La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au siècle des Lumières. Tome I
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Description

Ce premier volume de Transversales constitue le premier volet des travaux de spécialistes des études sur le dix-huitième siècle français et britannique. Dans le cadre d’un projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne (MSHB), « La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières : l’émergence d’un nouveau modèle de société », ces chercheurs tentent de redéfinir les modes opératoires de la sociabilité pour chacune des deux nations, à partir de sources dont certaines sont célèbres mais d’autres peu connues de la critique, et s’interrogent sur la réalité de la supériorité du modèle français de sociabilité. L’analyse faite par Georg Simmel qui voyait en cette dernière « la forme ludique de la socialisation » et un « symbole de la vie » sert de trame théorique à ce recueil où sont examinés, dans un premier échantillonnage, les vecteurs d’une sociabilité oscillant entre ludique et politique.

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Informations

Publié par
Date de parution 22 mars 2012
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304039078
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Annick Cossic-Péricarpin et Allan Ingram (dir.)
La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières
L’émergence d’un nouveau
modèle de société
Tome 1 Les Lumières en France et en Grande-Bretagne : les vecteurs d’une nouvelle sociabilité − entre ludique et politique
Collection Transversales
Éditions Le Manuscrit Paris


© Éditions Le Manuscrit, 2012
EAN : 9782304039061 (livre imprimé)
EAN : 9782304039078 (livre numérique)


Présentation de la collection
La collection Transversales , dirigée par Annick Cossic-Péricarpin, a pour vocation de rendre compte des travaux d’universitaires dont le champ d’étude est le dix-huitième siècle britannique ou français et qui s’intéressent plus particulièrement aux formes, fonctions et modes opératoires de la sociabilité en Grande-Bretagne et en France. Le socle théorique de la collection est divers en raison de la multidisciplinarité des contributeurs qui font appel aux notions de modèle culturel, d’influence, de transfert et de conflit. Les publications annuelles de la collection font suite à une série de manifestations scientifiques qui ont débuté en décembre 2009 à l’Université de Brest dans le cadre d’un Projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne. « L’archéologie du savoir » qui y est mise en œuvre a pour objectif ultime, par une lecture croisée de la sociabilité au siècle des Lumières, une meilleure compréhension des enjeux sociétaux d’aujourd’hui.
La problématique posée – l’émergence d’un nouveau modèle de société et sa puissance disséminatoire − est novatrice tant par les sources utilisées que par les attendus scientifiques qui permettraient une remise en cause de postulats généralement admis, en l’occurrence la supériorité du modèle français de sociabilité. Une telle thématique est éminemment moderne et d’une actualité prégnante à une époque où l’individualisme et les conduites antisociales semblent l’emporter sur la ritualisation des rapports sociaux. Un réexamen d’un certain nombre de présupposés sur le dix-huitième siècle et sur les relations entre les nations française et britannique n’est pas seulement une exhumation du passé, mais mène, en dernier ressort, à une réinterprétation du présent.


Comité scientifique
Madame Annick C ossic-Péricarpin
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBO Brest, HCTI/CEIMA, EA 4249
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications: Bath au XVIIIe siècle : les fastes d’une cité palladienne (PUR, 2000, 200p) ; Edition critique , The New Bath Guide , Christopher Anstey (PETER LANG 2010, 301 p.) ; ouvrage en co-direction : Spas in Britain and in France in the Eighteenth and Nineteenth Centuries (CSP, 2006, 521 p.)
Adresse mail : annick.cossic@univ-brest.fr
Monsieur Allan I ngram
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : Northumbria University, Newcastle, UK
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications : The Madhouse of Language (Routledge, 1991), Cultural Constructions of Madness in Eighteenth-Century Writing (avec Michelle Faubert, Palgrave, 2005), Melancholy Experience in Literature of the Long Eighteenth Century: Before Depression, 1660-1800 (co-direction Stuart Sim, Clark Lawlor, Richard Terry, Leigh Wetherall-Dickson, John Baker, Palgrave, 2011).
Adresse mail : allan.ingram@northumbria.ac.uk
Monsieur Éric F rancalanza
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBO, Brest, Centre des Correspondances UMR 6563
Domaine de compétence : dix-huitième siècle français
Principales publications : Jean-Baptiste-Antoine Suard journaliste des Lumières , Paris, Champion, 2002, « Les Dix-huitièmes Siècles », n° 60, 469 pages. - Voltaire, Patriarche militant. Le Dictionnaire philosophique (1769) , PUF-CNED, 2008, Série « XVIII e siècle », 201 p. - Suard ; Correspondance littéraire avec le margrave de Bayreuth (1773-1775). Edition établie à partir des manuscrits inédits de la Bibliothèque Historique de la ville de Paris et de la Bibliothèque municipale de Besançon, présentée et annotée par Eric Francalanza , Honoré Champion, 2010, coll. « Bibliothèque des correspondances, mémoires et journaux », n° 53, 984 pages.
Adresse mail : e.francalanza@numericable.fr
Monsieur Norbert C ol
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBS, Lorient, HCTI, EA 4249
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications : Burke, le contrat social et les révolutions (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001). A la recherche du conservatisme britannique: historiographie, britannicité, modernité (XVIIe-XXe siècles) (Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007).
Adresse mail : norbert.col@univ-ubs.fr
Madame Hélène D achez
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de Recherche : Toulouse2 Le Mirail
Domaine de compétence : dix-huitième siècle britannique
Principales publications : Ordre et Désordre : le corps et l’esprit dans les romans de Samuel Richardson (1689-1761) (Villeneuve d’Ascq : PU du Septentrion, 2000) ; Le Sang dans le roman anglais du XVIIIe siècle (Montpellier : PU de la Méditerranée, 2007).
Adresse mail : hdachez@wanadoo.fr
Monsieur Jean-Noël P ascal
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : Toulouse2 Le Mirail
Domaine de compétence : Littérature française XVIIIème siècle.
Principales publications : publications récentes : Fables de Florian, édition critique (Ferney-Voltaire, CIEDS, 2005), Le Cœur terrible : Gabrielle de Vergy, Fayel, Gabrielle de Passy (Presses Universitaires de Perpignan, coll. « Etudes », 2005. A paraître : Lyres, harpes et cithares : les psaumes en vers, 1690-1820 (Presses littéraires).
Adresse mail : jmsaprac@wanadoo.fr
Madame Arlette G autier
Titre : Professeur des Universités
Université ou Centre de recherche : UBO, Brest, CRBC Brest
Domaine de compétence : sociologie (construction des genres et des familles, sur des périodes allant de l’esclavage et du colonialisme à des situations post-coloniales).
Principales publications : Les sœurs de Solitude (Paris, Les éditions caribéennes, 1985) , Le sexe des politiques sociales , avec Jacqueline Heinen (Paris, Editions Indigo et Côté-femmes, 1993), Politique de population, médiateurs institutionnels et fécondité au Yucatan , avec André Quesnel (Paris, Editions de l’IRD, 1993), Les politiques de planification familiale (Nogent-sur Seine, Editions du CEPED, 2003).
Adresse mail : arlette.gautier@univ-brest.fr


Liste des contributeurs
Annick C ossic -P éricarpin est Professeur de littérature et de civilisation britanniques à l’Université de Brest. Responsable du projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne sur la « Sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières », elle a travaillé sur les villes d’eaux anglaises et est l’auteur d’une monographie, Bath au XVIIIème siècle : les fastes d’une cité palladienne (PUR, 2000). Elle a dirigé avec Patrick Galliou un ouvrage sur les villes d’eaux, Spas in Britain and in France in the Eighteenth and Nineteenth Centuries (Cambridge Scholars Press, 2006). Sa publication la plus récente est une édition critique du poème épistolaire de Christopher Anstey, The New Bath Guide de 1766 ( The New Bath Guide, Edited with an Introduction and Notes, Peter Lang, 2010). Elle a également publié un certain nombre d’articles sur la poésie satirique.
Allan I ngram is Professor of English at the University of Northumbria. His books include works on James Boswell, on Swift and Pope, and on eighteenth-century insanity. His most recent publications are Cultural Constructions of Madness in Eighteenth-Century Writing (2005, with Michelle Faubert) and Melancholy Experience in Literature of the Long Eighteenth Century (2011, with Leigh Wetherall-Dickson et al). He was Director of the major Leverhulme Trust research project, ‘Before Depression, 1660-1800’, and is joint general editor (with Leigh Wetherall-Dickson) of a four-volume set of primary material, Depression and Melancholy, 1660-1800 (Pickering & Chatto, forthcoming 2012). His edition of Gulliver’s Travels will be published by Broadview in 2012.
Ainhoa D e F ederico D e L a R ua est Maître de Conférences de sociologie à l’Université de Toulouse 2 Le Mirail dans le Département de Sociologie et d’Anthropologie. Elle travaille sur les réseaux sociaux et l’amitié. Editrice en chef de la revue REDES. Revista hispana para el análisis de redes sociales , une des 4 revues spécialisées dans l’analyse des réseaux sociaux dans le monde. Elle est coordinatrice du RT 26 «Réseaux sociaux» de l’Association Française de Sociologie et du groupe scientifique interdisciplinaire «Réseaux Sociaux à Toulouse». Elle a édité 7 numéros thématiques concernant les réseaux sociaux et environ 25 articles et chapitres d’ouvrage dans des revues telles que International Sociology , Bulletin of Sociological Methodology, Socio-Logos, Empiria .
Ioana G alleron est Maître de Conférences en littérature française du XVIII e siècle à l’Université de Bretagne-Sud. Elle a consacré sa thèse à la cour de Sceaux de la duchesse du Maine et travaille depuis sur la littérature mondaine du XVIII e siècle et ses rapports avec le théâtre de la période .
Leigh W etherall D ickson is a senior lecturer in eighteenth and nineteenth-century English Literature at Northumbria University. Her current research focuses upon the relationship between autobiographical narratives, such as diaries, memoirs and letters, and the expression of the experience of depression: its contested causes; its gendering; and the problems it presents for communication. She has recently published a chapter on autobiography and depression in Melancholy Experience in the Literature of the Long Eighteenth Century (Palgrave, 2011), and is the general editor and a contributing author to the forthcoming four-volume set entitled Depression and Melancholy 1660-1800 (Pickering and Chatto, 2012).
Agrégé d’anglais, Alain K erhervé est Maître de Conférences à l’Université de Brest. Ses recherches sont menées dans le cadre du laboratoire EA4249 HCTI-Ceima. Elles portent sur la théorie et la pratique de l’écriture épistolaire en Angleterre au XVIII e siècle. Ses dernières publications incluent The Ladies Complete Letter-Writer (1763) (Cambridge Scholars Publishing, 2010) et Polite Letters: The Correspondence of Mary Delany (1700-1788) and Francis North, Lord Guilford (1704-1790) (Cambridge Scholars Publishing, 2009).
É ric F rancalanza est Professeur de littérature française à l’Université de Brest. Il a publié plusieurs livres et recueils sur le XVIII e siècle. Il s’intéresse plus particulièrement à la critique, au journalisme, aux correspondances et à la poésie du tournant du siècle (1750-1820) ainsi qu’à la pérennité des Lumières au XIX e siècle.
Professor Norbert C ol (Université de Bretagne-Sud / HCTI) is the author of several books and articles in the field of the history of ideas, mostly around Edmund Burke and Jonathan Swift. His most recent book to date is À la Recherche du conservatisme britannique: Historiographie, britannicité, modernité (XVII e -XVIII e siècles) , published by Presses Universitaires de Rennes (2007).


Introduction La naissance d’une nouvelle sociabilité
Annick Cossic-Péricarpin Professeur à l’Université de Bretagne Occidentale, ubo , Brest ea 4249 hcti -Ceima
1. La plasticité d’un concept pluridisciplinaire
L’usage lexicographique
En France, le mot « sociabilité » fit son apparition en 1665, dans une lettre de Jean Chapelain à Pierre-Daniel Huet 1 , signifiant « une aptitude à vivre en société 2 ». Reconnu officiellement par le Dictionnaire de l’Académie française en 1798, il renvoie d’une part à « l’aptitude de l’espèce humaine à vivre en société » et d’autre part à « l’aptitude de l’individu à fréquenter agréablement ses semblables ». On trouve donc, dès l’origine de l’emploi du terme, et dans sa deuxième acception, la notion de plaisir qui semble indissociable de celle de sociabilité.
En Grande-Bretagne, le mot fut utilisé pour la première fois au quinzième siècle et selon l’ Oxford English Dictionary signifie : « the character or quality of being sociable, friendly disposition or intercourse ». On constate donc une certaine antériorité des Britanniques dans la dénomination d’une pratique sociale répandue dans les deux pays mais devenant dès le dix-septième siècle une caractéristique culturelle de la France, à visée hégémonique au dix-huitième siècle.
Sociabilité et philosophie des droits naturels de l’homme
La première définition lexicographique du terme renvoie à la philosophie des droits naturels de l’homme développée en Angleterre par John Locke dans Two Treatises of Government (1690) et à sa théorie d’un contrat social selon laquelle certains des droits naturels de l’homme sont transférés à un gouvernement. La vision lockéenne d’un état de nature non anarchique est différente de celle proposée par Thomas Hobbes dans Leviathan (1651). La sociabilité est ainsi un concept de philosophie morale et politique au cœur de la pensée des Lumières et fut appréhendée diversement par les philosophes qui nourrirent par leurs écrits les débats théoriques du siècle, en particulier Jean-Jacques Rousseau en France dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) et le Contrat Social (1762) et Jeremy Bentham en Grande-Bretagne. Bentham, à l’origine de l’utilitarisme, a tenté de réfuter les arguments de ses prédécesseurs sur l’existence de droits naturels de l’homme.
Dans ce premier volume de Transversales , nous nous intéresserons essentiellement, mais pas exclusivement, à la sociabilité dans la deuxième acception du terme, indiquée par le Dictionnaire de l’Académie française, c’est-à-dire en tant « qu’aptitude de l’individu à fréquenter agréablement ses semblables ». Cette acception correspond également à la deuxième donnée par l’ Oxford English Dictionary .
Sociabilité : un concept séminal dans les sciences sociales
Le concept de sociabilité n’a pas la même historicité en France et en Grande-Bretagne où il est utilisé davantage dans le sens de « convivialité » que dans un sens sociologique. Il a fait son apparition dans les sciences sociales au début du vingtième siècle, grâce au sociologue allemand Georg Simmel qui y voyait une forme d’interaction, insistant sur « le lien de réciprocité qui flotte en quelque sorte librement entre les individus 3 ». À cette liberté qu’a l’individu de forger des liens avec d’autres librement choisis s’ajoute le caractère ludique de la sociabilité que Simmel considérait comme une « forme mouvante et jamais définie 4 », « la forme ludique de la socialisation 5 ». Il n’y accordait pas moins une très grande importance, car pour lui :
Tous les grands systèmes et organisations superindividuels auxquels on pense d’ordinaire à propos du concept de société ne sont rien d’autre que des moyens de consolider – dans des cadres durables et des figures autonomes – des actions réciproques immédiates qui relient d’heure en heure ou bien la vie durant les individus 6 .
Le courant interactionniste de l’Ecole de Chicago, les spécialistes de l’étude des réseaux sociaux ont adopté la vision de Simmel qui concevait « la société comme fondée sur l’action réciproque 7 ». Grâce à l’analyse de réseaux, la sociabilité acquiert une fonction « explicative d’un ensemble varié de comportements sociaux 8 ». Par-delà les clivages méthodologiques, nous adopterons, comme point de référence dans ce recueil d’articles, la définition donnée par le sociologue contemporain Michel Forsé, pour qui elle « désigne l’ensemble des relations qu’un individu entretient avec d’autres, compte tenu de la forme que prennent ces relations 9 ».
Un bref bilan historiographique
Outre les sociologues, les historiens ont, eux aussi, été amenés à donner leur propre définition de la sociabilité. Les travaux fondateurs des historiens français Emmanuel Le Roy Ladurie et Maurice Agulhon dans les années 1970 ont conduit à redéfinir la sociabilité comme une « aptitude à vivre intensément des relations publiques 10 » et permis un renouvellement de l’étude de ses formes et pratiques. Cette définition est « susceptible d’intégrer une dimension de psychologie collective 11 ». Les « tentatives de modélisation [d’Agulhon] servent de socle référentiel à la plupart des analyses utilisant cette notion comme une catégorie historique opératoire et convaincante 12 ».
Les études sur les Lumières en France ont été ainsi renouvelées dans une tentative visant à retracer les « origines culturelles de la Révolution française 13 » : pour Stéphane Van Damme, « développée dans le cadre du bicentenaire de 1789, toute cette réflexion a contribué à définir un usage fort de la notion de sociabilité intellectuelle à partir du concept d’espace public 14 ». Une telle réflexion s’est nourrie des travaux de Jürgen Habermas qui, par sa distinction entre sphère publique et sphère privée, a contribué à une nouvelle appréhension des enjeux sociétaux du dix-huitième siècle 15 . Selon Habermas, la sphère publique constituait un « forum d’où les personnes privées rassemblées en un public s’apprêtaient à contraindre le pouvoir de se justifier face à une opinion publique 16 ». Cette sphère publique faisait office de zone de transition entre famille et État : elle permettait la discussion de matières d’intérêt général de façon informelle, non institutionnelle. Cependant, en Grande-Bretagne, la dichotomie introduite par Habermas a été contestée par l’historienne Amanda Vickery, car, selon elle, la sociabilité englobe les deux sphères et se définit par une régulation du public : « By its very nature, sociability resists the categories of public and private, for its very function is to integrate the two 17 ».
Les travaux de John Brewer, en particulier son ouvrage, The Pleasures of the Imagination . English Culture in the Eighteenth Century (1997), livrent une version nouvelle de l’histoire culturelle des Britanniques à l’époque des Lumières, constituant une sorte de pendant aux conclusions novatrices de Linda Colley sur la formation de l’identité du peuple britannique dans Britons. Forging the Nation 1707-1837 (1992). Colley a procédé à une anatomie politique des Britanniques, Brewer a écrit une histoire de leurs loisirs, de la mondanité, en prêtant une attention particulière à la constitution de réseaux d’amateurs éclairés méconnus, comme ceux de Lichfield gravitant autour d’Anna Seward, ou de Batheaston, autour de Lady Miller. Ses conclusions vérifient certains des présupposés des Cultural Studies selon lesquels « les identités, les groupes apparaissent toujours en mouvement, en action 18 », sa méthodologie également, puisque The Pleasures of the Imagination peut aussi se lire comme une histoire des rapports entre les provinces du Royaume, entre la province et la capitale, donc instaure un dialogue constant entre la périphérie et le centre, qui caractérise l’approche des Cultural Studies, ou approche culturaliste.
2. Un siècle de révolutions en France et en Grande-Bretagne : un contexte propice à l’émergence d’une nouvelle sociabilité
Un contexte de bouleversements politiques, économiques et sociaux
La Révolution française de 1789 eut un caractère politique, social et culturel, la Glorieuse Révolution de 1688 en Angleterre eut des conséquences du même ordre et permit l’avènement du long dix-huitième siècle (1688-1837). En France comme en Grande-Bretagne, on assista à la montée en puissance d’un groupe intermédiaire, appelé en anglais les middling orders , et à une démocratisation progressive mais lente de la culture, impliquant un déplacement de la vie culturelle de la Cour vers la ville, de l’aristocratie vers les classes moyennes.
Sur l’échiquier géo-politique mondial, les deux pays se livrèrent une lutte sans merci pour obtenir une hégémonie économique passant par la maîtrise des mers et l’expansion territoriale. Cependant, cette volonté de domination ne se cantonna pas à la macro-politique mais trouva également une expression culturelle.
Le projet mshb : objectifs et attendus scientifiques
Les articles de ce premier volume de Transversales , qui n’a pas vocation à être exhaustif, constituent le premier volet des travaux de chercheurs français et britanniques, appartenant à diverses disciplines, qui travaillent ensemble, depuis l’automne 2009, dans le cadre d’un projet de la Maison des Sciences Humaines de Bretagne intitulé « La sociabilité en France et en Grande-Bretagne au Siècle des Lumières : l’émergence d’un nouveau modèle de société ». Ce projet a des objectifs très précis, à savoir :
– une redéfinition de la signification de la sociabilité pour chacune des deux nations, des modes de résolution du conflit latent entre individu et société.
– un réexamen de l’équilibre entre sociabilité et répression : la sociabilité a-t-elle été instrumentalisée à des fins répressives ? Une telle interrogation devrait permettre une meilleure compréhension du lien entre sociabilité et marginalité.
– un réexamen des relations franco-britanniques au Siècle des Lumières où l’anglophobie allait de pair avec l’anglomanie, tandis que de l’autre côté de la Manche francophobie et francophilie caractérisaient de la même manière la perception de l’étranger.
Les attendus scientifiques de nos recherches sont les suivants :
– ces travaux sont susceptibles de déboucher sur une inversion du schéma traditionnel de supériorité française en matière de sociabilité et peuvent aboutir à une remise en cause de l’influence du modèle français de sociabilité. Il n’est pas inutile ici de rappeler la remarque de d’Alembert pour qui les Français formaient une « nation dont la sociabilité fait le principal caractère 19 ».
– par l’étude de sources primaires non étudiées jusqu’ici, une redéfinition du rôle des capitales Londres et Paris dans la constitution des réseaux de sociabilité en province est envisageable.
– plus largement, ce projet devrait permettre une meilleure compréhension de la signification du concept de sociabilité dans chacun des deux pays par une comparaison systématique de ses formes, fonctions et modes opératoires.
Les vecteurs de la sociabilité : transformations et nouvelle typologie
Le présent recueil débute par un article d’ Ainhoa de Federico , intitulé « La sociabilité, un état des lieux contemporain en France et en Grande-Bretagne » . Il nous a paru d’une part intéressant de commencer nos recherches en ayant connaissance des conclusions auxquelles peuvent parvenir des sociologues travaillant sur la période contemporaine. D’autre part, cet article nous fournit un certain nombre d’outils conceptuels nous permettant ensuite de nous livrer à ce que Michel Foucault a intitulé une « archéologie du savoir », en utilisant des catégories éclairantes favorisant une lecture actuelle du dix-huitième siècle. Il justifie une approche comparatiste, puisqu’il montre que la France et la Grande-Bretagne figurent parmi les pays « dont la sociabilité se ressemble le plus » et confirme le caractère ludique sur lequel a insisté Simmel.
Le volume tente ensuite d’établir une première typologie, non exhaustive, des vecteurs de sociabilité. Allan Ingram dans son article « ‘ Snuff , or the Fan ’ : Pope, Swift and the Nature of Sociability » a choisi de présenter la sociabilité sous l’angle de la satire. C’est en effet une sociabilité londonienne mise à mal par les deux plus éminents satiristes de la période augustéenne, Alexander Pope et Jonathan Swift, qui est analysée dans un article qui démonte les mécanismes de la conversation mondaine, vecteur traditionnel de sociabilité renouvelé par les nouveaux codes sociaux d’une société policée, et qui esquisse les contours d’une véritable gestuelle l’accompagnant ou s’y substituant. C’est une sociabilité théâtrale où la sociabilité devient un art de la joute, révélatrice de multiples tensions entre individus et classes sociales qui nous est ainsi présentée.
L’article de Ioana Galleron, « France-Angleterre : une acculturation des élites chez la duchesse du Maine » , est consacré à l’étude d’un autre vecteur de sociabilité, lui aussi traditionnel, la cour d’un membre de la haute noblesse, ici, celle de Sceaux. Cette sociabilité aristocratique est analysée en tant que lieu de rencontre de deux cultures, l’une française, l’autre britannique. Par l’étude d’un cas spécifique, celui des Anglais de Saint-Germain-en-Laye, membres de la cour de Jacques ii , l’auteur interroge le caractère hégémonique du modèle français de sociabilité et remet en cause les rapports de domination et de vassalité culturelle qui étaient censés s’instaurer dans un espace archétypal de sociabilité.
Les trois articles suivants du recueil ont pour point commun une analyse d’échanges épistolaires, soit entre deux individus, soit au sein d’un réseau de correspondants. La lettre, vecteur essentiel de sociabilité, met souvent en scène un moi malheureux, mélancolique, qui rejette la société de son temps et peut paraître misanthrope. Shaftesbury, considéré comme l’un des architectes de la philosophie du sens moral avec Francis Hutcheson, David Hume et Adam Smith, écrivait dans son carnet :
See what thou has got by seeking others. Is this Society ? Is it genuine and of a right kind, when it is that fond Desire of Company, that seeking of Companionship and Want of Talk and Story ? Is this that which prompts thee in the Case ? Is this the Affection [that] draws thee to Sociable Acts and Commerce with Mankind ? What is this but Sickness and of a dangerous kind ? 20
Leigh Wetherall-Dickson, dans un article intitulé « ‘I owed you but one letter, whereas you owe me two’ : Sociability, Depression and the Self in the Correspondence of Boswell and Temple », analyse l’échange épistolaire entre William Johnson Temple et James Boswell qui se déroula de 1756 à 1777. La correspondance peut-elle fonctionner comme un antidote à la mélancolie à laquelle les deux épistoliers sont en proie à des degrés divers et devenir une sociabilité de substitution, permettant la guérison du moi malade et son enrichissement intellectuel ? Telle est la problématique abordée par Leigh Wetherall-Dickson .
Alain Kerhervé , dans « La Duchesse de Portland, Mary Delany et Jean-Jacques Rousseau : des botanistes amateurs ? » examine la constitution d’un réseau épistolaire incluant trois protagonistes majeurs, la duchesse de Portland, Mary Delany et Jean-Jacques Rousseau, qui fonctionna de 1766 à 1776. Cet exemple d’une sociabilité dont le vecteur est la lettre est intéressant à divers titres : il nous fournit une illustration de la circulation des idées de façon informelle entre Français et Anglais, s’inscrivant de la sorte dans une série de transferts culturels, et de l’importance croissante de la science botanique qui se dote de nouveaux instruments tel le microscope. Il pose également la question du genre à laquelle s’est intéressé Jean-Jacques Rousseau dans plusieurs de ses ouvrages et montre l’intrusion de l’idéologie dans la correspondance privée, sur un sujet a priori exempt de signification politique.
La politique est en revanche l’objet officiel de la correspondance entre Jean-Baptiste-Antoine Suard et John Wilkes de 1764 à 1780, au centre de l’analyse d’ Eric Francalanza , dans son article, « Suard intermédiaire culturel : enjeux de la correspondance adressée à John Wilkes (1764-1780) ». Là encore, l’échange épistolaire peut se lire comme un dialogue entre les deux nations française et britannique, d’autant plus qu’ Eric Francalanza dépasse le cadre de l’échange binaire pour situer cette correspondance dans un réseau plus large comprenant les connaissances et relations des deux épistoliers. C’est une sociabilité sous haute surveillance que dépeint l’auteur pour qui sociabilité et polémicité doivent être articulées l’une à l’autre ; la personnalité des deux épistoliers donne une visée politique à l’échange qui ne correspond pas alors à la définition de Simmel lorsqu’il voit dans la sociabilité la « forme la plus pure de la vie sociale » ou Geselligkeit . Suard, homo novus selon Eric Francalanza, endosse l’habit de l’intermédiaire culturel qui « tente de réduire l’écart des mentalités ». Si l’on suit Simmel, n’y a-t-il pas alors détournement de la finalité première de la sociabilité qui dans sa pureté originelle est ludique et dont la caractéristique essentielle est précisément l’absence de finalité, car elle ne se soumet qu’au principe de plaisir ? N’y a-t-il pas à vrai dire un hiatus entre les deux définitions du terme ? Cependant, Simmel précise également que la sociabilité se nourrit du réel :
[…] toute sociabilité n’est qu’un symbole de la vie, telle qu’elle se dessine dans le déroulement d’un jeu qui contente aisément les êtres, mais néanmoins elle est aussi un symbole de la vie , dont l’image ne se transforme qu’autant que l’exige la distance à gagner sur elle ; c’est dans le même sens que l’art le plus libre et le plus fantaisiste, le plus éloigné de toute copie du réel, se nourrit d’une relation profonde et fidèle avec la réalité, à moins de devenir creux et mensonger. En effet l’art se situe lui aussi au-dessus de la vie, qui est aussi un au-dessus de la vie . Si la sociabilité coupe entièrement les fils qui la relient à la réalité de la vie, à partir desquels elle tisse tout autrement son ouvrage stylisé, son jeu se transformerait en bagatelle aux formes vides, en un schématisme sans vie, qui serait fier de son absence de vie 21 .
Dans le dernier article de ce premier volume de Transversales , « Burke’s Sublime and Beautiful in Political Sociability : from Thoughts on the Cause of the Present Discontents (1770) to the French Revolution », Norbert Col étudie l’émergence d’une nouvelle sociabilité politique et nous entraîne vers une autre sociabilité, non ludique, non informelle, une sociabilité au sens philosophique et politique. Son étude renvoie partiellement à cette sociabilité politisée décrite par Eric Francalanza, surtout perceptible dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle en France, à l’approche de la Révolution française. Fonctionnant dans des réseaux hybrides, c’est-à-dire à la fois politiques et littéraires, la sociabilité acquiert des caractéristiques différentes et spécifiques. Burke lui-même était à la fois homme de lettres et homme politique, et il n’est pas innocent qu’il ait tenté de concevoir une nouvelle forme de sociabilité politique. L’article de Norbert Col fait état des présupposés esthétiques d’une telle entreprise : Burke tenta d’abord de créer une nouvelle sociabilité des partis politiques, fondée sur une alliance de la raison et de la masculinité, qui constituerait une « forme politique du beau », mais le chaos qui, selon lui, régna en France pendant la Révolution l’obligea à reconnaître la persistance d’une forme de sociabilité politique plus proche du sublime que du beau et où masculinité et féminité se retrouvaient combinées.
Bibliographie sélective
A ghulon (Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848. Etude d’une mutation de sociabilité, Paris, Editions de l’ ehss , Librairie Armand Colin, 1977.
B eaurepaire (Pierre-Yves), Le mythe de l’Europe française au xviii ème siècle. Diplomatie, culture et sociabilités au temps des Lumières, Paris, Autrement coll. « Mémoires/Histoire », 2007.
B rewer (John), The Pleasures of the Imagination : English Culture in the Eighteenth Century, London, HarperCollinsPublishers, 1997.
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1 C hapelain (Jean), Lettres Inédites , Mémoires de la société de l’histoire de la ville de Paris et de l’Ile-de-France, Mémoires de la Société de l’histoire de la ville de Paris et de l’Ile-de-France , éd. Léon.-Gabriel P élissier , 1894.

2 R iviere (Carole-Anne), « La spécificité française de la construction sociologique du concept de sociabilité », Réseaux 2004/1, n° 123, p. 209.

3 S immel (Georg), Soziologie (1908) ; Sociologie et épistémologie , Paris, puf , 1981, p.125.

4 R iviere , p. 212.

5 S immel , p. 125.

6 S immel , p. 89-90.

7 R iviere , p. 214. L’article fait état du clivage entre Simmel et le sociologue français Durkheim (p. 215).

8 Ibidem , p. 229.

9 F orse (Michel), « Les réseaux de sociabilité : un état des lieux », L’Année sociologique n° 41, 1991, p. 246.

10 A gulhon (Maurice), Le cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848 . Etude d’une mutation de sociabilité , Paris, Editions de l’ ehss , Librairie Armand Colin, 1977, avant-propos, p. 7.

11 V an D amme (Stéphane), « La sociabilité intellectuelle. Les usages historiographiques d’une notion », Hypothèses, 1997/1, Publications de la Sorbonne, p. 121-132. Voir Agulhon p. 9.

12 Ibidem, p. 121.

13 Ibid. p. 123.

14 Ibid. p. 123.

15 H abermas (Jürgen), Strukturwandel der Offentlichkeit , 1963; L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise , Paris, Payot, 1978.

16 H abermas (Jürgen), ibidem , p.36.

17 V ickery (Amanda), The Gentleman’s Daughter. Women’s Lives in Georgian England , New Haven, Yale University Press, 2003, p. 196.

18 V an D amme (Stéphane), « Comprendre les Cultural Studies : une approche d’histoire des savoirs », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine , 2004/5 n° 51-4 bis, p 48-58.

19 D’A lembert , (Jean Le Rond), Eloges académiques, Préface , 1772 (cité par Littré). Voir également, Montesquieu, Mémoire de la critique , textes choisis et présentés par Catherine V olpihac -A uger , Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003.

20 S haftesbury (Anthony Ashley Cooper, Third Earl of), Notebook, Shaftesbury Papers (30/24/27/10,176), London, Public Record Office.

21 S immel p. 135.


La sociabilité, un état des lieux contemporain en France et en Grande-Bretagne 22
Ainhoa De Federico De La Rua 23 Maître de Conférences en Sociologie Université de Toulouse II le Mirail cers-lisst-cnrs
La sociabilité en sociologie
La sociabilité en sociologie n’est pas la qualité intrinsèque d’un individu qui permettrait de distinguer ceux qui sont « sociables » de ceux qui le sont moins, de distinguer les timides des personnes extraverties qui auraient beaucoup de contacts, d’amis, de copains, de relations de diverse nature avec d’autres personnes. La sociabilité, telle qu’elle est conceptualisée et étudiée en sociologie concerne l’ensemble des relations qu’un individu entretient avec les autres et les formes que prennent ces relations. Ces relations peuvent être de nature différente (famille, amis, amants, confidents, collègues, voisins, etc.) et la sociologie s’attache à comprendre les normes qui les guident et les modèles qu’elles suivent, que ce soit du point de vue de leur contenu (activités partagées, nature des échanges de services, des échanges de parole) que de leur forme (ancienneté, fréquence de rencontres, polyvalence ou spécialisation etc.). Elle s’intéresse aussi aux conditions de leur émergence (tous les contextes sociaux ne s’y prêtent pas) et à leur dynamique dyadique (chaque relation est une « histoire ») ainsi que structurale (chaque réseau est un système changeant où les relations sont, dans une certaine mesure, interdépendantes). Son étude empirique en sociologie s’en tient souvent à une approche en termes de réseaux personnels (Forsé 1991).
Ainsi la sociabilité, pour la sociologie, est la forme la plus simple et la plus pure de « l’action réciproque » : c’est une forme ludique de la socialisation, elle ressemble à un jeu sans contraintes « au cours duquel ‘on fait’ comme si tous étaient égaux » (Simmel 1991 [1917]). La sociabilité en général, et en particulier l’amitié, n’a pas toujours eu la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Elle est un produit social et historique et elle continue également d’évoluer en fonction des transformations sociales (par exemple, l’émancipation des femmes et leur accès à l’emploi, l’enrichissement de la société…) et technologiques (l’invention du téléphone, d’internet, des « réseaux sociaux », mais aussi le développement des moyens de transport). En particulier, la base égalitaire de la sociabilité est une innovation de la modernité (Silver 1989) non déliée de la conception moderne de l’État démocratique avec des citoyens égaux (Silver 1989, Eisenstadt et Roninger 1984). Ainsi, on peut dire actuellement qu’« elle est devenue le processus dans lequel des individus occupant des positions différenciées, inégalitaires, s’imposent une relation égalitaire, ce qui les contraint au jeu de la stylisation des relations interpersonnelles » (Mercklé 2004).
La sociabilité suscite donc une forme pure de réseau car elle correspond à ce qu’il y a dans la relation sociale à la fois d’informel, au sens de non organisé mais aussi de formel, au sens où elle est de la forme dont le contenu n’est parfois qu’un prétexte. La sociabilité est à elle-même sa propre finalité (caractère expressif) même si elle est aussi le support d’échanges matériels et symboliques (caractère instrumental). Empiriquement, la sociabilité est étudiée soit par le recensement et les caractéristiques des interactions dans le cadre d’études sur les « réseaux personnels », soit à partir de ses manifestations extérieures les plus saisissables : à partir de l’ensemble de pratiques qui mettent en relation avec autrui.
Quelques généralités sur la sociabilité contemporaine
Avant d’examiner de près les similarités et différences de la sociabilité contemporaine entre la France et la Grande-Bretagne, il est important de faire un point sur quelques données connues à partir de différentes recherches scientifiques sur la sociabilité en général.
Combien de relations ?
De combien de relations dispose-t-on ? Combien de personnes est-ce que nous connaissons ? Evidemment, ceci dépend de la définition que nous aurons donnée au terme « relation » et du seuil que nous aurons considéré pour estimer que nous connaissons quelqu’un. Plus le critère sera exigeant, moins on pourra comptabiliser des relations, à l’inverse, moins on demande d’éléments d’engagement et de connaissance, plus on pourra compter des relations. Différentes expériences montrent que nous pouvons connaître entre 2000 et 5000 personnes le long d’une vie, si « connaître » signifie simplement se souvenir de leur prénom ou nom. Si nous passons en dessous de ce seuil, par exemple en étant capables d’identifier la personne par le visage ou le contexte − la petite vieille qui achète son pain en même temps que nous, certains enfants du quartier, la personne qui sert les repas dans un restaurant où on va de temps en temps – les chiffres peuvent monter jusqu’à 10.000 « connaissances ».
Cependant, ce genre de contacts reste en dessous de ce qu’on appellerait une « relation ». Pour qu’on parle de relation, on considère qu’il faut un certain engagement mutuel qui rend le lien personnel, qu’il s’agit de partenaires qui ne sont pas échangeables et où il existe un degré de connaissance réciproque qui permette de considérer la relation comme une « histoire » qui se poursuit : d’une rencontre à une autre, nous serions capables de poursuivre une conversation qui tient compte d’éléments de la vie des partenaires ou de leurs expériences communes. Si on s’appuie sur cette définition, à un moment donné de notre vie, sur une période d’un an, nous sommes en relation avec une moyenne de 250 personnes, les écarts d’une personne à une autre seront grands, d’environ 150 personnes. Évidemment, si nous parlons de nos « proches » avec qui les fréquences de rencontre et les échanges de services sont plus intenses, nous passons tout de suite à un nombre qui oscille entre 15 et 30 personnes. Si nous sommes plus exigeants encore et nous voulons considérer les personnes à qui on demanderait conseil pour une décision importante ou à qui on raconterait un secret, comme on le dit souvent, on peut les compter avec les doigts d’une main, le cercle se réduit à moins de 5 personnes.
Quelques généralités à propos de la sociabilité
Ces chiffres d’ensemble sont sujets à des variations en fonction de bon nombre de critères sociaux dont font partie, tout d’abord, la nature des relations elles-mêmes et le rôle social qui leur est assigné, mais aussi la position dans la hiérarchie sociale, l’âge et le genre des personnes impliquées autant que le niveau d’urbanisation et le moment socio-historique du contexte dans lequel ces relations prennent place.
Concernant le statut social, de manière générale, on sait que plus on se tient en haut de l’échelle de pouvoir, prestige et richesse, plus on aura tendance à avoir des relations (avec des gens qui eux-mêmes ont aussi du pouvoir, du prestige, et des richesses − on peut alors parler d’un véritable capital social), plus on se situe en bas de l’échelle sociale, moins on aura tendance à avoir des relations. Le rapport entre le haut et le bas de l’échelle peut faire varier le nombre de relations dans une proportion de 10 à 1. Les relations personnelles suivent donc une logique de cumul, ceux qui ont plus en auront plus.
Les hommes ont plus de copains que les femmes et ce quelle que soit la position dans le cycle de vie (célibataire, en couple sans enfants, en couple avec enfants, etc.). En contrepartie, si les relations des femmes sont moins nombreuses, le niveau d’intimité et d’engagement dans les relations semble supérieur à ceux des hommes. Ces différences s’estompent en France quand on contrôle par les niveaux de diplôme (Bidart, Degenne et Grossetti 2011).
L’âge joue un rôle non linéaire concernant le nombre des relations (Forsé 1991) : quand on est jeune, on a beaucoup de relations intenses et à l’extérieur. Le nombre de relations globales semble continuer de s’accroître jusqu’à 35-45 ans, ensuite il commence à décliner pour connaître une chute abrupte lors du passage à la retraite. Les personnes âgées auront un monde relationnel plus replié et domestique. Une autre variable sociale transforme, cependant, l’effet de l’âge sur la sociabilité : bien que cette tendance soit générale, les plus diplômés ne perdront pas de contacts et continueront à en ajouter avec le passage du temps et, lors de la retraite, ils en perdront beaucoup moins.
Le contexte joue aussi un rôle, la sociabilité ne se vit pas de la même manière à la ville qu’à la campagne. Dans la première, les contacts sont plus nombreux mais les occasions de se voir se font plus rares et les réseaux sont moins connectés, les relations se vivent de manière plus atomisée ; par ailleurs, la diversité de composition sociale de la ville permet que les réseaux soient plus homogènes. À la campagne, le choix est plus restreint, les réseaux seront plus hétérogènes mais les occasions de se voir plus nombreuses et le collectif et les interrelations resteront plus présents.
Par ailleurs, on sait, pour la France et les usa , qu’environ 70 % des relations entretenues par les personnes sont des relations « locales », c’est-à-dire qu’elles sont inscrites dans un espace de proximité qu’on peut associer à la ville et qui ne requiert pas plus d’une heure de déplacement. Ce pourcentage est peu affecté par le fait d’avoir été mobile et d’avoir vécu dans plusieurs villes, par contre il est moindre durant les 2 années qui suivent l’arrivée dans une nouvelle ville, pendant la période de transition et d’adaptation, pour ensuite converger avec les moyennes générales.
Concernant l’ancienneté des relations, on sait également que les relations se renouvellent à tout moment, mais qu’également on a toujours un noyau de relations anciennes qui survivent au passage du temps et des événements biographiques (Ferrand 1989).
Finalement, on peut pointer que le contexte socio-historique peut avoir son poids dans les formes de sociabilité d’un pays au gré du temps. Putnam (1995), dont les travaux font controverse y compris concernant ses sources empiriques (Fischer 2001), émet l’hypothèse du déclin de la sociabilité aux États Unis depuis 30 ans. Völker (1995) montre que les transformations socio-politiques en l’Allemagne de l’Est après 1989 permettent une ouverture et un développement de la sociabilité de ses habitants plus grands. Enfin, en France et en Grande-Bretagne, on parlerait, plutôt que d’augmentation ou de déclin, de transformation des formes de sociabilité (Pan Ké Shon 1998, Adams & Allan 1998).
Les comparaisons internationales au xxi e siècle 24
Les pays occidentaux industrialisés semblent avoir des structures relationnelles avec des caractéristiques proches en termes de nombre de relations, densités typiques d’interconnaissance, compositions en termes de rôles sociaux (voisins, collègues, amis, famille), de distance d’habitation, ou encore de fréquence des contacts entre les parties (Grossetti 2007). Différentes enquêtes comparant les pays deux par deux, et utilisant la même méthodologie, montrent de grandes similarités : Israël et les États Unis d’Amérique auraient des réseaux semblables, ceux des Israéliens étant légèrement plus denses (Fischer and Shavit 1995). Une comparaison entre la région de Toulouse en France et la basse Californie aux États-Unis (Grossetti 2007) montrerait à nouveau des réseaux semblables, à ceci près que les réseaux français sont un peu plus denses, un peu plus locaux, la sociabilité avec les voisins est légèrement moins développée qu’aux usa et, dans l’ensemble, en France il y a moins de gens isolés qu’aux usa . Comparant encore la France, l’Allemagne et l’Iran par rapport aux usa et le Canada (Bastani 2007, Henning 2007, Grossetti 2007) on pourrait dire que ces pays se ressemblent, la différence la plus marquante étant que les réseaux personnels sont davantage dominés par la famille dans le premier groupe que dans le second, peut-être en raison des migrations historiques et mobilités intra-nationales habituelles en Amérique du Nord.
Malgré ces petites différences, la sociabilité et les structures de relation semblent assez proches entre les pays étudiés.
Si on examine le contenu des relations, les similarités persistent, même si des différences importantes apparaissent parfois. Une étude comparant l’amitié entre la Grande-Bretagne et les États-Unis (Fischer 1982) montre que les Américains appellent plus facilement « ami » des personnes avec lesquelles ils seraient en relation et qui ne seraient pas membres de leur famille que les Britanniques, plus sélectifs pour appliquer cet adjectif. Une autre étude célèbre montre comment, bien qu’aux États-Unis le fait de multiplier les liens avec des personnes peu proches puisse être un avantage pour sa carrière dans certains milieux professionnels (Granovetter 1995), dans les pays ayant vécu sous un régime totalitaire – l’Allemagne de l’Est juste après la chute du mur – la méfiance vis-à-vis des non proches reste d’actualité et les fait percevoir comme des risques potentiels et pas comme de potentielles sources de ressources stratégiques (Völker et Flap 1995). Une analyse portant encore sur un panel de pays 25 où des enquêtes comparables à propos des réseaux de sociabilité avaient eu lieu en 1986 montre que les normes de rôle sont assez semblables pour la plupart des pays concernés (Freeman and Ruan 1997). C’est-à-dire, les attentes et les échanges fréquents pour différents types de rôle : ami, parent, enfant, frère, collègue, voisin, conjoint etc. sont similaires à quelques nuances près (les Néerlandais sont fréquemment amis de leurs collègues alors que ceci est rare en Autriche) entre les pays de l’enquête à l’exception de la Chine. Dans ce pays, à l’époque de l’enquête, l’organisation de la production par l’État, l’absence de banque financière et la philosophie confucianiste ont fait que les attentes et les échanges typiques au sein de la famille et avec d’autres proches (amis, voisins et collègues) suivaient des modèles très différents de ceux des pays occidentaux. Les rôles des amis, des voisins et des collègues se confondent facilement car, dans un contexte où l’État crée des logements pour les travailleurs de ses usines, il s’agit bien des mêmes personnes. Il n’était pas rare dans ces contextes que, par exemple, une dame frappe à la porte d’un voisin, non pas pour demander une gousse d’ail, mais plutôt pour aller se plaindre du comportement domestique de son mari au chef de celui-ci. Par ailleurs, les relations familiales étant davantage hiérarchisées, les demandes d’aides seront davantage spécifiques selon les rôles dans la structure de parenté. On demandera de l’argent, peut-être des conseils, aux parents, mais on ne leur montrera surtout pas qu’on ne va pas bien.
Même si quelques enquêtes entre deux, voire entre plusieurs, pays existaient avant, il faut attendre le xxi e siècle pour disposer d’enquêtes permettant de comparer la sociabilité en France et en Grande-Bretagne de manière directe et détaillée, c’est à dire, qui utilisent exactement la même méthode. À ce jour, deux enquêtes permettant de comparer ces deux pays à l’intérieur d’un panel plus large existent : l’enquête issp de 2001 à propos des Réseaux Personnels réplique de celle de 1986 (qu’on appellera « issp 2001 »), et l’enquête réalisée en 2005 par la fondation en sciences sociales de la banque espagnole bbva (dorénavant « bbva 2005 »). Nous utiliserons les deux enquêtes pour illustrer les similarités et différences qui gouvernent la sociabilité contemporaine en France et en Grande-Bretagne.
La sociabilité française et britannique dans une vue d’ensemble
Nous pouvons, pour commencer, construire une image globale permettant de situer la proximité ou la différence entre Français et Britanniques, tout en les mettant en rapport avec les sociabilités d’autres pays. Pour ce faire, nous pouvons nous appuyer sur l’enquête bbva 2005. Cette enquête a été réalisée en construisant des échantillons (N=1500 par pays) représentatifs de la population générale 26 de plus de 18 ans en Allemagne, au Chili, au Danemark, en Espagne, aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne, en Israël, en Italie, au Japon, au Mexique, en Russie, et en Turquie. Le travail de terrain a eu lieu entre février et avril 2005 et il a été réalisé par ipsos – inra . Le thème principal de l’enquête concernait le capital social qui était décliné de deux manières. D’une part, l’enquête recueillait les attitudes, opinions et comportements des enquêtés concernant la confiance sociétale et l’engagement civique, d’autre part, elle étudiait les réseaux personnels, leurs caractéristiques générales et les échanges qu’ils permettent.
Si l’enquête est riche et semble bien conçue, les données, étant propriété privée de la banque, ne sont disponibles que sous forme agrégée dans les tableaux du rapport qui a été rendu public. Ces données agrégées ne permettent pas des analyses fines au niveau des individus enquêtés, mais elles permettent de dresser un portrait qui compare la sociabilité dans les différents pays présents dans l’enquête.
Les variables permettant de caractériser la sociabilité dans les différents pays représentés concernent la taille moyenne (plus ou moins grande) des réseaux, le nombre moyen de membres de la parenté qui ne vivent pas à la maison, le nombre moyen de parents qui sont considérés proches, le nombre moyen d’amis, le nombre d’amis qui sont considérés proches, la proportion d’enquêtés sans amis, la proportion d’amitiés de plus de 10 ans de durée, la proportion d’amis qui habitent dans la même ville, la proportion d’enquêtés qui rencontrent leurs voisins dans des activités de sociabilité et la proportion d’enquêtés qui rencontrent leurs collègues en dehors du travail. Ces variables sont disponibles par pays.
Nous appliquons une analyse statistique standard, l’analyse en composantes principales ( acp ), à ces données pour obtenir, d’une part, la construction d’un espace d’interprétation (qu’on peut comprendre grâce au plan de corrélations des variables) et, d’autre part, la position des différents pays sur cet espace, permettant, donc, de caractériser la sociabilité des différents pays et de distinguer des groupes de pays dont la sociabilité serait proche.
Pour expliquer brièvement le principe d’une acp , on peut dire que, prenant comme point de départ un espace avec autant de dimensions que de variables introduites dans l’analyse (9 dans celle-ci), la méthode cherche à effectuer la projection la plus intéressante de cet espace de N dimensions sur un plan bidimensionnel pour la rendre compréhensible. Cela signifie que nous obtiendrons une projection sur un plan qui captera les variations les plus grandes entre les observations et qui explicitera les facteurs de variation. Ce plan comporte donc deux axes ou dimensions qu’on peut interpréter en fonction des variables qui ont contribué à les créer. Le cercle de corrélations sur le plan rend explicite l’apport des différentes variables aux axes qui permettent donc d’interpréter leur sens.
Dans notre analyse, la projection bidimensionnelle que nous avons obtenue capture 66 % de la variance, ce qui est très correct. Le cercle de corrélations sur le plan permet d’interpréter que l’axe horizontal rend compte des réseaux plus ou moins grands : la partie gauche de l’espace concerne des pays ayant de grands réseaux avec beaucoup d’amis, beaucoup d’amis proches, beaucoup de parents hors la maison et beaucoup de parents proches. Également, dans ce segment de l’espace il y aura peu de personnes isolées. La partie droite de l’espace situe, en revanche, les pays ayant une forte proportion d’individus sans amis, de petits réseaux, relativement peu d’amis, peu d’amis proches, peu de parents hors la maison et peu de parents proches. L’axe vertical, qui est moins important pour rendre compte des différences entre pays, distingue entre, vers le haut, l’importance des relations plutôt dé-contextualisées (une grande proportion amis de plus de 10 ans et, dans une moindre mesure, le nombre d’amis et le nombre d’amis proches 27 ) et, vers le bas, l’importance des relations contextualisées (une grande proportion d’amis qui vivent dans la même ville, une grande proportion de personnes qui côtoient des collègues, un grand nombre moyen de parents dans le réseau et une grande proportion de personnes sans amis 28 ). La proportion des gens qui côtoient leurs voisins ne semble pas être très importante pour classifier ou distinguer les pays.
Cercle de corrélations : Plan 1-2 66,09 % de la variance
De manière générale, pour interpréter la position d’un pays sur le plan il faut tenir compte du fait que, plus un pays est au centre, plus cela veut dire qu’il a un profil « moyen » pas très caractérisé par des extrêmes. Plus un pays est sur le bord de l’espace, plus il est caractérisé par des valeurs extrêmes de la/les variables qui caractérisent cette partie du plan. Si deux pays apparaissent proches, cela veut dire que, fondamentalement, ils se ressemblent. Les pays à 180° par rapport à l’origine de l’espace auraient des caractéristiques opposées en ce qui concerne les variables qui construisent l’espace. Les pays à 90° ne sont ni trop semblables ni trop différents, ils coïncident pour certains critères mais pas pour d’autres. À ce mode d’interprétation générale, il faut ajouter le sens donné par les axes : les pays à gauche de l’espace sont des pays avec une forte sociabilité, ceux de droite avec une sociabilité faible. Les pays en haut de l’espace sont caractérisés par la préférence des relations d’amitié et en particulier les relations d’amitié de longue durée, c’est-à-dire, les relations qui sont capables de s’affranchir du contexte de création initiale. Les pays en bas de l’espace sont caractérisés par des relations encore très associées au contexte d’origine de la relation : la famille, le travail, l’espace géographique.
Si nous examinons maintenant les pays, nous constatons, tout d’abord, que les pays dont la sociabilité se ressemble le plus sont la France, la Grande-Bretagne, Israël et avec un poids légèrement plus important pour les relations contextualisées, les États-Unis. Les quatre pays ont des réseaux de taille moyenne-grande avec une présence moyenne des relations contextualisées et décontextualisées. Il est intéressant de noter ici que la plupart des comparaisons qui avaient eu lieu jusqu’à présent portaient précisément sur ces pays, ne trouvant pas de grandes différences là où, effectivement, il y en a peu.
En Espagne, Italie et Turquie, où les réseaux sont aussi de taille moyenne-grande, les relations contextualisées, ont un bien plus grand poids. La famille, les collègues et les amis qui n’habitent pas loin structurent davantage la sociabilité. La famille semble particulièrement importante en Espagne, où la moyenne de parents proches et d’amis, et donc la taille des réseaux, est plus grande que dans les deux autres.
Le Danemark est le seul pays où la sociabilité est encore plus grande qu’en Espagne et ceci est dû à un plus grand nombre moyen d’amis, mais surtout au plus petit nombre de personnes isolées dans le pays.
Le Chili représente le cas contraire : il s’agit d’un pays où il y a beaucoup de personnes isolées et où, de manière générale, les réseaux sont petits et sont dominés par des relations contextualisées : la famille, les collègues et, les amis vivant dans la localité. Le Mexique est aussi proche de ce modèle, mais les réseaux sont un peu plus grands (moyens-petits), il y a moins de personnes isolés qu’au Chili, mais les relations sont encore plus concentrées géographiquement.
L’Allemange, la Russie et le Japon ont aussi des pays où les réseaux sont moyens-petits, mais, par contre, les relations y sont beaucoup moins souvent contextualisées : les relations avec la parenté et les collègues sont beaucoup moins nombreuses, les amitiés ont une part relativement plus importante, surtout celles de longue date et ce, de manière particulièrement marquée, au Japon. L’analyse de l’enquête bbva nous montre toujours une ressemblance parmi les pays qu’on connaissait déjà bien (France, usa , Grande-Bretagne, Israël), mais nous montre surtout que, lorsque l’on élargit l’échantillon de pays, on peut voir émerger des différences plus importantes.
La taille de l’échantillon et les données limitées dont nous disposons concernant cette enquête ne permettent pas d’aller très loin dans l’interprétation, ou au moins dans la mise à l’épreuve de celle-ci, des différences entre pays. Cette analyse ouvre des questions plus qu’elle ne peut y répondre. Plusieurs hypothèses se présentent à partir de ce moment-là :
– Pour commencer, on peut poser une sorte d’hypothèse nulle : les différences observées entre pays seraient simplément le fruit des différences de composition de la population des pays (par exemple des différences de niveau de revenus, de niveau d’éducation, des pyramides d’âge, de la distribution de la population dans l’espace urbain, péri-urbain, rural etc.). Selon cette première hypothèse, toutes choses égales par ailleurs, le fait de vivre en Allemagne, en France ou au Danemark ne changerait pas le mode de sociabilité des individus.
– Une deuxième grande hypothèse poserait que les différences macro sociales (politiques, économiques, institutionnelles, culturelles…) entre pays pèseraient aussi sur les modes de sociabilité dévéloppés à l’intérieur de chacun. Par exemple on peut supposer, à l’instar du travail de Beate Völker, que dans les pays qui ont connu un régime totalitaire les gens sont plus méfiants et moins enclins à développer des « liens faibles » dont des liens amicaux. On peut imaginer aussi que, de la même manière que l’on sait que les personnes ayant plus de ressources ont plus de relations (la création et l’entretien des relations impliquent souvent d’investir ou mettre en usage des ressources), dans les pays les plus riches les réseaux auront tendance à être plus grands que dans les pays plus pauvres. Les différences de régime social des États (Esping-Andersen 1996) peuvent aussi avoir leur influence et, selon le modèle d’État-Providence (libéral, corporatiste, social-démocrate, familialiste), les réseaux personnels (plus ou moins affectifs et plus ou moins instrumentaux) peuvent prendre des formes différentes s’articulant avec les formes de soutien social institutionnelles. Même si certains peuvent s’en affranchir, les réseaux sociaux sont sensibles à la distance et à la géographie, de même, les dynamiques propres au monde urbain créent des formes de sociabilité différentes, mais aussi les espaces symboliques qui font sens peuvent être de différente nature selon les pays. L’organisation sociale de l’espace selon les pays, la plus ou moins grande mobilité intra-nationale, peuvent avoir des effets differenciés. Enfin, les différents pays ont été influencés par des courants philosophiques et religieux différents et à des degrés différents selon les moments historiques. Ces courants constituent parfois des repères importants pour les normes de rôle concernant les différentes relations sociales : qu’est-ce qu’être mère, père, fils, conjoint, ami, parent, prend des significations différentes selon les valeurs culturelles partagées et ceci peut être mesuré aux variations des définitions, des attentes, des interactions, des échanges typiques qui ont lieu pour chaque rôle.
Pour mettre à l’épreuve ces différentes hypothèses, il serait nécessaire de s’appuyer, au moins pour commencer, à la fois, sur une enquête avec un échantillon de pays aussi grand que possible, et sur des données finement obtenues et accessibles au niveau individuel, mais ceci dépasse l’objet de ce texte. En tout cas, on pourra retenir que, dans l’ensemble du paysage relationnel dans le monde, dans la mesure où nous le connaissons, la sociabilité en France et en Grande-Bretagne est assez semblable. Les différences qu’on pourra trouver montreront davantage des nuances que des pratiques et des structures de réseaux très contrastées.
La comparaison franco-britannique, un regard plus détaillé
L’analyse que nous venons de décrire concerne des données agrégées qui ne permettent pas d’aller plus loin. Pour pouvoir comparer la France et la Grande-Bretagne, non seulement du point de vue des sociabilités « moyennes » mais d’une manière plus fine et du point de vue des facteurs sociaux qui les façonnent, nous avons besoin d’avoir recours à une autre base de données. Pour ce faire nous nous appuyons sur l’enquête issp 2001.
Cette enquête, réalisée pour la deuxième fois sur le thème des réseaux sociaux, a été effectuée en construisant des échantillons représentatifs (N entre 900 et 2500 par pays) de la population générale de plus de 18 ans 29 en Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Autriche, Brésil, Canada, Chili, Chypre, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grande-Bretagne, Hongrie, Irlande, Israël, Italie, Japon, Lettonie, Norvège, Nouvelle Zélande, Philippines, Pologne, Russie, Slovénie, Suisse et Tchéquie. Les thèmes abordés par l’enquête concernaient les réseaux personnels, leurs caractéristiques générales, les échanges d’aide et les définitions de l’amitié. Les données sont disponibles au niveau individuel et elles permettent de faire des analyses plus fines.
À partir de cette enquête, nous allons tisser un double portrait plus détaillé de la France et de la Grande-Bretagne. Les différences qui en ressortiront doivent être comprises à la lumière d’une grande similarité d’ensemble des réseaux personnels de Français et de Britanniques.
Tout d’abord, nous ferons une mise à plat descriptive de quelques variables reflétant la sociabilité en France et en Grande-Bretagne. Ensuite, nous verrons comment différents facteurs sociaux jouent, de manière plus ou moins spécifique en France et en Grande-Bretagne, sur le nombre d’amis, voisins et collègues que l’on côtoie.
Les caractéristiques des réseaux en France et en Grande-Bretagne
Les deux enquêtes dont nous disposons permettent de faire une comparaison plus fine des caractéristiques générales des réseaux de sociabilité en France et en Grande-Bretagne.
D’après les chiffres obtenus à partir de l’enquête bbva 2005, il apparaît que les réseaux britanniques et français sont des réseaux moyens, ni grands, ni petits, en comparaison avec les réseaux de l’ensemble des pays de l’enquête. Si le pourcentage de personnes ayant de très petits réseaux et qu’on pourrait considérer isolées est petit dans l’ensemble (6,9 %), ce nombre est un peu plus faible pour la France (5,6 %) et encore plus petit pour la Grande-Bretagne (2,4 %). On peut dire que, bien que la France et la Grande-Bretagne ne fassent pas partie des pays les plus « riches » en sociabilité relationnelle, non seulement elles ont une bonne sociabilité moyenne, mais en outre il y a relativement peu de personnes dont la sociabilité serait « pauvre ».
Concernant la composition des réseaux, on constate en France légèrement plus de parents et en Grande-Bretagne légèrement moins de parents que pour la moyenne des pays, sans que l’écart soit vraiment important. Par contre, dans les deux pays, les parents présents dans le réseau sont considérés proches dans une plus grande mesure que dans l’ensemble de pays, si l’écart est petit pour la Grande-Bretagne, il commence à être significatif pour la France. Tant les Britanniques que les Français ont un peu plus d’amis que la moyenne. La différence n’est pas significative pour la France, mais elle l’est pour la Grande-Bretagne. Dans les deux pays, le nombre d’amis proches est un peu supérieur à la moyenne. Si on regarde la proportion d’individus qui côtoient leurs voisins et collègues, les Britanniques sont légèrement moins enclins à les côtoyer que la moyenne sans que ce soit très différent. Par contre, les Français sont beaucoup plus nombreux à rencontrer les voisins et moins enclins à rencontrer les collègues en dehors du travail. Cette différence qui est sans doute liée aux normes de rôles, ainsi que le faible nombre d’isolés en Grande-Bretagne, est peut-être la plus importante pour un tableau dont les données sont, dans l’ensemble, très proches pour les deux pays même si les différences sont parfois statistiquement significatives.
BBVA 2005, N=13 pays
G. Bretagne
France
Total
Taille du réseau
16,9
16,9
16,7
% de personnes sans amis
2,4
5,6
6,9
Nombre de parents avec lesquels on est en relation et qui habitent dans un autre foyer
6,5
7,5
7,0
Nombre de parents proches
4,7
5,0
4,4
Nombre d’amis
8,7
7,9
7,6
Nombre d’amis proches
4,4
4,4
3,7
% de personnes qui côtoient des voisins
40,9
51,3
42,5
% de personnes qui côtoient des collègues
31,3
26,5
32,6
% d’amis depuis plus de 10 ans
56,8
52,3
58,2
% d’amis dans la même ville
70,5
54,5
72,0
Concernant le rapport au temps et à l’espace, il s’avère que les Français ont un pourcentage d’amis qui vivent dans la même ville qu’eux nettement inférieur à la moyenne alors que dans le cas des Britanniques cette différence n’est pas très grande. Cependant, nous soupçonnons que la différence puisse être un artefact lié à la méthode de mesure qui demande de désigner la « ville » et non pas « l’agglomération urbaine ». En effet, l’agglomération de Lille et celle de Toulouse ont les mêmes ordres de grandeur (1,3 pour 1,1 millions d’habitants) par contre la « ville » de Lille ne fait qu’environ 200.000 habitants alors que la ville de Toulouse fait 800.000. Deux personnes habitant à 20 minutes l’une de l’autre seraient plus facilement dans la même ville à Toulouse qu’à Lille. Quand on prend le temps de déplacement comme méthode de mesure de la « distance » entre deux personnes on trouve également qu’en France environ 70 % des membres d’un réseau personnel résident dans la même agglomération que la personne qui les évoque.
Concernant le nombre d’amis de plus de 10 ans, à nouveau, le nombre est, d’un point de vue statistique, inférieur de façon significative pour les Français, alors qu’il ne l’est pas autant pour les Britanniques : cependant les chiffres restent dans le même ordre de grandeur.
L’enquête issp 2001 permet de compléter ce portrait avec quelques informations supplémentaires. La base de comparaison est différente car, même si pratiquement tous les pays enquêtés dans bbva 2005 sont présents dans issp 2001 30 , l’enquête a été réalisée sur quinze pays de plus. Aussi les indicateurs ajoutés par cette enquête sont encore définis différemment.
ISSP 2001, N=28 pays, 37.188 individus

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