LES RADICAUX LIBRES
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« Notre époque est accablée par la dictature de l’actionnariat. Il est convenu d’avance qu’il faut se résigner devant les frontières fixées par ceux qui imposent une réalité dogmatique établie à leur seul profit. Cette béatitude entretenue par les chants des sirènes de la consommation se voit présentée comme une précieuse bénédiction. Tout s’est évidé de perspectives humanistes, mais nous sourions. Il ne reste plus guère de nous qu’un sourire suspendu dans l’air du temps, comme celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles, cet animal étrange qui continue de montrer le sien une fois que tout de lui a pourtant disparu. Bien des possibles révoqués demandent aujourd’hui à être totalement réinventés. C’est l’idée qui sous-tend la plupart des textes rassemblés ici. »

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Publié par
Date de parution 14 avril 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966890
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2016
www.luxediteur.com
Dépôt légal: 2 e  trimestre 2016
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN: 978-2-89596-231-1
ISBN (epub): 978-2-89596-689-0
ISBN (pdf): 978-2-89596-889-4
Ouvrage publié avec le concours du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition et du Fonds du livre du Canada ( FLC ) pour nos activités d’édition.

Un monde se repentirait
de n’avoir point tué
d’avoir laissé paître des lâches
dans le café des veines tordues
Paul-Marie L APOINTE
A VANT-PROPOS
N OUS VIVONS dans un système capable de se nourrir de n’importe quoi, y compris de lui-même après qu’il eut mangé tout le reste. L’idée sans cesse martelée par ce système est que, malgré l’accumulation des misères sociales dont nous sommes les témoins et les victimes, nous appartenons à une société qui vit en harmonie, pour autant que nous continuions d’offrir toute notre confiance aux rois du marché.
Une des forces les plus sournoises d’un tel système est de nous imposer, par la répétition des crises et des malheurs qu’il ne manque pas de provoquer, cette impression d’une prospérité tranquille dans le calme factice des banlieues de la pensée où il nous invite à nous attarder.
Notre époque est accablée par la dictature de l’actionnariat. Il est convenu d’avance qu’il faut se résigner devant les frontières fixées par ceux qui imposent une réalité dogmatique établie à leur seul profit. Cette béatitude entretenue par les chants des sirènes de la consommation se voit présentée comme une précieuse bénédiction. Tout s’est évidé de perspectives humanistes, mais nous sourions. Il ne reste plus guère de nous qu’un sourire suspendu dans l’air du temps, comme celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles , cet animal étrange qui continue de montrer le sien une fois que tout de lui a pourtant disparu.
Bien des possibles révoqués demandent aujourd’hui à être totalement réinventés. C’est l’idée qui sous-tend la plupart des textes rassemblés ici. Un certain nombre d’entre eux sont issus d’une chronique que je tiens pour le quotidien Le Devoir . Le lecteur attentif observera qu’il ne s’agit pas des textes originaux. L’espace offert par un livre me permet de développer davantage ma pensée, sans avoir à me soucier, pour une fois, de formats à respecter. Les ajouts qui ont été faits à ces textes n’altèrent la charpente des idées que pour la soutenir davantage.
D’autres écrits qui composent ce livre sont issus de contributions à des revues, des colloques, des livres ou des émissions pour la radio. Enfin, quelques-uns sont tout à fait inédits.
C IEL DE PLÂTRE
E LLE S’APPELLE I SABELLE , je crois, la flamme de Martin, mon voisin du dessus. Jeune et beau, le Martin veut être comédien. Il a un charme fou. Et elle, je pense bien, a dû se révéler un rien comédienne pour parvenir à le conquérir.
Entre eux, tout est feu et flammes. Sentent-ils plus que d’autres le besoin de se consumer pour échapper à leur prison de chair et d’os? Chose certaine, ils retrempent souvent leur amour sous la douche, ce que je ne peux ignorer, moi qui suis un étage en dessous de leurs émotions.
Une nuit, le plafond de mon salon s’est mis à couler. Lorsque j’ai compris que la longue plainte qui traversait les murs était celle d’un déluge provoqué par leurs ébats, il était déjà trop tard pour mes livres: une partie du plafond avait cédé pour venir s’écraser sur ma bibliothèque.
Tout un pan de livres a subi cette nuit-là l’attaque d’un ciel de plâtre. Plusieurs livres sont devenus de simples boules de papier trempé. J’ai tout de même rassemblé les plus précieux dans un bac de plastique et j’ai attendu que M. Jourdain vienne les chercher. Au contraire du bourgeois de Molière, mon M. Jourdain ne fait ni prose ni vers. À qui aime lire, il s’offre pour réparer les livres comme pas un.
Robert Jourdain est diplômé de je ne sais quelle école de magie. Il peut soigner presque tous les papiers blessés. Il l’a démontré plus d’une fois, au bénéfice de grandes bibliothèques publiques ou privées, en France, en Grèce ou au Canada. Je crois même qu’il est devenu pour un temps le président de l’Association des relieurs ou quelque chose du genre.
Mais pourquoi vous parler de Robert Jourdain? Pour mes rêves nostalgiques qui me portent vers la collection de livres anciens? Pour avancer, comme n’importe qui aujourd’hui, que le livre numérique remplace désormais le livre papier, sans se donner la peine de vérifier? Non. Rien de tout cela.
M. Jourdain a disparu. Il a disparu, sans pour autant qu’on puisse le déclarer mort, faute d’avoir retrouvé son corps. À plus de 60 ans, il est devenu itinérant. J’ai perdu sa trace à mesure qu’il perdait son chemin.
Ce que je raconte maintenant s’est passé il y a sept ou huit ans. Depuis, je n’ai plus eu de nouvelles de M. Jourdain.
Mais voici que cette semaine, dans un wagon bringuebalant de ce qui s’annonce sans rire comme la meilleure société de transport en Amérique du Nord, un homme à la forte carrure a levé les yeux vers moi, puis a prononcé doucement mon nom. Je n’ai d’abord rien perçu dans son visage qui puisse éclairer le mien. Et puis, j’ai discerné dans le décalage qui existe entre un visage présent et celui plus ancien qui s’y cache de quoi opérer une jonction avec mes souvenirs: il était là devant moi, changé, mais entier.
Le temps de parcourir trois stations et il m’expliquait humblement comment il avait tout perdu et s’était retrouvé à la rue. M. Jourdain a été conduit à l’itinérance à la suite d’un cancer de la prostate qui l’a angoissé à mort, a ruiné sa vie sexuelle, avant de le faire plonger dans la bouteille. Nous avons convenu de nous reparler plus tard, ce que nous avons fait.
«Je dormais à la Maison du Père, mais j’étais résolu à maintenir le plus possible les apparences de la dignité. J’avais une petite valise de voyageur, je m’habillais le mieux possible, je me répétais que ce n’était que temporaire, que tout allait vite changer.» Ça aura finalement duré un bon moment.
Le jour, quand il faisait froid, M. Jourdain se réfugiait dans de vastes édifices publics chauffés à vide toute la nuit. «Au Complexe Desjardins, j’ai vu des agents de sécurité expulser des itinérants assis sur un banc parce qu’ils n’étaient pas bien habillés, qu’ils étaient sales. Moi qui étais dans la même situation qu’eux, assis sur le banc juste à côté, on me saluait en s’excusant du dérangement. Le poids des apparences pèse toujours contre les itinérants.»
La vie d’avant le chaos n’est jamais revenue. Mais M. Jourdain jouit désormais d’un toit. Il envisage la possibilité de reprendre quelques travaux de reliure. Pour l’instant, il fait surtout du bénévolat au Pas de la rue, un organisme voué à aider les itinérants âgés. «On n’a pas idée de qui on rencontre chez les itinérants d’un certain âge. Des ingénieurs, des mathématiciens, des gens abusés qui ont tout donné puis tout perdu, ou encore des gens diminués par la maladie.»
Il y a ceux qui veulent travailler et qui ne le peuvent. Ceux qui voudraient qu’on regarde leur curriculum vitæ plutôt que leur âge; ceux qui voudraient trouver un logement qui n’existe jamais pour eux; ceux qui aimeraient manger à leur faim, mais qui n’y arrivent que rarement.
Ces gens-là sont pauvres. Ce qui s’appelle pauvre. Et ceux qui critiquent leur situation se cantonnent trop souvent à une posture d’indignation vertueuse. Nous entrons d’ailleurs bientôt dans la haute saison des émotions médiatisées qui convergeront pour nous convaincre que la charité de Noël suffit à adoucir les réalités économiques et sociales. Ce qui revient toujours meilleur marché que de se donner la peine de vraiment les changer.
[novembre 2013]
L A GRENOUILLE
L E COMMANDANT C OUSTEAU , avec ses pattes de grenouille et son bonnet rouge, ne plonge plus depuis longtemps au fond des choses en nous donnant l’impression, par la magie des images, que nous l’accompagnons. La Calypso , son célèbre vaisseau, carcasse blessée, squelette rouillé, est à sec sur un quai de la marine nationale française. La Calypso gît dans un hangar, éventrée, prostrée dans la poussière de l’oubli, en attendant que quelqu’un s’intéresse à redresser au moins un peu son crédit.
Finie aussi depuis belle lurette la populaire émission de la Mutuelle d’Omaha, Le Royaume des animaux , dont la musique soulignait avec grandiloquence la prestance de l’animateur Marlin Perkins, un directeur de zoo aux allures de vendeur d’assurances.
Nous estimons ceux qui, tels Cousteau et Perkins, nous ont aidés à voir, bien ou mal, la vie des animaux aquatiques et terrestres. Nous regardons à travers leurs yeux des existences fragiles comme si elles ressemblaient forcément aux nôtres, cherchant volontiers notre reflet dans ce que nous supposons être des colères, des craintes, de la cruauté, de la tristesse ou de la joie. Ainsi voyons-nous dans les animaux des images de notre propre expérience, au nom d’un sentiment d’une communauté de destin et de dangers, du moins le temps que dure une émission de télévision.
Nous aimons que le monde ressemble tout entier à l’image que se font les humains d’eux-mêmes, ce qu’avaient bien compris Jean de La Fontaine et Ésope. Les ressemblances animalières comportent certes beaucoup de vrai, mais d’abord et avant tout du côté du banal, c’est-à-dire du plus petit dénominateur commun entre tous les vivants.
En Équateur, dans la forêt andine, on vient d’annoncer la découverte d’une espèce de grenouille baptisée Pristimantis mutabilis . Cette petite grenouille verte serait capable de faire disparaître, en quelques minutes seulement, les aspérités de sa peau pour se révéler sous un aspect parfaitement lisse.
Bien sûr, il n’y a pas que chez les grenouilles des Andes que tromper l’autre grâce à son apparence offre quelques avantages. Pour la majorité des vivants, il suffit que l’aspect varie et tous ou presque tombent dans le panneau.
Tenez, je me suis beaucoup inquiété, pour ma part, de voir autant de gens applaudir le départ précipité du ministre de l’Éducation Yves Bolduc. Cette habituelle croyance voulant que changer apporte forcément du changement est un des mirages que soutient le jeu électoral. Le premier ministre avait pourtant dit et répété qu’il endossait absolument les objectifs de son ministre. Seules ses maladresses au jeu politique ont nuit à ce dernier. Son remplaçant a largement pu se nourrir de cet effet de diversion. Car comment croire un seul instant que le nouveau ministre François Blais puisse appartenir à une autre espèce politique que celle dont son règne dépend?
La pensée du nouveau ministre de l’Éducation a beau être mieux structurée que celle de son prédécesseur, elle ne s’en distingue pas pour autant sur le fond. On l’a bien vu à l’occasion des déclarations fracassantes de ce monsieur sur les ondes d’une radio de corbeaux à Québec. François Blais proposait de tirer les oreilles des garnements. Éliminez deux ou trois étudiants par jour, suggérait-il, histoire d’impressionner les autres. Ses mots étaient dignes d’un épisode de la télé-réalité Survivor . En ce lieu radiophonique connu pour son ton venimeux, le ministre parlait comme s’il était chez lui. Tout son sens social s’est fait d’un coup entendre du haut de ce paternalisme de bas étage.
Il faut dire que du côté étudiant on aime aussi jouer à la grenouille – du type de celle qui aime se voir en bœuf. Les étudiants de 2015 rejouent volontiers la pièce de 2012, avec le même soutien scénique d’une partie de la population, mais surtout sans tenir compte des changements de décor, épris qu’ils sont de leur nostalgie à l’égard de mobilisations passées pourtant incapables d’accoucher d’une politique durable.
A-t-on seulement pris conscience des leçons qu’offrent les échecs d’hier pour l’action d’aujourd’hui? Nombre de bannières des protestataires peuvent hélas laisser croire que non. Nous voici devant des calicots éloquents placés en tête des cortèges: «Fuck toute» et «Mangez toute de la marde». L’ennemi du mouvement étudiant serait donc la totalité? Celle qui, sociale, récuse toute division? Celle qui, économique, refuse toute gratuité? Celle qui, symbolique, interdit toute magie à l’existence? Le monde visible serait la création d’un esprit foncièrement malin, une grande prison que nous partageons, mais que seuls les initiés de pareils cortèges connaissent dans sa vérité?
À l’austérité autoproclamée et à son arrogance, il faut savoir opposer la vigueur d’une pensée qui tient à toute autre chose qu’à du nihilisme facile. La mise en échec des revendications du printemps 2012 réclame une prise de conscience en faveur d’un engagement social accru, et pas seulement du côté de la rue.
Le néant vers lequel s’oriente une partie de la protestation actuelle résulte paradoxalement de ce que les étudiants dénoncent parfaitement: un manque d’éducation digne de ce nom.
Ne nous restera-t-il bientôt que des crapauds pour chanter la liberté?
[avril 2015]
L ES RADICAUX LIBRES
M ARGARET T HATCHER voulait conjurer jusqu’aux souvenirs des bonheurs apportés par les progrès sociaux. Dans ses mémoires elle écrit ceci: «La racine des problèmes sociaux contemporains – dans la mesure où ils n’avaient pas leur source dans les innombrables facettes de la faiblesse humaine – tenait à ce que l’État en avait trop fait.»
On pourra dire que je fais de l’histoire à grandes enjambées, mais ici, l’ancienne première ministre britannique semble parler de la situation québécoise. Il faudrait en effet être Thatcher pour se réjouir de ce qui se passe et affirmer, en jubilant comme elle, qu’«il n’y a plus de société, seulement des individus».
Si la société n’existait pas, ainsi que Thatcher le laissait entendre, si tout n’était qu’individualités égoïstes, alors il convenait de ne pas trop se soucier du sort des plus faibles. «À mesure que croissait la richesse économique, écrit-elle encore, les individus et les organisations caritatives feraient plus pour soulager les malheurs de leurs voisins.» Comme aux environs des Fêtes, où l’argent des puissants suffit toujours à emmitoufler leur bonne conscience afin qu’elle ne prenne pas froid. N’y a-t-il rien de mieux à espérer que telle charité saisonnière pour contrer les inégalités?
Chez Thatcher, on assiste au triomphe de l’individu sur la collectivité, ou plutôt à la destruction des liens qui, dans le passé, avaient tissé les textures du monde social. En Occident, cela donne corps depuis 30 ans à un problème d’idéologie que l’on confond avec l’économie. L’État s’est réduit à la possibilité, pour une société, d’envisager son avenir sous l’unique éclairage que lui offrent ses comptes.
Le bonheur des pensées simplettes est qu’elles sont particulièrement faciles à élaborer. Notre malheur est qu’elles ne sont pas toujours faciles à bousculer une fois boulonnées dans l’esprit de ceux qui ont hélas la charge d’incarner la conscience d’un État.
Le portrait qu’a donné la députée Glenda Jackson de la baronne Thatcher au jour de sa mort était juste: la dame de fer a accouché d’une société mesquine qui connaissait le prix de toute chose, mais en ignorait la valeur.
J’en viens au cas du Québec. Le premier ministre Philippe Couillard, apprenait-on ces jours derniers, est un adepte des théories de John Micklethwait et d’Adrian Wooldridge, respectivement rédacteur en chef et responsable de la section «Management» du magazine britannique The Economist . Leur dernier livre, The Fourth Revolution , inspire le premier ministre québécois au point qu’il en a recommandé chaudement la lecture. Les deux cadres de ce magazine au service des prédateurs de la finance y débitent des prêches qui vont plus loin encore que ce modèle d’un État maigre souhaité par Thatcher et consorts. Selon eux, il ne faut plus lui laisser que la peau sur les os. Ce sera donc jusqu’à la moelle qu’on grugera désormais le Québec?
Il a fallu 11 ans à Thatcher pour conduire sa contre-révolution et asseoir une domination néolibérale qui a fait école. Au Québec, le ministre des Finances, Carlos Leitão, affirme qu’en deux ans il aura atteint les objectifs qu’il s’était fixés. Somme toute, Leitão prétend faire mieux que Thatcher. Les groupes populaires en frémissent et manifestent. Les centres pour la petite enfance s’arrachent les cheveux autant que les écoles et les universités. Les agriculteurs perdent pied. La culture ou la santé ne comptent pas plus qu’autre chose. Même des ténors libéraux hurlent sous pareille douche froide. En première ligne des sacrifiés, on trouve des femmes. Et ces reculs n’empêchent pas les paradis fiscaux de continuer de dorer l’argent volé au bien commun sous prétexte que la mondialisation fait loi.
Thatcher se méfie de ses proches dès lors qu’elle doute de la profondeur de la fosse qu’ils sont prêts à creuser avec elle pour enterrer la société. Dans ses mémoires, elle ne cesse de se qualifier de «radicale». Elle l’est, en effet, jusqu’à vous désespérer de l’humanité. La pensée économique de la dame de fer, inspirée par les idées de plomb de Friedrich Hayek et Milton Friedman, est devenue comme on le sait une norme aussi pour Ronald Reagan, les Bush père et fils, Tony Blair, Nicolas Sarkozy, Stephen Harper et tous ceux-là qui, comme Philippe Couillard, s’évertuent à creuser l’écart entre les nantis et les plumés, sans jamais rien dire des violences de l’ordre social qu’ils imposent.
Penser l’avenir autrement que tous ces radicaux libres n’est pas interdit. Mais l’alternative à tout cela se trouve réduite à mesure que le temps file, que les décisions se figent sans plus offrir les moyens d’en anticiper les dangers. En un mot, il est difficile de s’employer à repenser l’avenir alors que tant de gens travaillent à le congédier. À mesure que ce travail de sape se poursuit, il est facile de se résigner devant les nouvelles frontières fixées par ceux qui nous imposent leur réalité dogmatique. Bien des possibles révoqués par eux demandent à être totalement réinventés.
L’effronterie de cette austérité imposée n’a pas que des conséquences désastreuses en termes de baisse de l’activité et des moyens de la relancer. Elle taille aussi à la hache dans le courage nécessaire pour vraiment changer de direction et échapper au jeu perpétuel d’élections sans options.
Le 20 janvier 1981, jour de son investiture comme président des États-Unis, Ronald Reagan affirmait que «le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes; le gouvernement est le problème». Cette phrase célèbre prend désormais un sens nouveau. Oui, il est fort possible désormais que ce type de gouvernement constitue la source des problèmes sociaux. Et c’est donc au tour de la société de douter de lui radicalement.
[décembre 2014]
L A PEINE
A U DERNIER JOUR DE DÉCEMBRE , Maria Carmella Séminaro, 20 ans, fut retrouvée gisant en pleine rue Saint-Henri, à Sherbrooke. Elle vient d’être égorgée. Elle baigne dans une mare de sang près d’Antonio Poliquin, son mari. Lui respire toujours, bien qu’il ait tenté de se trancher la gorge.
Poliquin reprochait à sa jeune épouse d’avoir voulu le quitter. Nous sommes en 1930 et il faudra seulement 20 minutes à un jury pour le condamner au gibet. La pendaison, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Après huit longues minutes de convulsions au bout d’une corde, le décès sera constaté par le médecin. Poliquin a été exécuté, comme bien d’autres, dans la cour de la prison Winter. Comment peut-on concevoir ainsi l’union du meurtre et de la justice?
Par derrière moi, j’entends encore le bruit des souvenirs que m’a laissés, dans mon enfance, la visite à Sherbrooke de cette prison lugubre où les murs de pierres suintaient encore de douleurs. Puisqu’il ne faut pas tuer, nous expliquait-on, c’est là où on tuait. Allez comprendre quelque chose à cette logique misérable!
La parenthèse de Noël refermée sur ses beignes, ses tourtières et autres icônes, je voudrais revenir sur ce qu’a déclaré le maire de Louiseville, Yvon Deshaies, en faveur de la peine de mort.
Ce n’est pas tant le fait que le maire de Louiseville se soit affiché, comme bien d’autres, pour la peine de mort qui me semble le plus affligeant, mais tout ce qui conduit à réactiver l’intérêt qu’on lui porte.
Depuis 2012, divers sondages pancanadiens indiquent qu’environ 60 % de la population est favorable au retour des exécutions. Du jamais vu depuis leur abolition en 1976. Cela risque d’augmenter encore. Pourquoi?
La justice, cette éternelle boiteuse, revient marcher dans le sang comme s’il s’agissait d’un gage de bonne santé pour l’humanité. À la suite du massacre de Charlie Hebdo , combien ai-je entendu d’imbéciles réclamer encore plus de sang en guise de représailles? Le clairon qui annonce le retour au pire est pris partout pour un élan qui va dans le sens d’une avancée collective. Mais à la bêtise, il faut d’abord veiller à opposer l’intelligence.
Le maire de Louiseville, parmi bien d’autres, estime qu’on devrait réduire les «services» offerts aux criminels, puisque «chacun doit faire sa part» au nom de l’austérité. «On est rendus là», a-t-il dit au Journal de Montréal . «Ce serait la pendaison, pas la chaise électrique, je ne veux pas qu’on prenne du courant pour rien.» La vie n’a plus de valeur lorsqu’il est question d’économiser. La révolution conservatrice dont se réclame cette attitude rétablit en fait le passé, mais ose se présenter comme une avancée. Ce n’est même plus au nom des dangers que représentent certains êtres pour la société qu’il faudrait désormais tuer, mais parce que les incarcérations prolongées constituent une menace pour l’économie. Nous sommes devenus des prisonniers de la comptabilité. Comment faire pour s’évader?
Remarquez qu’en évoquant la peine de mort, le maire de Louiseville a pris soin de dire qu’il parlait à titre personnel. Voilà exactement ce qu’a fait lui aussi Stephen Harper lorsqu’il a rappelé, dans une entrevue accordée à CBC en janvier 2011, qu’il était en faveur des exécutions, du moins «dans certains cas». Parler à titre personnel, quand on est maire ou premier ministre, voilà une amusante façon de faire.
Entre les propos du maire de Louiseville et ceux de Stephen Harper, la différence n’en reste pas moins importante. Le premier dit qu’il fera désormais campagne en faveur de la peine capitale; le second affirme au contraire qu’il n’a pas l’intention de s’y lancer, mais montre qu’il y est favorable.
Stephen Harper sait, lui, qu’il n’a pas besoin de se battre pour prendre la défense des exécutions, puisque ses politiques font déjà le travail. Après avoir conduit au démantèlement de multiples politiques sociales, après s’être posé en professeur du «moins d’État» et du laisser-faire économique, tout ce beau monde défend sans cesse plus d’État et de fer pour ce qui est du pénal et du judiciaire.
Est-ce là une contradiction? Pas du tout. L’inégalité et les tensions que génèrent leurs politiques, ces révolutionnaires du marché les transfèrent à la gestion policière et pénale. Ce qu’on épargne d’un côté à l’État, on le lui fait payer de l’autre. Les coûts sociaux de pareilles politiques deviennent donc des frais transférés au système de coercition. Sur ce chemin, la peine de mort peut ainsi revenir toute seule caracoler en tête des pelotons de l’opinion.
Nourrir, éduquer et soigner a cédé le pas, pour l’État, aux punitions offertes par les juges, les policiers et les gardiens de prison. On vit de plus en plus dans cette situation où l’abandon de la gestion des problèmes sociaux conduit à un traitement répressif de la misère plutôt qu’à son soulagement.
Pour les croyants de l’économie façon Stephen Harper et Philippe Couillard, l’État libéral se montre tel le bienfaiteur des classes aisées et le père Fouettard de milieux populaires de plus en plus précaires.
L’humanité se plaît de nouveau à faire souffrir, parce qu’on lui a d’abord crevé les yeux. On ne me fera pas croire que le massacre de Charlie Hebdo tient seulement aux dérives que s’autorisent quelques croyants au nom de leur religion, et pas aussi à un profond désarroi social. L’utopie du tout à l’économie dont souffrent nos sociétés en est à imposer la précarité comme l’horizon normal. Elle tente de normaliser la misère du monde dans un jeu de démolition des luttes sociales menées depuis le XIX e  siècle. Pour combattre cette douleur imposée à notre époque, il faut qu’intervienne d’abord très vite une réforme des esprits.
[janvier 2015]
L ES CONDAMNÉS À VIVRE
I L N’EST PAS MIDI . Depuis au moins une heure, comme d’habitude, j’ai dans la tête un mot de quatre lettres qui forme un motif étincelant au point de m’aveugler: faim! On dirait que mes tempes se rapprochent l’une de l’autre, broyant toute autre réalité.
Au moins trois fois par jour, je mange pourtant à ma faim. Ce n’est pas le cas de tout le monde. L’an passé, plus de 400 000 paniers alimentaires ont été préparés au Québec pour des familles qui en avaient besoin. Et la demande va croissant.
Au XIX e  siècle, bien conscient de sa position sociale privilégiée, Léon Tolstoï écrivait: «Le peuple a faim parce que nous mangeons trop.» Ce n’est pas si simple. Mais je suis bien de tous ceux-là qui, comme Tolstoï, mangent trop et se sentent ensuite coupables d’avoir pourtant faim.
Le maire Coderre, mangeant ces derniers jours pour la photo avec ceux qui, d’habitude, ne mangent pas, claironne que Montréal peut soulager la faim de tout le monde, que cela vient, que l’itinérance s’en va, tandis que chacun continue de vivre comme à l’ordinaire. Évidemment, nous savons que pareilles déclarations servent surtout à se refaire une beauté tout humanitaire dans des événements caritatifs destinés à assurer d’abord l’honneur des personnalités qui s’y font voir.
Cette touchante sollicitude se substitue toujours, par des jeux d’apparences, aux dures nécessités de l’établissement d’une vraie justice sociale. Une part de nous demande néanmoins à y croire, peut-être pour ne pas s’obliger enfin à voir que la poursuite de nos comportements de privilégiés étouffe nos semblables.
Tandis que la fiscalité continue de dorloter les nantis, les rapports sur la pauvreté se multiplient au même rythme que les promesses pour la résorber. Mais au lieu de proposer d’affranchir le pauvre monde du système qui l’étouffe, on s’évertue à l’y maintenir. On consacre de plus en plus d’argent à gérer cette pauvreté, alors qu’il conviendrait plutôt de l’éradiquer. La pauvreté est devenue une véritable industrie.
Les pauvres sont devenus un marché dont la croissance ne semble pas près de s’arrêter. Grâce à cette base plus large que jamais, la richesse des sommets de la pyramide sociale s’accroît.
À ceux que l’on écrase le plus, on dit de tenir bon. On leur répète qu’ils ne sont pas seuls. Et on continue de prétendre que ceux qui possèdent beaucoup l’ont mérité, que cela constitue le fruit des efforts d’une vie et que leur générosité individuelle est garante de la solidarité collective. L’écart de salaire entre deux individus peut-il être aussi disproportionné qu’il l’est sous prétexte que l’un porte une cravate et l’autre, non? Cette cravate et son costume sont-ils devenus des masques pour se cacher de l’humanité? Entre la masse des gens à revenus modestes et la poignée de ceux qui possèdent tout, la différence réelle tient à quoi?
Dans notre curieux pays où le chemin de fer est aussi daté que la législation qui l’encadre, le président du Canadien National, Hunter Harrison, gagne annuellement 49,1 millions de dollars en salaire, primes et actions. S’il était payé au taux horaire minimum, il devrait travailler 2 519 ans pour toucher le même montant. Les inégalités entre patrons et employés vont croissant. Entre 2008 et 2013, le salaire moyen des 100 patrons les plus riches du Canada a augmenté de 25 %. En 2013, ces gens empochaient en moyenne 9,2 millions de dollars chacun. Gerald Schwartz, fondateur et patron du fonds d’investissement Onex, a touché pour 2013 la rondelette somme de 87,9 millions de dollars.
La famille Walton, propriétaire du géant de la distribution Walmart, a accumulé plus d’argent que les 48 800 000 familles américaines les plus pauvres. Le très canadien Paul Desmarais, dont l’avis de décès répétait deux fois à quel point il avait été généreux avec les démunis, jouissait avec sa famille d’une fortune de 4,5 milliards de dollars, soit le PIB d’un petit pays d’Afrique.
C’est le peuple qui donne à manger à ces milliardaires. Il se laisse cuisiner pour qu’on les nourrisse. Et quand la table est mise, que le repas est servi, ce peuple se fait dire qu’il ne peut s’installer à table parce qu’il salirait la nappe. La bouche pleine, on célèbre ensuite sans gêne son existence, mais sans lui.
L’argent représente de moins en moins le fruit d’un travail. Il n’illustre que la capacité qu’ont certains de faire travailler les autres à leur avantage, tout en s’assurant du droit de leur dire ensuite, avec un optimisme insolent, qu’ils doivent consentir des sacrifices supplémentaires.
Comme le travail, l’argent est désormais organisé par une minorité qui a tout pouvoir de spéculer, de prêter, d’embaucher et de licencier, sans qu’il apparaisse toujours bien clair qu’elle respecte par ailleurs les mêmes règles que tout le monde. Comment croire encore qu’à maintenir le cadre de cette soumission on puisse améliorer sa condition?
Bien sûr, plus personne n’est tenu en esclavage. Personne au Québec ne reçoit de coups de fouet. Il n’en reste pas moins que certains jouissent du travail d’autrui sans consideration pour la vie qu’il mène. Tout cela contredit l’idée selon laquelle il faut mériter son pain pour vivre. Et c’est bien dans ce monde, façonné par une minorité qui s’empiffre du pain des autres, que les condamnés à vivre meurent de faim.
[janvier 2014]
À B RETTON W OODS
A U N EW H AMPSHIRE , au pied du mont Washington, un magnat du charbon construisit en 1902 un grand hôtel tout blanc. En été, on dirait un morceau de lumière méditerranéenne qui vient se jeter dans vos yeux, comme une silencieuse incandescence qui gicle vers le bleu du ciel, enraciné au milieu de kilomètres de vert.
En 1944, du 1 er au 22 juillet, les représentants de 45 pays se sont réunis dans cet hôtel de bois, planté au milieu d’un terrain de golf taillé à même la grande forêt de moyenne montagne. En ce lieu, situé à quelques heures de route de Montréal, sont alors nées la Banque mondiale (BM) et le Front monétaire international (FMI), des institutions aujourd’hui septuagénaires mais aux agissements encore irresponsables.
Des misères consécutives à la guerre de 1914, on avait au moins appris que tout ne se règle pas par la politique. En 1919, le traité de Versailles donnait la part belle aux vainqueurs, sans trop se soucier des vaincus. On sait ce que cela a donné pour l’avenir, ne pas se donner les moyens d’endiguer l’inflation et de favoriser la reconstruction. A Bretton Woods, ce système international a instauré la toute-puissance du dollar américain.
En cet été où le débarquement de Normandie annonçait son succès, alors que les Russes repoussaient eux aussi les défenses nazies, les Occidentaux, bien au frais dans un bois de la Nouvelle-Angleterre, élaboraient les termes de la reconstruction de l’Europe en feu. Washington imposait son rythme. Le vieil ascendant de l’Angleterre sur les affaires planétaires apparaissait bel et bien périmé. Lorsque les avis sur la nouvelle marche à suivre divergaient, quand par exemple John Maynard Keynes et Harry White, le porte-parole des États-Unis, ne s’entendaient pas, c’est le point de vue de l’Américain qui l’emportait.
La guerre n’était pas terminée que déjà les États-Unis, à cause de leur domination militaire et économique écrasante, étaient en passe de subordonner le système international à leur politique. En 1950, âge d’or de la consommation, ce même pays rassemblait 60 % de l’équipement productif de l’ensemble des pays capitalistes.
Or même si le régime de Bretton Woods s’effriterait en 1971 (année où l’on a renoncé à assurer que le dollar américain pouvait être converti en or), le règne du billet vert perdurerait. Enfin libre, le dollar partit au galop pour rejoindre les vastes prairies de la spéculation, là où broutaient (et ils seraient de plus en plus nombreux à compter des années 1990) les adeptes du néolibéralisme, ces bêtes qui proposent de juguler les dépenses publiques et de saigner l’État à blanc. En découle aujourd’hui un monde qui a vu la logique de la prédation et de la concurrence balayer celle des investissements et de la solidarité.
Dans le cas de la Grèce, symptôme contemporain le plus évident de cette dérive, cela veut dire l’imposition de mesures qui demandent à l’État de s’abandonner lui-même afin que sur ses ruines on puisse proclamer le retour de la prospérité. La Grèce est morte? Vive la Grèce!
De passage à Bretton Woods en cet été 2015, j’imagine sans peine que le spectacle tranquille du paysage est à peu près le même qu’en 1944. Sur la grande terrasse située à l’arrière de l’hôtel, au beau milieu des chaises de rotin, chacun prend nonchalamment le café. Un vieux télescope panoramique en inox est encore là, monté sur la longue galerie de bois. Pour quelques pièces, il permet de voir de plus près les montagnes environnantes, ou encore les golfeurs qui, par grappes, s’avancent au loin, ainsi que quelques cavaliers montés sur de beaux chevaux.
Dans une nouvelle intitulée Belle vue , Thomas Bernhard raconte l’histoire de deux professeurs, liés d’amitié, qui avaient atteint le sommet d’un glacier pour le seul plaisir de connaître les hauteurs. Ils s’étaient retrouvés devant le télescope de l’endroit. Chacun avait voulu laisser l’autre l’utiliser en premier. Celui qui y avait posé d’abord les yeux s’était enchanté de la scène que la lunette lui donnait l’occasion de mieux voir. Mais quand le second avait approché ses orbites du métal froid de la lunette, il avait poussé un grand cri et était mort d’une syncope. L’ami survivant se demanderait des années durant ce que l’autre avait bien pu voir de si étrange.
Il en va de même aujourd’hui pour les maîtres de l’Union européenne qui, bien assis sur les hauteurs du monde hérité de Bretton Woods, regardent vers la Grèce de si haut qu’ils ne voient que le bout de leur nez, lequel se confond avec un paysage qu’ils admirent dans ses détails plutôt que dans son ensemble.
Les tout-puissants, qui tiennent les dispositions de ce monde économique vorace comme le fait d’une vérité biblique, osent ensuite croire à leur sens social en offrant du pain et des matières de première nécessité à ceux qu’ils écrasent par ailleurs au nom du bon droit à l’embonpoint de leurs chiffres.
[août 2015]
N OS DAUPHINS
U N VOISIN a fait installer au milieu de son gazon une sculpture de granit noir au fini lustré. La signification profonde de l’objet m’échappe, mais l’intention première est vraisemblablement d’évoquer un dauphin dans des formes stylisées. Installé sur son socle, ce dauphin noir nagera bientôt au-dessus des neiges. On l’imaginera surplombant les eaux. Ce sera sans doute très beau.
En le voyant, je pensais à deux amies qui ont un petit dauphin tatoué sur le corps. Je ne vous dis pas où parce que vous n’avez pas à plonger votre nez là. Leur dauphin, me disais-je, l’ont-elles fait graver sur leur épiderme fragile parce qu’elles l’ont d’abord senti se figer entre la chair et l’os? Pourquoi ce lointain symbole marin surnage-t-il dans le commerce de nos illusions autant qu’au milieu des abysses de la consommation? À quelle profondeur cet animal plonge-t-il dans notre conscience?
Nous vivons dans les terres d’un pays fendu par un fleuve auquel nous tournons le dos. Du dauphin, nous aimons l’image naïve d’un Flipper ricanant dans les mers chaudes, là où des voyages au rabais conduisent à payer le prix fort pour s’approcher de pareilles illusions. Nous ne voyons dans ces chiens marins qu’une image qui flatte nos prétentions au bonheur dans un monde écartelé entre la mer et l’eau douce.
Dans l’Atlantique, le globicéphale noir, une des multiples espèces de dauphins, a l’habitude de se tuer en groupe, téléguidé pour ainsi dire vers le pire par ses leaders défaillants. Le dauphin constitue en cela une assez jolie allégorie pour les humains: au milieu de son troupeau marin, il fait preuve d’aveuglement, incapable de faire le point sur sa propre situation, ce qui le conduit à s’échouer en vertu d’une autorité à laquelle il obéit les yeux fermés. Il faut dire que ces drames aquatiques sont désormais favorisés par les hommes: une centaine de dauphins d’Électre sont morts en 2008 après avoir été perturbés par les travaux des sonars à haute fréquence de la compagnie pétrolière Exxon Mobil.
Le 24 juin 1969, à la télévision de Radio-Canada, Pierre Perrault et Bernard Gosselin se lancent dans les eaux tourmentées de l’indignation devant un curieux spectacle de dauphins en plastique voguant à Montréal, rue Sherbrooke. Ce jour-là, les deux cinéastes sont invités à commenter en direct le défilé de la Saint-Jean-Baptiste, avec son cortège de majorettes, de chars allégoriques, ses hommages aux princes de la bière, aux monarques de l’automobile et aux grands vizirs de la pizza garnie. Mais le défilé, avec ses dauphins prend l’allure d’une douloureuse noyade. Et ce n’était pas la pluie qui était en cause.
Perrault n’en peut déjà plus lorsqu’une représentation en carton-pâte dédiée à l’île aux Coudres et surmontée de dauphins bleus apparaît au petit écran. Ce dauphin n’existe même pas dans le Saint-Laurent! À l’île aux Coudres justement, Gosselin et lui venaient de consacrer de longues heures de tournages aux marsouins que nous nommons maintenant bélugas. «On nous montre un truc qui ne ressemble à rien», dit Bernard Gosselin. Et Perrault de corriger: on montre plutôt aux Québécois, comme d’habitude, ce qui se passe au loin en leur demandant de tromper leur ennui dans la fiction de fausses traces de leur existence.
Ces grands dauphins deviennent à ses yeux l’illustration d’une capitulation autant que d’une difficulté à mettre en valeur l’imaginaire québécois. «Au lieu de faire Pour la suite du monde , il eût mieux valu tourner Moby Dick ou Flipper. » Mais «les dauphins bleus de Floride, ajoute Perrault, c’est trop quétaine et bon pour les notaires et les administrateurs dépressifs». Ce n’est que par l’acquisition d’un savoir commun qu’on réussira enfin à mettre en valeur cette société, estime-t-il. «Les gens ont droit à l’éducation.»
Les commentaires acerbes des deux cinéastes décontenancent la direction de Radio-Canada, qui préfère de loin les faux dauphins à deux vrais marsouins. Elle ne supporte pas que ses images soient perçues comme le miroir d’une aliénation. Après quelques minutes, Radio-Canada finit donc par couper net l’antenne au duo Gosselin-Perrault. Les cinéastes en étaient alors à s’entretenir de la nécessité d’instaurer au plus vite un «ministère du Chialage et de la Vantardise» afin de rétablir la balance en faveur du réel. Mais les innombrables caméléons d’émissions pour salon, celles où les langues ne se déroulent jamais assez pour entrer sous le tapis de vérités dissimulées, continueront de sévir.
Depuis 2009, sous la poussée de l’idéologie conservatrice et de vagues populistes, sans trop de protestations, Radio-Canada a mis à pied 2 464 personnes. Ces derniers jours, cette volonté d’écraser ce lieu qui pourrait être un pilier de l’information autant que de l’éducation suscite soudain la colère générale, à cause de l’annonce de la fermeture de son service des costumes!
Notre réel n’est-il qu’un déguisement dont nous nous habillons pour tenter de camoufler notre cynisme? Onze carcasses de jeunes bélugas ont été retrouvées cette année dans le Saint-Laurent. L’habitat des marsouins d’autrefois est menacé par les avancées du projet pétrolier de TransCanada. Ce qui n’empêche pas la compagnie de vouloir financer une chaire d’étude sur le béluga à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski. Un autre costume d’une grande beauté.
[novembre 2014]
M AQUILLAGE
V OICI LA FEMME DU BOULANGER , la mère du petit Eugène Schueller. Elle montre du doigt la voisine et, choquée, observe sur un ton grave: «Elle se teint les cheveux! Nous qui croyions que c’était une honnête femme!» Cette scène pourrait être l’amorce d’une tragédie signée Michel Tremblay. Elle se situe en fait au fondement d’une des plus grandes fortunes du monde. En 1909, faisant fi des sensibilités vertueuses de sa mère, Eugène Schueller lance ce qui deviendra une des plus grandes compagnies de cosmétique du monde: L’Oréal. La teinture des cheveux, cet art du faux-semblant, devient le centre de sa vie.
L’Oréal est devenu le plus grand groupe de cosmétique au monde. Il exerce son contrôle sur une multitude de marques, dont Vichy, La Roche-Posay, Lancôme, Biotherm, Yves Saint Laurent Beauté, Maybelline, Giorgio Armani, Ralph Lauren, Guy Laroche et The Body Shop. L’avalanche continuelle de nouveaux produits proposés par toutes ces marques s’appuie souvent sur les mêmes ingrédients. Un certain nombre de ces ingrédients, par exemple les acrylates et les silicones, sont potentiellement nocifs pour l’environnement. D’autres peuvent altérer la santé de leurs utilisatrices – et utilisateurs –, notamment les colorants azoïques du maquillage ou des agents de conservation comme les parabènes. Mais ce ne sont pas des ingrédients dont je veux ici parler.
L’art du maquillage remonte loin dans l’histoire. Charles Baudelaire associait le maquillage à une forme primitive de spiritualité qui témoigne, par une «aspiration naïve vers le brillant, vers les plumages bariolés, les étoffes chatoyantes, vers la majesté superlative des formes artificielles», d’un «dégoût pour le réel», et prouve ainsi, à l’insu de ses sujets, de «l’immatérialité de leur âme».
Baudelaire se méfiait, à raison sans doute, de ceux qui croyaient que le dépouillement de tout maquillage et d’apparat était l’expression de la «simple nature». Il s’agit plutôt, plaide-t-il, de l’expression d’une barbarie. «Malheur à celui qui, comme Louis XV (qui fut non le produit d’une vraie civilisation, mais d’une récurrence de barbarie), pousse la dépravation jusqu’à ne plus goûter que la simple nature!»
L’être humain n’a pas à imiter la nature, mais au contraire à célébrer ce qui, de sa beauté, peut s’en écarter grâce à un contrôle de l’artifice. «La civilisation n’est pas simplement une imitation de la nature, mais le processus d’humanisation complète des formes de la nature, et cela sous l’impulsion de cette force à laquelle nous avons donné le nom de désir», écrit Northrop Frye dans l’ Anatomie de la critique . À la face du monde, l’artifice devient alors un appel vers un idéal qui se veut plus vrai qu’une nature où s’accumulent le grossier et le frustre.
Ce rapport à la beauté a cependant conduit à son art industrialisé, source d’un pouvoir financier immense qui s’appuie sur le bas prix de revient de ces produits par rapport à leur prix de vente, toujours soutenu par une publicité aussi tapageuse que grossière.

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