Les crises de santé publique
164 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les crises de santé publique

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
164 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

On regroupe, sous le même vocable de crise sanitaire, aussi bien de minables arrangements que d'affreuses tragédies avec deux constantes : incompétence et compromissions. Experts et médias agitent le spectre d'un désastre : la crise survient, avec ou sans malades. Les responsables politiques homologuent cette fable et achètent avec largesse le médicament miraculeux. Gouvernement et industriels nous présentent la note...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 janvier 2015
Nombre de lectures 40
EAN13 9782336367538
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

' />

Couverture
4e de couverture
Questions contemporaines
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Dernières parutions
Frank GUYON, France, la République est ton avenir, 2014. Guy PENAUD, Pour en finir avec l’affaire Robert Boulin , 2014.
Jean-Paul BAQUIAST, Ce monde qui vient. Sciences, matérialisme et posthumanisme, au XXI e siècle , 2014.
Nadia BOUKLI, L’échec scolaire des enfants de migrants, Pour une éducation interculturelle , 2014.
Nicole PÉRUISSET-FACHE, Pouvoirs, impostures. Du mensonge à l’encontre des peuples , 2014.
André DONZEL, Le nouvel esprit de Marseille , 2014. Félicien BOREL, Renaître, ou disparaître , 2014.
Alain RENAUD, Lyon, un destin pour une autre France, 2014.
Blaise HENRION, Eurocopter savait, La vérité sur un crash mortel, 2014.
André PRONE, La fin du capital. Pour une société d’émancipation humaine , 2014.
Philippe QUÊME, Finance et éthique. Le prix de la vertu… , 2014.
Maurice BERTRAND, Machiavel ou l’Illusion réaliste , 2014.
Cyril MARÉ & Rémi RAHER, Géopolitique de l’Arctique , 2014.
Chantal PERRAS, La coopération policière globale contre le trafic de drogue transnational, 2014.
Gaby NAVENNEC, Les souffrances sociales. De l’acceptation aux alternatives , 2014.
Julien PINOL, Essais nucléaires : 1961, une apothéose ?, 2014.
Titre
Antonio F URONE







Les crises de Santé publique

Entre incompétence et compromissions
Copyright
























© L'H ARMATTAN , 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN : 978-2-336-71764-7
Dédicace
Au Professeur André DEMICHEL qui, en guidant mes recherches en droit médical, a encouragé ma curiosité et mon intérêt pour un champ toujours plus large, celui d’un véritable humanisme des sciences politiques, économiques et sociales.
I NTRODUCTION Nous sommes tous concernés par les crises
La santé publique n’est pas une notion vague, une invention bureaucratique. Elle représente la somme des santés de chacun d’entre nous : notre espérance de vie, les conditions physiques dans lesquelles nous passons nos quatre-vingts et quelques années de vie, nos maladies et accidents et leurs remèdes. Tous ces faits nous affectent directement et personnellement, que nous soyons jeunes ou vieux, malades ou bien-portants à l’heure où nous lisons ces lignes.
Les actes liés à ces faits nous touchent également, de façon au moins aussi directe et personnelle : chacun de nous – ou presque – finance ces conditions et ces remèdes. Chacun est confronté à l’hospitalisation, à l’accessibilité des soins et, plus généralement encore, au passage de la force juvénile à la faiblesse sénescente, qui détermine des données aussi diverses que la pyramide des âges, les facteurs de production, les services à la personne ou l’habitat, sans oublier, dans la dimension collective de ce passage, dans son ampleur, l’état moral de la population. Avec une moyenne jeune et vigoureuse, elle n’envisage pas l’avenir avec la même vision que lorsqu’elle est vieille et fatiguée.
Nous sommes ainsi concernés par la gestion de la santé publique, non seulement en tant que citoyens contributeurs et, par conséquent, sujets de la santé publique, mais aussi comme patients, vieillards, accidentés, et par là même objets de cette santé publique. Cette dernière reflète donc à la fois nos choix publics, ou en tout cas elle est censé le faire, et notre perception intime du destin de notre corps, jusque dans son déclin et sa fin. C’est pourquoi nous acceptons de consacrer, à titre individuel comme à titre collectif une partie importante de nos ressources, soit près de 12 % de la richesse nationale, et de notre confiance à un système complexe et très hiérarchisé de décisions politiques, de compétences scientifiques, d’investissements matériels et d’organisation administrative.
Or chacun a connaissance de crises qui, à intervalles réguliers, secouent la perception que nous avons de la gestion publique de nos santés : sang contaminé, hormone de croissance, vache folle, H1N1, autant d’incompréhensibles cacophonies dans un système que nous imaginons bien huilé, solidaire, techniquement au point. À chaque crise, la terre tremble. Pourtant, même secoué de part en part, l’édifice reste toujours debout. La surface se tient tranquille quelque temps jusqu’à la secousse suivante, puis le scandale se lève, pour retomber bien vite, comme si cette succession de crises constituait un mode de fonctionnement réglé comme papier à musique.
En a-t-il toujours été ainsi ? Évidemment non ! La santé publique est, depuis l’Antiquité, au centre des préoccupations des gouvernants. Mais ces préoccupations sanitaires ont elles-mêmes varié du tout au tout au fil du temps. Et la crise a changé de nature. Elle était accidentelle, elle est devenue normale : elle s’est faite institution.
C HAPITRE I Qu’est-ce que la santé publique ?
A. U NE BRÈVE HISTOIRE DE LA SANTÉ PUBLIQUE
1) Une dure leçon qui marque les esprits depuis vingt-cinq siècles
A quand faire remonter la mesure même de santé publique ? Au IV° siècle av.JC. Le récit de l’historien grec Thucydide de la fameuse Peste d’Athènes inaugure une prise de conscience qui va changer les mentalités politiques à tout jamais.
Désormais, au moins en Occident, tous les gouvernements auront le souci d’éviter à tout prix la désorganisation de leur autorité, par des fléaux microbiens ou bactériologiques. Tous essaieront de garder une population saine. Mais qu’est-ce à dire ?
Ce qualificatif ne recouvre absolument pas la même chose dans la Grèce de Périclès et dans la France de François Hollande.
Il reste néanmoins un objectif essentiel depuis deux mille cinq cents ans, et toute rupture brutale de la représentation politique et sociale de ce qu’est une population saine entraîne une crise sanitaire. On peut ainsi définir la crise sanitaire comme une déchirure brusque de l’image que se fait une population quelconque d’un idéal physique, à un moment donné. Cet idéal peut être une tyrannie de la minceur, une exaltation de la force musculaire, une prédilection générale pour l’embonpoint, voire un accroissement accéléré de la population. Peu importent la représentation et même l’objectif de la santé publique. Les ruptures de cet idéal forment autant d’occasions de crises.
Leurs apparitions et leurs caractéristiques revêtent donc d’innombrables formes, parce que la santé publique a des significations très différentes selon les époques et les gouvernements, mais toutes requièrent une extrème attention des autorités. Pourquoi ?
Dans son Histoire de la guerre du Péloponèse, Thucydide fait de la maladie une cause première de la défaite d’Athènes. Il lui attribue dès l’abord des conséquences qui pèseront sur toute la durée d’un conflit de vingt-sept ans. L’épidémie va apparaître en 430, au tout début de la guerre, puis en 426.
Elle comporte, selon le célèbre récit, deux effets :
D’une part, elle est très meurtrière, parce que généralisée.
La Fontaine se serait inspiré de cet épisode pour ses « Animaux malades de la peste » :
« … ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient atteints … ».
Dès le commencement des hostilités, l’appareil militaire est numériquement très diminué. En outre, les rangs clairsemés de la ligne ionienne, convalescents, pour ce qu’il en reste, sont frappés de faiblesse et les efforts physiques fournis par les soldats restent très en deçà du niveau habituel. Le coup décisif d’emblée, sur quoi comptait Athènes, ne peut être donné.
Enfin, l’économie, facteur primordial de la puissance athénienne, avec un trésor de mille talents gardé sur l’Acropole au moment de la déclaration de guerre, pâtit de cette énorme ponction humaine, de la désorganisation et de la baisse d’activité qu’elle induit. Les récoltes ne rentrent plus, le commerce maritime et terrestre, vital pour cette cité marchande, s’interrompt :
« Les Athéniens souffraient beaucoup de cette situation et leurs affaires se trouvaient compromises par les pertes immenses en argent et en vie humaines » ( 1 ).
A un moment crucial, Athènes doit renoncer à des renforts thraces, faute de pouvoir les solder.
D’autre part, l’épidémie de peste installe dans la cité ce que Thucydide appelle « l’anomie ».
Aucune loi, divine ou humaine, n’est plus observée lors des pics de la maladie. Les Athéniens, dans ces paroxysmes, ne reconnaissent ni n’admettent plus les liens qui faisaient d’eux une société forte et cohérente. Il s’ensuit un bouleversement des structures sociales : afflux incontrôlé de réfugiés peu sûrs, envahissement et pillage des propriétés rurales, d’où la ville tire sa substance, par des bandes, violences civiles, rejets des rites, des règles et des hiérarchies. Les pouvoirs publics, impuissants, sont discrédités . L’ampleur et la gravité du mal ont pour beaucoup une origine et un objectif magiques. C’est une manifestation de la colère des dieux, sanctionnant l’impiété publique et une mauvaise gestion politique.
Les délibérations sur l’Agora n’ont pas, quant à l’épidémie, la moindre valeur opératoire, ce qui est également un choc pour la démocratie athénienne dont les citoyens pensaient avoir prise sur tout, grâce au débat public. L’unité de la patrie, plus nécessaire que jamais, se délite sous l’effet de cette démoralisation générale.
Ainsi, c’est bien un effondrement de la santé publique qui aurait causé la défaite. C’est la peste, avant tout, qui aurait précipité le déclin d’Athènes, puis celui de la Grèce entière.
Obsédante leçon d’histoire et de sciences politiques que ce récit de l’épidémie et de son rôle. L’auteur, Thucydide, possède une grande hauteur de vue sur cette période, qu’il a vécue. Par ailleurs, il fait, avec ce récit, œuvre d’historien magistral :
« Du premier coup, avec une sûreté géniale, il établit ses principes et définit sa méthode. Rompant avec les récits poétiques et ingénieux des analystes, et surtout d’Hérodote, il fixe à l’histoire son but, assure sa marche. L’histoire n’est pas une distraction passagère qui charme l’esprit par des fonctions. Selon l’expression même de Thucydide, […] elle est une acquisition pour les générations à venir […]. Il n’a étudié dans son livre que les causes secondes, dont il a voulu, sous la complexité des faits, montrer l’enchaînement. » ( 2 ).
Cette position d’autorité, ayant sur la chose publique un entendement expérimenté, cette méthode historique innovante, proprement scientifique, appuyée sur un talent narratif épuré de toute éloquence, ont toujours donné une grande force probante à son ouvrage :
« Les pages sur la peste d’Athènes ont de tout temps provoqué l’admiration pour leur précision, pour l’étude pénétrante du retentissement qu’avait eu le fléau sur les âmes » ( 3 ).
Depuis le V e siècle avant J.C., ce récit fameux a pénétré la conscience des élites occidentales, cristallisant la crainte qu’une nouvelle peste pourrait avoir des conséquences comparables à celle d’Athènes. C’est d’ailleurs, très explicitement, tout le propos de l’auteur :
« Il me suffira que ceux qui veulent voir clair dans les faits passés et, par conséquent, aussi dans les faits analogues que l’avenir, selon la loi des choses humaines, ne peut manquer à ramener, jugent utile mon histoire. C’est une œuvre d’un profit solide et durable. »
2) Catastrophe sanitaire, désastre politique : un schéma permanent
Ce schéma d’une catastrophe sanitaire entraînant un désastre politique marque d’autant plus les esprits qu’il paraît se reproduire sans fin, justifiant au fil du temps la prophétie de Thucydide.
La peste noire de 1348 empêche l’Angleterre de gagner immédiatement, ce qui devient, faute d’une décision rapide et sans appel, la Guerre de Cent Ans. En quelques mois, ceux précisément qui inaugurent l’expédition, la maladie tue un tiers – la même proportion qu’Athènes – de la population anglaise : 1,5 million sur 4,5 millions.
L’Angleterre, aux ressources humaines limitées, se retrouve dans la situation d’Athènes en 430. Quelles que soient les fautes tactiques françaises, l’occasion est manquée. Édouard III est toujours à court de deux ou trois compagnies d’archers pour s’imposer en profondeur.
De même, l’histoire de la chute de l’Empire romain d’Orient est-elle écrite dans le dépeuplement continuel de l’État byzantin qui ne compte plus que 40 000 habitants en 1453.
Dans cette veine, le relatif effondrement démographique français du XIX e siècle a des conséquences aggravées par la mauvaise santé de nombreuses couches de la population. Au conseil de révision de 1850, pour la commune de Forest en Cambrésis, dans le Nord, sont examinés 147 conscrits ; 48 % sont réformés pour des problèmes physiques majeurs : taille inférieure à 1,45 mètre ( 4 ).
Pour la période 1830-1848, 8 065 jeunes hommes passent devant le conseil de révision de Strasbourg : le taux de malnutrition s’élève à 30 % en moyenne, outre des problèmes d’alcoolisme ( 5 ).
L’alcoolisme, une alimentation pauvre, le manque de soins, joints au déficit des naissances expliqueraient ainsi la fin des équilibres européens, entre les Etats de tailles comparables, fixés en 1815 par le congrès de Vienne
Les hégémonies anglaise puis allemande seraient celles de la natalité et de l’hygiène.
Plus près de nous, l’hypothèse d’un état sanitaire des populations soviétiques, russe notamment, ayant précipité la chute de l’Union soviétique, est fréquemment mise en avant : alcoolisme généralisé et dénatalité en auraient miné la puissance apparente :
« Prise en tenaille entre un taux de mortalité – conséquence d’une santé publique désastreuse – qui ne cesse de croître (14,7 %) et une natalité qui n’en finit pas de chuter (8,4 %), la Russie connaît […] un net déclin de sa population passée de 147,8 millions en 1989 à 145 millions en 2001. […] Cette baisse démographique « menace la survie de la nation » avait averti le président russe en 2000. […] Longtemps considérées par la population, comme par ses gouvernants, comme un signe de puissance militaire et économique, la démographie russe, et sa faiblesse actuelle, constituent, pour l’opposition nationaliste et communiste, la preuve tangible de l’échec de la politique […] conduite depuis une dizaine d’années […]. Le taux de natalité a été, en Russie, en dessous du taux de reproduction (différence entre le nombre de naissances et le nombre d’individus parvenant à l’âge adulte ) […] de 1963-64 à 1984 puis de 1987-88 jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, sur près de 40 ans, seules les trois premières années de réformes […] (perestroïka) ont eu des conséquences positives sur les naissances en faisant passer le taux de fertilité (nombre d’enfants mis au monde par la population féminine en âge de procréer) au-dessus du taux de reproduction » ( 6 ).
Quelles que soient les causes de cette dénatalité et de cette santé publique délabrée, la prédiction d’Hélène Carrère d’Encausse sur l’éclatement de l’empire soviétique, dans son célèbre livre l’Empire éclaté , ressortit d’un constat voisin, sur le différentiel des naissances européennes et asiatiques en URSS. A l’intérieur des frontières soviétiques, la population d’origine slave se reproduisait presque deux fois moins que les populations d’origines asiatiques.
Il y a, sans aucun doute, bien d’autres facteurs de détresse publique, de défaite ou de désordre que les différentes infections, le solde déficitaire des naissances ou les incapacités physiques de certains citoyens.
Peut-être Athènes aurait-elle gagné la guerre, malgré les ravages de l’épidémie, si ses stratèges n’avaient pas multiplié les erreurs les plus lourdes.
La flambée de nationalisme, du début du XX° siècle, avec notamment les affaires de Fachoda au Soudan, opposant la France et l’Angleterre ou Tanger mettant aux prises la France et l’Allemagne, ou les nombreuses guerres balkaniques, a alimenté des crises européennes autant ou plus que la santé publique française de l’époque. Probablement, l’URSS de Brejnev et d’Andropov souffrait-elle d’autres maux qu’une consommation de vodka zénithale et une fécondité abyssale.
Il n’empêche : le schéma thucydidien d’une causalité, en tout cas d’une proximité entre santé publique et aléas politiques s’est imposé : les catastrophes sanitaires, qu’elles soient aiguës comme les épisodes de peste, de choléra, de grippe très virulente, ou chroniques, comme la tuberculose, la malnutrition ou les addictions les plus graves, provoquent, ou provoqueraient, deux sortes d’effets négatifs.
Le premier est une diminution des ressources communes, le second une apparition ou une exaspération de désordres publics ainsi qu’une délégitimation du pouvoir régulier.
Les capacités physiques et la santé de chacun ont ainsi cessé d’être des affaires privées, depuis la mise en exergue par Thucydide de ce schéma critique. Dès lors, la maladie, la mort, le nombre et l’état de la population affectent, dans la conscience publique, le fonctionnement social et les dispositions régaliennes. La santé, devenue publique elle aussi, requiert donc une gestion politique.
B. L ES DEUX CONCEPTIONS DE LA SANTÉ PUBLIQUE
Il apparaît, dans les quelques exemples historiques que nous avons survolés, que la santé publique se manifeste d’abord par ses crises. Brusques épidémies, déclin général de la force physique, dénatalité, augmentation de la mortalité, sont autant de ruptures dans un ordre politique, à un moment donné. Or, évidemment, cet ordre politique lui-même varie dans le temps et, surtout, dans la conception qu’en a la société ou le grand public, plus ou moins consciemment.
La santé publique doit-elle s’examiner en fonction du nombre de citoyens qu’elle permet d’atteindre, et par là-même la force publique, ou en fonction de la paix publique qu’elle permet d’instaurer à travers l’impératif moral qu’elle traduit ? Ces deux éléments sont naufragés simultanément par la crise de la peste d’Athênes, et avec eux le salut de la Cité.
Aujourd’hui, les crises de santé publique n’ont pas toutes ces deux types de conséquences en même temps, et il s’en faut de beaucoup, heureusement.
D’abord, la santé publique, conçue hier, avant-hier ou aujourd’hui, privilégie l’un de ces aspects par rapport à l’autre. Les crises qui l’affectent ne sont donc pas causées par les mêmes évènements, et les objectifs de santé publique varient du tout au tout selon les besoins de la société auxquels ils s’appliquent. Dans ces conditions, ce que l’on décrit comme une crise à une époque est extrèmement banal quelque temps après. Que l’on pense, par exemple à la masse corporelle : hier, l’ennemi c’était la maigreur : aujourd’hui, c’est le poids. Les tableaux de Jérôme Bosch représentent la laideur, la déchéance et le malheur dans des corps décharnés. Au contraire, les magazines de mode contemporains nous donnent à admirer des jeunes filles diaphanes : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », comme le remarquait Pascal ? Pas seulement. Tout n’est pas affaire de mode.
Jadis, les crises de santé publique se manifestaient très simplement : par le nombre de morts inhabituelles. C’est ainsi que l’on ne s’émouvait guère de ce que meurent dix ou douze nouveaux-nés sur les quinze que pouvaient, en moyenne porter une femme dans sa vie. En revanche la Grande Peste noire a traumatisé les esprits pendant plus d’un siècle, sans causer plus de décès, malgré sa sévérité, que le massacre des innocents de la mortalité infantile. Que l’on pense que sur quatorze enfants en moyenne, nés de chaque femme en âge de procréer, il n’en survivait pas plus de trois, sans que cela paraisse scandaleux. C’est que la peste a apporté un aléas social supplémentaire. De même, l’alcoolisme, le tabagisme, à partir du XVI° siècle, ne préoccupaient-ils personne. Un général de la Grande Armée, le général de Brack, recommande dans un manuel officiel, de fumer la pipe tant et plus, ce qui lui paraît excellent à tous égards.
Aujourd’hui, l’appellation de crise ne s’attache nullement au nombre de morts. Elle se rapporte à l’apparence de gestion de la santé publique. Seule compte ainsi la façon dont est perçue, par l’opinion publique, la réaction politique devant cette crise. Elle ne prend plus guère en compte que des critères financiers : combien coûte la maladie, l’accident, l’espérance de vie ? et des considérations morales : si vous fumez, vous commettez une grave faute, contrairement à ce que prescrivait le général de Brack ; si vous mangez trop de viande, que vous vous couchez trop tard, que vous faites trop de sport, ou pas assez, vous introduisez dans la gestion de la santé publique un aléas. Cet aléas est votre mort prématurée, ou votre maladie. Toute crise dans ce domaine traduit un excès d’aléas.
Il est donc aisé de constater que la notion même de santé publique, telle qu’elle se dégage en négatif de ses crises, dépend entièrement des objectifs que se fixe une société, et en particulier des objectifs moraux. Ces objectifs sont au nombre de deux : le soin du corps qui a trait à la force publique, d’une part, et le soin de l’âme, qui intéresse la paix publique, d’autre part, et qui déterminent autant de conceptions de la santé publique.
Dès lors, il n’est guère douteux que les crises de santé publique remettent en cause non seulement la gestion mais aussi la conception de la santé publique et, par conséquent, les objectifs sociaux dans leur ensemble.
1) Le soin du corps : la force publique
La conception initiale de la santé publique est celle que décrit le premier commentateur de crise à Athènes. La ville-État grecque se trouve, avec la peste de 430, dans une situation périlleuse, tant par la diminution de ses moyens que par l’anarchie qui l’envahit, à un moment particulièrement difficile.
Cette situation est causée par la baisse drastique de la population et, par conséquent du nombre de citoyens mobilisables pour la guerre.
Or, dans un État de quelques dizaines de milliers d’habitants, cette question de la précarité des ressources humaines est parfaitement appréhendée par tous. On peut même avancer, sans crainte d’être contredit du tout au tout, que la morale publique des cités grecques est fondée sur cette appréhension. Depuis les guerres médiques, chaque Hellène sait parfaitement qu’aux énormes armées de l’ennemi perse, ne peuvent s’opposer, le cas échéant, que de petits contingents de petits États. Il semble donc essentiel que tous les citoyens, du sortir de l’enfance jusqu’à la vieillesse, soient en mesure de porter efficacement les armes et, pour cela, aient une force et une résistance suffisantes.
Les cités antiques imposent, avec plus ou moins de coercition, un modèle physique réputé idéal, censé répondre au mieux aux besoins de l’État.
A Athènes, ce modèle est celui des kaloï-kagathoï , littéralement les « beaux et bons » figurant la confusion entre les deux termes, avec une tyrannie des proportions parfaites, des correspondances établies entre taille et poids :
Les statuaires de Praxitèle, de Myron et de Phidias représentent cet idéal public, tandis que les exploits des jeux olympiques le mettent en scène, glorifiant l’excellence aux exercices de préparation à la guerre : pugilat, pancrace, lancer de javelot, courses diverses, équitation. La célèbre statue du discobole de Myron en donne un exemple caricatural, avec des muscles presque stylisés dans la perfection et un visage impassible, comme insensible à l’effort.
Dans l’existence quotidienne du citoyen, la totalité du mode de vie tend à cet idéal, au prorata de l’élévation dans l’échelle sociale : on doit être d’autant plus proche du physique du discobole que l’on est aristocrate. Pour tous, cependant, l’hygiène, avec ses différentes composantes, participe au premier chef de cette nécessité. Dans cette politique de santé publique de l’époque classique grecque, Hygie, fille d’Asclépis lui-même dieu de la médecine, est déesse de la propreté et de la santé : elle a une soeur cadette, Panacée, déesse du traitement médical. Mais l’esprit réaliste antique associe l’hygiène et santé, exercice physique et vigueur, à défaut, sans doute, de médicaments efficaces.
Les trois piliers de cette hygiène en sont : la propreté, la nutrition et l’exercice.
La propreté corporelle est assurée dans les gymnases, où il est possible de se laver, dans les bains publics qui donnent l’occasion de bavardages et les palustres. Dans les demeures aisées, le piléos , baignoire en terre cuite, est fréquent.
La nutrition est un aspect essentiel de l’hygiène, de la période archaïque du VII e siècle avant J.C., jusqu’aux derniers moments classiques au IV e siècle. Les Grecs sont fiers de leur frugalité, qu’ils opposent volontiers au raffinement et à l’abondance de la cuisine orientale.
La nourriture, même à Athènes, cité riche, est des plus simples, pour ne rien dire du fameux brouet spartiate.
L’exercice, enfin, est regardé comme le principe de la santé.
« … aliments et exercices ont des vertus opposées, mais qui collaborent à la santé. Par nature, les exercices dépensent l’énergie disponible, les aliments et les boissons, eux, compensent les pertes […]. Il importe de discerner […] la proportion des exercices à l’égard de la quantité d’aliments, de la nature du patient, de son âge, des saisons de l’année […] pour savoir prendre garde aux changements et excès des aliments, des boissons, des vents de l’univers entier ; c’est de tout cela que proviennent les maladies. » ( 7 ).
« Hygiène, équilibre du mode de vie, près de la terre qui enseigne la justice » , selon Xénophon ( 8 ), c’est un tout, convergeant vers l’existence solide et durable d’un homme, répondant à des normes strictes, édictées pour le salut et le bon fonctionnement de l’État.
Ainsi, la nourriture simple, la frugalité des mœurs, constituent de sévères contraintes. La maladie, la difformité ou la débilité, traduisent un déséquilibre de vie ou une naissance indigne d’un citoyen. Elles sont considérées comme des déchéances parce que sans utilité pratique pour l’État.
Tous ces États pratiquent, par ailleurs, des politiques frumentaires destinées tant à assurer qu’à contrôler la nutrition des citoyens. L’État non seulement pensionne ainsi un grand nombre de ses citoyens, mais aussi en mesure et règle l’hygiène alimentaire, évite les disettes, entretient la force physique du peuple.
Cette frugalité officielle se retrouve jusque dans les habitudes de l’aristocratie fortunée, qui se préoccupe davantage de ses performances sportives, et de leur régime spécifique, que de bombance. Régimes carnés et végétariens sont tour à tour réputés permettre une tonicité musculaire supérieure. C’est que, dans ces cités-États aux proportions modestes, jouxtées par des voisins jaloux de leur autonomie, incapables d’étendre leur souveraineté autrement qu’en créant de lointaines colonies, vite indépendantes, la santé publique ne peut viser à l’accroissement de la population.
Les cités-États ne peuvent davantage, sous peine d’assujettissement, connaître de baisse de leurs populations, ni de vieillissement général, ni d’affaiblissement massif. Il n’y a ni obèses, ni anorexiques à Sparte.
La famine, la dégénérescence, non plus que l'épidémie ne doivent inférer dans l’autonomie, toujours périlleuse, de la cité.
Dans ces conditions étroites et impératives, la gestion de la santé publique, au sein de la cité, a pour objet celui assigné comme mission de l’actuel service santé des armées : la conservation des effectifs. La nutrition, la prophylaxie hippocratique, l’entretien de la force physique n’ont pas d’autre but que de compter dans les rangs de l’armée ou des services de l’État, le nombre le plus élevé possible d’hommes en état de servir et devant, pour cela, répondre à des critères physiques officiels.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents