redoutions depuis des jours. La mer. Elle est là devant nous, rougeoyante dans les derniers rayons du soir.
Le photographe Stanislav Krupar et moi avons rejoint des réfugiés syriens cherchant à se rendre en Italie depuis l’Égypte. Nous nous sommes livrés à des passeurs qui ignorent notre vraie profession. C’est pourquoi ils nous font avancer nous aussi à coups de bâton, tout doit aller très vite pour que le groupe n’attire pas l’attention. Ils ne prendraient pas de journalistes avec eux de crainte d’être dénoncés aux autorités. Le plus grand danger de ce voyage serait qu’ils nous démasquent. Seuls Amar et sa famille savent qui nous sommes en réalité. C’est un vieil ami que je connais depuis mon reportage sur la guerre civile en Syrie. Le désespoir l’a poussé à entreprendre ce périple, il rêve de vivre en Allemagne. Il sera notre interprète pendant le trajet. Stanislav et moi nous sommes laissé pousser une longue barbe et avons pris une nouvelle identité. Nous sommes dorénavant Varj et Servat, deux enseignants d’anglais réfugiés qui fuient une république caucasienne.
Voilà que nous faisons partie de ce grand exode. Selon les chiffres du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), 207 000 personnes ont pris la Méditerranée, essentiellement depuis la Libye, pour atteindre l’Europe en 2014. Un an auparavant, ils étaient à peine 60 000. Ils fuient des pays en guerre comme la Syrie ou la Somalie, des dictatures comme l’Érythrée, ou ils espèrent vivre dans de meilleures conditions économiques.
L’ordre politique du Proche-Orient s’effondre. Des décennies de servitude ont vu s’accumuler d’énormes tensions sociales, qui s’expriment maintenant très violemment. Les dictatures tombent, et les gouvernements démocratiquement élus qui leur ont succédé aussi. Les rues du Caire sont le lieu de manifestations sanglantes. Le Yémen sombre dans le chaos comme l’Irak. La Libye se désintègre en régions dont les milices se font la guerre. Mais aucun pays n’est aussi minutieusement broyé que la Syrie. Le monde n’a pas connu de destructions de cette envergure depuis les guerres du Vietnam et de Tchétchénie. Les villes: des paysages lunaires. Les villages: presque tous désertés. Depuis 2012, Bachar el-Assad mène une guerre d’anéantissement en utilisant tout l’arsenal dont il dispose. Même les armes chimiques de combat. Les alaouites se battent contre les sunnites, et aucun des camps ne peut l’emporter militairement. Les extrémistes religieux ont fait leur nid dans ce chaos et prêchent la haine.
Les statistiques ne peuvent plus rendre compte de l’horreur en Syrie. Les Nations Unies ont arrêté de compter les morts au début de l’année 2014.
La tentative même d’échapper au danger est de plus en plus dangereuse. En 2014, 3 419 personnes se sont noyées en essayant de fuir vers l’Italie et la Grèce. Ils sont certainement bien plus nombreux encore, car on ne compte pas ceux dont on n’a pas retrouvé le corps. Les routes que prennent les passeurs sont toujours plus risquées, car le continent consolide ses frontières. Une force de 400 000 policiers les surveille. L’Europe a mis en place des clôtures de six mètres de haut, comme dans les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta. La Bulgarie et la Grèce ont érigé des barbelés pour refouler les réfugiés. L’Europe a installé des radars et des systèmes de caméras coûteux dans le détroit de Gibraltar. Elle contrôle aussi l’océan Atlantique entre les Canaries et l’Afrique de l’Ouest. Elle envoie dans cette bataille défensive police, soldats et unités d’élite de diverses nations.
Elle recourt à des hélicoptères, des drones et une flotte de navires de guerre. Autant de soldats et de matériel que si elle luttait contre une invasion militaire.
C’est ainsi que les frontières européennes sont redevenues des zones de mort.
En Allemagne de l’Est, 125 fugitifs ont été tués en 150 ans alors qu’ils tentaient de passer de l’autre côté du mur de Berlin, ce qui a poussé le monde libre à en faire le symbole de l’inhumanité. Le long des murs dont l’Europe s’est entourée après la guerre froide, près de 20 000 réfugiés ont trouvé la mort jusqu’au printemps 2014. La plupart d’entre eux se sont noyés en Méditerranée.
Aucune frontière maritime au monde n’exige autant de vies humaines.
La Méditerranée est le berceau de l’Europe, elle est aussi devenue entre-temps le théâtre de son plus grand échec.
Encore aucun journaliste n’a osé entreprendre ce voyage depuis l’Égypte, Stanislav et moi sommes conscients du danger. Nous portons tous les deux un téléphone satellite pour prévenir les gardes-côtes italiens en cas d’urgence. Nous avons décidé de ne pas partir de Libye ni de Tunisie. C’est certes, plus près de l’Italie, mais les bateaux sont en très mauvais état. Les passeurs en Égypte, eux, ont un trajet plus long, mais ils prennent justement de meilleurs bateaux, pour cette raison. C’était du moins ce que nous avions entendu dire, et c’était notre espoir.
Nous étions naïfs. Nous pensions que la mer était le plus grand danger. Or elle n’en est qu’un parmi bien d’autres.
LE DÉPART I
Une semaine avant ce fameux jour où l’on nous poussera à coups de bâton, Amar Obaid – qui porte un autre nom, en réalité – est chez lui, au Caire [1] . Il hésite. Nous sommes le mardi 8 avril, c’est le dernier jour qu’il passe avec sa famille. Sa fille, Reynala, 17 ans, est assise au bord du lit de ses parents et regarde son père.
«Qu’est-ce que je dois emmener?» lui demande-t-il devant la penderie ouverte, les mains calées sur les hanches. Il ne faut pas trop se charger. Amar a entendu dire que les passeurs ne toléraient que les bagages à main, pas de valises lourdes.
— Un caleçon chaud contre le vent en mer, répond sa fille.
— Une bonne chemise. Je ne veux pas avoir l’air d’un voyou en Italie.
— Peine perdue. T’en auras quand même l’air, avec la longue barbe blanche qui t’aura poussé d’ici là.
— Le gilet de sauvetage.
Il le sort de son emballage, l’enfile à l’envers, exprès. Sa fille rigole, il rigole, il tourne sur lui-même en sautillant. Les rires du père et de la fille résonnent dans l’appartement.
Deux cent quatre-vingt mètres carrés, un salon baroque, un superbe séjour avec du papier peint aux imprimés dorés et un canapé accueillant. Cette famille aisée, originaire de Homs, en Syrie, appartient depuis des générations à la classe des commerçants et des grands propriétaires terriens. Mais après le déclenchement de la révolution en 2011, Amar, sa femme et ses trois filles sont partis pour l’Égypte. Comme beaucoup de membres de son clan, il a rejoint très tôt la résistance contre Assad. En restant, il risquait sa vie et celle de sa famille. Il a pris ses économies et a fondé au Caire un petit commerce d’importation de meubles de Bali et d’Inde. Il a ouvert un magasin dans lequel ont travaillé jusqu’à huit employés. Il voyageait beaucoup. Mais l’Égypte a vacillé dans une révolution, puis dans une contre-révolution, l’armée a renversé le président démocratiquement élu, Mohammed Morsi. En quelques mois seulement, l’accueil fait aux réfugiés syriens a changé. La junte leur a imposé un visa, Amar ne quittait plus le pays pour ses affaires, de crainte de ne plus pouvoir revenir. La xénophobie s’est répandue sur les rives du Nil. Les présentateurs des journaux télévisés tenaient des discours haineux envers les Syriens, qui commençaient à avoir du mal à trouver du travail. Certains Égyptiens appelaient à ne plus se fournir auprès des marchands syriens, auprès d’Amar. Aux yeux de beaucoup, les Syriens passaient pour des terroristes, des vecteurs d’insécurité, ou pour des parasites qui prenaient leur travail.
L’Égypte s’est révélée un piège pour la famille en exil. Le retour en Syrie leur était interdit, l’avenir en Égypte aussi.
Ils ont discuté longtemps. Puis, en famille, ils se sont résolus à fuir encore, pour l’Allemagne. Comme il n’y a pas de voie légale pour y arriver, Amar partira le premier, c’est ce qu’ils ont décidé. Dès qu’il aura obtenu l’asile, il fera venir sa famille. C’est le projet qu’ils ont échafaudé dans le salon au milieu des coussins. C’est optimiste, mais pas impossible. Ils savent que, malgré les dangers, la plupart des bateaux arrivent. Et une fois en Sicile, il y a de bonnes chances d’atteindre l’Allemagne sans se faire prendre. Là-bas, Amar sera très vraisemblablement reconnu comme demandeur d’asile, à l’instar de nombreux autres Syriens avant lui. Tout ce qui sépare sa famille d’un avenir meilleur, c’est la mer.
— Combien de temps dure la traversée? demande Rolanda, sa femme.
— Je ne sais pas exactement, répond Amar le dernier soir, peut-être cinq jours, peut-être trois semaines.
Il a entendu tellement d’histoires à ce sujet.
Jusque tard dans la nuit, Rolanda tire sur sa cigarette électronique. Elle porte un pantalon en latex noir. Petit à petit, les membres de la famille se réunissent autour d’Amar. Pendant le repas, sa plus jeune fille, cinq ans, se love dans les bras de sa mère. Elle évite instinctivement son père, se détourne de lui, elle est vexée qu’il s’en aille, même si elle ne comprend pas le danger que représente son voyage. La seconde, 13 ans, appareil dentaire et voix cassée par un rhume, ne veut pas quitter Le Caire. Elle est la seule de la famille à vouloir rester en Égypte, c’est là qu’elle a ses amis, ses cafés préférés – en Allemagne, elle n’a rien. «Heaven – Germany!» poste la plus âgée sur sa page Facebook. Elle veut étudier la psychologie en Allemagne. Elle voulait partir avec son père, mais il a refusé, elle n’a pas encore 18 ans.
«Ce sera la deuxième à partir», dit Amar. Ses deux filles sont dans une école internationale; les droits d’inscription prennent la moitié du budget de la famille.
La belle-mère fait son apparition avec sa domestique à la table autour de laquelle ils vont prendre leur dernier dîner tous ensemble. La grande dame de la famille, qui elle aussi a fui Homs, boit son thé le petit doigt en l’air. Trop humiliant, dit la belle-mère à propos du voyage en mer, trop risqué. C’est l’avenir de la famille qui est en jeu.
«Qu’est-ce qui arrivera à ma fille, ta femme, si tu y restes?» demande-t-elle. La belle-mère lutte toute la soirée pour garder contenance. La domestique aide la femme d’Amar à préparer le repas dans la cuisine. Elle aussi est contre la traversée en mer. Elle a les larmes aux yeux. Un cousin est avec eux, il est marchand de diamants à Homs et va bientôt quitter l’Égypte lui aussi – pour retourner à Homs.
«Je n’ai rien à craindre du gouvernement syrien. Six mois que j’essaie d’obtenir une licence commerciale en Égypte, rien à faire.»
Il veut tenter une nouvelle fois sa chance en Syrie, le commerce des diamants y serait en plein boom. Ce sont des placements parfaits pour la guerre civile, des pierres minuscules, discrètes et faciles à cacher qui représentent d’énormes fortunes.
La famille est réunie une dernière fois pour le repas, les femmes sont restées longtemps dans la cuisine. Les hommes essaient de se montrer joviaux et de plaisanter, mais le plus souvent ils restent assis à table, tête baissée.
— À qui as-tu vendu le magasin, cette fois-ci? demande le cousin.
— À mon comptable, répond Amar, pour le quart du prix. Il a promis de reprendre mes deux employés.
— J’espère que tu prends la bonne décision.
Amar baisse les yeux. Il a payé ses dernières factures et recouvré ses dernières créances aujourd’hui. Maintenant, la famille a six mois d’économies pour s’en sortir sans lui.
Amar est très agité cette nuit-là, ce sont les dernières heures de son ancienne vie. Il va devoir se dépouiller de tout, lui le père de famille, l’entrepreneur qui règle les problèmes par téléphone. Pendant les mois à venir, il ne sera qu’un homme en exil. Comme si sa vie était remise à zéro.
Au petit matin, Rolanda l’embrasse sur le seuil, elle pleure, le serre contre elle.
«Oh mon Dieu, dit-elle. Tu me manques déjà.» Il se détache d’elle, vite, presque brutalement. Il ne faudrait pas qu’il change d’avis. Il franchit la porte sans regarder ailleurs. Il ne pleurera pas, il se l’est juré. Il veut montrer à sa famille qu’il a son destin en main. Tout va bien, ne cesse-t-il de répéter, il y a un plan. Sa fille, l’aînée, porte son sac à dos jusqu’à la voiture. Il l’embrasse rapidement, la regarde dans les yeux en souriant, toi ma forte, toi ma belle. Elle pleure, bien qu’elle aussi se soit juré de n’en rien faire, il ferme la porte, sort la voiture de son emplacement, les mains tremblantes.
Amar ne reverra pas sa femme et ses filles avant des mois dans le meilleur des cas, ou des années, si ça ne se passe pas bien. Dans le pire des cas, il ne les reverra jamais.
 
[1] Lorsqu’il ne s’agit pas de personnalités publiques, les noms ont été changés. Les détails de leurs biographies aussi ont été légèrement modifiés.
SUR LA ROUTE DE L’EXIL
Le trafic humain en Égypte n’est pas sans ressemblance avec le secteur touristique. Il existe des points de vente avec des sortes d’agents répartis dans le pays. Ceux-ci laissent entendre à leurs clients qu’ils travaillent avec les meilleurs passeurs, en fait, ils ont des contrats avec très peu d’entre eux. La traversée coûte environ 3 000 dollars, les offres sont plus ou moins chères, mais au bout du compte, toutes les réservations finissent dans le même bateau. L’agent de vente reçoit une commission d’environ 300 dollars. La somme est d’abord déposée chez un intermédiaire puis payée à l’agent à l’arrivée en Italie. Les agents – la plupart, en tout cas – soignent leur réputation. Ils vivent des recommandations de ceux qu’ils ont amenés à bon port.
L’agent d’Amar s’appelle Nuri, une vieille connaissance. Musculeux, la voix rauque et profonde, il est lui aussi importateur de meubles. Nous avons le même humour, dit Amar, et cela le rassure. Il y a tellement d’impondérables dans ce voyage, heureusement qu’Amar sait comment faire rire Nuri. Nuri est un homme qui rit beaucoup. Ce rire sonore, qui nous parvient depuis le téléphone d’Amar, nous accompagnera tout au long du voyage. Il y a des embouteillages sur la voie rapide qui doit conduire Amar vers un meilleur avenir, on avance pare-chocs contre pare-chocs sur cinq voies, le trafic normal au Caire. Amar jure, donne des coups sur le volant, klaxonne. Il téléphone à Nuri pour lui dire que nous allons être en retard au point de rendez-vous, une succursale de Kentucky Fried Chicken (KFC) à Ville-du-6-Octobre, une métropole industrielle à 30 kilomètres du Caire.
«J’aurais dû prendre mes calmants», se plaint Amar.
Il a deux sortes de cachets sur lui: Seroxat, 20 milligrammes, qu’il prend contre les dépressions et les crises de panique, et Xanax, 0,25 milligrammes, contre l’anxiété. Depuis un an, il souffre de peurs diffuses. La guerre en Syrie et la crise en Égypte ont laissé des traces chez Amar. Peur des bactéries, peur des radiations, peur des foules. Nous arrivons enfin au fast-food, un jeune homme qui fume penché sur son téléphone nous attend devant l’entrée, c’est un collègue de Nuri. Il a les cheveux attachés et porte le bouc. Il nous fait signe de la tête, explique que le chauffeur va arriver. Celui-ci doit nous conduire en minibus à Alexandrie, point de départ de la plupart des bateaux de réfugiés pour l’Italie.
— Comment vas-tu? demande Rolanda au téléphone.
— Tout va bien.
— Tu as pris ta veste chaude?
L’homme aux cheveux attachés fume et rit. Ils attendent longtemps. Amar essaie d’en savoir plus sur le voyage, mais en vain. Trois autres passagers attendent devant le KFC, deux frères originaires de Damas, Alaa et Hussan, comme nous l’apprendrons plus tard, et Bachar, leur ami. Ils portent des sacs à dos de sport tout neufs et des bonnets noirs en laine. Ils sont méfiants, s’assoient à quelque distance dans un café. Le jour baisse lorsque le minibus arrive enfin, vite, nous chargeons les sacs, les valises. Le chauffeur ne dit rien, ne salue pas, bouge à peine la tête. Dans le véhicule, il y a déjà Jihadi, un serveur de Hama aux cheveux courts et aux yeux vitreux. Le véhicule démarre et prend la route principale.
«Merde, s’écrie soudain le chauffeur, que sept! Où sont les autres?»
Il freine et se gare sur le bas-côté, il est nerveux, la voiture porte une plaque d’Alexandrie, elle ne passera pas inaperçue s’il stationne trop longtemps. Mais voilà les retardataires, ils arrivent avec leur agent, Mohamed, un trafiquant de téléphones portant casquette et chemise blanche. Nous le croiserons souvent au cours des prochains jours.
«Je suis désolé», s’excuse-t-il en levant les bras.
Le chauffeur lui hurle dessus.
«Ce n’est pas professionnel», se plaint Amar, en bon entrepreneur.
Les deux passagers disent adieu à leur oncle qui les a conduits jusqu’au bus. Ils s’appellent Rabea et Asus, deux Syriens, deux cousins on ne peut plus différents l’un de l’autre: Rabea est gros et peu disert, Asus, mince et bavard. Avec eux, le groupe est au complet. Si au début, nous nous méfions les uns des autres, les jours suivants nous encourageront à sympathiser, nous formerons une communauté qui sera notre seule protection durant ce voyage.
«C’est bien que nous nous soyons trouvés, dira un soir Alaa dans l’obscurité. Je n’aurai peur de rien tant que nous resterons ensemble, en groupe.»
Le véhicule poursuit son chemin. Les passagers se taisent, leur bagage sur les genoux, ils regardent par la fenêtre. Les Syriens ont les yeux fixés sur ce monde qui leur est si familier et soudain si étranger. Ils voient pour la première fois ce que seul peut voir quelqu’un qui voyage sans papiers: le tirage négatif de la réalité. Le blanc devient noir et le noir, blanc. Depuis que nous sommes montés dans ce minibus, nous devons éviter les contrôles de police. Les voyageurs ont laissé leurs passeports chez des amis au Caire, parce qu’ils ne doivent pas donner leur vrai nom en Italie. Ils veulent tous continuer vers la Suède et l’Allemagne. Si on les enregistre en Italie, ils seront obligés d’y déposer leur demande d’asile.
Le règlement européen qui les contraint à ce jeu de cache-cache s’appelle «Dublin II». C’est en particulier l’Allemagne qui a encouragé son instauration en Europe. Il prévoit que les réfugiés doivent faire une demande d’asile dans le premier État membre de l’Union européenne (UE) où ils posent le pied. S’ils parviennent à passer dans un autre pays, en Allemagne, par exemple, on les renverra là où ils auront foulé le sol européen en premier. Au centre de l’Europe, l’Allemagne est presque exclusivement entourée de pays de l’UE. Les demandeurs d’asile potentiels n’ont aucune chance de l’atteindre directement – s’ils ne prennent pas l’avion. Tous les passagers du minibus veulent aller en Italie, mais pas y rester. C’est pour cela qu’ils voyagent sans papiers. La bureaucratie européenne veille ainsi à ce que les réfugiés soient extrêmement vulnérables avant même leur départ d’Égypte.
Ils connaissent tous les risques de la traversée. Ils ont entendu parler de bateaux dont le moteur a lâché en pleine mer, d’autres qui ont sombré au large de l’Italie. Ils savent que des escrocs laissent leurs passagers dans les eaux territoriales de la Tunisie et non en Italie. Ils connaissent des réfugiés qui ont été arrêtés par les garde-côtes égyptiens ou dévalisés sur la plage par les passeurs, d’autres qui se sont blessés ou sont morts en sautant dans le bateau. Mais ils en connaissent aussi tellement qui ont réussi, qui ont surmonté ces journées d’angoisse pour ne plus jamais être obligés d’avoir peur, une fois en Europe.
La nuit est tombée. Le passeur au volant évite les points de contrôle de la police sur la route nationale, il quitte l’autoroute après Alexandrie et prend des voies secondaires plongées dans l’obscurité. Il hésite souvent, demande à chaque embranchement quelle route serait la moins dangereuse. Cette région, où la police ne patrouille que rarement, est connue pour ses détrousseurs armés et ses enlèvements.
— Elle est sûre, cette route? demande-t-il à un Bédouin au niveau d’un croisement.
— Non, répond-il impassible, pas celle-là justement.
Peu après, un camion en plein milieu de la route nous bloque le chemin. Le chauffeur est nerveux, il sort la tête par la fenêtre.
«Une attaque?» demande Alaa, lorsque le camion finit quand même par dégager la voie.
Entre deux haies de flammes hautes comme des tours, nous arrivons finalement à Alexandrie, moloch industriel plein de gigantesques raffineries. La deuxième des plus grandes villes d’Égypte où vivent six millions d’habitants sur une étroite bande de terre entre la mer et la lagune. Comme on ne peut pas construire en surface, on construit en hauteur. Côté mer, les tours de béton sont toujours plus hautes. Comme si la ville était elle-même un rempart contre la tempête. Un rempart habité qui fait ici 30 étages. Des logements telles des alvéoles, quelques-uns en pleine lumière, la plupart dans l’ombre. Entre ces géants ne serpentent que d’étroites ruelles, comme des fissures dans la pierre.
Le bus s’enfonce dans les anfractuosités de la ville.
Le chauffeur ne nous donne toujours pas d’explications, il nous laisse dans le flou, parle avec un inconnu au téléphone, lui dit qu’il est là, puis là, qu’il s’apprête à tourner par-ci ou par-là. Puis il nous fait descendre sans crier gare près d’un café, et nous nous retrouvons au milieu d’habitués qui nous dévisagent. À la télévision, on passe un match de la ligue des champions. Un second minibus vient nous chercher peu après. Ce brouillage de pistes est censé semer les éventuels poursuivants de la police.
«Félicitations», dit l’agent Nuri à Amar au téléphone. «Vous embarquez cette nuit.»
Le nouveau bus qui nous a pris au café s’engage dans une ruelle sombre. Le chauffeur, aussi peu bavard que le premier, coupe soudainement le moteur et nous dit de ne pas faire de bruit, de ne pas sortir les mains par la fenêtre. Il descend, fait semblant de nettoyer le véhicule, attend.
«Qu’est-ce qui se passe?» demande Amar dans l’obscurité du minibus. Personne ne lui répond, et personne n’ose poser la question au chauffeur.
«Il faut tout arrêter», explique Nuri un peu plus tard au téléphone. Il y a une heure, les garde-côtes ont arrêté une centaine de réfugiés. Il faut revoir la situation.
«Dehors!» aboie le chauffeur à quatre heures du matin. Il s’est garé dans une rue déserte, entre les hautes tours du centre-ville. Un rayon de lumière tombe soudain dans la ruelle, une porte s’ouvre sur la cage d’escalier d’un des nombreux halls d’immeuble, nous nous précipitons à l’intérieur et grimpons jusqu’à un étage élevé où une autre porte nous mène à un appartement. Le loueur que nous apercevons du coin de l’œil s’éclipse dans la nuit. Les passeurs lui versent le triple du loyer journalier habituel. Un trois pièces avec deux lits et deux canapés. Nous nous endormons effrayés. La plupart d’entre nous se réveillent lorsque le soleil décline à nouveau, après la prière de midi.
LA COMMUNAUTÉ
La vie change de rythme pour les réfugiés. Le jour devient la nuit et la nuit, le jour. Après s’être levé, Amar est sorti acheter des falafels pour tout le monde. Il se révèle vite être celui qui prend les choses en main, qui parle et négocie pour le groupe. Nous sommes 13 à présent, nous nous rassemblons dans le salon autour des sacs en plastique contenant les repas. Chacun commence à se livrer un peu. Les frères Alaa, 31 ans, et Hussan, 20 ans, parlent de Damas. Leur famille possède un commerce de tapis dans la vieille ville, mais ils ont dû fermer boutique à cause de la guerre.
«Nos clients étaient à 90 % des étrangers.» Hussan aurait dû être incorporé dans l’armée, c’est pour cela qu’ils se sont tous deux décidés à prendre la fuite.
«Je fais ça pour mon frère, dit Alaa, il ne survivrait pas à la guerre.»
Hussan pèse 110 kilos, et pourtant il a déjà subi une intervention chirurgicale pour s’en faire aspirer 40. Son ventre ressemble maintenant à un tablier à deux pans. L’obésité est un grave problème, dans la classe moyenne syrienne. Les deux frères veulent passer par l’Italie pour se rendre en Suède, là où leur aîné est parvenu à s’installer l’année dernière. Il a eu beaucoup de chance. Son bateau a coulé juste devant l’Italie. Il nageait lorsque la marine italienne les a sauvés, lui et les autres. Il ne jure que par la Suède, il apprend la langue et veut travailler plus tard dans un snack.
Les cousins Rabea et Asus viennent d’une riche famille de commerçants. Rabea, 22 ans, qui avec ses 140 kilos est encore plus gros qu’Hussan, a déserté l’armée syrienne. Il a disparu de la circulation pendant quelques mois, il s’est d’abord caché chez ses grands-parents à Damas, puis des membres de la famille l’ont aidé à passer la frontière jordanienne avec de faux papiers. Sur le chemin de la Syrie, il a dû traverser 13 postes de contrôle. Chaque fois, il aurait pu être victime d’une exécution sommaire.
«Depuis, je n’ai plus peur de rien», déclare-t-il avec emphase pendant le repas. Il voyage sous un faux nom, se fait appeler Ahmed lorsqu’il y a des gens dans les parages, et il a acheté son visa pour l’Égypte à coup de pots-de-vin. Ça lui a coûté 2 400 dollars en Jordanie. «Vous voulez voir?» demande-t-il fièrement en montrant son faux passeport et son visa. On se transmet le passeport de main en main, Alaa le donne à Amar, qui le donne à Hussan, qui me le donne. Ils en admirent tous la qualité.

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