Inde, la disparition de Jean-Baptiste
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Description

Comment la quête d’un disparu se transforme-t-elle en un périple dans des lieux sacrés et incongrus d’Inde ? Une famille française explore les villages reculés du sous-continent, sillonne les bidonvilles des mégapoles, à la recherche du fils évaporé en Inde, lors d’un tour du monde à vélo. Kidnapping, accident, retraite, réseau mafieux, toutes les pistes doivent être vérifiées, au risque de rencontres improbables.
Les parents sont déterminés à comprendre le destin de leur fils, à découvrir comment un voyage ordinaire l’a mené en un lieu de non-retour. De rencontres en rencontres avec des Hindous ou des Jains, ces Français découvrent des philosophies et des religions dont ils se croyaient éloignés. Le pays où se cache leur fils, vivant ou mort, devient une terre amie.
Ceci est une histoire vraie aux sources nombreuses et vérifiées, une enquête suivie depuis dix ans dans tous les Etats de l’Inde. Aucun détail n’y a été inventé. On ne trouvera ici que des faits authentiques et des émotions ressenties. Le quotidien de voyageurs au long cours se mêle à l’inconnu d’un destin particulier. Celui de l’être cher évaporé en Inde.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 janvier 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363159724
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Dominique Hoeltgen

Inde, la disparition de Jean-Baptiste

Ayamé Editions
Reportages


Du même auteur
Inde, la révolution par les femmes é ditions Philippe Picquier, 2009 et 2010 (poche)
Les marchands de l’Internet é ditions du Téléphone, 1996
Internet pour tous é ditions du Téléphone, 1995, Nouvelles éditions en 1996 et 1997
Le salaire des Africains Jeune Afrique Plus, 1983, seconde édition en 1984
L’Algérie Jeune Afrique é ditions, 1982, nouvelle édition en 1987
ISBN 9782363159724
© janvier 2019, Dominique Hoeltgen, Ayamé Editions
Photo de couverture et cahier photos : © Dominique Hoeltgen


Chapitre 1 Quelqu’un sait
Oui, quelqu’un sait. Quelqu’un sait ce qui s’est passé ce 5 décembre 2007 à Goregaon, sous la double-voie surélevée qui mène du cœur de Mumbai à Ahmedabad. Il est six heures du soir, la circulation est à son comble et le flot anarchique de camions, voitures, rickshaws, bus est ininterrompu. La nuit va tomber dans une demi-heure.
A Goregaon, sous le béton de la voie rapide surélevée, cinq ou six familles vivent, dans la poussière soulevée à chaque passage de quatre, trois et deux roues, dans le bruit des klaxons ininterrompus, mais à l’abri des intempéries, sous le béton gris. Sous des couvertures couleur poussière, des silhouettes allongées d’hommes, de femmes et d’enfants se resserrent comme pour repousser la chaleur et éloigner le bruit. Des formes grises se blottissent les unes contre les autres, façonnant un rempart humain au milieu du flux automobile.
A Goregaon, à six heures du soir, il y a toujours quelqu’un qui ne dort pas. L’œil aux aguets sur les événements alentour.
Qu’un éléphant vienne à passer, le guetteur ne réveillera pas la famille. Pas plus qu’au passage d’un homme penché sur son vélo chargé de ces petites boîtes, les dhabbas, qui servent à livrer les repas aux salariés. Quand un rickshaw, le tricycle motorisé indien, pousse un autre rickshaw de son pied droit, tout en conduisant son attelage, cela fait sourire tout au plus. Qu’un mini-camion perde son chargement en milieu de chaussée, tous les habitants du trottoir suivront les événements de près. Il y a peut-être quelques roupies à grappiller, cinq minutes d’aide à donner contre monnaie sonnante. Mais qu’un cycliste chargé de quatre sacs roule à bonne allure sur la voie qui longe le pont routier, et c’est toute la tribu qu’il secouera. A-t-on jamais vu un touriste en tee-shirt circuler sur un engin de pauvre ? Sur un vélo !
Ce 5 décembre 2007, à six heures du soir, cinq ou six hommes, six ou sept femmes, et quelques enfants, les habitants du trottoir de cette banlieue nord de Mumbai, regardent la circulation comme d’autres à la même heure fixent leur poste de télévision. Une distraction pour chasser les soucis de la journée, pour rêver à d’autres vies.
Le vélo bleu aux quatre sacoches ralentit devant une gargote où les chauffeurs prennent à la va-vite un chai, ce thé au lait et aux épices à l’odeur enivrante de cannelle. Le cycliste étranger fait un demi-tour pour s’engager en sens contraire, et arrête son attelage contre un luminaire sur le côté opposé de la chaussée.
Sous le béton du flyover, comme on appelle ici le pont routier, les familles se sont déplacées dans l’ombre et la poussière, intriguées par ce voyageur d’un type nouveau. Sous la faible lueur du luminaire, l’étranger monte les cinq marches qui mènent à un distributeur de billets, un ATM, seul et unique établissement de cette portion de voie désolée. Tous les ATM d’Inde sont surveillés par des gardiens, jour et nuit, foi de banquier. Comme il semble incongru ce distributeur de billets, petit bloc carré de béton planté là, dans un endroit où personne ne s’arrête, loin de toute banque. Seul un « centre de formation de police » ouvre ses grilles à cinq mètres de là, comme pour rassurer. L’étranger fait ses opérations, retire quelques billets, les glisse dans la poche de son pantalon, et ressort. La nuit va arriver. Il lui faut pédaler vers un espace de verdure pour planter sa tente. A-t-il repéré sur la carte les deux poumons verts de la mégapole, Aarey Milk Colony et Sanjay Gandhi National Park ? En quelques coups de pédales, il devrait y arriver. Sous le béton gris, dans l’ombre de la nuit, quelques hommes, des femmes et des enfants suivent les allées et venues de cet étrange visiteur du soir qui roule comme un pauvre.


Chapitre 2 Le temps de comprendre, le temps de dire
Décembre 2007. Nancy.
A six mille kilomètres de là, dans la grisaille d’un jour sans soleil, près de la fenêtre du premier étage, une femme est penchée sur son ordinateur. « Ca y est ! Il est arrivé à Mumbai. Cette fois, c’est sûr. Je viens de voir qu’il a retiré de l’argent le 5 décembre. » Les yeux rivés sur l’écran, la femme aux longs cheveux attachés dans le dos, tape sur le clavier, change de page, revient sur un site de banque. Elle scrute les chiffres, les commente à voix haute : « Il a pris 1000 roupies le matin, et 10 000 roupies le soir. Ca fait combien mille roupies ? On dirait qu’il a fait ses retraits dans deux banques différentes. Cela ressemble bien à Jean-Baptiste. Il ne sait jamais combien il lui faut quand il arrive dans un pays.» Rassurée, la mère clame la nouvelle, sa dernière trouvaille sur le périple du fils aventurier, ce 8 décembre 2007. Voilà plus de cinq mois que depuis son salon de Nancy, elle suit les pas du fils, grâce aux liaisons internet. Un voyage par procuration qui l’a menée d’Italie en Grèce, de Turquie en Iran, de Dubaï en Inde. L’Italie, elle connaissait déjà, pour avoir fait un voyage éclair Nancy-Rome avec son groupe de la paroisse. Quels poignants souvenirs ! Le seul fait d’évoquer la basilique Saint-Pierre lui fait remonter le sourire aux lèvres. Quant aux autres pays, elle les a découverts, semaine après semaine, par l’intermédiaire de son grand cycliste de fils.
Dans trois jours, on fêtera son anniversaire, puis Noël quelques jours plus tard suivi du Nouvel An. Quel bonheur, ce mois des festivités durant lesquelles la maison ne désemplit guère. Ces fêtes chaque année rassemblent toute la famille, une belle tribu aux sept enfants qui après avoir grandi dans l’Est de la France, se sont éparpillés aux quatre coins du monde, reléguant au rayon des souvenirs heureux les chamailleries pour un ours en peluche ou un jeu vidéo. L’aîné, François, développe des logiciels pour le Parlement européen à Thionville. Marie est à Chengdu en Chine où elle enseigne le stylisme. Chantal est la seule qui réside encore à Nancy, non loin de ses parents. Les jumeaux, Catherine et Jean-Baptiste, sont partis à la découverte du monde, dans des directions opposées. Vincent, « le petit rigolo », pétrit du pain et des croissants à Londres. Le petit dernier, Pierre-Emmanuel, termine ses études en industrie papetière à Grenoble, avant d’aller s’installer à Manchester. Chacun a façonné sa vie à son image, s’est tissé des amis et des amours qui, au fil des ans, viennent agrandir la tribu.
Mais décidément, cette année ne ressemble pas aux autres.
Il y a des jours comme ce 11 décembre 2007 où se mêlent le gris et le soleil, des jours où toutes les routes d’Asie et d’Amérique convergent sur une colline au nord de Nancy. Dans la maison du haut de la colline.
Drôle d’anniversaire : ceux dont on fête aujourd’hui les vingt-six ans 1 se trouvent au bout du monde : l’une est au Mexique, l’autre en Inde. Ces jumeaux, qui ont grandi en Lorraine, apprécient l’art du voyage au long cours et les découvertes… de continents différents. «Catherine a reçu la carte que je lui ai envoyée par mail. Elle m’a répondu qu’elle soufflait ses bougies avec des amis. JB, lui, ne l’a pas regardée, » dit la mère. Sa voix trahit à la fois le bonheur d’avoir une partie de sa tribu rassemblée et l’anxiété de ne pas savoir où se trouvent les absents. Sur ses sept enfants, deux sont de l’autre côté de la planète, en des mondes inconnus, trop loin, si différents. Comment faire taire cette anxiété, ce tourment qui la ronge sans trop savoir pourquoi ? JB a toujours donné des nouvelles avec régularité, depuis son départ de France pour son grand voyage vers l’Orient. Avec ponctualité, il a toujours écrit quelques mots - oh pas de longues missives - mais quelques précisions sur l’avancée de son périple, sur l’endroit où il se trouvait. Et puis soudain, plus rien ! Silence radio. « Allez, viens donc trinquer à la santé des jumeaux ! » On n’ouvre pas souvent une bonne bouteille dans la famille, mais ce soir-là, les bulles ne cachent guère une légère inquiétude, celle de l’inconnu. Au mur du salon, la carte du monde piquée d’épingles à tête colorée indique le périple du fils cycliste. La plus jeune sœur pointe son doigt sur Rome. « Moi aussi, j’aimerais aller à Rome, visiter la chapelle Sixtine, rencontrer le Pape. » Le périple du voyageur fait rêver toute la famille qui cherche réconfort et humeur de fête sur les accords des Quatre Saisons de Vivaldi, le compositeur préféré du père.
On évoque les mails enthousiastes qui relatent des petites choses du voyage du fils, du frère, comme la recherche sur la place Saint-Pierre d’un calendrier liturgique, ou encore deux melons et l’hospitalité offerts par un paysan en Albanie, puis l’arrivée à la cathédrale d’Izmir, l’accueil d’une famille dans un village perdu de Turquie, et toutes les invitations iraniennes à partager le repas ou un bout de toit. « Mais il est à Mumbai maintenant et il n’a pas donné de nouvelles, » rappelle la mère. Est-il égaré dans la métropole aux 20 millions d’habitants ? A-t-il fui vers d’autres horizons plus calmes ?
Des guirlandes rouges et dorées décorent la porte d’entrée. Des bougies brûlent sur les marches qui mènent à l’étage, au salon au fond duquel est installée une crèche. C’est Noël, douze jours après l’anniversaire des jumeaux. La famille est réunie dans la maison nancéienne. Enfin, une partie de la famille. Mais ce jour-là, la tension est à son comble. Les jumeaux ne sont pas là. Catherine, revenue du Mexique, a posé ses sacs en Angleterre. Voilà qui était prévu, annoncé. Mais son frère Jean-Baptiste, le voyageur de l’Est, n’a donné aucune nouvelle. Un mutisme surprenant, qui ne lui ressemble guère.
La Nancéienne sait que ses jumeaux sont différents l’un de l’autre, et ce, depuis ce 11 décembre 1981 quand sa fille a pris ses premières respirations vingt minutes avant que l’autre bébé qui s’était retourné dans son ventre ne se décide à venir au jour. Les deux jumeaux, une fille à la naissance aisée, un fils à la sortie douloureuse, seront des enfants joyeux qui en grandissant suivront des voies différentes. Il y eut l’époque des jeux de filles entre filles et des jeux de garçons entre garçons. Le piano pour l’une, le scoutisme pour l’autre. Et deux passions différentes : vélo et yoga. Pour le jeune homme, le vélo est plus qu’un moyen de locomotion, c’est aussi une manière de vivre, d’être, de se dépenser, de penser en pédalant. Rien n’est jamais trop loin, la Corse, l’Allemagne, la Norvège et maintenant l’Orient. L’Orient, peut-être pour s’évader d’une entreprise au nom similaire où les lignes de code informatique ne remplissaient plus suffisamment la tête du web designer qu’il était. Pour la jumelle, devenue professeur de yoga, la discipline a été une révélation, un lien nouveau vers le frère éloigné.
La mère sans arrêt redit son angoisse : « Il m’a dit qu’il appellerait dès qu’il serait en Inde. Il a pris son avion le 4 décembre à Dubaï. On s’est parlé juste avant. C’est moi qui ai réservé son billet d’avion. Cela fait vingt jours maintenant qu’il est arrivé à Mumbai. Vingt jours, c’est long pour retrouver son chemin dans une ville. » Elle n’entend plus les réconforts, les suggestions de ses enfants présents, de sa sœur, des amis. Elle est comme enfermée dans sa propre anxiété. Oubliant les autres, elle ouvre l’ordinateur, seule fenêtre vers le fils égaré.
Dans un coin du salon, quelques guirlandes scintillent sur le sapin. Assise devant le bureau, la mère redresse son dos et saisit doucement de sa main droite la petite croix toujours accrochée à son cou, elle la porte à ses lèvres et délicatement l’embrasse.
« Tu connais l’importance de Noël pour Jean-Baptiste. Pourquoi donc ne s’est-il pas manifesté ? interroge-t-elle à la cantonade. À l’église, ce matin, le prêtre m’a demandé de ses nouvelles. Je n’ai pas pu lui cacher mon inquiétude. Il va prier pour lui. » Son tourment emplit la pièce et jette comme un voile sur les lumières de la fête. Quelqu’un manque à l’appel.
« J’ai fait un rêve, commence la mère, j’ai fait un rêve…
« Tu te prends pour Martin Luther King ! » coupe le frère cadet.
« Non, écoutez-moi. J’ai fait un rêve effrayant. Jean-Baptiste était sur un ferry, avec son vélo à côté de lui. Soudain au milieu du voyage, des gens se sont approchés de lui, l’ont saisi et l’ont jeté à la mer, ainsi que son vélo. Un cauchemar terrible.
J’ai raconté ce rêve à Jean-Baptiste qui était en Iran à ce moment-là. Il allait bien. Mais j’espère que mon rêve n’était pas prémonitoire. »
« Maman, tu lis trop de romans, interrompt Vincent. Ça ne peut pas être vrai. Tu l’as dit toi-même : il a pris l’avion de Dubaï à Mumbai. »
« Je sais, mais… »
C’était un Noël en grande nervosité. Un cauchemar qui ne veut dévoiler son nom. Un mauvais rêve qui durait et se prolongeait des jours et des nuits… Chaque jour, chaque heure, l’anxiété montait, sans les mots pour la dire. Une boule dans la gorge interdit de mettre les paroles justes sur l’absence ressentie, sur le manque incompris, indicible parce que sans raison.
Dans la maison devenue trop grande, le père monte le son de la musique et file à la cuisine, pour couper, tailler, enfourner, cuire sa spécialité du jour. Cuisiner est devenu un exutoire aussi puissant que la lecture, occupant ses mains et son esprit loin des pensées qui toujours le rongent, loin de l’inquiétude qui l’habite sans pouvoir s’exprimer en paroles. C’est la mère qui sans arrêt redit son angoisse à qui veut l’entendre, aux amis de passage, aux pères de sa paroisse, aux fidèles de l’association où elle donne encore de son temps, ou à son ordinateur, sa porte ouverte sur le monde.
Une hantise, une obsession, un seul tourment, celui de ne pas savoir, emplit la maison durant ces jours et ces nuits dont nul ne voit la fin… jusqu’à ce mardi de janvier 2008 où le facteur sonne à la porte.
Un paquet, venu de loin. Les timbres sont iraniens. Le cachet postal indique Téhéran. Un paquet ficelé et écorché, enveloppé de différentes couches de papiers brun et beige. Le père et la mère se précipitent sur la boîte déjà un peu éventrée. Des nouvelles enfin. Des livres surtout : Les pères apostoliques , La Cité de Dieu de Saint-Augustin, Islam et christianisme , Platon : symposium et la mort de Socrate , Le roi Lear de Shakespeare, Le paradoxe ambulant de GK Chesterton. Et aussi plusieurs cartes d’Albanie, de Croatie, d’Italie, de Turquie, d’Ankara, d’Istanbul et la carte Michelin n°737 de Grèce.
Anxieux et curieux à la fois, les parents ouvrent les livres un par un, les compulsent frénétiquement, les étalent sur la table de la salle à manger. Un mot serait-il caché entre deux pages ? C’était bien entre deux pages d’un roman expédié de France en Iran que la mère avait fait parvenir à son fils une carte bancaire, quelques mois plus tôt. Tout était bien arrivé. Jean-Baptiste avait reçu le colis et tout son contenu. Alors il doit bien y avoir un petit mot, une trace de lui quelque part ! Les parents étalent les cartes, cherchent des signes du passage de leur fils. Rien, aucune note ne montre les routes et les chemins suivis, les livres ne portent ni annotation ni graffiti. Seul, La Cité de Dieu est tout écorné, signe d’une lecture avide. Ils ont là devant eux un paquet rempli de l’expérience mentale et géographique de leur fils, mais sans un mot d’explication.
« Cela lui ressemble bien, dit la mère dépitée, de ne pas prendre le temps de parler, d’expliquer, de raconter. »
Tous deux sont désorientés. Comment un fils aimé et aimant peut-il laisser ses parents dans l’inconnu, dans le désarroi ? pense Marie-Claire. Pourquoi le fils cycliste qui a choisi l’Orient comme destination, ne donne-t-il pas de nouvelles ? Elle effeuille La Cité de Dieu avec attention. Et lit à haute voix : « Saint Augustin est des plus beaux génies que la nature et la grâce aient formés… Mais écoute ça : « Il trouva que les écrits des philosophes platoniciens nourrissaient l’orgueil de son âme, qu’ils lui inspiraient le goût d’une fausse sagesse, et qu’ils le laissaient rempli de vices, sans lui apprendre à sortir de sa propre misère. N’y trouvant rien touchant le mystère de la rédemption de l’homme, il se mit à lire le Nouveau Testament, surtout les épîtres de Saint-Paul ; et il commença à y prendre un grand plaisir »… C’est Jean-Baptiste tout craché. Il nous renvoie Platon. Il a gardé la Bible. »
« Oui, cela lui ressemble aussi de ne pas envoyer de lettre, confirme le père. Il sait qu’on comprendra, qu’on lira tout ce qu’il a lu, et qu’on sera en symbiose avec lui, où qu’il soit ». Et pour joindre le geste à ses dires, il reprend les cartes et les arrange pour suivre le cheminement de France jusqu’en Turquie, du fils… qui est aujourd’hui quelque part si loin à l’est. Mais où est-il ? Le père aime la précision des lieux, des choses, des événements. Ses années d’exercice dans un tribunal ont accentué ses traits de caractère. Et tout d’un coup, le voici qui tangue dans ses certitudes, entraîné dans un tourbillon qui le dépasse, dans un vertige d’incertitude où les faits, les villes, les hommes ne sont plus où ils devaient être. Un ouragan a effacé les pas de son fils.
Il faut dire l’absence, alerter les autorités, les policiers, les amis et le monde entier. Mais comment faire ? Par où commencer ? Faut-il aller en Inde et être perdu au milieu de langues et coutumes étrangères ? Faut-il s’adresser au président de la République ? La maison du haut de la colline se transforme en un quartier général où se concoctent toutes les requêtes.
Des liasses de papiers, des lettres, des cartes, un grand carnet, un dictionnaire français-anglais, deux guides sur l’Inde, tout un foutoir de paperasses recouvre la grande table de la salle à manger. À côté, l’ordinateur reste constamment allumé. On attend activement des nouvelles. Et dans la frénésie inhabituelle, la mère et le père multiplient les requêtes par mail, par téléphone, par courrier. Une amie nancéienne vient à la rescousse avec sa maîtrise de l’anglais. Et aussi les copains des enfants – il y a celui qui vient de passer son diplôme d’avocat et puis les autres qui ont des notions d’anglais – chacun vient à la rescousse. On va le retrouver l’ami, le frère, le fils. Les démarches se multiplient.
Soudain, tout s’enchaîne, à un rythme effréné : on passe de visites à la police à des rendez-vous chez l’avocat, des démarches à la préfecture sont suivies d’envoi de lettres, de mails, de coups de fil. Vite, il faut retrouver des photos, des empreintes digitales, des curriculum vitae. L’action tue la mélancolie.
Le 12 janvier 2008, Marie-Claire et Pierre Talleu alertent le ministère français des Affaires étrangères et le consulat français de Mumbai et leur indiquent la disparition de leur fils Jean-Baptiste. Dans la foulée, des informations sont envoyées à New Delhi, à l’ambassade de France d’abord. « Les ambassades assurent la protection des citoyens de leurs pays. Ils doivent pouvoir retrouver Jean-Baptiste. Ils doivent savoir, » pense tout haut le père. Une fiche jaune Interpol est créée. Jaune pour personne disparue. « Avec ça, on va le retrouver tout de suite, » se réconforte la mère. Interpol, c’est quand même l’Organisation internationale de police criminelle qui alerte les polices de 190 pays membre. De quoi faire renaître l’espoir.
Greffier de justice à la retraite, Pierre est à l’aise avec ces formalités, lui qui toute sa vie a travaillé avec des juges d’instruction sur des affaires criminelles et des délits graves. Mais cette fois, il s’agit de rechercher son fils, de surcroît dans un pays étranger dont il ne maîtrise ni la langue ni les codes. C’est une toute autre histoire.
Une recherche dans l’intérêt des familles est enregistrée à la préfecture de Nancy, le 9 février. Puis les parents concoctent une lettre pour Nadine Morano, alors Secrétaire d’État de la famille, et originaire de Nancy.
Le 3 mars, leur avocat dépose une plainte contre x pour enlèvement au procureur de Nancy. « Enlèvement ? Vraiment, tu y crois à un enlèvement ? » s’enquiert Marie-Claire. « C’est la seule possibilité de déposer une plainte, car un adulte est considéré maître de ses agissements et a le droit de disparaître de son propre chef, sans que personne n’ait à y redire, » explique Pierre.
Il faut aller vite, car le 7 mars marque la fin du visa indien de Jean-Baptiste.
Au quartier général nancéien, on multiplie les missives aux députés, à l’ambassade, aux consulats, à Nicolas Sarkozy, alors président de la République. Des lettres en français toujours.
Comment faire pour agir en Inde ? La solution viendra de Londres, où Vincent, le jeune frère, travaille. Il partage son appartement avec deux jeunes Indiens, lesquels ont deux tantes à Mumbai. Plusieurs échanges de mails et quelques coups de téléphone plus tard, la décision est prise : les deux tantes des colocataires de Vincent acceptent de faire les démarches nécessaires et d’aller déposer la première plainte à la police indienne.


1 Ils sont nés en 1981.


Chapitre 3 Mumbai, l’heure d’agir
Il est dix heures du matin ce 9 mars 2008 quand un rickshaw s’arrête devant le bureau de police de Sahar, au bout d’une ruelle défoncée derrière l’aéroport de Mumbai. Les deux Indiennes en salwar kameez 2 , le pantalon-tunique aux couleurs vives, sortent les quelques roupies pour payer leur course, et se regardent l’une l’autre comme pour se donner confiance. Elles débarquent, hésitent, reprennent leur respiration et franchissent la porte d’entrée du bureau de police. C’est bien la première fois qu’Annie et Alba viennent à la police pour une déposition si importante.
Mais où aller ? Vers qui se diriger ? Vers la table de droite ou le bureau de gauche ? Cinq policiers semblent s’affairer autour des deux tables sur lesquelles traînent quelques verres de thé. Personne ne se précipite pour recevoir les deux femmes, les diriger. L’inaction pèse dans l’air jusqu’à créer un halo de semblant d’activité. Un halo dans lequel personne, surtout, ne bouge, ne lève le petit doigt, encore moins le regard.
Annie donne un coup de coude à sa sœur, comme pour lui dire « allez, on y va ». Et relevant la tête, elle s’approche du bureau de gauche : « On veut déposer une plainte » avance-t-elle au policier installé sur un fauteuil qui grince à chaque mouvement, comme pour évacuer la rouille de trop d’années où la chaleur et l’humidité se chevauchent. Le policier, lentement, lève la tête, regarde son interlocutrice, détaille les deux femmes debout. Quand elles viennent par deux, il sait, le policier, il sait qu’elles viennent pour se plaindre de viol ou de maltraitance. Il le sait de ses sept années d’expérience, là dans le bureau de police, à errer entre sa chaise chantante et les étages poussiéreux. La victime, serait-elle la femme à la kurta 3 bleue ? Ou plutôt l’autre en jaune et gris, celle qui reste un pas à l’écart, timide sans doute ?
« Une plainte pour quoi ? » demande l’homme.
« Pour enlèvement » répond clairement la sœur ainée.
« Enlèvement de quoi ? »
« Disparition d’un jeune homme français » dit Annie.
Le regard du policier passe de l’une à l’autre de ses interlocutrices, comme s’il cherchait la faille. Ces deux Indiennes, non seulement elles ne se plaignent pas de viol, mais en plus, elles se prennent pour des Françaises ! Il se retourne vers un de ses collègues qui s’est approché, curieux.
« Vous êtes Françaises ? » s’enquiert l’officier de police, en détaillant d’un œil inquisiteur les deux femmes.
« Non, non, nous ne sommes pas Françaises. Nous sommes Indiennes de Mumbai. Mais le jeune homme qui a disparu, lui, il est bien français » dit Alba,
« Vous êtes de la famille ? » s’enquiert le policier.
« Non, nous sommes des amies de la famille, » répond Annie.
« Dans ce cas, la famille doit venir, » rétorque le policier.
« Mais nous avons un pouvoir, une autorisation signée par les parents. Les parents ne peuvent pas venir ici maintenant. Ils sont en France. »
« Vous allez voir avec l’officier de police en charge, au premier étage ».
Dans l’escalier, des vieux bagages éventrés et poussiéreux empilés dans un coin attendent leur éventuel propriétaire. Des sacs et des valises qui transpirent les kilomètres et les horizons différents. On est bien à côté de l’aéroport.
Les deux femmes poussent la porte du bureau présupposé du chef. Personne n’est là. L’attente commence, dans le couloir, dans l’odeur de pisse qui envahit l’étage, odeur si fréquente à Mumbai.
Dix minutes plus tard, deux policiers arrivent. L’un d’eux porte un grand cahier de déposition. Il commence son interrogatoire sans plus de formalités :
« Vos noms, prénoms, adresses ? »
« Je suis Alba et ma sœur est Annie… »
« Quels sont les faits ? » poursuit le policier.
Alba prend la parole : «Un jeune Français de 25 ans a disparu. Il est arrivé à Mumbai en décembre 2007. Et sa famille n’a pas de nouvelles de lui depuis trois mois. »
Le second policier se rapproche : « Il est à Goa, il fume et boit sur la plage, comme tous les jeunes Européens qui viennent ici. »
« Non, non, pas lui, rétorque Alba. Nous connaissons bien sa famille. Il ne boit pas, il ne fume pas. Il est très religieux. Il est parti de France à vélo pour aller jusqu’en Chine où il veut retrouver sa sœur. »
« Ah la Chine ! souffle le second policier. Il est donc allé directement en Chine. »
« Non, ce n’est pas possible, poursuit Alba. Il a disparu à Mumbai, peut-être près de l’aéroport, près de votre poste de police même. »
Le premier policier souffle, prend deux feuilles blanches entre lesquelles il glisse une feuille carbone. « Bon, alors donnez-moi le nom, l’adresse, la qualité de la personne. »
Alba et Annie donnent les précisions que le policier tape sur sa vieille machine à écrire Underwood 1925. Il prend son temps, tape de deux doigts sur les touches usagées. Il écoute et reprend, corrige et recommence trois fois la déclaration.
Il est douze heures trente quand les formalités sont terminées.
Les deux femmes ressortent avec la copie de leur déposition. Devant le poste de police, la luminosité trop forte fait cligner des yeux, au point de ne pas distinguer le rickshaw qui attend ses clientes, là-bas au fond du parking. Elles ont entre leurs mains le sésame qui va permettre de retrouver le fils de leurs amis.
Au septième étage de l’immeuble Hoechst House dans le quartier Nariman Point au sud de Mumbai, les bureaux climatisés du consulat de France vivent une effervescence inhabituelle. Une dépêche est sortie dans l’AFP du 11 mars : un Français disparu en Inde. C’est bien la première fois que Joseph, un des piliers du consulat, vit une telle situation. Il en a vu pourtant, des faits divers.
Les journaux sont épluchés avec plus d’attention que d’habitude. L’attachée de presse ne sait plus où donner de la tête. Son téléphone sonne toutes les trois minutes. Que répondre à tous ces journalistes indiens et étrangers qui appellent de Mumbai, Delhi, Bangalore, Chennai, Pondichéry, Paris, Bruxelles, Strasbourg, Nancy même ? Il lui faut répéter les faits, les dates. Oui, un Français est porté disparu. Oui, tout est mis en œuvre pour le retrouver. Oui, il voyageait à vélo. Elle ne sait que redire ce que la dépêche a annoncé. Elle n’a pas plus d’information. Dans le bureau contigu, des courriers sont expédiés aux compagnies aériennes, aux sociétés ferroviaires, aux évêques et archevêques d’Inde, avec toujours la même question : avez-vous vu un ressortissant français, brun de cheveux, mesurant 1,80 mètre et voyageant sur son vélo bleu ?
À la mi-avril 2008, une première rencontre réunit des officiels du consulat et de l’ambassade de France et les plus hautes autorités de la police du Maharashtra, l’Etat dont Mumbai est la capitale. Le rapport français concocté à l’issue de ce rendez-vous, se veut optimiste : « Tout a été fait pour résoudre ce cas particulièrement difficile. Tous les contacts indiens sont très impliqués dans la recherche et désireux de coopérer avec la police française. Les autorités indiennes ont fait des recherches dans les hôtels, les hôpitaux, les ashrams, les taxis, les morgues. »
Le paragraphe suivant nuance : « Nous leur avons demandé s’ils envisageaient de fouiller complètement le parc national Sanjay Gandhi qui se trouve près de la zone où la personne disparue a retiré de l’argent et ils ont répondu par la négative, parce que le parc est trop grand (50 kilomètres de long sur 24 de large). »
« Nous leur avons aussi dit que la famille envisageait de donner une récompense, et ils nous ont dit qu’ils appréciaient ce geste et ils nous ont alors promis de vérifier toute information. »
C’est ainsi que l’on découvre que quelques milliers de roupies constituent une valeur plus sûre, un pactole plus alléchant que la perspective éventuelle de mobiliser des vingtaines de personnes pour fouiller un parc de cent dix hectares. À l’orée de la mégapole, cet immense poumon de verdure abrite, à sept kilomètres de l’entrée, à flanc de montagne, les grottes de Kanheri, 109 cellules taillées dans la roche qui du 1er siècle avant JC jusqu’au IXème siècle servaient de monastère bouddhiste. Des hommes y vivaient, y méditaient, y étudiaient et ont laissé de leur passage des sculptures et des inscriptions gravées dans le basalte ocre. Aujourd’hui, le parc est le refuge de quelques léopards, cinq en cage, et un nombre indéfini en liberté… animaux qui n’hésitent pas à descendre des collines boisées, pour aller à la tombée de la nuit se ravitailler près des deux ou trois hameaux d’autochtones qui vivent dans des huttes de terre, sur les terres de leurs pères et de leurs grands-pères.
Un parc sauvage, une forêt vierge à la lisière de la mégapole aux 20 millions d’habitants ? Oui, le fils aventurier s’y est risqué et a grimpé pour atteindre la grotte la plus calme et y passer la nuit. Depuis son refuge nancéien, Marie-Claire en est certaine. Elle imagine bien le parcours du fils. Elle qui est ancrée en Lorraine, elle perçoit les détails, elle les ressent, et les décrit comme si un film se déroulait devant ses yeux. Elle voit le pied qui glisse sur la glaise, se prend dans une racine, se rattrape sur la pointe d’une roche, frappe dans une fourmilière cernée d’une plante vorace qui n’attend que la chute d’un insecte ou celle d’un doigt pour s’en faire un gueuleton. La main attrape une liane, est-ce une liane ou un serpent, on n’a pas le temps de se poser la question, car il est impératif de retrouver la position verticale au risque d’être avalé dans le gouffre sombre qui s’ouvre en lisière de la piste, là sous une grotte suintante et brillante de mille espèces de mousses et de matières visqueuses.
Brouh, brouh, de quoi frissonner. Mieux vaut reprendre les dépositions à faire auprès de l’administration de Nancy, les dossiers à déposer au service régional de police judicière (SRPJ). Les parents se rendent chez leur avocat qui les soutient dans toutes ces démarches. Ils rencontrent le juge nommé pour l’affaire, M. Éric V. afin de lancer une commission rogatoire internationale. Et préparent un voyage à Mumbai, si loin, si proche.


2 Vêtement traditionnel indien composé d’une tunique plus ou moins longue portée sur un pantalon serré ou ample.

3 Chemise ample traditionnelle.


Chapitre 4 Quand le centre de Mumbai est Goregaon
Il fait lourd à Mumbai, ce 2 mai 2008. La chaleur et la moiteur ambiante font remonter toutes les odeurs de la ville, senteurs mêlées de poisson séché, de parfum et de pisse. Une odeur caractéristique, amère qui prend à la gorge tous les passagers à leur descente de l’avion.
Dans la foule, trois Français ne se séparent pas. En attendant leurs bagages, ils regardent partout, alentour, scrutent l’aéroport aux murs décrépis, les passagers, les porteurs, les policiers, à la recherche d’un signe, de quelqu’un, de quelque chose. Le bâtiment est vieillot, mal éclairé, mal ventilé. En sueur, Marie-Claire enlève sa veste et se rapproche de Vincent, son cadet, et de Patrycia, amie des enfants. Surtout, ne pas s’éloigner, ne pas se perdre.
Derrière la porte de sortie, une multitude de mains levées et de cris incompréhensibles les assaillent dans le brouillard de l’inconnu. Des familles entières, des chauffeurs tendant à bout de bras un panneau avec un nom, d’autres cherchant à attirer le premier passager venu d’un convainquant « taxi Mam, taxi Sir ». Une foule colorée, compacte, bruyante.
Un jeune homme occidental dépasse d’une tête le groupe massé devant la porte de sortie. Il hurle soudain : « Vincent, Vincent, come here. » James, un ami de Vincent le Londonien d’adoption, est venu accueillir la famille à l’aéroport, ce 2 mai en fin d’après-midi. Sourires et embrassades. Il y a bien longtemps que Vincent et James ne s’étaient retrouvés. Les deux femmes respirent, face à ce géant blond venu les repêcher dans cette foule bigarrée d’inconnus. Il est leur sauveur, leur guide dans ce monde nouveau, étranger.
« Bienvenue à Mumbai. Suivez-moi, on va prendre un taxi» dit James le Mumbaikar d’adoption. Il s’empare de la valise de Marie-Claire et fend la foule en direction du stand que cachent une cinquantaine de personnes en attente d’un chauffeur pour l’autre bout de la mégapole. Il lui faut jouer des coudes, avancer doucement, faire valoir ses passagers fatigués, évoquer une affaire urgente, une disparition, oui une disparition du fils de la dame qui est là à côté de moi, pour enfin voir les portes d’une guimbarde jaune et noir s’ouvrir. Les sièges sont défoncés, les fenêtres ne se remontent pas, et la climatisation n’a jamais été installée dans ce modèle. Qu’importe ! Les voyageurs s’installent à l’arrière, James à l’avant.
La guimbarde démarre, s’avance lentement vers le côté gauche de la route, puis devant un encombrement soudain, repasse sur la droite, klaxonne et slalome entre des rickshaws, ces triporteurs à moteur qui sont une des signatures de l’Inde, et deux vaches qui passent la nuit sur l’asphalte. Même à deux heures du matin, la file de véhicules en tout genre ne ralentit guère, sauf à dix centimètres des nids de poule et autres trous qui parsèment la route. Le bitume se mêle à la terre qui reprend ses dessus sans prévenir. Un coup de frein subit, c’est une plaque d’égout qui a disparu au milieu de la route, laissant un creux béant, danger évité de justesse par le chauffeur toujours aux aguets. Calée dans la banquette trop molle, Marie-Claire s’agrippe à la portière et écarquille les yeux à la vue des trottoirs habités. Les mots lui restent en travers de la gorge. Muette, saisie, elle contemple la vie au cœur de la nuit. Des images qui la transpercent sans qu’elle sache s’en étonner ni verbaliser ses émotions retenues. Une femme accroupie fait chauffer une casserole sur un feu en plein trottoir, une autre lave un enfant dans une bassine, une forme humaine s’étend sous un tissu couleur poussière, une dizaine d’êtres humains dorment la tête à dix centimètres de la route, les pieds à dix centimètres de rails où roulent les trains de banlieue. « Les trottoirs de Mumbai cumulent toute la misère du monde. Mais ils rassemblent aussi toute l’énergie de la ville, » explique James.
« Je vous emmène dans le sud de la ville. Vous y serez bien,» rassure le Mumbaikar d’adoption. Lui, qui vit ici depuis quelques années, ne juge plus la déchéance humaine des trottoirs. Il la comprend, et sait tendre la main à la gamine de sept ans qui vend aux rickshaws et taxis des petits piments verts, signe de chance, à accrocher au pare-choc. Il sait sourire à la belle en sari trop voyant et trop moulant, transsexuel qui mendie aux carrefours en tapant dans les mains, pour chasser les mauvais sorts.
« Elle est loin, ton auberge ? » s’enquiert Vincent. « Non, juste une heure d’embouteillage, » répond James. Désorientée, atterrée de tant de diversité et de misère, Marie-Claire ne peut détacher ses yeux du spectacle de la rue.
Des bâches grises de toute la poussière de la nuit, des plastiques qui s’envolent, dérisoires abris pour la nuit ou pour la vie. Où s’arrête, où commence le toit ? Ces huttes bricolées de bric et de broc sont-elles les demeures des sans-logis ? Comment dire le désarroi face à ces visions d’enfer nocturne, si loin, si loin de son quotidien occidental.
« Tu te rends compte ce qu’a dû ressentir Jean-Baptiste en débarquant ici, dit la mère. Il a dû être perdu. »
« Pas sûr, parce qu’il venait de traverser la moitié de la planète quand même, répond Vincent. Il en a vu des choses et des gens depuis son départ. Il était étonné partout, en Albanie, en Grèce, en Turquie, en Iran. Et il aime la nouveauté.»
« Jean-Baptiste, il n’a peur de rien, il est confiant partout. Je me souviens d’une longue conversation philosophique où il l’affirmait haut et fort, » dit Patrycia.
Difficile de n’avoir peur de rien dans la nuit noire et agitée de Mumbai ! pense la mère.
Après une courte nuit à l’hôtel Oasis, non loin de la gare Churchgate, dans le cœur historique de la mégapole, là où les bâtiments des siècles passés demeurent les rares témoins de l’époque britannique, James revient prendre les trois Français dans son taxi. Ce n’est pas une visite touristique qui est prévue, mais un voyage de reconnaissance pour retrouver les traces du fils égaré. Pour reconstituer son parcours dans la cité. Et pour l’embrasser dans la joie des retrouvailles.
Partout la foule, le bruit, les klaxons, les embouteillages. Premier arrêt entre la Porte de l’Inde et l’hôtel Taj Mahal. D’un côté, l’imposant monument érigé par les Anglais, l’arche pour accueillir les étrangers venus par la mer, devenu le spot idéal pour la photo souvenir de la visite à Mumbai, en famille ou entre amis, avec en arrière-plan les bateaux et barges ancrés alentour. En face, le Taj Mahal, en majesté, étale ses sept étages face à l’Océan indien. L’ogive des fenêtres cernées de volutes se répète avec harmonie. Luxe, volupté, élégance, calme.
« Non, c’est sûr que Jean-Baptiste n’est pas venu dans l’hôtel le plus chic de la ville ». Une gamine en loque a repéré le groupe d’étrangers. Elle s’approche, tend la main, fait une mimique jusqu’à ce qu’on lui donne une pièce. L’équipée repart en voiture jusque dans les quartiers de Fort et de Colaba. Marie-Claire ne remarque ni les arcs gothiques ni les nervures croisées des monuments qui pointent derrière les palmiers. Elle fixe les hommes et les femmes qui marchent sur la chaussée plus que sur les trottoirs, ses yeux sondent la foule, la multitude colorée. Elle cherche un deux-roues à sacoches.
Incongru dans le quartier, un village de pêcheurs fait de bambous et de toiles plastiques s’ouvre sur la mer qu’on devine, derrière les détritus, les tas d’ordures, les vieilles barques, entre lesquelles se faufilent trois femmes en sari rose, mauve et blanc. Une échelle de fer s’accroche à un étage disparu. Le plâtre qui a pu recouvrir les bicoques s’écaille en dentelles grises. Le gris partout revient, couleur de poussière, couleur de la ville égayée des saris colorés. Des linges sèchent sur les grilles, perchoirs des corbeaux partout présents.
Un peu plus au nord, Kalbadevi est le poumon marchand de la mégapole. « On y trouve même des vendeurs de bicyclettes et de pièces détachées, » indique James à ses visiteurs. À l’orée du quartier, une foule dense, compacte, mouvante, entoure quelques rares véhicules. Des charrettes à bras chargées de marchandises filent au milieu de la cohue. Des triporteurs à moteur cherchent un passage à coup de klaxon. Effarés, abasourdis de tant de bruit et de ce capharnaüm impénétrable, les trois Français n’osent pas quitter la voiture pour s’avancer plus avant dans le quartier. Comment retrouver Jean-Baptiste dans un tel désordre urbain ?
Ne vaut-il pas mieux suivre la piste en partant des derniers éléments connus ? Jean-Baptiste a retiré de l’argent à un distributeur automatique de Goregaon. Allons dans cette lointaine banlieue dont le nom résonne comme un synonyme d’espoir.
Il faut remonter au nord de la ville. Reprendre les voies encombrées, longer les voies ferrées, revoir les foules vivant sur les trottoirs sous une bâche plastique ou sous une couverture grise de toute la poussière de la ville. Dharavi, le plus grand bidonville d’Asie, aux masures de tôles et de cartons servant à la fois de maisons et d’ateliers, est un passage obligé dans cette ville péninsule coincée entre les vagues. Des venelles dégorgeant d’ordures aux toits qui servent de stockage de bidons, bouteilles, cartons, plastique, chaque millimètre carré ici est occupé. Tout ce qui peut se récupérer est conservé, traité, recyclé. Ici, le mot bidonville prend tout son sens. Sous des amoncellements déroutants, c’est une ville qui fourmille dans la ville, le plus vaste atelier de cuir de l’Inde, des fabriques de tissu et d’objets en plastique, des usines de gâteaux ou de bijoux, objets qui reprennent le chemin des marchés de tout le pays. Plus d’un million de personnes vivent dans ce bidonville qui attire chaque jour des dizaines de nouveaux venus à la recherche d’un emploi. Le fils se serait-il égaré dans ces ruelles sans nom qui ne sont pas si loin de l’aéroport ? Il est facile de se perdre dans ce maelström urbain.
Coincé dans une cohorte infinie de véhicules, le taxi suit l’autoroute surélevée qui sert d’abri à des centaines de familles. La voiture s’engage sur la voie rapide où les rickshaws et les motos font la course avec les poids lourds, camions d’eau ou d’essence, une course où tous les coups sont permis, où aucune règle n’est établie. Double-t-on à droite ou à gauche ? Qu’importe. L’essentiel est d’arriver le premier en regardant droit devant, jamais sur les côtés ni dans un rétroviseur inexistant ou déréglé. De part et d’autre, des baraques recouvertes de plastique bleu se pressent au pied de tours modernes. Au dessus de ces habitats d’infortune flottent des affiches gigantesques vantant des voyages en Australie, des assurances et des voitures de luxe.
La chaleur monte dans l’habitacle du taxi qui roule depuis une heure et demie. Les passagers s’impatientent. C’est encore loin ? Un embouteillage monstre contraint à un détour par d’autres banlieues, Vila Parle, Andheri. Derrière les jolis noms de ces communes, règne partout le même tourbillon et l’indicible agitation sur des trottoirs devenus lieux de survie.
Le chauffeur longe des baraques sans nom, puis ralentit devant une échoppe qui affiche une enseigne de restaurant, un boui-boui sombre où nul n’a envie de s’arrêter. « Goregaon, where ? » s’enquiert l’homme. Les trois Français scrutent les immeubles alentour, à la recherche d’une banque. Ils sont désorientés, perdus dans une ville poussière, dans des avenues embouteillées, sans savoir où se diriger. Point de banque alentour. Le chauffeur poursuit sa route, au ralenti, sous un flyover gris béton. Soudain, sur l’autre voie, se dresse l’enseigne d’un centre de formation de police, et juste à côté un ATM. « C’est peut-être là » dit Vincent, consultant la carte qui lui a été remise. Le taxi fait un demi-tour pour rejoindre l’autre voie de la chaussée, direction sud. Et s’arrête pile devant la petite pièce de béton plantée en hauteur, où l’on accède par cinq ou six marches. Le coup de frein réveille le gardien qui s’était assoupi devant la porte. Etrange endroit que ce distributeur de billets perdu au milieu de la ville, sans banque attenante. Autour un désert urbain, suburbain plutôt.
Sous l’autoroute surélevée, des ombres humaines ont trouvé refuge, coincées entre le flot de véhicules allant vers le nord, et le flot de véhicules se dirigeant vers le sud.
Vincent s’approche du gardien, lui montre une photo. Il l’interroge en anglais : « Vous avez vu mon frère ? Avec un vélo ? Il est venu chercher de l’argent ici, vous vous souvenez ? »
« No, no. Nothing. Non, non, je n’ai rien vu. Non, je ne me souviens de rien. Un vélo ? Ah bon ! » Le gardien a peur. Hier soir, il n’était pas à son poste. Il avait confié le job au frère de son cousin. Et la semaine précédente également. Il a peur que son manège ne soit révélé avec ces gens qui posent des questions absurdes. Son mutisme désespère la famille.
Pourtant, quelqu’un a dû voir le frère circulant sur son vélo aux quatre sacoches. Quelqu’un doit savoir. Avec juste à côté, ce centre de formation de police à l’entrée grillagée et gardée par un homme assoupi sur sa chaise, et tous ces véhicules qui n’arrêtent pas de passer, et ces migrants réfugiés sous l’autoroute. Des ombres gardent la ville, silhouettes muettes et fuyantes. Vers qui se retourner ? Où se diriger pour obtenir une réponse ?
Derrière la confusion urbaine, des arbres se dessinent au loin, une forêt presque. Un espace de verdure qui aurait pu attirer le cycliste. Aarey Milk Colony, avec ses fermes de grosses vaches laitières noires, ses jardins, ses lacs, sa pépinière, ses usines de transformation de lait, est un lieu accueillant et incongru dans la mégapole. Des vaches laitières à côté de bidonvilles où les enfants n’ont pas de lait, c’est toute la complexité de Mumbai. Et là, au bout du chemin qui serpente à l’ombre de grands arbres centenaires, bien caché dans la verdure, sur un promontoire dominant un petit lac, se dresse un poste de police. Devant la bâtisse, belle construction en bois du siècle dernier, un policier cueille des fruits dans un arbre. Trois autres discutent devant la porte, assis tranquillement.
Vincent, Patrycia et Marie-Claire s’approchent, timides. Ce n’est pas la première fois qu’ils rentrent dans un poste de police. Il a bien fallu aller contresigner les premières dépositions faites à Sahar Police, près de l’aéroport. Mais ici, ce bureau est tellement incongru dans un lieu idyllique qu’ils ne savent s’il faut ou non rentrer, si c’est un vrai bureau de police ou un décor pour un film. Bollywood et ses studios se trouvent à cinq cents mètres de là, de l’autre côté d’un immense terrain vague où quelques arbres jettent leurs ombres çà et là.
Un gradé assis derrière son immense bureau en bois les reçoit dans le grand bureau qui donne sur le lac. Salutations, présentations un peu gauches. « Allez-vous chercher mon frère alentour ? » insiste Vincent. « Oui, bien sûr », répond le policier en reprenant un peu de chai, ce thé au lait et aux épices que l’on boit partout en Inde. « Qu’allez-vous faire ? Où comptez-vous aller ? » insiste le jeune homme. « On fera tout, tout ce qu’il faut. Ne vous inquiétez pas, répond l’homme à l’uniforme, tout en guidant ses hôtes nonchalamment vers la porte. « Et vous allez fouiller le parc Sanjay Gandhi ? » lance Vincent. En guise de réponse, l’officier balance la tête nonchalamment, de ce mouvement caractéristique qui oscille latéralement, mouvement significatif en Inde d’un « oui, peut-être » mais qui se rapproche fort du non occidental. Puis subitement, le gradé et son collègue se lèvent de concert en disant : « Nous y allons de ce pas, fouiller le parc ! Tous les deux. » Un geste qui fait comprendre à Vincent qu’il ne faut guère espérer de la diligence de la police indienne.
Devant le lac, Vincent s’immobilise, et soudain se laisse submerger par toutes les émotions jusque-là contenues. Des larmes coulent de ses yeux. « Je suis sûr qu’ils ne vont rien faire pour retrouver Jean-Baptiste.» Devant lui, un étang vert sombre cerclé d’arbres semble être le décor d’un film, un thriller dont trois étrangers sont les protagonistes, un polar où les policiers fileraient à trottinette à reculons pour échapper à la quête du personnage principal, le frère, le fils, l’ami.

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