Histoires de femmes et décalages culturels au Laos
155 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Histoires de femmes et décalages culturels au Laos

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
155 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Depuis la seconde guerre mondiale, conflits violents, crises économiques et isolement politique du pays ont souvent modifié en profondeur le destin des femmes laotiennes. Promises par la tradition à une vie de paysanne et de ménagère, elles ont pu ou dû emprunter des voies nouvelles à l'occasion des bouleversements historiques. Dans cet ouvrage, plusieurs femmes de la province de Xaïgnabouly, située au nord-ouest du Laos, présentent leur parcours de vie, leurs relations familiales et les opportunités qui ont conduit certaines d'entre elles à s'installer à Ventiane, la capitale du pays.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2006
Nombre de lectures 55
EAN13 9782336255477
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Histoires de femmes et décalages culturels au Laos

Fabrice Mignot
Du même auteur
Aux éditions L’Harmattan
Villages de réfugiés rapatriés au Laos, 1999, essai de géographie politique et culturelle, collection « Points sur l’Asie », 230 pages.
Le Laos de Kéo, 2000, roman ethnologique, 171 pages.
La société du Laos siamois au XIXème siècle, d’Etienne Aymonier, 1885, réédition de 2003, récit de voyage présenté par Fabrice Mignot, collection « Mémoires asiatiques », 313 pages.
Santé et intégration nationale au Laos ; rencontres entre montagnards et gens des plaines, 2003, essai de géographie politique, sanitaire et culturelle, collection « Recherches asiatiques », 360 pages.
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296003897
EAN : 9782296003897
Sommaire
Page de titre Du même auteur - Aux éditions L’Harmattan Page de Copyright Avant-propos Chapitre 1. - Sengdara Chapitre 2. - Femmes et sports Chapitre 3. - Sengdara (suite) Chapitre 4. - Femmes et bonzes Chapitre 5. - Vassana Chapitre 6. - Femmes et véhicules Chapitre 7. - Mayouly Chapitre 8. - Femmes et nouveaux maux Chapitre 9. - Phonemani Chapitre 10. - Le pouvoir des femmes laotiennes Chapitre 11. - Sisavanh Chronologie succincte du Laos Code de la famille laotien

Avant-propos
Cet ouvrage a été élaboré à partir d’entretiens de femmes laotiennes originaires de la ville de Xaïgnabouly (ou Sayabouly), localité située au nord-ouest de la République démocratique et populaire lao (RDPL). Certaines de ces femmes résident encore actuellement dans cette ville ; d’autres se sont installées dans la capitale du pays, Vientiane. Ces entretiens ont tous été réalisés directement et sur place par l’auteur en juillet 2005.
Les femmes interrogées appartiennent au même cercle familial, ce qui signifie qu’elles sont liées par une relation de parenté ou de dépendance. Elles résident dans les mêmes maisonnées ou se retrouvent ensemble sur le même lieu de travail. Ces proximités familiales et géographiques permettent de comparer de façon pertinente leurs récits de vie, et de comprendre les raisons de leurs migrations et de leurs choix professionnels.
Les chapitres dont le titre est un prénom laotien 1 relatent la vie de ces femmes dans les termes originaux de leur propre narration. J’ai réalisé tous ces entretiens sans intermédiaire ni interprète. La langue laotienne est la seule langue parlée par ces femmes, à l’exception d’un dialecte siamois parlé naguère par leur doyenne.
Ces femmes sont de religion bouddhiste théravada 2 et appartiennent à l’ethnie thaï-lao. Ce groupe ethnique représente un peu plus de la moitié de la population de la RDPL, soit environ deux millions et demi de personnes, mais aussi plus d’un tiers des habitants de la Thaïlande 3 , soit environ vingt cinq millions de personnes. Les Thaï-Lao sont pour la plupart établis dans la plaine alluviale du Mékong en RDPL et au nord-est de la Thaïlande.
J’ai tenté de respecter au mieux le style d’élocution des femmes interrogées, et je n’ai que rarement modifié le fil de leur récit. J’ai conduit ces entretiens de façon à leur faire respecter la chronologie et à les inciter à éclaircir les points obscurs, notamment pour les lecteurs peu au fait des conditions actuelles de vie des femmes laotiennes.
A la fin de chaque chapitre consacré à un récit de vie figurent des commentaires personnels, qui doivent permettre au lecteur de mieux comprendre le contexte des propos tenus par les femmes laotiennes. Ils sont référencés dans le texte par des lettres entre parenthèses.
Ma connaissance, déjà ancienne, de plusieurs membres de ce cercle familial et de la société laotienne m’a permis de vérifier la réalité et la portée de certains événements relatés dans les entretiens.
Les autres chapitres sont destinés à faire ressentir au lecteur l’atmosphère particulière du Laos actuel, et l’état d’apesanteur dans lequel un étranger se trouve réduit, quand il tente de s’immiscer, souvent malgré lui, dans les logiques des femmes laotiennes.
Ces chapitres intimistes ne cherchent pas à refléter les sensations des femmes interrogées, mais plutôt à souligner les décalages culturels et politiques. Celles-ci y apparaissent de façon incidente, tandis que d’autres femmes, qui n’ont pas été interrogées ou qui ont refusé de l’être, y entrent en scène, parfois de manière fugace.
Cette présentation alternée de chapitres descriptifs, qui relatent les impressions ressenties par l’auteur en juillet 2005, et de récits de vie, qui ramènent toujours le lecteur quelques décennies en arrière, tente d’emprunter le raisonnement en spirale des femmes laotiennes. Un événement semble ne pas être enregistré avant d’avoir été répété plusieurs fois par la même personne. Les causes des événements sont toujours multiples et souvent surnaturelles. La répétition des faits devant des auditoires différents doit permettre aux protagonistes de réfléchir aux causes cachées de l’événement commenté.
La narration de scènes vécues par un observateur extérieur a aussi pour objectif de sensibiliser le lecteur au fossé économique et culturel qui se creuse entre la capitale, de plus en plus ouverte sur l’étranger et ses nouvelles technologies, et les villes de l’arrière-pays 4 , qui végètent à l’écart du monde dans un système économique, juridique et politique jugé archaïque par les Occidentaux.
Cependant, les liens permanents, entretenus par ces migrants avec la ville de Xaïgnabouly, apparaissent dans cette étude de façon manifeste. En Asie du Sud-Est les attaches des citadins avec l’arrière-pays et le monde rural restent beaucoup plus ancrées que dans les autres régions du monde, en dépit de l’urbanisation accélérée. La catastrophe de la crise monétaire de 1997, dont les effets se font toujours sentir au Laos, a pu être amortie par le va-et-vient des migrants entre les villes industrialisées du sous-continent et leurs milieux d’origine encore ruraux.
Les destins familiaux, les migrations, les choix et les aspirations de ces femmes reflètent les bouleversements contemporains de la société laotienne et de l’Asie du Sud-Est. L’ampleur du drame des réfugiés indochinois a focalisé l’attention de la communauté internationale pendant des années, si bien que les mutations récentes, qui ont touché les personnes restées au Laos, sont encore assez méconnues.
Les témoignages sincères de ces femmes sont donc une contribution pertinente à la connaissance de l’histoire sociale de la seconde moitié du vingtième siècle au Laos. Ils révèlent aussi l’acharnement de ces femmes d’action pour survivre et changer de condition sociale.
Chapitre 1.
Sengdara
Je suis née en 1939, en Thaïlande, à Ban Khao Khat, qui est un village situé dans la province de Nakhon Sawan, dans l’ampheu 5 de Tao Toko. Ma mère a eu neuf enfants. J’étais la sixième de ses enfants.
Ma mère était thaïlandaise, et mon père était un Laotien, originaire du Laos. Avec ma mère, mais aussi avec mon père, je parlais un dialecte thaï 6 . Aujourd’hui, je ne comprends pas très bien les Thaïlandais quand je regarde la télévision.
Mon nom de famille est celui de mon père, car je n’ai pas pris celui de mon mari. Au Laos, les femmes ne prennent pas le nom de leur mari. C’est un usage qui n’est pas celui des femmes en Thaïlande. Là-bas, elles prennent le nom de leur mari (a).
Quand j’étais petite, en Thaïlande, je faisais des travaux agricoles. Mes parents étaient des paysans. Ils cultivaient du riz, du maïs, du manioc, des haricots et de la canne à sucre. Ils élevaient des buffles, des vaches, des cochons et des volailles. Je n’ai pas été à l’école. Il n’y avait d’ailleurs pas d’école dans mon village.
A cette époque, c’était la deuxième guerre mondiale, mais je ne me rappelle absolument pas avoir subi les conséquences de cette guerre dans mon village. Ensuite, à l’âge de huit ans, je suis venue avec mon père au Laos, à Xaïgnabouly (b).
Mon père était originaire de Xaïgnabouly ; il était venu en Thaïlande et s’était marié avec une Thaïlandaise. Il était toujours en déplacement, parce que, en dehors du travail de la terre, il était marchand ambulant. Il se rendait régulièrement à Xaïgnabouly au Laos. Il rapportait des buffles et de l’opium 7 pour les vendre à des marchands thaïlandais. C’est à l’occasion de l’un de ces déplacements qu’il a rencontré sa future femme.
En 194 7, alors que je n’avais encore que huit ans, il a décidé de m’emmener avec lui au Laos. Nous sommes partis avec son frère, c’est-à-dire avec mon oncle. Ma mère, mes frères et mes sœurs sont tous restés en Thaïlande. Nous avons marché pendant quarante cinq jours. Mon père achetait à manger dans les villages, et nous dormions dans les forêts.
Nous avons traversé la frontière du Laos à Boten pour entrer dans la province de Xaïgnabouly. Les soldats français nous ont laissé passer sans problème. Nous sommes arrivés dans la famille de mon père, au village de Na Gnao (« Grande rizière »), qui se trouve aux abords de la ville de Xaïgnabouly, de l’autre côté de la rivière Nam Houng (c).
A Ban Na Gnao, mon père m’a laissée chez sa sœur, puis il est reparti avec des marchandises en Thaïlande. Il n’est jamais revenu au Laos, et je ne l’ai jamais revu. Il a fallu que je me rende en Thaïlande après mon mariage, c’est à cette occasion que j’ai revu ma mère. Quant à mes huit frères et sœurs, ils sont restés en Thaïlande. Comme ma mère, ils ne m’ont pas rejointe au Laos.
Mes relations avec la famille de mon père étaient difficiles. Je ne comprenais pas la langue laotienne. J’ai continué à faire mon travail de paysanne, mais il était plus dur au Laos. Je travaillais tout le temps, beaucoup plus qu’en Thaïlande. Je pilais le riz avec le pilon à pied. Je portais de lourdes charges à l’épaule, sur la palanche. Plusieurs fois par jour, j’allais chercher de l’eau au puits. Je défrichais les bois pour y planter du riz. Je faisais tous les travaux des champs. Comme en Thaïlande, je ne suis jamais allée à l’école au Laos.
J’étais très pauvre et très malheureuse. Je me sentais très seule. Je voulais rentrer en Thaïlande, mais personne n’est venu me rechercher. Mon père est décédé quelques années après son retour en Thaïlande. Je ne sortais jamais de mon village. Je n’ai même jamais vu les militaires français de l’autre côté de la rive de la Nam Houng, dans la ville. Pourtant, mon futur mari était enrôlé dans l’armée française à cette époque.
Je me suis mariée à l’âge de dix-huit ans. C’était un mariage d’amour. En effet, mon mari, qui avait quitté l’armée française, était devenu fonctionnaire au ministère de l’Exploitation forestière. Et moi, je n’étais qu’une domestique chez des paysans. Il avait une situation sociale très supérieure à la mienne, et il était instruit (d).
Après notre mariage, nous nous sommes installés dans le quartier de Simounkhoun près du centre de la ville de Xaïgnabouly.
J’ai pu participer plus activement aux cérémonies bouddhistes, car j’étais devenue plus libre que dans la famille de mon père, qui me faisait travailler tout le temps.
J’ai eu dix enfants. J’ai toujours accouché seule dans ma maison, sans l’assistance de sage-femmes ou de tradipraticiennes. La plupart des femmes de notre région accouchaient seules à cette époque (e).
Je faisais les travaux des champs avec mon mari. Il avait deux professions : fonctionnaire et paysan. Auparavant, il avait été instituteur, puis militaire dans l’armée française. Nous n’avions pas beaucoup d’argent. Je faisais tous les travaux ménagers, car je n’avais pas les moyens d’entretenir une domestique à la maison (f).
Commentaires :

(a) Cette coutume siamoise du changement de nom de famille après le mariage a pourtant cours dans les familles laotiennes aisées, notamment celles de la capitale du Laos, Vientiane. En général, les enfants prennent le nom de famille de leur père. Le code de la famille laotien de 1990 autorise le mari et la femme à choisir soit un nom commun, celui du mari ou celui de la femme, soit à conserver leur nom d’origine.
A l’exception des Hmong, qui portent en général des noms de clans, les ethnies montagnardes du Laos ont rarement des noms de famille. Chez les Thaï Lao, le nom de famille est surtout d’usage administratif, car les règles de politesse imposent d’appeler les personnes par leur prénom. Ainsi, il faut appeler notre interlocutrice « Mme Sengdara ».
(b) Pendant la seconde guerre mondiale, la Thaïlande était alliée aux pays de l’Axe. En 1941 l’armée thaïlandaise est entrée dans la ville de Xaïgnabouly. La province de Xaïgnabouly, la seule province du Laos actuel située sur la rive droite du Mékong, avait été rattachée à l’Indochine française par la convention franco-siamoise de 1904.
En décembre 1940 et en janvier 1941 l’armée siamoise a attaqué le Laos et le Cambodge français, à la suite de l’expédition japonaise au nord du Tonkin. En 1942 elle a occupé la principauté shan de Kengtung. En 1939 le Siam devenait la Thaïlande, « pays des Thaïs ». Ce changement de nom traduisait la volonté d’expansionnisme du gouvernement thaïlandais, dont l’objectif était le regroupement dans un seul Etat de tous les Taï (Siamois, Lao, Shan, etc.).
Un ancien de Xaïgnabouly m’a relaté l’entrée de l’armée thaïlandaise dans sa ville en 1941. Lorsque les soldats thaïlandais sont venus occuper la province de Xaïgnabouly, les Français, d’ailleurs peu nombreux, se sont cachés dans les forêts. Des bateaux sont arrivés par le Mékong pour les évacuer vers Louang Phrabang.
A la fin de la guerre, des soldats français, qui combattaient sous la bannière de la « France Libre » du général De Gaulle, ont chassé les occupants thaïlandais de Xaïgnabouly. Ces Français ont été ensuite contraints de battre en retraite rapidement devant une troupe de militaires japonais. Ces derniers ne sont restés qu’un mois, puis l’administration française s’est réinstallée jusqu’à l’indépendance du royaume du Laos en 1953.
(c) Ce village existe encore de nos jours et son apparence n’a pas beaucoup évoluée depuis cette époque, comme nous l’a confié Sengdara.
En juillet 2005 un pont de bambou reliait les deux rives de la Nam Houng à la hauteur de Ban 8 Na Gnao. Sous l’effet de la pression des scooters, bicyclettes, charrettes, piétons et animaux, ce pont s’est désagrégé et a été emporté par les eaux. Un autre pont de bambou, construit en aval de la rivière, a subi le même sort.
Aussi, pour se rendre à Ban Na Gnao, il ne restait plus qu’une barge formée de deux pirogues, ou le pont ancien en dur (ciment et bois) construit quelques kilomètres en amont, au nord de la ville, le seul permettant de traverser cette rivière (voir carte de Xaïgnabouly).
(d) Le fils de Sengdara m’a révélé que son père avait déjà été marié avant de connaître celle-ci. Il avait eu un enfant avec sa première femme et ils s’étaient séparés. Le divorce était autorisé par l’Etat et admis par la société laotienne, même à cette époque. L’enfant issu de cette première union est devenu militaire dans l’armée royale, a été gravement blessé et s’est réfugié aux Etats-Unis. En 2005 il est revenu pour la première fois au Laos depuis 1975. Il s’est rendu chez Sengara pour assister à une fête funéraire dédiée à la mémoire de son père décédé.
(e) De nos jours, les femmes montagnardes continuent à accoucher seules dans les forêts.
(f) Le phénomène de la domesticité est extrêmement répandu au Laos, même de nos jours, dans tous les milieux sociaux, sauf dans les familles pauvres. Les domestiques, pour la plupart, ne perçoivent pas de salaire, mais sont logés et nourris par leurs hôtes. Ils ont en général des liens familiaux avec ceux-ci.
Sengdara a aujourd’hui une domestique, une femme seule avec un enfant âgé de deux ans, qui l’aide à accomplir ses tâches ménagères. Pourtant, Sengdara déclare n’avoir aucun revenu propre, même si elle possède des parcelles forestières, des champs et quelques animaux. Elle ne survit que grâce à ses faibles productions agricoles et surtout à l’aide financière de ses enfants. Elle a même vendu sa maison à l’une de ses filles.
Chapitre 2.
Femmes et sports
Une large avenue mène à un stupa blanc, étincelant sous les rayons d’un soleil accablant. Je me dirige lentement vers ce monument, juché sur une butte, à la lisière de la ville de Xaïgnabouly. Ces Champs-Elysées tropicaux sont bordés d’une suite de bâtiments officiels : Banque du développement laotien, Comité de la propagande du parti, services provinciaux de l’Intérieur et des Finances, caserne des pompiers, etc.
Les enseignes de ces administrations, rédigées en alphabet laotien, sont traduites le plus souvent en français, et parfois en anglais. La langue anglaise, véhicule universel des affaires et de l’action, est utilisée pour désigner les services financiers et les locaux des soldats du feu. Ailleurs, le français, langue de l’ancienne puissance coloniale et de l’administration napoléonienne, se maintient encore, avec quelques pittoresques fautes d’orthographe.
A l’exception d’un ancien colonel de l’armée royale, rééduqué pendant quatorze ans dans un camp de détention, puis devenu maçon 9 , je n’ai rencontré aucun véritable francophone dans cette ville. Des fonctionnaires de Xaïgnabouly se déclarent certes francophiles ; certains sont même invités à venir étudier le droit public auprès du Conseil d’Etat en France. Pourtant, la langue de Victor Hugo leur est aussi exotique que le rotten english de Ken Saro-Wiwa.
Les inscriptions publiques, relatives au domaine politique, ne font pas l’objet de traductions. Sur la même grande avenue du centre-ville, la plaque du Comité de la propagande n’est pas traduite en langue étrangère.
Des banderoles, apposées sur les murs à l’intérieur des bâtiments administratifs, appellent les Laotiens à se dresser aux côtés du Parti révolutionnaire du peuple laotien, le parti unique. Elles s’étalent même dans le hall de l’aéroport et dans l’agence de la compagnie nationale d’aviation.
Une employée m’a reçu dans ces locaux, à plusieurs reprises, pendant de longues minutes, sans ouvrir une seule fois la bouche, ni même esquisser un sourire. J’ai dû la déranger dans ses autres activités, car, sur la piste de l’aéroport de Xaïgnabouly, l’avion, qui arrive de Vientiane avec sa quinzaine de passagers, ne stationne jamais longtemps. Il est toujours le seul aéroplane civil à atterrir sur le long ruban d’asphalte, guidé par une vieille tour de contrôle en bois.
Telles des frises, les banderoles politiques ornent les murs des bureaux administratifs, avec leurs slogans écrits en harmonieuses lettres laotiennes blanches sur de larges écharpes rouges. D’autres, de couleur violette, sont accrochées au-dessus des rues de la ville. Cette année la plupart des banderoles déployées en plein air se félicitent des efforts de la communauté internationale dans sa lutte contre la drogue.
En effet, Xaïgnabouly se trouve dans le Triangle d’or, région située au carrefour de quatre pays : le Laos, la Birmanie, la Thaïlande et la Chine. Elle est la deuxième région de production d’opium et d’héroïne du monde, après l’Afghanistan. Son nom évoque l’échange des ballots d’opium contre des lingots d’or. Elle est aujourd’hui devenue une zone de production massive de métamphétamines et de crystal , pour le plus grand bénéfice des triades chinoises, qui s’y sont incrustées depuis l’installation du Kuomintang dans la région en 1949 10 .
Régulièrement, les Etats du Triangle d’or annoncent des mesures fracassantes contre le trafic de drogue, qui fait vivre et aussi mourir, une partie de leur population. Dans les grandes villes de Thaïlande, au Yunnan et à Rangoon, les profits générés par le trafic de drogue croissent de façon exponentielle, et sont souvent investis dans des hôtels de luxe.
Pour satisfaire, une fois de plus, la communauté internationale, empoisonnée par ces marchandises douteuses, la junte militaire birmane, au pouvoir depuis 1962, vient d’annoncer l’éradication totale des plantations de pavot dans les montagnes contrôlées par l’armée des Wa, composée d’environ vingt mille hommes fort bien équipés. Les Wa sont des montagnards farouches, autonomistes et communistes, qui ont signé un accord de paix avec le gouvernement birman pour faire tranquillement des affaires.
Les terres où l’opium est cultivé deviennent stériles en quelques années, aussi l’armée des Wa a déplacé en 2002 des dizaines de milliers de montagnards vers de nouvelles terres, d’où elle a chassé une partie des habitants et les groupes de la guérilla shan hostiles au régime de Rangoon. Les chefs wa et leurs chimistes, contrôlant les frontières, ont gagné leur titre d’ennemi n° 3 des Etats-Unis après Ben Laden et Zarqaoui.
La journée officielle de commémoration de la suppression des cultures d’opium dans l’ancien territoire traditionnel des Wa, prévue le 24 juin 2005, a été reportée sine die à cause de ... la saison des pluies ! Pourtant, les précipitations de la mousson commencent à se faire rares dans la région. Ainsi, cette année, il ne pleut presque pas à Xaïgnabouly. Auparavant, en juillet, les orages étaient quotidiens.
En dépit de la présence des banderoles, la drogue est un sujet ignoré ou tabou à Xaïgnabouly. Je n’ai pas remarqué de rave party dans les rizières inondées ou dans les forêts impaludées, ni même de soirées enfumées par les volutes de Ya Ma , le « remède de cheval », qui est le surnom laotien des métamphétamines. Les femmes écoutent à longueur de journée des chansons d’amour langoureuses, et non de la musique techno. Certains soirs elles se rencontrent dans des gargotes, où elles remplissent leurs verres de bière laotienne en plaisantant et en se racontant des potins.
Les hôtels sont vides et les Occidentaux sont loin. L’onde de choc du tourisme à Louang Phrabang, ville du patrimoine mondial, n’a pas atteint Xaïgnabouly, décevant et ruinant ceux qui avaient investi leurs économies dans la construction d’hôtels et de restaurants. Les touristes vont consommer les drogues à Vang Vieng, à Vientiane ou à Pak Beng, mais pas à Xaïgnabouly. Cependant, les quelques scooters qui traversent la ville en trombe font peser des soupçons sur la circulation de métamphétamines dans ce Clochemerle asiatique.
Le long du boulevard, une boîte de nuit succède à l’alignement des bâtiments administratifs. Est-elle destinée au divertissement des fonctionnaires ? Y consomme-t-on de l’ecstasy en se trémoussant au son de la musique techno thaïlandaise ? En face de cette discothèque défraîchie se dressent des installations sportives : un stade, un gymnase et un boulodrome. J’imagine mal les sportifs amateurs de Xaïgnabouly se doper.
Je croise des joueurs de badminton vêtus d’un costume blanc. Ils descendent de gros véhicules à quatre roues motrices flambant neufs, et se dirigent vers un haut bâtiment blanc qui porte l’inscription en lettres rouges Dok pik kaï , qui signifie « Fleur aux ailes de poulet », nom local de ce sport en vogue chez les cadres et qui désigne le volant de badminton.
Plus loin, des jeunes femmes courent en petites foulées, côte à côte, en se dirigeant vers le stupa blanc. Dans la chaleur de la fin d’après-midi, qui pousse à la nonchalance, je m’étonne de ces dépenses gratuites d’énergie. Elles sourient en me dépassant, comme si elles m’invitaient à me joindre à leur course à pied sans but.
Au pied de la butte, un immense escalier barre le milieu de l’avenue. Des dizaines de jeunes femmes en tenues de sport montent et descendent cet escalier monumental. Au sommet de la colline d’autres amazones font des exercices de gymnastique devant le stupa. Leur petite taille, leur physionomie arrondie, leurs yeux bridés et leur teint doré évoquent, dans mon imagination, une cérémonie maya sur les marches d’une pyramide sacrée dans la jungle du Guatemala.
Plus intrigué qu’intimidé par cet étrange ballet de femmes gymnastes, je monte l’escalier d’un pas lent, presque solennel. Le stupa blanc me livre alors son secret : une étoile rouge le domine et une devise patriotique orne son flanc. Du haut de ce promontoire, le parti veille symboliquement sur la ville. Aucun bas-relief ne brise la sobriété de ce simple stupa, ni scènes guerrières, ni glorieux travailleurs. Dans le Laos actuel, les arts plastiques ne contribuent guère à illustrer l’idéologie communiste à la manière des régimes staliniens classiques. A l’inverse, les monuments de l’Etat tentent de se calquer sur l’héritage artistique bouddhiste.
Je fais le tour de ce monument, tenu à distance par une grille incongrue. Un vieil ouvrier tond la pelouse autour du stupa, à l’aide d’un engin équipé d’un moteur et d’une lame en forme d’hélice, monté sur de grandes roues d’acier. Je ne distingue aucune autre construction ni bâtiment aux abords du monument. Le milieu urbain s’est évanoui. Il n’en subsiste que les survêtements des gymnastes.
L’avenue se meurt au pied du stupa, mais des sentiers de terre rouge pénètrent dans la forêt dense. Ils me conduisent à des essarts, puis se dirigent vers des villages disséminés dans les collines.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents