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L'ingénierie sociale du développement

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Description

Ce livre est le récit de villageois camerounais qui se sont engagés dans une expérience de vérité avec des ingénieurs et des techniciens bénévoles français, à travers des projets d'eau potable. Les résultats de cette expérience pointent du doigt les enjeux concrets du progrès de l'Afrique actuelle, et invitent les partenaires du développement à un renouvellement des méthodes d'action en direction des populations rurales et urbaines africaines, ainsi que leurs institutions.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 434
EAN13 9782296252097
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’ingénierie sociale du développement
Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Danielle DIBLÉ, Amadou Hampâté Bâ. L’espace initiatique , 2010.
Adon GNANGUI, Droit des déchets en Afrique, le cas de la Côte d’ivoire , 2010.
Toumany MENDY, Aménagement du territoire et intégration sous-régionale ouest-africaine , 2010.
Fweley DIANGITUKWA, La Thèse du complot contre l’Afrique. Pourquoi l’Afrique ne se développe pas , 2010.
Essè AMOUZOU, Le mythe du développement durable en Afrique noire , 2010.
Berthe Florence YMELE NOUAZI, Travail social et Sida en Afrique. Au cœur des souffrances , 2010.
Cyriaque Geoffroy EBISSIENINE, La problématique de la santé et de la maladie dans la pensée biomédicale. Essai sur la normalité chez Georges Canguilhem , 2010.
Toumany MENDY (avec la contribution de Mamadou Alassane Ndiaye), L’iIllusion démocratique en Afrique , 2010.
Joachim de DREUX-BRÉZÉ, L’accession à l’indépendance de l’Afrique équatoriale française, 2010.
Yao-Edmond KOUASSI, Habermas et la solidarité en Afrique , 2010.
Abdoulaye KANE, Tontines, caisses de solidarité et banquiers ambulants , 2010.
Essè AMOUZOU, Le développement de l’Afrique à l’épreuve des réalités mystiques et de la sorcellerie , 2010.
Régine LEVRAT, Culture commerciale et développement rural. L’exemple du coton au Nord-Cameroun depuis 1950 , 2010.
E. NGUEMA MINKO, Gabon : l ’ unité nationale ou la rancune comme mode de gouvernance , 2010.
Sébastien Dossa SOTINDJO, Cotonou, l’explosion d’une capitale économique (1945-1985) , 2009.
Divine E. K. AMENUMEY, Le mouvement de la réunification des Éwé , 2009.
Gaston-Jonas KOUVIBIDILA, La fuite des cerveaux africains , 2009.
Joséphine Z IBI


L’ingénierie sociale du développement


À l’école de l’eau


L’H ARMATTAN
Photographie couverture : Michel Dumont
Index photographique : Photos Joséphine Zibi,
Michel Dumont et Passerelle NGAM,
avec l’autorisation de Michel Dumont et Passerelle NGAM.


© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-PoIytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11459-3
EAN : 9782296114593

Fabrication numérique : Socprest, 2012
À mes parents.
Aux populations
rurales camerounaises.
Avant-propos
Il n’est pas un jour où les médias ne rappellent à tous que là-bas, au sud du Sahara, des hommes et des femmes survivent avec difficulté.
Il n’est pas un jour où des hommes et des femmes, originaires d’Afrique et d’ailleurs ne cherchent à apporter des solutions durables à ce lot de souffrances chroniques. Certains ont fait de ce problème leur métier, d’autres y vont comme des bénévoles ponctuels. Et cependant, pour les uns et les autres, l’aventure de la solidarité ne va pas de soi.

Depuis mes lointaines études au Cameroun jusqu’aux études universitaires en France, vingt ans ont passé. Vingt ans de questionnement et d’errance dans la planète des savoirs élaborés. Vingt ans pour trouver une réponse à la question que je m’étais moi aussi posée depuis très longtemps ; une question sans cesse amplifiée par les difficultés de l’Afrique : pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi au bout d’un siècle de scolarisation, les populations africaines n’arrivent-elles pas à s’approprier le savoir technique et scientifique qu’elles côtoient chaque jour, sans vraiment l’habiter ? Pourquoi ce savoir venu d’ailleurs reste-t-il toujours comme juxtaposé dans l’individu, tout en lui cachant si bien les mécanismes de son fonctionnement ?
Si les recherches universitaires m’ont donné les moyens théoriques de comprendre les cultures globales en général, ce sont les villageois qui, en s’engageant dans une expérience de vérité avec des ingénieurs et techniciens bénévoles français - banal projet d’eau potable, croirait-on - ont fourni la réponse la plus appropriée à mes questions.
Alors je remercie ma famille, mon village, ma commune et toutes les populations villageoises des provinces du Centre et du Sud du Cameroun qui ont travaillé avec nous, et qui se reconnaîtront dans cet exposé, en dépit du changement volontaire des noms. À elles je dédie ces pages. Elles m’ont permis de remonter à la source de leurs problèmes, mieux que nulle autre théorie universitaire ne l’avait fait auparavant. Je leur demande la permission de livrer cette expérience à un public plus large, afin qu’elle serve à tous ceux qui, comme elles et moi, cherchent des voies et des moyens de sortir l’Afrique de ses difficultés.

Je remercie tous les amis français qui ont permis de vivre cette expérience à la fois rude, inoubliable et ô combien porteuse d’espérance. Messieurs Guy Gelas, Emmanuel Alessandrelo, Michel Dumont, Jean Michel Lacrampe, Yan de Kerimel, Mathieu Le Corre, Jean Louis Duvallez, Emmanuel Chirat, Alain Delfour, Guillaume Stahl, Lisette Provencher et toute l’équipe d’AQUASSISTANCE du groupe GDF-SUEZ ; les révérends pères Henri Chabert et Gérard Sagnol, Monsieur et Madame Le Bars, Monsieur Jean Baetz, Mesdames Anne Marie Thomas et Nicole Gallois, Messieurs Alphonse Barut et Jacques Joatton, tous les amis bénévoles et les bienfaiteurs de l’association PASSERELLE NGAM, les Compagnons Scouts de Villeurbanne, les Compagnons de SOAMPA ; l’association Village Vert de l’école d’architecture de Bordeaux, en particulier Jeremy Huet, les institutions qui ont soutenu financièrement ces projets d’année en année, en particulier les paroisses catholiques de Caluire, de la Presqu’île Sud de Lyon et de Francheville ; le service de Coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France au Cameroun, l’Agence de l’Eau Seine Normandie, l’Agence de l’Eau Adour-Garonne, le Syndicat des Eaux des Monts du Lyonnais et de la basse vallée du Gier, le Fonds de solidarité et du développement durable du Grand Lyon, VEOLIA Eau.
Grâce à leur confiance, ils nous ont permis de vérifier qu’incontestablement, la réalisation de petits projets permet de faire émerger les vrais problèmes locaux et d’initier des dynamiques villageoises qui, une fois lancées, provoquent des réactions en chaîne et stimulent tous les opérateurs du développement intégré d’une région. Mais cela prend du temps.
Je remercie les autorités camerounaises chargées de l’eau pour leur confiance. Elles nous ont autorisés à entrer dans une expérience pilote qui a permis de cheminer en profondeur avec des villageois. Un merci particulier également pour leur participation financière au projet d’eau de la ville de Ngomedzap : le Ministère de l’Eau et de l’Energie du Cameroun, le Fonds spécial d’équipement et d’investissement intercommunal du Cameroun (FEICOM), le programme national du développement participatif (PNDP).
Je remercie les amis camerounais, en particulier Messieurs Joseph Bouly Eyada, Didier Ndjala Essengue, Didier Olinga, Madame Iris Ndjala Essengue, qui sont les fondateurs de l’association PASSERELLE NGAM, et qui la soutiennent activement depuis plus de dix ans. En dépit de leurs problèmes personnels, ils n’ont pas oublié la solidarité avec le Cameroun, devenant grâce à cette action et, à leur niveau, des passerelles vivantes entre le Nord et le Sud. Un spécial merci à tous les villages du Centre et du Sud Cameroun qui se sont lancés dans la conquête de l’eau : Akoatele, Kama, Okoga, Nkong’nen 1, Nkong’nen II, Nkolmeyang, Ting Melen, Ekali 1, la ville de Ngomedzap ; ainsi que les principaux artisans du projet dans chaque village : feu Eyene Innocent, messieurs Eyene Zibi Michel, Jean Pierre Fama Zibi, Max Abessolo, Faustin Atangana, Amougou Bernard, Nicolas Oloa, Bernadette Essengue, Manga Tarcisius, François Bene Mbama, Fabien Nsoe Noah, et tous les autres qui se reconnaîtront.
Je ne saurai clore cette page de remerciements sans souligner l’engagement de toute l’équipe technique camerounaise de PASSERELLE NGAM dirigée par messieurs Jean Bedel Owoutou Ella et Célestin Nkou Nkou. Son sérieux traduit combien l’Afrique actuelle possède des moyens endogènes pour construire son avenir, mais, à condition de sortir du jeu de chacun pour soi.
L’exposé présente le contexte actuel porteur des enjeux déterminants du développement rural et de la solidarité avec l’Afrique. Vécue et commentée par les villageois, rapportée par un regard imprégné de la double culture et la formation anthropologique, l’expérience présentée pose un regard neuf et exigent sur l’Afrique et pour cela, elle ne manquera pas questionner bien des thèses sur le développement.
Soutien à l’école du village
J’allais au Cameroun depuis deux ans pour une campagne de sensibilisation des populations au sujet de l’école du village. J’étais alors convaincue que, sans une prise de conscience suffisante par les villageois des enjeux liés à chaque école, la dynamisation de l’éducation en milieu rural se ferait difficilement, même si on y consacrait des moyens humains et financiers importants.
Située à six kilomètres en moyenne de la plupart des villages environnants, l’école de la mission catholique est celle qui a formé la majorité de l’élite locale. Mais à une condition. Dès sept, voire six ans, l’enfant doit parcourir tous les jours douze kilomètres à pied pour aller à l’école et revenir à la maison. Seize kilomètres en temps de grandes pluies, puisque les raccourcis de la brousse deviennent alors impraticables. Cela fait plus de cinquante ans que ça dure. Tout le monde s’y est habitué. Le problème est quasiment résolu.
Résolu ? Pas vraiment.

Les parents sont conscients des dangers encourus par ces très jeunes enfants pour aller à l’école. Danger des bêtes sauvages, des serpents, des scorpions sur les chemins boisés, danger de la traversée des rivières en crue, danger de la foudre en temps d’orage et de pluie. Je me souviens des pas de ma mère dans la nuit, la lampe-tempête à la main, quand elle venait à notre rencontre. Car, disait-elle, je préfère découvrir moi-même ce qui vous est arrivé, plutôt que de l’apprendre par ouï-dire. Les parents mesuraient ; disons, ils mesurent encore tous les risques encourus par leurs enfants, risques ou prix à payer, pour avoir une scolarité normale.
Au début de la décennie 1980, une école publique a été construite au cœur du village avec un cycle primaire complet. Seulement, l’unique maître payé tant bien que mal impose son rythme personnel au programme scolaire. De nombreux enfants sortent ainsi du cycle primaire sachant à peine lire et écrire. Rapidement rattrapés par les crises de l’adolescence, ces enfants rejoignent les rangs des nouveaux villageois non ou sous scolarisés. Le phénomène est un classique du milieu rural africain en général, du Cameroun en particulier. Et il devient inquiétant lorsque ces jeunes villageois non qualifiés arrivent sur le marché du travail. Ils partent en ville dans l’espoir de trouver de petits boulots. En réalité, ils y augmentent les effectifs des populations urbaines désœuvrées, des délinquants, des candidats à la prostitution, à l’immigration… Faute de solutions viables, plusieurs terminent leur périple dans les prisons urbaines.
Mon idée était donc de conscientiser les paysans sur ce phénomène qui dure depuis plus cinquante ans ; sans attendre que les autres – les Européens - nous viennent en aide. Il nous fallait organiser la construction du bâtiment de l’école du village. J’apportais de mon côté une bibliothèque rurale entièrement confiée aux bons soins du maître et des villageois.
Cette année-là, nous avions constitué la première caravane des livres, grâce à la générosité de quelques écoles et collèges de la région lyonnaise. Trois tonnes de livres collectés devaient ainsi servir de base à deux unités de bibliothèques rurales. Notre caravane des livres connut hélas de pénibles péripéties. Trimbalé de ministère en ministère, le dossier de l’exonération des livres finit sa course dans le Ministère des Finances. A-t-il été volontairement perdu ou sciemment classé ? Nous n’avons jamais su les raisons de cet échec. Si nous voulions continuer à aider les enfants des villages, il nous fallait procéder autrement.
Soirée au village
À chaque voyage, j’essaye de respecter les bonnes traditions d’ici. L’une d’elles consiste à apporter des provisions à son hôte, lorsqu’on vient de loin. Et quand ce lointain c’est la France, l’attente est d’autant plus forte. La situation économique dégradée dans la région du Sud Cameroun a pratiquement transformé cette attente en une dette. Arriver au village sans cadeaux représente la pire des impolitesses, le signe manifeste de son avarice. Apporter des cadeaux, c’est renouveler ses attaches familiales et surtout, permettre aux villageois de vous approcher sans complexe. C’est leur traduire en gestes qu’on est resté l’un des leurs.
Cette fois plus que les autres, pour préparer le terrain des négociations à venir, je leur apporte du poisson, du riz, et des condiments pour les femmes, du vin pour les hommes du village. Ce temps de rencontre, de retrouvailles et de partage détend l’atmosphère de la pauvreté. Les gens me donnent les nouvelles du village. Ils me parlent des tensions nées en mon absence ou encore, des problèmes non résolus qui empoisonnent la vie du village. Je dois montrer aux gens combien je suis restée villageoise par-delà mes pérégrinations européennes.
La deuxième tradition est en réalité mon passe-temps favori en soirée : la veillée de contes, de devinettes et de proverbes avec les enfants du village. Leur fierté est de me raconter une histoire. Les traditions de la forêt regorgent de contes mettant en scène la faune autrefois très abondante ici mais aujourd’hui disparue. Les enfants parlent ainsi de bêtes : buffles, panthères, éléphants, girafes qu’ils n’ont jamais vues, et peut-être ne verront jamais, sauf probablement à la télévision. Tant bien que mal, les anciens transmettent oralement aux enfants ces contes en soirée, assis autour d’un feu de bois, lorsque la fraîcheur des nuits équatoriales contraint tout le monde à s’y réchauffer.
Les enfants connaissent ainsi chacun un nombre important de contes. Ils me les racontent en ewondo, ma langue maternelle, avec cet accent authentique que bon nombre de citadins ont perdu. Leur vocabulaire, leur syntaxe et leur intonation forcent mon admiration. Je me surprends, le temps d’un conte, en train de réapprendre de très nombreux termes que j’ai fini par oublier, à force de parler français et de vivre loin du village. Visiblement, les enfants se sentent à tour de rôle honorés de me raconter leur histoire. Et ce relais entre les petits conteurs me permet aussi de mettre les noms sur les nouveaux visages, ou de percevoir le phénomène des nouveaux prénoms donnés aux enfants : Sydney, Jordan, Zidane.
Cette fois précisément, j’ai apporté un magnétophone pour recueillir des berceuses traditionnelles Bëti. Aussi les candidats se bousculent-ils à l’enregistrement. Très vite, la séance de contes avec les enfants attire l’attention des adultes qui se joignent peu à peu à nous. Et l’on comprend que les petits conteurs mis à l’honneur volent la vedette aux adultes ! Spontanément, ceux-ci proposent, qui une histoire, qui une berceuse, qui autre une devinette ; le tout dans une merveilleuse mise en scène : une vraie partie de théâtre.

Les arts dramatiques ailleurs enseignés dans des Académies se vivent naturellement au village. Mettre en scène une histoire qui doit s’imprimer dans la mémoire des enfants ne s’enseigne pas. Ça se vit. Ça s’improvise au gré du talent du conteur. Et il suffit d’entendre une histoire contée une fois, pour être à même de la raconter à son tour. Parmi les histoires de ce soir, un jeune garçon propose de raconter l’origine du lignage Nguem. Mais les adultes présents sont obligés d’en rectifier chaque fois le contenu. On décide donc d’appeler Monsieur Minlo, le conteur de la tradition lignagère. C’est ainsi que j’obtiens le récit de l’origine du lignage Nguem, tel qu’il se transmet encore aujourd’hui, à quelques variantes près, par la tradition orale.

Selon notre conteur, l’ancêtre du lignage Nguem faisait partie intégrante des lignages "Bëti Benanga ", littéralement, les seigneurs arrivés par le fleuve Sanaga, en provenance des hautes terres. La légende dit qu’après avoir traversé le fleuve, l’ancêtre fondateur du lignage Nguem se maria à une femme qui lui donna deux enfants. Devenus de grands polygames, les deux frères eurent trente-deux enfants. Mais tous moururent l’un après l’autre en bas âge. Seul le grand père en connaissait la raison.
Les deux frères convoquèrent donc le peuple pour une énième fois, afin de découvrir les raisons de ces deuils exterminant le lignage. Séance tenante, le grand père avoua le meurtre qu’il avait commis : pendant la difficile épreuve de la traversée du fleuve Sanaga, il avait tué le génie de l’eau, lequel l’avait maudit en mourant.
Mais ce jour-là, c’était lui ou le génie. Que pouvait-il faire d’autre ?
Sans nul doute, c’était un acte de bravoure, tout à son honneur. Seulement, comment remédier maintenant à la situation ?

Cette année-là, une des femmes de Nti Odou (seigneur Odou) était à nouveau enceinte. L’on convoqua la grande cérémonie de purification solennelle. La cérémonie porte un nom : Esie, en langue ewondo. Au cours de celle-ci, "Zomloo", le patriarche orateur décrète, conformément à la tradition, ce qui doit s’accomplir. Car sa parole toute puissante reste investie du pouvoir de vie ou de mort.
Tous les lignages des contrées voisines assistèrent à la cérémonie : hommes, femmes, enfants, esclaves, jusqu’aux ancêtres morts dont on demanda le secours. Le peuple décida d’un commun accord la naissance d’un enfant mâle, à qui l’on donnerait le nom de Zamba, c’est-à-dire, Dieu. Ainsi, si la mort venait du génie, ce dernier ne pouvait être plus fort que Zamba (Dieu). Si la mort venait de Zamba (Dieu), Zamba ne pouvait s’en prendre à lui-même. Comme un seul homme, l’assemblée toute entière approuva cette décision.

Ce jour-là, on tua deux chèvres en sacrifice. Et l’on partagea les morceaux de viande, suivant les têtes de lignages et de familles, selon la tradition des assemblées de purification solennelle Bëti. Et tout le monde se dispersa.
Le moment venu, la femme mit au monde un enfant mâle et on l’appela Zamba Odou, ce qui veut dire : le Dieu d’Odou. Ce fut le premier enfant vivant, descendant de l’ancêtre qui avait traversé le fleuve Sanaga, en provenance des hautes terres. Après lui, les deux frères eurent à nouveaux trois autres fils.
Tels sont, selon notre conteur de la tradition, les quatre ancêtres du lignage Nguem actuel, dont la descendance est installée dans quatre régions différentes du Sud Cameroun. Ils sont des authentiques Bëti, comme le reste des lignages Bëti actuels, dont les ancêtres ont traversé le fleuve Sanaga. C’est toujours ce "Zamba Odou man Nguem", littéralement : Dieu, le fils d’Odou, du lignage Nguem, que tous les Bëti invoquent, chaque fois qu’ils se trouvent devant l’extraordinaire, l’inouï, le jamais vu. Ce fut un précédent qui permit d’admettre tout ce qui nous arrive d’extraordinaire et d’insolite.
Pour la plupart des enfants présents ce soir-là à la veillée, c’était la première fois qu’ils entendaient cette légende. Aussi leur regard juvénile palpitait d’une insatiable curiosité. Par elle, les enfants devenaient un nouveau maillon de transmission de l’histoire de leur lignage.
Le vendeur d’âmes
Après la séance des contes, une inquiétude diffuse se lit sur bon nombre de visages. Pendant que les enfants continuent à jouer et à se raconter des histoires, une personne s’avance vers moi.
_ Tu n’aurais pas dû appeler Monsieur Minlo, le conteur de la tradition. Il est accusé de sorcellerie. Et depuis un an, il est mis en quarantaine par le village. C’est la prison d’isolement que le chef lignager a prononcée pour lui.
_ Mais qu’a donc fait cet homme ? Que lui reproche-t-on ?
_ Ce sont des choses du village. Ne cherche pas à comprendre.
_ Est-ce donc compliqué au point que je ne puisse comprendre ?
_ Ce sont les choses de la nuit. Que veux-tu comprendre dedans ?
Installé dans la concession de feu son père avec son frère, l’homme est accusé d’être l’auteur de plusieurs décès et autres maladies survenues dans la cellule familiale de son frère. C’est lui le plus proche voisin. Et de plus, la rumeur court qu’il est le vendeur d’âmes aux négociants de la nuit, ceux qui tuent pour transférer les hommes dans "l’entre-deux-mondes", le monde de l’esclavage invisible, le " kong ". Il aurait été accusé par son frère le jour de la grande palabre du village. Et même si depuis ce temps-là, personne n’a vérifié cette accusation, le chef du village a décrété une prison d’isolement à son endroit. L’on comprend donc pourquoi une vague inquiétude s’est emparée des adultes présents dans la maison des contes. Visiblement, beaucoup craignaient la présence de cet homme aux côtés de tous ces jeunes enfants qui m’entouraient.
Je retrouvais subitement dans son authenticité, l’Afrique profonde. Avec ses peurs, ses croyances enracinées dans le corps social et dans l’individu, comme une seconde nature. Je retrouvais, inchangée, la capacité que recèle cette Afrique traditionnelle à capitaliser les ressources du monde de la nuit, sans oublier les transformations psychologiques successives dont on ose aujourd’hui à peine soupçonner l’envergure. La sorcellerie produit son propre itinéraire de développement dans l’espace et dans le temps. Comme en témoigne précisément " le kong ", la croyance en l’esclavage de "l’entre-deux-mondes ", plus que jamais en recrudescence.

Le lendemain de l’accusation du vendeur d’âme, à l’occasion d’une discussion avec la tante la plus âgée du village, indirectement je lui demande si, dans sa jeunesse, elle a entendu parler du " kong ". Sa réponse est immédiate et radicale : « Jamais. Ce sont des gens qui fréquentaient autrefois la côte qui, les premiers, en ont parlé. Et maintenant, ce fléau fait des ravages dans tous les villages. »
Alors de quoi s’agit-il ? De quoi accuse-t-on le vendeur d’âmes au " kong " ?
La croyance traditionnelle dans le " kong " parcourt toute la côte ouest de l’Afrique, avec plusieurs variantes locales. Dans le cas du Cameroun et plus précisément dans les représentations régionales, le vendeur d’âmes est accusé de vente d’êtres humains en sorcellerie. Tout commence avec l’établissement d’une liste secrète des personnes à vendre. La personne supposée vendue au négociant de la nuit décède concrètement d’une maladie. Elle est bel et bien enterrée. Mais, au dire de nos croyants, cette mort ne serait qu’un leurre. Une délégation occulte vient déterrer ensuite le mort, pour le faire vivre dans un autre monde. Le monde de "l’entre-deux-vies " ; d’où il décèdera une deuxième fois de sa vraie mort. Entre temps, il travaille comme esclave dans le champ de son employeur invisible. Lequel s’enrichit des rentes de ces âmes invisibles. La rumeur court qu’on rencontre ces personnes dans les marchés urbains. Mais que leur lieu d’attache, c’est le mont Coupé, un des sommets de la chaîne montagneuse de l’Ouest Cameroun, proche de la côte atlantique. Des expéditions seraient organisées la nuit pour observer leur travail, ainsi que leur va-et-vient vers les villes. Ces gens ne parleraient jamais à personne. Ils seraient corvéables à volonté. Jusqu’à ce que la mort naturelle les en délivre.
Pour la majorité des contemporains, cette croyance prête tout juste à sourire. Mais, pour de très nombreux paysans africains en général, camerounais en particulier, si un sondage était réalisé, la vente des âmes en sorcellerie représenterait de loin, la première cause de mortalité dans les villages. Certains ethnologues ont émis l’hypothèse assez probable selon laquelle, cette vente d’âmes représenterait le mode d’appropriation singulière par les Africains de la traite négrière et de l’esclavage dont ils furent victimes pendant si longtemps. Ils auraient intériorisé les départs de gens vers un inconnu : "l’entre-deux-vies". Et c’est cette intériorisation dont la sorcellerie traduirait ici, à sa manière, l’impact psychologique.
Mais pourquoi la liste ?

Dans ces sociétés où les gens ne connaissaient pas l’écriture, les chefs traditionnels vendeurs d’esclaves tenaient en effet des listes secrètes des noms de personnes à capturer. Parfois en ignorant les noms y consignés. Les listes étaient souvent écrites par des intermédiaires. En conséquence, pour les villageois, la liste demeure un élément suspect au point que même les agents de recensement national sont parfois très mal reçus par de farouches villageois. {1} Dans les représentations collectives, avoir son nom dans une liste équivaut à commencer son parcours final, celui qui mène vers l’inconnu ou, vers la mort. Cette réalité n’est en rien fictive. Il s’agit bel et bien d’une actualité psychologique de nombreux villageois camerounais.

La mémoire orale dit qu’autrefois à partir d’une liste, les gens disparaissaient du village ou de la vie tout court. Ils revivaient cependant dans un autre monde loin de chez eux, jusqu’à la vraie mort. C’est exactement ce schéma qu’on retrouve dans la croyance en la vente des âmes en sorcellerie. La culture traditionnelle aurait donc conjugué l’événement de l’esclavage avec la sorcellerie, créant une forme inédite : la vente des âmes aux sorciers, celle dont on accuse Monsieur Minlo au village. Celle que la tante du village a vu s’installer et grandir comme une nouveauté culturelle.

La chose est à ce point sérieuse que les villages ont créé des prisons traditionnelles, pour sanctionner les vendeurs d’âmes selon le droit coutumier, avant de renvoyer des cas plus graves vers la justice officielle. Et cela mérite aussi une autre attention. L’Afrique continue d’adapter à sa manière, le capital psychologique traditionnel aux nouvelles situations sociales et institutionnelles. Le traumatisme né de la traite négrière et de l’esclavage aura été ainsi scellé dans une forme de sorcellerie qui perpétue sa mémoire. Ainsi, en dépit de leur abolition, ces réalités continuent de hanter l’Afrique de leurs fantômes maléfiques !

Ces mentalités et ces croyances en pleine recrudescence ne sont pas moins déconcertantes. Mon séjour au village me permettait de constater que les choses n’avaient pas beaucoup changé. Tout le monde continuait à croire au monde de la nuit, au trafic des âmes vers "l’entre-deux-mondes", aux envoûtements, aux blindages…, jusqu’aux médecins. Car, faute de diagnostic clair, il arrive que certains d’entre eux renvoient les familles vers les soins de tradipraticiens. Même l’appareil judiciaire n’a pas pu résister à la force de cet héritage psychologique. La justice a fini par l’intégrer. Désormais on traîne les vendeurs d’âmes devant les tribunaux. Ils sont condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement ferme. Les prêtres y voient l’incarnation des forces du mal dans la société. Les élites de la Nation redoutent de plus en plus d’aller dans les villages, par peur de voir leur nom ou ceux de leurs proches figurer dans les listes d’attente des vendeurs d’âmes.

Comment faire pour extirper une croyance aussi ancrée ? Comment amener les gens à objectiver la réalité intérieure vécue, ainsi que le monde ambiant perçu, comme c’est le cas dans les sociétés dites modernes ?
Cette question était, ni plus ni moins, le signe que je ne partageais plus avec les miens, cet aspect de la culture traditionnelle. Car ici, on ne pose pas cette question. La sorcellerie est une vérité d’évidence. Et quiconque en conteste l’existence se met en marge de l’opinion générale. C’est, en quelque sorte, par la croyance ou non en la sorcellerie, qu’on reconnaît les Africains qui vivent en cohérence avec leur culture et ceux qui se sont adaptés à la culture occidentale. Pour les villageois, la chose est simple. On devient Blanc, dès lors qu’on ne croit plus en la sorcellerie. Car il n’y a que les Blancs pour ne pas y croire.

Après l’accusation du vendeur d’âmes, j’aurais aimé dire à tout le village quel était mon point de vue. Mais je m’en suis abstenue. Une telle réunion n’aurait pu qu’ajouter du trouble au trouble. La question est si délicate qu’on ne peut la traiter dans une réunion. Pour l’individu qui croit à la sorcellerie, il est difficile de situer la place qu’occupe en lui ce monde de l’invisible : forces maléfiques de la nature environnante, forces maléfiques habitant les autres humains, forces de l’au-delà, diables, génies, esprits, ainsi que leur parade : grigris, devins, sorciers…
Je savais d’expérience que, sans un apport objectif extérieur et s’étalant dans la durée, il est difficile, voire impossible de réaliser par soi-même, combien ces forces vous meuvent, comme une girouette, et vous empêchent de naître à une autre vision des choses.
Parce que sortie de cette culture globale, je me contentai donc de comprendre son point de vue. En même temps, et pour les besoins du projet de l’éducation en milieu rural, je décidai de voir l’Afrique et les Africains comme les autres les voient. Les autres, les Étrangers, ceux qui veulent comprendre pourquoi ils ne sont pas comme tout le monde. Pourquoi il est si dur de comprendre des évidences partagées par tant de gens. Située dans cet espace de "l’entre-deux-cultures" je revenais ici comme une missionnaire venue d’ailleurs. Avec les mêmes inquiétudes, les mêmes questions, les mêmes angoisses, les mêmes besoins d’en savoir plus.
La confidence d’Arnaud
Durant le même séjour au village, je rends visite à ma cousine handicapée qui vient de perdre sa mère. Je trouve ses enfants en train de construire une petite digue, pour retenir l’eau qui sourd de terre, juste devant chez eux, suite à d’abondantes précipitations. Une légende dit que ce village est installé sur un fleuve souterrain. Et que pendant la grande saison des pluies, le niveau du fleuve monte et l’eau sourd de terre.
Je me joins aux enfants pour construire la petite digue en question. Ce travail attire rapidement l’attention des adultes qui s’étonnent que je m’intéresse à cette eau. Un notable du village nous met cependant en garde. Il nous faut à tout prix éviter de faire déborder cette eau sur la chaussée. Et il ajoute : « Nous voudrions bien faire quelque chose, puisque nous souffrons de l’éloignement de l’eau. Mais nous ne savons ni ce qu’il faut faire, et encore moins comment le réaliser. En tout cas, sûrement pas ce que vous faites. Si vous laissez l’eau ronger la chaussée, le sous-préfet accusera le village de l’avoir volontairement déformée. Il frappera d’office le village d’une amende. »
Les enfants et moi, nous limitons donc notre barrage au strict nécessaire, juste la quantité d’eau suffisante pour laver leurs habits.
De retour à la maison, cette eau qui sourd de terre au milieu du village hante véritablement mon esprit. Comment faire pour exploiter cette eau ? Aucune solution ne pointe alors dans mon esprit. Dans les paroles du notable, on sentait toute la volonté de pouvoir exploiter cette eau, mais sans trop savoir comment s’y prendre, ni avec quels moyens. Alors quelques jours avant mon retour en France, je pose la question au chef du village : si un jour j’amenais les acteurs de la solidarité au village pour lui donner de l’eau potable, le village serait-il prêt à collaborer ? Le chef répondit sans hésiter par l’affirmative.
La question n’était pas sans fondement.
Pendant les travaux effectués pour la réhabilitation d’une salle donnée par la mission pour y installer la bibliothèque rurale l’année précédente, seuls les membres de ma famille avaient pris une part active au projet ; en dépit de l’appel fait à tous les villageois. Ils me reprochèrent par la suite d’avoir travaillé pour rien. Oui, pour rien. Même l’idée que leurs enfants seraient bénéficiaires un jour de ces livres ne semblait pas les contenter. Le sentiment de travailler pour rien était amer et prédominant. Ils auraient encore accepté de travailler, si je leur donnais une compensation financière. Mais là, c’était pour rien.
J’espérais trouver dans le village plus de conscience de l’intérêt général. Ce fut avec beaucoup de surprise que je dus me rendre à l’évidence : l’intérêt général autour de l’école n’était pas encore une réalité allant de soi. Pour éviter donc de revivre une telle situation à propos d’un autre projet éventuel, il fallait prendre l’avis du chef du village. Lui seul, pensais-je, pouvait mobiliser les forces vives du village en cas de besoin.
La question adressée au chef du village avait par ailleurs un lien étroit avec la confidence d’Arnaud. Lors de notre soirée de contes ci-dessus présentée, Arnaud alors âgé de 11 ans, y avait assisté. À la sortie, il était venu me confier qu’à mon prochain séjour au village, il n’y serait plus.
_ Où seras-tu ?
_ À Yaoundé.
Après un court silence il continue.
_ Je vais faire comme les autres enfants…
(sous entendu, devenir enfant de la rue.) Car il y a trop de travail ici au village. Là-bas en ville, les enfants peuvent au moins jouer librement. Mais il ne faut pas le dire à papa et à maman.
Ce soir-là, j’essayai de cacher à Arnaud le degré de ma désolation. Et je lui proposai un marché. Il devait rester dans le village, et moi, j’allais faire quelque chose pour lui et pour les autres enfants. Malgré lui, Arnaud accepta les termes de ce contrat bien vague. J’essayai d’imaginer, si j’étais à sa place, quelle confiance je pourrais mettre dans la parole d’un adulte qui me promet de faire quelque chose, sans préciser ni quand, ni à quoi ce quelque chose pourrait servir ? Et je compris d’autant plus la résignation d’Arnaud. Il accepta cependant ma proposition et me donna une dernière recommandation : ne parler à personne de notre conversation. Cela devait rester notre secret à deux. Et ce fut ainsi. Si je ne savais pas moi-même ce que j’allais faire en effet, c’est quand même là que cette promesse devint une dette. Une dette dont l’urgence de remboursement courait à la vitesse à laquelle grandit un enfant.

Après l’échec de notre bibliothèque rurale relaté ci-dessus, l’association avait changé de stratégie d’action en achetant des livres directement au programme scolaire camerounais, pour en faire don aux écoles rurales. La confidence d’Arnaud me faisait prendre conscience du caractère inapproprié, voire prématuré, de notre projet de don de livres dans ce milieu. C’était comme si, soudain, des écailles tombaient de mes yeux qui regardaient sans voir ou refusaient de voir les contraintes du travail domestique ; ces interminables corvées qui empêchent aux enfants de jouer, d’étudier leur leçon, ou d’avoir d’autres loisirs, comme tous les enfants du monde, en tout cas, ceux qui ont la chance de vivre leur enfance dans l’insouciance, en ce 21 e siècle commençant.
Ce soir-là, je compris clairement que le principal problème des enfants des villages était, de loin, la corvée d’eau. Aucun enfant n’aime faire ces tours interminables à la source. Seule la volonté de plaire aux parents amène les enfants à considérer cette corvée comme leur participation "normale" à la vie familiale. Et si Arnaud qui a vécu autrefois en ville a trouvé sa solution, en se projetant enfant de la rue, les autres enfants subissaient cette situation sans rien dire, ne sachant même pas qu’ils avaient le droit de dénoncer cette corvée.
Mais compte tenu du travail oppressant pour tous au village, les parents pouvaient difficilement être blâmés. La solution était donc d’approvisionner les villages en eau, pour libérer les enfants des corvées quotidiennes et, par là, donner une nouvelle dynamique, non seulement au bien-être des enfants, à leur scolarisation, mais aussi, à la santé des villageois d’une manière générale.

Avec la confidence d’Arnaud, j’avais la nette impression d’avoir identifié l’un des problèmes du milieu rural qui envoient les enfants dans la rue. Car, depuis deux décennies au moins, sans trop savoir pourquoi, peut-être est-ce là, le nouvel impact du transfert d’images par la télévision, nombre d’enfants désertent ces campagnes tranquilles pour gagner la ville. Pour la majorité d’entre eux, ce départ entame une rupture totale avec leur famille et, pour eux-mêmes, un parcours d’autodestruction quasiment irréversible : un vrai gâchis.
Dans les rues de Yaoundé comme dans la plupart des grandes villes camerounaises, pour peu qu’on y prête attention, les enfants de la rue ne passent pas inaperçus. Ils lavent des voitures, ils vous présentent une avalanche de pacotilles aux arrêts des feux rouges : allumettes, coupe-ongles, mouchoirs, bonbons… tout est bon pour rapporter une petite pièce d’argent.
On les appelle les "nanga boko", ces enfants qui vivent dans la rue. Livrés à eux-mêmes, ils fréquentent des bâtiments délabrés où ils ont improvisé un semblant de chez eux. Des branches d’arbre servent parfois de lits à certains, des cartons rafistolés servent de chambres à d’autres. Dans la rue, ils organisent leur vie au rythme de leurs loisirs : jeux d’enfants tissés d’interminables bagarres, mais aussi, une tendre solidarité entre eux, et autant d’écheveaux de gestes destructeurs. Ils boivent ou fument de l’alcool dans des torchons. Ils vendent, fument ou s’injectent de la drogue, se prostituent, et finalement gagnent la prison et très souvent y trouvent la mort, parfois atteints du sida. Et pourtant, ces enfants font des envieux : les Arnaud des campagnes.
La situation des enfants des rues réveille une légitime colère chez les adultes. On aimerait connaître ces parents irresponsables ou dépassés par les événements qui, un jour, ont laissé leur enfant gagner la rue, comme ultime solution à leur problème. On aimerait savoir d’où viennent ces enfants, comment et pourquoi ils en sont arrivés là. La confidence d’Arnaud apportait une certaine réponse à ces questions. Faute de pouvoir changer les choses chez eux au village, de nombreux enfants préfèrent affronter cette ultime situation, conscients ou non des conséquences désastreuses pour eux.
Devant la violence déstructurante que les enfants s’infligent ainsi à eux-mêmes, quelques adultes, eux-mêmes culpabilisés, créent timidement des maisons pour tenter leur réinsertion dans leur famille, mais cette tentative assez rare connaît des échecs fréquents. Après la rue, beaucoup d’enfants deviennent tout simplement incapables de vivre en société !

Certaines conditions de vie imposées aux enfants en milieu rural ne sont plus acceptables pour un observateur attentif. L’on comprend donc pourquoi ils décident un beau jour d’en finir. Les enfants sont associés en général à tous les petits travaux domestiques : recherche du bois de chauffage, travaux des champs, nettoyage de la vaisselle et surtout interminables corvées d’eau à la source ou au marigot. Où que l’on aille et qu’on trouve un point d’eau, ce sont toujours les enfants qui sont à l’œuvre. Même si l’on y trouve aussi des femmes.
Trois ans, c’est l’âge normal pour ramener un litre d’eau à la maison. Ici, c’est la corvée d’eau qui forme à la bravoure. Par sa première calebasse d’eau ramenée à la maison, un enfant exprime à sa maman qu’elle a désormais quelqu’un sur qui compter. De cet état de fait, notre regard d’adulte s’est accommodé. Et le problème a été rangé parmi les moins urgents dans l’échelle des projets de développement depuis cinquante ans. Il a échappé à tous, à ceux qui dénoncent le travail des enfants, comme à ceux qui soutiennent l’éducation en milieu rural.

Alors je rends hommage à Arnaud, cet enfant qui a osé parler au nom de tous les autres enfants. Tous ceux qui supportent en silence ce pénible esclavage domestique devant lequel nous, les adultes, faute de mieux, nous préférons fermer les yeux. Je ne veux pas garder pour moi cette confidence. Alors permettez-moi de la confier aux oreilles de tous les adultes qui m’entendent, selon ma promesse faite à Arnaud. La question est : jusqu’à quand les enfants devront-ils payer aussi cher leur droit de jouer ? Jusqu’à la complète destruction de leur avenir ? Pouvons-nous continuer à nous gargariser du terme de développement, alors même que les populations rurales qui forment pourtant, et de loin, la majorité de la population africaine en général, et camerounaise en particulier, ne peut accéder au confort minimum que pourrait engendrer le développement : infrastructures de santé, routes rurales, eau potable, électricité, pouvoir d’achat…
À quand l’avènement d’un changement décisif pour le milieu rural ?

De retour à Lyon, ma promesse faite à Arnaud ne m’a plus jamais quittée. À partir de janvier 2001, le décès de mon directeur de thèse m’avait plongé dans une fatigue intellectuelle. J’avais décidé de terminer cette thèse avant d’engager tout projet de développement en direction des villages. La conjonction de l’arrêt de ma recherche et des besoins urgents sur le terrain villageois m’amène donc à revoir les choses autrement. Je pense que je ne risque rien à présenter cette confidence d’Arnaud à qui voudra l’entendre. L’occasion se présente à Lyon, lors du congrès préparatoire du Sommet mondial de Johannesburg en février 2002. Le congrès servait de vitrine aux grandes firmes internationales. C’est là que je rencontre un ingénieur du groupe SUEZ qui me donne les coordonnées d’AQUASSISTANCE. Je prends aussitôt contact avec l’association, à qui je fais part de mon projet : travailler à l’approvisionnement des villages en eau potable afin de libérer les enfants de la corvée d’eau et de leur donner la possibilité de jouer, selon le souhait d’Arnaud ; et par le fait même, soutenir la scolarisation en milieu rural.

La première tentative fut la bonne. L’association répondit à notre appel. Peu à peu, une collaboration fructueuse allait naître entre l’association franco-camerounaise PASSERELLE NGAM et l’association humanitaire AQUASSISTANCE. Plusieurs paroisses catholiques de Caluire, de la Presqu’île Sud de Lyon et de Francheville soutiendront le démarrage du projet. Trois ans plus tard, la Coopération française au Cameroun et, sept ans plus tard, d’autres bailleurs français et camerounais prendront le relais. Notamment : l’Agence de l’Eau Seine Normandie, l’Agence de l’Eau Adour-Garonne, le Fonds de solidarité et du développement durable du Grand Lyon, Veolia Eau, le Syndicat des Eaux des Monts du Lyonnais et de la Basse Vallée du Gier, le Ministère de l’Eau et de l’Energie du Cameroun, le Fonds Spécial d’Equipement et d’Investissement Intercommunal du Cameroun (FEICOM), le Programme National du Développement Participatif au Cameroun (PNDP). De cet effort conjugué naîtra le projet de l’eau potable pour tous , dans plusieurs villages des régions Centre et Sud du Cameroun ; projet dont il sera question tout au long de cet exposé.

Depuis 2002 en effet, la caravane de l’eau potable pour tous au village provoque un face-à-face culturel entre des ingénieurs et techniciens bénévoles français d’une part et, les villageois de la forêt équatoriale camerounaise d’autre part, entre par ailleurs les autorités locales et les acteurs de la solidarité internationale. Il convient de signaler que, ces villageois et leurs autorités n’avaient jamais été engagés auparavant dans un projet dit de solidarité internationale. D’où le charme de l’expérience, et surtout, l’extraordinaire nouveauté des découvertes opérées sur ce terrain singulier. Ces données qui ne manqueront pas d’étonner plus d’un, non seulement bousculent bien des idées reçues, mais aussi interpellent les différents partenaires et, finalement, expriment avec force, l’aujourd’hui de l’Afrique profonde lancée à la conquête du progrès.
Village après village, la caravane de l’eau a initié dans les régions du Centre et du Sud du Cameroun, une véritable ère de la conquête de l’eau potable. Pour traduire toute la richesse de l’expérience, l’exposé privilégie le mode du récit dans sa première partie, afin de restituer, autant que possible, le pittoresque de l’aventure, l’émoi du face-à-face insolite et le cheminement progressif des acteurs en présence. Pour les uns, l’effort fourni pour braver nombre de préjugés - en commençant par la décision d’y aller – et de faire confiance aux hommes de là-bas. Pour les autres, le courage d’oser. Oser faire confiance, une fois de plus aux inconnus, en dépit des déboires fréquents en matière de projet de développement !
1 ère partie : L’eau potable pour tous au village
L’arrivée de l’eau potable dans un village représente un événement dont on a sous-estimé jusque-là l’impact culturel.
Non sans la peur au ventre
La réponse de nos futurs partenaires est positive. Le voyage aura lieu en août 2002. À partir de maintenant, j’engage une stratégie globale visant à rassembler les données nécessaires à la réussite du projet. Je me propose de servir de médiatrice entre les Français et les populations de la région. La déontologie associative en matière de projets de solidarité internationale reste entièrement ignorée des villageois vers qui nous allons. Cette ignorance nous oblige à commencer par le commencement.

Je suis consciente du fait que l’échec des projets de développement en Afrique a créé un pessimisme rampant dans l’opinion générale. Et que, prendre une initiative en direction de l’Afrique s’apparente désormais à la levée d’un nouveau tabou. Les amis et les proches vous disent poliment : bon courage ! Là où les plus "logiques" se contentent de vous rire au nez. Ces préjugés qui pèsent sur toutes les initiatives d’investissement là-bas ajoutent autant de pression et d’angoisse sur le porteur de projet. Malgré soi, la "méthode fétiche" permettant de réussir un projet devient une réelle obsession. On consulte des études de spécialistes en matière de projets de développement. On recherche ardemment des expériences associatives qui ont réussi, dans l’optique de ne pas avoir à inventer la roue !
N’exagérons rien, mais même cette foule d’informations n’était pas sans exercer une autre pression sur moi ! L’obsession ou la crainte d’un nouvel échec ne me quitte pas. Échec au bout duquel les amis diront, non sans savourer leur revanche : on t’avait prévenue !

Faute de statistiques, d’après des informations collectées dans la région, de toute évidence, le village ne répondait pas aux critères des projets associatifs qui font actuellement l’unanimité des bailleurs de fonds. Notamment, ce critère d’éligibilité qui préconise qu’un village doit être organisé en une association juridiquement reconnue, laquelle dépose la demande d’un projet émanant des villageois eux-mêmes. J’étais par ailleurs consciente des échecs fréquents en matière d’eau potable dans les communes limitrophes, des projets bien plus élaborés que le nôtre. Car, même si ce ne fut pas une priorité nationale en cette région, l’eau a été l’un des domaines prisés de plusieurs coopérations bilatérales avec le Cameroun. Pour un résultat bien mitigé. Engager un projet là où ces spécialistes avaient échoué frisait pour certains de la mégalomanie.

Et pourtant, non sans la peur au ventre, il s’agissait simplement de refuser l’afro pessimisme et la résignation. Il s’agissait d’occuper cette place qu’on abandonne aux utopistes, aux générosités juvéniles. Il s’agissait de refuser une certaine conviction diffuse selon laquelle, pour l’Afrique, les jeux sont faits. Pour cela, il valait mieux faire abstraction des " on dit ". Comme si c’était là, la seule possibilité d’en avoir le cœur net, devant soi-même et, devant sa propre responsabilité adulte, face aux enfants des campagnes, et peut-être même, face à l’histoire.
Après avoir évacué, autant que faire se peut les méthodes et les conventions en vigueur, tant chez les théoriciens du développement en Afrique que dans les pratiques associatives, il ne me restait plus que le terrain. Je me proposai de laisser ce dernier m’instruire de sa réalité. Même si cela n’était guère facile. L’expérience du " bien pensant " revenait sans cesse au galop. Elle me harcelait, m’amenait à poser sur les villageois, le regard que les médias et le trop plein de connaissances théoriques avaient fait naître en moi à leur égard.
Et cela, je n’y pouvais rien.
Un village en ébullition
Pour les préparatifs, je pars au village trois semaines avant l’arrivée de la première équipe d’AQUASSISTANCE. Accueillir des Blancs est un événement sans précédent dans le village. Seuls les plus vieux gardent quelques souvenirs des tournées de missionnaires Blancs qui ont fondé la mission catholique de Ngomedzap.
Ville secondaire située à cent dix kilomètres de Yaoundé, la région oscille entre 750 et 985 mètres d’altitude. Le village qui nous accueille est un véritable prototype des villages de la forêt. Il est situé au sommet d’une côte, le long de la route. Il regroupe une trentaine de familles, soit environ deux cent trente habitants. Les maisons en terre battue sont couvertes d’un toit en tôles ondulées. Les sources d’eau, situées dans les bas-fonds, rendent le ravitaillement en eau très difficile. À ce jour, très peu de villages de la forêt sont éclairés à l’électricité. La majorité des familles s’éclairent donc encore à la lampe à pétrole. Les populations pratiquent des cultures vivrières, mais aussi celles du cacao et de la graine de courge. Cependant, les pistes impraticables rendent difficile l’écoulement des produits agricoles vers Yaoundé la capitale. Nous sommes donc dans une région à la fois pauvre et enclavée.
Et selon notre enquête de cette année-là, le budget annuel d’un foyer familial de huit à dix personnes varie entre trois et six cent euros. Soit la moitié de ce qu’un foyer gagnait au début de la décennie 1980. Moins de 15 % des villageois de la région dépassent ce seuil budgétaire.
Les villageois déconcertés s’inquiètent de savoir ce qu’il leur faudra dire aux Français. Quelle attitude adopter. Je leur donne un mot d’ordre général. Il suffit de rester soi-même à tous points de vue. La formule rassure tout le monde. En tant que témoins des cas de maladies et de décès liés aux maladies hydriques, ils devront simplement exposer aux Français cette situation et rien d’autre. Le chef du village est soulagé.
_ S’il n’y a que ça à dire, alors, il n’y a pas de problème.
_ Tu pensais à autre chose ?
_ Lorsqu’on n’a jamais fait, on ne sait pas comment ça se passe chez les autres.

Malgré les apparences, les gens ne sont pas tout à fait rassurés. Ils attendent de voir le déroulement des choses.
Les ingénieurs français avaient demandé de loger au village, quelles qu’en soient les conditions. Et comme il fallait s’y attendre, il n’y avait ni eau potable, ni électricité, ni piste praticable. Un maximum de préparation s’avéra donc nécessaire pour accueillir nos hôtes chez l’habitant.

Parmi les préparatifs liés à l’hébergement se trouve la chambre à coucher pour les deux hôtes. Une chambre existe, mais elle a des ouvertures ne permettant aucune prévention contre le paludisme, selon les habitudes architecturales traditionnelles. Avec les moyens du bord, j’entreprends quelques travaux de crépissage des murs et la pose d’un plafond avec des nattes de raphia, afin de réduire l’accès des moustiques dans les chambres. Le ciment resté du crépissage nous sert ensuite à renforcer la véranda avec de la pierre ramassée dans le village.
Au bout d’une semaine, tout le village vient admirer le travail produit. Un spectateur s’exclame : « On ne savait pas que la pierre avait donc autant d’utilité ! Il faut voir ce qu’elle est capable de faire pour le croire. »

Pour mieux comprendre ces propos, il faut savoir que le village porte le nom d’Akoatele, ce qui signifie littéralement la pierre debout, le dolmen si l’on préfère. Le site très rocailleux est difficile à habiter. Tout nivellement de terrain à main nue tourne rapidement au cauchemar. Les efforts fréquents déployés par les habitants pour construire leur maison ont fini par faire détester la pierre. Ainsi, loin d’être considérée comme une richesse, dans l’imaginaire des gens, la pierre reste liée à ces injustices qu’impose la nature : aux uns, elle donne une terre meuble, riche et sans problème ; aux autres une terre rocailleuse et pénible à occuper !
Le propriétaire de la concession en réfection travaille avec nous. Au fur et à mesure de la progression du chantier, il répète sans cesse :
« Voici enfin une vraie école, une qui n’a rien de commun avec celle que nous avions fréquentée autrefois. Vraiment, c’est en vain qu’on nous a "chauffé les fesses" là-bas. Je n’ai jamais su quel était l’intérêt de toutes ces bastonnades. »
Le plafond en raphia va connaître le même succès que la pierre. Les maisons traditionnelles n’ont pas de plafonds. Les paysans répètent à l’envi que c’est par manque de moyens. Et de fait, lorsqu’on a quelques moyens, les plafonds sont réalisés avec de la feuille de contreplaqué achetée en ville. Le plafond en nattes de raphia est une invention des cabarets urbains. Une invention pourtant assez simple à réaliser dans la campagne, puisque le raphia y est très abondant. Cependant, la plupart des paysans n’en a jamais vu. Ils sont donc tous émerveillés devant un plafond en nattes de raphia.

Dans la suite les langues se délient.
_ Jamais je n’aurais cru que la natte de raphia soit si jolie, dit l’un.
_ Qui aurait cru que la natte de raphia puisse encore servir à autre chose ! Réplique l’autre.

L’étonnement produit ici mérite un complément d’explication.
Traditionnellement, on ne connaissait que les toits couverts avec des nattes de raphia. Dans les années 1960-70, la vogue était à l’éradication complète de ces toits. La standardisation de la tôle ondulée a forgé une autre représentation du villageois émancipé, soit celui qui a une maison couverte avec de la tôle ondulée. Le pauvre ou le misérable, c’est celui qui a une maison encore couverte avec des nattes de raphia. La natte de raphia est ainsi devenue le symbole de l’extrême misère à laquelle, sauf quelques rares exceptions, personne ne veut plus s’identifier.

Cette représentation liée au raphia est si ancrée dans les mentalités que, lorsque je cherchais à m’en procurer, un notable villageois me dit : « Il ne faut plus penser à cela. C’est obsolète. Tu veux donc montrer aux Blancs qu’on est encore aussi misérables ! »
Et c’est avec beaucoup de difficultés que je réussis à réaliser ce plafond qui, aussitôt terminé, est apprécié par tous. Le fait que les Français habitent sous ce plafond-là ne tardera pas à rehausser en quelque sorte la valeur de la natte dans l’esprit des villageois. Et timidement on entend répéter les uns et les autres : « Vraiment, il faut le voir pour le croire. Qui aurait pensé que la natte puisse servir à autre chose ? » Cependant, nul ne parlait encore ouvertement d’en faire autant chez soi.
Par ces travaux, le projet de l’eau potable ouvrait une autre brèche en direction de l’habitat rural. L’exploitation différente des matériaux locaux disponibles frayait pour tous de nouvelles perspectives. Chacun comprenait qu’avec de la pierre, de la terre, du raphia, un ciment minimal, l’aménagement de l’habitat solide et salubre pouvait être à la portée de tous.
Négociations stratégiques
Parmi les préparatifs, le rendez-vous avec les autorités compétentes camerounaises représentait un préalable obligé ; non seulement pour avoir les autorisations requises, mais aussi pour savoir, d’après les prévisions du Ministère de l’Eau et de l’Energie, comment se présente la question de l’eau potable dans la région de Ngomedzap qui nous intéresse.
Le jour venu, le Sous Directeur du ministère de l’eau fait savoir à notre équipe que cette région n’est pas inscrite parmi les régions prioritaires du programme national d’approvisionnement en eau potable. Mais que, si nous nous engageons à y travailler, il faudra envisager des ouvrages définitifs, de manière à ce que l’État n’ait plus un jour à reprendre le même travail. La réponse nous plaît. Notre interlocuteur est sympathique. Il maîtrise les enjeux de l’eau, sur le plan national, la sous région et même, au niveau international.

Nous ne tarderons pas à vérifier que le Sous Directeur du ministère de l’eau était bien renseigné. La région de Ngomedzap possède en effet une quantité minime d’ouvrages hydrauliques destinés à la collectivité. Les pluies et les cours d’eau abondants dans la région ont relégué l’accès à l’eau potable hors des priorités nationales. La majorité des puits rencontrés relèvent d’initiatives privées. Car, depuis les années 1990, avoir un puits foré dans sa cour manifeste la réussite d’un individu ou d’une famille. Quelques forages seulement sont le fruit de la coopération bilatérale. Un projet d’eau potable porté par une association et, sans aucune prétention politique, mais orienté vers les populations de la région en général, représentait donc une grande première. Aussi, ni ma famille, ni les gens de mon village, ni même ceux des villages voisins, ni les autorités locales, n’étaient prêts à comprendre les motivations de notre démarche. De rudes négociations étaient donc en vue.

La toute première tenue de palabre est familiale. Je convoque une réunion pour expliquer le projet. Et l’un de mes frères de répliquer : « C’est ici devant ma maison que le puits va être creusé. »
J’explique qu’il ne s’agit pas d’un privilège familial, mais plutôt d’un projet plus large que la famille, plus large que le village. De plus, il ne s’agit pas d’un puits, mais de sources aménagées. Il ne s’agit pas seulement de procurer de l’eau, mais de l’eau potable provenant des sources existantes à travers les villages. Autrement dit, les sources aménagées seront probablement situées dans un terrain n’appartenant pas à notre famille, et peut-être, n’appartenant même pas à notre village. Et qu’il faudra, pour cela, accepter cette situation telle quelle.
Avec toutes ces précisions, je sentais bien que je leur demandais trop.

C’était comme si je revenais dans le village, pour développer une autre famille, en laissant la mienne dans la misère. Et ma famille me le fit sentir. Jamais, plus que ce jour-là, je n’avais autant éprouvé le sentiment d’appartenir à ma famille, et d’être prisonnière de sa vision traditionnelle des choses. Elle voulait me garder pour elle. Implicitement, elle caressait légitimement l’espoir de montrer aux autres villageois combien, à son tour, elle était parvenue à se relever, grâce à l’un des siens. Pour elle, j’étais venue enfin la soulager d’un lourd poids : le besoin d’eau. Et leur seul honneur était de participer au projet, en montrant les emplacements adéquats, pour la bonne réalisation du projet. Parce que je comprenais ce point de vue, toute la négociation consista donc à amener ma famille à dépasser la fierté que l’un des siens fasse quelque chose pour elle toute seule. Elle devait admettre que je devienne le canal providentiel par lequel tout le village accède à l’eau potable. En cela, je lui demandais trop. Vraiment trop.
Devant cette situation, j’utilise un ultime argument : ou tout le monde a de l’eau, ou personne n’en aura. C’était à elle de choisir.


Ces propos plongent tout le monde dans le dilemme. Vraiment c’était trop leur demander. Cependant, après moult hésitations, la réponse fut positive. Ma famille accepte le projet présenté.
Le feu vert degré zéro était donné, la mort dans l’âme. Mais ce n’était là qu’une première étape.
Une autre palabre était nécessaire. Il s’agissait cette fois, d’informer le village du projet d’eau envisagé avec les Français, mais aussi des exigences que cela impliquait. En particulier, le projet devait approvisionner en eau potable, non seulement notre village, mais aussi les deux villages voisins. Cette fois aussi, la réaction est identique à la première. Les notables présents à la palabre sont à la fois indignés et révoltés.
Car, en donnant de l’eau potable hors de notre lignage, c’était comme si j’enlevais aux miens l’occasion de narguer les autres, de se vanter de leurs nouvelles acquisitions ; bref, de montrer qu’ils sont des gens debout "en haut", comme on dit au Cameroun.
L’un d’entre eux m’explique : si nous souffrons toujours du manque d’électricité dans notre village, c’est un ressortissant du lignage voisin qui nous a joué ce coup-là. Pour laver l’affront qui nous était ainsi fait, un membre de notre famille a acheté deux kilomètres de câbles, pour tirer jusque chez lui, le peu d’électricité que nous utilisons maintenant. Les autres nous ont obligés à nous débrouiller, alors que, eux avaient été gracieusement servis par l’État.
C’était à moi de mesurer cette injustice. Mais aussi, de comprendre que l’occasion était trop bien choisie pour rendre la monnaie à ces autres villages.

L’argumentation, en totale cohérence avec les réalités du lieu, reprend exactement les termes déjà rencontrés dans la palabre familiale. Séance tenante, le notable le plus révolté sort de la maison, en criant bien fort qu’il ne pourrait pas travailler dans ce cas, parce que c’est inutile. Je laisse les uns et les autres développer leurs opinions.
Un autre notable se charge de me dire les "choses" du village. Ces choses que je ne connais pas, parce que je suis partie du Cameroun trop jeune, et depuis trop longtemps. Il affirme donc :
« Nous sommes en désaccord avec ce village-là depuis des temps immémoriaux. Étant donné qu’il considère notre lignage comme son vassal, il n’est pas question d’envisager un tel projet ensemble. Ça ne marchera pas. »
L’assemblée présente approuve cette déclaration qui vise à me ramener à la "raison".

Comme dans la précédente négociation, je répète à tout le monde que c’est une affaire de choix entre l’eau pour tous et dans tous les villages, ou rien.
Cet argument plonge mon village dans un dilemme profond. Et cette fois plus que précédemment, je sens qu’il n’est pas loin de laisser tout tomber, au nom de son honneur bafoué. Aussi à nouveau, j’expose à tous le sens de ma nouvelle démarche. Pourquoi, native de notre village et, étant parfaitement au courant des traditions - contrairement à ce qu’ils pensent - je trouve mieux de dépasser ces haines légendaires et inutiles, au lieu de les entériner à travers un projet de développement, puisque tout le monde a les mêmes besoins vitaux.

Autant que possible, je cherche le mot juste. Juste pour faire comprendre que la magnanimité élève son auteur plus que la vengeance. Rendre le bien pour le mal écrirait une page irréversible de la grandeur d’âme des gens de notre village et de nos descendants. Et nul ne l’oublierait, à la vue des équipements d’eau dans tous les villages. Cet argument apporte un nouvel élément à la fierté collective. L’assistance devient peu à peu convaincue qu’à travers ma proposition, nous gagnons tous quelque chose de plus grand, de plus honorable. La situation se détend dans la salle au fur et à mesure que les gens l’approuvent.
Finalement, comme le veut la coutume, c’est notre chef du village qui prend la parole en dernier :
« Que dire de plus ! nous acceptons ton projet d’eau pour tous. Nous approuvons ton idée de ne pas rendre le mal pour le mal. Je demande donc solennellement à tous mes sujets encore en possession de leur force physique, de se mobiliser pour les travaux à venir. Pour tous, ce sera une question d’honneur. »

Faisant suite à cette déclaration encourageante, je demande à mon chef d’informer le village voisin du lancement de notre projet de l’eau pour tous, et des travaux à venir. Il s’agissait, par cette demande, de forcer un peu son pas vers son homologue, en lui laissant le soin de trouver le mot juste pour entamer un cheminement ensemble. Ce que mon chef accepte volontiers.
Je ne cache pas ma joie. Après la sortie intempestive d’un notable, j’ai eu peur qu’une bonne partie de jeunes villageois présents ne suivent son exemple, tellement, à cet instant-là, la révolte des notables était à son comble. Je suis rassurée que le reste de l’assistance accepte de s’engager dans une aventure dont nous ignorons tous le dénouement ultérieur. En même temps, je demeure consciente de toucher du doigt la perception très singulière que les gens ont des "denrées de la modernité" dont ils sont d’heureux bénéficiaires. Les infrastructures de base telles que les routes, les écoles, les centres de santé, l’eau potable, l’électricité, le téléphone, sont d’abord perçues comme le don d’un tel en faveur des siens. Elles sont considérées comme des produits permettant un positionnement honorable d’une famille, d’un lignage ou d’une région. L’appréciation et l’acceptation du produit résultent de ce premier positionnement. Les gens ne se sentent des bénéficiaires légitimes que si le produit provient de l’un des leurs. Autrement, le sentiment de bénéficier gracieusement d’un bienfait de la part de celui qu’on ne connaît pas est absent des traditions locales. Aussi recherche-t-on à connaître les intentions sous jacentes au don proposé : négociation d’un mariage d’une fille du village, leadership lignager ou stratégie électorale. Dans cette dernière perspective, les projets de développement financés par le gouvernement sont classés sous l’angle d’une requête électorale. Dès lors, les populations se sentent redevables de voter pour le représentant politique auteur des biens reçus.

Manifestement, le projet annoncé par notre association ne répondait ni au schéma des négociations matrimoniales, ni au leadership lignager, puisqu’il englobait tout le monde, ni à la requête électorale. Ainsi, avec les moyens émanant des enjeux locaux, les villageois me soumettaient à une première épreuve, celle de leur définir la nature de cette collaboration inédite entre les familles, les villages et les lignages.


Jusque-là, les projets mis en œuvre par les organismes internationaux existent sous le couvert des politiques locales et, des élites qui en ont l’initiative. La communauté internationale reste quasiment méconnue par les populations, en tant qu’entité de solidarité finançant le développement. Ici, c’est d’abord un tel qui agit, ou apporte "des biens" aux siens ; parce que fils de, du lignage de. Et dans ce contexte, les porteurs de projet se gardent bien de dévoiler l’origine des fonds d’un projet.
L’avènement des infrastructures de base établit ainsi en quelque sorte un rapport de force. Tout en non-dit. Au sein des familles, des lignages et même des ethnies existe une bataille latente et diffuse. À travers l’action conduite par son représentant, le lignage ou l’ethnie inscrit sa personnalité corporative dans l’histoire. Il devient, aux yeux des autres, le héros qui a promu tel ou tel ouvrage. D’ailleurs, c’est dans ce sens que l’argument de la hauteur d’esprit que j’utilise lors des négociations au village est reçu et accepté par les notables.

Je n’aurais jamais imaginé rencontrer au village une telle personnalisation de l’action, dès lors que les fonds alloués au projet n’étaient pas les miens. Si oui, dans une moindre proportion. Visiblement, la provenance des fonds n’intéressait pas d’abord les gens, mais l’identité du médiateur. Six ans plus tard, à l’occasion d’une assemblée générale des villages, la question de l’engagement d’un natif dans un projet de développement, en dehors du cercle familial ou lignager a constitué un cas d’étude. Les notables représentant leurs comités d’eau ont unanimement reconnu que, s’ils avaient été à la place des notables de mon village, ils auraient émis les mêmes réserves et les mêmes attitudes de résistances que ces derniers. Le problème cristallise donc un trait culturel profond. Un trait dont nous ne tarderons pas à apprécier l’impact sociétal.

La phase des négociations familiales et villageoises avait donné le ton et la couleur de ce qui nous attendait. Le projet de l’eau pour tous allait devenir peu à peu un catalyseur constant des représentations, des angoisses, des conflits latents, des prises de conscience, des prises de position par rapport à soi, à son groupe, à sa région… Comme si, à chaque étape, le village se sentait menacé dans son harmonie ; et qu’en conséquence, il se sentait dans son droit de défendre et de préserver cette harmonie. Je découvrais à travers tout cela, combien les villageois avaient leur propre idée du développement. Combien, pour la plupart d’entre eux, le développement demeure ni plus ni moins une affaire familiale. Chacun se bat pour sa famille, avec les moyens issus ou non de sa famille. Et lorsqu’on y parvient, l’on peut mieux narguer les autres. Les résistances essuyées dans mon village et dans ma famille m’obligeaient à me conformer à cet ordre traditionnel.

C’est pourquoi, en dépit des accords de principe reçus, je savais la décision fragile. Les gens ne connaissent pas l’intérêt général au sens occidental du terme. Seule la tontine, modèle habituel d’entraide, s’en rapproche. Même si les partenaires coalisent leurs efforts à tour de rôle pour l’intérêt d’un seul, une telle entraide ne sert pas l’intérêt collectif, mais l’intérêt individuel. Le projet associatif initiant un intérêt général, au sens européen du terme, est donc nouveau pour le village. Aussi, je crains qu’après les premiers jours de travail, l’enthousiasme et la motivation ne retombent. Je crains que l’urgence des travaux dans les cacaoyères, en cette période de l’année, ne retienne beaucoup plus les gens. Je crains les saboteurs, les fauteurs de rumeurs qui, dans un village, démolissent tout embryon de bien avec leur langue. Bref, il est difficile de rendre compte des sujets de craintes éprouvés, lorsqu’on s’aventure pour la première fois dans un projet villageois de ce genre. Et devant cette avalanche de craintes, je décidai une mise en veilleuse de tout cela, pour laisser le village m’instruire de sa réalité.
Bienvenue au village
Le village nous attendait dans l’après-midi. Mais, retardés par les courses, nous arrivâmes à destination à la nuit tombante. Les dernières lueurs du crépuscule permettaient tout juste de distinguer les villageois accourant pour souhaiter la bienvenue aux Français. Certains avaient eu le temps de se débarrasser de leurs vêtements de travail, d’autres non. Ils s’amenèrent donc, tout de haillons vêtus, donnant à l’un des ingénieurs - comme il l’avouera plus tard - l’impression de plonger dans un autre âge. Ni la photo qu’il voulut faire, ni même un film du moment, n’auraient été capables de rendre compte des sentiments vécus, à cet instant-là, de part et d’autre. Les Français faisaient un retour dans leur 19e siècle et les villageois, sans changer de siècle, entraient mentalement dans une ère nouvelle. La rencontre était insolite et intemporelle ! Et tout ce qui suivit fut marqué du même caractère : intemporel.
Nous vivions exceptionnellement un rare instant d’arrêt dans le temps. Je servais d’interprète entre les Français et les villageois. Car, même si la plupart des gens présents dans la salle parlaient français, ce soir-là, ils ne comprenaient pas le français parlé par les Français. C’était un accent de France qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre dans le coin. Et réciproquement, les Français ne comprenaient pas, ou à peine, le français parlé par les villageois !

Pour accueillir ses deux hôtes, le chef du village prit la parole en ewondo, la langue locale. Il reconnaît avoir été prévenu de leur arrivée. Ensuite, il les remercie de venir jusque dans cet arrière-pays, le "bout du monde", pour tenter de résoudre l’un des plus gros problèmes de toute la contrée : le manque d’eau potable. Et pour toute cette peine, ils sont les bienvenus dans le village.
Personne ne vous fera du mal, ajouta-t-il. Dans toutes les consultations effectuées par les uns et les autres, les médecins diagnostiquent le plus souvent la typhoïde et l’amibiase. Ces maladies nécessitent des traitements longs et coûteux. Et la plupart des gens préfèrent vivre avec, jusqu’à…, il suspend sa phrase par un hochement de tête.
Autour de lui, des villageois venus très nombreux écoutent comme un seul homme. Ils sont venus voir de leurs propres yeux, entendre de leurs propres oreilles, ces gens qui veulent donner de l’eau potable à tout le village, peut-être à toute la région, sans faire de distinction, alors même qu’aucun d’eux n’est marié à une fille du village.

L’ingénieur chef de la mission prend la parole à son tour :
« C’est la présidente de l’association Bâtir (ancien nom de PASSERELLE NGAM) qui a fait une demande auprès d’AQUASSISTANCE. Mon collègue et moi-même, nous avons pour mission d’évaluer la situation, et il appartiendra alors à notre association de décider de la suite. »
Je trouve que ce premier contact s’est bien passé. Car, tout en gardant son naturel, le chef du village a eu le mot juste pour s’adresser à ses hôtes français. Je suis fière de lui.

Après les échanges de discours, le repas de ce soir-là allait créer la deuxième phase de l’insolite. Pour une rencontre de cette envergure, il était mal venu de renvoyer les gens aussitôt chez eux sans partager un repas, ou tout au moins, de la boisson. C’est la tradition. Les femmes y avaient pensé. Elles avaient préparé un grand plat de graine de courge pour l’assemblée. Les Français quant à eux eurent le privilège de déguster un coq du village cuit à l’étouffée dans la feuille de bananier. L’ouverture de ce mets (domba) n’en constitua pas moins un moment de curiosité. Je lis, derrière la séance de photos improvisée par nos hôtes, un mélange de sentiments indescriptibles : méfiance, inquiétude, surprise, courage et joie d’oser, etc… Il était difficile de deviner le sentiment qui habitait leurs yeux, peut-être était-ce tout cela à la fois.
Mais véritables cordons-bleus pour ce coup-là, les femmes avaient particulièrement réussi leur "domba", et l’un des ingénieurs ne tarda pas de s’écrier : « Diable, que c’est bon ! »
Ce compliment attendu fit redescendre la tension autour de la table. Les femmes savaient maintenant qu’elles pouvaient faire la cuisine sans provoquer l’appréhension de leurs hôtes. Les ingénieurs, de leur côté étaient rassurés ; on ne leur présenterait pas de la nourriture à risque pour leur santé.
Il restait la chambre à coucher et les toilettes. Si la chambre ne présenta pas de problème particulier, ce ne fut pas le cas des toilettes. C’est une petite case derrière la maison principale. Le propriétaire fier de son arrangement avait cru bien faire en dallant le tout, ne laissant qu’un trou unique ; il fallait donc être bien adroit pour ne pas en mettre de partout. Il suffisait de découvrir ces lieux, avec un tantinet de curiosité, pour comprendre cette mise en garde implicite.
Ce tour du propriétaire plongeait nos hôtes dans la vie profonde du village. Dix jours durant.
L’évaluation des sources
Un des ingénieurs français est hydraulicien et l’autre hydrogéologue. Accompagnés du chef du village et des notables, ils visitent d’abord l’endroit où, habituellement, l’eau sourd de terre dans le village. En un instant, la légende d’une rivière souterraine entretenue jusque-là par les villageois vole aux éclats. Pour donner l’eau au village, il faut exploiter les sources existantes ou envisager un forage. Le cortège formé autour des Français se dirige vers les sources d’eau du village.
Ici toutes les sources d’eau se ressemblent. Il s’agit d’une petite retenue d’eau à même le sol d’environ deux mètres cinquante ou plus de diamètre. Les pierres qui bordent la source servent aussi de marchepieds à ceux qui puisent de l’eau. Le trop plein de la source s’écoule vers un marigot situé à quelques mètres en aval. Ce dernier sert aussi de lavoir. Quelques pierres bordent la source. On aperçoit de grosses boules de mousses suspendues ou accolées à ces pierres. C’est, dit-on traditionnellement, la mousse des grenouilles qui habitent ces mares, vadrouillant à volonté entre le marigot et la source. La corvée d’eau étant habituellement assurée par des enfants, ceux-ci pataugent dans la source et la polluent en permanence.

Et pendant que les villageois gardent leur naturel devant leurs sources, on sent les deux Français remplis d’effroi, en réalisant qu’on boit cette mare ! ou ces mares ! Le chef du projet dira deux ans plus tard : « Je me suis décidé à faire quelque chose, le jour où j’ai dit à un villageois de ne pas boire cette eau. Il m’a regardé et m’a répondu : « je bois quoi alors ? »
L’équipe visitera au total sept sources de la région.

Pour identifier les sources, les ingénieurs demandent toujours le nom du propriétaire du terrain et le nom usuel de la source. À propos de la dernière source visitée, le guide hésite à donner son nom. L’ingénieur ne comprend pas la gêne de son compagnon à le lui communiquer. Il lui en demande alors la cause. Et l’autre de répondre :
_ Ce n’est pas un nom très pratique, il parle des parties honteuses du corps, ce ne sont pas des termes à prononcer devant les "vraies personnes".
_ Alors comment se nomme cette source ?
_ Elle se nomme " abin’Esama ",
_ Et qu’est-ce que ça veut dire ?
Après un soupir de dépit, il lâche : « La bourse d’Esama ».
C’est le fou rire des deux hommes qui termine la partie.

Les huit jours passés au village par les Français ont permis aux villageois de s’habituer un peu plus à leur accent. Aussi, de plus en plus d’entre eux leur parlent spontanément en français. Mieux, lors de la soirée d’adieux, c’est un notable du village qui sert d’interprète entre les Français et le village. Je n’apporte plus que quelques précisions ponctuelles.
Stratégie et choix du modèle
De retour en France, les ingénieurs se trouvent devant deux possibilités d’action. D’une part, faire un forage qui alimenterait toute la région. D’autre part, aménager les sources dans les agglomérations rurales, compte tenu de l’habitat dispersé. Un grand forage ne manque pas d’avantages. Il a un haut débit permanent et une meilleure protection de la qualité de l’eau. Cependant la technologie du forage est complètement hors de portée pour les paysans, pour tout ce qui concerne sa maintenance. Tout s’arrête à la moindre panne. Ce qui est le cas du forage de Ngomedzap centre, en panne depuis au moins quatre ans, au moment de notre passage. Dans ce cas de figure, les gens recommencent à puiser de l’eau de source, quelle qu’en soit la qualité. Par ailleurs les villageois n’apprécient que moyennement le goût de l’eau des forages. Ils la trouvent sans goût. Certaines personnes qui ne la consomment que pour les ménages et la cuisson vont chercher l’eau de boisson à l’ancienne source.

L’option de l’aménagement des sources a aussi ses avantages. Elle présente une technique à la portée des paysans. Ils peuvent facilement s’approprier et la construction et la maintenance des ouvrages. De plus, sans un traitement extraordinaire, bien protégée, l’eau de la source est potable. Si l’on opte pour l’aménagement des sources, on évite les deux écueils qui font échouer les forages, à savoir, la maintenance et le goût de l’eau.
Cependant l’aménagement des sources a aussi ses points faibles. Les sources ont un faible débit, sans oublier des risques d’assèchement pendant des saisons trop sèches ; sans oublier la contrainte de la multiplication des ouvrages et l’entretien fréquent.
Lors d’une réunion de travail avec l’ingénieur en chef du projet, le choix est fait pour l’aménagement des sources. Trois sources sont d’emblée sélectionnées dans deux villages différents, Akoatele et Kama. Cela à partir de critères précis. La source doit avoir un débit important et permanent. Elle doit être utilisée quotidiennement par au moins vingt familles, soit environ cent cinquante personnes minimum. Elle doit se situer à une distance raisonnable du village, moins d’un kilomètre et, être accessible pour le transport des matériaux.

En plus de ces arguments techniques, j’estime important d’informer l’ingénieur chef du projet des méandres sociologiques rencontrées dans les deux villages lors des premières négociations, afin qu’il comprenne les enjeux à venir. Il s’agit de deux villages qui entretiennent "la paix des braves"et rien de plus. Selon le ressenti exprimé par les villageois, l’un des lignages est accusé de mépriser l’autre. Pour se démarquer de toutes ces querelles, il nous faudra adopter une neutralité complète, en choisissant certes les deux sources du village pilote, mais aussi et d’entrée de jeu, et un peu malgré leur faible motivation à ce jour, la source de l’autre village qui, de surcroît, est utilisée par l’école primaire.
Cet argument sociologique deviendra déterminant par la suite. Dans le courrier annonçant au chef du village de Akoatele l’accord du conseil d’administration d’AQUASSISTANCE pour démarrer les travaux en juillet et août 2003, l’association demande à ce dernier de tenir désormais les conseils des notables des deux villages pour informer tout le monde de la manière la plus exhaustive qui soit, des travaux à venir. Ce qui, au dire du chef a été exécuté.

La lettre des Français avaient fait naître une confiance embryonnaire dans les villages. Les gens attendaient maintenant de voir de leurs propres yeux les réalisations promises.
La caravane de l’eau
À partir de maintenant, l’équipe du projet constitue chaque année une véritable caravane. Cette fois, côté français, elle compte trois volontaires : deux ingénieurs et un technicien retraité qui découvre le Cameroun pour la première fois. Côté Camerounais, l’équipe compte un chargé d’animation, deux maçons, une cuisinière et moi-même.


L’approvisionnement en matériels dure toute la journée. Le camion est fin prêt vers dix sept heures. Cent vingt kilomètres nous séparent du village à partir de Yaoundé. La route est impraticable et il pleut ces jours. La caravane comprend deux véhicules, mais emprunte deux itinéraires différents. Notre technicien retraité se retrouve ainsi en pleine nuit dans une situation qui lui aura donné la peur de sa vie, tellement la route empruntée ce soir-là n’en était pas une. Nous arrivons au village vers vingt deux heures. Bravant l’épaisseur de la nuit, les villageois en liesse accourent à notre rencontre. Le chef du village accueille ses hôtes en disant :
_ Mes frères, ces gens sont désormais nôtres…
_ Nous avons promis de revenir, et cela n’a pu se faire qu’à partir d’un long cordon de solidarité…, répond l’ingénieur en chef du projet.
Avec des allures de retrouvailles et du déjà vu, cette fois, tout était prêt pour le démarrage du projet.
Le chantier pilote
Tôt le matin, les hommes du village sont au rendez-vous du travail. Le cortège se dirige vers la source d’Abelibak. Le travail préalable consiste à dégager un gros arbre tombé dans la source une semaine auparavant. Les commentaires disent que c’est l’œuvre invisible de quelqu’un, un mauvais esprit qui travaille contre ce projet d’eau potable pour tout le village.
Le travail de captage de la source consiste à rechercher l’itinéraire des filets d’eau pour rassembler son débit maximum. Il faut ensuite préparer une surface plane pour construire le radier du bassin de filtration et de la conservation de l’eau. Nous sommes dans une zone couverte de roches mortes. À la seule force des bras, il faut dégager des pierres pesant parfois plusieurs centaines de kilos. Un vrai travail de titans. Certains ne tardent pas à devenir pessimistes. Le travail leur semble irréalisable. Mais les plus optimistes, citant un proverbe Bëti, affirment : « Rien ne dépasse les hommes ». Et cela permet de remonter le moral des troupes.

Pendant la première semaine des travaux à Akoatele, le village pilote, quatre volontaires du village voisin assistent régulièrement aux travaux. Les semaines suivantes, comme les travaux coïncident avec la période de la pourriture brune (ce champignon qui menace les cabosses de cacao pendant la saison pluvieuse), les villageois s’organisent en équipes, afin de dégager du temps pour l’entretien des cacaoyères. Cependant les pluies régulières rendent la route impraticable. L’approvisionnement des chantiers en matériaux est de plus en plus difficile. Les travaux s’arrêtent pendant une semaine. Ce manque de matériaux a pour effet de démobiliser les gens.

Au momen

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