LE Cas de l archipel
251 pages
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LE Cas de l'archipel , livre ebook

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Description

Abélard croyait avoir mis tout ça derrière lui.
Déshumanisé, arraché à ses proches, malmené, torturé puis, enfin, réfugié, il a refait sa vie dans son nouveau chez-lui, à Cocagne, capitale de l’archipel, pour suivre une formation médicale exhaustive et offrir à son tour ses soins aux gens qui en ont grandement besoin.
Désormais psychiatre et psychanalyste, il laisse se déposer sur la page blanche de son visage les désarrois, les craintes et les désirs refoulés de ses patients, s’émerveillant chaque fois du cheminement de ceux-ci.
Or, un jour, son patient le plus notoire lui confie vouloir démissionner.
Paul, gouverneur de l’archipel récemment arrivé à la démocratie, souffre de la fatigue liée à sa tâche.
Abélard, appréhendant une catastrophe, passera les mois suivants à se demander comment il aurait pu intervenir pour éviter à son pays d’adoption une dépression politique.
Quatre ministres attablés autour d’elle lui paraissaient déjà complètement intoxiqués. Un autre, sur le point de flancher, affichait un sourire de courtisan.
La politique au sens noble du terme se résumait à une question, une seule, qu’elle avait posé maintes fois à son cher Paul quand le doute s’emparait de lui dans l’exercice de ses fonctions : « Vous êtes là pour servir, d’accord, mais servir qui ? »
Une action politique bien ciblée transforme sans détruire. Tel était le credo de Bernadette. Cela exigeait vision et conscience, deux qualités rares qu’il avait eues. Des êtres de l’envergure de Paul, y en avait-il seulement la moitié d’un autour de cette table ?
« Pourquoi a-t-il abandonné ? », se demanda-t-elle en regardant les convives qui mâchaient d’un air satisfait. Elle ne comprendrait jamais.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 septembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764438183
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0750€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
La Grande Baie, portrait d’une bibliothèque (avec les dessins de Caroline Boileau), éditions du Passage, 2018.
La Caverne , Québec Amérique, coll. Latitudes, 2016.
Ne t’arrête pas , roman, Leméac Éditeur, 2010.
Pur chaos du désir , théâtre, Dramaturges Éditeurs, 2009.
La culture en soi , essai, Leméac Éditeur, 2006.



Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur

Conception graphique et mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Isabelle Pauzé
En couverture : La Grande Tour de Babel , huile sur panneau de bois de chêne, 114 cm × 155 cm, Pieter Brueghel l’Ancien (Domaine public)
Conversion en ePub : Marylène Plante-Germain

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Le cas de l’archipel / Gilbert Turp.
Noms : Turp, Gilbert, auteur.
Collections : Collection Littérature d’Amérique.
Description : Mention de collection : Littérature d’Amérique
Identifiants : Canadiana 20190024666 | ISBN 9782764438169
Classification : LCC PS8589.U76 C37 2019 | CDD C843/.54—dc23
ISBN 978-2-7644-3817-6 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3818-3 (ePub)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com



I
La salle des pas perdus


1
1 er février
Ça sentait le cauchemar à plein nez à Cocagne, et de plus en plus en approchant les abords du Palais. Abélard freina doucement au pied de la butte et laissa sa bicyclette à l’ombre de la clôture qui ceinturait le parterre de l’édifice. Il avait à peine fait deux pas que la grille s’entrouvrit d’elle-même avec un clic ; les caméras l’avaient vu, on l’attendait. Il franchit le portail de fer en cherchant les gardiens du regard, mais il ne vit personne et n’entendit rien. Il s’arrêta un instant, incertain. L’aube ne se décidait pas. Une couche de grisaille aplatissait tout, accentuant son impression de mauvais rêve, comme si le temps se couvrait d’un silence de cendre.
« Il manque quelque chose », se dit-il, pour se rendre compte aussitôt que c’était le chant des oiseaux. Normalement, à cette heure, ils pépiaient partout.
Il gravit la butte Alpha, ainsi nommée à cause de son talus à découvert, qui montait en pente régulière à exactement trente degrés jusqu’à l’enceinte du Palais. Pour l’heure, un flou blafard voilait les murailles, et l’arche centrale, donnant sur les jardins intérieurs, lui apparut brouillée.
Abélard était mal éveillé, anxieux. Il n’avait pas sa clairvoyance habituelle. Il avait passé les trop longues heures de sa courte nuit à s’agiter dans son lit, la tête tournoyante. Hier en soirée, alors qu’il était assis avec quelques amis à la terrasse d’un bistrot de la plage, il avait reçu un appel d’urgence de la psy de garde, débordée. Il s’était levé à regret au beau milieu d’une conversation intéressante et joyeuse pour se rendre à l’hôpital. Là, il avait calmé un garçon de treize ans qui, en pleine puberté, parlait d’en finir avec sa vie déjà en train de s’éteindre, de toute façon .
Abélard suivait ce garçon, que tout le monde appelait le Kid, depuis trois semaines. Il l’aimait bien et son cas l’intéressait particulièrement. L’adolescent était le fils unique, né sur le tard, de parents qui avaient survécu par miracle à un terrible accident de voiture. Le Kid avait grandi sous la chape de souffrance de ses parents, physique chez sa mère et psychologique chez son père. Pourtant, c’était lui qui se sentait handicapé, et Abélard se demandait si l’auréole de douleur irradiante de ses parents n’était pas, justement, ce qui lui donnait à lui le sentiment d’être éteint.
Il avait su apaiser la crise du garçon sans médication, simplement avec des paroles et de l’implication, mais cela au prix du repos de son propre esprit le reste de la nuit.
Dans ces circonstances, l’appel du gouverneur, à 4 heures du matin, lui avait fourni une bonne raison de fuir le champ de bataille de ses draps et de quitter son lit. Il avait pris une douche rapide et jeté dans sa serviette quelques dossiers médicaux dont il aurait besoin en matinée si son rendez-vous avec le dirigeant s’étirait, puis il avait quitté sa maison sans avoir avalé quoi que ce soit.
Sous le voile humide et charbonneux du dehors, Abélard avait frissonné et s’était demandé s’il ne ferait pas mieux de prendre sa voiture, mais il avait finalement enfourché son vélo. L’exercice lui ferait du bien. De la périphérie qu’il habitait, il avait pédalé sans effort jusqu’au centre-ville de Cocagne, traversant la cité assoupie sous les nuées de février comme on flotte dans la dissipation du rêve.
Ce fut seulement à la vue du Palais que l’inquiétude générée par l’appel du gouverneur se confondit à la grisaille de l’aube pour lui nouer l’estomac.


2
Au moment où Abélard arrivait au Palais, le rédacteur de L’Insulaire mit la touche finale à son éditorial intitulé « Le Perpétuel Rattrapage », avec lequel il s’était battu toute la nuit. Il le termina par une goutte de vitriol : Quand est-ce qu’un engagement devient un mensonge, monsieur le Gouverneur ? N’aurait-il pas mieux valu ne rien promettre, pour avoir si peu tenu parole depuis deux ans ?
Balthazar avait élevé au rang d’art la question perçante, décochée lorsqu’on ne l’attend plus. C’était sa manière de canaliser son amertume. Le gouverneur avait soulevé tellement d’espoir à son premier mandat ; même lui s’était enthousiasmé.
Il pivota sur son fauteuil et jeta un coup d’œil dehors. Sa vitre encrassée reflétait le gris des premières lueurs de l’aube. Un temps à rester sous la couette avec Madeleine. Elle l’avait appelé vers 1 heure, cette nuit, en lui demandant quand il arriverait. Il lui avait répondu de ne pas l’attendre, mais maintenant, le seul fait de penser à elle l’excitait. La simple idée de se glisser dans sa chair si enveloppante suscita un début d’érection. Son désir le parcourut comme un ruissellement incandescent au creux du ventre. Il se leva, décidé à courir chez elle et à sauter dans son lit juste à temps pour la surprendre avant qu’elle ne doive se lever à son tour pour aller travailler.
Dix-huit mois exactement qu’il était amoureux, et la courbe graphique de son désir montait encore, exponentielle. Ils s’étaient rencontrés à une fête populaire et, depuis, cet amour ascendant, sans failles et sans déception, était à n’y rien comprendre. Madeleine était devenue son foyer d’équilibre et de chaleur, son heure juste.
« Elle, elle ne m’a rien promis », songea-t-il.
Il tira sa veste du crochet derrière la porte et, s’apprêtant à sortir, avisa du coin de l’œil le carton d’invitation au Bal du Gouverneur, posé sur son bureau. Madeleine avait adoré l’événement l’année passée. Un rien lui faisait plaisir, à cette femme. Tout le contraire de lui, qui était plutôt du genre intense.
Il s’empara du carton et fila sans même prendre la peine de verrouiller sa porte. De toute façon, il n’y avait plus rien à dérober dans les bureaux de L’Insulaire .


3
Au faîte du talus, deux gardiens de sécurité habillés en civil, postés devant l’arche principale de l’enceinte du Palais, laissèrent Abélard passer sans un signe, sans un regard. Étonné, le docteur les salua d’un hochement de tête. Il traversa rapidement les jardins qu’irriguait une grande fontaine, dont les jets jaillissaient des seins graciles d’une sirène et du pénis attendrissant d’un chérubin. Parvenu au seuil de la salle des pas perdus, il s’arrêta devant deux grandes portes à panneaux de chêne closes.
Charlemagne, le vieil intendant, se leva avec effort en le reconnaissant et le salua en faisant une telle tête d’enterrement qu’Abélard sentit sa propre anxiété s’aiguiser. L’homme savait quelque chose. Mais inutile de poser des questions maintenant. De toute façon, quand le gouverneur de Cocagne vous fait mander, vous obtempérez. Charlemagne abaissa en grognant la poignée de bronze des grandes portes et fit signe à Abélard d’y aller d’un geste du gant. Celui-ci prit une profonde inspiration et s’avança.
Il faisait très sombre et plutôt froid dans la salle. Une lueur timide tombait des hauts vitraux, réfractant quelques flaques de couleur sur le sol marbré. Abélard ne put s’empêcher de se demander d’où venait cette appellation de « salle des pas perdus » qui semblait justifier à elle seule son inconfort. À l’autre bout, l’estrade des musiciens s’enfonçait dans l’obscurité. Il s’avança jusqu’au milieu de l’espace et se retourna vers le balcon arrière. La loge du gouverneur était plongée dans le noir, elle aussi. L’aube ne se décidait toujours pas. Un léger courant d’air faisait valser des relents de moisissures et d’haleine fétide. Il fronça les narines. Quelque chose dans cette odeur décatie et poussiéreuse l’interpella, qui accentua son impression d’être dans un mauvais rêve. Il tira son carnet de la poche intérieure de sa veste et nota, avant de l’oublier, ce qui venait de lui traverser l’esprit.
Il y a les rêves qu’on fait et les rêves qui nous font ; les rêves qu’on traverse et ceux qui nous traversent.
Il y a aussi les rêves dans lesquels on se voit et ceux auxquels on assiste, comme si on était spectateur.
Mais à la fin, ils sont peut-être tout simplement les épisodes d’un seul et même rêve ; celui qu’on passe sa vie à prendre pour le réel.
Depuis la psychanalyse qu’il avait dû entreprendre peu après son arrivée traumatique à Cocagne, Abélard notait non seulement ses rêves mais aussi ses rêveries ; les coucher sur papier lui rappelait combien laisser vagabonder son esprit l’aidait à se sentir vivant.
Certains de ses rêves mettaient en scène ses patients. L’un d’eux le hantait depuis quelque temps : il était assis dans son cabinet privé et Jeanne la Folle, allongée sur une ottomane, fixait le plafonnier en racontant tout ce qui lui passait par la tête. La folie de Jeanne était un labyrinthe où elle n’en finissait plus de se perdre elle-même. Abélard l’écoutait en doutant qu’elle ait le moindre désir d’en sortir. Voulant la ramener au cœur de sa vie réelle, il posait une question touchant à la sexualité. Aussitôt, Jeanne se fermait comme une huître. Yeux clos, lèvres serrées, elle lui faisait sentir combien elle jugeait ses investigations inconvenantes. Il hochait la tête, plus déçu qu’étonné qu’une fille de dix-huit ans qui se prostitue soit si réticente à lui parler de son intimité. Puis, par une de ces ellipses dont les rêves ont le secret, le visage de Jeanne se dissipait dans une brume grise et âcre. Abélard tentait bien de la retenir en l’appelant, mais il n’arrivait pas à se souvenir de son nom et la conscience de ne plus rien pouvoir pour elle le laissait désarmé. La brume finissait de tout dissoudre autour de lui et il se retrouvait seul dans son fauteuil et devant l’ottomane, à n’écouter personne.
C’était chaque fois si réaliste qu’il ne se rendait pas compte qu’il s’agissait d’un rêve, et c’est cela même qui le réveillait. Il fixait un instant le capteur de songes qui se balançait doucement devant la fenêtre de sa chambre, le cœur battant, et le décalage brutal entre la force du rêve et l’inconsistance du réel le prenait totalement au dépourvu.
Que le gouverneur le fasse poireauter comme ça dans la pénombre et le vaste silence de la salle des pas perdus ne le surprenait pas. Ce n’était pas la première fois qu’il l’appelait ainsi à l’aube et cette épreuve de patience était dans l’ordre des choses. Toutefois, cela n’avait pas empêché les deux hommes de nouer un genre d’amitié au fil du temps. Abélard jouait le rôle du confesseur, celui dont l’écoute ne sert qu’à vous absoudre, ce qui est en quelque sorte le contraire de la relation thérapeutique – du moins dans un cas comme celui du gouverneur. Celui-ci dictait les conditions établissant leur rapport et persistait à l’appeler « Docteur » avec une certaine ironie.
Abélard était effectivement psychiatre, mais sa spécialité et la routine hospitalière formaient plus que jamais ce qu’il appelait le vestibule de sa vocation véritable : l’exploration psychanalytique, avec ses surprises, ses méandres et ses découvertes aux allures d’illuminations. Ses patients soignaient leurs troubles mentaux dans ce vestibule hospitalier et, une fois qu’ils recevaient leur congé, généralement sitôt la phase psychotique résorbée grâce à la médication, Abélard ne les revoyait plus que pour des vérifications et des ajustements de routine. Seuls quelques-uns persistaient, malgré leur retour sur le marché des fonctions productives, à vouloir se remettre du désastre qu’était leur vie en franchissant le seuil de son cabinet privé. Pour Abélard, les vraies affaires commençaient là.
Quatre ans plus tôt, le gouverneur avait franchi ce seuil pour s’avachir sur son divan – qui n’était pas l’ottomane de son rêve, mais un long meuble moderne et confortable en deux sections formant un angle de quatre-vingt-dix degrés. Une tentative d’assassinat avait ébranlé le dirigeant plus qu’il ne l’admettait. À la suite des funérailles de son chauffeur et d’une citoyenne innocente, il avait développé de mystérieuses douleurs au dos. On avait cherché en vain un lien avec la balle qui avait traversé son bras gauche ; on s’était mis en quête d’une hernie discale, d’une tumeur, d’un problème de glande ou d’une excroissance osseuse sciant ses nerfs. Cette panoplie d’examens n’ayant rien éclairci, on avait poussé plus loin l’exploration par imagerie de la colonne entière et même du cerveau. Tout ça en pure perte. Le chirurgien et le neurologue avaient alors refilé le dossier à Abélard, qui avait ainsi fait la connaissance de l’homme. Il lui avait proposé quelques rencontres privées en cabinet afin de cerner le problème et en venir à bout, s’il s’avérait de nature psychosomatique ou post-traumatique. Mais dès la troisième consultation, le gouverneur avait mis fin à sa psychothérapie en expliquant qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de problèmes imaginaires. Si bien qu’il avait toujours mal au dos.
« S’il s’est débattu toute la nuit avec la douleur, il va passer sa mauvaise humeur sur moi, songea Abélard. Mais attendons de voir, c’est peut-être autre chose. »
Car il pouvait s’agir de son manque. L’homme se sentait esseulé depuis son troisième divorce. Abélard lui avait suggéré avec humour d’éviter le mariage à l’avenir et de vivre ses passions de manière un peu plus dégagée. Le gouverneur en avait déduit qu’il lui recommandait de s’en tenir au célibat, ce qui équivalait dans son esprit à lui prescrire deux visites par semaine à la Maison Têtue, où œuvrait Jeanne la Folle. Mais ces bagatelles rémunérées à même le budget discrétionnaire de l’État ne comblaient pas le vide qu’avait laissé sa dernière épouse, une femme qui avait le défaut de mettre de la vie partout où elle passait. Celle-ci avait fui Cocagne avec leur fils de dix-huit mois après la tentative d’assassinat.
Enfin, autre hypothèse, il était arrivé à quelques reprises que le gouverneur veuille avoir son avis sur un enjeu politique ; mais Abélard doutait fort qu’il s’agisse de cela. Tout allait bien en ce moment. Le régime était médiocre, la corruption discrète et les idées convenues. Chacun vaquait tranquillement à ses petits calculs et menait une existence sans histoire. Comme il se doit.
Ici, à Cocagne, seule cité de l’archipel où résidaient la majorité des habitants, la plupart des gens ne voulaient rien savoir de la politique, afin d’épargner leurs nerfs. Les mille soucis du quotidien les préoccupaient déjà bien assez.


4
La soirée des jeux de rôles à la Maison Têtue s’était prolongée jusqu’aux petites heures. La nuit avait été fort payante, mais interminable. Jeanne la Folle recula de sous la table et se releva en se frottant les genoux. Elle ne se sentait pas bien, l’effet anesthésiant des stupéfiants que le mari de la tenancière lui fournissait commençait à s’estomper. Elle retira les lunettes de secrétaire que le dernier client lui avait demandé de porter et se dirigea vers le lavabo pour se rincer la bouche. L’homme n’avait pas eu le fantasme bien exigeant. Il avait suffi qu’elle minaude à quatre pattes sous la table en disant « oh ! patron, oh ! patron » et qu’elle le finisse avec l’éternelle pipe dont les hommes se languissent.
Le client se leva lentement de la chaise de bureau en rajustant son pantalon, mais il ne quitta pas la chambre tout de suite. Il traînait, piétinait sur place, lancinant. Jeanne détestait qu’ils quémandent ainsi un dernier regard. Elle l’ignora, dos tourné, laissant l’eau du lavabo couler. « T’es venu, t’es content ; va-t’en ! » aurait-elle voulu crier.
Sa tête partit en vrille. Elle pensa aux jumeaux, ses enfants. Leur image se matérialisa juste là, derrière son front, transparente. Ce soir, elle aura le droit de les voir. Le droit. La permission. Quand elle était petite, elle aimait se déguiser. Elle les emmènera au bal.
Jeanne la Folle n’entendit pas son client lui souhaiter bonne nuit. Elle l’avait oublié.
En bas, la tenancière tenait à peine sur ses jambes. Comme d’habitude, elle se retrouvait seule pour fermer. Son mari, dont les gros bras et le sens des affaires avaient déjà servi à quelque chose, gisait ivre dans une chambre vide au-dessus. Trop d’alcool et de drogue, trop de coups et de commotions, trop de médicaments et de raisons d’être maussade. Trop d’argent surtout, et trop de pouvoir sur elle. Maintenant, à seulement trente-neuf ans, il n’était pratiquement plus bon à rien ; un vieillard. Comment aurait-elle pu l’aimer encore ? Hélas ! il lui restait assez d’orgueil pour refuser de transférer les comptes à son nom. Il la tenait.
Entendant le client de Jeanne descendre l’escalier, elle se leva pour lui sourire, soulagée que ce soit enfin fini. Le bonhomme s’était pointé vingt minutes plus tôt, alors qu’elle s’apprêtait à verrouiller. L’aube allait se lever mais pour ce client, elle avait bien voulu faire une exception : il s’agissait d’un fidèle, conducteur de navette, qui avait besoin d’un peu de réconfort entre la fin de son service de nuit et son retour chez lui, auprès de sa bonne femme.
— Faites de beaux rêves, lui glissa-t-elle en lui ouvrant la porte.
Dehors, la nuit ne demandait pas mieux que d’aller se coucher elle aussi, mais le jour semblait ne pas vouloir se lever.


5
— Vous avez pris votre temps, Docteur !
Abélard sursauta. Il leva la tête vers la loge du balcon et aperçut la silhouette du gouverneur qui émergeait de l’ombre du fond.
— Il fait doux, répondit-il. Je suis venu en vélo.
— Je suis ici depuis un moment, vous savez, mais comme vous ne pouviez pas me voir, je n’ai pas pu résister au plaisir de vous observer.
Le gouverneur s’avança en boitillant bizarrement jusqu’à la balustrade du balcon. Il y posa une fesse et, repliant sa jambe sur sa cuisse, retira sa botte droite en grimaçant.
— Des bottes neuves, expliqua-t-il en massant son pied. Toujours les détails insignifiants qui nous agacent le plus. J’essaie de les casser avant le bal de ce soir. Vous allez être là.
— J’imagine, oui…
— Ce n’était pas une question.
Abélard hocha la tête, interdit. « Le bal ? Il me fait venir ici à cette heure pour me parler du bal ? »
— Mais ne restez pas là. Montez, montez !
Abélard s’engagea dans l’escalier savamment torsadé, la main caressant la rampe. L’ébéniste qui l’avait ouvragé un demi-siècle plus tôt y avait mis tout son art. Plus il s’élevait de marche en marche et plus il avait l’impression de s’enfoncer. En posant le pied au balcon, il s’arrêta et prit soin de se composer une figure neutre avant de présenter au gouverneur son visage de page blanche – ainsi qu’il qualifiait l’expression de bienveillante neutralité qu’il affichait dans l’écoute professionnelle, page blanche sur laquelle la plupart de ses patients écrivaient les réponses qui surgissaient d’elles-mêmes à leurs propres questions.
Le gouverneur le fixa un instant, l’air grave et interrogatif, puis il tapota la balustrade à ses côtés, l’invitant à s’asseoir près de lui. Abélard fit deux pas et posa une fesse prudente dessus, bien décidé à ne pas parler le premier. Les deux hommes se tournèrent en même temps vers la grisaille blafarde, en laissant leur regard planer au-dessus du vide. Le silence s’étira. Puis, le gouverneur se décida.
— Dites-moi, Docteur, depuis combien de temps on se connaît tous les deux ?
— Depuis quatre ans.
— Déjà !
— Hum…
— Et votre retrait progressif de l’hôpital, ça avance ?
— La relève s’organise, je devrais pouvoir passer la main sans souci dans six ou huit mois.
— Eh bien, moi, je vous libère dès maintenant de toute obligation vis-à-vis moi.
« Ça y est », se dit Abélard, toutes ses facultés d’attention sollicitées.
— Entendez-moi bien, reprit le gouverneur. Je ne vous chasse pas, je vous libère. Vous pourrez quitter l’archipel en toute quiétude.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai l’intention de partir ?
— Vous avez encore toute la vie devant vous et votre pays natal est pacifié.
— Ma vie est ici, Gouverneur. Cocagne, c’est chez moi.
— Pourquoi, alors, prendre votre retraite à votre âge ? On a encore besoin de vos lumières. D’ailleurs, quel âge avez-vous donc ?
— Mais je ne prends pas ma retraite, je continue ma pratique privée.
— Encore une fois, vous ne répondez pas à ma question. Je n’ai pas besoin de vous pour faire le psy, j’ai besoin d’un ami. Je ne connais même pas votre âge !
Le gouverneur se leva, soudainement irrité, et fit quelques pas clopinclopant, un pied botté, l’autre en chaussette, visiblement taraudé.
Abélard, qui ne révélait jamais son âge à ses patients, n’avait absolument pas toute la vie devant lui. Il avait quarante-trois ans, mais son expérience lui en donnait trente de plus. Ses amis disaient qu’il avait une vieille âme, et il était d’accord. Tout jeune et bien avant de fuir son pays natal, il se sentait déjà le maillon d’une chaîne le reliant à ses aînés, et cette liaison l’insérait dans une trame temporelle qui rehaussait chez lui le sentiment de sa propre humanité. Il avait traversé son enfance et son adolescence, ses premières amours, ses enthousiasmes et ses ambitions avec élan, jusqu’à la catastrophe qui avait failli emporter sa vingtaine. Son groupe d’amis de Cocagne aurait payé cher pour voir de quoi il avait l’air avant , mais aucune photo de son passé n’avait survécu à l’enfer auquel il avait échappé.
La raison pour laquelle il allait bientôt se délester de sa charge à l’hôpital était toute simple ; il voulait se consacrer entièrement à ses recherches. L’adjointe à l’administration, une bonne amie de l’hôpital, s’était chargée de régler son dossier et de faire ses calculs : sa prime de fin de mandat de directeur du département de psychiatrie, plus sa rente de l’État, ses revenus de pratique privée, son fonds de retraite et son épargne personnelle suffiraient largement à ses besoins de chercheur et de célibataire endurci. À elle, Abélard avait confié sa lassitude : « Diriger le département me donne l’impression d’être concierge. » La gestion, la reddition de comptes tatillonne, la quête perpétuelle de financement, tout ça grugeait son temps et sa disponibilité d’esprit. En outre, la nouvelle génération qu’il avait lui-même prise sous son aile en internat poussait dans son dos, du moins le sentait-il, et il préférait laisser la place avant qu’on le tasse. Il avait déjà désigné l’un de ces jeunes comme dauphin afin de s’épargner d’ici son départ l’ardeur de leur impatience et leur humeur compétitive.
Il ne mentionna rien de tout cela au gouverneur. Abélard ne mentait jamais ; ses recherches lui tenaient effectivement à cœur et il voulait s’y consacrer, mais cela ne révélait pas tout. Sa vérité toute simple comportait également un volet existentiel : il se sentait de moins en moins chez lui à l’hôpital et il n’avait pas envie de se battre pour ce carré de territoire. Sentir cette perte d’appartenance à son lieu de travail le démotivait. Pour rien au monde, il n’aurait fait cet aveu au dirigeant de Cocagne.
— Gouverneur, je sais bien que mes non-réponses vous agacent, mais vous m’avez fait appeler à 4 heures du matin et je suis là, avec vous.
Le gouverneur se tourna vers lui, avec dans les yeux une lueur de regret. Il hocha la tête, comme s’il se rendait enfin compte qu’Abélard était bel et bien là, avec lui.
— Je vous ai bousculé à une heure impossible. Je ne me supportais plus. Merci d’être là. Je sais bien que vous êtes plus jeune que moi et que ça m’empêche peut-être de vous comprendre tout à fait. Mais je vous saisis quand même assez quand vous me dites que vous avez refait votre vie ici. Je sais ce que l’archipel représente pour vous, et c’est justement pour cette raison que je vous libère de toute obligation vis-à-vis moi.
Abélard fronça les sourcils, attendant la suite. Celle-ci ne venant pas, il ouvrit les mains. Le gouverneur reprit.
— Mais avant de vous rendre à vous-même, Docteur, j’ai une dernière chose à vous demander.
— Je vous écoute.
— Pouvez-vous me dire qui je suis ?
Le niveau d’alerte d’Abélard monta d’un cran.
« Ça ne va pas du tout », s’alarma-t-il.
Il inspira et expira lentement, histoire de laisser couler en lui cette étrange question. Le gouverneur ne le quittait pas des yeux. À court de réponse, Abélard dut se résoudre à réagir par une question-miroir.
— Mais vous, Gouverneur, avança-t-il, en pesant bien ses mots, qui pensez-vous être à mes yeux ?
— Allons ! Au point où on en est, on ne va pas se raconter d’histoires. On est ce qu’on fait. Je suis gouverneur de la même façon que vous êtes psy. Le reste est accessoire. Mon problème, voyez-vous, c’est que le pouvoir est devenu pour moi une façon de ne rien faire. Si bien que je ne suis plus personne.
Le gouverneur tourna à nouveau la tête vers le vide au-dessus de la balustrade. Abélard entrevit dans son profil une totale vulnérabilité, presque un gouffre. Il se demanda si l’homme n’était pas au bord d’une dépression. En écho à ses dernières paroles, à l’effet de n’être plus personne , Abélard se surprit à penser : « En effet, si notre action dans le monde n’aboutit pas, qui sommes-nous ? » Son pouls s’accéléra et la chaleur monta dans son cou. Il passa la main sur sa nuque.
— Je ne comprends pas vraiment ce que vous essayez de me dire, Gouverneur.
— Cocagne me désole, répondit l’autre, toujours de profil et fixant le vide. Les gens veulent du changement, mais seulement à la condition que ça ne change rien pour eux. Mes ministres me déçoivent et se méfient de moi ; le tiers d’entre eux me dégoûtent et, en retour, ils me détestent. Mes conseillers se contredisent les uns les autres et tirent la couverture de leur côté. Je n’arrive plus à me résoudre, ni même à arbitrer. Je ne fais que buter sur les visées de chacun.
— Vous vous sentez abattu. C’est normal…
— Je ne suis pas abattu ! Arrêtez avec ça ! Ils n’ont pas réussi à m’abattre. C’est de l’histoire ancienne. Mon problème n’est pas derrière, mais devant.
Abélard n’avait pas voulu évoquer la tentative d’assassinat, mais plutôt le sondage exclusif paru la semaine précédente dans L’Insulaire . Lors de la réélection du gouverneur, deux ans auparavant, le taux de participation électorale n’avait pas dépassé les 58 %. Cela était déjà bien assez déprimant sans qu’il doive se taper en prime un sondage catastrophique commenté par un rédacteur cynique en page éditoriale .
— Pardonnez-moi, j’ai dit « abattu », mais je voulais dire « accablé ». Vous vivez un creux de vague normal, typique d’un second mandat. Il vous reste trois ans. Vous avez bien le temps.
— Vous ne comprenez pas, renchérit le gouverneur. Ça va bien au-delà des humeurs partisanes ou de l’usure politique. C’est moi. C’est qui je suis. Ou, plutôt, qui je ne suis plus. Une force me sape. Je suis miné.
— Quelle force ?
— C’est vous le psy. À vous de me le dire.
— Je suis psy, pas devin.
— Depuis sept ans, Docteur, je me suis efforcé de satisfaire les uns et les autres dans un esprit d’équilibre ; tellement, d’ailleurs, que je m’en suis mis plein le dos. Toutes ces tentatives ont donné quoi ? Quelques bons coups au début, mais ensuite, seulement des demi-mesures. Je voulais agir, j’ai tergiversé. Je voulais accomplir, j’ai fait à moitié. J’ai même réussi à nuire, dans bien des cas. Où est l’homme déterminé que j’étais ? Depuis ma réélection, chaque fois que je dois prendre une décision, j’ai l’impression d’être devant une pyramide d’oranges à l’épicerie et de devoir retirer celle qui est pourrie au milieu de la pile sans que toutes les oranges saines s’écroulent.
— Hum, murmura Abélard en hochant la tête.
— Si vous saviez comme c’est facile de détruire en politique ! Surtout ce qu’on ne comprend pas. D’un seul décret, on peut démolir des choses que des gens mettent des années à bâtir, sans même s’en rendre compte. Tenez, en jardinant, samedi dernier, à la campagne, j’ai arraché une plante rare que j’ai confondue en toute bonne foi avec une mauvaise herbe.
— Une erreur, souffla Abélard avec indulgence.
— Se tromper est plus qu’une erreur, c’est de l’aveuglement nécessaire. La lucidité n’existe pas en politique active. Elle serait même suicidaire.
— Voyons, Gouverneur, vous n’avez quand même pas navigué à l’aveuglette !
— Ah ! Docteur ! La mer que j’ai prise par temps clair il y a sept ans s’est vite changée en houle. J’ai été tellement occupé à négocier les vagues et les courants contraires que je n’ai pas pu lever les yeux pour voir où je m’en allais.
— Je ne comprends pas pourquoi vous minimisez vos accomplissements. Vous avez mis fin aux abris fiscaux, établi un seuil d’imposition aux entreprises et financé des programmes sociaux qui ont aidé les gens à vivre. Soyez content !
— J’ai fait du ménage, oui, mais…
— Mais… ?
— Le ménage est toujours à recommencer. On m’a réélu parce que j’ai promis un entretien régulier de routine. Rien de très emballant. Et puis, les banques et les grandes corporations sont tenaces. Vous n’avez pas idée. Ces gens-là détestent penser qu’ils doivent leur fortune à quiconque. Ils aiment bien faire preuve de générosité en versant des dons à votre hôpital, mais n’allez pas leur dire qu’ils ne paient pas leur juste part.
Cocagne s’était bâtie en vingt-cinq ans une enviable réputation de paradis fiscal. Des milliards venus de l’étranger avaient dormi ici, ni vu ni connu, et les entreprises présentes dans l’archipel avaient été longtemps exemptées d’impôts, bien qu’elles eussent bénéficié des services publics ainsi que d’un nombre appréciable de consommateurs captifs.
Puis, contre toute attente, les habitants de l’archipel l’avaient élu. Il avait mis fin aux échappatoires par la législation, nationalisé deux banques privées et jeté en prison leurs dirigeants, négocié avec leurs avocats une amnistie en échange d’un versement volontaire d’impôts ou d’une amende à verser au trésor dans les cas de corruption, et survécu à la tentative de meurtre commanditée par l’une ou l’autre des mafias de la Mondialisation.
Ce premier mandat aux résultats spectaculaires lui avait permis de se faire réélire en promettant de consolider ses réformes et de réduire par divers programmes les inégalités qui menaçaient de vider le centre au profit des extrêmes. Il avait instauré depuis deux ans un train de mesures sociales favorisant la classe dite moyenne, ce tampon entre dominants et dominés qui assure une certaine paix sociale en absorbant les chocs. Une de ces mesures avait bénéficié directement à Abélard : la couverture de santé publique s’étendait maintenant à sa pratique privée de psychanalyste, ce qui avait permis à des gens en grande détresse mais en petits moyens de franchir son vestibule .
Enfin, dès que les multinationales et leurs représentants locaux eurent déménagé leurs opérations fiscales loin de Cocagne, dans une île quelconque devenue soudain très attrayante, le travail de sape qui avait fini par miner le gouverneur s’était mis à l’œuvre. L’effet boomerang de ses politiques ne tarda pas à se manifester sous forme de décote de crédit, de fuite de capitaux et d’augmentation de la dette. Depuis quelques mois, en réponse à cet étranglement, sa gestion prenait une tournure rigoriste, pour ne pas dire austère. Il coupait et coupait, tandis que des soupçons de corruption rampante s’accumulaient autour de quatre de ses ministres. La corruption a le don de contaminer les organismes qu’elle parasite. Le gouverneur avait beau être lui-même scrupuleusement honnête et propre, il baignait dans une mare de plus en plus nauséabonde qui lui donnait l’impression de puer.
— Je vois les idéaux ratatiner et les êtres en qui j’ai confiance se tasser, reprit-il. C’est comme si des morceaux de ma propre vie me fuyaient. Je ne suis pas allé au bout de mes rêves politiques, j’ai simplement rétabli ou préservé un peu de ce qui m’était cher. C’est mieux que rien, vous me direz, mais c’est si peu. Et vous voudriez que je sois content ? Vous, Docteur, le seriez-vous, à ma place ?
— Je ne peux pas répondre, je ne suis pas à votre place.
— Je vois très bien que vous avez une idée derrière la tête.
— Non, Gouverneur, je n’ai pas d’idée, répondit Abélard. J’essaie seulement de saisir ce que vous avez à l’esprit. Vous ne m’avez pas appelé à l’aube pour faire la conversation. Vous m’inquiétez. Voilà ce que j’ai derrière la tête et je commence à trouver ça pénible. Allez-vous enfin me dire ce que je fais ici ?
— Excusez-moi. Vous avez raison. Je vous ai appelé parce que je tenais à vous apprendre, en personne et de vive voix, que j’ai décidé de profiter du bal de ce soir pour annoncer ma démission.
Abélard sentit une roche débouler dans son estomac. Il vacilla et posa une main sur la balustrade. « Cauchemar, c’est bien un cauchemar », s’inquiéta-t-il. Il avait beau avoir pressenti quelque chose, la surprise était totale, déflagrante. Le gouverneur l’observa en silence, surveillant sa réaction, testant peut-être l’effet et la portée de son annonce sur lui, avant de la proclamer ce soir. Abélard secoua la tête.
— Non ! Non, Gouverneur, ce n’est pas possible ! Vous ne pouvez pas laisser tomber ! Pas maintenant, au beau milieu de votre mandat.
— Et pourquoi pas ?
— Ce n’est pas le moment, s’écria-t-il avec conviction. On a besoin de vous. Ce que vous avez semé n’a pas fini de pousser.
— Il ne fallait pas dire ça à un homme qui jardine, Abélard. La croissance des cultures après les semailles ne dépend plus tellement du semeur. Un autre pourra arroser, sarcler et désherber aussi bien que moi. De toute façon, en politique, ce n’est jamais le semeur qui récolte.
L’homme sourit à nouveau tristement et, levant la main, serra l’épaule d’Abélard. Celui-ci baissa la tête ; les jeux étaient faits. Le gouverneur ramassa sa botte et regagna l’obscurité du fond de la loge. Avant de s’éclipser, il ajouta :
— J’imagine qu’il ne vous a pas échappé que je viens de vous appeler « Abélard ». Nous n’aurons bientôt plus besoin de nos titres, vous et moi. Je quitte la politique mais je me console en espérant que mes amis ne me quittent pas. Désormais, tu pourras m’appeler Paul.
Abélard resta un long moment plombé sur place à contempler la grisaille devant lui.
— Paul, murmura-t-il, pour entendre sonner la syllabe dans sa voix.
Il redescendit l’escalier torsadé et traversa la salle des pas perdus. Charlemagne, le vieil intendant, rouvrit les grandes portes de chêne et le salua d’un air navré.


6
La conseillère politique en matière culturelle ouvrit les yeux quelques secondes avant que son réveille-matin ne sonne. Bernadette aimait son appartement de l’aile résidentielle du Palais. Elle aimait sa chambre, son lit. Elle aimait éteindre son réveil juste avant qu’il ne sonne en allongeant le bras et elle aimait, par-dessus tout, prendre ses aises en s’étirant tout entière en travers de ses draps. Depuis son divorce, elle ne concevait pas comment elle avait pu cohabiter si longtemps avec les pets et les ronflements de son mari. Ils s’étaient aimés, selon son souvenir, mais leur incapacité à mettre un enfant au monde avait jeté une ombre grandissante sur leur lit conjugal, qui avait fini par les recouvrir et les étouffer.
Depuis qu’elle vivait seule, elle n’avait plus peur du regard des autres, elle ne se souciait plus de surveiller ses paroles, ses impulsions et sa tenue. Elle se rendait compte qu’elle n’avait pas été heureuse en couple, et qu’elle l’était maintenant. Tous les matins en ouvrant les yeux, elle s’en félicitait. Tous les matins, sans exception, malgré les innombrables problèmes de gouvernance avec lesquels elle composait.
Le temps de faire sa toilette et d’avaler quelque chose, assise devant son ordinateur, le discours du bal lui prit la tête. Le ton ne convenait pas. Paul l’avait écrit d’une traite il y avait près d’un mois et l’avait transmis à son quatuor de conseillers. Elle avait recueilli et colligé les commentaires de ses trois collègues et ajouté les siens. Depuis une semaine, elle tentait de le réviser avec lui pour arriver à une version finale qui ait un minimum d’allure, mais le gouverneur n’avait jamais le temps. Il repoussait la tâche, distrait ou de mauvaise humeur. On aurait dit que ça l’emmerdait.
— Ce n’est qu’un discours, Bernadette, vous n’avez rien de plus urgent à faire ?
Depuis une semaine, il ne l’écoutait pas. Personne n’écoutait plus personne dans ce Palais.


7
Après avoir récupéré son vélo au pied de la butte Alpha, Abélard ne rentra pas chez lui. Secoué comme il l’était, il ne pourrait pas dormir de toute façon. Il ne ferait que se morfondre dans le fauteuil de son boudoir en face de sa copie du Philosophe déçu par le monde , de Bruegel l’Ancien, qui trônait sur son mur.
Il roula sans but à travers les rues encore mal éveillées du centre, les jambes molles et si peu présent à ce qui l’entourait que la roue avant de son vélo frotta contre une saillie décorative du trottoir. Chancelant, il tenta une brusque manœuvre pour rétablir son équilibre et tomba. Deux employés qui balayaient la chaussée levèrent la tête, prêts à l’aider. Abélard se sentit ridicule et leur fit signe qu’il n’y avait pas de mal. Il se releva et se remit piteusement en selle. Heureusement, ni lui ni son vélo n’avaient pâti de l’incident.
Peu après, son estomac vide se rappela à son bon souvenir. Il décida de s’arrêter au café, Place des Hospitalières. Il acheta L’Insulaire au kiosque, le journal indépendant qu’il préférait, ainsi que L’Organe – le journal à grand tirage de l’archipel, proche du pouvoir – et s’installa à sa table habituelle, sous le tilleul. Le feuillage bruissait sous la brise et s’harmonisait au chant maigrelet et flûté d’une petite fontaine. Trois infirmières assises un peu plus loin lui sourirent et le saluèrent. Il répondit d’un signe de tête mais ne parvint pas à leur rendre leur sourire, et son propre « bonjour » s’arrêta dans sa gorge.
Abélard avait beau savoir pourquoi il faisait un tel drame de la démission du gouverneur, l’ampleur de sa propre sidération le dépassait. Comme si l’histoire de Cocagne se vitrifiait pour éclater en mille miettes. Il aurait préféré croire que Paul était un politicien comme tant d’autres, qui ne font qu’entamer la surface des choses. La conception de la gouvernance ayant cours au Palais était devenue un exercice d’aménagement, d’où le politique se trouvait de plus en plus évacué. On ne parlait jamais de conflits à Cocagne, mais de problèmes de communication. Sous d’autres cieux, Paul aurait sans doute été un politicien quelconque et sa démission aurait suscité un haussement d’épaules, mais Abélard ne pouvait oublier que la démocratie était très jeune ici.
L’archipel avait été placé au dix-huitième siècle sous le protectorat d’empires rivaux, qui se disputèrent ses ressources naturelles. Les administrateurs dépêchés des capitales s’installèrent dans l’île principale sur les fondations d’une ancienne cité, dont le nom indigène s’était égaré et qu’on se contentait d’appeler poétiquement le chef-lieu.
Au fil des siècles, la population se concentra dans ledit chef-lieu et se métissa considérablement. Dans la deuxième moitié du vingtième siècle, l’archipel devint un laboratoire fascinant pour nombre d’ethnologues, anthropologues et généticiens, dont les recherches attirèrent l’attention de compagnies pharmaceutiques et d’assurances. La population indigène présente depuis douze siècles – selon les artefacts et vestiges les plus anciens datés par des archéologues – était disséminée et, se retrouvant noyée sous le nombre, elle se vit attribuer la dernière île au sud de l’archipel, où se trouvaient la plupart des traces de sa civilisation, puis on classa le site territoire patrimonial protégé afin de contrer autant que possible sa dégradation. Au moment où la mondialisation se superposa à l’impérialisme primaire des siècles précédents, l’archipel acquit une relative autonomie et son chef-lieu, un semblant de statut de cité-état.
Sommés de rentrer dans les capitales de leurs empires désormais disloqués, les anciens administrateurs du protectorat s’entendirent entre eux pour nommer un premier gouverneur. Ils désignèrent un homme d’affaires natif de l’archipel, qui avait étudié l’architecture à Rome avant de revenir faire fortune dans l’immobilier. Dès sa nomination, ce gouverneur conçut le plan d’urbanisme et dessina la ligne des façades du bord de mer. Il fit construire le Palais du Gouverneur et dota la ville d’infrastructures sanitaires et de distribution d’énergie enfouies sous terre et recouvertes par de grandes avenues menant à un élégant carrefour. Il dessina également les passerelles qui allaient relier entre elles les îles de l’archipel. Après dix-huit ans de règne, il put enfin prendre un jour de repos et nomma la cité Cocagne, signe de son rêve radieux de croissance et de progrès perpétuels. Après quoi, il se coucha pour ne plus jamais se réveiller.
La cohérence architecturale de la ville suscita des reportages admiratifs dans deux magazines de belles demeures qui traînaient sur les tables à café de quelques dirigeants de multinationales lointaines. L’émotion esthétique que ces PDG ressentirent en les feuilletant leur donna l’idée de s’informer sur l’état de l’impôt des entreprises dans l’archipel. Devant l’absence de réglementation, ils installèrent à Cocagne quelques sièges sociaux de complaisance, créant ainsi un très joli paradis fiscal d’inspiration coloniale néobaroque.
Lorsque Abélard, il y avait maintenant vingt-deux ans de cela, échoua dans l’archipel, en compagnie de deux mille autres réfugiés, Cocagne était dotée d’un système de santé et de services sociaux suffisant pour la population locale, mais qui dut improviser un protocole de prise en charge qui, grâce à l’effort de centaines de bénévoles, résista bien à l’épreuve du réel. Le jeune homme détruit qu’il était quand on le rescapa retrouva en quelques mois assez d’aplomb pour se voir offrir un studio au sixième étage d’une résidence étudiante du Petit Berlin, quartier brutaliste propice à la bohème et à sa plus-value culturelle. Abélard ne connut jamais la résignation des camps de réfugiés, ni la promiscuité malsaine et parfois dangereuse des tentes et des baraques sans eau, où l’on négociait sa moindre parcelle d’espace. Il arriva dans une Cocagne offrant douceur de vivre et mobilier urbain, dotée d’institutions fonctionnant de mieux en mieux et pourvue à deux pas du centre-ville d’une plage conviviale. Abélard aimait la mer et, désireux de retrouver une partie de la masse musculaire qu’il avait perdue, il fréquenta beaucoup cette plage. C’est là qu’il se découvrit une passion pour la plongée en apnée, qui lui procurait une sensation d’apesanteur qui l’allégeait et permettait à son esprit de flotter en paix.
L’archipel en était alors à son quatrième dirigeant, une gouverneure cette fois, et la première élue plutôt que nommée. Car on avait fini par instituer des élections tous les cinq ans. Cependant, comme il n’y avait ni partis politiques ni débats publics, la gouverneure avait été élue trois fois de suite sans opposition organisée, comme une simple mairesse. Avant de briguer les suffrages, elle s’était fait connaître à titre de chef d’un orchestre amateur et, lorsqu’elle prit le pouvoir, tous purent constater qu’elle avait maîtrisé l’art de parler d’harmonie tout en menant son monde à la baguette.
Aux yeux d’Abélard, cette démocratie de surface finit par ternir la belle image qu’il s’était faite de Cocagne. Il découvrit avec une stupeur croissante que derrière le décor idyllique du paradis fiscal, la grande majorité des familles de l’archipel n’arrivaient pas à joindre les deux bouts. Sensible aux échos d’une première génération scolarisée en âge de réclamer sa place, Abélard se rapprocha d’un groupe d’intellectuels dûment brevetés par l’université qui critiquaient ce qu’ils nommaient le façadisme du régime.
Cocagne comptait alors plus de huit cent mille citoyens et l’espace urbain habitable commençait à être saturé. Les îles secondaires de l’archipel, peu propices à l’urbanisation, se développèrent chacune en fonction de besoins élémentaires : l’île des Os abritait le cimetière, l’île contaminée, le dépotoir, l’île aux Arêtes concentrait les pêcheries, l’île au Moulin, la scierie, et l’île aux Bijoux, une mine à ciel ouvert, souvent responsable de la grisaille. Il y avait aussi l’île Boisée, où on trouvait des chalets et cabanes de vacances, ainsi que la grande île Champêtre, consacrée à l’agriculture.
Paul avait grandi dans l’île Champêtre. Syndicaliste agricole, il émergea de cette ruralité comme figure de proue d’un mouvement baptisé Nouvelle Citoyenneté. Le mouvement fonda, entre autres, une caisse coopérative qui grossit si bien qu’elle agaça les banquiers. Ceux-ci se plaignirent de ce mouvement social au Palais. La chef d’orchestre, qui amorçait maintenant le dernier droit de son troisième mandat, crut couper l’élan de Nouvelle Citoyenneté en déclenchant un scrutin anticipé visant à réaffirmer son pouvoir. Paul releva le défi avec une certaine arrogance. Il transforma le mouvement en parti politique et se présenta comme on lance les dés.
Sa victoire tout à fait inespérée et la transformation de Cocagne qu’il opéra dès son premier mandat fissurèrent si bien le façadisme qu’on crut enfin à une véritable démocratie. Pour Abélard, cette élection corroborait son propre effort de résilience, de régénération de sa personne et de ré-enracinement dans l’archipel. Il eut l’intime conviction de participer à « une émancipation accessible à tous, où chacun pourra déployer ses possibilités d’épanouissement », comme il disait parfois à ses amis, sur un ton un peu trop psy à son goût.
Mais l’euphorie collective qui accompagne le sentiment de faire l’histoire ne dure jamais longtemps. La ferveur du premier mandat retomba après la tentative d’assassinat et laissa place au train-train politique, avec sa technicité, ses calculs stratégiques et ses chicanes sémantiques ou statistiques. Même les militants les plus acharnés finirent par succomber à l’ennui des vains débats que leur stérilité rendait acrimonieux.
Abélard comprenait parfaitement que Paul puisse se sentir grugé, sapé, miné par en dessous. Lui-même vivait cela avec certains patients. Jeanne, par exemple, qui ne bougeait pas d’un pouce. Pourtant, il ne s’imaginait pas démissionner. Cela relevait de l’impensable. C’eût été admettre que les fondations sur lesquelles il s’était appuyé pour se reconstituer lui-même et aider à son tour ses patients reposaient sur du sable et qu’il se consacrait à une chimère.
Le garçon du café arriva, tenant un grand plateau en équilibre. Il servit d’abord les trois infirmières et échangea quelques plaisanteries avec elles, avant de s’approcher d’Abélard.
— Bonjour Docteur, lança-t-il d’une voix joyeuse. J’ai pris une chance, je vous ai apporté votre petit-déjeuner habituel.
— Tu as bien fait, merci.
Le garçon déposa devant lui un cappuccino, un bol de fruits – melon, pêche, mûres et petites baies noires rustiques surnommées noiraudes – ainsi qu’un petit pain au fromage de Cocagne, une tomme de brebis. Abélard nota l’humeur pimpante du garçon, qui contrastait si fort avec la sienne.
— Ça va, toi ?
— Super ! répondit le jeune homme avec feu. J’ai rencontré la fille de mes rêves à l’université. Bon appétit !
Abélard lui sourit et son sourire s’attarda un instant sur ses lèvres, après que le garçon se fut éloigné. « Enfin, un rayon de soleil… »
Il attaqua son bol de fruits et déplia les journaux. Rien ne transpirait des intentions du gouverneur. On y annonçait le bal de ce soir, événement annuel toujours très couru, c’était tout. Il parcourut rapidement les gros titres sans surprise de L’Organe , puis s’attarda avec plus d’attention à L’Insulaire . L’éditorial du jour s’inquiétait du sous-financement chronique des missions de l’État, les besoins augmentant toujours plus vite que les budgets. « Le soin des affaires humaines est un perpétuel rattrapage », lut-il.
« En effet, songea-t-il, en soulevant sa tasse de café, et nos efforts ne suffiront jamais à combler les carences. »
Entre deux gorgées, une question qu’il aurait dû se poser beaucoup plus tôt lui sauta à l’esprit : Paul avait-il songé à nommer un dauphin ? Rien dans tout ce qu’il avait entendu à l’aube ne laissait penser que le gouverneur avait assuré sa succession d’ici à la prochaine élection.
Abélard s’en voulut de n’avoir pas eu la présence d’esprit de le lui demander car, dans le cas où ce n’était pas fait, il aurait trouvé là un moyen de le convaincre de repousser sa démission. Ne pas avoir pensé à lui poser la question était d’autant plus impardonnable à ses yeux que lui-même avait nommé son dauphin à l’hôpital en prévision de sa retraite. Trop tard maintenant pour joindre Paul sans devoir passer par des intermédiaires qui poseraient des questions.
Il jura entre ses dents, se fit des reproches, puis s’en voulut de s’en vouloir et se concentra sur son petit pain au fromage pour mâcher autre chose que des regrets. Il mastiqua avec application, se laissant pénétrer par le goût et hypnotiser par le mouvement de ses mandibules. Ayant besoin de clarté, il tira son carnet de la poche intérieure de sa veste et s’absorba si bien dans ses pensées qu’il n’entendit pas les infirmières le saluer quand elles se levèrent pour aller travailler.
Paul, si solide, qui flanche ?
Et moi, je n’ai rien vu venir. Rien !
Je n’ai jamais senti qu’il y avait cette faille en lui, jamais soupçonné qu’il pouvait s’affaisser comme ça. Pourtant, desceller les poupées gigognes est mon affaire.
Est-ce que sa démission est seulement le fruit de sa fatigue accumulée, l’usure de sa lutte politique ? Son engagement lui a coûté trois épouses et quatre enfants. Son sentiment d’isolement politique a dû peser sur sa solitude affective.
Peut-être qu’il couvait une dépression asymptomatique. Peut-être même qu’elle datait d’avant son élection. Qui sait s’il ne s’est pas lancé dans l’action politique pour combattre un fond dépressif déjà présent.
Comment ne pas penser que j’ai raté quelque chose ? Si Paul avait persisté dans sa démarche avec moi, il y a quatre ans, si j’avais insisté un peu plus pour qu’il aille au fond des choses en thérapie, peut-être qu’on aurait pu prévenir sa démission aujourd’hui.
Abélard resta un moment le stylo suspendu en l’air. Il secoua la tête et referma son carnet. Il vida d’un trait son fond de cappuccino, déposa sur la table un billet et quelques pièces de monnaie, puis gagna le département de psychiatrie.
Il passa la matinée à se soucier de cinq patients, tout en supervisant deux internes. Puis, il eut une discussion franche mais ardue avec son dauphin. Ce jeune et brillant psychiatre se montrait un peu trop pharma-médico-centré à son goût, mais ambitieux, compétent et attaché à l’argent ; toutes qualités qui feront de lui un excellent gestionnaire , comme il l’écrivit dans son évaluation. À midi, il enfourcha son vélo et regagna sa périphérie, rompu de fatigue.


8
C’était l’heure du lunch au Jardin d’Épicure, la garderie que Madeleine avait fondée et qui était devenue indispensable par les besoins qu’elle comblait auprès d’enfants plutôt négligés. À cette heure, les petits pique-niquaient à l’arrière, assis sagement en rond dans l’herbe. Les deux éducatrices qui les accompagnaient étaient prévenues qu’elle devait s’absenter ce midi. Elle allait rencontrer une travailleuse sociale à l’emploi du Dortoir qui avait demandé à la voir.
Les deux femmes se connaissaient bien et s’estimaient. Elles se retrouvèrent à la terrasse d’un bistrot sans façon, situé près des élégantes façades du bord de mer. Elles commandèrent des crevettes grillées avec salade et échangèrent quelques nouvelles. Mais, n’ayant pas toute la journée, la travailleuse sociale attaqua bientôt le problème.
— J’ai fait de la prospection de familles d’accueil pour les jumeaux.
Madeleine ouvrit de grands yeux. Un arrangement éducatif avec le Dortoir permettait aux jumeaux de Jeanne la Folle de fréquenter sa garderie.
— Jeanne a accepté de céder ses enfants ?
— Non, non ! Au contraire, s’empressa de dire sa vis-à-vis, elle va même s’en occuper trois heures ce soir, sans supervision. Elle passe les prendre au Dortoir à 19 heures et les ramène à 22 heures. Drôles d’heures pour les enfants, je sais…
— Toi, tu lui fais confiance, à Jeanne ?
— Je ne sais pas. Le Tuteur à l’enfance pense que ça ne marchera pas, mais on essaie.
— Ah ! C’est le grand patron qui t’a demandé de tâter le terrain des familles d’accueil…
— Seulement de manière informelle, strictement préventive. On ne parle pas encore d’adoption comme telle.
— Pas encore, répéta Madeleine.
— C’est loin d’être fait, crois-moi. J’ai trouvé trois familles prêtes à prendre Icare ou Ariane, mais pas les deux.
— Ah non. Ça non !
— Je sais, Madeleine, mais ces familles n’ont pas la place, l’énergie ou les moyens d’accueillir les deux. Nous, au Dortoir, on gère une baisse de financement et de personnel. On a réduit l’allocation aux accueillants. Ça complique tout.
— On ne peut pas séparer ces deux-là ! On ne peut pas faire ça, point à la ligne ! Argent ou pas argent, le Tuteur à l’enfance devrait le comprendre.
— Je le lui ai déjà dit. Il connaît ta position, mais il m’a demandé de t’en parler quand même.
Madeleine piqua sa dernière crevette et, la tenant devant elle au bout de sa fourchette, la décortiqua longuement du regard. Elle n’aimait pas le Tuteur à l’enfance.
— Avez-vous consulté Abélard ? demanda-t-elle sourdement.
— Oui, répondit l’autre. Il est d’accord avec toi, en principe.
— Il dit quoi au sujet de leur mère ?
— Tout ce qu’il m’a raconté, c’est que ses entretiens avec Jeanne ne le désespèrent pas. Mais je l’ai senti quand même découragé.
— Abélard n’avouera jamais qu’un être humain est une cause perdue.
Madeleine discutait parfois des jumeaux avec lui. Mais dès que la situation des enfants croisait le cas de Jeanne la Folle, il s’en tenait au secret professionnel. Malgré cela, il se faisait visiblement du souci pour les enfants, à cause de leur mère.
Madeleine croqua sa crevette en regardant au loin. La ligne de démarcation de la mer et du ciel se perdait dans le brouillard.
— Tu diras au Tuteur à l’enfance que je ne changerai pas d’avis. Les jumeaux sont tout l’un pour l’autre. Ils n’ont rien d’autre qu’eux-mêmes. On ne peut pas les séparer. Le monde entier s’écroulerait.


9
Dès qu’il eut franchi le seuil de sa maison, Abélard alla prendre une douche et gagna son boudoir en t-shirt et pantalon de pyjama. Son fauteuil l’attendait, prêt à s’incliner, bras ouverts, encadré par deux fenêtres diffusant une lumière hésitante et mate, encore empreinte de grisaille. Abélard se laissa tomber lourdement. Sa lampe de lecture, restée allumée depuis la veille, le cerna d’un jaune dramatique. Sur le mur en face de lui, son Philosophe déçu par le monde l’ignorait, drapé dans le silence.
Il avait eu un coup de cœur pour cette œuvre de Bruegel l’Ancien en farfouillant au marché aux puces. Il avait déniché un ouvrage consacré au peintre et, à peine l’avait-il feuilleté qu’il était tombé en arrêt devant cette petite peinture toute contenue dans un cercle . Il avait acheté le livre sans même débattre du prix. Le marchand, remarquant l’éclat de son regard, s’était réjoui de croiser un amateur d’art. Abélard s’était défendu d’y connaître quoi que ce soit avant de finir par avouer être un peintre du dimanche. Le marchand lui avait alors offert un beau pinceau, très fin.
De retour chez lui, il s’était lancé dans son Étude de Bruegel, comme il disait, et deux mois plus tard, il accrochait soigneusement sa copie du Philosophe déçu par le monde sur son mur, exactement à la hauteur de ses yeux lorsqu’il était assis dans son fauteuil. C’était une assez bonne copie, au trait juste et aux couleurs patinées. Il l’avait suspendue là, bien en vue, en guise de rappel et par humilité : un philosophe à l’air morose tourne le dos au paysage et se retire à l’écart, si absorbé par son humeur chagrine qu’il ne remarque pas le petit malin enchâssé dans un globe terrestre, qui en profite pour lui voler sa bourse.
Abélard connaissait bien cette tentation de tourner le dos au monde, au risque de se faire dépouiller.
Cette peinture de Bruegel était également intitulée Le Misanthrope , lut-il dans son livre, mais Abélard n’aimait pas ce titre alternatif. Il trouvait que l’expression que dégageait l’œuvre convenait aux hommes déçus, mais pas du tout aux misanthropes. En outre, le personnage principal lui rappelait Spinoza, un des rares philosophes qui trouvait grâce à ses yeux, puisqu’il était un des seuls à ne pas avoir passé sa vie à se tromper.
Spinoza avait vécu sous les mêmes ciels nordiques que le peintre flamand, un siècle plus tard, et il s’était intéressé aux affects et à leur potentiel de joie ; ce qui prouvait que les philosophes ne sont pas tenus de devenir misanthropes, bien qu’aimer les idées au point de succomber à leur beauté formelle ou à leur perfection conceptuelle puisse vous amener à désaimer l’approximation, la dissonance et le manque de fini des vérités humaines.
Son Étude le regardait maintenant de travers ; elle penchait tristement sur son axe. Abélard se leva de son fauteuil et s’affaira à redresser la toile, bien droit au-dessus de sa bibliothèque basse. La chose faite, il s’accroupit vers les étagères chargées des volumes de médecine et de psycho qu’il consultait de moins en moins (incluant les éditions 4 et 5 de ce qu’il appelait sa bible : le DSM, le manuel américain des troubles mentaux, qu’il connaissait par cœur). Il parcourut les titres, espérant se faire happer par une voix, une écriture, une réflexion qui l’aiderait à voir clair en ce moment. Mais rien ne lui sauta aux yeux.
Longtemps, il avait gardé ces ouvrages de référence à portée de main dans son cabinet de consultation, mais certains clients semblaient intimidés par leur présence, jugée savante. Il les avait donc déménagés dans son boudoir, qui avait déjà une vocation bibliophile. Les murs latéraux de la pièce étaient couverts du plancher au plafond de livres en tous genres – achetés à Cocagne, ou rachetés, dans le cas des lectures marquantes d’ avant qui, disparues, lui manquaient.
Ce boudoir était son île à lui dans l’archipel, le théâtre où sa rêverie flottante s’accordait toutes les permissions, levant le rideau sur la scène psychique où jouaient librement ses associations, sa mémoire, son imagination et son savoir.
Son esprit dérivant, il repensa à Paul. Sa démission était peut-être sa façon de tourner le dos au monde. Ce monde si cruellement réel que nos espoirs s’y fracassent.
Abélard leva les yeux vers la section Rêve de sa bibliothèque, qui occupait tout le haut d’un mur latéral. Se retrouvaient là, pêle-mêle, des thèses récentes sur l’interprétation des rêves, alternant avec des vieilleries théoriques monumentales, intercalées entre moult œuvres littéraires, essais, méditations philosophiques, recueils de poésie et d’aphorismes, romans et autres fictions contenant songe ou rêverie dans leur titre. Peu de littérature contemporaine, trop dans l’orbite du réel immédiat, et pas tellement de romans du vingtième siècle, puisqu’on n’y rêvait plus guère – sauf dans l’érotisme, et encore – mais du canonique : des pièces de Shakespeare et des tragédies grecques ; des titres de Calderón et de Strindberg ; et puis More, Rabelais, Érasme, Dante, Swift, Bachelard, Kafka, Zweig, Cervantès, Gogol, Borges, Melville. Les épopées du Mah ā bh ā rata et de Gilgamesh. Les contes de Grimm et d’Andersen. Les Mille et une nuits . Des choses comme ça.
Il ferma les yeux. Bras levé, ses doigts frôlèrent les reliures pour s’arrêter sur Les rêveries du promeneur solitaire , de Rousseau. Drôle d’augure. Il se souvenait mal de ce livre. Avait-il seulement été au bout de sa lecture ? Une seule page était cornée à l’incipit de la première promenade. Il l’ouvrit et lut : Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même .
« Quel emmerdeur, ce Rousseau ! se dit-il, en refermant le livre. À peine prend-il la plume qu’il se lamente déjà. »
Abélard remit le bouquin en place et resta là un moment à ne rien faire. Son énergie l’abandonnait, comme une vague se retire.
— Il faut que je me repose, marmonna-t-il.
Heureusement, une seule consultation l’attendait cet après-midi. Il reprit place sur son fauteuil, l’inclina et s’y cala, jambes allongées. Il éteignit la lampe, ferma les yeux, joignit les mains sur son estomac et, expulsant l’air résiduel de ses poumons, sombra aussitôt. Il n’eut absolument pas conscience de s’endormir.


10
Au Palais, Paul regardait par la fenêtre de son bureau, inattentif. Il n’avait pas faim. La soupe figeait dans son bol, qu’il avait repoussé après quelques cuillerées. Bernadette, en bonne conseillère culturelle, discutait des corrections et suggestions qu’elle avait apportées au discours du bal. Il n’avait pas le courage de lire ce brouillon qu’il avait rédigé à la va-vite avant d’avoir pris sa décision. Tout ça était caduc.
Bernadette, n’obtenant du gouverneur que des haussements d’épaules peu engageants, en eut assez de monologuer. Elle lui tendit les cinq pages, annotées avec application, en insistant pour obtenir son approbation finale.
— Platitudes, lâcha-t-il.
— Pardon ?
Il déchira le discours en deux, puis en quatre et en huit. Bernadette le regarda faire, tétanisée.
— Ce soir, on improvise. Non, ne dites rien, Bernadette. Laissez-moi, il faut que je me repose. Revenez ici une demi-heure avant le bal, on fera le point ensemble avant de descendre à la salle des pas perdus.
Bernadette quitta le bureau, blessée, épouvantée même. Elle revit les mains de Paul déchirant les pages qu’elle avait si soigneusement révisées : il l’aurait prise à la gorge et étranglée qu’elle ne se serait pas sentie plus violentée. Elle avança dans le couloir jusqu’à l’ascenseur, comme une marionnette désarticulée.
Les portes s’ouvrirent, elle s’y engouffra et descendit vers l’étage de la salle du conseil. En sortant de la cage, elle tomba nez à nez avec Philippe Prado, manquant de le heurter. Il recula d’un pas et retint pour elle les portes de l’ascenseur.
Prado, le secrétaire du cadre budgétaire, qui veillait à tenir bien serrés les cordons du trésor public, avait jadis été son collègue, à titre de conseiller économique. Mais Paul l’avait écarté. Depuis, tous deux s’évitaient. Cette fois, remarquant combien elle était affectée et tremblante, Prado fit mine de montrer un peu de sollicitude.
— Bernadette, dit-il, vous n’avez pas l’air bien du tout. On dirait que vous avez vu un spectre.
— J’ai avalé quelque chose qui ne passe pas. Je vais m’allonger un peu.
— Oui, il faut que vous soyez en forme ce soir.
Elle se détourna et fila. Philippe Prado la regarda s’éloigner, perplexe, avant de laisser les portes de l’ascenseur se refermer sur lui.
Il descendit sous la butte Alpha, au plus creux du bunker, où il devait rencontrer le lobbyiste d’un consortium tentaculaire du nom d’ Open Channel Philanthropic Corporation . Il comptait lui montrer les installations de la salle des données et profiter de cette visite des lieux pour lui poser d’embêtantes questions de comptabilité et de numérisation que l’autre esquivait jusqu’à présent.
Le représentant du consortium vendait depuis des mois un ambitieux projet de tour de communication synergique. Le gouverneur ne se montrait pas le moindrement ouvert à l’idée, mais trois des douze ministres avaient été séduits et demandaient à Philippe Prado d’étudier la possibilité discrètement, les questions de faisabilité relevant de ses fonctions de secrétaire du cadre budgétaire. On n’avait encore jamais construit d’édifice en hauteur à Cocagne et les trois ministres pensaient qu’il y avait là un retard à combler. Retard par rapport à quoi, à qui ? Nul n’aurait su le dire, mais tous étaient convaincus que ce projet de tour permettrait de rattraper le temps perdu et de se mettre à niveau.


11
Quand il comprit qu’il était plongé dans un sommeil profond, Abélard se réveilla. Son rêve d’exploration en apnée d’une grotte sous-marine se délita aussitôt. Il inspira un grand coup, le cœur battant, et jeta un coup d’œil à sa montre : sa sieste avait duré quarante-deux minutes. Il était temps de remonter à la surface ; sa cliente serait là dans une demi-heure.
Il quitta le boudoir en s’étirant de tout son long jusqu’à la salle de bain, se passa de l’eau dans le visage, se rasa, se coiffa et se brossa les dents. À la cuisine, il réchauffa un fond de fricassée de volaille de la veille, qu’il avala en trois bouchées, puis il gagna sa chambre, où il revêtit un pantalon correct et une chemise sobre – habillement neutre, tonique et détendu, qui seyait à sa fonction.
En entrant dans son cabinet de consultation, il fronça le nez. Ça sentait le renfermé. Il ouvrit la mince fenêtre grillagée qui donnait sur la rue et tira de son classeur le dossier de sa cliente. Il lut quelques observations notées et survola le schéma graphique et la ligne du temps qu’il avait dessinés pour se repérer entre les épisodes disparates de l’histoire de la jeune femme.
Il l’avait connue à l’hôpital, après qu’elle eut fait un autodafé dans son appartement, brûlant toutes ses affaires. « Tout m’encombrait », avait-elle expliqué, sans se rendre compte qu’elle avait été à deux doigts d’y passer elle-même. Bipolaire, elle allait mieux maintenant. Elle réagissait bien au lithium et se tenait loin des excès et des écarts de conduite. Il valait le coup d’explorer avec elle les couches enfouies, qui l’encombraient aussi.
Abélard réfléchit un instant, nota deux questions à lui poser, si la tournure de la rencontre y était favorable, et referma le dossier.
Peu après, elle se manifesta en faisant beaucoup de bruit dans le vestibule. Mauvais signe. Elle pouvait être malcommode et devenir cinglante. Abélard n’aimait pas se faire des idées trop vite – une seconde nature chez lui – mais aujourd’hui, accablé depuis l’aube, il eut du mal à mettre de côté son appréhension.
« Tu n’as qu’à ne pas lui poser tes deux questions si tu la sens sur la défensive », se dit-il. Il inspira et expira lentement, ouvrit sa porte et salua la jeune femme avec son visage de page blanche.
La consultation se déroula sans heurts, mais sans grand relief non plus. Parfois, la démarche avait besoin de se déposer, de tiédir ou de mijoter. L’heure, à l’arôme un peu fade, les laissa tous deux insatisfaits, mais sans que ce soit nécessairement mauvais. Chaque parcours avait son rythme, ses avancées et ses détours, ses bonds de croissance et ses plages d’incubation, ses ébullitions et son goût de réchauffé.
Après le départ de sa cliente, Abélard ajouta quelques notes à son dossier et ressentit, après l’avoir rangé, le contrecoup de sa tâche. La journée avait été longue et fatigante, certes, mais il y avait plus. Cette jeune femme n’avait pas fini de déposer son poids d’âme entre ses mains à lui quand il avait fallu s’arrêter. Comme s’il la laissait en plan avec un sentiment d’inaboutissement. Il lui arrivait parfois de déborder légèrement de l’heure assignée pour tirer jusqu’au bout sur un fil, mais avec celle-ci, aux limites si incertaines, il préférait respecter scrupuleusement le cadre.
Son travail, dans le meilleur des cas si réparateur et revitalisant, s’accompagnait ainsi de moments creux, qu’il vivait comme la prémisse d’un deuil. Car mieux les gens allaient, plus leurs adieux se rapprochaient. Il trouvait ce constat un peu lourd, parfois. Par contre, il aimait que certains patients dont il n’avait plus de nouvelles depuis des lustres l’habitent encore. Comme l’habitait toujours sa propre psychanalyste avec laquelle, quinze ans après qu’elle fut repartie, il continuait régulièrement de converser en esprit.


12
Philippe Prado raccompagna le lobbyiste de l’ Open Channel Philanthropic Corporation vers l’ascenseur, plombé d’un abyssal ennui. Dans la cage, ils récapitulèrent les deux ou trois points de négociation qui achoppaient, les yeux dans les yeux. Tout juste avant que ne s’ouvrent les portes, l’homme lui tendit une enveloppe contenant une somme d’argent liquide appréciable.
— Ça pourra toujours servir, indiqua le lobbyiste.
— Je ne réussirai pas à vendre votre projet au gouverneur, Richard, si moi-même je ne l’achète pas. Vous devrez me convaincre mieux que ça.
— Je sais, oui, acquiesça le lobbyiste. Je vous appelle dès que j’ai du nouveau.
Malgré ses études de commerce, de comptabilité et d’administration publique, ses postes de gestionnaire au sein de diverses entreprises et maintenant au Palais, Philippe Prado devait se rendre à l’évidence : il n’aimait pas l’univers de vente des lobbyistes.
Imbu du rôle politico-économique qu’il avait joué auprès de Paul, sa relégation au rang de secrétaire du cadre budgétaire l’avait humilié. Mais, du point de vue de la gouvernance, il donnait raison à Paul. Il reconnaissait qu’il n’avait jamais été à l’aise comme conseiller. Trop vendeur, justement. Il était bien meilleur et bien plus à sa place dans ses nouvelles fonctions. Il était bon au trésor. Définir un cadre budgétaire le satisfaisait inexplicablement et négocier dans ce cadre l’excitait à la manière d’une joute sportive. À ce jeu, il gagnait invariablement.
Alors, pourquoi cet ennui ? Qu’est-ce qui le frustrait ? La veille, il avait récupéré son grille-pain dans l’échoppe d’un journalier habile de ses mains qui réparait n’importe quel appareil ménager.
« Ça valait le coup de le réparer, lui avait assuré l’homme, avec la fierté des artisans. Votre grille-pain devrait être encore bon pour un règne. »
Cette remarque lui avait donné la nostalgie de l’ouvrage bien fait, du vrai travail.
Richard Sintair avait beau bomber le torse d’importance, se disait Prado, le représentant du consortium n’avait pas cette fierté enviable des ouvriers, des agriculteurs, des entrepreneurs, enfin de tous ceux qui font du solide, du concret. Leur échange au creux du bunker s’était situé au niveau le plus abstrait des arguments de vente, là où l’intérêt se calcule en retombées pseudo-prévisibles sur vingt ans, avec des chiffres astronomiques de création de richesse de plus en plus virtuelle et spéculative.
« On vend des arguments de vente qu’on se fait vendre par des vendeurs d’arguments de vente », pensa-t-il.
Ses propres prévisions budgétaires, qu’il mettait à jour au trésor, étaient du même ordre : des actes de langage qu’on sème à tous vents en escomptant qu’ils tombent sur les plus intéressés et croissent dans le terreau fertile de leur avidité crédule ou compulsive. Tout dans la tête, rien dans la conscience. Non, il n’aimait pas l’univers de la vente.
Pourtant, il voulait voir se concrétiser cette idée. Pour une raison qui échappait à toute logique, l’image de cette tour s’était fichée en lui et lui tenait de plus en plus à cœur. C’était physique, impérieux, presque violent. Hélas ! il aurait un mal de chien à convaincre le gouverneur de la valeur du projet. En conséquence, il risquait de devoir se taper ce con de lobbyiste encore longtemps.


13
La lumière de 17 heures était toujours la plus belle à Cocagne. Abélard décida d’aller se délester dans la mer. Le bout de plage qu’il préférait – rocailleux plutôt que sablonneux, et, pour cela, moins achalandé – ne se trouvait qu’à quinze minutes à vélo de chez lui. Il pédala énergiquement, s’imaginant une trouée de bleu que la ligne de l’eau ensoleillerait. Mais il n’y avait pas le moindre vent sur les berges et, une fois qu’il fut arrivé, la lumière marine espérée ne fut pas au rendez-vous. La grisaille ne lâchait pas. L’eau, calme, étale, reflétait la couleur métallique du ciel.
— Allez ! s’encouragea-t-il tout haut.
Nager lui ferait le plus grand bien. Il avait besoin de se délier et se tonifier avant le bal de ce soir. Il s’élança dans l’eau en courant, piqua une tête et fila en style libre. Il dépassa en trois minutes une lisière d’algues et, atteignant la profondeur souhaitée, prit son souffle et se poussa d’un puissant coup de reins vers le fond. Trois mètres plus bas, il toucha du bout de ses doigts le sable rocailleux et se déposa à l’horizontale. Il sentit aussitôt un grand calme l’envelopper et la fraîcheur vivifiante d’un courant frais contre ses flancs. Fermant les yeux, il se maintint là, en apesanteur, vingt, trente, quarante secondes, comme il aimait le faire depuis qu’il vivait dans l’archipel.
Avant d’échouer à Cocagne, Abélard avait été un brillant étudiant en médecine dévoré d’une ambition qu’il exprimait avec enthousiasme. En ce temps-là, ces traits de jeunesse faisaient partie intégrante de sa structure mentale et ils se manifestaient de manière on ne peut plus athlétique, tant au plan intellectuel que sportif et sexuel. Mais l’invasion de sa patrie avait emporté tout ça, l’ambition, l’enthousiasme scientifique et les débordements d’énergie vitale de ses vingt et un ans. Il avait été arrêté et torturé, comme de nombreux étudiants. Après qu’il eut passé quelques mois en captivité, les mauvais traitements lui avaient retiré toute espèce de dignité. Il avait même apprivoisé l’idée qu’il allait être liquidé comme tant d’autres. Parfois, il le souhaitait ardemment – pour en finir. Il était devenu une véritable loque sans personnalité. Mais les mercenaires de l’occupation s’étaient lassés des exécutions sommaires et avaient trouvé un nouveau jeu, beaucoup plus amusant : castrer les hommes et, s’ils survivaient, les relâcher.
Abélard avait survécu. Il avait erré dans les rues pendant des jours et des nuits, à peine vivant et la conscience pulvérisée, en proie à la fièvre, au délire et à un sentiment de dépouillement qui s’étendait bien au-delà du cisaillage de ses testicules.
Son appartement, quand il l’avait retrouvé, s’était révélé entièrement saccagé. Ses affaires gisaient éparpillées, brisées, calcinées même – comme si quelque occupant de hasard avait allumé un feu sur le plancher pour se réchauffer. Ses choses, ses livres, ses papiers d’identité et d’études étaient détruits ou demeuraient introuvables.
Tournant sur lui-même au milieu de cette dévastation, Abélard avait compris qu’il avait perdu non seulement l’instinct et le goût du désir, mais aussi sa grande chance d’amour. Sa copine, avec qui il partageait le logement, avait été arrêtée en même temps que lui. Chaque fois qu’il avait pensé à elle depuis l’arrestation, il avait été douloureusement surpris de constater que son esprit bloquait, faisant l’impasse sur le traitement des prisonnières – qu’on violait, bien entendu, mais à qui, paraît-il, on faisait manger les résidus de castration de leur mari ou amoureux.
Un souvenir intime était remonté contre son gré à la surface. Sa copine et lui étaient au lit par un après-midi chaud et languide, couverts d’un simple drap. Elle jouait avec ses testicules, ses doigts palpant sa bourse comme pour la soupeser. Elle seule pouvait s’amuser ainsi avec lui sans que son bas-ventre se contracte d’instinct pour protéger ces glandes si vulnérables, source équivoque de sensibilité trouvant aussi bien le chemin de la douleur que celui du plaisir. Pourtant, tout en s’abandonnant au ludisme de sa compagne, il se défendait d’en être amoureux et la traitait de copine parmi d’autres , afin qu’elle ne se fasse aucune illusion sur son compte.
Affligé par ce souvenir, il avait fouillé l’appartement saccagé de fond en comble, cherchant frénétiquement des traces d’elle, une photo peut-être, renversant tout ce qui tenait encore debout. Rien, il ne restait plus rien.
Par la suite, ses pas l’avaient conduit dans son village natal, où il avait cherché sa famille, sa mère et ses petits frères et sœurs. La maison où il avait grandi avait été rasée par les tanks. Des gens du voisinage avaient fouillé sous les décombres ensevelis en quête de signes de vie. Rien, il ne restait plus rien.
Quelques semaines plus tard, à bout de dépérissement, d’idées noires et de black-outs mystérieux, il résolut de fuir. Il trouva l’argent demandé par les passeurs en siphonnant du carburant pour le marché noir et prit la mer par une nuit sans lune dans une barque de secours transocéanique clandestine, en compagnie d’une trentaine de désespérés. La barque le conduisit à bord d’un bateau de fortune qui le mena, le jour suivant, à un navire marchand, où on le transborda et dont il ne vit que la cale. Après un temps dont il perdit le compte, il se retrouva fin seul en fond de cale et crut devenir fou. Mais enfin, le navire le déposa de nuit sur le tarmac d’un grand porte-avion, d’où un traversier vétuste le conduisit jusqu’à Cocagne. Déshydraté, décharné, délirant, il avait oublié jusqu’à son nom. Quand on le recueillit et qu’on lui demanda comment il s’appelait, il choisit Abélard, en mémoire de l’amant castré d’Héloïse.
Ayant atteint les limites de son endurance, Abélard se redressa contre le fond marin et, d’un élan du pied, remonta vers la surface en vidant ses poumons. Il ressurgit dans un tourbillon de bulles et aspira une grande goulée d’air. Alors qu’il passait sa langue sur ses lèvres, le goût du sel chassa l’amertume qui traînait dans son arrière-gorge depuis l’aube.


14
Il faisait doux en ce début de soirée et la foule se massait sur les pelouses de la butte Alpha. Trois écrans géants étaient déployés sur les murs extérieurs de l’enceinte pour retransmettre le discours annuel du Bal du Gouverneur. La plupart des gens pique-niquaient en famille ou entre amis sur des couvertures, dans une atmosphère bon enfant.
De l’autre côté de l’enceinte, les jardins étaient bondés, étourdissants de couleurs et de parfums. Abélard se faufila jusqu’aux portes de la salle des pas perdus, dûment muni de son carton d’invitation. Charlemagne l’accueillit, un détecteur de métal à la main.
— Si vous permettez, Docteur, lui dit le vieil intendant en faisant la moue.
Abélard se soumit à la formalité sans état d’âme, mécaniquement.
— Je me demandais si j’allais vous revoir, chuchota Charlemagne.
— Pour rien au monde, je n’aurais manqué son discours, répondit-il de la même façon.
Abélard éprouva un sentiment de déjà-vu en entrant dans la salle des pas perdus. La loge du balcon était muette et noire, et le crépuscule tombant des vitraux ternissait leurs teintes, reproduisant, inversé, le film de grisaille de l’aube.
Tout le gratin de Cocagne assistait à l’événement. Le thème du bal cette année était maritime et plusieurs avaient revêtu des costumes de matelots, de pirates, de sirènes. Abélard avait lui-même fait l’effort de s’attacher un petit foulard autour du cou, comme les marins de cinéma. L’achalandage créait une ambiance un peu factice. Les sourires éclataient. Les journalistes, les photographes, les équipes de radio et de télévision, tant de la chaîne publique que des privées, s’agitaient. Sur l’estrade des musiciens, décorée en bastingage de yacht de luxe, un sextuor jouait discrètement de la musique de croisière, tandis que les douze ministres du gouvernement paradaient à l’avant-scène en saluant comme des officiers de marine.
S’insinuant dans la foule, Abélard salua diverses personnes à gauche et à droite. Madeleine l’aperçut et lui fit signe. Balthazar, le rédacteur cynique de L’Insulaire , l’accompagnait. Abélard sourit ; impossible de ne pas remarquer instantanément que ces deux-là étaient follement épris l’un de l’autre. Ils en devenaient beaux, alors que pris individuellement, ils ne l’étaient pas particulièrement. Il embrassa Madeleine et échangea une salutation d’usage avec le rédacteur.
— Monsieur le Gouverneur se fait attendre, grogna celui-ci.
— Ne commence pas, mon amour, le tança Madeleine. Il doit avoir quelque chose d’important à dire, c’est tout.
— Comment tu sais que c’est important ? demanda Abélard, soudain sur ses gardes.
— Quand j’ai une annonce importante à faire à mes bouts de chou, je me fais attendre, moi aussi.
— Capter l’attention d’enfants et s’adresser aux électeurs, c’est deux, lui fit remarquer Balthazar.
— Tu es sûr de ça ?
Observant le rédacteur, Abélard songea qu’il serait intéressant de voir sa réaction tout à l’heure, quand ils deviendraient tous orphelins politiques. Mais le temps s’étirait et Paul se faisait attendre au-delà de la bienséance. L’excitation générale de l’assemblée fanait déjà.
Soudain, Abélard aperçut du coin de l’œil Jeanne la Folle qui fendait la foule, déguisée en sirène. Il ne fut pas surpris de la voir là, Jeanne était la favorite de Paul à la Maison Têtue. La jeune femme zigzaguait en jetant partout des regards anxieux, son corps si maigre incliné vers l’avant. Il lui fit signe et elle se jeta sur eux, les dents serrées et les yeux affolés :
— Avez-vous vu Icare et Ariane ?
— Tu veux dire qu’ils sont ici avec toi ? demanda Madeleine, presque choquée.
— Il fallait bien. Le gouverneur m’a invitée, j’allais faire quoi avec eux ? On s’est costumés. Ils étaient contents. Les petits démons !
— Jeanne, reprit calmement Abélard à voix basse, qu’est-ce qui est arrivé ?
— Je les ai perdus dans la foule ! Si je ne les ramène pas au Dortoir à l’heure pile, ils vont m’interdire de les voir.
— Tes jumeaux sont inséparables, ils ne doivent pas être loin, intervint Madeleine. Viens, on va les chercher ensemble.
Jeanne avait découvert qu’elle était enceinte d’un client quelconque à vingt-six semaines de grossesse. Elle avait quatorze ans. Incroyable mais vrai, sa mère l’avait vendue à douze ans, comme elle-même l’avait été par un « oncle », sans avoir jamais rien expliqué à sa fille, ni au sujet des règles quand elles advinrent, ni au sujet de leur cessation quand elle surviendrait. C’est un client qui avait eu le bon goût de briser le silence quand il avait compris qu’il s’apprêtait à pénétrer une jeune fille dont la maigreur contrastait avec son ventre déjà bombé.
Le Tuteur à l’enfance avait hérité du dossier des jumeaux dès leur naissance. Jusqu’à ses dix-huit ans, Jeanne ne manifesta aucun signe de vouloir quitter la prostitution et on ne lui avait laissé voir ses enfants que graduellement, quelques heures à la fois, sous stricte supervision, histoire de ne pas brusquer ou rompre le lien. Mais maintenant qu’elle avait atteint sa majorité, on tentait de la responsabiliser. Trois conditions à cela, évidentes : tenir ses enfants loin de la Maison Têtue, ne pas être sous l’effet de stupéfiants en leur présence et ne rien faire qui puisse lui valoir le moindre soupçon de négligence ou de maltraitance.
Dès que les deux femmes se furent éloignées, Balthazar se tourna vers Abélard.
— Madeleine est éducatrice vingt-quatre heures sur vingt-quatre, soupira-t-il. Parfois, je me dis que c’est trop.
— Ah, parce que toi, ça ne t’arrive jamais de dormir à L’Insulaire ?
— Je n’ai pas le choix, L’Insulaire est au bord du gouffre.
— Madeleine non plus n’a pas le choix. Elle tient le Jardin d’Épicure à bout de bras. Vous êtes pareils, tous les deux. Vous y mettez toute votre âme et tout votre temps.
— C’est justement parce qu’on donne notre temps que je déteste le gaspiller, grogna Balthazar, en désignant du menton la loge du gouverneur, toujours vide et noire.
Abélard consulta sa montre. Paul aurait dû commencer son discours trois quarts d’heure plus tôt. La foule se montrait de plus en plus dissipée, les gens avaient chaud sous leurs costumes marins. Abélard espérait secrètement que ce délai puisse signifier que Paul hésitait, qu’il remettait en question sa démission.
Les deux femmes réapparurent. Madeleine tenait par la main les jumeaux surexcités, déguisés en Peter Pan et en fée Clochette.
— Ils étaient cachés, annonça Madeleine. Ça les a bien fait rire de nous voir tourner en rond.
Jeanne avait l’air terrassé et exsangue, comme si elle venait de fournir un effort surhumain. Au début, Abélard avait compris qu’elle ne savait pas écrire quand il lui avait demandé de noter ses rêves – elle avait refusé net, en ajoutant qu’elle ne rêvait jamais, de toute façon – mais il savait aussi qu’elle ignorait tout autant comment vivre. Elle ne disposait d’aucune notion sociale, relationnelle ni, bien sûr, parentale. Les jumeaux, se rendant compte qu’il n’était pas possible de compter sur elle, le démontraient en s’amusant de leur mère comme d’un jouet cassé qu’on délaisse l’instant suivant.
— Jeanne ! Danse avec nous, s’écriait maintenant Icare, en tourbillonnant autour d’elle.
— Ça ne me tente pas !
— Oui, Jeanne, danse, lança Ariane, se joignant à son frère pour faire une ronde.
— Laissez-moi tranquille !
— On chante !
Les enfants entraînèrent Jeanne, sautillant et tirant sur ses bras en chantant à tue-tête : Mademoiselle, voulez-vous danser la bastringue, la bastringue ! Incapable de résister plus longtemps, leur mère voulut les attirer à elle pour les étreindre ou les retenir, mais elle s’écroula plutôt sous leurs poids conjugués.
Abélard savait que la « bastringue » était le nom de la spécialité de Jeanne, très en demande à la Maison Têtue. « Elle est si maigre, pensa-t-il en la regardant. Ça ne peut plus durer. »
Il avait tenté d’en discuter avec elle en thérapie, mais elle n’entendait pas. Il s’était même rendu à plusieurs reprises à la Maison Têtue pour intervenir sur place, à la demande du Tuteur à l’enfance. La prostitution n’était pas un mode de vie très sain, estimait-il, mais c’était tout ce que Jeanne connaissait. L’engrenage s’était mis en place quand sa propre mère, alors elle-même adolescente, avait fini par se dire – à force d’être violée par ceux qu’elle appelait ses oncles – que puisqu’il fallait y passer de toute façon, aussi bien se faire payer.
Les affaires de la Maison Têtue roulaient cependant et, compte tenu de la clientèle variée, de plus en plus fortunée et provenant de divers milieux, Jeanne n’ignorait pas qu’il existait d’autres manières de vivre et d’autres choix possibles. Mais elle demeurait fermée à double tour, ne retenant rien de ses clients, ni leurs propos évacués sitôt entendus, ni leur argent, qui lui brûlait les doigts. Enfin, l’idée qu’elle se faisait de la vie en général et des hommes en particulier était suffisamment navrante pour tuer en elle toute espèce de rêve.
Jeanne avait accepté d’être suivie par Abélard après sa seconde crise psychotique, particulièrement violente. Le couple qui tenait la Maison Têtue n’avait pas eu le choix de la faire traiter. Elle s’était mise en danger, et deux clients aussi. Elle-même avait consenti à la thérapie parce qu’elle ne voulait pas qu’on l’interne, d’une part, mais aussi parce qu’elle avait senti obscurément l’absence de désir sexuel d’Abélard. Elle ne voyait en lui ni un prédateur, ni une proie. Cela était nouveau et elle s’imagina bientôt qu’il était en quelque sorte son eunuque, le « gardien du harem », avait-elle dit.
À ce compte-là, Abélard ne désespérait pas de pouvoir protéger les jumeaux de la favorite. D’un geste décisif, il s’assit par terre en face de Jeanne et la fixa. Elle lui tourna le dos. Madeleine et Balthazar, devinant l’intention, tendirent la main aux enfants et les entraînèrent un peu plus loin.
— Tu n’es pas obligée de me regarder, Jeanne, mais écoute-moi, dit Abélard fermement. Je sais que tu ne veux pas m’entendre, mais cette fois-ci, il ne s’agit pas de toi. Il s’agit d’Icare et d’Ariane. Regarde-les, Jeanne. Ils ont quatre ans. Regarde-les.
Jeanne demeura immobile quelques secondes puis elle leva la tête. Sa fille, fatiguée, était dans les bras de Madeleine. Son garçon, lui, racontait avec animation, les yeux très grands, quelque chose à Balthazar qui l’écoutait gravement, accroupi.
— Tout est encore possible pour eux, Jeanne.
Elle ne bougea pas, mais une sorte de frisson souleva ses épaules.
— Peut-être que tout n’est pas perdu pour eux, pas encore, admit-elle sourdement. Je n’aurais pas dû venir ici. Je vais les ramener au Dortoir. Si vous voyez le gouverneur, dites-lui que je n’ai pas pu rester.
— Je n’y manquerai pas, répondit Abélard. Il va comprendre. On se voit toujours cette semaine ?
— Oui, oui, Docteur.
Elle se releva, telle un automate dont le ressort menace de briser, et appela ses enfants. Madeleine et Balthazar revinrent avec eux et Jeanne s’éloigna en les serrant fermement contre elle. Sentant l’heure grave, les jumeaux se laissèrent entraîner sans résister.
Le rédacteur attendit qu’ils disparaissent et se tourna vers Abélard, l’air interrogateur.
— Oui, Balthazar, confirma Abélard, Jeanne était invitée officiellement et tu devines très bien pourquoi. Sauf que ce n’est absolument pas d’intérêt public.
Enfin, le balcon s’illumina. Il était temps ; on entendait chahuter sur le talus, par-delà les murs de l’enceinte. Le gouverneur apparut dans son halo de lumière, à la fois fragile et fort, doué d’un charisme tonique et voûté par sa charge, suivi de Bernadette, sa conseillère culturelle. Il salua l’assemblée et attendit que le silence se fasse avant de prendre la parole. On ne voyait pas de micro, mais sa voix amplifiée se réverbéra partout dans la salle des pas perdus.

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