La désobéissance : un moteur d
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La désobéissance : un moteur d'évolution

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Description

Si on explore l'histoire des hommes, de leurs civilisations ou de leur culture, on y transgresse constamment l'ordre établi. Ceux qui désobéissent paient parfois leurs actes de leur vie ou de leur liberté. L'objet de cette étude est de s'interroger avec curiosité sur les actes de désobéissance et de questionner la légitimité du présent face aux juges du futur. De là à faire de la désobéissance un moteur incontournable de l'évolution...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 48
EAN13 9782296803725
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La désobéissance :
un moteur d’évolution
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
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Valérie Le Héno


La désobéissance :
un moteur d’évolution


L’Harmattan
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54422-2
EAN : 9782296544222

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Introduction
Le monde évolue et sa nature même nous interdit de l’envisager figé dans un état statique. Les sociétés humaines se sont forgées à force de heurts entre le pouvoir – qu’il soit législatif ou exécutif - et les populations. Les hommes ont inventé des règles morales, juridiques et institutionnelles afin de codifier leurs organisations ; elles diffèrent dans l’espace et dans le temps, mais aucune n’a résisté à l’épreuve de l’évolution. Ces règles ont pour rôle d’assurer un équilibre entre un pouvoir et sa population. Les lois ont été créées pour réglementer les rapports humains, les organiser sans compromettre l’essence du vivant. Les moteurs de codification des sociétés humaines ont toujours été l’objet de réflexions et de débats politiques et/ou philosophiques. Le droit évolue lui aussi, en ce sens que des interdits d’hier sont aujourd’hui des droits.
Nous sommes passés d’une organisation de systèmes humains pouvant vivre en autarcie ou semi-autarcie à une spécialisation pointue des rôles de chaque individu et à une interdépendance totale de l’individu par rapport à tous les autres, ainsi que des nations entre elles. Chacun tente de trouver une place dans cette organisation et pour assurer sa survie, il devient un maillon de l’organisation d’ensemble. Depuis le dix-neuvième siècle, l’évolution des sociétés humaines a connu une accélération qui ne semble donner aucun signe de ralentissement. Cette évolution s’est emparée de tous les pôles d’organisation : le social, le politique, l’économique et le scientifique.
L’idée de la démocratie est issue de ces débats, elle est le résultat de combats et de résistances de peuples ou de groupes humains pour faire évoluer et provoquer les changements qui ont permis à certains Etats de sortir d’organisations politiques totalitaires. Les connaissances humaines, si elles ont évolué en tant que telles se sont aussi dispersées quantitativement. Ainsi, les populations sont de plus en plus instruites et éduquées alors que jusqu’à peu, l’instruction était réservée aux élites. Cette dispersion qualitative et quantitative des informations et des connaissances a conduit des individus, des groupes humains de plus en plus nombreux à accéder à une prise de conscience accrue sur leurs conditions d’existence. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui, cherchent à assurer bien plus que leur survie immédiate et personnelle. On assiste à l’émergence, qui dépasse de loin le seul cercle restreint de la poignée d’intellectuels d’antan, d’une société avertie, informée et curieuse, en proie aux incertitudes quant à son avenir et à la justice. Ces questions sont devenues un débat sur la place publique et se fédèrent en des organisations humaines qui constituent un contre-pouvoir à l’intérieur même des nations : la société civile qui s’organise autrement que par le recours aux partis politiques et qui alerte et informe, réfléchit et fait des propositions sur de nouvelles façons d’organiser les espaces humains. La morale s’est élevée elle aussi au-dessus des normes religieuses ou politiques. L’individu n’en est plus à considérer le pouvoir comme intouchable ou irrévocable : des voix s’élèvent et la contestation aussi. La conscience des populations les guide vers des prises de responsabilités qu’on peut associer à une éthique des droits de l’Homme. Les contestations à l’ordre établi ont toujours existé, elles revêtent des formes variées. Elles sont des moyens utilisés pour s’ériger contre le pouvoir et introduire des mutations, de nouvelles normes contre l’obsolescence de certaines règles d’organisations humaines. Les formes de contestations qui m’intéressent ici relèvent de la désobéissance à l’ordre établi par certaines formes de résistances. Le vingtième siècle a vu fleurir différents types de désobéissances qui ont eu pour conséquence d’introduire les changements nécessaires à l’évolution du monde. La désobéissance est toujours le fruit d’une prise de conscience. Certains se sont essayés à théoriser à partir de la désobéissance, d’autres la jugent comme l’instrument incontournable des changements indispensables et jusqu’à la considérer comme à introduire dans les systèmes juridiques en lui accordant une légalité.
J’ai organisé le propos autour de trois pôles : une tentative de définition qui prend en compte les différentes analyses qui vont des philosophes anciens et récents à des tentatives de définitions comme celles de Henry David Thoreau {1} et du Mahatma Gandhi {2} puis d’Hannah Arendt {3} à celle de José Bové et Gilles Luneau {4} pour aboutir à l’analyse de Jean-Marie Muller. J’ai tenté de retracer un historique des actes de désobéissance qui remontent à l’Antiquité et qui peuvent avoir revêtu des formes très distinctes, ainsi que la notion de désobéissance telle une dimension intrinsèque de l’homme dans sa perception de tout acte héroïque qui s’insurge contre l’injustice. Enfin je vais tenter d’entrevoir les perspectives de la désobéissance au service de l’éthique des droits de l’Homme comme un moyen efficace pour propulser les droits fondamentaux au-delà de leur idéalité.
I. Approches philosophiques et théoriques de la désobéissance à l’ordre établi
Confucius {5} disait « Si un Etat est gouverné par les principes de la raison, pauvreté et misère sont des sujets de honte ; si un Etat n’est pas gouverné par les principes de la raison, richesses et honneurs sont des sujets de honte. » C’est la parfaite illustration du principe hégélien {6} de « la raison examinant les lois » et de la responsabilité politique de chacun. La désobéissance est un acte gouverné par la raison.
La définition {7} du concept de désobéissance est en cours de réflexion. Désobéir à une loi ou une norme établie n’est pas acte anodin. Il existe néanmoins un consensus pour ne pas le confondre avec l’acte de délinquance, qui lui aussi, est un acte de désobéissance. La frontière entre la désobéissance et la délinquance n’est pas une évidence qui recouvre les mêmes attributs en fonction des époques mais aussi des hommes qui ont à en juger. La désobéissance est un instrument qui a servi les hommes à des fins diverses, elle est aussi un mode d’expression qui ose s’insurger contre une vision statique de l’organisation des hommes. Le consensus s’attache aussi à lui accorder le bénéfice de causes ou d’intérêts supérieurs qui concernent des groupes humains ou l’humanité dans son ensemble. La désobéissance s’apparente à une revendication pour le bien commun. De par son aspect contestataire, elle porte aussi les germes de la révolution. L’histoire des hommes et de son rapport à l’obéissance est résumée par Maria José Falcón y Tella {8} dans Un droit à la désobéissance civile .
Quel nom lui donner ? Désobéissance civile, civique, éthique ou légitime ? L’expression de désobéissance civile est récente puisqu’elle est apparue au milieu du dix-neuvième siècle. Mais l’idée et la forme de résistance qui lui sont associées viennent de loin. La désobéissance s’enracine dans des témoignages, des actions, des textes parfois très anciens mais qui ont ouvert la voie au concept de désobéissance tel qu’il se décline aujourd’hui de plus en plus.
Qu’en est-il de ses rapports à l’éthique ? Ses partisans argumentent pour lui accoler un adjectif mais tous s’accordent à lui conférer un caractère de légitimité en ce sens qu’elle prend la défense d’un groupe humain, de l’ensemble des humains et parfois même d’une petite minorité, mais toujours au nom d’intérêts supérieurs à porter à la connaissance du public. La désobéissance n’est pas un acte qui se dissimule, elle revendique la reconnaissance de ses motivations par la loi et en appelle au sens de la justice des hommes. Je vais tenter de résumer les différentes approches philosophiques théoriques qui lui sont attachées puis je tenterai d’en faire une synthèse.
1. Les philosophes {9} : précurseurs de la désobéissance
L’histoire de la philosophie retrace l’évolution de la pensée humaine. Elle recouvre à l’origine tous les champs de la culture (les sciences, la médecine, l’éducation…). Les philosophes ont souvent été en désaccord avec l’ordre établi, certains l’ont payé de leur vie, considérés comme étant l’opprobre de la société de leur vivant. Leurs pensées ont permis l’évolution des organisations humaines, ils sont presque toujours des désobéissants aux croyances, au pouvoir de l’Etat ou de l’Eglise, même si nombre d’entre eux ne remettent pas en cause la foi religieuse, essayant de la faire coïncider avec leurs approches novatrices. Je ne vais pas retracer les histoires de tous les philosophes mais en citer quelques uns, témoins révélateurs de l’idée de la désobéissance pour faire changer le monde. Evoquer les sources historiques de la désobéissance, c’est orienter son regard sur d’où l’on vient et quelles sont les luttes qui nous ont permis d’en arriver là où nous en sommes.
a. Socrate dans le Criton de Platon
Socrate {10} dans le Criton de Platon {11} , n’a jamais contesté les lois, ni même leur essence. Ce qu’il a contesté, c’est leur interprétation. Socrate n’était pas contre les lois, il était contre les juges athéniens. Il protesta quand on lui demanda de participer à la condamnation à mort de concitoyens et il refusa de divulguer les noms d’opposants politiques. Il ne voulait pas violer les lois, raison pour laquelle, même en étant en total désaccord avec leur interprétation, il a accepté le verdict des juges. L’ami de Socrate, Criton, vint lui rendre visite la veille de son exécution pour lui proposer de s’échapper. Mais Socrate ne put accepter car il en aurait perdu sa dignité. La force morale qui lui a permis de subir la condamnation au péril de sa vie relève d’un auto-contrat. Il ne pouvait s’évader ou choisir l’exil sans démentir ses paroles. Homme d’honneur qui paie en préférant la mort plutôt que de ne pas être en paix avec sa conscience. Pour Socrate, c’est la conscience individuelle de l’individu qui est en jeu ; (principe repris par Thoreau). En fait, Socrate souhaitait rester fidèle à lui-même. C’est vraisemblablement la raison pour laquelle Platon avance que, pour Socrate « la pensée est un dialogue muet entre la personne et le moi. » Ce que l’on peut retenir de Socrate, c’est sa volonté désintéressée d’améliorer les lois de la cité quitte à entrer en dissidence, à s’élever contre la force de la pensée unique. Socrate, Platon et Aristote {12} s’interrogeaient sur la cité et la place de l’homme. Platon accordait à la femme comme à l’homme un rôle essentiel dans la cité, un trait qui le différencie des coutumes réservant à l’homme seul, le rôle de citoyen. Aristote, leur successeur pense que « l’homme vertueux ne peut être un bon citoyen que dans un bon état. »
b. Saint Thomas d’Aquin {13}
Durant le Moyen Âge, l’Eglise a formulé de manière définitive le devoir d’obéissance en se fondant sur la doctrine paulinienne selon laquelle il n’y a d’autre pouvoir que celui qui vient de Dieu. Elle établit en outre que le bras armé de Dieu est plus puissant que celui des hommes, qu’ils soient rois ou empereurs, car ils sont ce qu’ils sont par la seule grâce de Dieu. Cependant Saint-Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique , ouvrira un début de brèche à l’obéissance aveugle à la loi en acceptant que l’on désobéisse à des lois injustes (plutôt définies comme des actes de violence que des lois) et pour autant que lesdites lois soient contraires au droit divin et que la désobéissance à la loi ne produise pas de maux supérieurs à son accomplissement.
c. La Renaissance et l’astronomie contre l’Eglise
A travers tout le Moyen Âge, idée soutenue par l’Eglise, il n’était pas question d’envisager la Terre autrement qu’au centre de l’univers. L’image géocentrique du monde, à savoir que tout tourne autour de la Terre était une conception maintenue par l’église chrétienne. Nicolas Copernic {14} , ose affirmer le contraire en se risquant à endurer les foudres de l’Eglise chrétienne et retarde la publication de l’œuvre de sa vie sur le fait que ses observations l’ont conduit à concevoir une " conception du monde héliocentrique ", c’est-à-dire que tout tourne autour du soleil. Galilée {15} , célèbre pour avoir fondé les sciences mécaniques et pour avoir défendu la conception copernicienne de l’univers, fut poursuivi pour avoir osé s’opposer à la vision aristotélicienne de la science, et une guerre contre lui commença, menée par le collège des Jésuites de Rome. La censure fut ratifiée par l’inquisition et la théorie copernicienne condamnée. Il fut condamné et termina sa vie, assigné à résidence. Ces deux exemples ne suffisent certes pas à définir l’évolution scientifique de la vision du monde mais ils illustrent entre autres l’utilisation de la désobéissance à une vision statique du monde, qui finira par faire triompher la raison par rapport à l’obscurantisme.
d. Etienne de La Boétie et le pouvoir d’un seul tyran contre tous
En France, l’esprit de la désobéissance est présent depuis l’ouvrage d’Etienne de La Boétie {16} , Discours de la servitude volontaire , court réquisitoire contre l’absolutisme qui étonne par son érudition et par sa profondeur, alors qu’il est censé être rédigé par un jeune homme d’à peine 18 ans. Au delà de la critique virulente du tyran, la force de son Discours est de nous laisser devant le choix personnel d’obéir ou de désobéir. Ce texte pose la question de la légitimité de toute autorité sur une population et essaie d’analyser les raisons de la soumission de celle-ci (rapport domination/servitude). Il préfigure ainsi la théorisation du contrat social et invite le lecteur à une vigilance de tous les instants avec la liberté en ligne de mire.
e. Spinoza ou la critique de la Bible
Le philosophe Baruch Spinoza {17} reprend les idées de Descartes sur le gouvernement de l’homme par la raison. Il s’éloigna de toute pratique religieuse mais non de la pensée théologique. Appartenant à la communauté juive d’Amsterdam, ses idées, jugées trop subversives l’en ont banni. Il y eut peu de philosophes aussi insultés et poursuivis que lui. On tenta même de l’assassiner. « Il pensait que le christianisme et le judaïsme ne reposaient que sur des dogmes rigides et des rituels vidés de leur sens. Il fut le premier à adopter une perspective "critique historique" à propos de la Bible. Il rejetait l’idée selon laquelle Dieu aurait inspiré la Bible jusque dans les moindres détails . » Position qui, au seizième siècle, ne pouvait lui valoir l’estime mais l’opprobre de ses contemporains. « Il ne rejetait pas Dieu et son message délivré par Jésus mais disait que Jésus prêchait une religion de la raison qui considérait l’amour comme bien suprême. Il accusa le christianisme de s’être enferré dans des dogmes rigoureux et des rituels dénués de signification. Aucun philosophe ne s’est autant battu pour la liberté d’expression et la tolérance religieuse. » (Extrait du Monde de Sophie de Gaarder). L’exemple de Spinoza illustre le courage de l’homme qui s’érige contre la loi de la majorité. Il passa sa vie à écrire des œuvres sur les questions de la religion et de l’éthique, n’en tira aucun intérêt personnel mais ne pouvait obéir aux idées statiques de la conception de l’homme et a préféré survivre au ban de la société plutôt que de transiger avec ses idées. Il a permis, comme tous les philosophes, de faire évoluer le cours de la pensée humaine.
f. Le Siècle des Lumières et le droit de résistance
Au dix-huitième siècle émergent les théories contractualistes de Hobbes {18} , Locke {19} ou Rousseau {20} qui orientent le devoir de désobéissance « en vertu du principe "pacta sunt servanta", norme fondamentale du droit des traités. Cependant, les mêmes raisons contractualistes qui servent à fonder l’obéissance au droit peuvent servir de justification à la désobéissance civile dès lors que l’on porte atteinte aux principes fondamentaux qui donnent vie au contrat. » (Extrait du droit à la désobéissance civile de Maria José Falcon y Tella). Hannah Arendt signale trois conceptions du contrat social : la conception théocratique dans laquelle l’origine du pouvoir est issu d’un pacte biblique passé entre Dieu et son peuple ; la conception de Hobbes, verticale en ce sens qu’elle oblige l’individu par rapport à l’autorité séculière ; enfin la conception horizontale de Locke pour qui la constitution de la société repose sur un engagement mutuel entre l’individu et la société.
Jean-Jacques Rousseau défend l’idée de souveraineté comme n’appartenant pas à un monarque mais au peuple. Le Contrat social est considéré comme l’un des textes fondateurs de la République française. Rousseau s’oppose à Hobbes qui défend l’absolutisme. Il s’inspire de l’idée de la démocratie antique de Sparte et de la république moderne de Genève.
Le dix-huitième siècle est marqué par le rationalisme philosophique, l’exaltation des sciences et de la culture, une critique de l’ordre et de la hiérarchie religieuse ainsi que de la noblesse et de la monarchie absolue. Les valeurs essentielles défendues par les penseurs des lumières tels que Montesquieu {21} et Voltaire {22} , sont la tolérance, la liberté, la séparation des pouvoirs et l’égalité en opposition à l’obscurantisme. Ces philosophes pensaient qu’il suffisait de répandre la raison et la connaissance pour que l’humanité évolue à grands pas.
Les philosophes des Lumières luttaient aussi pour la reconnaissance des droits naturels des citoyens, réclamant la liberté d’expression, combattant l’esclavage. Au nom de ce droit naturel, les hommes pouvaient, selon eux, se révolter pour conquérir la liberté et l’indépendance. Ces pensées ont évidemment inspiré les acteurs de la Révolution française et ont précédé l’élaboration de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.
g. La Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et la Déclaration d’indépendance américaine de 1776
La Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen (1789), qui a été inspirée par les principes des philosophes des Lumières, inscrit dans son article 2 la " résistance à l’oppression " parmi les droits naturels et imprescriptibles de l’homme, aux côtés de la liberté, de la propriété et de la sûreté. Mais à aucun moment, il n’est fait mention de la possibilité d’un droit à la désobéissance, même en cas de situation exceptionnelle. Le droit de résistance à l’oppression n’implique pas corrélativement le droit à la désobéissance même si la désobéissance civile peut, parfois, se réclamer du droit de résistance à l’oppression. Elle se distingue cependant de ce droit car celui-ci n’exclut pas la violence. Il s’agit même d’un droit au recours à la violence des citoyens pour faire face à l’oppression. De plus, il s’agit d’un droit, alors que la désobéissance civile, par définition, n’est pas inscrite dans le droit. Elle ne relève pas de la légalité, mais de la légitimité. Elle est davantage un devoir face à la loi injuste.
Une autre source parfois revendiquée parmi les tenants de la désobéissance civile, se trouve dans la notion de droit de résistance que l’on trouve notamment dans la Constitution américaine. Dans la Déclaration d’indépendance américaine {23} (1776), on trouve des formulations qui peuvent en effet servir à la justification de la désobéissance civile. Il est intéressant de noter que la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis précise que le gouvernement n’a de légitimité que dans la mesure où il respecte et fait respecter les "droits essentiels et naturels" (les droits fondamentaux). Elle indique que « les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir leurs droits inaliénables (la vie, la liberté, la recherche du bonheur). Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. » La Déclaration indique également que les colonies « ont le droit d’être des Etats libres et indépendants et qu’elles sont dégagées de toute obéissance envers la Couronne de la Grande Bretagne ; que tout lien politique envers elles et l’Etat de la Grande Bretagne est et doit être entièrement dissous. »
A travers cette formulation, la désobéissance civile aux Etats-Unis a trouvé ici l’un de ses premiers fondements démocratiques auxquels de nombreux militants, mais aussi de nombreux penseurs se réfèrent encore aujourd’hui aux Etats-Unis. (Extrait du colloque sur la désobéissance civile d’Alain Refalo {24} ).
h. Léon Tolstoï et son insoumission à l’Etat au nom des Evangiles
Léon Tolstoï {25} est considéré comme l’un des précurseurs de la non-violence et de la désobéissance contre la violence de l’Etat au nom des Evangiles. Il avait lu les écrits de La Boétie et de Thoreau et s’en inspira. Il écrit dans L’esclavage moderne (1900) : « Les hommes connaîtront ce dégoût à l’endroit des gouvernements, quand ils auront compris le véritable sens de ces institutions. Ils comprendront que s’ils participent à l’œuvre des gouvernements – en donnant une somme d’argent qui représentera une part des produits de leur travail ou en servant dans les armées – ils ne feront pas en cela un acte indifférent, comme on le croit d’ordinaire, mais un acte coupable » et il ajoute que « outre le préjudice qu’ils auront ainsi causé à leurs frères et à eux-mêmes, ils auront accepté de collaborer aux crimes que tous les gouvernements ne cessent de commettre et à la préparation des crimes futurs pour lesquels les gouvernements entretiennent l’armée disciplinée. » Il prône un christianisme radical s’insurgeant contre l’Etat par un refus absolu de la violence. Il considère l’Etat comme étant un système de violence organisée dont il s’agit de saper les fondements par l’insoumission. Il tente de convaincre ses concitoyens de refuser de se soumettre à la loi de la violence au nom de la dignité et de la liberté. Dans sa lutte écrite contre la violence de l’Etat, il soutient la thèse qu’il faut refuser d’obéir à la violence du pouvoir et de participer aux institutions qui ont pour fonction de mettre en œuvre une violence organisée par l’armée, la police et la justice. Ses prises de positions sont motivées par une révolte sincère contre la pauvreté, la peine de mort, l’indifférence à autrui, l’esclavage, le militarisme, l’hypocrisie du clergé. Intellectuel curieux des autres cultures, il s’insurge contre l’intolérance et consacre son existence à développer une pédagogie de formation de l’être humain de l’enfance à l’âge adulte, basée sur le respect de l’homme enseigné. Pour lui, le bonheur individuel est inséparable du bien-être d’autrui, et tant que la classe la plus nombreuse de la population – la paysannerie – continuera à croupir dans la misère et l’ignorance, le bien-être de la société et par conséquent le bien-être individuel demeureront impossibles. Léon Tolstoï eut peu d’influence sur la réalité politique de son pays, mais il demeure un jalon important dans l’histoire de la désobéissance civile.
2. Les théories et les approches pour légaliser la désobéissance
Thierry Paquot {26} , dans un article du Monde diplomatique de janvier 2005, écrit sa définition de la désobéissance : « Désobéir : occuper une usine afin d’empêcher les déménageurs, à la solde du patron qui délocalise, d’emporter les machines ; arracher les plantes génétiquement modifiées pour protéger la santé de chacun ; marier des homosexuels ; siéger en silence dans une assemblée ou occuper pacifiquement la chaussée le temps d’un sit-in » liste non exhaustive des actes de désobéissance, « sont quelques-unes des actions politiques que l’on associe bien souvent à la "désobéissance civile". Une attitude pas si nouvelle que cela … »
a. Henry David Thoreau et la désobéissance civile
Dans son essai Resistance to Civil Government, publié en 1849 {27} , Henry David Thoreau est le premier à avoir abordé la désobéissance comme un concept politique et philosophique. Il la définit comme le droit de s’élever, au nom de la seule conscience individuelle, contre les lois de la cité. Cette désobéissance de l’individu contre les injonctions de l’Etat est un étendard des défenseurs du droit naturel par opposition à la loi démocratique. Elle érige le for intérieur en censeur de l’ordre social. La vie de Thoreau est en accord avec ce principe : il affiche publiquement son désaccord avec la politique de son pays, les Etats-Unis, en 1849. Il marque sa désobéissance en refusant de payer la part de l’impôt destinée à financer la guerre contre le Mexique en vue de l’annexion du Texas, fait pour lequel Thoreau fut contraint à passer une nuit en prison. Il s’opposait également à la politique esclavagiste des États du Sud, au traitement injuste infligé à la population aborigène indienne.
Extraits de Thoreau : « …lorsqu’un sixième de la population d’une nation qui se prétend le havre de la liberté est composé d’esclaves, et que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi martiale, je pense qu’il n’est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et de passer à la révolte. » On notera que Thoreau parle de révolte et non d’une désobéissance « Ce devoir est d’autant plus impérieux que ce n’est pas notre pays qui est envahi, mais que c’est nous l’envahisseur. (…) Il m’en coûte moins, à tous les sens du mot, d’encourir la sanction de désobéissance à l’Etat, qu’il ne m’en coûterait de lui obéir. J’aurais l’impression, dans ce dernier cas, de m’être dévalué. »
Thoreau va marquer l’intelligentsia américaine, mais il faudra attendre le début du vingtième siècle pour que son exemple fasse école et devienne un des piliers du concept de désobéissance civile non-violente. Avec Thoreau, la désobéissance prend l’adjectif "civile" mais il s’agit sans doute d’une erreur de traduction de départ entre l’américain et le français lorsque son éditeur refit publier l’ouvrage à titre posthume avec un nouveau nom Civil desobedience , inspiré par la correspondance de l’auteur où figurait effectivement le mot. Son ouvrage fut traduit par La désobéissance civile bien qu’il aurait été sans doute plus fidèle de traduire le titre par désobéissance civique, cependant l’usage des termes désobéissance civile est devenu courant par la suite. Thoreau est en opposition avec les auteurs qui lui ont succédé en ce sens qu’il entrevoyait la désobéissance comme pouvant être l’acte d’un seul individu alors que l’idée de désobéissance ne semble désormais s’entendre que comme un acte collectif. Pour lui, la conscience individuelle implique des obligations morales. Il ne cherche pas à améliorer le monde mais ne veut pas devenir un agent de l’injustice. Il s’agit d’une conscience apolitique en ce sens que la désobéissance de Thoreau répond au besoin d’intégrité d’un individu.
b. Mohandas Gandhi, la désobéissance et le principe de non-violence
Le XX e siècle fut marqué par deux grandes figures de la désobéissance civile, Mohandas Gandhi {28} et Martin Luther King {29} Je reprendrai les actes de désobéissance de Gandhi et de Martin Luther King dans l’historique de la deuxième partie et ne traite ici que Gandhi dans la mesure où ce dernier a théorisé sur la désobéissance dans ses écrits {30} .
L’œuvre d’Henry David Thoreau influencera Gandhi dans sa lutte contre le colonialisme anglais. Pour lui, la fin justifie les moyens. La non-violence n’est pas un pacifisme bêlant, « elle s’attaque aux méfaits et injustices causés par l’homme, mais pas à l’intégrité des personnes qui en sont responsables. (…) Néanmoins, lorsqu’on a le choix uniquement entre la lâcheté et la violence, je crois que je conseillerais la violence… Mais je suis persuadé que la non-violence est infiniment supérieure à la violence », écrit Gandhi dans son livre Autobiographie ou mes expériences de vérité. La mise en pratique de cette philosophie atteint son apogée lorsqu’en 1930, Gandhi lance la marche du sel, contre la toute puissance de l’empire britannique et un impôt jugé inique. Ce mouvement verra se dresser contre l’occupant une foule immense et pacifiste qui permettra, 17 ans plus tard, à l’Inde d’accéder à son indépendance.
Gandhi proposait les règles suivantes dans sa lutte non-violente :
un résistant civil ne doit pas avoir de colère ;
il supportera la colère de l’opposant, ainsi que ses attaques sans répondre. Il ne se soumettra pas, par peur d’une punition, à un ordre émis par la colère ;
si une personne d’autorité cherche à arrêter un résistant civil, il se soumettra volontairement à l’arrestation, et il ne résistera pas à la confiscation de ses biens ;
si un résistant civil a sous sa responsabilité des biens appartenant à d’autres, il refusera de les remettre, même au péril de sa vie. Mais il ne répondra pas à la violence.
La lutte de Gandhi s’attaquait à l’autorité des institutions et à leur légitimité juridique elles-mêmes sous la domination coloniale britannique. La différence entre l’œuvre de Gandhi et la révolution est ténue et ne réside que dans l’usage de la non-violence. D’ailleurs il utilise le terme de résistance dans ses propos et non de désobéissance. Le nom de Gandhi est toujours cité dans les analyses de la désobéissance et on voit bien que le concept de désobéissance est encore en cours de construction en tant qu’acte portant sa propre légitimité au même titre que la résistance ou la révolution. Différencier ces trois concepts est juridiquement difficile.
c. Hannah Arendt et l’analyse de la contestation
Hannah Arendt {31} porte un regard critique sur la démocratie et les mensonges ou l’insincérité pratiquée par les gouvernements en matière politique. Elle dénonce les messages politiques dont l’objet est la manipulation du public et qui se comportent à l’image de la société de consommation avec ses vendeurs et sa publicité. Elle analyse la crise du système politique américain par la bureaucratisation et la tendance de ses deux partis majoritaires à ne représenter que leurs propres appareils politiques et non plus l’intérêt des citoyens. Elle soulève la crise de confiance entre les citoyens et leurs représentants. Pour étayer son propos quant à la désobéissance civile, elle s’appuie sur les exemples de désobéissance issus de l’histoire ainsi que sur les moteurs d’évolution des organisations politiques des hommes. C’est ainsi qu’elle envisage l’idée d’évolution comme un mécanisme axé sur un principe toujours semblable : une action humaine entreprenant du nouveau par le déplacement ou la destruction de ce qui existait auparavant. Elle envisage l’évolution comme issue de l’imagination humaine, toujours libre de pouvoir faire autrement, de changer le monde. L’action est la substance même de la politique. Pour Hannah Arendt, « les campagnes de désobéissance civile bien organisées peuvent avoir une efficacité remarquable pour obtenir les modifications juridiques que l’on peut estimer désirables. »
Elle utilise le terme de désobéissance civile qui, selon elle, doit répondre à un certain nombre de critères. Les contrevenants à la loi acceptent et même peuvent solliciter la sanction de leur acte. La désobéissance civile ne peut se manifester et exister que parmi les membres d’un groupe, cela ne peut être l’action d’un individu seul. Il s’agit d’actions concertées émanant de minorités humaines organisées, unies par des décisions communes (plus que par une communauté d’intérêts) et la volonté de s’opposer à la politique gouvernementale même si celle-ci a le soutien de la majorité. La désobéissance fait appel à un droit supérieur, qu’il soit transcendant ou profane. Hannah Arendt envisage la désobéissance à la loi comme un phénomène qui tendra à se généraliser au monde entier quoiqu’elle le considère comme typiquement américain. Les lois perdent de leur pouvoir, la contestation de l’autorité gouvernementale, l’inaptitude des rouages gouvernementaux à s’acquitter de leurs fonctions, la perte de confiance et le doute de la légitimité des gouvernements en sont des causes qu’elle associe à l’érosion progressive et la désintégration des systèmes politiques. La désobéissance civile est un indicateur d’affaiblissement significatif de l’autorité de la loi.
Pour Hannah Arendt, la désobéissance civile est une désobéissance à la loi pour des intérêts qui ne peuvent être des intérêts personnels. Dans l’histoire de la désobéissance, les actes individuels ont toujours eu comme motivation l’intérêt d’un groupe. Il s’agit d’actes de courage qui refusent de se plier au caractère inique d’une loi. Il existe une différence essentielle entre la désobéissance et la révolution dans l’usage ou non de la violence. La révolution rejette le cadre de l’autorité établie et la légitimité d’ensemble du système juridique alors que la désobéissance civile ne conteste pas l’autorité d’ensemble du système. La désobéissance civile n’est jamais un acte clandestin. Comme la révolution, elle veut changer le monde. La désobéissance est un facteur de changements. Le changement n’est pas un phénomène moderne mais la fréquence des changements s’accélère depuis le début du vingtième siècle. Les perspectives de changements rapides laissent prévoir la probabilité que la désobéissance civile jouera un rôle de plus en plus important. Le problème de sa compatibilité avec la loi est donc essentiel.

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