Les espaces du travail
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Description

En éclairant la théorie par des exemples concrets rencontrés durant son activité professionnelle, l'auteur montre comment l'espace en lui-même et les pratiques spatiales associées peuvent être révélateurs des tensions et des enjeux qui traversent toute entreprise. A partir de situations vécues, il révèle l'importance des spécificités du fonctionnement collectif et étudie leurs effets sur la santé au travail.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2017
Nombre de lectures 11
EAN13 9782140034077
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Sciences et Société

Sciences et Société fondée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
Déjà parus
Gérard ALLAN, Points de vue thermodynamiques sur notre quotidien, Société et thermodynamique , 2016.
Xavier MOREAU, Vieillissement et vulnérabilité, Comment rendre moins difficile le retour de la vulnérabilité , 2016.
Jacques JAFFELIN, Où va la civilisation ? Ethique pour un monde humain réconcilié avec ce dont il est issu , 2015.
Anne CHATEAU et Odile PIQUEREZ, Le syndrome d’Angelman. Parcours de vie des adultes , 2015.
Anne CHATEAU, Le syndrome d’Angelman. Regard sur une maladie neurogénétique rare , 2013.
Laurence BRIOIS VILMONT, L’imagerie médicale. La fabrique d’un nouveau malade imaginaire , 2013.
Olivier NKULU KABAMBA, L’assistance médicalisée pour mourir. Les soignants face à l’humanisation de la mort , 2013.
Jean-Pierre BENEZECH, Une éthique pour le malade. Pour dépasser les concepts d’autonomie et de vulnérabilité , 2013.
Suzy COLLIN-ZAHN et Christiane VILAIN, Quelle est notre place dans l’univers ? Dialogues sur la cosmologie moderne , 2012.
Blanchard MAKANGA, Nature, technosciences et rationalité. Le triptyque du bon sens , 2012.
Béatrice GRANDORDY, Charles Darwin et « l’évolution » dans les arts plastiques de 1859-1914, 2012.
Ali RECHAM, De la dialyse à la greffe. De l’hybridité immunologique à l’hybridité sociale , 2012.
Simon BYL, La médecine à l’époque hellénistique et romaine. Gallien. La survie d’Hippocrate et des autres médecins de l’Antiquité , 2011.
Simon BYL, De la médecine magique et religieuse à la médecine rationnelle. Hippocrate , 2011.
Raymond MICOULAUT, Le Temps, L’Espace, La Lumière, 2011.
S. CRAIPEAU, G. DUBEY, P. MUSSO, B. PAULRÉ, La connaissance dans les sociétés techniciennes , 2009.
François LAROSE et Alain JAILLET, Le numérique dans l’enseignement et la formation. Analyses, traces et usages , 2009.
Titre


Philippe S ALIGNAC







Les espaces du travail



Prévention et santé au travail
Copyright



























© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com EAN Epub : 978-2-336-78643-8
Dédicace

A Danielle avec deux L, pour mieux voler et éclairer la route.
Introduction
« Nous façonnons des édifices qui à leur tour nous façonnent »
(W Churchill)
Lors de l’inauguration de la chambre des communes britannique, c’est l’argument que Winston Churchill avait avancé pour en défendre la reconstruction sous sa forme originale à la fois austère et peu pratique. Il y voyait là probablement le symbole du système parlementaire britannique aussi bien que les marques d’une certaine trempe de caractère, le reflet symbolique de l’opiniâtreté qui avait permis de vaincre l’ennemi pendant la guerre.
Dans la tradition hippocratique, l’environnement physique avec ses composantes géographiques et climatiques est un élément principal qui détermine des types physiques humains adaptés à chaque milieu et qui joue un rôle majeur dans l’apparition des maladies. Pour l’historien anglais Toynbee, la civilisation progresse en fonction d’un processus dialectique continu qui balance entre des défis et les réponses qui y ont été apportées, chaque réponse étant elle-même porteuse des défis ultérieurs. Par sa comparaison classique entre le béotien et l’athénien, il a su montrer que les caractéristiques du milieu naturel pouvaient jouer un rôle majeur dans les orientations prises par une société à ses débuts, c’est ce qu’il a appelé « le stimulant des terres ingrates » qui l’amène à postuler la proposition selon laquelle « Le stimulant de la civilisation croit en fonction de l’hostilité du milieu »
Il n’y a pas d’espace vide et l’espace existe au minimum comme un contenant défini par son contenu, un espace vu comme un cadre où on déploie ses activités mais il ne s’agit pas d’un réceptacle passif. L’espace se définit par ce qu’il contient mais il n’existe pas seulement que par ce qu’il contient. Loin de n’être que le support de l’activité humaine, il apparaît comme un des éléments clés de son organisation. L’individu n’est pas une cire molle sur laquelle l’environnement vient marquer l’empreinte de ses différents éléments visuels, olfactifs auditifs, cénesthésiques ou autre. Le cerveau n’est pas non plus une photocopieuse qui restitue une image à l’identique. Il utilise un ensemble de dispositifs sensoriels et cognitifs afin d’élaborer de manière partiale et partielle une représentation de l’espace en adéquation avec ses objectifs. C’est avec l’ensemble de son corps et de son cerveau que l’homme reconstruit son univers. Il n’y a pas d’espace neutre que nous pourrions occuper en toute indifférence.
L’espace n’est pas seulement une donnée physique brute dénuée de toute signification mais il implique nécessairement un mode de représentation intrapsychique fortement prégnant pour l’individu.
Depuis longtemps les études de psychosociologie mettent l’accent sur l’importance des liens qui sont tissés entre l’individu et son environnement.
Il n’y a pas d’espace neutre mais pas davantage d’homme isolé et suspendu en dehors d’un environnement quelconque, on ne peut séparer l’homme de son milieu et ils entretiennent une relation multifactorielle qui repose sur la convergence d’un ensemble de facteurs aussi bien physiques que purement psychosociologiques et qui finissent par édifier un espace à chaque fois spécifique de son contexte ; c’est le lieu des loisirs ou du travail, le centre-ville où on rejoint les amis ; espace public ou espace privé, il s’agit toujours d’un espace qui fait sens pour l’individu mais qui reste socialement construit.
Il n’est donc pas étonnant de constater, avec Hall, l’importance des facteurs culturels qui vont moduler l’utilisation des différentes capacités sensorielles de chacun. Par ses travaux sur « la proxémie », il a montré comment l’individu structure son territoire en suivant sa stratégie personnelle mais aussi en fonction de facteurs sociaux. On pourrait en admirer un exemple paradoxal dans le spectacle étonnant offert par des vacanciers presque nus qui tolèrent de s’entasser sur des plages encombrées où chacun s’accommode de réduire son espace à la surface d’une serviette de bain. La puissance de l’attachement à cet espace ridicule et la force qui les pousse à personnaliser cette appropriation du terrain sont bien manifestes dans les accidents occasionnés par les vidanges brusques des baïnes sur les côtes landaises. Emporté vers le large, le nageur panique et s’épuise à vouloir absolument lutter contre le courant violent pour rejoindre sa serviette alors qu’il suffirait qu’il nage de travers ou même se laisse simplement flotter pour retrouver la plage à quelques centaines de mètres plus loin.
L’environnement détermine aussi en partie le comportement. Chacun se bâtit un espace dans lequel il puisse se reconnaître, mais en retour, cet espace influence et façonne les attitudes. On se souvient de la sympathie témoignée par Claude. Lévi-Strauss envers les Bororos dont les villages présentaient une disposition caractéristique avec des maisons en cercles concentriques centrés par la maison des hommes du village. Cette implantation étant indispensable pour le bon déroulement de leurs coutumes et leurs rites sociaux, C. L. Strauss rappelle comment les missionnaires salésiens pour les convertir plus facilement les avaient déménagés dans des villages dont les maisons étaient implantées différemment en rangées parallèles ce qui avait entraîné la perte de leur système social et religieux.
Dans une approche complémentaire, on pourrait aussi s’inspirer de la vision poétique portée par Gracq pour qui l’environnement global, le héros et la trame de l’histoire sont intiment liés par une complicité étroite qui les enlace en un ensemble harmonieux. L’espace y joue un rôle important avec un paysage en partenaire de l’intrigue et annonciateur du dénouement, un espace où tout fait signe et nourrit un univers éloquent pour l’initié qui en détient les codes.
L’espace devient ainsi le support d’un langage qu’il convient de traduire. Un exemple nous en est facilement fourni par les nombreuses émissions dont la télévision est si friande et qui donnent lieu à des palabres plus ou moins intéressantes entre plusieurs personnes rassemblées autour d’un animateur, le terme autour restant d’ailleurs impropre car le plus souvent cet animateur se place en position asymétrique par rapport au groupe pour bien affirmer sa situation privilégiée et son pouvoir. Suivant la décoration et la disposition des intervenants, il est amusant de deviner à quel type d’émission on a affaire et si les débats risquent d’être contradictoires ou purement consensuels. L’existence du mobilier et sa disposition sont très révélatrices d’une signification plus ou moins implicite. Il est possible de différencier deux types d’émissions suivant l’existence ou non d’une table entre les participants. La taille et la forme de cette table jouent un des rôles principaux avec l’ampleur du décor. Le siège en apparaît aussi un des éléments clés, la présence d’un divan sur lequel on se serre les uns contre les autres comme à la maison trahit immédiatement le copinage. On peut être certain qu’il va s’agir d’une émission conviviale. C’est l’entretien de salon entre gens du même monde où chacun sera bien gentil et empressé de renvoyer un ascenseur de politesse obséquieuse à son voisin ; si, en plus il y a de quoi se restaurer sur la table, on peut être certain de « druckeriser » les échanges.
L’importance du rôle joué par la distance entre les participants apparaît nettement dans une émission comme « La grande librairie » avec un espace libre important qui soulage le plateau des éléments affectifs mobilisés artificiellement par le rapprochement. On dégage alors les intervenants du poids d’une proximité arbitraire pour mieux laisser circuler les idées. Les caractéristiques physiques de la table et, surtout, la disposition symétrique ou non des intervenants peuvent aussi traduire une volonté de mise à distance et de séparation, pouvoir agresser et se défendre sans grand risque. Dans certains entretiens l’animateur et son interlocuteur se retrouvent à égalité en face à face ou parfois même côte à côte ce qui modifie profondément la tonalité des échanges, à courte distance assis sur des sièges identiques, il s’agit propablement d’une tentative loyale d’obtenir des informations intéressantes et utiles.
Parfois au contraire la forme et la mise en scène prédominent nettement sur le fond. C’est ainsi, que, pour se donner un certain crédit et s’attribuer des qualités que leur vocabulaire indigent ne laisserait pas supposer, certains vont même jusqu’à interposer l’équivalent d’un bureau de professeur entre eux et leurs invités. Dans ce genre d’émission, on en viendrait presque à postuler l’existence d’une corrélation inverse entre le fond et la forme, plus le contenant est brillant et racoleur, plus le contenu risque d’être pauvre.
Évidemment, la distance à laquelle est placé l’invité garde aussi une signification majeure soit comme signe du respect dû, en considération de la puissance qui lui est attribuée, soit en regard de l’autorité que l’animateur s’est octroyée.
Alors que l’on s’attendait au maintien d’une distance importante comme on peut le constater lors des entretiens formatés auxquels est habitué le spectateur, on se souviendra du scandale provoqué par la rupture des distances conventionnelles lorsqu’un présentateur avait osé poser une fesse irrévérencieuse sur le bureau du président de la République.
En janvier 69, alors qu’elles succédaient pourtant à plusieurs années de tractations secrètes, les négociations de la conférence de Paris pour mettre fin à l’intervention américaine au Vietnam devaient achopper sur la forme de la table, avant de retrouver l’intérêt de la mythique table ronde qui permettait de mettre tous les intervenants sur le même pied d’égalité.
On assiste régulièrement à des négociations âpres et prolongées pour définir la manière dont va être organisée la retransmission télévisée des entretiens politiques durant les campagnes électorales. Malgré tout, le lien n’apparaît pas aussi simple entre l’environnement et d’éventuelles répercussions comportementales, les déterminants spatiaux et leur impact supposé sont l’objet d’une grande incertitude.
Même concernant l’école, un espace où les éléments apparaissent plutôt limités et faciles à contrôler, et où on peut supposer qu’il sera aisé d’examiner quelles dispositions de la classe sont susceptibles d’influencer les élèves pour favoriser leur apprentissage, il persiste toujours une grande marge d’incertitude pour comprendre comment l’organisation physique de l’espace détermine le comportement des individus. De la diffusion des espaces dits enrichis susceptibles de favoriser le développement psychomoteur et l’épanouissement des enfants en maternelle, jusqu’à l’enseignement individualisé basé sur les aires ouvertes et la flexibilité, Derouet-Besson revient sur les innovations spatiales des années 70 qui étaient censées induire une réforme des pratiques pédagogiques
« L’idée que la disposition d’un lieu exerce une influence directe sur ses usagers prédominait et la généralisation d’espaces innovants devait entraîner la modernisation des pratiques pédagogiques ».
Pourtant, les innovations architecturales ne permettent pas de dégager un lien simple entre l’organisation de l’espace et les possibilités pédagogiques, d’autant plus que les pratiques réelles associées à cet espace sont souvent dévoyées et différentes de celles prévues lors de la conception des lieux. Les dispositions architecturales apparaissent moins prégnantes et difficiles à dissocier de l’influence des techniques pédagogiques, et ce sans s’intéresser à un éventuel effet indirect de type Hawthorne (P 188) induit par les expérimentations. Densité d’occupation, disposition des tables et des fenêtres, espace ouvert ou fermé, Derouet-Besson regroupe une multitude d’études dans son ouvrage « les murs de l’école ».
Il faut bien reconnaître qu’au final, si l’organisation spatiale influence le déroulement de la classe, on en tire surtout une grande perplexité devant l’indétermination résiduelle quant à l’impact respectif des différents éléments. Les répercussions s’avèrent plutôt disparates et, en tous les cas, bien inférieures à celles qu’on peut attribuer aux qualités pédagogiques et aux comportements des enseignants.
Les entreprises résistent rarement à la tentation de mettre en place les éléments supposés propices au conditionnement. Cela les incite à utiliser de manière rationnelle et, soi-disant, scientifique tous les éléments de l’environnement qu’elles connaissent comme susceptibles de favoriser le contrôle des conduites. Pourtant, concernant les lieux de travail, on met en évidence une multiplicité de facteurs susceptibles d’intervenir et leur complexité est telle qu’on est bien en peine d’augurer avec précision de leurs effets réels sur le comportement des opérateurs. Il semble impossible de modéliser intégralement l’ensemble des données susceptibles d’intervenir et de pondérer leurs influences respectives. De plus il apparaît bien aléatoire également d’anticiper les représentations individuelles ou collectives qui vont être élaborées en réponse à cet environnement.
Maclouf reprend un ensemble d’études à propos des aménagements des bureaux et de leurs effets observés sur les employés. On constate des résultats très variés et souvent discordants. Il intervient tellement de facteurs autres que ceux relatifs à la disposition spatiale proprement dite que les effets observés sont parfois opposés à ceux attendus. La nature même de l’activité, le sens qu’on peut donner à son travail, la fluidité avec laquelle circulent les informations, la souplesse des relations hiérarchiques ou le type de liens plus ou moins conviviaux entre collègues jouent sur la satisfaction et le comportement un rôle au moins aussi important que l’implantation des postes de travail.
On sait qu’en dessous d’un certain seuil, plus la surface disponible par personne diminue, plus on augmente le niveau de contrainte et plus on favorise l’apparition d’un stress pathologique accompagné de perturbations diverses.
Une entreprise disposant de moyens importants avait aménagé des nouveaux bureaux pour un service en pleine extension.
Lors de l’analyse du projet, la simple vue du plan permettait tout de suite de cerner la problématique de la configuration qui avait pourtant été retenue. Le bureau du chef s’étendait sur plus de 20 m 2 coincé entre deux salles plus grandes mais où s’entassaient 6 à 8 personnes disposant de moins de 8 m 2 chacune, soit une surface très inférieure aux recommandations les moins exigeantes.
Comme il s’agissait d’effectuer un travail intensif sur ordinateur, avec parfois même deux écrans par employée, l’entreprise se plaçait dès le départ dans une situation critique.
Étonnamment, lors d’une enquête d’opinion passée dans le cadre d’une étude générale sur les conditions de travail dans les bureaux de l’entreprise, on avait mis en évidence une satisfaction réelle de l’ensemble du personnel concerné qui contrastait avec leur environnement professionnel médiocre. On pouvait constater qu’une excellente cohésion du groupe avec une qualité relationnelle certaine autour d’un jeune chef charismatique et séducteur permettait à une population essentiellement féminine d’oublier les désagréments de sa mauvaise installation. Par contre, les plaintes s’étaient vite accumulées dès que ce chef avait été muté vers d’autres fonctions et remplacé par un responsable au style différent.
L’homme est un être social qui a besoin, en permanence, d’échanger et entretenir des relations avec ses semblables. On sait que l’expression de nos émotions repose sur une capacité physiologique naturelle car elle est liée à une technique de communication non verbale instinctive. Colère ou surprise, joie ou tristesse sont reliées à des manifestations à la fois somatiques et psychiques et entraînent des gestes et des attitudes du corps révélatrices. Au même titre que les autres éléments de cette faculté d’expression primitive, l’investissement affectif qui accompagne l’appropriation de l’espace se traduit aussi par différents modes d’occupations et de pratiques spatiales. Se met ainsi en place toute une stratégie d’acteur qu’on va pouvoir déployer avec plus ou moins de finesse. C’est finalement l’ensemble de la gestuelle et du mouvement extériorisé, la manière dont on bouge et se déplace, le style et l’efficacité dont on fait preuve pour occuper l’espace qui va faire sens et permettre à chacun de s’exprimer de façon implicite. L’amimie du dépressif profond n’en apparaît que plus tragique.
Entraîné par un effondrement affectif, le visage affaissé et dénué d’expression, il a rompu toute tentative de communication et son corps l’accompagne dans un mouvement de désinvestissement spatial.
Je me souviens d’une jeune femme dont le mari était en train de mourir d’un cancer. Au fur et à mesure que l’état de santé de son conjoint se dégradait, elle se consumait de tristesse, et c’était un déchirement de la voir déambuler dans les couloirs de plus en plus diaphane et transparente. Chaque matin, encore plus ratatinée que la veille, elle semblait avoir perdu quelques centimètres, fondue de quelques kilos. Amaigrie et rétractée sur le désespoir, son corps l’accompagnait dans un mouvement de retrait du monde, s’effacer et disparaître en même temps que l’homme auquel elle était tant attachée. S’il n’y avait eu des enfants jeunes, ils seraient probablement partis tous les deux en même temps. Un beau matin, au pied du lit du défunt, on aurait retrouvé le petit tas des vêtements de l’épouse baignant dans une mare de larmes.
Pour que la stratégie déployée par la pratique spatiale soit un moyen d’expression efficace, encore faut-il que le contexte le permette et ne pas être confronté à une situation sans issue.
Jeune lycéen je participais aux activités d’une association qui visitait régulièrement les personnes âgées d’une maison de retraite. La bâtisse cubique à trois étages était parfaitement ordinaire mais elle était régie par une organisation aussi efficace qu’inhumaine et pour des raisons de commodités discutables toute personne dont l’état de santé se dégradait changeait de chambre à chaque fois puis descendait d’un étage si bien que le rez-de-chaussée apparaissait comme l’antichambre de la morgue. Retrouvant la coutume de certaines maisons du Dahomey (P H Chombart de Lauwe) où le rez de chaussée était réservé aux morts et où les vieillards allaient s’installer quand ils sentaient leur fin proche, le plan de la maison projetait ainsi les ombres d’un chemin mortuaire.
De chambre en chambre, de niveau en niveau chaque pensionnaire pouvait ainsi suivre en direct les étapes de son parcours létal ainsi que celles de son voisin d’infortune.
Il paraissait bien difficile de vivre sereinement dans un tel lieu, comment s’approprier un espace dans lequel chaque déplacement physique était la marque d’une défaite et d’une régression, le retour vers la terre au sens propre aussi bien que figuré ?
Même dans les éléments les plus anodins du quotidien on peut retrouver des détails éloquents qui permettent de comprendre les intentions de l’occupant.
Lors des consultations du samedi destinées à des travailleurs handicapés, je dispose pour mon seul usage d’une très grande salle d’attente puisqu’elle est prévue pour 5 cabinets médicaux. La stratégie utilisée par les personnes pour occuper la pièce et choisir une place est souvent révélatrice d’une certaine disposition d’esprit. La plupart se regroupent à proximité de mon bureau et discutent en attendant leur tour. Certains s’assoient dans l’obscurité juste à côté de la porte d’entrée, soit il s’agit d’anxieux freinés par la crainte d’un imprévu toujours possible qui préfèrent s’arrêter à proximité de la sortie, on ne sait jamais, il faut être prêt à se précipiter dehors, soit il s’agit d’un dépressif ou d’un cardiaque qui de fatigue s’est écroulé sur le premier siège à sa portée ; le timide attend tapi à l’écart dans l’ombre du couloir, le paresseux avachi reste affalé profondément dans son fauteuil, les jambes allongées et les chaussures bien en avant pour mieux faire admirer ses nu-pieds de vacances prolongées ; on appréciera l’histrion qui a allumé la lumière à l’autre extrémité de la pièce, afin de se mettre un peu en évidence.
Il faut faire attention à l’impatient qui refuse de s’asseoir et fait les cent pas devant votre porte mais, celui dont il faut surtout se méfier c’est celui qui campe juste en face de votre bureau et qui adopte une position contradictoire avec son statut de malade supposé, penché en avant les jambes repliées sous la chaise, il est prêt à vous sauter à la gorge pour réclamer son dû.
Évidemment chacun structure ou essaie, au moins, d’organiser un milieu ambiant qui lui soit personnel, c’est-à-dire un lieu qui puisse induire une représentation mentale adaptée à ses attentes. On bâtit physiquement et mentalement autour de soi un environnement dans lequel on guette son propre reflet. On voudrait l’affranchir suffisamment pour y déployer une stratégie identitaire ou y vivre un épanouissement minimum mais, en retour aussi, cet espace trouble l’image qu’il renvoie, il influence nos attitudes et module nos comportements.
Dans la relation, on devrait dire plutôt dans les relations diverses, que l’individu entretient avec lui, les éléments apparaissent de nature très variée mais toujours caractérisés par un jeu d’influences réciproques. L’environnement impacte le comportement de l’homme et celui-ci réagit à son tour sur ces déterminants extérieurs.
A l’heure où on promeut un univers de flexibilité et de mobilité permanente favorisé par les nouvelles techniques de l’information qui permettraient d’envisager un bouleversement total des méthodes de travail, on vante les mérites d’un travail délocalisé et la fin d’un système classique de production industrielle. Pourtant celui-ci survit tant bien que mal et il reste encore beaucoup d’ouvriers ou d’artisans fixés à leur machine.
On en voudra pour preuve les résultats de l’enquête nationale SUMER effectuée régulièrement en milieu professionnel pour étudier l’évolution des conditions de travail. La dernière révélait une relative stabilisation des risques professionnels. Pour l’ensemble des salariés, l’intensité du travail reste notable avec au moins une contrainte physique importante pour 40 % d’entre eux, 20 % sont exposés à un bruit >85dba, 35 % en contact avec au moins un produit chimique et 10 % avec au moins un produit cancérogène.
Si on rappelle en outre que 20 % des salariés effectuent régulièrement du travail de nuit reconnu comme cancérogène et qu’environ 8 % des cancers ont une origine professionnelle on pourra relativiser la priorité accordée par les journalistes aux start-up et à « l’ubérisation » d’une société essentiellement urbaine.
Même pour les activités administratives faciles à décentraliser, l’indépendant solitaire et seul responsable de ses actions ne représente sûrement qu’une minorité des personnes concernées. Les liens s’avèrent parfois plus distants et plus souples qu’autrefois avec un mode de relation différent mais il semble bien que le regroupement professionnel d’individus œuvrant ensemble dans des locaux commun s’impose encore pour longtemps. Ainsi l’espace, en lui-même, et a fortiori celui du travail peut être perçu comme un élément intéressant car souvent éloquent et révélateur des enjeux qui s’y entrecroisent.
C’est pourquoi, concernant l’optimisation de la prévention en milieu de travail, il semble pertinent de privilégier une approche particulière qui est celle offerte par l’analyse des espaces et des pratiques associées. Cet angle d’attaque s’avère assez efficace pour saisir certains points fondamentaux du fonctionnement réel de l’entreprise et comprendre comment les différents éléments de la situation professionnelle sont visibles à travers leurs manifestations spatiales. On retrouve souvent un hiatus entre les objectifs de la direction et la stratégie inattendue dont font preuve les opérateurs pour y répondre par une pratique originale différente de celle espérée. En se référant principalement à des cas concrets rencontrés dans les entreprises, ce texte voudrait apporter un certain éclairage sur le dialogue plus ou moins conflictuel entre les calculs des uns et les actions des autres.
Le texte se compose de trois parties principales :
– La première partie théorique présente succinctement quelques éléments d’usage habituel en ergonomie, psychologie et psychosociologie utilisés en médecine du travail. Ces principes de base sont utiles pour mieux comprendre la problématique dans son ensemble.
Je les complète en proposant l’idée de carte opérative qu’on peut définir comme la dimension opérative de la carte mentale, cette notion me paraît particulièrement efficace pour rendre compte des changements que l’on peut constater lorsque les personnes concernées font évoluer leur stratégie spatiale en fonction de leurs limitations physiques, surtout lorsqu’elles doivent parcourir une distance importante durant leur travail.
– La deuxième partie se focalise directement sur l’espace du travail sous ses deux aspects
Les différents types d’espace qu’on peut différencier et en quoi ils sont susceptibles de révéler certaines caractéristiques du mode de fonctionnement de l’entreprise.
Les réponses comportementales manifestées par l’opérateur et comment elles traduisent souvent un souci d’appropriation qui l’amène à dévoyer l’utilisation des lieux pour mieux s’y reconnaître.
– La troisième partie concerne la prévention et les difficultés qu’elle rencontre. A partir de situations vécues, elle montre comment les spécificités du fonctionnement collectif notamment celles en lien avec les représentations sociales sont susceptibles d’opposer des résistances opiniâtres à toute démarche préventive.
I. Généralités théoriques
Nous postulons l’existence d’une carte opérative qui traduirait la dimension instrumentale de la carte mentale. Évidemment toute carte mentale est dotée d’une propriété fonctionnelle. Toutefois nous pensons qu’il existe en plus une dimension opérative particulière qui s’impose de manière spécifique lorsqu’il s’agit de se déplacer sur un grand périmètre ou lorsque l’opérateur doit faire face à des problèmes de santé qui l’obligent à mobiliser une grande capacité d’adaptation et déployer une stratégie particulièrement originale.
Rappelons au préalable quelques éléments de base concernant la cognition des espaces
1. Représentation de l’espace
A part celui des abstractions mathématiques, l’espace en lui-même n’existe pas. L’espace n’est pas une entité indépendante de ses différentes représentations, figurations, constructions élaborées par chacun. Ce n’est pas un contenant désincarné, absolument pur et détaché de toute représentation, mais un espace indiciblement lié aux objets qui l’habitent et aux personnes qui le traversent. Des expériences menées chez les aveugles de naissance ou les non-voyants plus tardifs révèlent que le traitement des informations spatiales est directement dépendant des expériences visuelles précoces. Dans sa relation avec l’espace environnant, même s’il s’agit d’une activité mentale qui sollicite la collaboration de tous les sens, la vision est plus prégnante que les autres activités sensorielles et la représentation spatiale reste fortement médiatisée par l’imagerie mentale.
1-A. Représentation et image mentale
La notion de représentation fait surtout référence à deux approches complémentaires. La première se focalise sur l’objet qui est représenté et ramené à la conscience de manière plus ou moins explicite et infidèle, la deuxième signification reprend l’acception de l’expression (de reddere) de « rendre présent » et s’intéresse au processus lui-même qui construit l’objet de la représentation. Il apparaît également pertinent de considérer le sens diplomatique par lequel on se focalise sur la notion de substitution et d’action par procuration avec un représentant qui agit en lieu et place d’une autre personne.
Dans un cas on se focalise sur l’idée d’un double plus ou moins fidèle dans l’autre on s’intéresse à l’action attachée au processus représentationnel.
On sait que la composante motrice éventuellement mobilisée dans l’élaboration de la représentation peut jouer un rôle très important aussi bien chez l’enfant que chez l’adulte. Entre la perception et la représentation, on constate un phénomène d’influences réciproques. La représentation est directement dépendante des données fournies par la perception, mais la perception est un phénomène actif dont l’activité est aussi déterminée par les a priori issus du contenu des représentations. Quoi qu’il en soit, avec le concept de représentation, entre une éventuelle réalité objective et son reflet mental, on est confronté à deux phénomènes de nature totalement différente, on admet l’idée d’une césure ontologique entre l’objet extérieur et l’objet de la connaissance.
Pour élaborer la représentation, le cerveau traite les informations et les encode sous une forme adaptée cognitive linguistique ou imagée afin de les réutiliser ultérieurement La représentation permet donc de montrer, figurer, rendre présent, faire apparaître d’une manière symbolique l’image d’une chose en dehors de sa perception.
De nombreuses études nous montrent que la structure de l’image mentale correspond assez fidèlement à celle de l’objet représenté et qu’elle en garde les caractéristiques physiques principales. Concernant sa caractéristique cognitive, on admet qu’elle est dotée d’un principe d’équivalence spatiale et qu’elle conserve les propriétés de l’espace extérieur de référence. L’image mentale est isotopique de l’espace perçu et le cerveau peut manipuler la représentation mentale comme l’individu le ferait physiquement dans la réalité, elle préserve ainsi de manière plutôt correcte les relations spatiales entre les objets en respectant notamment les angles et les distances.
L’activité d’imagerie peut être en relation avec une stimulation perceptive, ou au contraire en être totalement indépendante. Il existe des parentés entre les propriétés des images et les caractéristiques de la perception visuelle. Pour le cerveau peu importe que l’image vienne des yeux ou directement de l’activité mentale associée à l’imagerie, il existe une affinité structurale et les mécanismes neuronaux sollicités sont les mêmes dans les deux cas ainsi que les zones cérébrales stimulées. On constate également une similitude fonctionnelle et les effets produits par le fruit de la perception sont proches de ceux engendrés par l’imagerie mentale détachée de toute perception. La simulation de l’action active les mêmes circuits neuronaux que l’action elle-même et cette propriété vient renforcer le bien fondé des entraînements sportifs basés sur la visualisation mentale et la constatation empirique que, dans les pratiques sportives, la visualisation et la répétition mentale du geste en augmentent l’efficacité lors de la pratique réelle.
La faculté d’imagerie représente une des caractéristiques importantes du fonctionnement cognitif avec des allers-retours entre activité sensorielle et anticipation qui amènent à organiser la perception de l’espace en fonction des objectifs fixés.
L’espace perçu est déjà influencé par les limites physiologiques de la perception et les facteurs d’erreurs liés à cette activité mais, de plus, durant le déroulement du processus représentationnel, l’activité d’imagerie va déformer, grossir certains éléments pour mieux négliger les autres.
Cette image n’est pas seulement une restitution qui permettrait de visualiser l’objet en dehors de toute perception mais elle correspond à un processus d’élaboration mentale complexe. Elle ne cherche pas conserver l’aspect iconique mais plutôt à réorganiser les informations perçues dans un but mémoriel aussi bien que fonctionnel. Il ne s’agit pas tant d’édifier une reproduction exacte ou précise de la réalité que d’en restituer une image qui soit pertinente et dotée de sens pour la personne. L’image est donc le résultat d’une élaboration cognitive focalisée sur un objectif précis qui déforme, enrichit certains items, en appauvrit d’autres en fonction des buts poursuivis par l’opérateur. La congruence entre l’image et ses objectifs doit être la plus serrée possible et, au final, c’est tout un ensemble de facteurs divers qui viennent apporter leur teinte personnelle à l’image mentale pour en augmenter l’efficacité. La représentation enrichit le contenu de la perception en l’associant à des éléments d’autres horizons qui vont dépasser la perspective purement cognitive et en la combinant avec un ensemble de facteurs aussi bien intellectuels qu’affectifs qui jouent un rôle structurant dans les relations que l’homme tisse avec son environnement. L’espace perçu est ainsi mis en relation avec un ensemble d’éléments personnels et socioculturels dépendants de l’histoire individuelle et collective de telle sorte que chaque espace se voit revêtu d’une signification et d’un ensemble de valeurs associées et propres à chacun ou spécifiques du groupe de référence.
En différenciant deux types principaux : le philobate et l’ocnophile, Balint décrit deux modes essentiels de relation avec les objets. Pour lui, une orientation mentale primitive amènerait l’individu à se focaliser plutôt sur les objets ou plutôt sur les espaces libres entre ceux-ci, et il est bien évident que cette attitude de base pourrait jouer un rôle déterminant dans la manière dont chacun structure ses représentations de l’espace. L’harmonie ineffable de l’amour primaire serait rompue par l’émergence d’objets indépendants et pour lutter contre l’angoisse produite par l’irruption de cette réalité, le nourrisson recréerait un monde où les objets bienveillants seraient dotés de vertus positives ou, au contraire, il chercherait à retrouver le monde indifférencié d’avant l’apparition de l’objet. L’ocnophile supporterait mal la frustration engendrée par l’absence, alors que pour le philobate l’espace et le temps de l’absence seraient perçus comme annonciateurs de la prochaine satisfaction.
L’ocnophile s’accroche aux objets alors que le philobate s’intéresse surtout à l’espace libre entre les objets. L’un se sécurise dans la possession l’autre reste fasciné par le vide qui les enveloppe. L’un serait plutôt intéressé par un univers proche où domine les éléments tactiles l’autre attiré par les grands espaces couverts par le champ visuel. D’un côté l’amateur des frissons éprouvés sur les manèges de fête foraine de l’autre le collectionneur qui admire ses dernières acquisitions penché sur le vieux bureau qu’il entretient avec amour. Le bavard qui se sécurise en remplissant l’espace de son babillage s’oppose au taiseux pour qui tout ce qui est dicible est vain. L’un voyage pour atteindre un but l’autre uniquement pour le plaisir éprouvé par le déplacement.
Dans un registre complémentaire, l’activité d’imagerie offre un outil cognitif, une forme de modélisation mentale qui permet de regrouper de manière synthétique un certain nombre d’éléments utiles pour la connaissance dans un domaine particulier. On peut ainsi effectuer des simulations, transformer les données ou les relations qui les relient et visualiser des solutions. Ceci lui confère une fonction instrumentale car l’image peut être manipulée et modifiée au gré des désirs de l’individu aussi bien dans une optique fonctionnelle (image opérative) que purement fantaisiste et artistique.
1-B. Carte mentale
La mémorisation des informations liées au déplacement et à son contexte spatial est à l’origine d’une représentation interne définie comme carte mentale. En tant que représentation cette carte correspond à un modèle cognitif de l’environnement et elle regroupe les éléments retenus comme les plus pertinents par la personne. Pour optimiser son sens de l’orientation, il paraît fondamental de savoir différencier les repères utiles croisés durant le parcours et les mémoriser pour mieux baliser et retrouver son chemin.
Cette notion de carte mentale repose donc sur les mécanismes neuronaux nécessaires à la mémorisation spatiale, le traitement visio-spatial sollicitant surtout l’hémisphère droit. Elle implique aussi un véritable remaniement de certaines zones cérébrales, comme l’attestent les examens pratiqués sur les chauffeurs de taxis londoniens qui ont révélé l’importance de l’apprentissage dans le développement du sens de l’orientation et dans les modifications anatomiques qui l’accompagnent, notamment en produisant une hypertrophie de certaines parties de l’hippocampe. Cette zone cérébrale s’est ainsi vue dotée d’un rôle clé dans la mémorisation des lieux et l’hippocampe participerait également aux processus de mémorisation épisodique en fournissant le contexte spatial des événements mémorisés.
Il existerait aussi d’autres circuits en lien avec les objectifs du déplacement, les directions à emprunter ou le quadrillage de l’espace. Le cerveau utiliserait notamment un système neuronal spécifique dit de « cellules de grilles » pour tracer les éléments d’une carte de son environnement en la disposant sur un système de repérage de type quadrillage. Chaque cellule de la grille étant activée en fonction de la position dans l’espace permettrait d’optimiser la localisation spatiale.
On distingue, deux techniques de repérage suivant le référentiel qu’elles emploient. L’utilisation de références ego centrées par lesquelles on utilise les informations spatiales à partir de son propre point de vue permet un système de reconnaissance dit de type route. Il est complété par un référentiel allo centré qui va intégrer un mode de repérage plus abstrait et indépendant de la position de l’individu. Cette stratégie permet un système de type survol où les trajets et les repères sont intégrés dans une carte cognitive plus complexe. Le sens de l’orientation reposerait ainsi sur l’utilisation complémentaire de plusieurs systèmes et l’encéphale activerait des réseaux neuronaux différents pour reconstituer les parcours effectués. Les cellules de grille tissent le réseau d’un quadrillage virtuel qui couvre l’espace environnant, les cellules de direction renseignent sur les orientations et les trajets suivis. Au niveau de l’hippocampe, on a mis en évidence des cellules de lieu qui complètent le dispositif en découpant l’espace par secteurs, elles activeraient les neurones spécifiques les uns après les autres et enrichiraient la carte mentale en renseignant le cerveau sur la position de l’individu à partir d’éléments de références extérieurs.
De plus, l’hippocampe intégrerait aussi des données complémentaires à partir du parcours effectué car les expériences chez l’animal mais aussi chez l’homme montrent que le mouvement stimule beaucoup l’hippocampe. En activant l’encéphale, le déplacement jouerait ainsi un rôle fondamental dans la représentation spatiale. La carte mentale regrouperait un ensemble de vues partielles de l’espace issues des différentes techniques utilisées qu’elle recombinerait dans une dimension générale.
Le contexte spatial et temporel est un élément clé de la mémoire épisodique. La représentation allo centrée en serait le support principal au niveau des structures de l’hippocampe. Il existerait un encodage au long court pour la représentation égocentrée au niveau pariétal. Le passage d’un système de référence à l’autre pour la mémoire épisodique se ferait au niveau de l’hippocampe.
La carte mentale rassemble les données spatiales relatives à l’orientation, les déplacements et les restitutions de parcours. En tant que résultat d’un processus représentationnel, elle enrichit cette dimension topologique en l’associant à des éléments d’autre nature qui dépassent la perspective purement cognitive. Elle peut ainsi intégrer un ensemble de facteurs aussi bien intellectuels qu’affectifs qui jouent aussi un rôle structurant dans les relations que l’homme tisse avec son environnement.
L’espace perçu est ainsi mis en relation avec un ensemble d’éléments personnels et socioculturels aussi bien dépendants de l’histoire individuelle que du vécu du groupe de telle sorte que chaque espace se voit revêtu d’une signification et d’un ensemble de valeurs associées et propres à chacun ou spécifiques du groupe de référence.
C’est la pratique des lieux, l’expérience et les vécus partagés, la stratégie déployée pour occuper au mieux l’espace qui permet l’élaboration d’une perspective globale.
Se déplacer dans l’entreprise, ce n’est pas seulement effectuer un parcours topologique mais aussi traverser des territoires avec leurs caractéristiques propres, privilégier les secteurs favorables et éviter les secteurs dangereux, savoir où sont les zones intermédiaires et les refuges possibles.
Un routier m’explique la distinction qu’il a établie entre les chauffeurs : Le véritable routier, c’est celui qui définit intégralement son parcours en fonction des marchandises et des localisations à livrer évidemment, mais surtout en fonction des données complémentaires qu’il tire de son expérience et qui intègrent ce qu’il sait des facilités de circulations aussi bien que des contraintes liées aux organisations des entreprises. Il ne fera pas obligatoirement le trajet théoriquement le plus court mais celui qui sera le plus rapide en fonction des travaux éventuels qui émaillent le parcours aussi bien que des contraintes de chargement et de déchargement sur place. Il prétend qu’ainsi, sur une tournée d’une semaine, on peut faire une différence notable et que c’est là qu’on va différencier le vrai chauffeur poids lourd d’un conducteur idiot et esclave de son GPS.
On peut considérer que l’individu édifie à son propre usage une représentation spécifique et particulière de l’espace urbain qu’il fréquente quotidiennement. Les voies de circulation empruntées, les quartiers, les centres d’activité privilégiés que chacun utilise en fonction de ses besoins et ses désirs différencient ainsi les points de repères nécessaires à l’élaboration de cartes mentales personnelles. De la même manière, par ses pratiques régulières de l’espace de l’entreprise, l’opérateur sélectionne les éléments pertinents nécessaires à ses cartes mentales professionnelles.
Ces amers seront issus des données techniques auxquelles il est confronté, les voies de circulations des produits aussi bien que les machines nécessaires mais ils concerneront également les éléments plus géographiques comme les bâtiments et les ateliers où se déroule son travail ainsi que ceux qui concernent le personnel et les collègues avec lesquels on partage éventuellement le même vécu professionnel. Les facteurs diachroniques, peuvent aussi compter notamment les variations importantes occasionnés par les changements d’horaires, c’est ainsi que le travail de nuit n’est pas du tout le même que le travail de jour même si théoriquement il s’agit de la même pratique professionnelle.
La carte peut également intégrer des éléments synchroniques et des enjeux spatiaux indépendants de ceux liés directement à la production notamment l’importance de la localisation par rapport aux zones stratégiques ou aux centres de décision.
Concernant l’activité professionnelle, la représentation de l’espace n’est pas non plus soucieuse de fidélité dans la restitution et l’image fonctionnelle qui s’y rattache sera déformée par l’a priori mental de l’intéressé. Les éléments techniques imposés par la tâche à effectuer vont se combiner avec un ensemble de données complémentaires, sensorielles autant qu’affectives ou psychosociales. Les sentiments associés éventuellement aux lieux peuvent teinter l’image d’une coloration plus ou moins agréable selon le vécu individuel mais aussi selon les stéréotypes culturels du collectif de travail. Les mécanismes identitaires véhiculés par les localisations de l’activité jouent souvent un rôle notable.
« Tout traitement de l’information est opératif » (Spérandio)
Cette représentation spatiale reste avant tout une représentation fonctionnelle. Considéré souvent comme un avare cognitif, l’homme semble régi par un principe d’utilité qui l’amène à mémoriser le mieux ce qu’il utilise le plus et ce qui a fait la preuve de son intérêt. Le principe de la rationalité limitée qui restreint le nombre d’éléments qu’il peut intégrer est compensé par la dimension opérative de l’activité cognitive qui sélectionne les informations en vue d’optimiser l’action. Il organise donc son travail à partir des éléments définis comme les plus efficaces. Il lui faut trier les informations afin d’en extraire les invariants fondamentaux qui rendent le mieux compte de la situation professionnelle, élaborer un scenario technique et opératoire qui facilite la prise de décisions et garantit l’efficacité instrumentale.
Si on voulait s’inspirer de Vergnaud, il s’agirait de « conceptualiser le réel pour agir efficacement » (Vergnaud cité par Pastré, Samurcay).
On rejoint ainsi la notion de « Concept pragmatique » (Samurçay, Pastré) qui formerait l’ossature des représentations fonctionnelles en mettant en évidence les éléments essentiels de la situation. C’est sur ces concepts pragmatiques que reposerait la compétence professionnelle.
Tout cela revient finalement à considérer que la prise d’informations est toujours préprogrammée en fonction de grilles de saisies spécifiques à la situation qui simplifient la démarche et optimisent l’efficacité cognitive. Cette caractéristique du fonctionnement mental paraît encore plus manifeste lorsqu’on s’intéresse à la notion d’image opérative.
2. Image opérative
Depuis les années 60, les ergonomes (Cazamian, Hubault) emboîtant le pas aux psychologues se sont beaucoup intéressés aux caractéristiques des représentations mentales mobilisées lors du travail et, tout particulièrement, aux images mentales nécessaires à la bonne exécution de la tâche. On peut considérer l’image comme le résultat d’une élaboration rétrospective issue du rappel des perceptions anciennes. On peut y voir aussi le fruit d’une actualisation dynamique qui permettrait de ramener le souvenir de la situation vécue au travail mais qui intégrerait également la déformation fonctionnelle indispensable pour n’utiliser que la partie utile de ce qui a été perçu et mémorisé.
C’est dans cette perspective d’une élaboration mentale active déformée en vue de l’efficacité maximale qu’Ochanine a introduit la notion d’image opérative. L’opérateur sélectionne dans son environnement les éléments et les relations qui se nouent entre eux afin de ne retenir que ce qui est utile pour la réalisation du travail. C’est l’objectif de la manœuvre qui impose ses conditions, il influence la perception mais détermine aussi la réorganisation des informations, en fonction de leurs pertinences et de leur contexte. C’est la focalisation sur le succès qui module la représentation mentale en intégrant l’ensemble des éléments nécessaires à la réussite.
L’image cognitive rassemble le maximum des informations jugées pertinentes sur le sujet concerné, elle implémente un modèle théorique des connaissances à assimiler pour répondre aux problèmes soulevés lors de l’exécution de la tâche. L’image opérative vise à optimiser l’action, elle correspond essentiellement à une élaboration cognitive issue de la pratique. De l’image cognitive à l’image opérative on passe d’une référence théorique centrée sur des concepts plus ou moins abstraits à un modèle pragmatique validé par l’apprentissage concret et la réussite de l’action
Un des grands apports de Piaget est d’avoir montré que l’intelligence se développe principalement à partir de ce qu’on a expérimenté. La théorie est liée à la pratique dont elle devient une retombée secondaire, l’image opérative naît de l’image cognitive qui est elle-même dépendante des actions entreprises et de leurs résultats. La représentation que l’on élabore pour rendre compte de l’espace qui nous entoure est aussi le résultat des interventions imposées à cet environnement et des pratiques spatiales qu’on a pu effectuer.
Dans son livre « Une histoire buissonnière de la France » Robb explique que c’est en parcourant la France en vélo qu’il a pris conscience de l’existence d’une histoire locorégionale beaucoup plus riche que l’histoire officielle ne le laisserait supposer.
C’est par la confrontation physique avec les paysages traversés et le saisissement devant leurs variétés, c’est par le contact répété avec des populations tellement différentes qu’il a réalisé qu’à côté d’une histoire académique un peu théorique et reflet d’une autorité centrale, il existait une multitude d’histoires périphériques dont l’importance pour les populations était bien plus prégnante.
Dans cette perspective, le déplacement et l’action dans l’espace permettent d’en tirer une certaine connaissance et de s’en forger une représentation mentale. De la même manière c’est par l’action sur l’objet et la pratique du travail qu’on en élabore une image opérative. La prise d’information peut apparaître aussi comme une retombée secondaire de l’action sur son environnement
Mme B, femme de ménage d’une cinquantaine d’années se désespérait. Elle dépendait de plusieurs employeurs dispersés dans la cité et perdait beaucoup de temps en déplacements. Elle aurait bien aimé obtenir son permis de conduire mais elle avait déjà dépensé des fortunes pour passer le code, en vain car elle ne parvenait pas à visualiser les situations proposées, ni comprendre le sens des questions et ses échecs répétés l’avait un peu découragée. Comme elle semblait posséder une bonne technique dans le maniement de la voiture, elle avait décidé de conduire une voiture sans permis. Elle avait été vite enchantée de cette décision car non seulement elle avait bien amélioré sa qualité de vie mais en plus elle réussissait de mieux en mieux les exercices du code. Ce qui était abstrait et théorique avait revêtu les habits d’une réalité physique plus concrète et cela lui permettait de mieux comprendre l’ensemble des problématiques auxquelles étaient confrontés les chauffeurs. Il ne s’agissait pas seulement de faire avancer le véhicule mais d’anticiper les difficultés susceptibles d’émailler le parcours en respectant la règle du jeu admise par tous. Par la pratique elle avait élaboré une représentation des situations rencontrées dont elle extrayait progressivement les éléments essentiels pour parvenir à enfin réussir son examen. Auparavant, elle disposait d’une image plate de piéton distrait et fatigué mais maintenant cette image s’était enrichie et elle avait pris du relief du fait des parcours plus rapides au sein même de la circulation. L’image opérative de ses trajets s’était totalement transformée et surtout la dimension temporelle et visio-spatiale de la ville qu’elle s’était forgée avait complètement changé. Il ne s’agissait plus d’éviter de se faire écraser quand on traversait la rue mais d’intégrer un ensemble d’éléments différents dans le temps et l’espace pour conduire sans aléas.
Pour Ochanine l’image opérative est : « La représentation mentale que l’opérateur se fait de l’objet qui concourt à l’action »
Le souci d’efficacité contraint les déterminants de l’image opérative et amène une déformation plus ou moins volontaire de l’image.
En tant que représentation mentale axée sur l’action, cette image est caractérisée par le laconisme qui simplifie au maximum et la plasticité qui déforme. Elle simplifie la représentation du travail en ne sélectionnant que les éléments nécessaires mais elle la déforme aussi en négligeant les facteurs secondaires et en privilégiant les items les plus importants pour la réalisation de la tâche.
L’image opérative est révélatrice d’un certain aspect du travail où règne l’idée d’un compromis entre le respect des procédures, l’application des directives du chef et l’attention portée aux conseils des collègues, mais où prévaut surtout la confiance en ce que l’on a soi-même expérimenté.
Lors de la visite d’un atelier d’usinage, le responsable m’avait fait part de la modification importante qu’il avait constatée chez les jeunes ouvriers dans leur compréhension du travail et ce qui, pour lui, en constituait la spécificité. Pour accompagner le progrès technique, l’élève n’utilise plus que des machines à commandes numériques qui ont changé aussi l’approche du produit fini. Les vieilles machines classiques imposaient un contact étroit avec le métal à usiner, il fallait le toucher directement ou indirectement par l’intermédiaire des outils et savoir apprécier sa résistance, évaluer sa plus ou moins grande souplesse afin d’affiner les réglages. Pour suivre l’évolution en respectant les consignes de sécurité, les formations ont changé et maintiennent l’élève à distance du produit, si bien, qu’à son point de vue, il n’y a plus maintenant que des presses boutons qui savent surveiller les appareils mais sont incapables d’apprivoiser réellement la matière et d’en tirer un résultat parfait. Pour ce directeur il s’agit d’un appauvrissement important qui ne permet plus aux élèves de vraiment comprendre les finesses du métier.
L’image opérative est donc une image mentale centrée sur la tâche qui dépend directement de l’expérience du sujet. Par rapport à une image cognitive qui s’occupe du système au repos, elle est une image mentale fonctionnelle, focalisée sur l’action et sa réalisation. Formée par l’action et pour l’action elle est déformée pour optimiser au mieux l’exécution du travail. C’est un résumé, un condensé des éléments essentiels pour réussir l’action entreprise. A contrario, du fait même de son efficacité, l’image opérative est la source paradoxale de difficultés et d’erreurs car elle tend à imposer sa logique de fonctionnement et scléroser un peu le jugement.
C’est elle que l’opérateur va utiliser systématiquement, et ce quelle que soit la situation, même s’il serait préférable de changer de méthode de travail ou de procédure, l’opérateur risque de commencer systématiquement par celle qui a fait habituellement la preuve de son efficacité.
Le risque est grand de voir une image opérative efficace induire une sclérose opérative qui amènerait à ne pouvoir traiter efficacement que les éléments du champ cognitif habituel.
On ne peut plus penser la situation que sous un nombre réduit d’options possibles, qui correspondent aux éventualités déjà expérimentées. Avec cette restriction cognitive sur le déjà connu, déjà pratiqué, la marge de manœuvre diminue et il est donc nécessaire d’enrichir au maximum la bibliothèque mentale des représentations du système de telle sorte que l’opérateur puisse y trouver facilement l’attitude optimale pour gérer efficacement la situation à laquelle il est confronté.
Une image opérative efficace peut être aussi un frein, un obstacle à tout ce qui peut la troubler ou est susceptible de la remettre en cause, même s’il s’agit d’améliorer les conditions de travail. Cela explique en grande partie les réticences au port des bouchons d’oreilles manifestées par les personnes travaillant dans le bruit. Leur image opérative intègre le bruit de fond des installations de telle sorte qu’elles savent intuitivement si tout va bien ou s’il existe un dysfonctionnement quelque part. Avec le port des protections, l’ambiance sonore change et l’opérateur a perdu ses repères habituels. Il ne sait plus si la machine est bien réglée et il va falloir qu’il modifie son image opérative pour la synchroniser sur les nouveaux éléments du fond sonore. La difficulté ne réside pas le plus souvent dans un problème de mauvaise tolérance auriculaire au port de bouchons mais dans le fait qu’il faut travailler avec une ambiance moins bruyante et qu’il faut donc réapprendre à travailler avec des repères différents de ceux utilisés auparavant.
3. Carte opérative
L’élaboration de l’image opérative est le fruit d’une représentation plus ou moins riche mais toujours personnelle. Elle tient compte des mécanismes de compensation éventuelle et des stratégies d’adaptation que l’opérateur doit parfois mobiliser. Ce qui peut poser problème et entraîner des difficultés réelles lorsque la dégradation de l’état de santé impose une modification de la stratégie opératoire et que cela crée un décalage avec une image opérative devenue inadaptée.
Par extension nous inférons l’existence d’une carte opérative qui serait la partie de la carte mentale relative à l’image opérative, elle amplifie la dimension fonctionnelle de la carte mentale et elle nous renseigne sur le mode opératoire que l’opérateur utilise pour optimiser sa gestion de l’espace. La carte opérative reprend les éléments essentiels, laconisme et déformation fonctionnelle de l’image opérative pour gauchir la carte mentale en se focalisant sur l’action dans les locaux de travail. Elle vise à faciliter l’utilisation de l’espace et les déplacements dans cet environnement. Cette carte opérative tend à privilégier certains trajets par rapport à d’autres en fonction de critères qui ne sont pas exclusifs d’une certaine proximité physique mais intègrent aussi une dimension fonctionnelle. Cette notion intéresse surtout ceux qui doivent composer avec un périmètre spatial important, ils se déplacent beaucoup et, durant leurs trajets, pour faire face aux aléas rencontrés, ils doivent mobiliser une faculté cognitive spécifique ciblant les éléments topographiques de la situation.
Évidemment elle comporte une dimension subjective qui lui confère sa singularité et chacun dispose d’une carte opérative spécifique de son vécu et de sa pratique des espaces de travail.
Dans un grand bâtiment de trois étages, l’opérateur doit assurer le bon fonctionnement des machines qu’il alimente en différents composants et ceci l’oblige à parcourir régulièrement l’ensemble de l’édifice en transportant éventuellement les produits à verser. On peut s’étonner de la variation des méthodes utilisées par des opérateurs qui doivent pourtant effectuer la même tâche. Notamment, je suis resté longtemps très dubitatif sur l’aptitude d’une personne atteinte d’une pathologie importante des membres inférieurs à l’origine d’une boiterie invalidante et a priori peu compatible avec la nécessité de se déplacer dans les escaliers en transportant des charges. Alors que des opérateurs plus jeunes se plaignent régulièrement de la fatigue engendrée par l’activité qui impose des trajets rapides sur un grand périmètre, on peut s’étonner que lui ne réclame rien et ne soit jamais en arrêt maladie. Si les cartes mentales cognitives concernant les lieux sont probablement assez proches, les cartes opératives semblent totalement étrangères les unes aux autres et il paraît évident que ses problèmes de santé lui imposent une stratégie spécifique qui l’amène à rationaliser ses trajets en fonction du déficit fonctionnel. Manifestement chacun parcourt le bâtiment selon une logique et une perspective distincte, les uns privilégiant la vitesse les autres plutôt le regroupement fonctionnel qui amène à planifier ses déplacements en intégrant une obligation physiologique d’économie, mais il apparaît évident que chacun n’utilise pas la même carte opérative et travaille à partir d’une représentation du bâtiment différente.
Dans ce cas, les cartes mentales concernant le bâtiment, sa disposition architecturale et les différentes salles à emprunter sont enrichies d’une dimension fonctionnelle qui vise à optimiser les déplacements. Ces cartes mentales gardent une dimension individuelle du fait que chacun les manipule et les transforme en fonction de son expérience mais malgré tout elles restent établies autour d’un socle solide de connaissances communes qui leur garantit une grande familiarité. Pourtant, dans les cas extrêmes, une telle différence de vécu et de stratégie opératoire permet de penser qu’il existe une dimension spécifiquement opératoire mobilisée pour faire face à des difficultés particulières.
Tout autant révélatrice est la variation des stratégies comportementales qu’on peut constater dans l’occupation de l’espace du travail lorsqu’évoluent les problèmes de santé.
Un chef d’équipe est atteint de séquelles de poliomyélite à l’origine d’un déficit important sur les membres inférieurs. Pendant des années, il avait mis un point d’honneur à travailler exactement comme s’il ne souffrait de rien, avec parfois même une tendance à en faire un peu trop, tout voir, tout contrôler et, bien souvent, exécuter soi-même la tâche dévolue aux autres en se déplaçant plus qu’il n’aurait fallu. Avec le temps, les problèmes de santé se sont aggravés entraînant des complications arthrosiques invalidantes à l’origine d’une boiterie d’augmentation progressive qui l’a obligé à modifier sa méthode de travail. Il se déplace moins et de manière plus judicieuse ; son champ d’action directe s’est rétréci en fonction de ses limitations physiques, il ne cherche plus à tout contrôler et délègue davantage. Sa connaissance physique du secteur lui permet de travailler plus par procuration mais il a été obligé de reconfigurer la carte opérative des différents secteurs non plus en fonction des critères physiques et techniques utilisés auparavant mais en fonction d’autres éléments comme la fiabilité du personnel, la facilité de circulation et la proximité d’accès.
Évidemment ce changement de mode opératoire impose des transformations ailleurs et impacte aussi le travail des autres membres de l’équipe qui doivent parfois prendre plus d’initiatives.
Dans ce domaine des pathologies à l’origine de séquelles fonctionnelles influençant l’élaboration de la carte opérative, c’est parfois les moyens techniques utilisés pour compenser le déficit qui sont à l’origine du plus grand bouleversement des modes opératoires et de la carte associée.
Ce chef de production souffrait d’un déficit musculaire d’aggravation progressive entraînant une restriction parallèle de ses déplacements. Outre le fait qu’elle remettait en cause son autorité symbolique en le rapetissant par rapport aux autres, la canne qu’il utilisait compensait mal les douleurs et le déficit fonctionnel. De plus, elle ne lui permettait pas d’avoir un champ visuel suffisant pour bien apprécier le bon fonctionnement des machines et l’organisation de l’atelier. Cela s’avérait peu pratique et dangereux et il avait dû restreindre progressivement la fréquence et la durée de ses tournées le long des lignes de production. Les différents responsables venaient régulièrement lui rendre des comptes mais, coincé au bureau, sa carte opérative déjà appauvrie apparaissait de plus en plus insuffisante pour assurer son travail. Aidé par la maison départementale des travailleurs handicapés, il avait pu s’équiper avec un transporteur personnel de type gyropode Segway. Il s’agit d’un véhicule électrique qui permet à la personne de se déplacer en position debout sur une petite plate- forme munie de deux roues. L’utilisation de cet engin original, plus étudié au départ pour l’amusement, avait révolutionné son travail et modifié en premier lieu son image de marque. Cela lui avait conféré une aura et une compétence particulière car il avait su transcender son handicap par la domestication d’un outil délicat à manier et faire ainsi la preuve d’une certaine habileté tout autant que de détermination. Avant tout, le gyropode avait transformé sa situation en tant qu’être humain dorénavant debout parmi les autres et même au-dessus des autres qu’il surplombait maintenant du haut de son engin. La position surélevée lui permettait de dominer l’ensemble de la situation et surtout lui procurait un champ de vision bien plus large sur ce qui se passait dans l’atelier. Sa réputation s’était bien améliorée mais c’est surtout son mode opératoire et sa carte opérative qui avaient complètement changé. Auparavant l’atelier était vécu essentiellement comme le lieu de tous les dangers et son état clinique imposait un travail à distance avec des déplacements rares et difficiles. C’était surtout à partir du discours des autres qu’il devait se faire une image de la situation et cela ne lui permettait pas toujours une bonne évaluation des difficultés rencontrées. Maintenant qu’il se déplaçait régulièrement dans l’atelier, il avait beaucoup affiné son approche. On pouvait considérer que la partie de son travail dévolue à la gestion administrative sur l’ordinateur, l’activité de coordination et gestion de la logistique n’avait pas changé et que l’image opérative qui s’y rapportait était sensiblement la même. Par contre sa carte opérative concernant la gestion du personnel dans les ateliers et la manière de régler les difficultés techniques lors des dysfonctionnements liés aux machines en avait été bouleversée.
On sait bien qu’il existe une différence importante entre le travail formel, celui qui est prescrit et le travail réellement exécuté mais, les spécificités de l’activité sont parfois telles que l’encadrement ne peut apprécier correctement les détails de l’image et de la carte opérative.
Dans les industries chimiques, les travaux de surveillance extérieure de l’exploitation sont assurés par un rondier qui se déplace dans l’ensemble du secteur dont il a la charge. Cela impose des trajets sur un rayon d’action important avec des dénivelés notables puisque les installations s’échelonnent sur 5 à 6 niveaux jusqu’à plus de 10 m de hauteur avec les inconvénients climatiques du travail à l’extérieur. Vivre à l’unisson avec les installations l’amène à en sentir intuitivement les perturbations avant même l’objectivation réelle du problème. Toute vibration ou bruit anormal va alerter l’opérateur avant que la défaillance du système soit patente. La carte opérative qu’il a progressivement élaborée, c’est à partir d’une relation concrète avec les éléments contre lesquels il s’est parfois heurté physiquement, c’est à partir d’un ressenti purement corporel qu’il l’a dessinée, et qu’il l’utilise pour gérer au mieux ses déplacements. Sa carte opérative, elle est le fruit d’une connaissance heuristique du système, elle en est presque viscérale.
Il n’est donc pas étonnant que l’encadrement se heurte à des difficultés particulières lorsqu’il s’agit de mettre en place et utiliser des procédures précises qui font référence à une représentation plus théorique des installations. Alors, pour y contraindre le rondier, on lui impose de relever les valeurs de différents paramètres durant ses rondes, pas tant parce que cela aurait une utilité particulière, mais surtout pour lui imposer les étapes du trajet à parcourir et déterminer exactement ses déplacements. On complète cette logique de contrôle par des interrogations et des examens un peu scolaires qui visent à évaluer ses connaissances théoriques des procédures.
A une heuristique informelle qui a fait les preuves de son efficacité, on veut opposer une approche plus abstraite étrangère au mode opératoire réellement utilisé.
Tout le monde sait bien que cela ne correspond pas à la réalité mais, au final il ne s’agit pas tant d’assurer la fiabilité de la production que de rechercher par avance un bouc émissaire, un coupable facile à trouver en cas d’accident grave.
Lors des formations, l’encadrement avance toujours l’éternel argument du frein au changement pour expliquer les difficultés qu’il rencontre lorsqu’il veut faire évoluer les méthodes de travail. C’est aussi faire la preuve d’un frein au changement que de ne jamais se poser la question de savoir comment la personne travaille réellement ni à quelles contraintes exactes physiques ou mentales elle doit faire face, et comment à partir d’une meilleure connaissance de la situation on pourrait infléchir les comportements vers celui qui est souhaité.
II-A Partie espaces de travail
Typologie des espaces
1. Généralités
1-A. Différents types d’espace
Même en restant dans le cadre de la psychologie environnementale, de nombreuses approches dans la définition des espaces de l’homme sont proposées. Toutefois, que l’on se place dans une perspective égocentrée avec Moles ou que l’on suive Hall pour s’intéresser à l’importance du facteur culturel qui module les relations entre les personnes en jouant sur l’intervalle qui les sépare, l’élément primordial réside quand même dans l’ampleur du périmètre spatial concerné ; ce sont les distances d’interactions entre l’individu et son environnement qui jouent un rôle majeur.
En entreprise, l’approche de Brousseau paraît pertinente puisque, selon lui, il existe 3 grands types d’espaces, définis par la taille et surtout par la possibilité d’en percevoir la globalité d’un coup d’œil ou non. C’est l’amplitude de ce contrôle visuel qui joue un rôle déterminant sur la représentation spatiale
– Le macro espace : il est trop vaste pour pouvoir être appréhendé par le regard, et on ne peut donc pas en dégager simplement une vision globale. Sa représentation suppose des moyens complexes et variés en fonction de la nature exacte de l’espace considéré.
– Le micro espace, c’est celui qui est sous les yeux. On peut le percevoir dans sa globalité immédiate mais sa représentation est aussi liée à la manipulation des objets qui s’y trouvent.
– Le méso espace, c’est celui que l’on peut voir sous différents points de vue à la fois, il est en rapport avec les déplacements et les variations successives du champ de l’espace couvert par la vision. La perspective d’ensemble peut en être dégagée secondairement.
Outre l’importance de son étendue, l’espace se différencie aussi en fonction de ses régulations et de son organisation.
Hall différencie :
– L’espace à organisation fixe. Il est défini par les éléments matériels immédiats tels que murs ou bâtiments qui déterminent des limites physiques contraignantes pour la pratique de l’espace concerné.
Le lien entre la pratique de l’espace et sa structure étant évidemment une donnée très prégnante, c’est ainsi que dans l’histoire de l’évolution des mœurs, la plupart des auteurs insistent sur l’importance de l’invention du couloir au 19 ème siècle qui permet une spécialisation des différentes pièces de la maison en rapport avec l’émergence de la notion d’intimité et de vie personnelle.
– L’espace à organisation semi-fixe s’intéresse à la disposition des éléments mobiles qui pourront être déplacés facilement. La répartition spatiale de ces éléments joue un rôle important sur la facilitation des interactions et des échanges possibles entre les occupants de cet espace. Selon leur agencement on distingue l’espace sociopète qui facilite les échanges entre les individus et l’espace sociofuge qui les freine et favorise l’isolement.
– L’espace informel, c’est celui qui correspond aux distances d’interactions entre individus. Même s’il s’insère dans une conception très dynamique de l’espace où la perception de chacun varie en permanence selon le contexte des relations en cours, il est fortement régulé par les normes culturelles. Hall différencie essentiellement quatre distances en fonction de la situation à laquelle le sujet est confronté : la distance intime du contact physique, la distance personnelle de 45 à 125 cm, la distance sociale de 1,2m à 3,6m qui correspond aux distances d’interactions sociales habituelles sur les lieux de travail et la distance publique au-delà des 3,6m.
La prédominance de la vision dans la perception renforce le rôle clé de la barrière visuelle, c’est la cloison qui arrête le regard mais délimite aussi un espace précis sur lequel on va pouvoir exercer son contrôle. Le territoire correspond en grande partie à la zone sur laquelle l’individu va pouvoir exercer sa domination visuelle.
La possibilité d’exercer un contrôle éventuel sur les pratiques qui s’y déroulent doit aussi être intégrée parmi les éléments complémentaires qui permettent de comprendre et classer les différents espaces :
– Espace privé. C’est celui où on est le maître incontesté, il est défini comme territoire primaire, le domaine qu’on contrôle et où on va pouvoir se ressourcer, se reposer aussi bien qu’exprimer les éléments les plus parlants de sa personnalité. Idéalement, concernant aussi bien les lieux que les objets qui s’y trouvent et les coutumes ou les rites qui s’y pratiquent, c’est l’espace du domicile privé, l’endroit de l’appropriation maximale dans une perspective de protection et de préservation de l’intimité familiale mais aussi dans une perspective culturelle et identitaire.
– Espace semi-public. C’est le territoire familier secondaire sur lequel les occupants sont crédités d’une certaine autorité du fait de leurs habitudes qui les amènent à être reconnus et intégrés par la collectivité limitée.
Il correspond à un secteur où tout le monde se connaît et où chacun a ses habitudes mais ne commande pas grand-chose.
Lieu du déplacement à pied et des rencontres sociales, le quartier aussi bien que le club, l’association où on retrouve quelques habitués pour pratiquer différentes activités.
– Espace public. Il est le lieu de la vie collective et de l’expression des normes culturelles, un espace d’usage commun partagé par l’ensemble des membres de la société. Espace ouvert et lieu des interactions sociales préservant l’anonymat, il est régi exclusivement ou presque par un règlement imposé par une autorité extérieure et qui s’applique indistinctement à tous. C’est l’espace urbain caractérisé par la densité de sa population et son hyperactivité fébrile, le lieu de la multiplicité des services et des activités possibles, l’endroit des opportunités à saisir et où il est possible de vaquer à ses occupations en toute discrétion hors du contrôle visuel des voisins. La proxémie de Hall y affirme toute son importance en régulant les distances d’interactions et d’échanges entre individus qui ne se connaissent pas obligatoirement. C’est notamment là surtout que se posent les problèmes d’effraction des distances intimes et où les rapprochements physiques trop marqués provoquent éventuellement des réactions de défense et de distanciation psychologique.
De manière un peu immédiate, c’est l’enceinte du domicile qui trace la frontière entre privé et public, bien que maintenant les nouvelles technologies de communication permettent facilement d’en franchir la barrière avec les caméras mobiles miniaturisées et l’internet en tant qu’ouverture diffuse sur le monde.
De la perception jusqu’aux mécanismes mentaux les plus complexes, la représentation spatiale que chacun élabore, la souplesse avec laquelle il évolue et s’adapte à son environnement, trouve sa source dans un principe égocentré, c’est son point de vue personnel qui lui sert de préalable avant toute extrapolation. La plupart des auteurs suivent Moles dans une perspective purement individuelle d’un espace qui se définit par couches de plus en plus périphériques et de plus en plus distantes de l’opérateur. Cela rejoint aussi l’approche cognitive qui amène à penser que c’est en multipliant les repères et les modalités de traitement des informations spatiales qu’on passe d’un référentiel ego centré à un référentiel allo centré. On reste dans une conception relative à la personne et au contexte dans lequel elle évolue et qui l’amène progressivement à modifier et sa perception et sa représentation mentale de l’espace. On rejoint aussi l’approche ergonomique en général qui part toujours du point de vue de l’opérateur pour analyser le travail réellement effectué.
Il persiste toutefois une nuance fondamentale. Pour le spécialiste, l’élément clé de référence c’est l’individu solitaire, un isolé face à l’espace, alors qu’en entreprise la focalisation va se porter plutôt sur l’environnement de travail, un lieu d’usage, là où se pratiquent les différentes tâches rattachées à la fonction.
Un endroit imposé par les circonstances et qui, de plus, concerne aussi le plus souvent une collectivité, un groupe au sein duquel la personne se fond plus ou moins et avec lequel elle partage des représentations sociales.
En complément, on peut appréhender l’espace de travail par deux approches classiques. La première se dégagerait d’une analyse qu’on pourrait définir comme objective, celle de la géographie, la perspective purement rationnelle d’un espace physique avec ses coordonnées topologiques, le domaine du GPS ou de la machine. La conception d’un espace qui serait totalement autonome et extérieur à un homme lui aussi libre de toute contrainte vis-à-vis de son environnement. C’est l’espace où on considère des populations et des individus anonymes juxtaposés les uns aux autres ; c’est le point de vue d’un observateur indépendant et détaché de son environnement, le coup d’œil du spectateur derrière sa vitre.
L’autre approche serait centrée sur une perspective purement subjective en référence à la manière dont l’homme se perçoit dans l’espace qui l’entoure. C’est un point de vue radicalement différent, focalisé sur l’opérateur et la manière globale avec laquelle il élabore son jugement et agit. Une approche qui voudrait garder une dimension holistique donc intégrant l’ensemble des facteurs affectifs aussi bien que psychosociologiques et culturels qui déterminent la cognition et ses répercussions sur le vécu de l’individu et son comportement. C’est le domaine de la rencontre, l’espace où on s’intéresse aux relations affectives et aux échanges divers, le monde des représentations individuelles et collectives.
De l’égocentré à l’allo centré, de l’objectif au subjectif, autant de perspectives qui sont plus complémentaires que contradictoires et que chacun peut utiliser alternativement ou conjointement, en fonction de son expérience. C’est en mobilisant une cognition constituée d’un mélange plus ou moins riche en chacune de ces composantes que l’opérateur va pouvoir répondre efficacement aux problèmes soulevés par la situation à laquelle il se trouve confronté.
L’espace du travail est un espace fonctionnel, un espace différencié où l’essentiel vise à optimiser l’activité. La fragmentation qui accompagne le progrès technique, fait émerger une succession d’espaces spécialisés dont l’occupation est scandée par des durées bien déterminées. L’individu traverse ainsi des secteurs clos spécifiques d’activités bien définies et correspondants à des temps précis. En même temps les collectifs se dissolvent et se pose de plus en plus fréquemment la question posée par la surveillance des travailleurs isolés sur des périmètres de plus en plus vastes et durant des périodes de plus en plus longues. La mobilité et la flexibilité imposées ne sont vraiment possibles que parce que l’isolement est compensé par l’évolution des techniques de communication.
Les téléphones et autres dispositifs portables permettent à chacun de se donner l’illusion de rester en relation avec les autres mais, si la communication est possible, le contact lui reste très lointain. En cas de problème, il ne faudra compter le plus souvent que sur soi-même ; tout accident avec blessure risquant alors de rendre la situation très critique.
1-B. Typologies spatiophile/spatiophobe
En fonction d’un capital spatial global dont elles auront su se doter, il est possible de classer les entreprises dans deux groupes différents : les entreprises spatiophiles et les spatiophobes. Un élément clé de leur bon fonctionnement réside dans la place utilisable, et on peut opposer celle qui est généreuse, la bien dotée où chacun peut se dénicher un coin personnel et celle qui est toujours à l’étroit et pour laquelle le moindre m 2 fait l’objet d’une dispute opiniâtre. Évidemment les données économiques sont prioritaires et ajoutent leurs contraintes au contexte géographique et aux possibilités environnementales. L’entreprise va marquer son territoire sur l’espace que la cité voudra bien lui laisser mais cela dépend aussi autant des moyens mobilisables à la création de l’entreprise que des a priori politiques et stratégiques que l’organisation va déployer ensuite pour mettre en place les outils qu’elle estime nécessaires.
La place disponible pour permettre le bon fonctionnement du poste de travail quel qu’il soit est un élément déterminant pour en faciliter l’appropriation éventuelle et il est préférable que l’opérateur dispose d’une marge de manœuvre spatiale suffisante pour s’adapter au mode opératoire prévu. Il lui faut travailler en adaptant les procédures à son expérience et éventuellement même pouvoir les changer pour compenser les fluctuations inévitables des situations professionnelles. Aux contraintes spatiales de la production se rajoutent celles des activités de maintenance qui demandent parfois des possibilités d’accès spécifiques dans les installations.
Bien évidemment ce capital spatial utilisable influence aussi l’ambiance de travail. La promiscuité imposée par des locaux trop exigus peut amplifier les problèmes relationnels et servir de caisse de résonance aux conflits. La trop grande dispersion n’est pas non plus anodine. Elle facilite les problèmes de communication et l’absence de contact rend les opérateurs étrangers les un aux autres favorisant ainsi l’apparition de dysfonctionnements en lien avec des phénomènes de groupe et de catégorisation.
Dans un village du secteur, une ancienne menuiserie avait pu s’étendre sur une grande surface.
Parallèlement à l’extension, son activité s’était dispersée dans des ateliers très éloignés et des bâtiments isolés les uns des autres. Un projet de réorganisation basé sur la polyvalence avait buté sur une difficulté comportementale car il imposait une rotation entre les différents ateliers. La souplesse nécessaire s’avérait introuvable et rendait la réorganisation impossible car, avec le temps, s’était constituées des populations aux profils de compétences très différents, et surtout dotées de représentations collectives et de cultures étrangères les une aux autres. L’entreprise ne rencontrait pas seulement la difficulté classique à laquelle on se heurte quand il s’agit de changer les habitudes et d’obliger le personnel à se former sur d’autres travaux mais il existait en plus un problème spécifique reposant sur le fait que les gens non seulement ne se connaissaient pas mais en plus avait des préjugés les uns envers les autres.
L’évolution naturelle de l’entreprise conduit parfois à des pertes de congruence entre les effectifs et la place disponible. Dans un cas, les réorganisations, changements d’activités et départs anticipés libèrent de l’espace ; dans l’autre cas, l’entreprise est victime de son succès et, malgré les extensions successives, elle doit faire face à un entassement pathogène qui l’empêche d’accueillir correctement les nouveaux embauchés. L’histoire locale joue aussi son rôle. Dans la région de nombreuses entreprises disposent d’un espace important et leur évolution les pousse parfois à chasser l’espace vacant mais pour mieux le rendre inutilisable de peur que les locaux libérés soient colonisés par des activités non prévues, et des démarches d’appropriation incontrôlées. Pour d’autres, placées dès le départ sous la marque de la carence si on chasse l’espace disponible, c’est afin de pouvoir y travailler.
Dans les entreprises spatiophobes, le sort réservé aux salles de réunion est, en lui-même, très révélateur. Forcément petites puisque placées sous une logique de pénurie, ces salles sont vite occupées de façon occasionnelle par les stagiaires ou les apprentis. C’est le seul endroit où ils sont susceptibles de se rabattre et d’où on peut facilement les chasser en cas de besoin. Quand on a pris l’habitude d’y voir quelqu’un travailler c’est le consultant extérieur qui s’y installe pour une période plus ou moins longue. Après quelque temps de colonisation laborieuse, les participants aux réunions se sont lassés de devoir refouler les squatters et ont pris l’habitude de se réunir ailleurs. Les temps sont alors murs et vient le moment d’une réquisition plus ou moins sauvage ; entre le souci de confidentialité imposée par une nouvelle mission incompatible avec le bruit des bureaux du service ou le besoin de place exigé par un surcroît d’activité, il ne manquera pas d’argument convaincant au premier employé assez audacieux pour s’installer de manière pérenne comme si de rien n’était.
Le périmètre spatial utilisable peut être le résultat de l’histoire et de l’évolution de l’entreprise avec parfois des résultats surprenants.
Avec le même effectif, deux menuiseries du secteur ont vu leur évolution respective les mener vers une organisation spatiale totalement différente. Dans l’une, des petites équipes se sont retrouvées relativement isolées dans des bâtiments vétustes et dispersées sur une grande surface traversée par de vastes allées extérieures. L’autre s’est rétractée sur un seul local où chacun profite des nuisances occasionnées par l’activité de son voisin. Promiscuité et entassement dans un cas, isolement et dispersion dans l’autre.

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