L ABEILLE INITIÉE
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Description

Le chamanisme apicole est sans doute la plus ancienne et la plus énigmatique branche du chamanisme. Dans cette auto-biographie ethnographique et spirituelle, Simon Buxton, un adepte avancé de la Voie du pollen, révèle pour la première fois la richesse de cette tradition, son intelligence subtile, ses paysages, ses sons et ses odeurs, de même que ses cérémonies uniques qui, jusqu’à maintenant, n’étaient connues que des seuls initiés.
Buxton fit, sans le savoir, ses premiers pas sur la Voie du pollen à l’âge de neuf ans, lorsqu’un voisin – un chaman apiculteur autrichien – le guérit d’une crise d’encéphalite dont il faillit mourir. Ce premier contact le prépara à sa rencontre plus tard avec un doyen de la tradition chamanique qui fit de lui son apprenti. À la suite d’une initiation intense qui lui fit découvrir les mystères de l’esprit de la ruche, Buxton apprit au cours des 30 années suivantes les pratiques, les rituels et les outils du chamanisme apicole. Ainsi, il a pu faire l’expérience du pouvoir de guérison et des pouvoirs spirituels liés au contact avec l’esprit des abeilles. Au-delà d’une forme de communication, il s’agit ici d’une faculté de projection de la conscience dans le monde des abeilles – et au-delà.
Ainsi, L’Abeille initiée offre une perspective unique sur la sagesse secrète de cette tradition séculaire. On y découvre aussi, bien sûr, les outils médicinaux du miel, du pollen, de la propolis et de la gelée royale.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 juillet 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896264247
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L'abeille initiée
Pour le Chaman d’aujourd’hui

Simon Buxton

Ariane Éditions
L'abeille initiée

Titre original anglais : The Shamanic Way of the Bee
Copyright © 2004 Simon Buxton Destiny Books One Park Street, Rochester, Vermont 05767

Par  : Gerry Gavin

© 2017 Ariane Éditions inc. pour l'édition française 1217, av. Bernard O., bureau 101, Outremont, Qc, Canada H2V 1 V7 Téléphone : 514-276-2949, télécopieur : 514-276-4121 Courrier électronique : info@editions-ariane.com
Site Internet : www.editions-ariane.com
Boutique en ligne : www.editions-ariane.com/boutique
Facebook : www.facebook.com/EditionsAriane

Tous droits réservés.
Aucune partie de ce livre ne peut être utilisée ni reproduite d’aucune manière sans la permission écrite préalable de la maison d’édition, sauf de courtes citations dans des magazines ou des recensions

Traduction : Jean Hudon
Révision linguistique : Francine Dumont, Michelle Bachand
Illustration et Graphisme de la page couverture : Carl Lemyre
Mise en page : Carl Lemyre
Conversion au format ePub : Carl Lemyre

Première impression : juin 2017 ISBN papier : 978-2-89626-423-0 ISBN ePub : 978-2-89626-424-7 ISBN Pdf : 978-2-89626-425-4

Dépôt légal : Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2017 Bibliothèque et Archives nationales du Canada, 2017 Bibliothèque nationale de Paris, 2017

Diffusion
Québec : Flammarion Québec – 514 277-8807 www.flammarion.qc.ca
France et Belgique : D.G. Diffusion – 05.61.000.999 www.dgdiffusion.com
Suisse : Servidis/Transat – 22.960.95.25 www.servidis.ch


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Imprimé au Canada
Éloges adressés à L’Abeille initiée



« L’histoire exceptionnellement merveilleuse de Simon Buxton, combinée à son choix exquis de mots, apporte une vie rayonnante à une ancienne voie chamanique : la Voie de l’abeille. Plongez dans ce mystère en compagnie de Buxton. Le récit qu’il en fait et l’enseignement qu’il transmet sont tout simplement fabuleux ! »
– Sandra Ingerman, auteure de Recouvrer son âme et de Médecine pour la Terre

« Ainsi que Simon le fait remarquer dans son livre captivant et inspirant, parfois nous n’avons d’autre choix que de rester immobile afin de pouvoir devenir telle une poussière dans ce vaste univers et nous abreuver de la nature du monde. J’appelle mon âme afin qu’elle soit témoin du pouvoir du chamanisme européen et du périple de mon ami avec l’abeille. Ometeolt ! »
– Elena Avial, MSN, RN, Curandera/chamane guérisseuse aztèque et auteure de Woman Who Glows in the Dark

« De temps à autre nous tombons sur un livre qui non seulement est bien conçu mais qui est aussi très respecté ; un livre qui ose offrir une sagesse ancienne à l’esprit moderne. L’abeille initiée de Simon Buxton est justement l’un de ces livres. Il propose une brillante perspective intemporelle tout en titillant le lecteur avec une splendide présentation, à la fois éloquente et compréhensible. Considéré comme l’une des principales voix du chamanisme, Simon Buxton nous livre ici un ouvrage tout à fait remarquable qui survivra à l’épreuve du temps et nous permettra de mieux comprendre une ancienne tradition. »
– Ken Eagle Feather, auteur de A Toltec Path
« Moins de douze heures après avoir reçu L’abeille initiée , je l’avais lu en entier – à deux reprises ! Il nous donne un aperçu absolument fascinant du monde chamanique et il est merveilleusement bien écrit. »
– Gareth Knight, auteur de Le Tarot : Guide pratique du symbolisme de la Qabal

« Ce premier livre très attendu de Simon Buxton va révolutionner notre perception des traditions autochtones de l’Europe. C’est un livre fascinant, écrit dans un style élégant, qui évoque avec une belle simplicité de complexes vérités spirituelles. L’abeille initiée promet de devenir un classique du genre. »
– Prediction Magazine

« Écrit avec le cœur et l’âme, ce livre mérite d’être étudié par tous les étudiants sérieux de la spiritualité. Bien que certains aspects de sa présentation décrivent les rituels et les croyances chamaniques, il transmet une sagesse éternelle qui s’applique à toutes les traditions. »
– Light, le journal du Collège des études psychiques

« C’est l’histoire captivante du voyage d’un homme dans le royaume chamanique et la sagesse ancienne. »
– Brooke Medecine Eagle, auteure de Buffalo Woman Comes Singing
Ce livre est dédié aux gentilles abeilles, Apis mellifera . Au professeur Herr qui nous a ouvert la voie. À Alice, Rose, Sam et à tous les enfants d’aujourd’hui, ces sages ancêtres de demain. Et bien sûr, à Big Ben Bid Bont.
Remerciements


J e tiens à remercier Sandra Ingerman pour son amitié et son soutien, le Dr Michael Harner pour ses sages conseils et ses encouragements, le professeur Stuart Harrop pour son aptitude à marcher avec grâce entre les mondes, Naomi Lewis pour avoir allumé et partagé le feu de l’âtre, Kate Shela pour m’avoir conté ses merveilleuses aventures, Ithell Colquoun pour l’Épée de la sagesse, les six sœurs pour avoir écarté le voile tremblant, et les Flèches du rêve pour leur éternel cercle. Aux Maîtres apiculteurs qui ont balisé le sentier en des époques fort différentes, illuminant ainsi la voie pour ceux qui marchaient sur leurs traces, je dis le gach beannachtain agus gra.
Avant-propos
P ar pur hasard, c’est devant l’entrée d’une grotte de montagne, dans le centre du Mexique, que je commence à écrire cet avant-propos. J’avais comme plan de comparer l’apprentissage de Simon Buxton, tel que raconté dans L’abeille initiée , aux aventures fascinantes et indéfinissables de Carlos Castaneda, et de faire appel à la magie fugace dont son œuvre est empreinte. Je pensais qu’il y avait d’importantes comparaisons à faire entre le maître de Simon, Bid Ben Bid Bont (Bridge), et le néo-mythique don Juan de Castaneda, et entre divers aspects des enseignements énoncés par ces deux mystérieux archétypes vivants. J’avais ensuite décidé de faire valoir que notre recherche de voies transformatrices devait commencer à la maison et que même le plus humble des jardins exsude le pouvoir et ruisselle de secrets magiques. Mon dernier objectif était de souligner le contraste entre la nature des histoires superbes mais incohérentes de Castaneda et l’honnêteté absolue dont témoigne la vie de Simon. L’entrée de cette ancienne grotte mexicaine était le contexte parfait pour ce thème. Je m’installai avec mon carnet, avec devant moi un ciel d’un bleu profond, de lointaines montagnes et un vaste chaparral ponctué de cactus en forme de cierge pointant vers le ciel. Au même moment, un faucon blanc décrivait des cercles dans le vortex invisible du vent au-dessus de moi. M’enfonçant dans une profonde rêverie, je laissai tomber mon thème préconçu sur le sol poussiéreux de la grotte et me retournai pour scruter l’obscurité derrière moi.
Bien sûr, je n’étais pas seul. Mes compagnons n’étaient pas des êtres inorganiques, pas plus qu’ils n’étaient les fantômes de Carlos et de don Juan assis immobiles tels des ombres de pierre. Au lieu de cela, une ruche d’abeilles suspendue à un rocher au-dessus de moi attira mon esprit dans une ancienne réalité distincte et totalement étrangère qui eut tôt fait d’apaiser les ruminations mentales que j’avais amenées avec moi. Les abeilles avaient érigé sur la paroi rocheuse une véritable cathédrale inversée et, guidées par une éthique séculaire, poursuivaient inlassablement leur labeur. Je savais qu’il y avait un danger, mais elles toléraient et permettaient ma présence. Des décès avaient été rapportés dans cette partie du monde, même parmi les autochtones, à la suite de rencontres malheureuses avec la même espèce d’abeilles qui était à l’œuvre au-dessus de moi. Leur mission était de préserver leur monde, et chaque membre de la communauté était prêt à se sacrifier pour défendre la ruche. Suivant le conseil de Simon, lu dans son chapitre sur la Maîtresse apicultrice, je restai détendu et immobile. De temps à autre, une abeille venait en éclaireur jusqu’à moi et retournait vers la ruche, satisfaite pour le moment du faible niveau de danger que je représentais. Elles me toléraient. Le bourdonnement émanant de la ruche et le mouvement des abeilles m’aidèrent à me détacher de mes objectifs initiaux et me permirent de mieux discerner les implications des enseignements révélés par la voie du pollen.
Il est tout simplement inutile de tenter de faire l’éloge du livre de Simon en le comparant à ceux de Carlos Castaneda. Il n’est nul besoin de chercher à offrir un point de comparaison prestigieux pour essayer d’intéresser le lecteur hésitant. Simon et son guide puisent leur inspiration dans un ancien paradigme, et ils sont parfaitement capables, grâce à ce fondement solide et à leur démarche impeccable, de tenir la route seuls. Grâce à leur accès à ces ressources très anciennes, ils amènent le lecteur en des royaumes incandescents qui fondent ensemble les mythes cosmologiques dans lesquels baignent les pierres, les arbres et les jardins de la Grande-Bretagne. Simon voue une immense affection à ce pays de lait et de miel et à son héritage sacré de sagesse antique tombée dans l’oubli. Il a doucement éveillé le dragon endormi afin de nous montrer que sa longue queue et ses immenses ailes enserrent les racines de l’histoire, protégeant ainsi toute la beauté d’une cosmologie ésotérique et l’insondable mystère des esprits cachés dans nos coteaux.
Toutefois, là ne s’arrête pas son propos. Il comble le fossé entre les mythes celtiques et grecs et plonge dans la préhistoire afin d’explorer les liens entre les plus anciennes mythologies du monde et leur rôle dans sa quête de l’essence du cosmos. Simon ne s’est pas donné pour mission d’écrire un essai ethnographique. Néanmoins, c’est guidé par un souci manifeste de précision et d’honnêteté qu’il s’est attelé à la rédaction de cet ouvrage, et ce, en dépit du fait que le sujet qu’il aborde l’oblige à recourir à un langage fluide pour mieux décrire des expériences liées à un paradigme remontant bien avant le développement des références linguistiques de notre époque.
Bien que Simon se soit efforcé de faire cadrer certains des événements clés de son livre dans le contexte de notre réalité actuelle, le besoin d’une telle corroboration n’est pas ma priorité. Ce qui importe le plus pour moi, c’est la nature même de cet homme, à la fois ordinaire et extraordinaire, engagé avec une inébranlable et courageuse honnêteté dans un combat pour relever les défis de son noble cheminement. Il ne m’est donc pas nécessaire de garantir l’authenticité de ce livre, et en ce qui concerne le témoignage à rendre de l’ensemble des merveilles qui y sont décrites, c’est à Simon, et à lui seul, que cette responsabilité revient. Comme je l’ai déjà mentionné, et ainsi que les abeilles me l’ont révélé, Simon et son remarquable guide pourront sans peine combler vos attentes à cet égard.
Engagez-vous dans ce voyage avec une attitude ouverte, sans crédulité ni incrédulité, et laissez son pouvoir transformateur agir sur vous. Prenez le temps de faire le calme en votre esprit, et permettez que les mots de Simon pénètrent au plus profond de votre être. Fermez les yeux et humez les parfums émanant du jardin, imaginez les fleurs pousser et se faner, et sentez les minuscules pattes des alliées de la Maîtresse apicultrice se promener délicatement sur votre peau. Percevez directement leurs secrets. Si vous parvenez à trouver votre chemin entre les rangées de mélisse et par-delà les murs lézardés du jardin recouverts de mousse et de pétales resplendissants, vous arriverez peut-être à cet endroit où des ruches bourdonnantes d’activité vous accueilleront pour vous livrer leurs secrets. Alors vous saurez à quel point le fait de pouvoir lire ce livre constitue un privilège exceptionnel.

Professeur S. R. Harrop Directeur du département d’anthropologie de l’Université de Kent en Angleterre
1
La nuit dernière, tandis que je dormais
La nuit dernière, tandis que je dormais, je rêvai – merveilleuse erreur ! – qu’il y avait une ruche, ici, à l’intérieur de mon cœur, et que les abeilles dorées fabriquaient de blanches alvéoles et du miel sucré à partir de mes erreurs passées.
Antonio Machado, « La nuit dernière, tandis que je dormais »


I l n’y a aucun son distinct sauf le bourdonnement lointain du sang dans mes oreilles, qui m’indique que je suis toujours vivant. Parfois, j’ai l’impression d’entendre une chanson, mais aucune image ne me parvient du monde extérieur. Je suis seul ici, tout petit et apeuré, perdu dans un blizzard de lumière blanche fouettant le ciel noir de mes paupières closes.
Je ne sais depuis combien de temps je suis là. J’ai neuf ans et le monde a pour moi cet aspect depuis plusieurs jours. Ce n’est que des années plus tard que je saurai le nom que l’on donne à la maladie dont je souffre : une encéphalite, causée par un virus qui s’attaque au cerveau. Pour l’instant, les noms et les classifications ne signifient rien pour moi. Mon univers se réduit à l’obscurité et à l’immobilité.
Et puis un visage familier apparaît. Un vieil homme me sourit alors que je dérive dans un interminable rêve, pleurant les larmes silencieuses et terrifiées d’un petit garçon vacillant au bord du gouffre de la mort. « Ne crains rien, petit », fit-il. C’est en allemand qu’il me parle. Il me prend la main. Ensemble, nous plongeons dans l’abysse.
Mais nous ne touchons jamais le fond. J’ouvre les yeux et regarde les siens. Ils ne sont plus ceux d’un être humain. Je contemple des yeux composés d’innombrables lentilles hexagonales aux reflets magnifiques, chacune d’elles ayant la faculté de voir au plus profond de mon âme. Ce sont les yeux d’une abeille, et nous sommes en train de voler.
Nous parvenons sans effort de l’autre côté de l’abysse et flottons tout doucement jusqu’à la Terre. Je regarde à nouveau ces yeux, et à présent ce sont ceux d’un humain. Je les connais. Ce sont les yeux d’un ami.
Il me sourit. « Kleine Bubbe, alles ist in Ordnung. Habe keine Angst », dit-il à voix basse. « Petit, tout est bien maintenant. Tu n’as plus rien à craindre. » Deux jours après ce rêve, je suis suffisamment remis pour manger. Une semaine plus tard, je suis de nouveau sur pied et j’ai repris ma vie bien remplie de petit garçon.
Je décide alors d’aller rendre visite à mon ami le professeur après avoir été si longtemps loin de lui. Je marche à travers les bois séparant nos deux demeures isolées, passe à coté des ruches qu’il garde dans son jardin, et me rends jusqu’à l’imposante porte en bois sombre. Avant que je ne puisse frapper, la porte s’ouvre et Herr Professeur me sourit.
« Ah, petit », dit-il. « Comme je suis ravi de te voir. Alors, je te l’avais bien dit qu’il n’y avait rien à craindre. »

J’avais rencontré Herr Professeur deux ans auparavant, quand ma famille avait quitté le nord de l’Angleterre pour aller s’établir dans les forêts près de Vienne, en Autriche. Sa maison – si l’on pouvait appeler ainsi sa demeure – était la seule autre dans un rayon d’un kilomètre de la nôtre. On aurait dit un croisement entre un chalet tyrolien et une hutte primitive. Elle trônait au milieu de la forêt, entourée de broussailles envahissantes qu’il entretenait le moins possible afin qu’elles conservent un aspect sauvage. Il préférait toujours faire partie de son environnement plutôt que d’en être le maître.
Mes parents s’étaient liés d’amitié avec Herr Professeur le jour où nous avions emménagé dans notre nouvelle demeure. Constatant qu’il était un érudit, ils lui avaient demandé de m’enseigner l’allemand. C’est avec joie qu’il accepta, mais en fin de compte nous n’avons passé que peu de temps à étudier cette langue. Au lieu de cela, nous avons partagé maintes aventures, explorant ensemble la forêt sauvage de ce nouveau territoire étrange. Ou alors il me permettait de jouer sur ses nombreux tam-tams – de grands tambours plats provenant de Tuva, de Lapland et d’autres contrées éloignées aux noms mystérieux. Parfois, il me tenait sous le charme du récit de ses aventures dans les jungles du Mexique et du Pérou, illustrant ses histoires de jaguars, de serpents et de pirogues, de rituels extatiques et de rites de la pleine lune à l’aide de bibelots et d’objets de pouvoir rapportés de ses voyages, comme des lances et des boucliers, des pierres et des plantes, et, ce qui était le plus fascinant à mes yeux, une tête réduite que lui avait donné une mystérieuse tribu amazonienne.
Notre amitié fut immédiate. Dans la solitude des bois, j’étais content d’avoir quelqu’un avec qui parler et me promener. Ce sage homme partagea avec moi sa connaissance de la forêt et du monde, et m’en révéla tout la richesse. Herr Professeur avait vécu seul si longtemps que mon exubérance juvénile était une joie pour lui, et ma compagnie, une source d’agréable divertissement.
Évidemment, j’ignorais alors qu’il était un professeur – bien que je l’appelai toujours par son titre – mais je le considérais comme un ami. Ce n’est que plus tard que j’appris sa véritable identité. Il avait été un professeur universitaire, un homme très respecté qui avait enseigné à des milliers d’élèves durant près d’un demi-siècle, et il avait voyagé partout dans le monde à la recherche de lui-même. Sa quête l’avait mené sur cinq continents et jusque dans les coins les plus reculés du globe. Il avait partagé la vie de peuplades indigènes, adoptant leur mode de vie simple jusqu’à ce que l’étude scientifique qu’il menait cède le pas à un immense respect né de l’observation des chamans et des sages de ces tribus qui, chaque jour, réalisaient des miracles défiant les lois de la science.
Il avait ramené de ses voyages une nouvelle compréhension de la vie dont ses étudiants avaient pu largement bénéficier. Mais il avait aussi ramené quelque chose de très précieux à ses yeux : des pouvoirs chamaniques. Poussé par le respect et l’admiration que suscitaient en lui ces hommes de pouvoir « sauvages », il les avait assistés dans leur travail et avait finalement été initié aux mystères formant le cœur de leurs traditions. Il avait notamment appris les secrets d’une voie chamanique si ancienne et si occulte que ce savoir était pratiquement tombé dans l’oubli, soit une pratique fondée sur le pouvoir que possèdent les abeilles de manifester des miracles en ce monde.
Même s’il avait pris sa retraite de sa carrière d’enseignant et bien qu’il eût plus de 80 ans, il avait toujours la vitalité et la jeunesse d’un homme ayant la moitié de son âge. Au lieu de chercher à être reconnu comme un érudit vénéré dans les cercles académiques, il avait choisi de rejeter ce faux symbole de statut social et avait retrouvé l’unité avec la nature, simplifiant son existence afin que les forces de la vie puissent affluer en lui et ainsi le connecter au monde de vrai pouvoir qui l’entourait.
Ce monde se trouvait partout autour de nous. Les ours et les sangliers circulaient dans la forêt environnante. [1] Peu de gens voulaient se retrouver face à face avec l’une de ces bêtes qui, si elles se sentaient menacées, pouvaient facilement vous tuer avec leurs griffes ou leurs défenses acérées. Mon père m’avait incité à la prudence avec ces animaux, mais comme je l’avais bientôt constaté, ils aimaient Herr Professeur.
Un jour, alors que nous marchions ensemble, j’eus la surprise de voir une forme obscure se métamorphoser en un ours en quête de nourriture. Il leva les yeux et sembla reconnaître Herr Professeur, et, à mon grand étonnement, trotta timidement jusqu’à lui pour se faire flatter le dos et chatouiller le cou. Tandis que ma méfiance se dissipait, Herr Professeur qui m’observait m’adressa un sourire et me dit : « Ne crains rien. »
Puis, arriva ce jour de ma neuvième année où je tombai malade. Comme mon état les inquiétait de plus en plus, mes parents firent venir les meilleurs médecins de la région. Aucun d’eux, toutefois, ne parvint à diagnostiquer de quelle maladie je souffrais, mais ils s’entendaient tous pour dire que mon état était grave. Ils annoncèrent finalement à mes parents la nouvelle déchirante : ils ne pouvaient rien pour moi. Tristes et horrifiés, mes parents durent se résigner à la mort imminente de leur plus jeune fils.
C’est alors que Herr Professeur vint me visiter – afin de me rendre un dernier hommage et de me faire ses adieux, ou du moins c’est ce que mes parents croyaient. Alors que mon esprit flottait entre la conscience et l’inconscience, j’ai soudain eu l’impression qu’une bouée de sauvetage m’était lancée. Il n’était pas là pour me dire au revoir, mais bien pour me chanter une douce chanson destinée à me faire revenir.
Chaque fois que je reprenais brièvement conscience, Herr Professeur était là, tout souriant et me chuchotant quelque chose que je ne pouvais comprendre sous forme de mots, mais qui emplissait mon âme de chaleur et me procurait un sentiment de sécurité. À maintes reprises, il frotta doucement un bout de bois le long de mon cou tout en psalmodiant des paroles qui semblaient dénuées de sens, mais qui me paraissaient immensément puissantes et qui, en mon corps, au-delà de l’esprit rationnel, étaient parfaitement logiques. Je sentais que mes forces me revenaient peu à peu.
Et ces yeux... C’était peut-être dû à mon délire, bien sûr, mais chaque fois que je levais mon regard vers lui, il me semblait que je voyais de magnifiques yeux à multiples facettes, des yeux dotés de milliers de lentilles qui voyaient jusqu’au fond de mon être. Puis, je sombrai dans un profond sommeil.
Mes parents attribuèrent ma guérison à des causes naturelles, mais je savais confusément que quelque chose d’autre m’avait revitalisé. Je passai après cela de plus en plus de temps avec Herr Professeur, et notre relation me parut s’enrichir d’une plus grande profondeur et d’une nouvelle chaleur.
Dans chacune des cultures chamaniques qu’il avait visitées, les anciens croyaient qu’une personne est appelée par les esprits à devenir un chaman sous la forme d’une mystérieuse maladie qui lui tombait soudainement dessus et qui l’entraînait jusqu’au seuil de la mort. Seule l’intervention d’un autre chaman peut le sauver. Herr Professeur avait reconnu en moi les symptômes d’un tel appel.
Dans le langage d’un enfant, il entreprit, lentement et doucement, de m’enseigner les voies du pouvoir chamanique. Au fil de nos promenades dans la forêt et de nos conversations, j’acquis peu à peu un profond respect pour le savoir et les talents du chaman, et aussi pour la nature, qui était la « face visible de l’esprit », ainsi qu’il me le révéla. L’alpha et l’oméga de cet enseignement se trouvait au cœur de la ruche et de ses occupantes, les abeilles. C’est alors que je commençai à apprendre les rudiments de l’apiculture. J’observais et ensuite j’imitais le comportement de mon guide autour de ses ruches. Je ne fus que rarement piqué, et uniquement les quelques fois où mes gestes brusques attiraient l’attention des abeilles. Un jour, alors qu’il appliquait une pommade calmante sur une piqûre, Herr Professeur m’expliqua que ces insectes, tout comme les animaux, réagissaient au comportement des gens autour d’eux, et qu’il me fallait simplement me déplacer plus lentement. Comme mon affinité avec les abeilles grandissait, je mis quelques gouttes de miel sur mon bras afin de les attirer vers moi, ainsi qu’il me l’avait montré. À peine quelques secondes plus tard, plusieurs d’entre elles s’y posaient et allongeaient leur trompe – une sorte de longue langue rainurée dont elles se servent pour pomper le nectar des fleurs. Une fois le miel parti, les abeilles explorèrent le reste de mon bras, se frayant délicatement un chemin entre les poils qui commençaient alors à pousser, tandis que je demeurais immobile, fasciné par la sensation créée par leurs minuscules pattes sur ma peau.
J’aurais pu rester là pour toujours dans cette cathédrale forestière, à apprendre ses enseignements sacrés et à recevoir la sagesse de son grand prêtre, mon ami Herr Professeur. Mais il en fut autrement. Deux ans après le miracle de ma guérison, ma famille quitta la région de Vienne pour aller s’établir dans une autre partie de l’Europe. J’avais le cœur gros alors que je me rendais une dernière fois jusqu’à la maison de mon ami pour lui faire mes adieux. « Petit, tu as tout un monde à découvrir. Profites-en... », dit-il pour me réconforter. « Il ne faut pas avoir peur de la vie. » Mais je voyais bien dans ses yeux que lui aussi était triste.
Il me remit trois cadeaux ce jour-là. L’un d’eux était un bout de bois sur lequel était gravée une inscription simple mais éloquente. J’appris plus tard qu’il s’agissait d’un phurba , [2] une dague rituelle dont les chamans tibétains se servent pour exorciser et absorber les intrusions spirituelles négatives parasitant le corps et engendrant la maladie. Si, comme le disait Goethe, « l’architecture est de la musique figée », alors les objets de pouvoir chamaniques peuvent être considérés comme un acte de volonté distillé dans la forme et le temps. C’est ce bout de bois qui m’avait ramené à la vie alors que tous les médicaments et traitements de la médecine moderne ne pouvaient rien pour moi – ceci et la foi de mon mentor dans le pouvoir qu’avait l’univers d’intervenir en ma faveur parce qu’il le souhaitait.
Je n’ai plus jamais revu Herr Professeur, mais pas un jour ne s’est passé sans que je ne pense à lui, et il m’arrive encore parfois de verser alors quelques larmes. Il était mon ami le plus cher. Non seulement lui dois-je la vie, mais je lui dois bien davantage que cela. C’est grâce à lui que j’ai pu pour la première fois faire l’expérience des pouvoirs que possèdent les chamans. C’est ce qui m’a poussé à explorer plus à fond cette tradition millénaire, car je voulais lui ressembler et mettre en pratique les vérités qu’il m’a fait découvrir. Si elles ont eu un effet aussi remarquable sur moi, au point que j’ai réussi à défier la mort pour ainsi affirmer ma volonté de vivre, alors imaginez tout le bien qu’elles peuvent faire pour d’autres. Peut-être me permettront-elles de sauver un autre enfant, perdu et seul dans un monde d’obscurité.
Toutefois, la vérité n’est pas quelque chose de facile à cerner. Elle est complexe, étrange et fluide, et l’on peut avoir des doutes à son sujet. Elle est même une chose vivante. Et pourtant, c’est par elle que nous devons commencer et, à la fin, c’est la seule chose qui reste.
Au fil de mes études, j’en suis venu à comprendre que la vérité, et plus particulièrement la vérité spirituelle, peut être définie uniquement comme étant ce que l’on sait intuitivement être vrai. Elle est silencieuse et n’a nul besoin d’être défendue. Mon défi en écrivant ce livre a donc été de trouver les mots pouvant exprimer cette ineffable sagesse, ainsi que les vérités que renferme la tradition chamanique à laquelle j’ai été initié.
Bien qu’inconnue dans le monde profane, ceux qui la pratiquent l’appellent la Voie du pollen, puisqu’elle est centrée sur l’abeille et la ruche – il ne s’agit pas d’une simple métaphore, car elle constitue la source d’un savoir chamanique incroyablement riche. Par ce livre, je désire transmettre les enseignements relatifs à cette voie, de la façon dont je les ais reçus et souvent dans le contexte même où ils m’ont été donnés. Je me propose de présenter ici une chronique de mes expériences et de mes observations, et ce, au meilleur de mes capacités, comme s’il s’agissait d’une étude ethnographique.
Bien que le chamanisme apicole soit une tradition occulte et cachée, il est pratiqué sur tous les continents, notamment dans les Amériques, en Australie et en Afrique. La Voie du pollen fait partie de la riche mosaïque du chamanisme européen, mais pour des raisons historiques liées au fanatisme religieux et à la persécution, on a peu écrit à son sujet. Plusieurs seront sans doute étonnés d’apprendre qu’une ancienne tradition chamanique ait pu survivre jusqu’au 21 e siècle sans attirer l’attention de l’Église ou de l’État, pas plus que des anthropologues d’ailleurs. Pas un seul de mes prédécesseurs, collègues et compagnons n’a, semble-t-il, senti le besoin ou l’envie de consigner par écrit ce qu’il faisait et vivait.
En revanche, on a abondamment écrit sur les autres traditions chamaniques, et l’on peut facilement trouver aujourd’hui la plupart des livres traitant de ce sujet. [3] Ledit sujet est d’ailleurs si vaste qu’il ne serait pas sage de ma part de tenter d’en faire un résumé en quelques pages.
Ce livre expose en détail une adaptation du chamanisme développé par les anciens habitants des îles Britanniques et de l’Europe. Il s’agit d’une forme méconnue de chamanisme keltique [4] qui doit son expression particulière à ceux qui peuplaient jadis ces contrées, ainsi qu’à leur personnalité, leur culture et l’environnement géographique des régions où ils vivaient.
Lorsqu’une information ésotérique précieuse est transmise d’une personne à une autre, la tradition orale est habituellement le moyen le plus sûr de protéger ce savoir de ceux qui pourraient mettre leur vie et celle des autres en danger par un usage fait sans la protection que procure le respect rigoureux d’une procédure sacrée. Cet ouvrage ne constitue donc pas un ajout aux nombreux livres qui explorent et célèbrent ce que les Celtes peuvent avoir fait ou non, à une époque où le monde était un endroit fort différent de ce qu’il est devenu aujourd’hui. Il est peu utile aux personnes en quête de vérités spirituelles d’évoquer les brumes avaloniennes d’antan, d’autant plus que cette époque n’a aucun rapport avec celle où nous vivons. Mon emploi du terme keltique ne me sert donc que d’abstraction lyrique, et réfère à une attitude, à un état d’esprit et à une certaine sensibilité poétique que j’affectionne. Nous ne pouvons bien sûr tous être des Celtes – chacun ayant ses propres racines ancestrales –, mais nous pouvons tous, si nous le désirons, puiser dans la riche tradition de Keltia.
Mon maître initiateur, que j’ai connu une fois devenu adulte et que vous découvrirez plus loin dans ce livre, croyait fermement en un principe qu’il appelait l’osmose spirituelle, selon lequel le simple fait de côtoyer le sacré permet de trouver les réponses que nous cherchons. Il n’y a pas de règles fixes, car en fait les règles et les vérités que vous trouverez seront uniquement les vôtres. La vérité doit toujours être individuelle, et c’est à partir de vos propres expériences et de l’interprétation que vous en ferez que vous la découvrirez. En lisant ce livre, vous serez attiré dans le mystère propre à la Voie du pollen et c’est de cela que naîtra la compréhension. Ma seule joie est de savoir que j’ai pu amener dans le domaine public ce puissant savoir occulte. Il suffit de le lire pour que l’osmose spirituelle exerce son effet au degré approprié.
Mais surtout, ce livre porte sur les connaissances, les idées et les expériences grâce auxquelles j’ai pu franchir la porte du monde donnant accès à ma propre vérité spirituelle. J’espère que vous serez également inspiré à franchir ce seuil et à vous lancer dans l’aventure fabuleuse du voyage intérieur pour ainsi découvrir la vérité qui vous soutiendra en ces temps d’incertitude spirituelle.

[1] Dans les contes folkloriques européens, les abeilles, les ours et les sangliers sont décrits comme des psychopompes ayant la faculté de conduire les âmes dans l’autre monde. Selon la légende, un ours pouvait recueillir les âmes des humains dans son ventre afin de les y conserver en sécurité durant son hibernation. Le printemps venu, il émergeait de sa tanière et absorbait une plante laxative afin de faire tomber le bouchon de poils et de plantes bloquant son anus pendant l’hiver, permettant ainsi aux âmes conservées en sûreté de retrouver leur liberté. Le sanglier posséderait également des attributs de psychopompe distinctifs. Ses défenses ont la forme d’un croissant de lune et son museau noir se trouve symboliquement à mi-chemin entre la lune ascendante et la lune descendante, tout comme les trois nuits sans lune séparant la croissance et la décroissance de la lune. C’est en partie sur la base de cette observation que le sanglier est considéré comme étant un lien entre ce monde-ci et le royaume de la mort. [2] Les tout premiers phurbas étaient fabriqués à partir de boue. Aujourd’hui, ils sont faits en silex, en bois et, le plus souvent en métal. Le phurba correspond à l’arbre du monde ainsi qu’à l’axe du monde, et c’est l’un des principaux outils employés par le chaman tibétain Bon-po. [3] Je recommande The Way of the Shaman , par le Dr Michael Harner, ainsi que Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase par Mircea Eliade. Le premier explique quelles sont les principales pratiques et méthodes de la voie du chaman et offre une présentation exceptionnellement claire de ce sujet complexe. Le second est un remarquable classique de l’histoire des études chamaniques écrit par un expert en la matière. [4] Le terme « keltique » dérive du mot « keltoi » et fut employé pour la première fois dans les écrits grecs et romains pour désigner les Celtes. Avec le temps, les Grecs et les Romains en vinrent à utiliser ce mot pour désigner des « étrangers » ou des « barbares », mais il est tout probable qu’il soit dérivé d’un ancien mot celte signifiant « secret » ou « caché ». J’emploie ce mot ici pour faire référence à ceux qui, dans la culture celtique, étaient – et sont toujours – les gardiens de la sagesse occulte, ayant tenu secrets les enseignements transmis par leurs ancêtres, en ne mettant rien – ou si peu – par écrit de leur savoir, mais en s’en remettant entièrement à la transmission orale de leur tradition pour en assurer la sauvegarde. Ces personnes appartenaient à la culture celtique, mais leurs connaissances traditionnelles ne sont pas identiques à celles de ce courant de culture plus vaste. Ce terme a donc une signification différente du mot « celtique » qui, avec l’usage, en est venu à désigner les Irlandais, les Écossais, les anciens Gallois et les Bretons plutôt que les détenteurs d’une ancienne connaissance ésotérique, c’est-à-dire, les Keltes.
2
Le Portail de la transition
Demande à l’abeille sauvage ce que savent les druides.
Vieil adage anglais


I l s’appelait Bridge et, ainsi que j’allais l’apprendre, cet apiculteur était une véritable légende. Il vivait simultanément dans le passé, le présent et l’avenir, tel un pont jeté par dessus les cercles du temps. Il avait été décrit de différentes manières par ceux qui le connaissaient, mais les mots qui étaient restés gravés en moi durant toutes ces années le décrivaient comme un « poète engagé ». Ses pensées étaient claires comme le cristal et dures comme un diamant, et pourtant il y avait place en lui pour la magie et l’émerveillement.
Lorsque je le rencontrai pour la première fois, il avait pratiquement le même âge que Herr Professeur avait à l’époque où j’habitais près de Vienne et, comme lui, il se tenait plus droit et marchait d’un pas plus vif que les hommes n’ayant que la moitié de son âge. Ses yeux clairs et pétillants étaient d’un bleu azur, et sa peau douce et sans rides ressemblait à du cuivre poli. Il avait une magnifique tignasse gris fer et les sourcils gros comme des chenilles. Sa voix ne faiblissait et ne se cassait jamais, et il avait le cœur solide comme un chêne gallois.
Plus d’une dizaine d’années s’étaient écoulées depuis mon combat avec la mort dans la forêt viennoise, la plupart passées à rechercher quelque chose, sans trop savoir quoi au juste. Je suppose qu’au fond de moi je cherchais à communier de nouveau avec les forces primales de la nature et avec les vérités universelles que le vent murmurait entre les branches des arbres. Mes yeux s’étaient ouverts grâce à la mystérieuse faculté qu’avait Herr Professeur de changer les destinées. C’était sans doute la même quête qui m’animait, la même passion de comprendre ce monde si différent de celui que je voyais autour de moi, celui de tous ces travailleurs aux yeux hagards qui, chaque jour, montaient volontiers à bord de trains à destination d’édifices à bureaux aux allures de prisons. J’avais étudié la philosophie dans l’une des grandes institutions d’enseignement d’Europe et reçu moult éloges pour mon travail, mais cela m’avait laissé un sentiment de vide intérieur, car j’avais trouvé l’expérience aride et futile, et finalement dénuée de sens – puisque tout cela n’avait aucune utilité réelle.
Je ne faisais qu’à moitié partie de ce monde, mais je le connaissais suffisamment pour savoir que jamais je ne me laisserais prendre à son piège. Je n’avais pas besoin qu’on me rappelle que les anciennes certitudes pouvaient à tout instant être réduites à néant, peu importe ce que les « autorités » pouvaient tenter de nous faire croire. Dans mon ardeur juvénile, je tentais de conjuguer le scepticisme passionné qui m’habitait avec le désir de trouver un sens à la vie, afin de découvrir le côté humain du monde inhumain qui m’entourait, et ainsi lier l’individu à la communauté, le connu à l’inconnu, de même que le passé au présent, et celui-ci à mon propre avenir. J’avais toutefois le sentiment d’être perdu au milieu de tout cela, dérivant au hasard des courants comme un voilier sans voiles ni gouvernail.
Ma toute première rencontre avec l’apiculteur qui allait devenir mon guide eut lieu au printemps de 1986, dans le parc attenant à un manoir où m’avaient mené mes pas lors d’une de mes longues promenades en solitaire dans les vallons de Quantock, au sud de l’Angleterre, au cœur d’une campagne enchanteresse que les poètes romantiques Coleridge et Wordsworth adoraient particulièrement. L’après-midi était déjà bien avancée et je déambulais au milieu d’un grand jardin parfumé situé à l’arrière d’une propriété entourée de fermes, de champs et de collines boisées.
Je remarquai au fond du jardin une porte permettant de franchir un mur d’une beauté remarquable auquel le temps avait donné une belle patine dorée. Je marchai sans me presser jusqu’au portail et plaçai la main sur la clenche, sans appuyer pendant un moment alors que je lisais l’inscription en latin qu’un artisan habile avait gravée juste au-dessus : Hic Habitat Felicitas – Le bonheur réside ici. Tandis que je me demandais s’il était convenable de franchir ce seuil sans y avoir été invité, le choix me fut imposé par le mouvement soudain du loquet de métal rouillé que l’on actionnait de l’autre côté. Je reculai brusquement alors que la porte s’ouvrait pour livrer le passage à un personnage trapu aux allures de gnome qui n’était guère plus grand qu’un poney Shetland. Avec sa longue chevelure blanche, un teint qui n’avait, semble-t-il, que rarement vu la lumière du jour, et le court manteau de feutre vert qu’il portait, on aurait dit qu’il sortait tout droit des pages d’un livre de contes pour enfants. Cet effet pour le moins inusité était accentué par ses yeux d’un noir foncé qui regardaient droit devant, comme s’ils étaient ceux d’une icône russe. Je remarquai qu’à peine avaient-ils croisé les miens qu’ils allaient se poser ailleurs dans le vide, et pris aussitôt conscience que ce petit homme était aussi aveugle qu’une taupe.
Je ne savais trop comment réagir. Présumant qu’il était le propriétaire des lieux, je gardai tant bien que mal le silence, dans le vain espoir que je pourrais m’éloigner en douce sans être remarqué. Mais il savait manifestement que j’étais là, sentant ma présence sur sa gauche, ou peut-être entendant ma respiration.
« Avez-vous visité notre Éden ? » demanda-t-il avec une douce familiarité. Rouge d’embarras, je répondis par une excuse hésitante en disant que je m’étais permis d’explorer son jardin.
Le petit homme sourit en comprenant la gêne que j’éprouvais et tendit sa main vers la mienne. « Je m’appelle Gwyn et ceci est le Portail de la transition », lança-t-il d’un ton neutre. « De l’autre côté, le visible est mis au service de l’invisible et il divise donc ces deux mondes ; de ce côté-ci, les choses fonctionnent d’une manière, et de l’autre, elles fonctionnent autrement. » Cela dit, il m’annonça qu’il était temps pour lui de s’en aller, et il s’élança aussitôt d’un pas rapide vers la maison, me laissant là, bouche bée d’étonnement. J’étais médusé et ne pouvais que supposer qu’il m’avait pris pour quelqu’un d’autre. Cette méprise sur mon identité m’enhardit et me donna le courage de poursuivre mon exploration, d’autant plus que l’aveugle m’avait invité à aller voir au-delà du seuil. J’appris quelque temps plus tard que cet homme, du nom de Gwyn Ei Fyd, venait tout juste de compléter son apprentissage avec l’apiculteur, et que j’étais sur le point d’entreprendre le mien. [1]
Je mis à nouveau une main sur la clenche et le portail s’ouvrit sous ma poussée. Un faible murmure agitait l’air et crût soudain en force. Cherchant en à identifier la source, je dirigeai mon regard de l’autre côté de la porte. Je vis alors un grand verger au sol tacheté de soleil et recouvert d’un tapis d’herbe verte qui s’étirait au loin sous de vieux pommiers. J’aperçus aussi environ une douzaine de ruches qui toutes faisaient face à l’est, chacune portant des marques de couleurs différentes.
Le verger grouillait d’abeilles filtrant de leurs ailes le soleil de mars, et au milieu d’elles se tenait un homme auréolé d’un nuage d’abeilles. On aurait dit un magicien sur une scène qui faisait s’envoler des foulards, ou un tisserand fabriquant un étrange tissu fait de choses vivantes. Il y avait quelque chose d’autre aussi. Une lumière semblait émaner de lui, tel un courant d’amour et de profond respect qui passait entre l’homme et les abeilles, et ce phénomène formait une sorte de voile entre lui et moi.
Il me regardait directement, souriant à travers le voile vivant, comme s’il m’attendait depuis un moment déjà. J’étais envahi par un étrange sentiment, comme si je faisais soudain face à mon destin.
J’étais comme sous l’effet d’un charme hypnotique et ne savais trop comment réagir. Devais-je m’avancer vers lui et me présenter ? La présence des abeilles me faisait hésiter. Il y avait plusieurs années que je ne m’étais retrouvé à proximité d’une ruche. Ne valait-il pas mieux que je reste où j’étais et que je me contente de le saluer, ou bien cela serait-il perçu comme impoli ? Laisserais-je ainsi transparaître une peur, une faiblesse ?
Avec circonspection, je fis un pas en avant et ouvris la bouche pour parler, mais avant qu’un seul mot ne puisse se former sur mes lèvres, une créature ailée, une seule, s’élança vers moi tel un boulet lancé par une catapulte. À mon grand étonnement, elle ne s’arrêta pas. Au lieu de voler autour de moi ou de me percuter, l’abeille vola à travers moi, ou devrais-je dire en moi, car je vis l’abeille toucher ma peau et puis disparaître ! J’étais abasourdi, mon esprit cherchant frénétiquement une explication à cette incroyable disparition. Était-ce un effet de la lumière ambiante ? Peut-être avais-je simplement eu un instant d’inattention et elle m’avait évité au dernier moment. Ou bien alors, pensai-je nerveusement, il y avait peut-être maintenant une abeille qui se promenait dans mon corps et elle s’apprêtait à me piquer et j’allais en mourir. Tout à coup, je sentis la douleur aiguë d’une piqûre dans la paume de ma main gauche et laissai échapper un petit cri de surprise. Une abeille venait de me piquer alors que j’avais serré les poings dans la tension du moment. C’était sûrement l’abeille qui s’était volatilisée.
L’odeur libérée par le venin de l’abeille agita alors les autres abeilles qui, captant les signaux chimiques émis par leur compagne mourante, se mobilisèrent pour combattre. Je levai les yeux vers l’apiculteur qui observait la scène se déroulant devant lui. Je discernais maintenant une étrange lueur dans son regard d’où émanait un mélange de sympathie et d’intérêt, de bonté et de calme infini.
Le vrombissement menaçant ne laissait plus aucun doute sur ce qui allait se passer : l’air était rempli d’abeilles en furie. Une fois vraiment en colère, je savais que les abeilles étaient invincibles, et effectivement je fus à nouveau piqué, cette fois sur le sommet de la tête. En dépit de la piqûre douloureuse de l’aiguillon qui pénétrait ma chair, cette fois je demeurai parfaitement immobile. Les leçons que j’avais apprises durant mon enfance avaient résisté au passage du temps. J’aperçus à nouveau les yeux de l’apiculteur et ils n’étaient plus qu’une mince fente, mais ils ne manquaient rien de ce qui se passait. Je restai sans bouger, bien que je pleurais involontairement sous l’effet de l’intense douleur ressentie sur ma tête. L’apiculteur hocha très légèrement la tête. Oui ? Était-ce un oui ? Oui à quoi ? Et puis soudain, les abeilles se dispersèrent. Je baissai les yeux pour regarder la paume de ma main et touchai le sommet de ma tête, lequel pulsait au même rythme que mon cœur qui battait la chamade. Je jetai un coup d’œil autour de moi pour voir où étaient les abeilles qui auraient dû s’y trouver, mais rien de bougeait. Elles étaient retournées butiner, fabriquer leur miel et construire leurs ruches.
L’apiculteur me fit signe de venir le rejoindre à côté d’une des ruches, d’où émanait maintenant un doux bourdonnement semblable au ronronnement d’un chat. « Tu as été piqué », dit-il simplement d’une voix chantante aux douces inflexions mélodiques galloises. C’était plus une affirmation qu’une question, lancée sur un ton intéressé plutôt qu’inquiet.
« Oui », fis-je, « ici sur ma main et aussi sur ma tête. »
C’est alors qu’il prit ma main et qu’une chose remarquable se produisit : la douleur (qui, en réalité, était davantage une irritation) se dissipa immédiatement.
« Tu as été piqué directement au centre de la roue des rêves », dit-il en faisant allusion à la minuscule blessure que j’avais sur la tête. « C’est l’une de tes étoiles intérieures et c’est la partie de notre anatomie qui, la première, vient au monde, celle où résident les premières impressions que nous avons du monde. C’est aussi là où nous nous efforçons de comprendre notre réalité. Elle voit le monde avant nous. C’est l’un de tes cercles magiques. » Il s’exprimait d’une voix étrange qui avait des accents euphoniques et enchanteurs. Même si je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, ses paroles avaient un effet quasi hypnotique sur moi et me faisaient entrer dans un état mystérieux, quelque part entre le pays des désirs du cœur et un désert engendré par l’histoire. En guise d’introduction, je lui fis part de mes précédentes expériences avec les abeilles au fil de mes rencontres avec Herr Professeur et, pour la première fois de ma vie, je racontai l’histoire de ma guérison et des connaissances que mon ami érudit de la forêt m’avait transmises. L’apiculteur me posa de nombreuses questions à son sujet et hocha affirmativement la tête lorsque j’évoquai certains faits comme le souvenir que j’avais de ma guérison et ce que je savais sur Herr Professeur. Je lui expliquai en terminant que tout cela remontait à plus de dix ans et que je n’avais pas eu l’occasion depuis de me trouver près d’une ruche. « Alors tu dois revenir plus souvent ici et en apprendre davantage sur l’apiculture », lança-t-il cordialement, « puisqu’il semble que les abeilles t’aiment bien ! » Il se mit à rire quand il vit que je me palpais le sommet de la tête. « On pourrait dire que c’est en quelque sorte ta vocation », ajouta-t-il.
Et c’est ainsi que, mine de rien, je commençai à revenir régulièrement au manoir de Monks Bench, dans son jardin clos et son verger, pour y visiter Bridge l’apiculteur au milieu de ses ruches, et en apprendre davantage sur son art et sur la nature des abeilles.

Dès la première fois où je rencontrai Bridge, je pris conscience que c’était un être d’une rare intensité ayant la faculté d’entrer en communion avec les abeilles. Lorsqu’il s’occupait de ses ruches, on aurait dit un prêtre accomplissant un rituel auquel lui seul et ses abeilles assistaient, un rituel qui le mettait visiblement en contact avec une réalité transcendantale. Cela n’avait rien à voir avec un quelconque fantasme ou fanatisme, mais relevait plutôt simplement d’un état de grâce lui permettant de communier avec la nature.
Je l’observais s’approcher d’une ruche, la calmer en l’enfumant, l’ouvrir, et en retirer les rayons de couvain pour ensuite les transporter avec les milliers d’abeilles les recouvrant jusqu’à une sorte de râtelier pour les y suspendre. Il se servait alors d’un diffuseur, et tandis qu’un doux parfum de lavande était vaporisé sur les rayons de plusieurs ruches, son odeur apaisante nous entourait de toutes parts. À d’autres moments, Bridge et moi déambulions dans le verger, inspectant la flore et la faune de sa citadelle. Encastrées dans les murs épais entourant le verger se trouvaient de petites alcôves voutées où l’on dressait anciennement des ruches de paille bourdonnantes de vie. Des bordures herbacées ceinturées d’arabis et d’aubrétia, de touffes de crocus et de perce-neige, se trouvaient à proximité des ruches, de même qu’une profusion de bergamotes, de myosotis, d’hysopes, de sauges, de résédas, de marguerites de la Saint-Michel, de lavandes, de mauves, de romarins, et de genêts rouges aux allures de papillons couleur de viande crue. Des aubépines, des sycomores et des tilleuls étaient cultivés pour leur abondante production de nectar, et un petit puits, alimenté par une source souterraine, donnait une eau fraîche et douce que les abeilles porteuses d’eau recueillaient afin de la mélanger à la nourriture destinée aux larves de la ruche.
De temps à autre, de sombres nuages masquaient le soleil et les abeilles butineuses devenaient léthargiques. Sous l’effet du froid, les ailes des abeilles se paralysent et elles peuvent alors tomber au sol, incapables de se mouvoir. Lorsque Bridge constatait un tel phénomène, je pouvais l’observer – tout comme j’avais vu faire Herr Professeur – les ramasser doucement une à une, déposer leurs petits corps froids au creux de sa main et leur redonner vie en soufflant de l’air chaud sur elles. Chaque fois que j’étais témoin de ce miracle, j’éprouvais le même émerveillement et le même ravissement de voir ces abeilles inanimées revivre, à l’image de ce que j’avais moi-même vécu dans mon enfance. Après un bref frisson convulsif, elles se remettaient sur leurs pattes et s’ébrouaient, se brossant d’abord les antennes avec leurs pattes de devant pour ensuite soulever leur abdomen et le nettoyer vigoureusement à grands coups de leurs pattes postérieures munies de peignes. Puis, elles secouaient leur tête triangulaire et, s’étant ainsi assurées que le dernier atome de poussière avait été enlevé, elles s’envolaient comme une flèche.
« Les abeilles sont d’habiles astronomes », m’annonça un jour Bridge d’une manière théâtrale et exagérée. « Elles peuvent prédire la pluie et elles ont été créées à partir de rayons de lumière. Savais-tu qu’elles extraient leurs petits, déjà complètement formés, du creux des fleurs ? Ou que le miel est créé dans l’air lorsque les étoiles se lèvent et qu’un arc-en-ciel flotte au-dessus de la Terre ? Et savais-tu aussi que toute femme encore vierge peut passer à travers un essaim d’abeilles sans être piquée, et qu’à minuit précis, le soir de Noël, les abeilles bourdonnent des hymnes pour célébrer la naissance du Christ ? Si une abeille entre dans une maison, cela signifie qu’un visiteur arrive. Des abeilles volées cesseront de prospérer et se laisseront mourir. Les savants du Moyen Âge affirmaient que les abeilles venaient au monde dans des cadavres de vache ou de veau. Ce ne sont-là, jeune homme, que quelques-unes des superstitions qui ont couru au sujet de nos amies ailées. Mais en vérité, chaque abeille fera l’impossible pour préserver l’intégrité de la ruche. »
Bridge énuméra ensuite des faits tout aussi remarquables, sinon encore plus, que ces superstitions : les abeilles d’une ruche endommagée, affamée ou qui a été pillée émettront un véritable gémissement d’agonie ; elles peuvent vieillir rapidement et puis se mettre à rajeunir ; les abeilles stériles peuvent pondre des œufs en période de crise et les abeilles séniles peuvent régénérer des glandes qui se sont atrophiées. Bridge soutenait également que les apiculteurs tombent rarement malades et ne contractent pratiquement jamais le cancer ni aucune autre maladie mortelle. Cette thèse audacieuse me paraissait suspecte, mais des recherches ultérieures me permirent de vérifier qu’elle était fondée. [2]
On ne pouvait certainement pas douter de la bonne santé de Bridge, et il cita une liste de noms de personnages historiques qui avaient bénéficié de leur consommation de miel et de leurs contacts réguliers avec des colonies d’abeilles. « Pythagore, dont l’alimentation comportait une grande quantité de miel, vécu jusqu’à l’âge de 90 ans. Un de ses disciples, Apollonios, avait un régime alimentaire à base de lait et de miel et a vécu jusqu’à 113 ans. Pline l’Ancien mentionne qu’à son époque plus de 124 centenaires vivaient dans la région située entre les montagnes apennines et le fleuve Po – ce qui n’est pas si mal pour un si petit domaine. Le miel a toujours fait partie de l’alimentation des anciens Bretons ; de fait, anciennement le mot Bretagne signifiait “l’île du miel”. Savais-tu que Plutarque a écrit : “ Ces Bretons ne commencent à devenir vieux qu’à l’âge de 120 ans !” Eh bien, mon propre maître a quitté ce monde tout juste à quelques mètres de l’endroit où tu te tiens, et comme il n’avait qu’à peine 100 ans, il n’était encore qu’un jeunot du point de vue de Plutarque ! Les apiculteurs, à l’instar des grands vins, s’améliorent avec l’âge. »
Au cours de ces premières rencontres avec l’apiculteur, je me rappelai de la trinité de la ruche, c’est-à-dire des trois sortes d’abeilles, décrites par Herr Professeur, composant la famille des abeilles. Il y avait d’abord les faux bourdons, les mâles de la communauté qui se pavanent avec leurs airs de beaux dandys affichant ouvertement leur mépris pour toute forme de travail. Nés au printemps pour fournir des soupirants aux jeunes princesses, ils mènent une vie oisive, ne sortant de la ruche que durant les heures les plus chaudes de la journée. Les faux bourdons ne possèdent pas de dard, mais ils ont de puissantes ailes et des sens affûtés, dont un odorat très sensible et une vue étonnamment puissante. Tout le travail à faire dans la ruche est pris en charge par les ouvrières, les abeilles femelles qui sécrètent la cire, construisent les alvéoles, les remplissent de miel, nourrissent et prennent soin de la reine et des nymphes d’ouvrières, vont chercher le pollen, le nectar et le propolis (une curieuse résine antibactérienne que les abeilles récoltent principalement sur les bourgeons des arbres), défendent la ruche contre ses ennemis, et accomplissent maintes autres tâches essentielles. C’est à elles que toute colonie doit sa prospérité harmonieuse.
La reine est véritablement une monarque selon l’ancienne tradition. Elle est plus longue que ses filles, plus svelte que ses robustes fils, et elle s’accouple avec son propre frère. Au cours de sa longue existence – qui peut être de six à huit fois plus longue que celle de sa progéniture – elle ne voit aucune autre abeille que ses fils et ses filles. Elle porte en elle la destinée de toute sa colonie où elle règne en déesse et mène une vie de service désintéressé au sein de la faible lumière de sa cité dorée.
En plus de ces trois types d’abeilles, il faut signaler les plus jeunes dans leur nouvelle livrée de velours, amenées à l’extérieur de la ruche par les abeilles nourrices, se séchant au soleil et saluant gaiement de leurs petites pattes agiles le trafic incessant des abeilles circulant rapidement au-dessus d’elles sans même leur prêter attention.

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