Hommes sans voix
187 pages
Français

Hommes sans voix

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
187 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les forgerons, groupe héréditaire, strictement endogame, occupaient jusqu'à nos jours le plus bas degré de la hiérarchie sociale et leur contact était évité. Aujourd'hui, ils conservent leurs tâches spécifiques : la forge, la confection du charbon de bois, le travail du bois et celui du cuir, la chasse aux filets et aux pièges, ainsi que la musique avec un tambour qui leur est propre. Mais à travers l'école - publique ou coranique - ils peuvent maintenant échapper à leur condition inférieure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2008
Nombre de lectures 144
EAN13 9782296211100
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


D A N SL AM Ê M EC O L L E C T I O N
Le but de notre collection est de contribuer à l’édification du Tchad moderne en permettant aux
Tchadiensde mieuxconnaître leurpaysdans toutesa diversité et sarichesse. Nousavonspublié
des travauxinédits, desdocumentsd’archives, des traductionsfrançaisesd’ouvragesétrangerset
réimprimé des textesdevenusintrouvables.

1993

1994

1995

1996

1997

1998

2000

2001

2002

2003

2004
2005

2006

2007

2006

SadinalyKraton.La chefferie chez les Ngama.
Paul Créac’h.Se nourrir au Sahel. L’alimentation au Tchad (1937-1939).
Jean Malval.Ma pratique médicale au Tchad (1926-1928).
L’identité tchadienne. L’héritage des peuples et les apports extérieurs(ColloqueINS H
novembre 1991 – J. Tubiana, C. Pairault, C. Arditi éds.)
Marie-José Tubiana.Femmes du Sahel, Regards donnés. Women of the Sahil, Reflections.
(Photographies,texte bilingue).
Daoud Gaddoum.Le culte des esprits margay ou maragi chez les Dangaléat duGuéra.
Bernard Lanne.Répertoire de l’administrationterritoriale duTchad (1900-1994).
Claude Durand.Fiscalité etpolitique. Les redevances coutumières auTchad (1900-1956).
FrançoisGarbit.Carnets de route d’un méhariste auTchad (1936-1940).
Netcho Abbo.Mangalmé 1965 : la révolte des Moubi.
Gérard Bailloud.Artrupestre en Ennedi. – Looking for Rock Paintings and Engravings inthe
Ennedi Hills(translated from French byA.-M. Skye).
PeterFuchs.La religion des Hadjeray.(Traduitde l’allemand parHille Fuchs).
Pierre Hugot.Latranshumance des Arabes Missirié etles batailles intertribales d’Oum
Hadjer de 1947.
Pierre Toura Gaba.Non à Tombalbaye.Fragmentsautobiographiques.
Zakaria Fadoul Khidir.Les moments difficiles. – Dans les prisons d’Hissène Habré en 1989.
Baba Moustapha.Le souffle de l’harmattan.(PRIXALBERTBERNARD DE L’ACADÉMIE DESSCIENCES
D’OUTRE-MER)
Gérard Serre.Une nomadisation d’hivernage dans l’Ouadi Rimé (Tchad 1956).
Géraud Magrin.Le sud duTchad en mutation : des champs de coton auxsirènes de l’or noir.
(PRIXALBERTBERNARD DE L’ACADÉMIE DESSCIENCES D’OUTRE-MER)
Victor-Emmanuel Largeau.À la naissance duTchad 1903-1913(Documentsprésentéspar
LouisCaron).
Claude Durand.Les anciennes coutumes pénales duTchad. Les grandes enquêtes de 1937 et1938.
Joël Rim-Assbé Oulatar.Tchad. Le poison etl’antidote.Essai.
Le Tchad au temps de Largeau1900-1915(photographies, dessins).
Al-Hadj Garondé Djarma.Témoignage d’un militantduFrolinat.
Bichara IdrissHaggar.Tchad. Témoignage etcombatpolitique d’un exilé.
Marie-José Tubiana.Parcours de femmes. Les nouvelles élites : entretiens.
Les contes oubliés des HadjerayduTchadrecueillisetéditésparPeterFuchs,traduitsde
l’allemand parHille Fuchs.
Alain Vivien.N’djaména naguère Fort-Lamy, histoire d’une capitale africaine.
Zakaria Fadoul Khidir.Le chef, le forgeron etle faki.
Lidwien Kapteijns.Mahdisme et tradition auDar For. Histoire des Massalit1870-1930,
traduitde l’anglaisparGeneviève d’AvoutetJoseph Tubiana.
MahmatHassan Abakar.Chronique d’un enquête criminelle nationale.
OumarDjimadoum.Unvétérinairetchadien auCongo.
Contes ToubouduSahararecueillisauNigeretauTchad parJérôme Tubiana.
Antoine BANGUI-ROMBAYE.Taporndal. Petites chroniques dupays gor etd’ailleurs.
BICHARAIDRISSHAGGAR.François Tombalbaye 1960-1975. Déja, le Tchad étaitmal parti.
Histoire politique duTchadsouslerégime duprésidentFrançoisTombalabaye.
Arnaud DINGAMMADJI. Ngarta Tombalbaye. Parcourset rôle danslavie politique du
Tchad (1959-1975).

D A N SL AC O L L E C T I O NB I B L I O T H È Q U EP E I R E S C
( e nc o l l a b orati o navle c’A R E S A E )
Marie-José Tubiana.Carnets de route auDar For 1965-1970.

HOMMES SANS VOIX

REMERCIEMENTS

Nos remerciements vont à tous nos interlocuteurs dont les noms apparaissent
tout au long de ce livre. Sans leur collaboration nous n’aurions pu mener à bien
cette étude. Nous leur en sommes infiniment reconnaissants. Les erreurs ou
manques que l’on peut trouver sont naturellement de notre fait et ne peuvent en
aucun cas leur être imputés. Merci à Joseph, mon mari et à Jérôme, notre fils,
pour plus que je ne saurais dire.
M.-J.T.

La plupartdes termesenitaliquescontenusdansla première partie de ce livre
relèventdulexiquebèRí-á(langue desBèRí). Lorsque les tonsontété notés,
l’accentgrave indiqueunton descendantetl’accentaigu unton montant. LeR
(en petitescapitales) désigneunrrétroflexe,situé entre leretlel;leÒtranscritle
v
ch, leñlenyoulegnetlegune consonne « mouillée » entredyetdj.
La notation a étésimplifiée dansla deuxième partie de l’ouvragesauf en ce qui
concerne le lexique azzãnga (voirp. 157-58).

I.

FORGERONS DU NORD-EST DU TCHAD
màydesBèRí etazzadesDaza

Joseph TUBIANA
Marie-José TUBIANA

I- Répartition des groupes ethniques

I. CEUX QUE L’ON NE VOIT NI N’ÉCOUTE

UIsontceshommes, quisontcesfemmesque lesBèRí ne
Qvoientni n’écoutentetque pourtantilscôtoientchaque
jour? Cesontlesforgerons, cesont« leurs» forgerons.

(1)
LesBèRí constituent une population estimée à environ
500 000individus répartisentre le Tchad oùils seraiententre
80et100 000(Nord duWaddayetEnnedi : danslespréfectures
d’Iriba etde Fada principalement) etle Soudan (aujourd’hui dans
toutle Darfour) oùils seraiententre300et 350 000. Ontrouve
aussi de nombreuxmembreséduquésde cette communauté dans
lesdeuxcapitales: N’djaména etKhartoum etdanslescapitales
provinciales: Abbéché, El-Fasher, Geneina etNyala oùils
occupent souventdespostesimportantsdansle gouvernement,
l’armée, l’administration etle commerce. Aprèslesannéesde
sécheresse (1979-80et1984-85) ceuxduSoudansontdescendus
dunordverslesud à larecherche de meilleuresconditionsdevie.
Coupésen deuxparla frontière internationale entre le Tchad
etle Soudan, lesBèRí ontévolué différemment sousles

(1) Noté parfoisBeri.

10

HOMMES SANS VOIX

administrationsfrançaise etanglaise etensuite avec les
indépendances, etontconnudesdegrésd’arabisation et
d’islamisation différents. Malgré cela ilsconstituent unseul
peuple etontconservéune identitétrèsforte quise manifeste
entre autresparleurattachementà leurlangue : lebèRí-áou
« langue desBèRí ». Ils sont souventplusconnus souslesnomsde
« Zaghawea »tBidede «yat» qui leurontété donnésparles
auteursarabesetà leur suite parlesEuropéensetles
Arabophones, maisaujourd’hui le nom global de «BèR– qí »ui
estle nom qu’ils se donnentà eux-mêmesdansleurpropre
(1)
langue – estde plusen plus utilisé .

LesBèRísontorganisésenunsystème de clans, fortement
individualisés, dontle nom estle plus souventcelui d’une
montagne protectricesurlaquelle est venu s’établirl’ancêtre
fondateurdugroupe. Cesclans seregroupenten confédérations
ayantà leur têteun chef – nommé autrefoisinaenbèRí-á,
aujourd’huisultan,melik, shartay, omda, agiden empruntantdes
titresarabesoufor. Le chef appartientàun clan dominantqui a
su s’imposeraucoursdes tempsetoùlasuccession esthéréditaire.
Entre cespetiteschefferiesdesalliancesmatrimonialeset
politiquesconfortentlespositionsdespluspuissants tandisque
desannexionséliminentdesconcurrents.
Certaineschefferies sontplushiérarchiséesque d’autres. Ainsi
chezlesKobé (groupe majoritaire à l’intérieurdu sultanat
zaghawa duTchad, maisminoritaire ducôté duSoudan) on
distingue lesprinces(abbo), membresduclanroyal, lesclans
nobles, lesclans roturiers, lesesclavesetlesforgeronsqui
occupentle plusbasdegré de la hiérarchie. Cettestratification ne

(1) VoirM.-J. Tubiana :Survivances préislamiques(1964), etDes Troupeauxetdes
Femmes(1985) etJ. Tubiana : Lesnomsproprescommesupportde
l’autoidentification dansL’identitétchadienne(1994 :229-291).

CEUX QUE L’ON NE VOIT NI N’ÉCOUTE

1

1

seretrouve paspartoutaussi fortementmarquée, maispartoutles
forgerons sesituentaubasde l’échellesociale.

Parmi lesBèRí

LetermemàyenbèRí-ádésigne la catégoriesociale des
(1)
forgerons, maislatraduction de ceterme parle motforgeron
décritincomplètementleursactivités. Comme nousl’avons
(2)
signalé dans une publication précédente ,ils sonten faitles seuls
artisansde cettesociété. Ils travaillentle fer– aprèsavoirjusqu’à
cesdernièresannées réduitle minerai –, fabriquentle charbon de
boisnécessaire à leurmétiermaisaussitravaillentle cuiretle
bois. Ils sontégalementdesprofessionnelsde la chasse auxfilets,
desmusiciensetdesmagiciens. Leursfemmes sontpotièreset très
souventcoiffeuses.

Combiensont-ils? Il estdifficile d’estimerleurnombre, carils
nesontpas recensés séparément. Nous serionsenclinsde dire
quelquesmilliers sanspenserque notre extrapolation ait une
valeur scientifique.
NosenquêtesprécédentesmenéeschezlesBèRítantauTchad
qu’auSoudan, depuis une quarantaine d’années, nousavaient
apporté beaucoup derenseignements surcette catégoriesociale.
Nousavionsobservé lescomportementsdesBèRívis-à-visdes
mày, noté qu’ilsne pouvaient s’asseoir surla même natte qu’un
BèRí, ni mangeraumême platqu’euxetqu’ilsne pouvaienten
aucun casépouser une de leursfilles. Nousavionsenquêtésur

(1)azzaen dazaga,duudi(pl.duude) entédaga,haddaden arabe.
(2) M.-J. TuHommebiana : «s sans voix». De l’image que lesBèRí donnentde
leursforgeronsPaideuma36, 1990:335-350.

12

HOMMES SANS VOIX

leursdifférentesactivités techniques. Nousavions recueilli des
informationsdécrivantleschassesauxfilets, interditesparles
administrationsfrançaise etanglaise. Nousnous rendions
fréquemment, à latombée dujour,surl’aire de danse oùle
forgeronvenaitbattresontambouretàtoutmomentnousallions
chezla potière ouchezla coiffeuse pournousprocurer un
ustensile ménageroupourcontemplerle minutieux travail de
tressage descheveux. Nousavonsaussi été invitésaumariage d’un
forgeron etnousavonspufilmer(en 1957) lescortèges
conduisantlesépouxà la maison nuptiale etlesdanses– propres
auxforgeons– accompagnantcesfestivités. Bref, nous savions sur
euxbeaucoup de choses, glanéesàtraversnosobservationsou
aperçuesàtraversl’image que lesBèRínousdonnaientde « leurs»
forgerons, maisnousn’avionspas vraiment vécuprèsd’eux.
Le projetde nousinstallerpourquelquetempsdans unvillage
de forgerons,repéré en 1979 dansle nord duSoudan, n’a jamais
puaboutirpourdes raisons toutà faitextérieures: cetterégion
n’étantplusaccessible auxchercheursà cause de l’insécurité.
Parailleurs unretouren pays zaghawatchadien en 1988-89
nousavaitfaitentrevoirdesmodificationsprofondesapparues
danslestatutdesforgerons, ainsi que deschangementsdansles
attitudesmanifestéesà leurégard etdansleurpropre
comportement. Nous signalionsalors«une évolutionversleur
intégration, mêmesi certainsinterditsdemeuraient– en
particulierl’alliance matrimoniale –et si lespréjugés restaient
tenaces».
C’estpourcesdiverses raisonsqu’en 1994, nousavonsmis sur
piedune mission pluridisciplinaire dansl’est tchadien avecun
voletconcernantlesmàydesBèRí abordésde manière
pluridisciplinaire : langue, histoire etanthropologie.

CEUX QUE L’ON NE VOIT NI N’ÉCOUTE

Parmi les Daza

1

3

Maisl’Ennedi où vitla portion desBèRí désignée parleterme
« Bideyat», avecses subdivisionsen BideyatBorogatetBideyat
Bilia, estaussi en partie l’habitatd’une autre population : les
Daza. Ils sontpluslargementconnusà l’extérieur sousle nom de
« Goranes» qui, dansleurcasaussi leura été donné parles
auteursarabesetà leur suite parlesEuropéensetles
(1)
Arabophones. La langue desDaza estle dazaga, que
connaissentbeaucoup de BèRí de cetterégion, en contact
permanentavec eux.

Il estdifficile d’évaluerl’importance numérique de la
population daza qui estle plus souvent recensée avec la
(2)
populationtéda duTibestLei .sdeuxgroupes setrouventalors
le plus souventconfondusdans une dénomination commune :
« Toubou», alorsqu’en faitce dernier terme désigne, en langue
kanouri, les seulshabitantsduTibesti. Onvoitqu’il n’estpas
facile de cernerle contenude cesdifférentesdénominations
globalisantes, d’autantplusque de nombreusespopulations,
apparentéesmaisd’originesdifférentes,utilisentla languedazaga
etentrentalorsdansla catégorie desdazagada: « ceuxqui parlent
ledazaga». Parmi euxlesGaéda, lesKréda, lesAnnakaza
etpeutêtre aussi lesNoarma,sontlesplusnombreux. Cesont surtout
desGaéda que l’onrencontre en Ennedi.

Unetraditionrapporte que lesGaédaseraientdesTundjur,
venusduWaddayaumomentde la conquête de ceroyaume par

(1) Surla dénomination « gorane »voirJ. Tubiana : Lesnomspropres… (o.c.).
e
(2) VoirA. Le RouvreurSahariens etSahéliens duTchad.2éd. L’Harmattan, 1989
etGens duroc, Gens dusable. Les Toubou. Textes réunisparCatherine Baroin,
CNRS, 1988.

14

HOMMES SANS VOIX

e
Abd el-Karim, c’est-à-dire audébutduXVIIsiècle. L’ancêtre des
Gaéda, Umar,seraitarrivé en Ennedi avec «son forgeron ».
Maisceci estcontesté pard’autresqui disentqu’Umarestarrivé
seul. Nous reviendrons surce point. C’estprincipalementavec
desforgeronsGaéda que nousavonsenquêté. Letermeazza
(singulierezze)désigne lesforgeronsen dazaga.

Nousne parleronspasici desduude(singulierduudi), forgerons
desTéda, bien que quelques-unsde nosinformateurs, aient une
originetéda. Nous renverronsaux travauxde CharlesLe Cœur,
auxmultiplesnotationsde LeRouvreurainsi qu’aux travauxde
(1)
Monique Brandily. Maisonretiendra letermemeleude« lien
vassalité »,signalé parLe CœurchezlesTéda : « lien quiunitplus
particulièrement un forgeron àtelle ou telle famille » eton
chercheras’il existe des termesetdesnotionscomparablesen
dazagaetenbèRí-á. Nousne parleronspasnon plusdeshaddad
forgeronsdesgroupesArabes.

La mission pluridisciplinaire intituléeÉtude historique,
linguistique etsociologique de groupes sociaux« castés » : les forgerons
de l’Est tchadiena démarrésurleterrain le28 octobre 1994 et
(2)
s’estpoursuivie pourcertainsmembresjusqu’en ju.in 1995
L’étude detroisgroupesavaitétéretenulee :smàydesBèRí, les
kultuetkabartudesMaba duWaddayetlesKinnin d’Abbéché,
égalementauWadday.

(1) CharlesLe Cœur. 1950: articleduudi;AlbertLe Rouvreur.Sahariens etSahéliens
e
duTchad,2éd., L’Harmattan, 1989, Monique Brandily. Lesinégalitésdansla
société duTibesti dansGens duroc…(C. Baroin éd.), CNRS, 1988 :37-71.
(2) Mission conjointe de l’ACCT (Programme METAF), duCNRS etde
l’INALCO placéesousle haut-patronage de l’Université de N’djaména etdeson
recteurM. Tom Erdimi.

CEUX QUE L’ON NE VOIT NI N’ÉCOUTE

1

5

Marie-José etJoseph Tubiana avaienten charge le premier
groupe. Ilsontmené desenquêtesd’une partà N’djaména avec
desmàyscolarisés: école publique etenseignementislamique,
faisantapparaîtreune catégorie demàydevenusenseignants,
marabouts, imam, maiségalementdouaniersoumilitaires,
d’autre partdansl’Ennedi auprèsd’une quinzaine demày
«traditionnels»rencontrésà Fada etdansdifférents villages sur
un itinéraire Fada-Tiné,surla bordure méridionale dumassif.
C’estlerésultatde cette enquête quisera donné ici, en première
partie de ce livre.
MahamatAdoum Doutoum a mené desenquêtesà Abbéché
etdansdifférentscantonsduWadday surleskultuet surles
(1)
kabartuetnouslivreraséparément ses résultats.
Monique Jayavaitpour tâche de mener une étude globale etde
longue haleinesur un groupe de migrants touaregsinstallé au
Waddayaudébutdu siècle, lesKinnin d’Abbéché, etdansle cadre
de cette mission devait vérifier une hypothèse : Est-ce que les
Kinninsontd’anciensforgeronscomme cela avaitétésuggéré par
(2)
Jean Chapelle ? Ses résultats serontaussi publiés séparément.

Unrapportd’étape a permisd’articulerles recherchesdes uns
età desautresetde mettre enrelief les traitscommunsà ces
(3)
différentsgroupes.

(1) Une première étudesurlesKabartu,souslasignature de MahamatAdoum
Doutoum, « Place et statutdesforgeonsdanslasociété maba duTchad » a paru
dansleJournal des Africanistes,60(2), 1990: 149-160.
(2) Deuxétudesontparu,souslasignature de Monique Jay: « Quelqueséléments
surlesKinnin d’Abbéché (Tchad) »,Études etdocuments berbères14, 1996:
109122et« Rire entre femmes: parenté, alliance et sexualité (lesKinnin, Touaregs
d’Abbéché - Tchad) » in DaphyE. etRay-Hulman D. (eds),Paroles à rire, Paris,
publ. Langues’O, 1999 : 41-59.
(3) Cf.rapportd’étape du13janvier1995, 10pagespolycopiées.

16

HOMMES SANS VOIX

En deuxième partie de ce livre ontrouveraune étude de
Jérôme Tubiana,s’appuyant surdesenquêtespostérieuresmenées
en2001 et 2002auprèsdesforgerons-chasseursduTchad etdu
Niger, principalementlesAzza dumassif de Termitetde la plaine
de l’Ayer.

Les difficultés rencontrées

LesenquêtesmenéesauprèsdesforgeronsbèRí, daza et
quelquesautres, cesderniers– forgerons tama ouarabes–
rencontrésen particulier surlesmarchés,sesont, dansleur
ensemble,révéléesdifficiles. Ilyeutdesincompréhensionsde
partetd’autre.

Une certaine méfiance de la partdesforgeronsn’a pas toujours
permisde créerle climatde confiance qui autorise desentretiens
approfondis. Leurméfiance n’aurait-elle pasété éveillée parnotre
démarche même ? Euxquisontméprisés, aumieuxignorés,voici
que desgens, etqui plusestdesétrangers,s’intéressentà leur
personne, à leurhistoire. Qu’est-ce que cela cache ? Ilsontpu se
demanderà justetitre : Est-ce que cela est« bonpournous» ?
c’est-à-dire pournotre image etaussi : « Est-ce que nouspourrons
entirer un bénéfice » ?

De notre partaussiune certaineréserve, ouplutôt un manque
despontanéité lié à la peurque notre démarchesoitmal
comprise, nousa conduitsà faire deserreursd’appréciation.
Ainsi, à Fada, nousavonsattenduplusieursjoursavantd’aller
parleravec lesdeuxforgeronsinstallés surla place centrale. Dans
notre espritc’étaitpourleurlaisserletempsdes’habituerà notre
présence, maisdansleurespritc’était, nousa-t-ilsemblé après

CEUX QUE L’ON NE VOIT NI N’ÉCOUTE

1

7

coup,une façon de lesignorercarilsavaientété prévenusparle
sous-préfetde notrevenue, de notre désirde parleravec euxet
desenquêtesque nouscomptionsfaire;ce que nousnesavions
pas. D’oùle malentendu: ilsnousattendaientetnouspassionsà
côté d’eux sansnousapprocheret sans venirleurparler!
Ilsformulèrentd’ailleursleurétonnementdèsla première
entrevue, avec la liberté de parole qui lescaractérise : « Alorsc’est
maintenantquevous veneznous voir, alorsqu’onvous voitpasser
depuishuitjoursetque nous vousattendions! »

Lesforgeronsinterrogésà Fadarépondaientde manièretrès
réticente à nosquestions, parfoisnerépondaientpasou
argumentaienten disantQ: «ue nousavez-vousdonné pour
qu’onréponde àvosquestions? »;la demande d’argentétait
répétée chaque foisque nousprenions une photo. Nos
commandesetachatsde poignards, couteauxà moissonneret
autresobjetsont toutde même facilité lesconversations. Celles-ci
ont toujourseulieu sousl’abri-atelieroù unevieille chaise, qui
n’avaitplusque le cadre métallique et un boutde planche
pardessus,servaitdesiège aux visiteurs. Nousobservionsleur travail,
nousposionsdetempsà autreune question, ils répondaientou
nonsansjamaisinterrompre leur tâche, passantd’une activité à
l’autresansinterruption. Un jour, ils sesontinterrompus
quelquesinstantspourprépareretboire du thé. Ilsnousont
offert unverre dethé que nousavonsacceptévolontiers. Le jeune
garçon qui nousaccompagnaitet une autre personne présente
refusèrent. Onsentaitaussi que cela avaitpoureux valeurdetest
(1)
car un non-forgeron ne boitpaslethé d’un forgeron .Puisnotre

(1) Siun forgeron prépare du thé avecson proprethé (ce qui étaitle cas) on ne le
prend pas, mais si on donne du thé àun forgeron pourqu’il le prépare, on peutle
boire. Maisen aucun cas, on ne peutboire dulaitoffertpar un forgeron.

18

HOMMES SANS VOIX

observation etleur travail ont reprisetilsnousont semblé
apprécierle cadeaudesucre etdethé que nousleuravonsfaitle
lendemain.

Cette méfiance desforgerons–toutà faitcompréhensible –
nousasemblé moindre en dehorsde Fada oùdanspresque
chaquevillage du sud-estde l’Ennedi nousavons retrouvéun ou
plusieursforgerons: à Bao, Bahay, Bardaba ouTiné;avec eux
nousavonsparlé de manière plusdétendue.

De même le côté intéressé desforgeronsnousa paruplus
développé danslesgros villagesetdansles villesque dansles
petits villages, chezlesgenséduquésque chezlesgensplus
simples. Maisfaut-il là aussis’étonnerque des« dépendants»,
se comportenten quémandeurs? Lespremierscontactsà
N’djaména avec deuxforgeronséduqués, l’un instituteuren arabe
etl’autre marabout, nousontdans un premierabord étonnéscar
nousn’avionsjamaiseuce genre derapportmercantile avec
aucun de nosinformateursprécédentsdurantnoslonguesannées
d’enquête. Voici ce que j’ai noté à chaud :

Les deuxforgeronsvenus laveille, MahamatKhamis etHalli
Nubay, accompagnés d’un neveudupremier, lycéen de22ans,
e
en classede3dansun lycéetechnique, amené par euxcomme
interprète,viennentnous rendrevisite. L’entretien qui était très
détendula fois précédente démarre sur des revendicatQions : «uel
sera notre intérêtsi nous parlons avecvouCe qs ? »ui signifiait:
« Combien allez-vous nous donner chaque fois que nousvous
donneronsune information ? »Nous leur expliquons que nous
travaillons avec euxpour les faire connaître etque nous n’avons pas
l’habitude de donner de l’argentpour que les gens parlentavec nous.
Ils disentqu’ils sontd’accord avec notre position mais qu’ils sontdans

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents