La face féminine du mouvement vert iranien
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Description

La méthode de combat des Iraniennes contre la discrimination et son traitement dans les médias sont l'objet d'étude de ce livre. L'auteur consacre sa réflexion à l'analyse du "Mouvement vert" iranien en 2009, se concentrant tout spécialement sur le rôle des réseaux sociaux dans le développement d'une opinion publique iranienne et elle confirme s'il en était besoin la présence affirmée des femmes iraniennes dans ce mouvement par une analyse du discours et de ses attendus.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336386997
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION
Dirigée par Ata Ayati
Les dernières parutions

Minoo KHANY, La couleur de la guerre Iran-Irak. Regards croisés sur la peinture iranienne après la Révolution 1979 . Préface de Christophe Balay, 2015.
Nazy ALAIE AHDIEH , Romain Rolland, guerre et religion. Rencontre avec la foi baha’ie , Préface de Leïla Saberan-Mesbah, 2015.
Nahâl KHAKNÉGAR , L’exil comme épreuve littéraire. L’écrivain iranien face à ses homologues . Préface de Ramine Kamrane, 2015.
Djalâl SATTÂRI, Chahrzâde et sa conversation avec Chahryâr , Traduit du persan par Pirouz Eftékhari. 2015.
Jocelyn CORDONNIER , Les États-Unis et l’Iran au cours des années 1970. Une amitié particulière au temps de la guerre froide . Préface de Julien Zarifian, 2015.
Jalal ALAVINIA , en collaboration avec Thérèse MARINI, Tâhereh lève le voile. Vie et œuvre de Tâhereh, la pure (1817-1852), poétesse, pionnière du mouvement féministe en Iran du XIX e siècle. Préface de Farzaneh Milani/Postface de Foad Saberan, 2014.
Leyla FOULADVIND , Les mots et les enjeux. Le défi des romancières iraniennes . Préface de Farhad Khosrokhavar, 2014.
Ali GHARAKHANI , Téhéran, l’air et les eaux d’une mégapole . Préface de Philippe Haeringer, 2014.
Homa NATEGH , Les Français en Perse. Les écoles religieuses et séculières (1837-1921) . Préface de Francis Richard. Traduit du persan en français par Alain Chaoulli et Atieh Zadeh, 2014.
Nader AGHAKHANI , Les « gens de l’air », « jeux » de guérison dans le sud de l’Iran. Une étude d’anthropologie psychanalytique. Préface d’Olivier Douville, 2014.
Michel MAKINSKY (dir.), L’économie réelle de l’Iran, au-delà des chiffres , 2014.
Foad SABÉRAN , Nader Chah ou la folie au pouvoir dans l’Iran du XVIII e siècle . Préface de Francis Richard, Postface d’Alain Désoulières, 2013.
Mohsen MOTTAGHI , La pensée chiite contemporaine à l’épreuve de la Révolution iranienne. Préface de Farhad Khosrokhavar, 2012.
Titre
Modjtaba NAJAFI






LA FACE FÉMININE
DU MOUVEMENT VERT IRANIEN
DE L’INTERNET À LA RUE




Préface de Shirin EBADI
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73710-2
Dédicace

À ma mère qui m’a laissé dans un monde de chagrin par sa mort en 2012. Elle sera toujours vivante pour moi. Son souvenir est dans mon cœur et elle m’inspirera toujours pour construire un monde meilleur. Elle est la première à m’avoir enseigné l’importance de l’amitié dans la vie.
À tous les martyrs du Mouvement vert iranien qui ont sacrifié leurs vie pour un Iran vert, c’est-à-dire un Iran libre, développé et démocrate.
À Toutes les mères endeuillées pour leurs enfants martyrs ; je respecte leurs larmes, leurs chagrins.
À Shahindokht Sanati, surnommé « Madame des roses », une femme qui a remplacé l’opium par des roses dans une des provinces iraniennes (Kerman) où elle a pu sauver beaucoup de toxicomanes et où elle a créé beaucoup d’emplois.
À Saeedeh Ghods, fondatrice de « Mahak », une institution non gouvernementale active depuis 1991 qui a pour but d’aider les enfants atteints de cancer et leurs familles. A partir de ce travail je la remercie comme une citoyenne iranienne.
Enfin, je tiens en particulier à remercier Madame Jocelyne Arquembourg, ma directrice de thèse, pour ses conseils et ses remarques éclairées dans mes recherches.
Citation

Ma patrie, je te reconstruirai,
si besoin, par des briques faites de ma vie,
J’érigerai des colonnes pour te soutenir avec mes os.
Je respirerai de nouveau le parfum,
des fleurs préférées de ta jeunesse.
Je laverai de nouveau le sang de ton corps,
avec les torrents de mes larmes.

Simine Behbahani « Ma patrie ».
Préface
Les femmes égalitaristes sont les avant-gardes de la démocratie mais peut-on parler de la démocratie en oubliant l’égalité entre les citoyens ?
Lorsqu’une femme parle de la suppression des inégalités dans un pays islamique comme l’Iran, en effet, elle défie la plus importante et la plus fondamentale dimension de la discrimination fondée sur une interprétation erronée de l’islam imposée aux femmes iraniennes après la révolution 1979.
Le système autocratique du Shah a provoqué le mécontentement, les gens sont descendus dans la rue. Ensuite, une révolution a eu lieu qu’il faut nommer, non pas la révolution islamique, mais « La Révolution masculine contre les femmes » car sa dimension la plus importante a été de faire perdre aux femmes les droits obtenus après des années de combat. Mais, il ne faut pas oublier que Mohammad Reza Shah séduit par la civilisation occidentale voulait faire ressembler son pays aux pays occidentaux . Il a eu un rôle influent sur la législation en faveur des femmes. La loi la plus importante est celle sur la protection de la famille adoptée en 1967 dans laquelle, la polygamie est limitée à deux épouses, le droit de garde des enfants est attribué aux femmes, le droit au divorce est devenu limité pour les hommes et dans des cas précis, l’autorité parentale est exercée par la mère, les femmes et les hommes ont eu les mêmes droits. Enfin, « la révolution contre les femmes » l’a emporté. En février 1979, les hommes ont réactivé, par quelques lignes d’écriture, une législation vieille de soixante-dix ans alors que la nouvelle constitution n’a pas encore été adoptée et le pays a été géré par le « conseil de la révolution ». Par le biais de cette législation, les femmes ont perdu tous les droits obtenus : un homme pouvait divorcer de son épouse sans l’autorisation du tribunal, il pouvait épouser quatre femmes. Les Iraniennes ont été privées du droit de garde des enfants, l’âge du mariage a été fixé à neuf ans, toutes les lois discriminatoires ont été adoptées l’une après l’autre.
On peut dire qu’en raison de ces lois discriminatoires, la majorité des opposants de la République islamique se trouve parmi les femmes.
Les citoyennes dont l’identité a été mise à mal , dont la Diya (le prix du sang) est réduit à la moitié de celui d’un homme musulman, dont le témoignage devant un tribunal est devenu la moitié de celui d’un homme, se sont mobilisées. Leurs principales revendications ont été l’égalité juridique et la suppression de la discrimination. Elles ont bénéficié non seulement des acquis de la modernité dans leur combat mais ont aussi montré qu’il existe différentes interprétations de l’islam en vérifiant les textes de la jurisprudence. Leur méthode influente a abouti à faire changer certaines lois en faveur des femmes ; cette victoire leur a donné du courage. Un grand nombre des femmes rattachées au clergé et aux familles traditionnelles ont participé au mouvement et le nombre des femmes égalitaristes a augmenté de plus en plus. Dans la mesure où les protestations se sont présentées sous la forme de manifestations dans les rues, on peut mentionner le rassemblement des militants des droits des Iraniennes en 2006 à titre d’exemple. À partir de ce moment-là, les forces sécuritaires ont adopté une attitude politique envers les revendications civiques. Les femmes ont été accusées de « menaces contre la sécurité nationale », de « publicité contre le régime » et de « tentatives de renversement du système politique ».
Pour les forces sécuritaires et les tribunaux qui ont été obligés d’obéir aux ordres, la protestation des femmes contre la discrimination est en effet une protestation contre Islam. Mais quel islam ? Un islam dans une interprétation totalement compatible avec les valeurs culturelles du gouvernement qui forme le fondement idéologique de la République islamique. Donc, selon eux, les protestations des femmes sont politiques et non civiques, elles sont considérées comme des menaces contre la sécurité nationale.
Dans ce processus, la question des femmes est traitée dans les médias comme un sujet d’actualité, tout le monde a découvert qu’elles ne sont pas des citoyennes silencieuses, qu’elles doivent être prises en compte dans les calculs politico-culturels. Dans sa réaction, la République islamique a essayé d’instrumentaliser cette question en faisant entrer quelques Iraniennes au Parlement, dans les ministères. Elles étaient en faveur des lois discriminatoires en raison de leur situation politico-financière-idéologique. En les présentant comme députées au Parlement ou en leur attribuant des postes ministériels, les autorités iraniennes ont voulu montrer au monde que toutes les femmes ne sont pas égalitaristes. Beaucoup d’entre elles sont contentes de cette situation discriminatoire et prêtes à collaborer avec le gouvernement.
Les opposants de la République islamique ont compris la présence puissante des femmes dans la société ; ils ont profité de leurs revendications légales. Dans les élections présidentielles en 2009, les femmes sont descendues dans la rue à côté des hommes, car elles étaient mécontentes de la situation.
Les rivaux réformistes d’Ahmadinejad, figure ultra-conservatrice, ont été plus proches des revendications des femmes, en d’autre termes, ils se sont plus adaptés à celles-ci que lors des années précédentes. En tout cas, une vague de protestation s’est formée qui s’est appelée le « Mouvement vert » ; il a été réprimé en quelques mois par une violence féroce mais ses sympathisants ont essayé de le faire revivre en commémorant son souvenir, en espérant faire revivre un mouvement identique. Donc, Neda, Taraneh, les mères des martyres comme celle de Sohrab, sont devenues des symboles qui ont donné la promesse de jours meilleurs.
Cette fois-ci, la société patriarcale iranienne et les révolutionnaires de 1979 sont arrivés correctement à comprendre que la liberté sans celle des femmes, la démocratie sans la suppression de leur discrimination sont impossibles. Cette compréhension est la victoire des femmes qui se sont désignées « Zaeefé » (subalternes) et qui ont essayé de ne pas s’enfermer dans leurs maisons.
La méthode de combat des Iraniennes contre la discrimination et son traitement dans les médias sont l’objet de l’étude de quelques chercheurs. Ce livre est un exemple de ces recherches qui examine la présence des femmes et leurs combats civiques dans les médias iraniens. La méthodologie de l’auteur atteste de ses profondes connaissances et de sa maîtrise du sujet ; ce livre sera ajouté au trésor des recherches dans ce domaine.

Shirin Ebadi
Lauréate du Prix Nobel de la Paix en 2003
Directrice du Centre des Défenseurs
des Droits de l’Homme en Iran
Introduction
Le Mouvement vert iranien, né des contestations postélectorales contre le président Mahmoud Ahmadinejad, était une forme nouvelle de protestation en Iran. En juin 2009, le gouvernement iranien fut accusé d’organiser une grande fraude électorale contre les candidats réformistes rivaux du conservateur Ahmadinejad, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi. Avant l’élection présidentielle, les rues de Téhéran et celles des autres villes étaient occupées par les partisans des différents candidats. La couleur verte fut choisie par les partisans de Moussavi afin de se différencier des autres candidats. Ce mouvement fut appelé « Mouvement vert ». Il est aussi surnommé le mouvement des femmes, des jeunes ou la révolution de Facebook.
L’histoire moderne iranienne a été émaillée de grandes protestations contre le pouvoir. Pendant un siècle, les Iraniens ont déclenché une Révolution constitutionnelle contre la monarchie Qajar (1905-1911), le mouvement de nationalisation de l’industrie du pétrole (1951-53), la révolution islamique iranienne (1979), le mouvement réformiste (1997-2005) et le Mouvement vert (2009). Cependant, ce dernier a une spécificité par rapport aux autres mouvements.
Cette spécificité est le rôle qu’ont eu les réseaux sociaux online sur l’évolution du mouvement. On peut en effet observer la formation d’un nouvel espace public qui se distingue des espaces publics traditionnels des groupes, des associations, etc.
La principale fonction de ces nouveaux médias consiste à créer un nouvel espace d’expression, hors du contrôle du gouvernement. Dans le Mouvement vert, cet espace s’est constitué grâce aux millions d’internautes iraniens. L’usage d’internet s’est développé en Iran, sous l’influence transformations sociodémographiques massives dans les années 1990 après la guerre Iran-Irak. L’entrée dans la vie sociale des milliers de jeunes nés dans les années 1980, le développement de la scolarisation avec la création des universités et l’amélioration du bien-être, ont donné un nouveau visage à la société iranienne, jeune et dynamique avec de multiples revendications.
Le développement de la technologie, en particulier l’apparition du monde du Web, la généralisation de l’utilisation d’internet et la demande de la jeunesse et des milieux intellectuels d’établir des relations avec d’autres pays ont insufflé un dynamisme à la société iranienne. En Iran, parallèlement au développement d’internet, les blogs, les sites et les échanges interpersonnels se sont développés.
Durant ces années, la société civile iranienne s’est renforcée sous l’influence de ces progrès techno-sociodémographiques. Tandis que le pouvoir iranien a une nature traditionnelle-religieuse, il existe une tension permanente entre les autorités conservatrices et la société civile. Cette tension s’exprime dans le domaine de l’information. Le pouvoir iranien tend à restreindre la circulation d’information, à contrôler la presse écrite et la publication des livres. Autrement dit, il a étatisé toutes les formes de circulation de l’information afin d’empêcher la propagation des idées dans la société civile, dans les milieux traditionnels et populaires. Or, l’un des moyens du développement de cette société est la circulation de l’information. L’apparition des outils communicationnels a renforcé la société civile, en particulier entre les années 1997 et 2005, quand le gouvernement réformateur de Khatami représentait les revendications de cette société. Ainsi, les oppositions des conservateurs se sont accentuées. En revanche, les institutions non démocratiques enracinées dans la structure du pouvoir iranien ont tenté d’isoler, de restreindre et de contrôler la société civile à travers la mise en place d’un système de filtrage et de contrôle. Les journaux et les écrivains sont sous le contrôle rigoureux de l’état.
Mais internet a aidé les Iraniens à contourner la censure. Les contenus écrits sont partagés, les blogs se sont développés, la vitesse de circulation de l’information a considérablement augmenté. Au départ, l’accès à internet était libre pour les internautes iraniens, mais le pouvoir a rapidement compris qu’un espace nouveau était en train de se former. Il a donc établi un système de filtrage visant à ralentir la vitesse d’internet. Aujourd’hui, le nombre des utilisateurs d’internet en Iran est considérable par rapport aux autres pays du Moyen-Orient alors que la vitesse d’internet est la plus basse.
En dépit de ces restrictions, les internautes iraniens ont tenté de contourner le système de filtrage en utilisant des proxys antifilter . Dans les années 2000, l’utilisation d’internet en Iran s’est ainsi considérablement développée. Internet a doté la société civile iranienne d’une nouvelle arme afin de développer et diffuser ses revendications. Prenant cette menace au sérieux, le pouvoir iranien a décidé de ralentir la vitesse du processus de généralisation d’internet grâce à l’imposition de nouvelles restrictions et l’application de systèmes de filtrage avancés. Mais le Mouvement vert a démontré qu’internet et ses fruits, à savoir les réseaux sociaux onlines, sont organisateurs et diffuseurs de l’information et ont une fonction stratégique.
Quelques mois avant les élections présidentielles en juin 2009, les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter sont apparus en Iran. Les internautes ont utilisé ces réseaux comme un espace de discussion sur les candidats présidentiels. Les vidéos des internautes ont été diffusées sur ces réseaux. De grandes discussions entre les partisans des candidats ont eu lieu sur la situation économique iranienne, les libertés individuelles et collectives dans le pays, la situation des droits de l’homme, l’avenir du dossier nucléaire, la relation avec les pays occidentaux, etc.
L’efficacité des réseaux sociaux est démontrée quand les résultats de l’élection en juin 2009 sont annoncés et que le pouvoir iranien est accusé d’organiser une grande fraude électorale afin de garder le pouvoir entre les mains de l’État conservateur d’Ahmadinejad. Des millions d’Iraniens des grandes villes se sont alors rassemblés dans les rues en scandant « où est mon vote ? ». Après la répression de ce mouvement par les forces sécuritaires, les revendications ont connu des étapes nouvelles. Les verts ont demandé une réforme de la Constitution. Ils voulaient amener les autorités à revoir les résultats des élections mais le pouvoir iranien a engagé un bras de fer contre les contestataires. De nouveau, les forces sécuritaires ont arrêté beaucoup d’étudiants, de professeurs, de travailleurs, de femmes. Des dizaines de contestataires ont également été tués.
Les verts ont déclenché un double combat envers la répression sévère des forces sécuritaires. Le premier fut le déclanchement de manifestations dans les rues et le second une guerre cybernétique.
Beaucoup de films amateurs révélant la brutalité des forces sécuritaires ont été diffusés sur Facebook, Twitter et YouTube. L’influence de ces vidéos était très grande sur les évènements du Mouvement vert. Les internautes ont débattu sur ces vidéos ou des images diffusées dans les réseaux sociaux. Les profils de milliers utilisateurs de Facebook en Iran ont arboré la couleur verte, accompagnée de photos de martyrs. Des poésies, des chants, des textes accompagnés de messages des guides du mouvement ont été diffusés sur ces réseaux. La dimension émotionnelle de ce mouvement s’est d’ailleurs accentuée sous l’influence d’un espace créé sur internet dans les premiers jours. Il y est né un engagement collectif, une responsabilité envers le destin du pays. Nous pouvons dire que ce mouvement a créé une solidarité iranienne qui s’est accentuée sur internet. En d’autres termes, à la faveur du Mouvement vert le public iranien s’est constitué.
Ce livre s’attache à montrer la figure de la femme iranienne sur internet dans les années 2000. Il se divise en quatre chapitres. Dans le premier, le contexte du mouvement des femmes en Iran est analysé ; dans le deuxième la problématique de la figure de la femme iranienne en 2006 est abordée.
Le troisième chapitre se propose d’analyser cette problématique en profondeur, en se concentrant sur l’année 2009 ; enfin, dans le quatrième, nous étudierons la question du « public » dans le Mouvement vert. L’année 2006 est particulièrement importante, car elle coïncide avec le début du mandat du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, qui prenait la suite du président réformateur Mohammad Khatami (1997-2005). Elle est marquée par la présence massive des militantes des droits de la femme sur l’espace numérique à travers la création de sites internet, de blogs, etc. Notre analyse s’appuie sur un corpus composé de plus de 120 articles, interviews, reportages diffusés sur sept sites internet dont trois sont spécialisés sur les questions féminines. Nous montrerons comment les Iraniennes ont su tirer profit de l’espace numérique pour poser leurs revendications, les diffuser dans l’ensemble de l’espace public iranien et établir des contacts avec les autres couches sociales. Nous nous attacherons à mettre en évidence les sujets, les questions, les revendications des femmes exprimés sur ces sites et à dessiner la figure de la militante des droits de la femme iranienne telle qu’elle y apparaît.
Nous aborderons ensuite l’année 2009, qui correspond au mouvement vert iranien. Dans ce mouvement, l’étude de la figure de la femme iranienne est importante car cette annéelà est marquée par un fort accroissement des réseaux sociaux dans l’espace public iranien. Les conversations, les débats en ligne ont permis à des personnes ordinaires d’accéder à une forte visibilité par le biais de la diffusion massive des images et des vidéos partagées sur les réseaux sociaux. Les femmes, en particulier, y sont apparues à l’avant-garde des protestations antigouvernementales – des personnes ordinaires sont devenues les héroïnes des récits racontés par les citoyens. 2009 marque donc un tournant considérable dans la présence et la visibilité des femmes iraniennes dans l’espace numérique, notamment en comparaison avec 2006.
Nous proposons cette hypothèse qu’au cours de l’année 2009, le développement des réseaux sociaux a favorisé l’émergence de relations moins verticales et moins structurées. Nous pouvons voir comment les femmes ordinaires sont devenues les héroïnes des événements, comment les jeunes artistes ont diffusé leurs œuvres afin d’encourager les contestataires à agir ensemble et comment les initiatives individuelles se sont développées. L’autre différence importante entre les années 2006 et 2009 porte sur la question du public. Dans le Mouvement vert de 2009, le public iranien a été constitué sous l’influence du nouvel espace public créé sur internet, avec des vidéos et des images diffusées dans les réseaux sociaux. Tous les acteurs politico-sociaux iraniens se sont rassemblés sous le slogan « Où est mon vote ? ». En 2006, les revendications des femmes étaient précises, concrètes et détaillées : nous pouvons citer le droit de garde des enfants, le droit au divorce, etc. En 2009, toutes ces revendications ont été intégrées dans des revendications plus générales comme la liberté, la démocratie, l’État de droit, la dignité humaine.
Nous avons emprunté la notion de « public » de John Dewey pour poser les fondements théoriques du Mouvement vert. Mais pourquoi choisir Dewey et sa notion de public ? En réfléchissant sur les différentes théories, nous sommes arrivés aux idées de cette grande figure du pragmatisme américain qui peuvent justifier les fondements théoriques du Mouvement vert en 2009. En utilisant sa notion du public, on peut expliquer comment les contestataires iraniens ont rassemblé sous une revendication commune, un but précis, un désir global.
Afin de développer la notion de public chez cette figure pragmatiste, il convient de se concentrer sur certains des mots-clés utilisés par lui. En somme, le public pour Dewey est constitué de citoyens-enquêteurs qui recherchent la solution à un problème déterminé à travers l’enquête ; selon lui, le public est constitué quand la grande société devient une communauté d’enquêteurs.
1. Public Dewyen et Mouvement vert
La notion de « public » développée par John Dewey peut être considérée comme une réponse aux ouvrages de Lippmann. À rebours du pessimisme affiché par ce dernier, Dewey défend en effet l’existence d’un public ; il considère que les conditions d’existence du public sont réunies. Ses conditions de constitution sont présentées dans son ouvrage fondamental, Le Public et ses problèmes . Dewey s’oppose à la notion de « fantôme public » de Lippmann, soulignant que le public existe bien mais a besoin de certaines conditions pour émerger. Quelles sont ces conditions ? La réponse à cette question nécessite de se pencher sur la ligne de pensée de Dewey, pilier du pragmatisme américain non seulement à travers Le Public et ses problèmes , mais aussi d’autres ouvrages comme Logique : théorie de l’enquête et L’Art comme expérience .
Il faut également revenir sur la période où Dewey a mené ses travaux. Comme l’explique Joëlle Zask dans sa préface à l’ouvrage Le Public et ses problèmes , les années 1920 sont marquées par de profondes transformations : le développement des mass media , la vitesse de la mondialisation, une grande urbanisation et les considérables progrès technologiques et scientifiques. Ces transformations sont à l’origine du terme de « grande société » utilisé par Dewey et Lippmann 1 .
Dewey insiste sur la puissance de la raison pratique des citoyens, la force de leur imagination, la puissance de leur émotion, et les méthodes de l’enquête pour rechercher une solution. En effet, dans sa perspective optimiste, Dewey croit que le public peut se constituer à travers le processus de transformation des individus. Il considère l’individu et la société dans ce chemin de transformation, de devenir, et explique comment cette grande société peut former une communauté d’enquêteurs.
En effet, le public chez Dewey surgit dans les situations conflictuelles où les citoyens recherchent la solution à leur problème à travers des discussions rationnelles, des échanges et de la transaction : « Le public consiste en l’ensemble de tous ceux qui sont tellement affectés par les conséquences indirectes de transactions qu’il est jugé nécessaire de veiller systématiquement à ses conséquences. » 2
Dewey montre que sous l’influence de la communication et de l’intercompréhension, les problèmes sont découverts et vérifiés par les sois individualisés. Le public chez Dewey devient une communauté d’enquêteurs à l’issue d’un processus de transformation. Le public d’abord éclipsé se concrétise dans la Grande société, à la faveur de la transformation de celle-ci en Grande communauté : « Tant que la Grande Société ne sera pas convertie en Grande Communauté, le Public restera éclipsé » 3 . Mais comment cette communauté se constitue-t-elle ? Quelles sont les caractéristiques qui la définissent ?
En évoquant le danger d’une opinion éclipsée, Dewey souligne que la principale condition de la constitution du public est l’enquête persistante et connectée aux conditions d’une situation : « Seule une enquête continue – continue au sens de persistante et connectée aux conditions d’une situation – peut fournir le matériel d’une opinion durable sur les affaires publiques 4 ».
La deuxième idée renvoie à l’opinion publique. En effet, chez Dewey, toutes les opinions individuelles, les publics divisés sont capables de s’orienter vers une opinion publique, vers un tout. Cette opinion publique véritable est le résultat des discussions rationnelles entre les citoyens éclairés. Ces expériences partagées, ces discussions se déroulent dans le processus de l’enquête sociale où un citoyen apprend ce que pensent les autres citoyens d’une question donnée. En d’autres termes, l’enquête est la condition de la constitution d’un public 5 .
2. Les conséquences et l’action
Dewey insiste sur la nécessité que les conséquences correspondant à l’action soient déterminées, car selon lui, ce sont ces conséquences qui peuvent constituer le fondement de l’accord entre les citoyens ; autrement dit, lorsque les citoyens éclairés sont en accord ou en désaccord sur un problème, sans la vérification des conséquences de l’action, un public ne peut être constitué : « Il ne peut y avoir un public sans une publicité complète à l’égard de toutes les conséquences. » En effet, il faut établir une relation entre l’action, la conséquence et l’expérience : « Il faut prendre soin des conséquences, veiller à elles 6 ». Selon John Dewey, dans une action, il faut considérer ses conséquences : « Nous n’avons fait qu’effleurer les conditions auxquelles la Grande Société pourrait devenir une Grande communauté, à savoir une société dans laquelle les conséquences toujours plus grandes et confusément ramifiées des activités sociales seraient connues au sens plein de ce mot, de sorte qu’un Public organisé et articulé en viendra à naître » 7 .
D’après Dewey, seul l’ensemble constitué par l’action et ses conséquences constitue une expérience. Comme il le souligne dans son article « La Réalité comme expérience » : « il ne suffit pas de faire une expérience : pour “avoir de l’expérience”, dirait-on trivialement, il faut avoir vécu, c’est-à-dire qu’il faut aussi avoir souffert, avoir enduré les conséquences de ce qu’on a fait 8 . »
Dans son ouvrage Logique : la théorie de l’enquête , Dewey considère les conséquences comme le déterminant des significations. Selon lui, les mots ne peuvent pas être considérés comme le moyen de communication : « L’accord et le désaccord des conséquences sont déterminés par les conséquences d’activités coordonnées. L’harmonie ou son contraire existe dans les effets produits par les diverses activités dont les mots utilisés sont la cause. Étant donné que c’est l’accord des conséquences qui détermine la signification de tout son utilisé comme moyen de communication. » 9
De plus, dans Le public et ses problèmes , il distingue deux types de conséquences : « celles qui affectent directement les personnes engagées dans une transaction et celles qui en affectent d’autres, au-delà de celles qui sont immédiatement concernées. »
En distinguant deux types de conséquences, Dewey développe la sphère des personnes affectées par les conséquences d’une action. Les individus affectés directement ou indirectement sont orientés vers un désir provoqué par un bien : « Lorsque les conséquences d’une activité conjointe sont jugées bonnes par toutes les personnes singulières qui y prennent part, et lorsque la réalisation du bien est telle qu’elle provoque un désir et un effort énergique pour le conserver uniquement parce qu’il s’agit d’un bien partagé par tous, alors il y a une communauté. » 10
Conformément aux idées de cette figure pragmatiste, le point de départ des individus pour constituer le public est le fait objectif. Il explique les effets des conséquences sur d’autres hommes, et en particulier les conséquences qui sont perçues : « Leur perception mène à un effort ultérieur pour contrôler l’action de sorte que certaines conséquences soient assurées et d’autres évitées. » 11
3. La constitution du public dans l’expérimentation
Pour comprendre Dewey, il faut connaître l’importance qu’il attribue à l’expérience, en particulier dans son ouvrage L’Art comme expérience . Il refuse les conceptions préétablies et considère la démocratie comme une expérimentation, une interaction constante entre l’individu et son environnement, l’esprit et le monde, le sujet et l’objet.
Dans le processus de l’expérimentation, les individus peuvent partager leurs significations en établissant de la communication. En effet, le public de John Dewey se constitue dans une expérimentation.
Comme Joëlle Zask le montre dans sa préface sur Le Public et ses problèmes , dans l’espace public deweyen le partage des expériences individuelles permet de transformer un problème social, vécu par la société civile, en problème public, appelant une régulation politique.
Notamment, Dewey dans son ouvrage important L’Art comme expérience explique que les énergies trouvent leur origine dans l’expérience d’énergies organisées et contrôlées. Dewey refuse d’enfermer l’expérience dans la domination individuelle et établit une interaction entre les individus et leur environnement, entre l’art et la vie 12 .
En refusant la distinction entre le soi et l’objet, il explique que l’expérience est esthétique dans la mesure où l’organisme et l’environnement coopèrent pour instaurer une expérience au sein de laquelle les deux sont si intimement intégrés que chacun disparaît.
Dans L’Art comme expérience , Dewey souligne que toute expérience intense de fraternité et d’affection trouve son aboutissement artistique. Selon cette idée, l’art est la forme du langage la plus universelle à partir de qualités communes appartenant aux mondes publics. Il est la forme de communication la plus universelle et la plus libre 13 .
Afin d’expliquer l’expérience esthétique et d’établir des distinctions avec les approches absolument philosophiques, Dewey insiste sur le rôle de l’émotion et explique comment l’émotion peut être efficace pour l’expression d’une expérience, pour une communication et une intercompréhension entre les individus 14 .
En effet, Dewey révèle l’efficacité de l’art dans la communication entre les individus. Pour enrichir l’expérience au travers de cette instance, il veut créer une distance avec les méthodes empiriques en expliquant que l’art enrichit l’expérience, nous aide à intervenir dans l’environnement, à adopter une attitude critique envers les choses. L’art aide à aller au-delà des abstractions scolastiques détachées des réalités concrètes ; il nous oriente vers les mondes inconnus de l’homme lorsque la philosophie et les sciences sont incapables de les découvrir.
On peut dire que c’est dans l’expérimentation que les individus peuvent connaître leurs intérêts communs, découvrir les désirs et les biens communs.

1 Zask Joëlle, « Pourquoi un public en démocratie ? Dewey versus Lippmann » Présentation des textes de Walter Lippmann, « Le public fantôme » (1925) et de John Dewey, « Le public et ses problèmes » (1927), Hermès, La Revue , 2001 /3 n ° 31, p. 61-66.
2 Dewey John, Le public et ses problèmes , Traduit de l’anglais par Joelle Zask, Paris, Gallimard, 2005, p. 55.
3 Zask Joëlle, « Le public et ses problèmes », Extrait de The Public and its Problems (1927), repris dans John Dewey. The Later Works , vol. 2, édités par Jo Ann Boydston et associés, Carbondale, Southern Illinois University Press (1re éd., 1977), paperbound, 1983. Hermès , La Revue , 2001 /3 n ° 31, p. 77-91.
4 Ibid .
5 Voir Dewey John, Le public et ses problèmes . Op.cit ., et Logique : la théorie de l’enquête , Paris, PUF, 1993.
6 Dewey J., Le public et ses problèmes (trad. Zask J.), Œuvres philosophiques II , Pau/Paris, PUP/Farrago/Éd. Léo Scheer, 2003 [1927], p. 71.
7 Ibid .
8 Dewey John, « La réalité comme expérience », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], 9/2005, mis en ligne le 1 février 2008. URL : http://traces.revues.org/204;DOI:10.4000/traces.204
9 Dewey J., logique : la théorie de l enquête , op.cit ., p. 95.
10 Dewey J., Le public et ses problèmes , op.cit ., p. 244.
11 Dewey J, Le Public et ses problèmes , chap. 1, trad. J. Zask, in J.-P. Cometti (dir.), John Dewey. Œuvres complètes , Pau, Publications de l’Université de Pau, Farrago/Éditions Léo Scheer, 2003, vol. 2, p. 61.
12 Dewey J., L’art comme expérience , Livre, traduit de l’anglais (USA) par Jean-Pierre Cometti, Christoph Domino, Fabienne Gaspari, Catherine Mari, Nancy Murzilli, Claude Pichevin, Jean Piwnica et Gilles Tiberghien, Préface de Richard Shusterman et postface de Stewart Buettner, Gallimard, 2005.
13 Ibid , p. 288-289.
14 Ibid , p. 133.
CHAPITRE I – Le contexte du mouvement des femmes
1. Les femmes iraniennes et le Mouvement constitutionnel
Pour comprendre la condition de la femme en Iran aujourd’hui, il faut revenir sur l’histoire contemporaine du pays et remonter au moment où il s’est doté de nouvelles institutions, où il s’est massivement modernisé, où s’est créé un mouvement social pour la liberté, la justice et la démocratie. Sans ces connaissances historiques, la compréhension des nouvelles questions sociales qui animent l’Iran dans les années 2000 est difficile.
L’histoire moderne iranienne est marquée par quatre mouvements importants : le Mouvement constitutionnel déclenché en 1905, qui a échoué en 1925 lorsque Reza Shah est arrivé au pouvoir par un coup d’État. Ce mouvement est crucial car il ouvre une nouvelle ère, basée sur les revendications sociales et politiques des Iraniens pour la démocratie, la liberté et l’État de droit. Il a abouti à la création du premier parlement du Moyen-Orient et à l’approbation de la première constitution dans cette région. Les intellectuels iraniens ont créé des journaux à l’intérieur et hors de leur pays, afin d’établir une relation avec le peuple et de critiquer le pouvoir. Des écoles modernes ont été créées pour défier le système éducatif traditionnel dominé par la partie conservatrice du clergé.
Ce Mouvement a donné lieu à une confrontation entre les religieux réformateurs et les religieux conservateurs : « Les réformateurs religieux ont revendiqué l’établissement dans la sphère sociale et politique, de l’idéal de justice chiite (par le biais de leurs fonctions de représentation du douzième imam), l’adoption d’une constitution fondée sur la loi religieuse (mashru’eh) qui limiterait le pouvoir royal et renforcerait celui de la classe des ulémas, et le maintien des lois religieuses 15 . »
Le Mouvement constitutionnel est une tentative importante pour les Iraniens, non seulement de créer des institutions modernes mais aussi d’introduire de nouveaux concepts inspirés par les Lumières et la Révolution française de 1789. Comme Yann Richard, l’explique, à partir de ce mouvement, le concept de la citoyenneté a fortement été posé dans le vocabulaire des intellectuels iraniens 16 .
Il fait l’objet de différentes approches chez les spécialistes des questions iraniennes, en particulier concernant ses facteurs mobilisateurs. Alors que certains donnent à ce mouvement une origine laïque, d’autres écrivains et analystes amplifient le rôle des religieux modérés, le clergé réformateur qui a défendu la conciliation de la liberté et de l’Islam en donnant une lecture tolérante du Coran. Autrement dit, les acteurs politico-sociaux du Mouvement constitutionnel ont été divers et ils ont défendu leur propre interprétation de la Constitution, en particulier pour ce qui est de la dénomination du pouvoir constitutionnel. En dépit d’une certaine confusion, ces acteurs ont été unanimes sur la nécessité de limiter le pouvoir, d’établir un État de droit et de donner un rôle central au Parlement, notamment.
Dans les grandes villes comme Téhéran, Tabriz et Rasht, les Iraniens éduqués ont défié le pouvoir monarchique de la dynastie de Qâdjârs par la diffusion d’articles dans les journaux, la constitution d’associations non gouvernementales et de centres culturels.
Les femmes instruites ont été actives dans ce mouvement par la création d’associations semi-secrètes, de journaux, etc. Durant cette période, les femmes ont abordé des questions portant sur leurs droits, comme l’éducation, la participation à la vie sociale et le droit de vote.
Morgan Shuster, avocat américain, qui a été nommé trésorier général en 1911 par le parlement iranien, explique, dans son livre The Straggling of Persia , le rôle des femmes iraniennes dans ce mouvement ; il mentionne en particulier la création d’associations secrètes. 17
Les deux questions les plus importantes soulevées par les femmes lors de ce Mouvement constitutionnel ont été celle de l’accès à l’éducation et celle du droit d’expression. Shahla Shafiq mentionne dans son article l’existence de cinquante écoles de filles à la fin du XVIII e siècle, et elle explique que le combat pour l’obtention des droits est mené par des femmes d’avant-garde qui constituent des groupes autour de ces revendications 18 .
Téhéran, Tabriz, Rasht et quelques autres grandes villes ont fourni la base populaire du mouvement constitutionnel. Dans ces villes, les femmes ont créé des conseils, institutions semi-publiques, pour intégrer des femmes plus ordinaires, les éduquer, leur faire connaître leurs droits et encourager les hommes à défendre leur pays. Janet Afary parle dans son article des origines du féminisme en Iran et insiste sur l’importance de ces conseils 19 .
De plus, les femmes iraniennes ont créé leurs propres journaux dans lesquels elles abordaient les questions qui leur sont spécifiques. Afary fait référence à Tahririh , éloquente chroniqueuse d’Iran-E No, qui s’adressait surtout à la classe moyenne et qui parsemait ses articles de poèmes. Cette chroniqueuse a tenté de convaincre les hommes des mérites des femmes et des mères instruites en insistant sur le fait que la promotion des femmes était essentielle au progrès de la nation ; elle leur demandait de changer la façon dont ils traitaient les femmes. Elle défendait un certain nombre de revendications comme le refus du mariage obligatoire et le droit au divorce 20 .
Dans son étude comparative L’autorité maritale dans le droit iranien et marocain , Bahieh Agahi-Alaoui insiste sur la naissance d’associations semi-clandestines et l’apparition d’un grand nombre de journaux édités par des femmes lors du mouvement constitutionnel 21 .
Différentes formes de protestation étaient utilisées par les femmes. Parmi elles, l’organisation de sit-in devant le parlement. Comme l’indique Azadeh Kian dans son article, cette initiative s’est inspirée des mouvements de suffragettes en Occident : « En 1909, fortement influencées par les mouvements suffragistes en Occident et impliquées dans le nationalisme, elles ont organisé des sit-in au parlement, revendiqué les droits politiques pour les femmes » 22 . En dépit d’acquis importants, ce mouvement n’a pas atteint ses objectifs et il a échoué pour deux raisons. D’abord, le parlement iranien a été fermé à cause des tirs de l’artillerie russe qui soutenait la monarchie de Mohammad Ali shah, le roi Qajar qui n’acceptait pas de limiter son autorité. Mais les partisans du mouvement ont conquis Téhéran et ont mis le shah en échec. Il est intéressant de souligner qu’une des personnalités les plus influentes dans cette conquête a été une femme qui s’est non seulement illustrée comme leader de ses partisanes mais aussi dans une guerre armée avec les guerriers du shah et les forces russes. Dans ses souvenirs, « BiBi Maryam » insiste sur la défense des droits des femmes et sur la nécessité de changer leur mentalité pour parvenir à obtenir leurs droits 23 .
La seconde cause de l’échec a été le retour à l’autocratie. Ce mouvement a été renversé par un coup d’État militaire mais avant ce coup d’État, l’instabilité des gouvernements, l’accroissement des rivalités internes, l’augmentation de l’insécurité ont créé un contexte favorable à son échec.
Les femmes ne sont donc pas arrivées à leurs fins, mais même si elles n’ont pas obtenu le droit de vote, elles ont créé un contexte favorable à l’expression de leurs revendications. Il faut souligner que la participation des femmes au mouvement a été très limitée, car il y avait, sous la monarchie des Qâdjârs, un grand nombre d’analphabètes et les religieux conservateurs étaient encore puissants dans une société au seuil de la modernité.
2. Reza Shah : du dévoilement des femmes à la création des institutions modernes féminines
Dans l’histoire moderne iranienne, la monarchie des Pahlavis a joué un rôle important dans la modernisation autoritaire du pays, accompagnée d’une étatisation massive qui touche toutes les dimensions de la vie des Iraniens. Elle a en particulier établi des réformes visant à améliorer la vie des femmes grâce à la création de nouvelles institutions, l’adoption de lois inspirées du droit français, la création de journaux, etc.
L’avènement de Reza Shah, d’abord comme commandant suprême des armées et chef du gouvernement de l’Empire perse sous le règne d’Ahmed Shah puis comme roi d’Iran, représente un modèle de développement autoritaire. Cette figure emblématique de l’histoire contemporaine iranienne a été à la fois le fondateur des institutions modernes du pays et l’ennemi de la liberté et de la démocratie. Son règne est le fruit de l’échec du mouvement constitutionnel. Avec une insécurité croissante, née de l’anarchie sociale et d’un État faible, sans autorité réelle, l’élite et les intellectuels ont choisi un militaire pour rétablir l’ordre dans la société.
Le règne de Reza Shah sur l’Iran est marqué par une modernisation massive des institutions traditionnelles. En s’inspirant de Mustafa Kemal Atatürk qui gouvernait la Turquie, il a voulu construire un Iran moderne à travers un ordre étatique et la mise en place de réformes basées sur le modèle occidental mais non démocratiques. Il a officialisé la langue persane dans les écoles, a créé la première université iranienne, a unifié la nation sous le nom d’Iran et en même temps, il a développé des écoles pour les femmes : les chercheurs et les spécialistes des questions iraniennes sont unanimes pour dire que Reza Shah a joué un rôle essentiel dans la construction d’un État moderne. 24
L’une de ses initiatives sur les questions des femmes a été la constitution de communautés féminines qui se sont inspirées du modèle de la femme occidentale. Les partisans de Reza Shah font référence à quelques réformes imposées par le gouvernement qui, selon eux, ont abouti à l’amélioration de la condition féminine, comme la loi de 1931 en faveur du droit des femmes à divorcer, le passage de l’âge légal du mariage de 13 à 15 ans, le développement du système de l’éducation nationale sans distinction entre les garçons et les filles. La loi sur l’interdiction du port du voile, en particulier, a déclenché de vifs débats et est à l’origine de grandes tensions.
Mais à côté de ces défenseurs, il existe des personnes plus critiques. L’auteur de l’article « Démographie, femmes et famille : relation entre conjoints en Iran postrévolutionnaire » croit qu’en dépit de ces réformes, le code civil iranien, adopté entre 1927 et 1935, a conservé une part importante du statut personnel défini par les règles émanant de la charia ; selon elle, « en ce qui concerne des droits et devoirs des époux,

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