La jeune fille qui venait d’ailleurs
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Description

Née dans un pays en guerre, une jeune enfant assiste aux déchirements de son foyer jusqu’au jour où un bateau les éloigne de leur terre natale. Ce déracinement ne met pourtant pas fin à leurs problèmes – loin s’en faut. Commence alors une série d’expériences qui obligeront Ryma à se construire une nouvelle identité. L’enfant, peu à peu, se transforme en une jeune femme en quête d’épanouissement, entre féminisme et tradition, adaptation et repli, émancipation et nostalgie. Elle découvre que sa famille, aussi imparfaite soit-elle, n’est peut-être pas la pire des familles et que, derrière les remontrances et l’apparente dureté, parfois, c’est un océan d’amour qui bouillonne.
Plein d’humour, de tendresse et d’émotions, ce récit saura vous transporter dans l’univers particulier, mais si universel, du passage de l’enfance à l’âge adulte – cette période qui n’est encore que le prélude à l’âge de la sagesse.
Le passant suivant, approché par ma mère, nous avait crié que nous étions malpolies. Plusieurs tentatives plus tard, j’avais perdu tout espoir. Quand on me regardait en rigolant, j’étais persuadée qu’on se moquait de moi. Chaque fois que des gens nous remontraient une crotte de chien, ma mère fulminait davantage. Certains désignaient des crottes de chien en prononçant « caca », puis me pointaient du doigt. On me traitait de merde de chien!
La mésaventure connut son apothéose quand ma mère explosa de colère et invectiva des passants en arabe : « Bande de racistes! Vous n’êtes que des monstres! Des barbares! Des chiens comme vos merdes de chiens! Ma fille vaut mille Français et vos merdes, un jour, je vous les ferai manger! »
Ma mère avait crié tout en me serrant la main comme si elle voulait proclamer à l’univers : « Vous ne réussirez pas à faire du mal à ma fille. Je la protège et je vous crache à la figure! »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 août 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764438718
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur

Conception graphique et mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Sophie Sainte-Marie
En couverture : Photomontage à partir de l’oeuvre de Maria Raz / shutterstock.com
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : La jeune fille qui venait d’ailleurs / Myrna Chahine.
Noms : Chahine, Myrna, auteur.
Collections : Collection Littérature d’Amérique.
Description : Mention de collection : Littérature d’Amérique
Identifiants : Canadiana 20190021373 | ISBN 9782764438695
Classification : LCC PS8605.H332 J48 2019 | CDD C843/.6—dc23
ISBN 978-2-7644-3870-1 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3871-8 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com




À ma mère, avec amour et reconnaissance


Prologue
Montréal, aujourd’hui
Je pensais que c’était terminé. Cependant, les eaux se sont agitées encore et des vagues de réfugiés nouveaux ont déferlé sur l’Occident.
En synchronie avec cette marée, l’écume d’anciens jours a rejailli en torrent, m’obligeant à sortir d’une amnésie temporairement salutaire. Ces souvenirs, entremêlés de cauchemars et de périodes d’hébétude, attendaient le moment opportun pour être assumés.
Je me suis alors souvenue de la guerre et j’ai entendu les bombes. Je me suis rappelé la fuite, la peur, la longue adaptation. La lutte pour la survie.


Première partie
Déracinement (Liban, hiver 1984)


Chassés de chez soi
Les bombardements s’intensifiaient dans notre quartier de Beyrouth et nous devions fuir. Comme le village de ma grand-mère maternelle venait d’être détruit, nous sommes partis nous réfugier dans le village paternel au sud du Liban. Nous possédions jadis une maison à cet endroit, mais nous ne pouvions plus y séjourner : elle était désormais occupée par les soldats. En effet, des hommes armés pro tégeaient notre village, tout en l’occupant. Ils nous rapportaient des biscuits au sésame au retour de leurs expéditions en Syrie. Puis, derrière les portes closes, chaque famille s’inquiétait du destin qui l’attendait. Avec les militaires, nous étions tout sourire, nous les logions et leur préparions des repas, mais, en même temps, nous les craignions.
C’est dans ces circonstances que nous avons été obligés d’habiter dans la maison de ma grand-mère paternelle, Angélique, en plein cœur du village.
Un après-midi, ma sœur Sana a commis l’erreur de marcher devant l’église du village, seule avec un garçon. Quelqu’un l’a vue. Le soir même, mes oncles, accompagnés d’autres hommes, ont investi la maison de ma grand-mère pour que mon père inflige une correction à sa fille. De cette façon, leurs propres filles se souviendraient de ne pas se comporter aussi honteusement. Tout le village racontait encore l’histoire de ma cousine Leila et chaque père craignait que sa fille ne le quitte.


Leila
Ma cousine Leila venait de fêter ses dix-sept ans. Elle était tombée follement amoureuse d’un homme du village voisin : Antoine. Il avait le double de son âge. Après quelques mois de fréquentations discrètes, ils ont convenus qu’Antoine irait demander la main de son amoureuse à son père, mon oncle Fez. La promesse s’était cependant déjà ébruitée. Le père de Leila, dont l’impulsivité était notoire, est allé chercher son fusil avec la ferme intention de donner une bonne leçon à Antoine. Comment ce dernier avait-il pu présumer que celui-ci accepterait de le recevoir chez lui alors qu’il avait eu l’outrecuidance de voir sa fille en cachette, sans son autorisation ?
Tandis que Leila était enfermée dans une pièce de la maison, Antoine, averti par ses amis de la chasse qui s’engageait, s’est réfugié avec leur aide dans le réservoir d’eau au-dessus de la maison de… mon oncle Fez ! Pendant trois jours et trois nuits, Fez a ameuté les hommes du village pour mettre la main sur le prétendant et venger l’injure. Les villageois ont cherché, et le père de Leila criait qu’il ne l’emporterait pas au paradis. Il invectivait furieusement le lâche qui avait déshonoré sa fille. Le village était sens dessus dessous. Les uns tentaient de calmer Fez, les autres voulaient l’assister dans son délire.
Entre-temps, avec la complicité de sa mère, Leila et Antoine se sont enfuis du village durant la nuit pour aller se marier en cachette dans un autre village.
Ce genre de mariage précipité n’était pas exceptionnel à l’époque pour les jeunes qui manquaient d’argent pour la cérémonie ou lorsque les circonstances honteuses l’exigeaient.
Leila a agi contre la volonté de son père. Elle a dérogé aux règles et est partie vivre avec la famille de son mari, à l’abri de toute menace de représailles.
À notre arrivée au village, on parlait encore de cette histoire qui venait de se conclure ; on les jugeait, on s’indignait. Tandis que certains plaignaient mon oncle pour son honneur bafoué, d’autres enviaient le courage des amoureux comme le bonheur que leur avenir promettait.


La violence de l’honneur
En attendant, ma sœur Sana n’avait nullement l’intention d’épouser qui que ce soit et, sur le parvis de l’église, elle ne faisait que vivre sa jeunesse. Mes oncles et les autres pères ne l’entendaient pas ainsi. Attroupés devant la maison de ma grand-mère, ils invectivaient mon père, le pressant d’agir :
— Nous ne voulons pas d’une autre Leila au village ! protestaient les hommes.
— Mais elle n’a que quinze ans, minimisait mon père.
— Leila n’en avait que dix-sept, s’énervaient-ils.
Mes parents ont tenté de les rasséréner, mais le ton a tellement monté que mon père a cédé à la pression. Il m’a alors demandé de lui apporter un balai de la salle de bain. Quand je suis revenue, il n’a pas tardé à battre ma sœur sur la terrasse qui donnait sur le chemin. Admirant la scène, les villageois ont déclaré que la vertu de leurs filles s’en trouvait mieux protégée. Ma mère a tenté de retenir mon père, puis de le calmer. J’ai hurlé autant que je le pouvais, suppliant mon père d’arrêter. Pourquoi avais-je accepté de lui apporter ce balai ? Je me sentais complice et idiote. Du haut de mes huit ans, je me faisais la promesse de les détester tous avec leurs regards satisfaits.
J’ai imploré ma mère d’arrêter ce supplice. Impuissante, elle s’est contentée de m’ordonner : « Recule. Il n’est plus lui-même depuis que tu lui as remis le balai. Tu es trop crédule. Apprends ta leçon. »
J’aurais voulu mourir. Ma sœur, mon idole, ma deuxième mère, était humiliée devant le regard prédateur des hommes du village. Comment mon père, si doux avec moi, pouvait-il devenir si violent ?
Ma mère n’en voulait pas à mon père. Elle savait qu’il avait dû se montrer fort devant les autres hommes. Elle sentait que son regard avait changé par rapport aux autres villageois, que ceux-ci ne représentaient plus des frères pour lui. D’ailleurs, ils ne trouveraient plus jamais grâce à ses yeux ni aux miens.
Quant à moi, c’était décidé : je donnerais ma virginité au premier venu pour qu’elle ne devienne jamais l’objet de quelqu’un d’autre, mais reste le mien.


Les souvenirs de guerre
Ma mère supportait mieux les bombes de Beyrouth que l’esprit étroit des villageois du sud, alors après cet épisode, nous sommes rapidement retournés en ville, malgré les dangers.
Les avantages les plus appréciables de la guerre étaient l’indulgence des adultes envers les petits enfants, les fréquentes fermetures des écoles et les plaisirs éphémères dans les moments difficiles.
Au sous-sol de l’immeuble où nous vivions à Beyrouth se trouvait notre abri pendant les bombardements : la chambre de la chaudière à mazout que nous partagions avec les voisins. Parfois, après plusieurs jours de réclusion souterraine, des accalmies nous permettaient de remonter pour constater les dégâts. Il fallait alors ramasser toutes les douilles qui jonchaient le sol, nettoyer les traces de brûlures quand c’était possible, remettre les sacs de sable devant les fenêtres et obturer avec des pellicules de plastique les trous causés par les obus. Je me souviens du découragement que j’éprouvais même quand ma mère se réjouissait que notre appartement du sixième ait encore été épargné . En effet, notre immeuble n’était pas, comme de nombreux autres, à moitié détruit par l’impact des balles, mais seulement parsemé de trous. Voyant notre découragement, elle essayait de nous motiver : « Ce n’est rien ! En une heure nous aurons tout ramassé ! »
Une heure libanaise… ce qui signifiait une bonne demi-journée ! Et nous nous mettions au travail. Pour ma part avec énormément de tristesse et de désolation. J’étais habitée par un sentiment de résignation grandissant.
Puis nous redescendions au refuge. De ce refuge obscur, je ne garde pas que de mauvais souvenirs. Les conflits sur mon alimentation cessaient avec ma mère parce qu’on ne pouvait rien y apprêter. Nous mangions surtout du pain avec du fromage, et souvent, ma mère le faisait fondre sur le petit réchaud de fortune que toutes les familles partageaient. Comme je détestais les plats cuisinés, c’était le bonheur !
Pour se désennuyer, quand il y avait de l’électricité, les adolescents regardaient en boucle le film Les sous- doués. Je ne comprenais pas la langue, mais ma sœur me le traduisait. Et comme la chambre de la chaudière au mazout était attenante à une usine de carton pour la gomme Chiclets, nous réussissions à nous soustraire à la surveillance des adultes pour aller glisser sur les chariots roulants à toute vitesse.
L’enfer, ce n’était pas l’abri, mais les pannes d’électricité qui nous plongeaient dans le noir. Une fois, le voisin du cinquième a décidé de rester dans son appartement, quitte à y mourir. Alors que nous étions une vingtaine de personnes entassées dans la petite pièce, il a activé le chauffage pour prendre un dernier bain si le destin le souhaitait. De notre côté, nous avons failli nous étouffer parce que, quand la chaudière démarrait, la pièce se transformait en fournaise, on manquait d’air rapidement. Pour une rare fois, j’ai cru que mon père allait tuer quelqu’un. Il est monté au cinquième comme un fou, a sorti notre voisin suicidaire de son bain et a brisé le mécanisme qui mettait en marche la chaudière. Sans mon père, nous serions probablement tous morts asphyxiés et notre abri serait devenu notre tombeau.


La minijupe
Un matin d’accalmie, alors que mon père nous conduisait à l’école, ma sœur lui a demandé :
— Je peux acheter une minijupe ?
— Non, avait répondu mon père.
Elle avait insisté, mais il ne voulait rien entendre. Elle lui avait alors servi tous les arguments que les jeunes de la planète énumèrent à leurs parents : « Mais toutes mes amies en ont… Ça ne coûte pas cher… C’est à la mode… »
Comme elle occupait le siège du passager dans la voiture, il avait fini par s’impatienter et par lui donner une claque sur la cuisse gauche : « Non ! Ne me le demande plus. »
L’impact de la gifle, qui ne m’était pourtant pas destiné, avait été suffisamment violent pour que j’en aie le souffle coupé. Les larmes avaient coulé sur les joues de ma sœur dans un silence insoutenable. Mon cœur assombri voulait la consoler, mais, par lâcheté, j’avais préféré me taire. Paralysée par ce conflit, je m’étais tout de même promis : Lorsque j’aurai l’âge de ma sœur, je ne porterai que des minijupes.
J’ai tenu parole jusqu’à aujourd’hui… aussi vieille que je sois devenue !


Les canailles du quartier
Ma mère voulait que nous allions en France et j’étais très enthousiaste à cette idée. J’espérais que mes cheveux blondiraient et que mes yeux deviendraient bleus lorsque nous arriverions. Je voulais surtout échapper à une bande d’enfants sadiques qui me traquaient dans mon quartier beyrouthin. Lorsque je jouais en bas de l’immeuble, la bande de canailles surgissait de nulle part. Les enfants me saisissaient alors par les poignets et me tiraient de force jusqu’au vieil ascenseur d’un bâtiment détruit. Ils me plaquaient contre un mur et me menaçaient : « Demain, on t’attend à dix heures à la jonction des voies ferrées. Tu ferais mieux de venir ou on ira te chercher sur le chemin de l’école et on te traînera par les cheveux jusque-là. »
Crier de me lâcher ne servait qu’à prolonger leur plaisir de me garder encore plus longtemps.
« Si tu ne fais pas tout ce qu’on te dit, on va te tabasser jusqu’à ce que tes parents ne puissent plus te reconnaître. »
J’étais terrifiée. Je ne sais plus par quel miracle ils ont fini par me laisser partir.
« Je serai là demain à dix heures. Sans faute. Pas besoin de me menacer, je viendrai. »
Je suis rentrée chez moi tremblante.
Pendant plusieurs jours, j’ai refusé de sortir de la maison. Je faisais tellement de cauchemars que je ne pouvais plus dormir seule. Ils sont montés sur le toit de l’immeuble voisin du nôtre et, comme des loups affamés, ils ont hurlé mon nom : « RYYYYYYYYMA ! RYYYYMA ! RYYYMA ! »
Toute la meute était là.
Ma mère, cherchant un peu de solitude, m’exhortait à sortir jouer avec mes amis : « Mais pourquoi ne vas-tu pas jouer avec eux ? Va dehors un peu ! »
Je n’osais rien dire à ma mère. J’avais trop honte pour m’expliquer. Je me cachais, refusant de lui répondre, terrifiée.
Mon attitude l’agaçait royalement cette journée-là. J’étais terrorisée. Lorsque est venu le moment de sa sieste, je l’ai suppliée de me laisser dormir à côté d’elle. J’ai fait comme avec mon père. J’ai collé mon visage sur son dos pour ne plus voir les images effrayantes qui apparaissaient aussitôt que je fermais les paupières. « Ryma, dors de ton côté. Je suis fatiguée. Je veux dormir. »
Ma mère avait quatre enfants. Elle travaillait du matin au soir pour s’occuper de nous, de la maison, de tout. L’ensemble des obligations interminables que requiert la vie de famille sous forme de soins, d’attentions, de gestion, d’habillement, de discipline lui incombaient. Ma mère en avait plein les bras. La sieste, seul moment de répit, lui permettait de reprendre des forces, surtout quand les bombardements survenaient la nuit. J’étais trop jeune pour comprendre cela.
— Va leur dire que tu ne veux pas jouer.
— Non.
— Mais pourquoi ?
— Je ne veux pas, c’est tout.
En fait, je ne savais pas si j’avais plus peur qu’ils me torturent ou que ma mère découvre que je m’étais laissé maltraiter par eux.
— Mama, quand nous irons en France, est-ce que mes cheveux blondiront ?
— Hein ? Mais non, voyons !
— Est-ce que j’aurai les yeux bleus alors ?
— Mais pourquoi tu demandes ça ? Tu n’aimes pas tes cheveux ?
— Je veux juste savoir.
En réalité, j’étais complètement découragée. J’espérais devenir méconnaissable, mais la France ne changerait rien à mon triste sort. À mon retour, la meute de canailles me reconnaîtrait toujours et jamais je ne lui échapperais !


La décision
Depuis que mon frère Nadim avait douze ans et mon frère Shadi quatorze ans, les miliciens venaient les chercher pour des camps d’entraînement obligatoires chaque fin de semaine. Pour Nadim, de quatre ans mon aîné, ces week-ends constituaient l’exutoire idéal pour arrêter d’étudier sérieusement. Mes frères et leurs amis voyaient ces entraînements comme une sorte de jeu dans un camp de vacances militaire. De la même façon qu’ils avaient joué aux soldats avec des fusils en bois quand ils étaient plus jeunes, ils s’amusaient désormais avec de vrais militaires. Affublés d’un bandana rouge – comme celui de Rambo – et d’une kalachnikov armée en bandoulière, ils se prenaient pour des héros, exacerbant le sentiment d’impuissance de mes parents devant l’endoctrinement forcé de leurs fils.
Mon frère Shadi a toujours été le plus calme et le plus cérébral de notre fratrie. Je pense qu’il acceptait ces camps comme un amusement temporaire sans vraiment s’imaginer devenir soldat plus tard. Même si la mort était omniprésente autour de nous, je ne sentais pas un réel désir de tuer chez mes frères, mais celui d’appartenir à un groupe qui prétendait être fort.
Ma mère n’avait pas beaucoup d’éducation, mais elle débordait de cette intelligence naturelle qui, combinée à sa volonté démesurée, lui permettait d’accomplir ce que bien des diplômes ne permettent pas de réaliser. Elle a pris mon père à part et lui a hurlé à la figure : « Je n’ai pas mis mes enfants au monde pour qu’ils servent de chair à canon. Tes fils sont sur le point de devenir des assassins à la solde des miliciens ! On doit les éloigner de cet enfer. Reste si tu veux. Moi, je PARS ! »
Mon père ne voulait pas abandonner son pays et vivre en lâche. Cependant, il s’inquiétait pour ses fils. Il semblait désespéré. Quand le dimanche soir mes frères sont rentrés du camp, il leur a annoncé que c’était leur dernier entraînement : « La prochaine fois qu’ils viendront vous chercher, vous ne serez plus là. »
Nadim a tenté de s’opposer en utilisant les pires arguments qu’on puisse imaginer. Rempli de convictions provenant de son début d’endoctrinement, il croyait que mon père était injuste et trahissait son pays. Il a tant protesté que mon père a explosé. Il est allé dans la chambre de mes frères, s’est emparé du cartable scolaire de Nadim et il est sorti de l’immeuble où nous habitions pour aller le jeter sur la butte qui servait de dépotoir dans notre quartier. Cette butte était visible du balcon de notre appartement situé au sixième. Postée sur le balcon, ma famille a suivi son excès de rage. À son retour, il a aussitôt hurlé à la tête de mon frère Nadim : « Tu veux être un idiot et tuer des gens au lieu d’étudier ? Sois imbécile alors et deviens assassin. Tu n’es plus mon fils. »
D’ordinaire si calme, si serein, mon père avait quasiment perdu la raison devant la perspective de voir sa famille le quitter. Ses hurlements étaient tels que j’ai pensé mourir de tristesse sur-le-champ.
Au début, je ne comprenais pas ce qui arrivait. Je regardais la scène sans reconnaître ce qui avait pu mettre mon père dans un tel état. Lorsqu’il est revenu du dépotoir, j’ai cru qu’il allait fouetter Nadim avec sa ceinture, devant mes yeux. En réalité, il ne savait pas comment empêcher mes frères de s’enrôler. Les miliciens recrutaient les jeunes à la sortie des écoles, ils venaient les chercher chez eux, dans leur maison. Personne ne pouvait rien contre ce système.
Je ne me rappelle plus comment cette crise s’est dénouée, mais je me souviens du ciel de ce dimanche soir. Il était d’un rouge magnifique, couleur sang et espoir. Pendant un moment qui semblait ne jamais vouloir se terminer, mon regard s’est promené entre le ciel et ma famille, qui se déchirait sur l’autel des sacrifices exigés par la guerre. Puis mon univers a basculé sans que je m’en aperçoive.
L’organisation de la fuite est devenue compliquée et périlleuse parce que l’aéroport de Beyrouth était condamné. Malgré tout, la détermination de ma mère demeurait intacte. Précipitamment, nous avons réussi à embarquer sur un bateau en direction de Chypre grâce aux accointances de mon père, qui travaillait au port de Beyrouth. Nous sommes partis sans avoir le temps de dire au revoir. Aux personnes que j’aimais, en tout cas. Il restait à mon père deux années à compléter avant l’accès à la retraite. Il a été décidé qu’il nous rejoindrait une fois ce délai écoulé.
Je ne me rendais pas encore compte que nous nous en allions pour de bon. J’étais à l’âge où partir voulait aussi dire revenir. Nous l’avions fait à de multiples reprises. Nos bagages étaient toujours prêts. Combien de fois nous nous étions entassés dans la vieille Opel de mon père pour fuir des bombardements inattendus ? La voiture tombait d’ailleurs souvent en panne. Nous devions alors sortir pour que mes frères la poussent et qu’elle grimpe les routes en collines qui nous conduisaient vers les montagnes où nous allions nous réfugier, le temps que ça se calme. Mais nous revenions toujours chez nous, dans notre maison.
Ce départ-là était différent, et je n’allais pas tarder à comprendre les multiples dimensions de ce que peut représenter l’exil.


Le bateau
Nous étions des dizaines à prendre le bateau qui nous amenait du port de Beyrouth à Chypre. Sur le quai, ma tante, qui était venue nous faire ses adieux, a suggéré : « Prenons une photo… On ne sait jamais. Ce sera peut-être notre dernier souvenir. »
Mais de quoi elle parle, ma tante ? me suis-je demandé. On part et on revient ! Ma tante s’est alors retournée vers moi : « Regarde ton pays, Ryma. C’est peut-être la dernière fois que tu le vois. »
J’ai commencé à m’inquiéter du fait que tout le monde employait un ton si solennel. Instinctivement, j’ai pressé la main droite sur mon cœur en me disant : Ryma, n’ou blie pas.
La traversée en bateau a été pour moi insupportable à cause d’un mal de cœur tenace. Je me lamentais et ma mère ne savait plus quoi faire pour mettre un terme à mes geignements. Elle m’a tendu cinq livres libanaises pour jouer aux machines à sous : « Ça va te changer les idées. Rien ne soulage un mal de cœur à part la terre ferme. » Étonnée que ma mère me donne autant d’argent, je me suis aussitôt éclipsée, de crainte qu’elle ne change d’idée.
J’ignorais alors que ma mère luttait contre sa propre nausée, fruit de l’expérience désagréable que lui imposait son voisin de cabine. Un homme dans la trentaine, fuyant le pays lui aussi, s’était réjoui de rencontrer ma mère, car il venait d’un village tout près du sien. Dans ces circonstances surréalistes, il lui avait proposé ses faveurs et s’était étonné qu’elle les refuse. Plutôt que de s’éclipser, l’éconduit avait insisté, obligeant ma mère à appeler mes frères en renfort.
Pendant ce temps, je me suis dirigée vers les machines avec mon pécule en main. J’ai rapidement vidé une machine de son contenu. Je venais de gagner beaucoup d’argent. J’ai aussitôt couru jusqu’à la cabine de ma mère avec ma fortune en poche, résolue à proposer au reste de ma famille d’investir dans mes talents de joueuse.
Je n’ai reçu que des félicitations désintéressées. Ma mère s’obstinait à dénigrer mon projet d’enrichissement. Dépitée, je suis retournée vers ma machine à mine d’or. Je suis revenue les poches vides, convaincue qu’on m’avait volé une partie de mes rêves. Ma mère a tenté de me raisonner : « Jouer, c’est excitant, mais tu as beaucoup plus de risques de tout perdre que de gagner. Ne l’oublie pas. »
Le mal de mer m’est resté longtemps en travers de la gorge, mais je n’ai plus jamais joué de ma vie.


Une escale à Chypre
À Chypre, nous logions dans l’hôtel de M. Sarkis, qui tenait un paradis tout inclus au bord de la mer Méditerranée. Mes frères et ma sœur affichaient une tête d’enterrement et j’en ignorais la raison. Nous nous baignions le jour et nous mangions des mets délicieux le soir. À la fin de la journée, je prenais une douche interminable, au grand dam de ma mère qui n’aimait pas que je gaspille l’eau. Depuis ma naissance, les nombreuses coupures d’électricité nous obligeaient à chauffer de l’eau sur le feu au gaz, que nous mélangions ensuite à une bassine d’eau froide. Nous nous lavions avec cette eau tiède, inutile d’espérer mieux. Nous prenions bien une vraie douche de temps en temps – ô luxe suprême –, mais sans jamais en profiter parce que nous étions six à nous dépêcher. Nous possédions pourtant deux salles de bain. Cependant, pour une raison inexplicable, l’une demeurait mystérieusement interdite à l’utilisation.
C’est lors de cette semaine à Chypre que j’ai appris à nager, grâce aux talents pédagogiques de mon frère Nadim. Las de devoir m’accompagner partout, Nadim m’a emmenée à la mer. Il m’a ensuite tirée dans le creux, et nous avons grimpé sur un des rochers parsemant la mer. Nous n’étions pas si loin du bord, mais je ne touchais plus le fond marin. Il m’a alors aidée à grimper avec lui sur un petit rocher pour me relancer à l’eau. Une vague m’a immédiatement emportée vers le fond et j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Je suis remontée à la surface avec une urgente envie de vivre.
« Maintenant, bouge tes pieds et tes mains si tu ne veux pas te noyer », m’a crié Nadim, debout sur le rocher. J’ai secoué mes jambes et mes pieds furieusement et gesticulé des mains un peu n’importe comment jusqu’à ce que je me rende compte que je flottais par moi-même. Indignée, j’ai alors regardé mon frère, cet assassin, et je me suis mise à hurler. Immunisé contre l’hystérie féminine, même celle de ma mère – championne toutes catégories –, il est demeuré impassible devant mes plaintes et s’est contenté de me dire : « Bon, voilà. Maintenant, tu sais nager. Tu n’as plus besoin de moi. »
M. Sarkis nous servait les repas du soir. Je l’ai surpris quelques fois en train de me fixer de ses yeux tristes, remplis de commisération, sans que je comprenne pourquoi. Il possédait le plus bel endroit que j’avais vu dans ma vie. Il aurait dû être heureux. Au lieu de cela, il passait son temps à discuter avec ma mère. J’avais parfois l’impression que leur océan de paroles était plus grand que la mer devant moi. Lui-même un enfant réfugié de la guerre, il savait ce qui nous attendait puisqu’il l’avait déjà vécu.
Le jour où nous avons quitté Chypre en avion, il m’a prise dans ses bras et m’a dit de rester courageuse, car le plus dur arriverait bientôt . Je n’y comprenais rien, n’apercevant que le soleil et la plage. Je nageais en pleins délices, et lui gagnait sa vie à les distribuer. Sur quoi s’apitoyait-il, ce vieux Grec ?


France, été 1984


Le premier contact
Une fois que nous sommes arrivés en France avec nos visas de touristes, je devais répondre que nous étions en vacances quand on nous posait des questions. Telle était la consigne stricte de ma mère jusqu’à ce que nos visas expirent et que nous devenions des illégaux. Puis des réfugiés.
J’ai découvert les Français à Toulouse et ce premier contact a été magique. J’avais huit ans.
Je me souviens encore de deux amoureux se tenant par la main, traversant une rue et s’arrêtant un instant en plein milieu du passage piéton pour se donner un baiser sur la bouche.
— Oh ! mon Dieu, mama, regarde ! ai-je dit en les pointant du doigt. Ils se sont embrassés sur la bouche ! Regarde ! En pleine rue en plus !
— Ne montre pas du doigt ! s’est-elle contentée de répliquer en arabe.
Mais son sourire ne m’a pas échappé. Elle aussi était surprise et un peu gênée.
Wow ! C’est merveilleux ici ! Un garçon et une fille marchent en se tenant par la main et s’embrassent en public ! J’étais conquise : je savais que j’aimerais la France.


Les nouveaux noms des bruits
À notre arrivée à Albi, nous avons été accueillis dans le luxueux appartement de Samir, un membre éloigné de la famille. Il avait chez lui une cassette de musique libanaise que j’écoutais en boucle au grand désespoir de mes frères et de ma sœur.
Un soir, un vacarme tonitruant a retenti. Je me suis aussitôt jetée sous la table de la cuisine, les bras sur la tête en exhortant ma mère de me rejoindre. Je pensais que des bombardements commençaient. Les adultes m’ont observée sans bouger. J’étais la seule qui ignorait l’origine de ce bruit.
— Lève-toi, Ryma, ce n’est pas un bombardement, il n’y a pas de guerre en France.
— Ce sont les camions des éboueurs, m’a rassurée Samir.
— Les quoi ?
Je m’étais ridiculisée. Cependant, même s’il ne s’agissait pas d’un vrai bombardement, le bruit m’avait terrorisée. Je suis allée pleurer sur mon lit pour expurger ma peur. Il n’y a pas de guerre en France , me suis-je répété. Je voulais néanmoins rentrer chez moi. Je commençais à trouver notre éloignement pénible. Mon père, resté au Liban, me manquait terriblement. Plus le temps passait, et plus j’étais désorientée. Le ravissement des premiers jours et de la nouveauté s’était estompé au profit d’une nostalgie qui me dévorait. Revoir ma maison, mes cousins, mon village, sentir les odeurs qui m’étaient familières et retrouver la chaleur de mon pays, son désordre, sa saleté, sa vitalité.
J’ai alors commencé un rituel d’idéalisation nocturne. Avant de m’endormir, je me racontais les histoires de ma famille et de mon passé libanais pour ne pas les oublier. Je m’accrochais à mes souvenirs pour me protéger de l’incompréhension qui composait mon quotidien d’exilée. J’embellissais les scènes que j’imaginais dans ma tête et je finissais par m’endormir.


Un refuge dans la tourmente
Quelques semaines après notre installation en France, nous avons été rejoints par tante Adèle qui est apparue avec mes cousines et mes amies d’enfance. Cette bouffée d’air frais m’a redonné le goût de vivre et m’a en partie sortie de mon enfermement.
Déjà, au Liban, tante Adèle s’était beaucoup occupée de moi, que ce soit durant de simples fins de semaine ou lors des absences maternelles prolongées – par exemple, la fois où ma mère était partie explorer New York dans le but que nous y immigrions. Tante Adèle me gardait depuis ma naissance et je l’adorais.
Tout à l’opposé de ma mère, elle s’énervait rarement. Chacun de mes séjours chez elle était un congé bienvenu de ma famille.
En France, ma tante m’emmenait au parc, à la piscine, me protégeait. Comme jadis au Liban, je trouvais chez elle un refuge durant les épisodes de dépression qui affligeaient ma mère et teintaient le moral familial.
Elle avait vécu une enfance et une adolescence heureuses en Afrique avec ses parents libanais fortunés. Contrairement aux autres membres de ma famille, il lui semblait normal que des enfants rient, crient, se disputent ou soient légers. Non seulement je pouvais lui faire confiance, mais elle était la seule à me comprendre avec mon père.
Pendant les années où les réunions familiales étaient encore possibles, elle et mon père s’isolaient parfois pour rire de la folie des Amari, leur famille adoptive par les liens du mariage. En fait, tante Adèle aimait son mari, mon oncle Bachir autant que mon père affectionnait ma mère. Les deux essayaient même, chacun à sa façon, de mettre un baume sur les blessures des Amari épousés.
J’aurais voulu, avant qu’il soit trop tard, lui exprimer toute ma reconnaissance de m’avoir recueillie, mais la maladie l’a emportée subitement.

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