La psychanalyse, la littérature, le cinéma et vous
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Description

J. Batail analyse ici Le Pouce de l'ingénieur de Conan Doyle, La Barbe-bleue de Ch. Perrault, L'Eau des collines de M. Pagnol, Le Grand Bleu de L. Besson, les deux Terminator de J. Cameron et Harry, un ami qui vous veut du bien de D. Moll. Son ouvrage vous offre les attraits d'un roman policier : sur divers crimes, l'enquête reprend pour accéder à une vérité plus profonde. Il vous amène à parcourir le double paysage de ces oeuvres et de la psychanalyse, et à repérer ce qui vous émeut et vous ressemble.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2015
Nombre de lectures 73
EAN13 9782336367064
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0142€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Études Psychanalytiques
Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat
La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, « hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.

Dernières parutions

Valérie BLANCO, L’effet divan , 2014.
Frédérique F. BERGER, Symptôme de l’enfant, Enfant symptôme , 2014.
Soti GRIVA, Crimes en Psychothérapie. A-Voros , 2014.
Jacques PONNIER, Adler avec Freud. Repenser le sexuel, l’amour et le souci de soi , 2014.
Laurence KAPLAN DREYFUS, Encore vivre : À l’écoute des récits de la Shoah. La psychanalyse face à l’effacement des noms , 2014.
Stoïan STOÏANOFF-NENOFF, Fre u daines, 2014.
Francine Hélène SAMAK, De Freud à Erickson. L’hypnose revisitée par la psychanalyse, 2014.
Christiane ANGLÉS MOUNOUD, Aimer = jouir, l’équation impossible ? , 2014.
Christophe SOLIOZ, Psychanalyse engagée : entre dissidence et orthodoxie , 2014.
Mina BOURAS, Elle mange rien, 2014.
Vanessa BRASSIER, Le ravage du lien maternel , 2013.
Christian FUCHS, Il n’y a pas de rapport homosexuel, ou de l’homosexualité comme générique de l’intrusion , 2013.
Thomas GINDELE, Le Moïse de Freud au-delà des religions et des nations. Déchiffrage d’une énigme , 2013.
Touria MIGNOTTE, La cruauté. Le corps du vide , 2013.
Pierre POISSON, Traitement actuel de la souffrance psychique et atteinte à la dignité. « Bien n’être » et déshumanisation , 2013.
Gérard GASQUET, Lacan poète du réel , 2012.
Audrey LAVEST-BONNARD, L’acte créateur. Schönberg et Picasso. Essai de psychanalyse appliquée , 2012.
Gabrielle RUBIN, Ces fantasmes qui mènent le monde , 2012.
Titre
Jacques Batail







LA PSYCHANALYSE, LA LITTÉRATURE,
LE CINÉMA ET VOUS

Psychanalyse de quelques œuvres
et de ceux qui les aiment
Copyright

Illustration de couverture : Mariné Pérez-Espinosa,
Sometimes a cigar is just a cigar (Freud)
( www.flickr.com )




© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-71717-3
Dédicace

À mes parents,
à ma femme
et à mes enfants
INTRODUCTION POURQUOI CE LIVRE ?
Le livre que vous ouvrez répond à des intentions multiples. S’il était autorisé à se pousser du col, il se voudrait une contribution aux débats polémiques sur la psychanalyse, un essai de psychanalyse appliquée, un compte rendu de séances analytiques, une tentative pour éclairer l’inspiration et les techniques de la littérature et du cinéma, un roman policier…
Il prétend aussi vous impliquer : en vous proposant une interprétation analytique de quelques œuvres, il souhaite vous aider à percevoir ce qui, dans ces œuvres et ces interprétations, suscite un écho en vous.
Enfin, notre ouvrage répond encore à d’autres motivations ; mais vous découvrirez celles-ci plus tard… Dans l’immédiat, précisons notre propos liminaire.
Un essai de psychanalyse appliquée et une contribution au débat sur la psychanalyse
La grande époque de la psychanalyse est sans doute révolue ; on peut penser que cette dernière a connu son plus grand rayonnement dans les années 1960 et 1970. À la suite de ce succès, le discours quotidien a été marqué par les notions issues de la psychanalyse : le refoulement, l’inconscient, les actes manqués, la sexualité infantile, les traumatismes psychiques, les pulsions, la libido, la bisexualité, le complexe d’Œdipe, le complexe d’infériorité, les maladies psychosomatiques, les archétypes… sont devenus des concepts de consommation courante. Ce succès n’était pas dépourvu d’ambiguïtés : un syncrétisme bon enfant a réuni notions freudiennes, adlériennes, jungiennes…, sans conserver de référence au cadre conceptuel précis de leur naissance. Et ces notions, en se banalisant, se sont affadies : derrière les mots, nous ne percevons plus nécessairement le caractère bouleversant de certains phénomènes.
Puis des thérapies concurrentes de la psychanalyse se sont développées :
– Une tendance s’est manifestée en faveur d’approches strictement médicales, basées sur la génétique, la neurologie, la pharmacie…
– De nouvelles psychothérapies et méthodes de développement personnel ont contré cette tendance, mais au lieu d’investir dans l’exploration du passé du sujet, elles se sont focalisées sur sa situation présente, et face à la psychanalyse, ont prétendu à un meilleur rapport qualité / prix.
Parallèlement à ce développement de la concurrence sur le plan thérapeutique, la psychanalyse a été contestée sur le plan théorique : on a voulu montrer que somme toute, elle n’avait pas la capacité d’explication dont elle se targuait : elle n’avait celle-ci, ni dans le champ de la psychologie proprement dite, ni dans le champ des sciences humaines qu’elle avait affirmé éclairer (la sociologie, la mythologie, la critique littéraire 1 ...).
Ce n’est pas sur le plan de la thérapie que nous nous placerons, mais sur celui de la connaissance ; et (au moins) sur ce plan, nous espérons vous montrer que la psychanalyse fonctionne 2 .
Plus précisément, il s’agit de vous convaincre qu’elle apporte un éclairage décisif sur de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques.
Un éclairage de l’inspiration et des techniques littéraires et cinématographiques
Cet apport de la psychanalyse pour la compréhension de la littérature et du cinéma est lié au constat qu’une œuvre, si elle n’est pas seulement utilitaire, exprime plus que ce qu’elle énonce ; l’écart constitue le propre de l’art. Cet écart peut être de nature formelle (la beauté du style…). Il peut aussi être plus substantiel : des choses sont alors "écrites entre les lignes" (sans que l’auteur le sache nécessairement). Dès lors, la psychanalyse s’avère souvent pertinente pour s’attaquer à ces questions : quel est le "supplément de sens" qui suscite une résonance chez le lecteur ou le spectateur, et comment est-il obtenu ?
Nous verrons ainsi par quels processus Conan Doyle peut parfois provoquer, pour reprendre un terme freudien, le sentiment d’une "inquiétante étrangeté." Nous verrons aussi comment James Cameron, dans ses deux films Terminator, retrouve des mythes vieux de plusieurs millénaires, et les actualise pour qu’ils parlent mieux au public d’aujourd’hui. Vous aborderez ainsi les processus qui suscitent une œuvre et l’amènent à être efficace vis-à-vis du public.
Un essai de littérature appliquée
Le mouvement inverse semble possible… Après avoir envisagé la psychanalyse appliquée à la littérature, nous pouvons reprendre un paradoxe fructueux de Pierre Bayard, et imaginer la littérature appliquée à la psychanalyse : la première approche débouche sur une meilleure compréhension des œuvres littéraires, la deuxième sur un enrichissement de la psychanalyse. Selon P. Bayard, telle serait "la véritable utilité de la littérature […] pour la psychanalyse : non pas s’offrir à la révélation de mystérieux contenus latents, mais permettre, par la variété et la complexité des modèles qu’elle propose, de réfléchir sur les phénomènes psychiques"…
De fait, L’Eau des collines de Marcel Pagnol et Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll nous permettront de réfléchir sur des phénomènes psychiques qui ont certes déjà été identifiés, mais qui vont au-delà des schémas usuels liés au complexe d’Œdipe. La Barbe-bleue nous permettra même d’emprunter des voies encore inexplorées.
Un roman policier
Tout cela peut vous sembler trop austère. Aussi, pour vous rassurer, tenons-nous à faire un parallèle avec le roman policier (dont la justification repose pour partie sur un certain côté plaisant).
Constatons tout d’abord qu’à l’instar de romans policiers, les œuvres dont nous vous proposons l’interprétation sont riches de délits, de crimes et de morts. Mais le plaisir n’est pas là (ou pas seulement là…). Il peut consister à imiter Sherlock Holmes ou Hercule Poirot : vous pouvez aimer découvrir le coupable, le dessous des cartes… Eh bien c’est le dessous des cartes que nous vous proposons de découvrir en ce qui concerne quelques œuvres.
Certes, nos enquêtes n’apporteront rien de neuf en ce qui concerne l’identité des coupables. Ainsi, lorsque nous aborderons l’œuvre de Perrault, nous ne lancerons pas de procès en révision pour Barbe-Bleue, et nous admettrons que c’est bien lui qui a tué ses épouses. Mais d’autres questions restent ouvertes : par exemple, prétendrons-nous que Barbe-Bleue punit ses femmes de leur curiosité ? Mais alors pourquoi s’attache-t-il à susciter celle-ci ?
En reprenant l’enquête, nous pouvons soulever d’autres questions que celle des motivations des méfaits. Signalons par exemple que dans Le Pouce de l’ingénieur, Sherlock Holmes démasque des assassins, mais que ceux-ci s’enfuient sans qu’il puisse les arrêter. Ne devons-nous pas assumer le rôle de "police des polices", et nous demander pourquoi un tel échec du détective ? Peut-il être accidentel ? Ou n’y aurait-il pas plutôt de mystérieuses déterminations qui conduiraient vers certaines défaillances ?
D’autres questions peuvent sembler anodines, voire farfelues, mais comme le dit Hercule Poirot : "Certes, cela semble sans importance. C’est bien pourquoi c’est si intéressant..." Vous pourrez ainsi découvrir pourquoi, dans Le Pouce de l’ingénieur, le jeune héros se prénomme Victor, habite Victoria Street, est ingénieur en hydraulique, pourquoi son adversaire s’appelle le colonel Stark…
À cet égard, vous ouvrez un ouvrage quelque peu policier… Ainsi, divers plaisirs peuvent se cumuler : au plaisir de constater que l’application de la psychanalyse à la littérature et au cinéma est efficace, au plaisir de comprendre comment une œuvre peut mettre en résonance son public, peut s’ajouter le plaisir de découvrir le fin mot de l’histoire rapportée par une œuvre (ou du moins, un nouveau double fond, sachant que nous ne sommes jamais sûrs d’être au bout des élucidations…).
Une invitation à une découverte de vous-même
Nous venons de rappeler qu’une œuvre pouvait comporter différents doubles fonds. De fait, diverses interprétations sont souvent possibles. Nous illustrerons ce phénomène avec La Barbe-bleue, et nous vous suggèrerons de choisir entre divers points de vue (étant entendu qu’en l’occurrence, choisir, c’est se découvrir…). Disant cela, nous faisons apparaître que ce livre a également le but de susciter votre intérêt en vous facilitant le repérage de ce qui est en vous.
Car les œuvres de fiction, lorsqu’elles ont le pouvoir de vous toucher, révèlent quelque chose de vous… Le propos que S. Tisseron tient à cet égard est éclairant : "Certaines images ont ce pouvoir sur nous, et une telle rencontre s’est passée pour moi avec les films d’Hitchcock. Tout commence en général par le fait de nous sentir bouleversés sans en comprendre la raison et d’éprouver le sentiment étrange de nous sentir “en terrain connu” alors que rien, dans ce que nous voyons ou lisons, n’évoque directement notre propre vie. C’est alors à nous de nous engager plus avant dans la compréhension de ce que nous éprouvons. [En effet,] si rien ne prouve jamais que ce que nous voyons dans une fiction s’y trouve, le fait que nous l’y trouvions peut toujours nous apprendre quelque chose sur nous."
"Mais", pourriez-vous nous dire, "les œuvres que vous interprétez vous disent certainement quelque chose, puisque vous les avez choisies ; mais pourquoi parleraient-elles à nous ?" Il est vrai qu’à cet égard, rien n’est garanti ; mais nous avons choisi des œuvres qui ont connu un grand succès, et dont nous pouvons penser que par tel ou tel trait, elles possèdent quelque chose d’universel…
Le menu proposé
Dans cet esprit, notre ouvrage évoque tout d’abord Le Pouce de l’ingénieur de Conan Doyle , La Barbe-bleue de Charles Perrault, et L’Eau des collines de Marcel Pagnol. Après ces trois œuvres littéraires, nous aborderons trois films : Terminator de James Cameron, Le Grand Bleu de Luc Besson, et enfin Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll.
Avec la première partie de l’ouvrage, intitulée “Le Pouce de l’ingénieur” ou les secrets des chambres parentales, vous verrez à l’œuvre un ensemble de fantasmes liés au complexe d’Œdipe : ils concernent la vie intra-utérine, la "scène primitive", la castration… Avec ces "fantasmes originaires", décrits par Freud en 1915, vous serez au cœur des thèses freudiennes les plus anciennes et au cœur des fantasmes les mieux partagés.
La deuxième partie, intitulée “La Barbe-bleue” ou des méfaits téléguidés, vous proposera une introduction à la caractérologie analytique. En outre, nous illustrerons le concept d’"identification projective" (introduit en 1946 par Mélanie Klein), et enfin, nous aborderons une zone particulièrement sombre de l’esprit humain en mettant en avant des mécanismes psychotiques.
“L’Eau des collines” ou des meurtres en famille vous fera échapper aux schémas freudiens traditionnels. Nous reprendrons des thèses qui ont été développées par D. van der Sterren en 1948 et par J. Bergeret à partir des années 1980, et qui vous montreront tout d’abord qu’il y a dans Œdipe Roi beaucoup plus que le complexe d’Œdipe… Et appliquant ces thèses à L’Eau des collines, nous vous ferons voir comment les éléments les plus anciens de la personnalité, les éléments "prégénitaux", peuvent s’accompagner d’une "violence fondamentale", qui n’a rien à voir avec la rivalité amoureuse du père et du fils auprès de la mère ; parallèlement, vous verrez que le meurtre intergénérationnel en famille ne se limite pas au schéma œdipien : en l’occurrence, le père et la mère tuent l’enfant…
Passant au cinéma, nous reviendrons tout d’abord à des schémas analytiques classiques : notre quatrième partie, “Terminator” ou les malheurs des petits enfants et leurs revanches héroïques, utilisera les travaux qu’Otto Rank a conduits en 1909 et 1911 sur la vaste catégorie des mythes qui s’attachent à la naissance des héros et sur la sous-catégorie des mythes consacrés aux héros salvateurs. Si vous aimez les sauveurs, vous serez éclairé sur les ressorts de leur action, et si vous avez vous-même de grandes et nobles ambitions, vous serez guidé sur la voie du sauvetage de l’humanité (qui semble périodiquement devoir être refait…). De fait, face à ce problème de sauvetage périodiquement posé, apparaissent des solutions qui au-delà des apparences, se répètent : vous découvrirez ainsi comment la Bible sous-tend le film de James Cameron. Vous découvrirez également comment derrière l’œuvre, se trouve l’auteur : en l’occurrence, une psychanalyse de Cameron peut être esquissée.
“Le Grand Bleu” ou les plongées régressives évoquera les traumatismes infantiles, les régressions compulsives, le fantasme de retour à la vie intra-utérine, la "pulsion de mort"… Nous évoquerons aussi la notion de "sentiment océanique", apparue en 1927 lors d’un échange entre Freud et Romain Rolland, et nous aborderons une question très pratique : comment accéder au bonheur du sentiment océanique ? Vous verrez alors comment diverses pratiques ou expériences peuvent être éclairées par la réflexion psychanalytique (qu’il s’agisse de la communion avec la nature, du naturisme, du yoga, de l’amour ou de l’union mystique avec Dieu…).
Enfin, notre sixième et dernière partie, intitulée “Harry, un ami qui vous veut du bien” ou des crimes libérateurs, vous ramènera aux meurtres en famille. Toutefois, ici encore, vous serez loin du complexe d’Œdipe mentionné au sujet du Pouce de l’ingénieur ; vous serez plus proche de la "violence fondamentale" évoquée au sujet de L’Eau des collines (d’ailleurs, au-delà du père, sont tués la mère et le frère, et sont menacés le conjoint, les enfants…). Et vous verrez que le fantasme de meurtre peut s’accompagner d’un fantasme de libération et de renouveau…
Au total, ce sont donc six œuvres qui structurent notre ouvrage. En complément, nous interpréterons rapidement quelques œuvres de M. Leblanc, H. de Montherlant, A. Hitchcock, G. Flaubert, R. Musil, J. et W. Grimm, S. Spielberg, H.-G. Wells 3 … Vous verrez que ces compléments confirmeront les thèses que nous avançons ; ils montreront la force de certains schémas psychiques et narratifs, qui se répètent à travers les siècles ; en mettant en avant des variantes de ces schémas, ils vous permettront de mieux explorer les phénomènes évoqués.
La mise en avant de séances analytiques
Il reste que quel que soit notre amour (et le vôtre ?) pour la littérature et le cinéma, nous ne devons pas oublier la réalité. Aussi, en contrepoint des œuvres évoquées, ferons-nous référence à quelques séances d’analyse : car il est bon de vérifier les correspondances qui existent entre les êtres de fiction et les êtres de chair…
Les citations
Un dernier mot : nous mettrons en avant de nombreuses citations et en fin d’ouvrage, nous fournirons une bibliographie développée. S’il en est ainsi, c’est au moins pour deux raisons…

Rappelons tout d’abord que notre méthode consiste, par le biais de l’interprétation, à mettre en regard des œuvres et des théories : il s’agit à la fois d’expliquer les premières par les dernières, et de conforter les dernières par les premières… À cet égard, la mise en avant d’œuvres est plus pratique que celle de comptes rendus de cures : les œuvres ont en effet un contenu explicite que chacun peut vérifier. De même, il ne messied pas de garantir une certaine objectivité en procédant à des citations précises des grands théoriciens. Les citations et les références bibliographiques pourront donc accroître auprès de vous la valeur probante de nos thèses.
Une autre raison : au vu des citations et références, vous serez peut-être tenté de lire ou relire les ouvrages mentionnés !
1 Les divers aspects récents de la contestation de la psychanalyse en France ont été marqués par des ouvrages comme La Scolastique freudienne ou La Psychanalyse, cette imposture de P. Debray-Ritzen (1973 et 1991), Le Livre noir de la psychanalyse (rédigé sous la direction de C. Meyer et publié en 2005), ou Le Crépuscule d’une idole de M. Onfray (2010). La contre-attaque est illustrée notamment par E. Roudinesco avec Pourquoi la psychanalyse ? (1999), Pourquoi tant de haine ? (2005)…
2 En fait, nous comptons montrer que la psychanalyse fonctionne doublement :
– Elle est efficace en tant que méthode d’investigation qui met en évidence des significations inconscientes pour les productions de l’esprit (les paroles, les actions, les attitudes, les rêves, les délires, les œuvres…).
– Elle peut convaincre en tant qu’ensemble de théories qui mettent en ordre et expliquent les données résultant de l’investigation. Pour ce qui est du contenu de ces théories, nous emprunterons à Freud la définition du "commun dénominateur" des différents courants psychanalytiques : "Les doctrines de la résistance et du refoulement, de l’inconscient, de la significativité étiologique de la vie sexuelle et de l’importance des expériences vécues de l’enfance sont les principaux constituants de l’édifice doctrinal psychanalytique" (Freud, 1925).
3 Et à ces interprétations originales, s’ajouteront quelques interprétations déjà connues que nous nous contenterons de rapporter (il s’agira notamment des travaux de Freud et van der Sterren sur Œdipe Roi, et de ceux d’O. Rank sur la légende de Lohengrin).
PREMIÈRE PARTIE LE POUCE DE L’INGÉNIEUR : LES SECRETS DES CHAMBRES PARENTALES
"J’avais beau avoir les nerfs endurcis, je ne pus réprimer un sursaut. Quatre doigts pointaient vers moi, et à côté, une horrible surface spongieuse toute rouge : là, il y avait eu un pouce, qui avait été tranché, ou arraché, à la racine."
(Conan Doyle, Le Pouce de l’ingénieur)
CHAPITRE I INTERPRÉTER À TROIS
Vous allez lire ou relire avec nous Le Pouce de l’ingénieur, une nouvelle tirée des Aventures de Sherlock Holmes.
Dans cette nouvelle, Sherlock Homes n’a pas été au mieux de sa forme, et a laissé des zones d’ombre. Nous allons donc prolonger son action et poursuivre l’enquête.
Mais il nous faudra convoquer un "grand témoin" : Freud. De fait, Freud a identifié des "fantasmes originaires" (vie intra-utérine, "scène originaire", séduction par un adulte, castration), et nous verrons que Le Pouce de l’ingénieur tire son "inquiétante étrangeté" du fait que cette œuvre est sous-tendue par tous les fantasmes originaires. La nouvelle de Conan Doyle illustre donc ce que l’interprétation analytique peut apporter pour la compréhension de certaines œuvres littéraires.
Le Pouce de l’ingénieur nous permettra aussi de réfléchir sur le concept même de fantasme originaire.
En outre, nous constaterons que dès 1891 (date de publication de la nouvelle), Conan Doyle met en scène certains aspects de ce qui, quelques années plus tard, sera la cure psychanalytique. Ce faisant, il témoigne de sa capacité d’intuition et d’anticipation. Il illustre aussi le terrain sur lequel la psychanalyse est née ; car quel que soit le génie créateur de Freud, celle-ci n’est pas née de rien ; elle a été précédée de travaux scientifiques (ceux de Charcot, de Liébault…) ou d’essais littéraires (par exemple ceux de Popper-Lynkeus) ; l’esprit du temps a ainsi vu se développer quelques signes avant-coureurs de la psychanalyse 4 …
Comment interpréter une œuvre littéraire ?
"Mais, pourriez-vous dire, comment interpréter une œuvre ?" De fait, il n’y a pas ici de patient qui associe, répond, progresse... ; le texte du Pouce de l’ingénieur est figé à jamais, il ne réagira pas à nos interprétations, il ne les corrigera ni ne les validera... Dans ces conditions, qu’est-ce qui peut légitimer les interprétations avancées ?
La capacité de conviction des interprétations avancées nous semble tout d’abord reposer sur la constatation immédiate qu’ "il y a quelque chose à expliquer" : vous percevrez dès la première lecture l’inquiétante étrangeté du Pouce de l’ingénieur ; de même, vous percevrez facilement que la nouvelle est à part parmi les récits mettant en scène Sherlock Holmes, dans la mesure où les talents habituels de Holmes y sont singulièrement peu exploités.
Une fois constaté qu’il y a quelque chose à expliquer, les interprétations que nous avançons, même si elles ne sont pas les seules possibles, ont une triple force : leur capacité à "coller" au texte et à l’éclairer, leur cohérence interne, et leur capacité à s’insérer dans la théorie.
Et de plus, vous jouerez vous-même un rôle essentiel : si l’œuvre ne peut réagir à nos interprétations, vous, vous le pouvez… Ce qui doit fonctionner est donc un jeu à trois : le texte (et ce que l’auteur y a mis, en général sans le savoir), nous (qui mettons notre inconscient en résonance avec ce texte et vous proposons une interprétation), et vous (qui, si tout se passe bien, trouverez un impact à nos interprétations, et donc attesterez que le texte de Conan Doyle et notre travail sont capables de mobiliser quelque chose qui préexiste en vous). Comme l’indique J. Bellemin-Noël, "en psychanalyse, […] on ne peut rêver de fournir des résultats confirmés. L’interprétation qui fonctionne dans, par et avec l’inconscient porte en elle-même sa propre justification, sans preuve et sans recours. Elle s’impose ou elle n’existe pas. Dans la cure, c’est l’amélioration apportée par cet éclairage nouveau à l’état psychique du patient qui assurera que “c’était bien ça” ; dans la lecture, il n’y a rien d’autre que la conviction gagnée des autres lecteurs."
Face à vos responsabilités dans ce jeu à trois, ne vous inquiétez pas : avec Le Pouce de l’ingénieur, le jeu est facile, et il vous est offert comme une mise en jambes…
4 Freud a volontiers reconnu l’œuvre de certains devanciers (tout en soulignant son propre apport…) : "Le concept d’inconscient frappait depuis longtemps aux portes de la psychologie pour être admis. Philosophie et littérature ont joué assez souvent avec lui, mais la science ne savait pas l’employer. La psychanalyse s’est emparé de ce concept, l’a pris au sérieux et l’a rempli d’un nouveau contenu" (Freud, 1940 b).
CHAPITRE II COMMENT UN JEUNE HOMME ACQUIERT DE L’EXPÉRIENCE
Les "fantasmes originaires"
Freud a introduit en 1915 la notion de "fantasme originaire." Un exemple de tel fantasme est constitué par la "scène originaire" ou "primitive", c’est-à-dire par la scène d’un rapport sexuel entre les parents, que l’enfant a observée ou plus fréquemment supposée d’après certains indices, et qu’il a transformée en fantasme ; la scène devient alors un scénario qui est chargé de désir et qui concourt à structurer la vie psychique, consciente ou inconsciente. Selon Laplanche et Pontalis, les fantasmes originaires sont des "structures fantasmatiques typiques (vie intra-utérine, “scène originaire”, castration, séduction) que la psychanalyse retrouve comme organisant la vie fantasmatique, quelles que soient les expériences personnelles des sujets." Pour Freud, chaque fantasme originaire appartient au "trésor des [… fantasmes inconscients] que l’on peut retrouver par l’analyse chez tous les névrosés, [et] vraisemblablement chez tous les enfants des hommes" (Freud, 1915).
Ces fantasmes sont originaires en ce sens qu’ils sont primitifs ou archaïques, qu’ils renvoient aux premiers âges de la vie… Mais pour Laplanche et Pontalis, ils sont originaires également en un autre sens : "Si l’on envisage [...] les thèmes qu’on retrouve dans les fantasmes originaires [...], on est frappé par un caractère commun : ils se rapportent tous aux origines [...]. Dans la “scène originaire”, c’est l’origine du sujet qui se voit figurée ; dans les fantasmes de séduction, c’est l’origine, le surgissement de la sexualité ; dans les fantasmes de castration, c’est l’origine de la différence des sexes. [...] Ils prétendent apporter une représentation et une “solution” à ce qui pour l’enfant s’offre comme énigme majeure."
Mais après ce préliminaire théorique, entrons dans le récit de Conan Doyle.
Le récit de Conan Doyle
Victor Hatherley est un jeune homme de vingt-cinq ans dont il est précisé qu’il est "viril", "orphelin et célibataire", et qu’il "habite seul dans un immeuble de Londres." Il est ingénieur en hydraulique.
Le colonel Stark, à "l’accent vaguement germanique", vient le voir pour une affaire qui exige "le silence le plus absolu et le plus total, maintenant, pendant et après." L’ingénieur va pouvoir gagner "cinquante guinées pour une nuit de travail, [...] en vérité une heure de travail" ; il s’agit pour lui de "donner son opinion sur une presse hydraulique qui est déréglée" ; comme le dit le colonel Stark : "si vous nous montrez ce qui ne va pas, nous la réparerons nous-mêmes." En raison de contraintes de transport, l’ingénieur devra passer la nuit chez le colonel, près du bourg d’Eyford, là où se trouve la presse. Le colonel prétend justifier le secret exigé, en indiquant que le presse sert à produire de la "terre à foulon" à partir d’un gisement présent sur les terres du colonel ; le colonel compterait acheter prochainement les terres voisines, sur lesquelles s’étendrait également le gisement ; le secret de l’exploitation de la terre à foulon devrait être préservé, afin d’éviter la montée du prix des terres achetables (si vous êtes curieux, sachez que d’après l’encyclopédie Wikipédia, la "terre à foulon" est une "argile smectique" qui sert notamment à "fouler les draps", et plus généralement à "enlever aux étoffes le gras dont on a imbibé les fils pour faciliter leur filage et leur tissage"…).
Le soir convenu, une voiture attend à la gare d’Eyford l’ingénieur venu de Londres, et le conduit, par des chemins obscurs, à une maison isolée. "Dans la maison, l’obscurité était totale. Tout à coup, [...] une porte s’ouvrit et un faisceau de lumière dorée se fixa dans notre direction. Le faisceau s’élargit, et une femme apparut, tenant une lampe à la main [...]. Elle était jolie [...]." Elle semble allemande comme le colonel.

Amené à attendre seul dans une chambre, l’ingénieur a la surprise de voir revenir la femme, qui le prévient : "Pour l’amour du ciel ! [...] Partez d’ici avant qu’il ne soit trop tard." Mais le colonel Stark réapparaît avec un acolyte, M. Ferguson, "secrétaire et associé", homme "au regard triste", apparemment anglais, et la femme doit s’enfuir.
Il faut maintenant aller voir la presse, qui curieusement, se trouve dans la maison elle-même. Celle-ci est un " véritable labyrinthe avec des couloirs, des passages, d’étroits escaliers en colimaçon, de petites portes basses dont le seuil avait été creusé par les pas des générations qui les avaient franchies [...]. L’humidité avait parsemé les murs de tâches de moisissure verte. Enfin le colonel Lysander Stark s’immobilisa devant une porte basse, qu’il ouvrit. Une petite pièce carrée apparut : nous aurions à peine pu y entrer tous les trois. Ferguson demeura à l’extérieur ; le colonel me poussa dedans. “Nous nous trouvons maintenant, dit-il, à l’intérieur de la presse hydraulique.” "
L’ingénieur identifie l’origine de la panne de la machine... et mû par la curiosité, repère sur le plancher de la pièce, c’est-à-dire sur le plateau de la presse, "une croûte de dépôt de métal", qui brille à la lumière de sa lampe à pétrole ; il interroge le colonel sur sa trouvaille, peu compatible avec les indications que le colonel lui a données sur la terre à foulon. Aussitôt, le colonel, furieux de la découverte de l’ingénieur, enferme celui-ci dans la presse ; pour l’écraser, il met en marche la machine.
Au dernier moment toutefois, la femme ouvre un panneau, et sauve la vie du jeune homme en lui permettant de sortir. " Venez ! Allons ! cria-t-elle toute essoufflée. Ils seront ici dans une minute. […] Ne perdons pas de temps ! Venez ! " " Je courus avec elle le long du couloir, puis dégringolai un escalier en colimaçon. Celui-ci conduisait à un large corridor : juste au moment où nous l’atteignions, nous entendîmes des pas précipités... "
Pour échapper au colonel armé d’une "sorte de couperet de boucher", l’ingénieur doit se jeter par la fenêtre d’une chambre. "J’hésitai à sauter : j’aurais voulu entendre ce qui allait se passer entre la femme qui m’avait sauvé la vie et la brute qui me pourchassait. [Le colonel] se rua à la fenêtre pour m’atteindre avec son arme. Moi, j’étais suspendu par les mains au rebord de la fenêtre lorsqu’il m’asséna un coup de tranchet. Je ressentis une vive douleur, je lâchai prise, et je tombai dans le jardin." Là il s’évanouit.
En se réveillant le lendemain matin, il ne voit plus le jardin et la maison de la veille, se retrouve proche de la gare d’Eyford, prend un train pour Londres, se fait soigner par le Dr Watson, et conseillé par ce dernier, va consulter Sherlock Holmes.
Comme le dit un inspecteur de Scotland Yard, " “Il ne peut y avoir de doute quant au métier qu’exerce cette bande !” – “Aucun doute, répondit Holmes. Ce sont des faux-monnayeurs qui […] se servent de la presse pour fabriquer l’amalgame qui passe pour de l’argent.” " C’est un fragment de l’alliage ainsi utilisé que l’ingénieur avait découvert sur un plateau de la presse.
Holmes se rend à Eyford, et constate qu’aux environs, une maison achève de brûler. La description de ses habitants absents correspond à celle des interlocuteurs de l’ingénieur lors de la nuit fatale à son pouce. Ce sont eux, et comme le dit Holmes au jeune homme : " “Sans aucun doute, c’est votre lampe à pétrole qui, lorsqu’elle a été écrasée par la presse, a mis le feu aux murs de bois ; et eux, trop occupés à vous poursuivre, n’y ont pas pris garde à temps. [...] Selon toute probabilité, ils sont déjà loin, hélas !” De ce jour jusqu’à maintenant, nous n’apprîmes aucune nouvelle de la jolie femme, du sinistre allemand, ni de l’anglais au visage triste. Tôt dans la matinée, un paysan avait rencontré une voiture chargée de plusieurs personnes et de caisses volumineuses, qui filait bon train vers Reading ; là, on perdit la trace des fugitifs [...].
Le mystère serait demeuré entier sur le transport de l’ingénieur depuis le jardin jusqu’à l’endroit où il avait repris connaissance, si l’humidité du sol ne nous avait révélé la vérité. De toute évidence, Hatherley avait été transporté par deux personnes, dont l’une avait des pieds très petits et l’autre des pieds très larges. Nous en conclûmes que l’Anglais au visage triste, probablement moins hardi ou moins cruel que son associé, avait aidé la jeune femme à mettre hors de la zone de danger l’ingénieur évanoui.
“Eh bien, nous dit celui-ci [...], je me souviendrai d’une pareille affaire ! J’y ai perdu mon pouce et une rémunération de cinquante guinées. Et en échange, j’ai gagné quoi ?” – “De l’expérience”, répondit Holmes en riant."
L’inquiétante étrangeté du Pouce de l’ingénieur
Le Pouce de l’ingénieur détonne parmi les aventures de Sherlock Holmes : vous n’y trouvez pas les raisonnements habituels du détective, faits d’observations et de déductions ; ce qui tient lieu d’enquête progresse à coup de prétendues évidences (comme la déclaration suivant laquelle "il ne peut y avoir de doute quant au métier qu’exerce cette bande"), ou de hasards providentiels (comme l’incendie qui permet de retrouver le repaire des malfaiteurs).
Et pourtant, la nouvelle frappe et plaît. Watson signale lui-même le caractère particulier de l’histoire et son aspect saisissant : "L’affaire du pouce de M. Hatherley a commencé de façon si étrange, et elle s’est révélée si dramatique dans certains de ses détails, qu’elle mérite d’être contée ici [...]. À l’époque, les circonstances que je vais exposer m’avaient vivement impressionné ; deux ans plus tard, leur effet ne s’est qu’à peine atténué."
Si la nouvelle vous frappe comme elle frappe Watson, alors même qu’elle n’offre rien de l’attrait habituel des raisonnements de Holmes, c’est sans doute parce qu’elle se fonde sur "autre chose"… Notre attention étant ainsi mise en éveil, nous allons nous rappeler que pour Freud, "l’inquiétante étrangeté" (notion qu’il a introduite en 1919) peut notamment se produire "lorsque des complexes infantiles refoulés sont ramenés à la vie 5 […]" ; et nous allons rechercher dans Le Pouce de l’ingénieur de tels complexes, communs à Conan Doyle, à nous et à vous…
La castration
Regardez tout d’abord la blessure de l’ingénieur, que décrit le Dr Watson : "J’avais beau avoir les nerfs endurcis, je ne pus réprimer un sursaut. Quatre doigts pointaient vers moi, et à côté, une horrible surface spongieuse toute rouge : là, il y avait eu un pouce, qui avait été tranché, ou arraché, à la racine."
Nous changeons d’alinéa, pour vous laisser le temps de méditer sur cette affreuse mutilation… Au terme de cette méditation, la blessure n’évoque-t-elle pas pour vous la castration 6 ?
Cette blessure est infligée par le colonel Stark (personnage plus âgé, et figure d’autorité ; notons en outre que "Stark", en allemand, signifie "Puissant"). Nous sommes tenté d’identifier le colonel au père 7 .
Pourquoi le père tend-il à castrer le jeune homme ? Une première explication est évidente : parce que le jeune homme a désiré l’épouse du colonel (la mère) ; rappelez-vous que le récit du jeune ingénieur a souligné la beauté de celle-ci… La scène de l’évasion, où le jeune homme, poursuivi par l’époux, fuit par la fenêtre avec l’aide de l’épouse, renvoie d’ailleurs à l’imagerie des relations sexuelles coupables.
Il y a donc, dans Le Pouce de l’ingénieur, le fantasme œdipien type : le jeune homme, qui désire la mère, risque d’être castré par le père. D’autres fantasmes se superposent toutefois au complexe œdipien…
La vie intra-utérine
Considérez le supplice que connaît le jeune homme avant la castration : celui d’être écrasé. Vous savez sans doute que la chambre constitue une représentation symbolique usuelle du corps de la femme 8 . Plus précisément, la chambre qui entoure, enferme et écrase peut évoquer un utérus.
Quant à la femme présente dans Le Pouce de l’ingénieur, elle assume un double rôle. Elle est tout d’abord celle qui fait sortir de la chambre-utérus où l’on est écrasé et qui "sauve la vie" ; entendons par là qu’elle fait sortir de l’utérus et qu’elle "donne la vie" (autrement dit, elle assure, dans tous les sens du terme, la "délivrance"…).

Toutefois, à côté de ce rôle positif, elle est aussi celle dont l’utérus enferme et écrase. Pourquoi cet enfermement et cet écrasement ?
Il s’agit tout d’abord d’une conséquence naturelle du comportement du jeune homme : lorsque celui-ci entre dans la maison, lorsqu’il passe par "de petites portes basses dont le seuil avait été creusé par les […] générations qui les avaient franchies", lorsqu’il commence à parcourir les couloirs dont il indique qu’ils sont compliqués, longs, étroits et humides, lorsqu’il arrive enfin à la chambre-utérus, il met en scène un fantasme de retour au corps de la mère et d’exploration de ce corps ; et corrélativement, il éprouve l’écrasement au sein de la chambre-utérus et la nécessité de s’en échapper…
Peut-être avez-vous un doute sur le fantasme de retour à l’utérus maternel… Jetez alors un coup d’œil sur la carte de visite que le jeune Victor Hatherley donne à Watson pour se présenter à lui ; vous verrez que Victor habite Victoria Street. Une reine qui porte le même nom que le héros ne représente-t-elle pas sa mère 9 ? Et habiter dans la rue qui porte le nom de la mère vous semble-t-il sans lien avec le désir de vie dans le corps de celle-ci ?
Vous pensez maintenant, nous l’espérons, que l’écrasement de Victor Hatherley constitue une conséquence de son retour à la vie intra-utérine. Mais l’écrasement est sans doute également une punition émanant de la figure maternelle ambivalente, un équivalent maternel de la punition que le père inflige sous la forme de la castration. Il faut donc supposer que la femme et le colonel, la mère et le père, ont une raison commune de punir le jeune homme. Quelle est-elle ?
La "scène primitive"
C’est bien sûr que le jeune homme est allé découvrir une nuit ce que le couple parental faisait mystérieusement dans la chambre, c’est-à-dire qu’il est allé découvrir les relations sexuelles du couple parental… Aux fantasmes de séduction de la mère, de castration par le père et d’exploration intra-utérine, s’ajoute donc le fantasme de "scène primitive".
Il est à cet égard frappant que le colonel annonce dès sa première rencontre avec le jeune homme que celui-ci ne devra pas réparer la machine, la manipulation de cette dernière étant réservée aux propriétaires de la maison. Cette étrange interdiction n’a aucune justification claire : à faire venir un ingénieur, pourquoi le limiter à voir et ne pas l’admettre à réparer ? En fait, cette interdiction vaut par sa signification sous-jacente : le jeune homme se voit dénier le droit d’être lui-même acteur dans la chambre du couple parental.
Et comme le disent les enquêteurs, "il ne peut y avoir de doute quant au métier qu’exerce cette bande ! […] Ce sont des faux-monnayeurs." Effectivement, les habitants de la maison fabriquent nécessairement de la monnaie… mais pour une raison que Sherlock Holmes n’a pas vue : le couple parental, dans ses relations sexuelles, fait des enfants… or Freud a indiqué : "dans les productions de l’inconscient […], les concepts d’excrément (argent, cadeau) [… et] d’enfant […] sont mal discriminés et facilement échangés les uns contre les autres" (Freud, 1917) ; en vertu de la double égalité "argent = excréments = enfant", faire des enfants équivaut à fabriquer de l’argent !
Ce que le jeune homme a donc découvert dans ses explorations nocturnes, c’est comment ses parents concevaient secrètement des enfants… Ainsi, lorsqu’il semble percer à jour le caractère mensonger des explications qui mettaient en avant la production de la "terre à foulon", il découvre en réalité le caractère trompeur des théories que les parents prodiguent aux enfants sur les activités nocturnes des couples et sur la reproduction (du type : "Quand le papa et la maman s’aiment très fort, la cigogne leur apporte un bébé… Les garçons naissent dans les choux et les filles dans les roses…"). En matière de bobard, notons d’ailleurs que le colonel y était allé fort dans son mensonge sur la nature des activités secrètes dans la chambre-presse : il prétendait viser le nettoyage des draps… alors que sa vraie activité avait plutôt l’effet contraire 10 !
Enfin, ne soyez pas surpris du succès du jeune Hatherley pour percer les mystères de la chambre parentale. Rappelez-vous en effet sa carte de visite qui vous a appris qu’il se prénommait Victor : son prénom lui donnait vocation à être hardi et victorieux face aux obstacles parentaux qui s’opposent à la connaissance des réalités sexuelles. Il en est de même pour son métier d’ingénieur : le métier d’ingénieur lui donnait vocation à savoir et à agir malgré les obstacles 11 . Quant à sa spécialité, l’hydraulique, elle s’intéresse aux liquides, et notamment à l’eau ; or l’eau est liée à la naissance 12 ...
Vous pouvez trouver ici un exemple des petites joies intellectuelles qu’offre la psychanalyse : à ce stade de l’interprétation, même des détails ont trouvé leur sens ; vous savez ainsi pourquoi le jeune homme est un célibataire viril, pourquoi il est ingénieur en hydraulique, pourquoi il s’appelle Victor et pourquoi il habite Victoria Street… Et même si vous n’êtes pas ingénieur, vous pouvez éprouver une certaine satisfaction amusée à accéder au dessous des choses…
Enfin, revenons à ce que signifie l’aventure du jeune Victor : nous avons vu que cette aventure constituait la transposition symbolique d’un accès aux mystères de la sexualité vécu sur le mode infantile… Ce fait explique l’échange final entre lui et Holmes (échange a priori étrange) : "J’ai gagné quoi ? – De l’expérience, répondit Holmes en riant"… Et de fait, Holmes peut d’autant plus rire que sans en avoir pleinement conscience, il exprime la signification inattendue de l’aventure du jeune homme : la perte de la naïveté et la découverte des réalités sexuelles…
Triangle et fausse monnaie
Nous avons évoqué l’activité secrète de la maison et son produit : les enfants-monnaie. Allons plus loin... Il y a dans la maison deux hommes, le colonel Stark et M. Ferguson, et une femme. Leurs liens ne sont pas précisés ; nous observons toutefois que le colonel et la femme semblent tous deux allemands, et nous sommes donc tenté d’en déduire qu’ils constituent un couple, auquel M. Ferguson, l’anglais, serait étranger ; inversement, il semble que ce soit M. Ferguson et la femme qui agissent pour sauver l’ingénieur (à coup sûr contre le sentiment premier du colonel, et peut-être même en cachette de lui). Les relations sexuelles découvertes par le jeune homme sont donc obscures : quel est le couple dont les relations sont observées ? S’agit-il vraiment des relations sexuelles du mari et de la femme, ou des relations de la femme et de son amant ?
Dès lors, ne vous étonnez pas si ce qui est produit dans le secret et la culpabilité, c’est des bâtards, des faux enfants : de la fausse monnaie...
Pourquoi les criminels peuvent-ils s’échapper ?
Pour finir, vous pourriez vous étonner que dans une œuvre aussi morale que celle de Conan Doyle, les criminels s’échappent 13 .
Mais l’échec de Sherlock Holmes connaît des circonstances atténuantes… Si celui qui tire les ficelles, c’est-à-dire l’inconscient de Conan Doyle, ressent le besoin que les criminels échappent à la punition a priori attendue, c’est parce que ces criminels sont aussi et surtout les parents… Ne pensez-vous pas que si l’on est bien élevé, si l’on est un gentleman, on évite de mettre en prison ses parents ?
Retour sur la notion de "fantasmes originaires"
Nous venons de voir que la force du Pouce de l’ingénieur provenait de la mobilisation de multiples fantasmes : le fantasme œdipien de séduction de la mère, le fantasme de castration par le père, le fantasme de retour dans le corps maternel et de vie intra-utérine, le fantasme de "scène primitive"... Nous aurions pu ajouter le fantasme de séduction par un adulte 14 .
Ce sont ainsi tous les fantasmes réunis par Freud sous le terme de fantasmes originaires qui sont mis en scène dans Le Pouce de l’ingénieur. Si tous ces fantasmes se retrouvent comme fondements d’un même récit, c’est qu’ils ne constituent pas un regroupement que la théorie psychanalytique ferait de manière arbitraire, mais qu’ils ont bien un lien intrinsèque. Le Pouce de l’ingénieur nous aide ainsi à percevoir que les fantasmes originaires constituent un "cortège" du complexe d’Œdipe : pour Victor Hatherley et pour tout jeune garçon, s’articulent étroitement l’amour pour la mère et la rivalité avec le père, la scène primitive, le désir de retour à la vie intra-utérine, l’angoisse de la castration, l’initiation à la sexualité par les aînés…
Nous vous suggérons maintenant, si vous êtes un homme, de partir à la recherche des traces que le complexe d’Œdipe et les fantasmes originaires, malgré le refoulement, ont laissées dans vos souvenirs, vos rêves, vos affects, vos attitudes… Et si vous êtes une femme, pensez que le complexe d’Œdipe et les fantasmes originaires, certes, ne peuvent prendre pour vous exactement la même forme que pour un homme ; mais n’en doutez pas, vous ne leur avez pas échappé !
Enquête et cure ; la psychanalyse avant la psychanalyse
Vous avez vu que Le Pouce de l’ingénieur reposait sur les plus forts et les plus universels des fantasmes : les fantasmes originaires. Mais Le Pouce de l’ingénieur a une autre singularité : il met en scène certains aspects de la cure psychanalytique…
Notez tout d’abord que le jeune ingénieur est dans une situation névrotique, où il est partagé entre la curiosité pour la sexualité et le désir pour la mère, d’une part, et d’autre part, la peur de la faute et de la punition. De fait, le jeune homme manifeste devant le Dr Watson un symptôme névrotique par excellence, une crise d’hystérie ; ainsi que l’explique Watson, lorsque le jeune homme arrive chez lui et commence à expliquer son aventure, "il avait le rire joyeux, qui sonnait haut, un peu trop haut [...]. “Stop ! lui criai-je. Du calme.” Et je lui versai dans un verre un peu d’eau. Précaution inutile : il ne se contrôlait plus : une crise d’hystérie s’était déclenchée."
Le chemin qu’il suit dès lors est... une thérapie psychanalytique avant la lettre. Il ressent à cet égard une vérité profonde, qu’il expose à Watson : "Je ne récupérerai vraiment que lorsque j’aurai raconté mon histoire 15 ."

Et de fait, l’ingénieur raconte son histoire – ses fantasmes – à un médecin (Watson) et à un détective (Holmes) 16 .
Le recours à un médecin et à un détective montre que Victor Hatherley et Conan Doyle ont deviné un profil humain susceptible de traiter le problème du jeune ingénieur : celui du professionnel qui, quelques années après la parution du Pouce de l’ingénieur (1891), naîtra sous le nom de "psychanalyste".
La cure "telle qu’en elle-même l’éternité la change"
Parvenus à ce point, nous pouvons nous hasarder à nous rappeler un propos de Sherlock Holmes dans Une Étude en rouge (1887) : " Mes clients sont tous des gens en peine de quelque chose, qui se débattent dans une nuit qu’ils me demandent d’éclairer. J’écoute leurs histoires, puis ils écoutent mes commentaires ; à la fin, j’empoche des honoraires ! "...
5 Pour Freud, "l’inquiétante étrangeté" peut également se manifester "lorsque des convictions primitives surmontées apparaissent de nouveau confirmées" (il peut par exemple s’agir de la croyance en la toute-puissance des pensées, en la possibilité du retour des morts…). Dans tous les cas (celui des complexes infantiles refoulés ou celui des pensées primitives surmontées), il y a retour de ce que le sujet a connu et qui l’a profondément marqué, mais qu’il méconnaît maintenant. Si vous êtes amateur d’inquiétante étrangeté (en tant que lecteur, spectateur, auteur…), nous vous invitons à lire l’article que Freud a consacré au concept (article intitulé L’Inquiétante Étrangeté selon la traduction de Marie Bonaparte, ou L’Inquiétant selon la récente traduction des Œuvres complètes).
6 Si vous trouvez notre interprétation trop directive et si vous restez réticent, pensez toutefois qu’elle ne sort pas d’un chapeau : nous insisterons auprès de vous en rappelant que le pouce constitue une représentation connue du pénis (comme le majeur dans le cas d’un "doigt d’honneur"). Rappelons-nous par exemple que dans le film de Billy Wilder The Seven-Year Itch (Sept Ans de réflexion) , le désir du héros face à Marilyn Monroe se manifeste par l’érection spasmodique de son pouce…
7 D’ailleurs, on sait que le colonel est le "père du régiment"…
8 "Les chambres, dans le rêve, sont la plupart du temps des femmes" (Freud, 1899-1900). À cet égard, Freud peut même citer Artémidore de Daldis, qui, au II ème siècle après J.-C, indiquait dans sa Symbolique des rêves : "La chambre à coucher signifie l’épouse, dans le cas où il y en a une à la maison"...
9 "L’Empereur et l’Impératrice (le Roi et la Reine) sont […] la plupart du temps la présentation figurée des parents" (Freud, 1899-1900).
10 Vous pouvez voir ici la pertinence d’une certaine leçon psychanalytique : une déclaration a très généralement un lien avec la vérité, mais ce lien est plus complexe qu’on ne pourrait le croire a priori. Certes, une déclaration exprime souvent la vérité ; mais parfois elle exprime exactement le contraire (ou encore, elle constitue une formation de compromis entre la vérité et les résistances qui s’opposent à la reconnaissance de celle-ci)…
11 Y compris en matière sexuelle... À cet égard, rappelons que depuis l’Antiquité et pendant des siècles, la découverte des secrets de la nature a été représentée par le dévoilement d’un personnage féminin. Cette métaphore du dévoilement suggère une proximité entre l’élucidation des mystères de la nature (qu’elle soit entreprise par le philosophe, le savant, l’ingénieur…) et diverses démarches sexuelles (la découverte du mode de conception des enfants, l’exploration du corps d’autrui, le voyeurisme…).
Au XX ème siècle, J.-P. Sartre percevait toujours le scientifique comme mû par une curiosité plus ou moins sexuelle et sublimée : "Toute recherche comprend l’idée d’une nudité qu’on met à l’air en écartant les obstacles qui la couvrent, comme Actéon écarte les branches pour mieux voir Diane au bain. […] Le savant est le chasseur qui surprend une nudité blanche et qui la viole de son regard" (L’Être et le Néant, 1943).
12 "À la base d’un grand nombre de rêves […] qui ont […] pour contenu le fait [...] de demeurer dans l’eau, il y a des fantaisies concernant la vie intra-utérine, le séjour dans le ventre maternel et l’acte de la naissance" (Freud, 1899-1900). Mais nous irons très au-delà de cette indication succincte, lorsque la cinquième partie de notre ouvrage évoquera Le Grand Bleu…
13 Et cela d’autant plus qu’ils ne sont pas seulement des faux-monnayeurs : quelques indices non rapportés ici montrent que pour protéger leur secret, ils ont sans doute tué des devanciers du jeune ingénieur.
14 Dans notre interprétation, nous n’avons jusqu’ici pas parlé de la séduction par un adulte, qui fait pourtant partie des fantasmes originaires. Ce complexe nous semble en effet ne pas être présent dans la nouvelle de façon aussi frappante que les autres fantasmes originaires. Est-il pour autant absent ? Non… En effet :
– D’une part, le complexe d’Œdipe, qui est essentiel dans Le Pouce de l’ingénieur, a toujours quelque lien avec le fantasme de séduction. À cet égard, citons Freud : "Le premier objet érotique de l’enfant est le sein maternel nourricier. […] Ce premier objet se complète plus tard pour devenir la personne de la mère, qui ne fait pas que nourrir, mais qui soigne également et suscite aussi bon nombre de sensations corporelles chez l’enfant […]. Avec les soins corporels, elle devient la première séductrice de l’enfant" (Freud, 1940 a).
– D’autre part, rappelez-vous que même si le couple parental interdit au jeune homme de manipuler la chambre-presse qui sert à produire les enfants-monnaie, c’est quand même lui qui fait venir le jeune ingénieur et lui fait voir la chambre-presse ; à cet égard, le couple du Pouce de l’ingénieur est comme tous les couples parentaux : il est à la fois celui qui interdit ou freine la connaissance de la sexualité, et celui qui de fait, fournit le modèle du couple sexué et une certaine initiation à la sexualité…
15 Nous avons ici "l’abréaction", c’est-à-dire "la décharge émotionnelle par laquelle un sujet se libère de l’affect attaché au souvenir d’un événement traumatique" (Laplanche et Pontalis)… ou en d’autres termes, la "cure par la parole" ou le "ramonage de cheminée" décrits par Bertha Pappenheim (alias Anna O., c’est-à-dire le premier "cas" décrit par la littérature psychanalytique).
16 Le "modèle réel" d’après lequel Conan Doyle a conçu Sherlock Holmes cumulait d’ailleurs les deux fonctions d’enquêteur et de médecin (dissociées dans l’œuvre littéraire et assumées respectivement par Holmes et Watson). Comme l’indique Conan Doyle dans son autobiographie, il s’agissait du chirurgien de l’hôpital d’Édimbourg, Joseph Bell : "Bien que très habile opérateur, il excellait surtout dans le diagnostic, non seulement de la maladie, mais de la profession et du caractère"…
CHAPITRE III COMMENT ACQUÉRIR UN PHALLUS DE 51 MÈTRES ?
Mais laissons là Conan Doyle. Vous pouvez en effet penser qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, et que l’œuvre de cet auteur ne peut suffire pour vous convaincre de l’importance des fantasmes infantiles dans la littérature et dans la vie…
Allons donc creuser ailleurs la question de la découverte de la sexualité par les jeunes hommes et de la lutte œdipienne contre leur père… En particulier, pouvons-nous trouver ces mêmes thèmes cachés chez d’autres auteurs ? Nous nous contenterons d’un seul exemple.
Arsène Lupin et L’Aiguille creuse
Tournons-nous vers L’Aiguille creuse publiée par Maurice Leblanc en 1909. Ce roman voit s’opposer Arsène Lupin et Isodore Beautrelet. Ce dernier veut élucider un secret détenu par Lupin. Les questions obsédantes liées à ce secret peuvent être ainsi résumées : "Qu’est-ce que “l’Aiguille creuse” ? où est l’Aiguille creuse ? à quoi sert l’Aiguille creuse ? ..."
Mais commençons par évoquer le jeune héros. Isidore Beautrelet est l’équivalent de Victor Hatherley : c’est "un tout jeune homme", "élève de rhétorique au Lycée Janson-de-Sailly" ; au début du roman, il se fait passer pour un reporter et il avoue son goût pour les romans policiers ; c’est dire que comme le jeune ingénieur Hatherley, il a une vocation particulière à découvrir et à apprendre.
Passons maintenant à la figure du père. Dans Le Pouce de l’ingénieur, la relation au père était simple : le père donnait l’exemple de la vie sexuelle, mais il interdisait au fils la sexualité et notamment la sexualité avec la mère, et il était castrateur. Dans L’Aiguille creuse, la relation au père est plus complexe… Le père est scindé en deux personnages. Si vous êtes déjà familier de la psychanalyse, cette scission ne vous étonnera pas : vous savez que dans le rêve et les autres productions de l’inconscient, un même personnage peut "condenser" les traits de plusieurs personnes de la réalité et les représenter toutes ; et inversement, une seule et même personne de la réalité peut incarner ses différents aspects dans plusieurs personnages 17 ...
De fait, dans L’Aiguille creuse, la fonction de père s’incarne tout d’abord dans le père présenté comme tel ; mais étrangement, alors qu’Isidore est très jeune, le père est âgé et a constamment besoin de la protection de son fils ; Isidore dit de lui : "Mon père est vieux, nous nous aimons beaucoup…" Ce père, c’est le père auquel on a rogné les dents, le père qui a cessé d’être dangereux (c’est le contraire du Colonel "Stark", c’est-à-dire du Colonel "Puissant"…). C’est aussi le père qui est dépourvu d’épouse, et avec lequel la rivalité pour la mère n’a plus lieu d’être 18 .
Et puis il y a une deuxième figure paternelle : Arsène Lupin, qui a des sentiments affectueux pour le jeune Isidore, qui lui dit : "On a ses faiblesses… Et j’en ai une pour toi…", qui à l’occasion l’appelle "Bébé"… Rien n’y fera : malgré cette affection et cette complaisance, Beautrelet poursuivra son action contre Lupin jusqu’au bout, jusqu’à la catastrophe finale de ce dernier. À vrai dire, Lupin commet (pour une fois) une erreur… Mais c’est une erreur que partagent de nombreux pères : en appelant Beautrelet "Bébé", il se met certes dans la position du père, mais du père qui est trop puissant et trop dominateur, et qui au lieu d’aider son enfant à grandir, le rend petit ; Beautrelet doit donc vaincre ce père-là pour devenir pleinement adulte.
Vous voyez comment est à la fois mise en scène et dissimulée l’hostilité du fils envers le père : le fils a une impressionnante affection pour son père "officiel", mais cette affection est rendue possible par le fait que ce père est vieux, faible, impuissant ; l’hostilité du fils, qui existe malgré l’affection, se tourne contre une autre représentation du père, la figure forte qu’incarne Lupin 19 .
Évoquons enfin l’objet du combat que le jeune homme mène contre Lupin. L’origine première de ce combat réside dans le fait que Lupin, le père puissant, connaît et détient quelque chose qu’Isidore Beautrelet ignore... Comme d’autres personnages du roman, mais avec un surcroît de passion (dû aux hormones de l’adolescence ?), Beautrelet veut tout savoir de l’Aiguille creuse. Il se lance donc dans une quête éperdue de la vérité : il veut résoudre "“le problème de l’Aiguille creuse” comme l’appelaient les innombrables Œdipes [qui se penchaient sur lui]." De fait, il semble s’agir d’une connaissance essentielle au bonheur ; comme l’indique Lupin paternel et narquois, "Ah ! Isidore, et l’on ose dire que la vie est monotone, mais la vie est une chose adorable, mon petit, seulement il faut savoir… et moi je sais…"
Comment accéder à l’Aiguille creuse et lever son mystère ? Eh bien il faut passer par une grotte… et celle-ci s’appelle la "Chambre des demoiselles" ! Vous ne serez pas surpris d’apprendre que le jeune homme s’approche de la découverte de façon très suggestive : "“Je brûle ! ... Je brûle !” murmurait le jeune homme, tout pantelant sous les coups de la vérité qui le heurtait par grands chocs successifs."
Qu’est-ce donc que l’Aiguille ?

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