Karl Mannheim
213 pages
Français

Karl Mannheim

-

213 pages
Français

Description

La genèse première de la sociologie de la connaissance de Mannheim s'explique par sa formation maçonnique faite de synthèse rationnelle sociologique et d'expériences éthiques. Sociologue rationaliste, il refuse les isolements entre des absolus qui vont permettre le chaos du fascisme et de la guerre. Sa sociologie est une synthèse réitérée continuelle, mais construite par une éthique permanente : reconnaître et maîtriser les énergies irrationnelles sociales et politiques à l'origine de toute rationalité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2006
Nombre de lectures 59
EAN13 9782296156029
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PRÉFACE
«L’homme est la mesure de toute chose». Le miracle grec est d’avoir pu inventer ce relativisme, l’origine de ce qui triomphera un jour sous le nom d’humanisme. La sociologie de la connaissance s’identifie à Mannheim : à un relativisme avait été préparé de Bacon à Marx par une sociologie de l’erreur, du préjugé ou de l’imaginaire social ; Mannheim dépasse ce relativisme et le maîtrise par la recherche de sa nécessité. L’humanisme de Mannheim, dans la Hongrie d’avant 1918, c’est l’idéal de la franc-maçonnerie qui proclame e depuis leXVIIque son devoir est d’agir pour le siècle progrès moral de l’humanité. En particulier, la synthèse est essentielle pour la franc-maçonnerie hongroise qui veut préparer des citoyens et des cadres pour une République indépendante. Elle implique une formation et une pratique secrète. La formation éthique et intellectuelle intérieure est connue sous certains aspects : c’est avant tout la réévaluation du relativisme des convictions contradictoires par la pratique de la tolérance. Penser le relativisme avec tolérance, c’est le réévaluer comme la seule façon de saisir l’absolu dans l’individu ; il dépendra de l’authenticité éthique, de ceux qui parlent ou qui écoutent, de faire cet effort individuel de synthèse. La seconde synthèse humaniste proclamée par cette franc-maçonnerie est collective et sociale. C’est là un nou-veau relativisme, en ce que le progrès possible d’une société secrète ou publique dépend de la pesanteur des
traditions historiques, du courage intellectuel, de l’inten-sité du réarmement culturel et moral de ses dirigeants. Dans la Hongrie de 1900, le modèle vient du Grand-Orient de France et de sa synthèse du « solidarisme ». Bourgeois avait préparé l’idée-force, capable d’imposer la e III République comme une démocratie contre le chaos de l’absolutisme clérical et monarchiste d’extrême droite et contre le chaos de l’idéologie de l’absolutisme de la violence anarcho-syndicaliste d’extrême gauche. Ainsi, était mise en place l’idée de solidarité du sol des producteurs-citoyens, du prolétaire jusqu’au savant, contre la solidarité du sang qui était commune à la tradition monarchiste et cléricale. Avec la sociologie de Durkheim va naître une théorisa-tion fondant l’union de l’éthique et du rationalisme. Il crée une science de la morale sur la solidarité qui trouve son caractère absolu et relatif dans sa propre transforma-tion continuelle. C’est cet exemple que prend la franc-maçonnerie hongroise des années 1900 : pour aller vers une république moderne, elle œuvre à la création de cadres ayant une connaissance de la société et elle crée, pour ce faire, le centre Galilée qui traduit et diffuse toute la littérature ayant une approche sociologique. Telle est l’exceptionnelle pratique de la synthèse d’humanisme progressiste qui constitue la première formation de Mannheim. Nous souhaitons que ce livre fasse connaître Mannheim et saSociologie de la connaissance, non seule-ment aux lecteurs universitaires, mais suivant l’exigence même de Mannheim, à «l’intelligentsia sans attache» (disons provisoirement aux libres-penseurs). Le préjugé d’un Mannheim « essayiste », semble le sté-réotype préféré des historiens de la sociologie de la connaissance. Par ce terme, ils tentent de rendre compte du grand nombre de sujets abordés et en même temps de l’indifférence de Mannheim quant à ses propres contra-dictions. C’est aussi l’illusion entretenue par les bonnes études d’érudition qui multipliaient les filiations de
6
Mannheim avec Marx, avec Nietzsche, avec Max Weber, Simmel, Heidegger, etc. Quelques-uns des très grands spécialistes, qui ont édité leMannheimaux Presses Universitaires de France, paru étaient les seuls qui avaient lu lesStructures de la pensée: l’ouvrage théorique de base qui à notre avis, unifie la pen-1 sée de Mannheim . Pourtant, ils vont écrire que «l’essai est 2 un genre de Mannheim» lié à un caractère bizarre qu’ils appellent romantique. Mannheim, de son vivant, propose d’autres légitima-tions à son parti-pris de l’« essai ». Il revendique contre les indignations antifascistes, deux constantes qui sont les siennes : comprendre la nécessité sociologique du fascis-me et retourner contre lui ses techniques de propagande. Le genre de l’« essai » lui semble une arme adaptée à la lutte contre la propagande. Après la défaite de la République de Weimar, quand Mannheim s’exile en Angleterre, ses essais vont répondre à une situation nouvelle inverse : d’abord, contribuer à la propagande de guerre ; c’est-à-dire à une lutte absolue contre le nazisme allemand ; ensuite, penser la situation de guerre comme révélatrice d’un devenir de la société et, ce faisant, persévérer à faire œuvre de sociologue. La notion de sociologie critique est, comme chacun sait, l’invention de l’École de Francfort qui, après la guerre et après la mort de Mannheim, va renouveler la lecture du marxisme à la lumière des manuscrits écono-mico-politiques de Marx, découverts et publiés en 1932. Ce sera l’originalité des essais allemands de Mannheim que d’être précisément à l’origine de l’idée de sociologie de la connaissance critique. Il va s’appuyer sur une savan-te sociologie de l’épistémologie pour tenter de convaincre les progressistes de son temps de s’unir avec les conser-vateurs contre le nazisme. Ses essais vont donc partir de domaines où certaines expériences communes seraient admises : la vision du monde en esthétique, l’approche 1.Karl MannheimDavid K par ETTLER, Volker ME J A, Nico ST E H R, Paris, PUF, 1987. 2. Idem.
7
phénoménologique, l’approche psychanalytique en psychologie, la vérification expérimentale de la genèse des idéologies, en histoire. En 1902, paraît à Berlin la préface duGründriss de Marx, qui est comme un révélateur de ce qui va triompher avec les manuscrits de 1932 et leur lecture ultérieure par l’École de Francfort : il existe un autre Marx que celui du «marxisme vulgaire» proclamant le matérialisme histori-que. Tous les essais de la période allemande seront un retour aux sources de Marx, c’est-à-dire lesthèses sur Feuerbach pour lesquelles Mannheim, de façon exception-nelle, laisse se manifester un style enthousiaste :
« Marx a formulé cette distinction d’une manière extraordinaire quand il écrit que “les philosophes ont seulement diversement interprété le monde, mais qu’il s’agit 3 de le transformer” » .
Mannheim inaugure donc la sociologie de la connais-sance critique contre le marxisme des années 30 qui portera la responsabilité d’avoir, en Allemagne, empêché le front unique contre le nazisme. Le progressisme de Mannheim hérite directement des efforts des grands pen-seurs socialistes d’avant la guerre de 1914 qui ont essayé de renouveler la pensée théorique du socialisme, soit par l’abandon de la notion de valeur-travail pour la notion de valeur-échange (Mauss, Halbwachs), soit par la primauté de la valeur-échange et de la dialectique hégélienne (Simmel). La sociologie critique de l’École de Francfort qui renouvellera la connaissance de Marx pratiquement igno-rera Mannheim. Aux États-Unis par contre, il sera célébré et la sociologie de la connaissance sera légitimée comme discipline universitaire qui aura son heure de gloire avec les textes lumineux de Merton et avec de multiples efforts d’édition de l’œuvre de Mannheim. Toutefois, le problè-me de cette reconnaissance, malgré des dévouements sera 3. Karl MANNHEIM, « Les structures de la pensée »,dansLa strutture del pensiero, trad. ital. Rome, Laterza, 2000, p. 18.
8
(comme pour la psychanalyse) un Mannheim édulcoré et une sociologie de la connaissance vue d’une autre pla-nète. L’Amérique antifasciste de Roosevelt, accueille les victimes du nazisme : Znaniecki, sociologue de la connaissance polonais, dès 1940, prend ses distances avec les réductionnismes totalitaires (Social Role of the Man of Knowledge) et retourne au schéma de la sociologie de la connaissance religieuse de Max Scheler. Un an auparavant, Roosevelt qui, par sa planification des grands travaux, a sauvé les États-Unis de la crise économique, va aider l’Angleterre, puis l’Union Soviéti-que avec un important appareil scientifique et militaire. Bientôt la sociologie devient une arme de guerre et en particulier la sociologie de la connaissance : elle permet parl’analyse quantitative de contenu, une analyse de la propagande totalitaire et plus tard, elle deviendra un instrument d’anticipation, puis de vérification de l’opi-nion publique. Cette technique se centre sur la science rationnelle autant que sur la dynamique irrationnelle des passions politiques et elle est utilisée pour dynamiser par les médias toute la nation américaine. Merton avec une clarté exemplaire, accessible au plus grand nombre, utilise à la fois Max Weber et Mannheim, c’est-à-dire la liaison des valeurs, de l’économie et de la transformation du monde. Kettler, Stehr, Meja d’une part et, d’autre part, Wolff profiteront de ce moment de la démocratie américaine pour publier et diffuser le mieux possible la sociologie de la connaissance de Mannheim. Se multiplieront les traités américains de sociologie de la connaissance, reconnaissant Mannheim comme son fondateur. En France, il faut attendre 1956 pour que paraisse 4 Idéologie et Utopieune époque où se met en place un à enseignement universitaire complet de sociologie qui sera le grand mérite de Georges Gurvitch. Louis Wirth, sociologue de l’École de Chicago, présente l’ouvrage
4. Éditions Marcel Rivière. C’est un texte incomplet, puisqu’il manque l’introduction et la seconde partie.
9
comme le livre «capital de Mannheim» et comme le classique «de la sociologie de la connaissance». Ce sera un autre cliché durable. Le minuscule avant-propos d’Armand Cuvillier nuançait pourtant l’idée que ce texte soit le point de départ de la sociologie de la connaissance. Il écrit :
« Mannheim avait déjà publié auparavant une Analyse structurelle de la théorie de la connaissance en 1922 ».
5 Norbert Elias ne dit pas un mot sur la grande synthèse que Mannheim poursuit toute sa vie en tentant d’unifier sa propre pensée. Il doit pourtant le sujet de sa thèse sur le « processus de civilisation » à Mannheim qui est parfois son ami et toujours son patron. DansLa construction sociale de la réalité, Berger et Luckman liquident les efforts de Kurt Wolff en une note badine :
« Une compilation des plus importants écrits de Mannheim avec une utile introduction de Kurt Wolff. »
Pourquoi avoir omisLes Structures de la pensée? En France, même les grands penseurs, comme Goldmann et Gabel qui avaient vécu la polémique des années 30 avec sympathie pour les différents courants marxistes non-orthodoxes et qui avaient chacun renou-velé le marxisme seront également tout à fait hostiles à la traduction française d’Idéologie et Utopie. Mais, la période historique où ce livre est publié, mobilisait les marxistes, tout comme les différents savants de l’École de Francfort, dans un combat contre l’idéologie libérale : ils pensaient qu’une réhabilitation de Mannheim n’aurait aucun intérêt. Le biais sera pour Gabel, en même temps que son mérite, le fait d’attirer l’attention sur la traduction de l’ouvrage. En effet, l’absence de sérieux de l’édition d’Idéologie et Utopie est flagrante. Comment peut-on prétendre publier un livre que l’on dit être l’essentiel de l’auteur en n’en 5.Norbert Elias par lui-même, P. Fayard, 1991, p. 128-149.
10
  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents