Recherche qualitative en sciences sociales
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Description

Un collectif de voix invite à composer, et non à appliquer, notre propre méthode de recherche qualitative. Être en recherche c’est vouloir comprendre, apprendre et penser et c’est en même temps lutter contre nos propres résistances, impatiences et préconceptions – et c’est pour tout cela que nous avons besoin de méthode. Apprenons à composer notre méthode de façon à ce qu’elle nous pousse à nous exposer d’une façon sincère et plurielle, à nous ouvrir à la rencontre et à l’inattendu, avant de vouloir prendre de la distance. Qu’elle nous amène à cheminer, à nous laisser emporter vers ce que nous ne savons pas encore, prêts à faire bouger le tenu pour acquis et non à seulement nous caler dans les théories établies. Qu’elle nous impose de réfléchir au contexte de notre recherche, à ses effets sur le monde étudié et sur notre communauté, à notre position, à notre façon d’enquêter, de penser et d’écrire. En effet, sans un contact profond, sensible, à l’écoute et réflexif, que pouvons-nous comprendre ? Si la recherche ne nous a pas dérangés, défiés, mis en mouvement, alors qu’avons-nous appris ? Et si nous n’avons pas tenté de penser cette expérience de recherche par nous-mêmes et avec toutes les ressources de la théorie, quelle est notre contribution ?


Cet ouvrage s’adresse aux chercheurs, confirmés ou débutants, en théorie des organisations et de la communication, et plus largement en sciences sociales. Il présente d’abord un ensemble de méthodes génériques qui agencent des façons originales de s’exposer, de cheminer et d’exercer sa réflexivité. Ensuite il indique une quinzaine de problématiques qui régulièrement se posent lors de la composition de sa méthode et la façon selon laquelle un chercheur expérimenté y a fait face. Tâchant de ne pas être normatif et d’appeler tant à la créativité qu’à la réflexivité, de mêler questionnement épistémologique et enjeux éthiques et politiques, il invite – au-delà de faire de la recherche – à « être en recherche » : avec engagements et doutes, sens et sensibilité, rigueur et style.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 12
EAN13 9782376871491
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« Collection Les essentiels de la gestion
dirigée par Gérard CHARREAUX, Patrick JOFFRE et Gérard KŒNIG »
R echerche qualitative en sciences sociales
S’exposer, cheminer, réfléchir ou l’art de composer sa méthode
Coordonné par Jean-Luc MORICEAU et Richard SOPARNOT

136 boulevard du Maréchal Leclerc
14000 CAEN


© 2019. EMS Editions
Tous droits réservés
www.editions-ems.fr
ISBN : 978-2-37687-149-1
(Versions numériques)


Sommaire
Chapitre 1. S’exposer, cheminer, réfléchir. Composer sa méthode qualitative
Chapitre 2. Des méthodes qualitatives dans la recherche en management. Voies principales, tournants et nouveaux itinéraires
Partie 1. Quelques chemins d’exploration
Entre héritage et créativité
Chapitre 3. Explorer sa propre expérience. L’autoethnographie : conter soi-même comme un autre
Chapitre 4. Explorer par la conception d’artefacts. L’approche de recherche en science du design
Chapitre 5. Explorer les affects. Dans le tournant vers les affects
Chapitre 6. Explorer les œuvre. L’approche esthétique des organisations et les méthodes de recherche « art-based » : une posture épistémologique renouvelée
Chapitre 7. Explorer les discours. Éléments pour une analyse de discours : saisir le politique et l’institution dans leurs énoncés
Chapitre 8. Explorer l’inconscient. Les méthodes projectives
Chapitre 9. Explorer l’extrême. Conduire un projet de recherche dans l’« extrême » : L’expédition Un Rêve de Darwin
Chapitre 10. Explorer l’invisible. L’essentiel est-il invisible pour les yeux ?
Partie 2. Des problématiques en chemin
Le sens du problème
Chapitre 11. Les sphères de la recherche : la voix, le terrain, la théorie
Accueillir
Chapitre 12. Déficiences et capacités : bricoler avec care
Chapitre 13. Vivre ou suivre la méthode ? Le dilemme de l’entretien
Chapitre 14. Lorsque le terrain défait le design de recherche
Chapitre 15. L’approche coopérative, la quête de la co-création de savoirs actionnables entre chercheurs et praticiens
Chapitre 16. Inclure et contribuer, quelques défis de la recherche participative en communauté
Être présent
Chapitre 17. Sur le fil du vécu, l’hyper-implication
Chapitre 18. Penser la blanchité dans la construction de sa méthode
Chapitre 19. L’influence de l’identité de genre du chercheur sur le terrain de recherche
Chapitre 20. Parce qu’une ombre demeure visible
Relier à la théorie
Chapitre 21. Après l’entretien
Chapitre 22. Peut-on généraliser ?
Chapitre 23. Quantifier ou ne pas quantifier ?
S’adresser
Chapitre 24. La fiction comme horizon de dépassement du réel
Chapitre 25. Rigoureuse oui ! Pertinente… pas sûr !
Chapitre 26. Suivre un chemin critique ?
Chapitre 27. Les vestiges du jour ou les possibilités de l’histoire contrefactuelle dans la recherche en management
Conclusion
Partager
Chapitre 28. Chercher en contexte
Chapitre 29. Être en recherche
Les auteurs


Chapitre 1. S’exposer, cheminer, réfléchir. Composer sa méthode qualitative
Jean-Luc Moriceau , LITEM, Univ Evry, IMT-BS, Université Paris-Saclay
Richard Soparnot , Groupe ESC Clermont, CleRMa
La méthode consiste à décider comment on va entrer en contact avec ce morceau de réel qu’on s’aventure à étudier : cette organisation, cette communauté, cet outil de gestion, cet ensemble de discours, ce leader… C’est une façon de s’engager personnellement dans l’enquête, d’exposer son questionnement – avide de toutes les ressources pour comprendre, inquiet de la validité, soucieux tant de la fécondité que de la rigueur de sa démarche. C’est une façon de s’imposer des normes, des cadres, d’opposer des contraintes à ses préconceptions, de résister aux interprétations trop rapides. Mais c’est aussi une façon de faire surgir créativement des idées, des départs de sens, des conjectures, la matière première pour un travail théorique. Elle est notre façon d’avancer dans notre projet de connaissance et fondera notre légitimité pour argumenter dans les débats académiques.
Quand on se rend dans les colloques internationaux, on ne peut que déplorer le manque d’originalité de bien des recherches françaises sur les organisations (c’est d’ailleurs aussi le cas dans certaines revues bien classées). Ce livre a pour but d’inviter à davantage de créativité, de diversité, d’audace dans nos démarches méthodologiques. On peut certes espérer tirer une garantie de validité en suivant une procédure figée dans un livre de méthode, uniforme et standardisée, mais on risque d’avancer dans un sillon bâti pour un autre projet de connaissance, une autre sensibilité et on a moins de chance de révéler des facettes ignorées, de proposer de nouvelles conceptualisation, d’apporter une voix originale dans les débats. Le parti pris de cet ouvrage est qu’une méthode, ça s’élabore, ça se construit, ça s’invente en partie, ça se décide, surtout ça se pense – seul et avec d’autres – et ça se bricole. Il faut avant tout l’adapter à ce que l’on recherche et aussi à son propre projet, à sa sensibilité, à ses possibilités d’accès, à ce que l’on rencontre, à ce qui nous résiste et à ce qui nous surprend. On peut bien entendu partir de méthodes éprouvées, mais tout en sachant qu’il reste alors un travail clé d’appropriation, de traduction et d’adaptation et que ce travail est au cœur de l’art de la recherche. Dans ce travail, le procès interprétatif a déjà commencé, le plaisir de la recherche peut être également, la compétence du chercheur certainement.
Intuitivement, on sent bien que la reproduction et la conformation à un ensemble de règles et contraintes sont le contraire même de l’idée de recherche. Si au détour d’une lecture, d’une rencontre avec le terrain, d’une intuition nous sommes amenés à emprunter un chemin inattendu, nous avons le sentiment d’avancer, que la recherche progresse. Et pourtant, l’exercice consiste souvent à plutôt reconnaître des formes connues sur un fond nouveau, à retrouver les concepts et les théories établies comme gage de profondeur et de scientificité. Bien souvent c’est justement la méthode qui nous prévient d’un effort d’individuation de la connaissance, d’affûter nos outils, méthodologiques et conceptuels, pour les adapter au réel ainsi exploré. C’est bien souvent au nom de la méthode qu’on s’interdit de réfléchir à partir de l’expérience afin de dialoguer avec les théories existantes, de peut-être les mettre en mouvement, d’en explorer les potentialités, d’en comprendre certaines implications.
Fort de cette intuition, et pour lutter contre ce piège, pour que la méthode nous aide et nous contraigne à être authentiquement en recherche (comme nous le présenterons en conclusion), elle doit nous accompagner dans trois gestes fondamentaux qui nous permettent d’apprendre à partir d’un terrain empirique :
1. Un moment d’exposition, de contact avec le terrain, où l’on essaiera de s’ouvrir suffisamment pour recueillir les éléments que l’on cherche mais également accueillir ce qui est inattendu. Alors que tout nous pousse (le suivi scrupuleux d’une méthode, la cadre institutionnel, notre volonté d’aller vite vers la publication) à limiter le contact à ce qui est prévu, à conserver la distance, à filtrer, réduire et dompter les signes, il nous semble que la recherche gagne à s’exposer à ce qu’elle étudie, à diversifier les zones de contacts et à rencontrer plutôt qu’ausculter.
2. Un moment de mise en mouvement, de cheminement, de déplacement, où l’on essaiera d’explorer cette expérience d’exposition pour qu’elle mette en mouvement notre pensée, nous force à créer une réflexion adaptée et nous permette d’apprendre ce que nous ne savions pas. Alors que tout nous pousse à retrouver une théorie établie, à forcer le terrain dans les catégories déjà connues (nous étudions le cas de…), à combler un « gap » dans un mur de connaissance assurée, il nous semble que la recherche gagne à faire bouger ou trembler le tenu-pour-acquis, à apporter des différences et des complémentarités, de nouvelles perspectives, de nouveaux concepts, de nouvelles idées.
3. Un moment de réflexivité, où l’on essaiera de penser cette exposition et ce cheminement et tentera de les inscrire dans le contexte de déroulement de la recherche. Alors que tout nous pousse à nous conformer à des normes et des modèles, à ne rien avancer de plus que ce qui est dans les « données », à envisager notre recherche hors de son contexte spécifique, il nous semble préférable de réfléchir aux possibilités et limites de chaque choix et de penser sa recherche dans ses contextes théoriques, éthiques et politiques.
S’exposer
La méthode est à la fois avec nous-mêmes, à nos côtés et avec notre façon, et contre nous-mêmes, pour nous contraindre et nous obliger à sincèrement rencontrer, écouter, dialoguer avec ce qui est recherché. Son but est de nous faire rencontrer, nous confronter, avoir le plus riche contact avec ce qui pose problème.
S’exposer c’est une ouverture, un désir de contact et une hospitalité à ce qui vient. D’habitude tout nous pousse à fermer, à ne pas nous laisser divertir ou toucher, à ne pas différer du projet. Alors s’exposer, c’est entrer en contact avec le terrain non pas sans théorie mais sans prétendre tout savoir d’avance et sans contrôler autoritairement la totalité de la rencontre. D’une certaine manière, c’est le geste contraire de notre habitus. Dans ce premier moment, il s’agit moins de questionner le terrain que d’accepter que le terrain nous questionne : que la recherche et son design, que nos théories et a priori , que ce que l’on croyait essentiel soient mis en question. C’est ainsi partir de l’idée que nous ne connaissons pas encore, qu’il y a au moins encore une part d’étrangeté. Et c’est donner hospitalité à l’étrange(r). C’est la possibilité d’accueillir la surprise, ce que nous n’avions pas pensé, ce que nous ne pouvions pas encore penser.
S’exposer, c’est ainsi ne pas seulement tester une théorie ou vérifier ce que nous avons prévu. C’est créer la possibilité de nous laisser affecter, pour nous laisser transformer, pour au moins se mettre mouvement, pour initier un chemin d’apprentissage qui peut même être un chemin de formation. C’est accueillir ce qui se présente comme une énigme, qui peut nous entraîner là où on ne pensait pas. Nous savons qu’entrer en contact avec le terrain est une captation. Le terrain ne se donne pas, il ne s’offre pas de lui-même, le contact est à créer. Ce contact invitera peut-être à changer ce qu’on tente de capter du terrain. S’exposer c’est alors créer la rencontre tout en sachant que celle-ci nous amènera peut-être à changer le mode d’interaction. Le contact demande du tact, il est souvent plus un dialogue qu’une application. Il s’agit de capter, rarement de capturer. Toutes les options méthodologiques ne se valent pas, et dans la mesure du possible il est souvent préférable de privilégier celles qui favorisent le contact, qui ont ainsi le plus fort potentiel d’individuer la connaissance. Celles sinon qui favorisent un type moins habituel de contact, via les affects, les archives, les images, les imaginaires, les discours, les justifications, les performances ou jugements esthétiques, la construction d’artefacts, etc.
S’exposer, c’est ainsi s’exposer soi, exposer son savoir, exposer sa méthode. Or bien souvent nous insistons non sur le contact mais avant tout sur la distanciation, sur l’éloignement. Il faudrait maintenir le terrain à distance, pour ne pas qu’il nous contamine – la recherche devrait se pratiquer en situation d’asepsie ( Stewart, 1996). S’il y a bien une dialectique de la proximité et de la distance, l’emphase précautionneuse sur la distance peut cependant nous amener à limiter le contact et perdre ainsi des possibilités d’apprendre et de réellement nous confronter avec le terrain. Nombre des voies qui seront présentées insisteront sur l’intérêt de s’exposer pleinement et diversement avant de chercher à prendre de la distance, d’approcher avant de s’éloigner. En contrepoint de l’exposition, s’il y a prise de distance, c’est moins en évitant le contact que par la réflexivité : réflexivité épistémologique, réflexivité politique, réflexivité éthique et discussion avec les pairs et avec la société. Et en contrepoint, il y a aussi une certaine forme d’authenticité, à défaut d’un meilleur mot pour parler de ce style, de cette exigence, de cette flamme, de cette conviction, de cette responsabilité, de cet impératif à la source de cette volonté de savoir et de chercher. Qui forme une certaine éthique en recherche.
S’exposer, c’est ainsi se mettre en danger. Si la recherche ne peut pas rater, si tout est défini et contrôlé à l’avance, alors il ne s’agit pas d’un projet de recherche mais juste de la répétition de vérités acceptées. Une recherche qui ne s’expose pas perd de son goût. Le lecteur connaît les résultats bien avant d’avoir commencé à lire le texte. Le souffle et le piquant de la recherche sont perdus, et à quoi bon la lire ? Elle perd la force d’un savoir à conquérir, d’une pensée à bâtir, d’un combat à mener, d’une prise de conscience à élaborer, d’un débat à lancer, de concepts à forger, d’un chemin à inventer ou proposer à d’autres, d’un sens pour le chercheur, pour le lecteur et pour la communauté. La recherche ne met pas en mouvement, elle ne fait pas de différence, elle laisse tout intact.
Cheminer
D’après l’origine de son nom, la méthode est ce qui se tient autour du chemin pour le guider. Mais nous pensons que souvent elle fait plutôt partie du chemin. Martinet (1990) insiste sur ce point : la méthode est un cheminement, le travail d’un sujet qui chemine, qui traverse un territoire plutôt qu’il ne se saisit d’un objet. De même, Serres (1985) compare la méthode toute tracée à une autoroute, qui nous fera effectivement arriver bien plus vite à destination, mais selon un trajet au cours duquel nous n’aurons rien vu du paysage, ni appris à voir. Il recommande d’emprunter plutôt les chemins de randonnée où se découvrent de nouvelles voies, où les rencontres et les surprises sont plus probables, et où surtout le chercheur aura appris, où il se sera peut-être transformé par l’expérience, où il aura sans doute trouvé davantage de plaisir.
L’exposition a moins pour but de cueillir des données à installer dans des cases préconstruites, que de nous mettre en chemin, un chemin d’apprentissage et de compréhension. Le contact avec le terrain, l’accueil de l’inattendu, le toucher du réel, voici qui peut nous mettre en mouvement : mouvement dans la connaissance du cas, mouvement dans la théorie, mouvement dans la méthode et, au-delà de la recherche particulière, mouvement dans le chercheur lui-même et son parcours de pensée. Que quelque chose bouge, que la théorie s’enrichisse, que des postulats ou acquis soient mis en question, que les questions se déplacent, que la pensée se construise ou se déconstruise sont les signes que nous apprenons quelque chose de par la recherche.
Comment en effet garantir que nous apprenons quelque chose à partir de notre exposition ? Le plus sûr moyen est de la laisser nous emmener dans des territoires, des pensées, des situations que nous ne connaissions pas. Or tout nous pousse à ne pas (trop) nous éloigner de la connaissance établie. Nous inscrivons notre recherche dans un gap, supposant ainsi que le reste est accepté. Nous commençons par lister les travaux précédents et entrons dans un cadre conceptuel existant. Nous montrons que nous suivons fidèlement une méthode éprouvée. Nous nous hâtons d’interpréter ce que nous rencontrons à l’aide des concepts connus et de retrouver la théorie d’origine. Nous pouvons présenter un résultat différent, mais en ayant déjà accepté comme acquis tout ce qui a amené à ce résultat.
Un autre frein réside dans notre insistance à rester à distance objective du terrain et des acteurs, à croire ainsi atteindre à un savoir général, surplombant. Mais alors que nos théories des organisations et de la société montrent les acteurs pris dans des perspectives partielles, des jeux de pouvoir et de langage, des cadres et des cages, des illusions et mauvaises fois, des sense-making inassurés et des suivis aveugles de leaders, nous faisons mine de supposer que le chercheur pourrait s’abstraire de tout cela pour penser hors organisation et hors société. Reconnaître ces influences est au contraire l’occasion d’examiner ce qui pense en nous sans que nous le contrôlions, de tenter d’autres perspectives et cadres, de voir tout ce que notre recherche provoque et qui est source d’enseignement, de comprendre l’importance de contextes particuliers. Nous mettons alors en question ce qui a amené ce résultat. Libérés de notre croyance de déjà savoir, sans plus pouvoir simplement appliquer un cadre déjà posé, nous sommes forcés de penser ce qui se présente.
Nous verrons également d’autres manières de (se) mettre en mouvement : en laissant plus de place aux acteurs des organisations dans le design de la recherche, en cherchant des modes non-représentationnels, en maintenant le processus ouvert et changeant, en visant le singulier pluriel, en envisageant la recherche comme individuation, par des écritures performatives, par des approches activistes, etc. Disons dès à présent qu’il s’agit de conserver vivant le mouvement acquis par l’exposition pour déplacer nos constructions initiales et ainsi nous forcer à penser de nouveau. Les théories et les auteurs, nous n’essaierons pas de les retrouver comme une garantie de validité, nous tenterons de plutôt dialoguer avec eux, d’emprunter leurs concepts et approches pour penser, pour initier un processus de réflexivité.
D’ailleurs quand on regarde l’évolution des approches méthodologiques et des théories, la tendance n’est pas vers la solidification de quelques connaissances indiscutables. Elle a plutôt été produite par des séries d’enrichissements venus d’approches complémentaires ou critiques. La connaissance dans nos domaines s’enrichit au moins autant par mouvements, nouvelles perspectives, reconstructions, controverses, audaces et innovations que par accumulation. Il suffit de regarder tous les tournants et rebondissements des recherches qualitatives, qui ont multiplié les domaines à explorer et ouvert tant de chemins passionnants. Nos recherches ces derniers temps se sont peuplées de corps, d’affects, de genre, de matière, d’acteurs non humains, de mémoire, d’imaginaire, de névroses et psychoses, d’expériences et de traumas, de discours et d’épistémès, de langues et de cultures, d’amour et de compassion, de rythmes et de styles, de métaphores et de récits, d’émergences et d’événements, de dispositifs et de paradoxes, de performances et de rituels, d’espaces et de non-lieux, de construction et de déconstructions… pour mieux appréhender et penser la complexité, la multiplicité, la duplicité, de la vie dans les organisations. Chaque fois il a fallu faire preuve d’innovations méthodologiques pour saisir, réfléchir et écrire sur ces dimensions. De nouvelles expositions, de nouvelles positions et de nouveaux déplacements, de nouvelles références, de nouvelles écritures ont enrichi le champ.
Réfléchir
Nous avons cherché à avoir le meilleur contact avec le terrain étudié, nous avons laissé ce que nous rencontrons mettre la recherche et notre savoir en mouvement, il nous faut alors réfléchir cette expérience et tenter d’en comprendre la portée. La réflexivité consiste à tenter de comprendre ce que l’on est en train de faire. L’approche ici présentée ne consiste pas à s’abstenir de cadres. La méthode est au contraire ce qui force à réfléchir les cadres que nous nous imposons.
La réflexivité peut s’exercer sur chaque aspect de la recherche. Pour chaque projet, certains aspects demandent plus de réflexion que d’autres. Ici nous prendrons l’exemple de la réflexivité sur certains choix de méthode, sur la signification de la recherche et sur sa présentation.
La réflexivité peut ainsi porter sur les choix dans la manière d’entrer en contact avec le terrain. Plutôt que de connaître et de se conformer à un ensemble de normes prescrites par une méthode définie à l’avance, il s’agit de réfléchir aux normes correspondant à notre projet, à nos choix et aux circonstances particulières. Par exemple, plutôt que de poser qu’il faut quarante entretiens, trois cas ou que la saturation arrive vers le dixième témoignage, demandons-nous quelles sont les possibilités et les limites de nos actions. Demandons-nous pourquoi telle personne nous dirait la vérité dans ce contexte, pour quelle part notre question a entraîné la réponse reçue, quel est le meilleur mode d’interaction avec tel type de population. Demandons-nous quels sont les effets de notre enquête ou de nos textes sur des personnes vulnérables ou exposées ? Demandons-nous quelles sont les implications du mode d’enquête retenu, du mode d’interprétation, du mode de restitution des données empiriques sur notre interprétation, et sur ce qui sera présenté au lecteur. Poser tel type de questions, dans tel lieu, à telles personnes, recourir à l’observation, à des images, utiliser tel jeu de concepts plutôt qu’un autre, choisir de dessiner un modèle ou raconter des histoires, ignorer telles possibilités d’enquête ou d’interprétation, tenir compte des silences, du second degré, prendre en considération ses affects ou se limiter au cognitif, accepter une dose d’ambiguïté, s’autoriser ou non à s’échapper d’un cadre théorique posé au départ, favoriser la description, l’explication, la réflexion philosophique… tout ceci, et parmi une très grande quantité d’autres gestes méthodiques et interprétatifs, ont des conséquences majeures sur la recherche et ses résultats. Ils dessinent une manière de rencontrer ce qui est étudié, de s’y exposer d’être attentif à ses réponses. La réflexivité consiste à questionner la validité des sources utilisées, l’opportunité de certains outils, les implications de nos choix. Et à chaque fois à nous demander comment en tenir compte pour notre travail interprétatif, pour les limites de ce que nous pouvons affirmer et penser, pour penser le sens de sa recherche, pour rendre des comptes.
La réflexivité amène aussi à nous demander quelle est la signification de ce que nous découvrons. Il s’agit tout d’abord de déterminer quel cadre théorique mobiliser pour interpréter cette expérience de recherche. C’est presque toujours un choix difficile car plusieurs sont souvent possibles et de ce choix dépend le sens de notre enquête. L’interprétation et la discussion ne sont jamais totalement déterminées par le terrain. Elles sont toujours pour une part création. Nous pouvons alors nous demander pourquoi nous nous orientons vers tel type d’interprétation ou de discussion et ainsi nous replacer au cœur de la société : pourquoi avons-nous choisi ce terrain, cette question et le langage pour en parler, quelle est l’influence de notre relation personnelle au thème, de notre position dans la recherche, l’effet de notre genre, génération, classe sociale, culture, couleur, orientation politique, etc. Tous ces points ne sont pas à réfléchir chaque fois. Mais les questions qu’ils nous posent, les inquiétudes qu’ils transmettent à nos positions et certitudes sont chaque fois sources de meilleure compréhension du terrain et de la portée de notre recherche.
Car il s’agit aussi de se demander quelles sont les implications éthiques et politiques de notre recherche sur les formes de vie, sur les relations humaines, sur les distributions du pouvoir, sur les possibilités et légitimité de prendre la parole, sur la reconnaissance des différences, sur la représentation des minorités, sur les possibilités de mener des recherches, etc. De même demandons-nous dans quels contextes se déroule la recherche. Si elle sert à guider les politiques publiques, les stratégies des entreprises ou l’émancipation de certains groupes. Si elle peut favoriser indûment certains intérêts. La réflexivité permet de ne pas exclure du monde la recherche. En la réinscrivant dans ses contextes, la réflexivité n’en limite pas la validité, elle permet de lui donner du sens.
Enfin, il s’agit de se demander comment communiquer notre recherche. L’écriture ne vient pas après la réflexivité pour en transmettre ses conclusions. Elle est une occasion et un objet de réflexivité. Tout d’abord parce qu’elle est un moment privilégié de réflexion. Pour Richardson (2000) elle est même un mode d’enquête. Et tout un ensemble de questions éthiques, politiques, esthétiques, surgissent lors de la description d’une organisation. Des figures peuvent heurter, mépriser ou magnifier. Il peut paraître plus ou moins légitime de parler au nom d’autres personnes. Les verbatim tout comme les citations peuvent avérer ou détourner le sens. Le choix des références, l’ordonnancement des arguments, le vocabulaire, le format, les supports sont lourds d’enjeux théoriques et de cadrages. De même, la performativité dépendra du rythme, de la force des expressions, de modes d’adresse au lecteur, de la rhétorique, pragmatique et stylistique du texte, et les communications orales peut-être davantage encore. L’écriture est à la fois la partie exposée et transmise de la recherche et notre responsabilité de chercheur.
L’art de la méthode
Ainsi, avant de la voir comme ce qui nous mène vers la solution, nous voyons ici la méthode comme un problème, au lieu de la voir comme extérieure et guidant la recherche, nous l’incluons comme partie intégrante de celle-ci, plutôt que de la penser en dehors du chercheur nous préférons voir leur co-construction. La méthode fait partie de l’aventure de la recherche. La méthode n’est pas juste un outil, elle est un art qui engage la recherche et le chercheur.
Ce n’est pas que tout se vaut, mais beaucoup de chemins sont possibles et beaucoup ont déjà été empruntés. Une grande diversité d’options méthodiques peuvent être suivies à condition de les contrôler, tester, critiquer, de les appliquer avec intelligence et réflexivité : critique des sources, compréhension des contextes, conscience de la place et de l’influence du chercheur, analyse de ses a priori et des traditions, définition du type de savoir désiré, etc. Certains filmeront, d’autres se transformeront en ombre, on préférera écouter passivement ou provoquer, recueillir des histoires ou en faire composer, on comptera les mots ou lira entre les lignes, on s’arrêtera sur une expression ou embrassera tout un corpus, on s’étendra sur la longue période ou analysera juste un incident, on s’intéressera au commun ou à l’exceptionnel, aux porte-parole ou aux sans-voix, on restera neutre ou on interviendra, on enquêtera seul(e) ou à plusieurs, chaque fois une nouvelle option découvre de nouvelles contrées et pose en même temps un ensemble de défis, de limites, de critères.
Composer sa méthode c’est aussi réviser et façonner les pratiques et les normes en fonction des difficultés rencontrées sur le terrain et les impératifs épistémologiques. Par exemple, si les interviewés présentent d’eux-mêmes une face trop lisse alors que nous voudrions connaître des pensées et des convictions plus intimes, il nous faut trouver un autre moyen d’interroger, par exemple par des méthodes projectives ou artistiques, ou s’imposer un long temps d’approche puis de proximité. Si ce qu’ils disent paraît filtré parce qu’ils rationalisent leurs émotions et affects en un discours socialement désirable, nous pouvons chercher un moyen de capter directement l’affect en esquivant la rationalisation discursive… Nous composons une autre façon d’entrer en contact et en même temps les normes correspondantes pour assurer crédibilité et rigueur. Nous inventons de nouvelles manières tout en nous imposant, contre nous-mêmes, les règles qui nous permettront de réaliser notre propre projet.
Pour alors façonner sa méthode, et contre l’idée d’une méthode détachée de tout contexte et de tout chercheur, Wright-Mills (1967) propose l’image de l’artisan, de celui qui forge ses outils pour exprimer son propre art, un art qui s’affine sur toute une vie, qui est enrichi par les expériences de vie. Denzin et Lincoln (2000) ou Kincheloe (2001), en référence à Lévi-Strauss, parlent de bricolage pour décrire cette situation du chercheur confronté à tant de nouvelles formes de savoir et de méthodes tout comme à la complexité de la situation de recherche.
D’une certaine manière, un livre de méthode est en soi paradoxal. Peut-on parler de méthode indépendamment du contenu spécifique de la recherche et surtout du contexte plus général dans lequel elle se déroule ? La méthode ne peut que se discuter en regard du chercheur singulier, d’une étude particulière, dans un contexte spécifique (quel est l’objectif de la recherche, quels sont les enjeux et pouvoirs qui pèsent sur le chercheur, les normes de la communauté…). Et surtout souvent la méthode devient au cours de l’enquête, par ce qu’on rencontre, par réflexivité, par opportunité. Méthode, sujet d’étude, discussion théorique s’inventent ensemble, la méthode et le chercheur s’individuent en marchant : suivant les personnes rencontrées, les difficultés rencontrées, les idées qui émergent. Il existe bien entendu des livres présentant une méthode particulière, ou un ensemble d’options. Ils présentent une stratégie d’accès, un ensemble de pratiques éprouvées et de justifications correspondantes. Mais le danger à adopter une méthode toute faite est de s’emparer d’une solution sans saisir le problème auquel elle répond, et de vouloir avant tout se conformer à la méthode plutôt que de l’adapter à son projet et d’exercer vis-à-vis d’elle une réflexivité. Ce qui peut se transmettre est moins une méthode qu’un art de la composition de la méthode.
L’art de comprendre, selon Gadamer (1960), c’est tracer un chemin en équilibre entre vérité et méthode. S’autoriser à suivre ce qui nous semble « vrai » tout en se contraignant à exposer ses pensées et préconceptions, à écouter comment le terrain répond à nos démarches et à une critique de ce qui alors se joue. L’art d’apprendre, ajoutons-nous, c’est laisser le contact avec le terrain nous emmener vers ce que nous ne pouvions connaître autrement et réfléchir ce parcours. C’est non seulement interroger mais se laisser interroger par le terrain. Face à l’angoisse qui naît devant la masse de données et de possibilités d’interprétation, Devereux (1980) recommande d’examiner et contrôler comment nous régissons à la façon selon laquelle le terrain réagit à nos interactions avec lui. Se crée un cercle entre comprendre et apprendre, où nous commençons avec la manière d’entrer en contact avec le terrain qui au départ semble la plus juste, puis examinons et réfléchissons les réactions de ce terrain tout autant que nos propres réactions à celles-ci. Nous cheminons en contrôlant progressivement les menaces à la validité, parfois pour les éliminer, parfois pour penser à partir d’elles, en les intégrant à notre interprétation, conscient des limites de l’approche. Ces corrections et adaptations, loin d’inquiéter la validité de la méthode, la renforcent au contraire, lui permettant de développer le projet de connaissance. Inviter alors le lecteur à suivre ses réflexions et évolutions, pointer le problème méthodologique et exposer ses choix, éventuellement ses repentirs et ses inflexions, c’est lui permettre de comprendre le chemin interprétatif suivi. Ces paris et réflexions sont non seulement une source de compréhension supplémentaire de l’organisation, mais aussi de notre interprétation et de notre approche méthodologique.
Une manière de faire saisir cette conviction est d’utiliser des concepts de Simondon. La méthode est souvent conçue comme une forme (une structure, une recette) que nous imposons sur une matière (un terrain) et qui fournit un résultat au format « scientifique ». Dans cette vision courante, le chercheur est comme l’ouvrier qui produit des briques selon le moule conçu par l’ingénieur. La recherche peut alors être pensée et gérée sous l’angle de la production. Mais on peut aussi concevoir la recherche comme un problème (la « problématisation » formulée dans l’introduction n’en est qu’un des aspects : la face du problème qui regarde vers les théories existantes). Pour faire face à ce problème vont être nécessaires des «  individuations » (l’individuation est un changement de forme à partir d’un potentiel et une singularisation : quelque chose de standard et commun prend une forme spécifique) – et dans ce processus tout autant le chercheur, la recherche, la méthode et, on l’espère, la connaissance s’individuent. Méthode, recherche, chercheur, connaissances co-évoluent. Dans cette seconde conception, faire une recherche, composer sa méthode, ce n’est pas imposer un moule à une matière, moule à choisir selon ses goûts dans un catalogue d’options possibles, c’est créer une situation problématique qui appelle à inventer des solutions créatives à partir des potentiels de cette situation. C’est créer une manière d’apprendre et de comprendre au carrefour de ce qu’on sent problématique et qui nous pousse à savoir, des opportunités à saisir ou à susciter (accès au terrain, collaborations, recherches antérieures, financements, appels à communication…) et de trajectoires ou styles propres à un chercheur et une communauté. Puis, si la recherche est lue, si la méthode est imitée, si les acteurs s’emparent des résultats, alors elle ne sera pas seulement déductive, inductive ou abductive, elle pourra aussi être « transductive ». Autrement dit, ce qui s’est inventé là, peut se transmettre, être réutilisé ou récupéré et modifier peut-être le monde des organisations, de la théorie et/ou de la recherche.
Dans cet art de la méthode, où la méthode se compose au cœur de l’aventure de la recherche, ce n’est pas le chercheur qui, fort de son génie, conçoit et contrôle tout in abstracto et a priori . Bien des éléments sont pré-individuels (par exemple partagés par une communauté ou une tradition) et circonstanciels. Et surtout l’individu-chercheur peut lui-même s’individuer par la recherche. À la fin de certaines recherches, nous ne sommes plus tout à fait les mêmes. Nous avons appris des connaissances, le métier, des attitudes, des convictions, des éléments sur nous-mêmes et sur les autres, sur notre façon de penser ou d’écrire, sur nos engagements, nos lacunes, sur le sens que nous donnons à la recherche, etc. La recherche a commencé avant l’enquête spécifique et se poursuivra après la publication.
Comme l’artiste et l’artisan, le chercheur se forme dans et par sa recherche. De nombreux témoignages de scientifiques aussi attestent d’un tel processus. Il se forme lui-même, il influence le monde de la recherche, il influence les organisations, il influence la société. Tout ceci participe du sens de la recherche et fait de la recherche un art de vivre – comme nous proposerons en conclusion.
Et tout ceci appelle une réflexivité que la vision industrielle de la recherche tend à faire oublier. Cet art de la méthode résiste au modèle industriel de la recherche 1 . Bien souvent la standardisation conduit à la prolétarisation 2 . La composition de la méthode, la mise en jeu des idées, le combat pour le savoir, l’écriture forment le savoir-faire des chercheurs, gardons-nous de les standardiser et les industrialiser. Il en va de la recherche et de la vie des chercheurs.
Présentation du chemin
Tous les livres de méthode font plus que de présenter des méthodes. Ils disent des convictions, ils transmettent ce qui a été acquis par l’expérience. Pour ne prendre que quelques exemples francophones, l’ouvrage de Martinet (1990) est pionnier à nous inviter à un travail épistémique, à penser notre recherche dans l’histoire de la discipline pour émanciper celle-ci ; Wacheux (1996) insiste sur le choix d’un positionnement ; Thiétart (1999) sur la cohérence entre choix épistémologiques, outils et analyses ; David et al . (2001) sur la nécessité de fonder les recherches en reconnaissant les spécificités de conception, d’intervention et de légitimation ; Giordano (2003) sur l’orientation de chaque phase de la recherche en fonction du projet global ; Martinet (2007) sur les liens entre épistémologie, pragmatique et éthique, Dumez (2013) sur une succession de questions fondamentales qui se posent au cours de la démarche et encore Martinet et Pesqueux (2013) sur la dimension politique autant des actes de gestion que de la recherche en gestion et du besoin de penser à cet aune l’acteur omniprésent qu’est l’organisation. Il faudrait les lire tous.
Dans ce livre, nous voulons accomplir trois objectifs. Le premier est un plaidoyer pour un élargissement et une diversification des méthodes qualitatives utilisées dans nos recherches sur les organisations et le management. Les possibilités sont très grandes et nous n’en employons que très peu dans nos recherches sur les organisations, en gestion, communication et autres sciences sociales. Le second est un appel à la construction et à la réflexivité. Nous pensons que la méthode doit s’adapter et se réfléchir. Il n’y a pas un bon geste méthodique, chaque geste ouvre des possibilités et entraîne des conséquences qui doivent être pensées avant et/ou après avoir été accomplies. Le troisième est d’inviter à penser sa propre place dans la recherche et de ses conséquences pour la méthode. L’image qui nous vient d’autres traditions est celle d’un chercheur extérieur à ce qu’il étudie, se pliant à une méthode générique et considérant ce qu’il étudie comme un objet. Or dans la plupart des recherches qualitatives, le chercheur est présent dans la définition de la méthode, dans l’étude de terrain, dans l’interprétation/réflexion, dans l’écriture, etc. Et saisir ce qu’il étudie, un monde social, aux contextes multiples et frontières poreuses, fait partie de l’aventure. Cette présence du chercheur et ce « plus qu’un objet » qu’il étudie, l’inscription de sa recherche dans des contextes et la possibilité que celle-ci heurte des mondes vulnérables, appellent réflexivité constante.
L’ouvrage propose ainsi un art de composer sa méthode qualitative. Une composition qui soit approche et exposition avant d’être prise de distance, qui soit cheminement et aventure de pensée avant d’être positionnement et qui soit audacieuse, réflexive et responsable avant d’être application d’un patron, d’un corps de règles figées. Le présent ouvrage se veut un appel à la diversité, à la créativité et à la réflexivité en façonnant sa méthode de recherche qualitative, il s’espère inspirant et incitant. Il privilégie des approches où le chercheur s’expose dans sa recherche plutôt qu’il ou elle insiste pour s’en couper ou s’exclure. Face à un possible et dangereux devenir-technicien du chercheur, à une perte de ses savoir-faire de façonnage, d’inscription dans les sciences humaines et sociales, d’écriture et de réflexivité, il affirme que la recherche de sens et de pertinence, possiblement d’engagement n’est pas incompatible avec la rigueur, que la méthode a pour but de provoquer la pensée, tout autant de la contraindre et de l’emporter dans de nouveaux chemins – et non seulement de se justifier.
Comme nous le verrons notamment avec la deuxième partie de l’ouvrage, souvent la validité n’est pas garantie par le suivi formel d’une procédure fixée à l’avance mais comme une question posée au chercheur : un ensemble de problèmes qui réclament réflexivité, de risques d’excès ou de manques qui requièrent des contrepoints, d’un appel à une sensibilité, une attention, à un prendre soin, à un équilibre entre des tentations et des impératifs, des possibilités à ouvrir et des barrières à ne pas dépasser. Dit autrement, il s’agit souvent moins de reproduire des procédures et à l’intérieur de ces contraintes de trouver quelque chose d’intéressant, mais à l’inverse de tenter de suivre ce qui semble pertinent, intéressant, un contact riche, ce qui semble nous guider vers la compréhension et de se demander comment rendre ce chemin valide : quelle est la nature et le type de savoir ainsi produit, quel est notre degré de crédibilité, comment multiplier les sources et trianguler, comment transformer ce contact en connaissance ? Et comment se prémunir contre la circularité ( Dumez, 2013), comment se mettre en danger d’être contredit, comment atteindre à une intersubjectivité ?
Après une critique par Florence Allard-Poesi du modèle trop unanimement suivi par les recherches qualitatives en organisation, et son appel à suivre de nouvelles approches et nouveaux tournants, ce livre est structuré en deux parties. La première présente une diversité de chemins méthodiques, chemins novateurs ou interprétation personnelle d’approches traditionnelles. En s’appuyant sur leur expérience, des chercheurs aux sensibilités différentes proposent une approche qui leur semble féconde. Ils montrent différents types d’exposition, diverses façons de cheminer, de nombreuses interrogations à réfléchir : sur sa propre expérience, la conception d’artefacts, les affects, l’inconscient, l’invisible, etc. Composer sa méthode demande de reconquérir les traditions et d’inventer de nouvelles possibilités.
Lorsque nous composons notre méthode, nous sommes confronté(e)s à un ensemble de problématiques, dont certaines n’étaient pas prévues à l’avance. La seconde partie présente des témoignages de chercheurs qui, en quelques pages, pointent des problématiques rencontrées et présentent les tensions et résolutions possibles. Ces problématiques sont comme des questions ou des défis. Elles invitent à voir ses points aveugles et présupposés, à s’interroger, prendre parti, se justifier, mais elles invitent aussi à la créativité, à l’invention de sa position, de son style, la conscience de ses limites. Nous verrons les problématiques liées à l’accueil des questions venues du terrain ou de ce qui n’était pas prévu et qui peut remettre en cause le design, à la place et à la présence des chercheurs, aux liens à trouver avec la théorie et les possibilités de la mettre en mouvement et les questions liées à l’écriture et à l’adresse au lecteur. Nous verrons ainsi se dessiner quatre tests de qualité de la composition : notre méthode nous permet-elle de nous exposer suffisamment au terrain, et sur des dimensions pertinentes ? Nous met-elle en mouvement, à partir de l’exposition ou d’une réflexion sur notre présence et notre voix ? Nous a-t-elle conduits à faire bouger ce que l’on croyait savoir ? S’adresse-t-elle au lecteur sous une forme cohérente avec son projet ?
Enfin, dans la partie conclusive, Hugo Letiche insistera sur l’importance de penser le contexte de sa recherche, en montrant que si une recherche qualitative demande improvisation celle-ci repose sur la technique, l’entraînement et une excellente connaissance des sources. Nous terminerons en rappelant que la composition de la méthode s’inscrit dans une ouverture plus fondamentale : celle d’être en recherche, qui définit un style d’existence à défendre.
Références
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1 . Karpik (2012) oppose le modèle des singularités, promouvant notamment l’originalité, le plaisir intellectuel, l’enracinement dans l’histoire de la science, le jugement des pairs, l’indépendance individuelle au modèle industriel de la recherche, avant tout animé par la production du maximum de publications d’excellence, qui entraîne un nouvel ensemble de normes, comportements, affects et subjectivités. Cf. Aggéri (2016) et Letiche et al. (2017).

2 . Pour Stiegler (2009), la prolétarisation est une perte des savoir-faire (et savoir-être). Il la diagnostique non seulement chez les ouvriers producteurs mais aussi à tous les niveaux de qualification, de même que chez les consommateurs ou les citoyens.


Chapitre 2. Des méthodes qualitatives dans la recherche en management. Voies principales, tournants et nouveaux itinéraires
Florence Allard-Poesi , Université Paris-Est, Institut de Recherche en Gestion
La lecture des recherches qualitatives en management dans les journaux scientifiques européens révèle une grande variété de méthodes de collecte (e.g., entretien clinique, Harding, 2008 ; retranscription de réunion, Whittle et al. , 2014 ; observation des pratiques des acteurs, Jarzabkowski, Spee, et Smets, 2013) et d’analyse des données (e.g., ethnométhodologie, Samra-Fredericks, 2003 ; analyse conversationnelle, Samra-Fredericks, 2005 ; analyse narrative et ante-narrative, Boje, 2001 ; Whittle et Mueller, 2011). Loin de se confondre aux seules études de cas – terme au demeurant trompeur tant il renvoie à des postures différentes, on le verra –, ces recherches relèvent en outre de designs aussi divers que l’ethnographie ( Rouleau, 2005) ou la recherche-action participative (Whittle et al. , 2014).
Cette variété des approches peut être éclairée par les critiques et débats soulevés par ce qui est souvent présenté comme « la voie royale » de la recherche qualitative dans les supports nord-américains de publication académique. L’objectif de ce chapitre est de mettre en lumière qu’aux critiques et questions émises à l’endroit de cette « voie royale » répond une variété d’itinéraires.
J’évoquerai dans un premier temps trois ensembles de critiques portant sur les dimensions clés de la méthodologie de recherche qualitative orthodoxe : la collecte des données, les méthodes d’analyse et le design de recherche. Ces critiques ont provoqué des interrogations portant sur le statut des données de discours collectées, sur les discours produits par le chercheur lui-même, et sur son rôle et sa place dans le processus de recherche ; interrogations qui, à leur tour, ont suscité de nouvelles approches méthodologiques, que l’on envisagera ensuite comme autant de réponses à trois grands tournants 1  : un tournant discursif, qui interroge le statut des données collectées, un tournant critique, qui questionne le statut du discours produit par le chercheur et son incidence sur la réalité sociale étudiée, un tournant réflexif enfin qui, corrélativement, s’attache à préciser le rôle et la place du chercheur dans ces processus. Nous concluons ce panorama en discutant certaines des difficultés auxquelles la recherche qualitative est aujourd’hui confrontée.
Méthodologie qualitative : la voie principale remise en question
La recherche qualitative est souvent rabattue à une voie principale qui se définirait par un design d’études de cas, le recours à des données d’entretiens, leur retranscription et codage. Depuis le début des années 1990, cette approche fait l’objet de nombreuses critiques.
Les recherches qualitatives relevant de cette voie principale se marquent ainsi par un recours privilégié aux données de discours (entretiens, documents), au détriment des données d’observation et de conversations spontanées entre les acteurs ( naturally occuring talk , Silverman, 2006), et ce, alors même que ce sont les actions et pratiques des acteurs, dans leur contexte, que l’on souhaite étudier (voir, par exemple, Rouleau et Balogun, 2010). Certes, l’observation ou l’enregistrement de conversations ne sont pas toujours possibles – dans les cas extrêmes, comme les accidents, ou sensibles, comme les pratiques de harcèlement, violence ou corruption. Mais le recours privilégié à ces données d’entretien ne va pas sans poser question quant à la nature des discours collectés. Baumard et Ibert (2014 : 109) soulignent ainsi, suivant ici Stablein (2006), que les données sont des représentations qui permettent de maintenir (d’établir, pourrait-on ajouter) une relation entre réalité empirique et système symbolique, entre monde «  réel » et monde théorique. Concrètement, les données sont des extractions de la réalité sociale réalisées par un chercheur et ne peuvent donc prétendre l’embrasser. En ce qu’elles dépendent de l’instrumentation qui aura permis de les collecter (une échelle de mesure dans la recherche quantitative, une grille d’observation, d’entretien, une méthode de retranscription de réunion dans la recherche qualitative), instrumentation dépendant elle-même de la problématique de recherche, mais également de ses fondements théoriques et épistémologiques, ces données ne peuvent être considérées comme des reflets du réel étudié. Soulignant la perméabilité des données aux choix théoriques du chercheur, Quatrone et Hopper (2005, p. 744) les définissent comme des « deplations » (néologisme formé des termes description et explication), montrant par là que les données contiennent toujours en elles-mêmes des germes d’explication.
Ce premier ensemble de questions invite à une réflexion quant aux effets potentiels de l’instrumentation choisie sur cette représentation que sont les données. Dans cette perspective, embrassée notamment par les approches postmodernes et certains courants critiques, la collecte des données s’apparente plus à une construction du réel qu’à une opération de reflet. Loin d’épuiser les termes du débat, affirmer que les données sont des constructions pose question quant à la nature même de ces constructions. Quelle est la nature de ces constructions que sont les données ? quelles sont leurs relations avec la réalité sociale étudiée ? peuvent-elles être envisagées comme ses reflets, certes imparfaits ? ou doivent-elles être considérées comme autre chose ? et quelle est alors cette autre chose ? s’il s’agit d’une construction, cette dernière se fait-elle avec, dans la réalité sociale étudiée, au dehors ?
Un second ensemble de critiques concerne les méthodes d’analyse qualitative des données, méthodes qui s’appuient le plus souvent sur le codage et la catégorisation du matériau collecté. L’analyse procède alors soit d’une méthode enracinée ( grounded theory ), au travers de laquelle, suivant là Glaser et Strauss (1967), les données sont découpées en unités de sens, puis via une comparaison systématique par paire, regroupées pour former des catégories ou thèmes ; soit d’une méthode qui s’appuie sur des catégories ou d’un schème de catégories définies a priori au travers d’un cadre d’interprétation (voir la version de Strauss et Corbin, 1990 de la théorie enracinée) ou de théories existantes ( Huberman et Miles, 1991), catégories qui seront amendées, précisées au cours du processus de codage.
Bien que très largement utilisées, ces méthodes font l’objet de critiques virulentes. Ainsi, Alvesson et Sköldberg (2009) relèvent-ils leur inefficience. En dépit des heures de travail qu’elles supposent, les méthodes de codage produisent des résultats souvent triviaux : les catégories consistent alors en une reformulation des termes utilisés par les acteurs ou des notions issues de la littérature. Cette critique rejoint celle du risque de l’auto-validation ou de la circularité ( Dumez, 2013) attaché à ces méthodes : dès lors que l’on s’appuie sur un schème de codage a priori , l’opération est grandement structurée par les catégories initiales, de sorte que les catégories finales s’en éloignent rarement et confirment la perspective adoptée. Ces méthodes supposent également que le langage est naturel, non problématique, un véhicule transparent des pensées et croyances de l’individu ou de l’organisation. Or les discours, en particulier ceux des managers, empruntent et reproduisent nombre de notions et discours circulants dans les médias et la société (Alvesson et Sveningsson, 2003), renvoyant dès lors plus à des théories épousées qu’à des théories en usage, pour reprendre la dichotomie d’Argyris et Schön (1978).
L’apparente neutralité ou objectivité des opérations de codage, leur fétichisme des données, conduisent enfin à surestimer le point de vue de celui qui s’exprime, qui, parce qu’il souhaite donner une image neutre, rationnelle et professionnelle de lui-même, développera des explications causales ou fonctionnalistes, souvent technicistes, des phénomènes. Pour Alvesson et Sköldberg (2009), les processus de codage produisent une lecture neutre, déproblématisée, des phénomènes sociaux, dans laquelle les dynamiques émotionnelles, politiques et physiques sont occultées (voir Elmes et Frame, 2008 pour une critique et une analyse renouvelée de l’accident de l’Everest de 1996, préalablement étudié par Kayes, 2004 et Tempest, Starkey et Ennew, 2007).
C’est au final l’absence de réflexion du chercheur sur les catégories qu’il emprunte ou élabore qui est dénoncée. Les méthodes de collecte et d’analyse prônées par la voie royale de la recherche qualitative enfermeraient le chercheur dans une conception superficielle et myope des phénomènes, détournant l’attention des différents niveaux et facettes de réalité dont les discours sont porteurs.
La critique formulée à l’encontre des méthodes de codage interroge ainsi la nature même des discours scientifiques produits, renvoyant aux questions épistémiques classiques : quelle est, finalement, la nature des connaissances produites ? tout comme les discours collectés, à quel statut le discours du chercheur peut-il prétendre ? s’agit-il d’un reflet du phénomène étudié ? d’une construction dans laquelle le chercheur a une part active ? quelle est, dès lors la nature de cette construction ?
Les recherches qualitatives publiées en management s’appuient enfin majoritairement sur un design d’études de cas, et ce, en vue d’appréhender un phénomène (le changement, la formation de la stratégie par exemple) dans son contexte et dans sa dynamique. Derrière la dénomination d’étude de cas, se cache cependant une grande variété de designs de recherche, variété que l’on peut, à grands traits, résumer en opposant les recherches selon leur visée.
• La visée explicative , d’un côté, implique de rapporter le phénomène étudié à des causes et donc de le caractériser en termes de variables antécédentes, processus et résultats. Dans cette perspective, suivant ici Yin (2003), la démarche de recherche suppose soit de confronter plusieurs cas au travers d’une réplication littérale et théorique, soit, si la recherche s’appuie sur un cas unique, de rechercher et de discuter systématiquement les explications rivales du phénomène étudié, et ce en vue d’améliorer la validité interne et théorique de la recherche et de garantir la robustesse des construits mis au jour. Bien souvent cependant, cette recherche de validité, qui suppose un travail important de collecte, la triangulation des données, la confrontation des définitions des construits et des patterns identifiés entre cas (Eisenhardt, 1989 ; Brown et Eisenhardt, 1997), se fait au détriment d’une appréhension du contexte plus large au sein duquel le phénomène prend place et de l’intérêt même de la recherche. Ce qu’elle gagne en structuration et précision, la recherche le perd en substance.
En réponse à Eisenhardt (1989), Dyers et Wilkins (1991) remarquent que les études de cas qui ont marqué la discipline sont des recherches qui s’appuient sur l’étude en profondeur d’un cas particulier, étude relevant plus de la narration que de l’analyse systématique : la crise des missiles de Cuba d’Allison (1971), l’explosion de la navette Challenger de Vaughan (1996), l’incendie de Mann Gulch de Weick (1993).
• La visée compréhensive , de l’autre côté, suppose de rendre compte des constructions et significations que les acteurs attribuent à leur environnement et leurs actions (Lincoln et Guba, 1985 : 296 et suiv.). Le développement d’une telle compréhension s’appuie sur un engagement prolongé sur le terrain (compréhension des langages, confiance des acteurs), l’observation, la triangulation des méthodes et des données afin de mettre en évidence la variété des interprétations et de souligner leur spécificité (analyse de premier niveau). Il s’agit ensuite de développer, bien souvent avec l’aide d’autres chercheurs, une interprétation des compréhensions développées en les rapportant aux intentions, pratiques et relations concrètes des acteurs. En dernier ressort, le chercheur doit donner une description dense ( thick ) du phénomène, description seule à même de permettre à un autre chercheur d’apprécier dans quelle mesure l’interprétation est transférable (Lincoln et Guba, 1985, p. 316) et, ajoutent Dyer et Wilkins (1991), de raconter « une histoire intéressante ».
Ce débat souligne en arrière-plan que les choix du chercheur, sa visée et son rapport au réel, ont une influence décisive sur le résultat de la recherche. Derrière l’apparente neutralité de la méthode se cachent donc des questions ayant trait à la place et au rôle du chercheur dans la méthodologie et les résultats obtenus (voir Allard-Poesi et Perret, 2014, p. 43 et suiv. pour plus de détails). Le chercheur peut-il revendiquer une posture d’observateur autonome et neutre de la réalité observée, dont les discours, à l’instar de ceux des physiciens, seraient sans effet sur le réel ? est-il au contraire à la fois agent et acteur de cette réalité en tant qu’il s’appuie et participe des discours managériaux et scientifiques au travers de ses recherches ?
Les réflexions et critiques dont ont fait l’objet le design de recherche, les méthodes de collecte et d’analyse des données les plus couramment utilisées dans les recherches qualitatives en management ont ainsi ouvert la voie à de nouveaux questionnements et réflexions qui permettent de faire sens des évolutions de la recherche qualitative ces vingt dernières années. Ces questionnements et évolutions ont porté et portent encore sur les trois dimensions de la méthodologie de recherche, on l’a vu :
• Le statut des données collectées, en particulier des données de discours, qui restent le matériau empirique privilégié, questionnements dont les réflexions ont participé de la constitution d’un «  tournant discursif » (début des années 2000) dans la recherche en management.
• Le statut du discours scientifique et son implication dans la constitution de la réalité sociale étudiée. Remettant en cause à la fois la neutralité des méthodes de collecte et d’analyse des données qualitatives et l’autonomie du discours scientifique, le tournant critique, inspiré par un ensemble hétérogène de théories en sciences sociales, souligne l’inscription culturelle et historique de la connaissance scientifique produite et ses effets sur la fabrique du réel étudié. La complicité potentielle des méthodes et théories d’avec les structures de pouvoir en place est également relevée (Fournier et Grey, 2000).
• L’engagement du chercheur dans ces processus : ces débats et questions interrogent finalement le rôle et la place du chercheur dans la production scientifique, envisagée tant dans sa dimension descriptive que prescriptive on le verra. Les courants critiques et postmodernes ont particulièrement travaillé, par des chemins différents, à replacer au centre de la méthodologie, la réflexivité du chercheur (voir Alvesson et Sköldberg, 2009 ; Johnson et Duberley, 2003).
Les propos suivants reviennent sur ces différents tournants en montrant comment, loin de proposer d’autres « voies royales », ils ont répondu aux critiques en proposant plusieurs itinéraires.
Interroger les discours étudiés : le tournant discursif
Un premier ensemble de questions et réflexions porte ainsi sur le statut des données de discours collectées, autrement dit la relation qui est établie ou supposée par le chercheur entre ces données discursives ( i.e ., documents, enregistrements et retranscriptions d’entretien, de réunions par exemple) et la réalité sociale étudiée. En s’inspirant 2 des travaux d’Alvesson et Kärreman sur le discours organisationnel (2000 ; 2011), deux dimensions structurantes peuvent être retenues pour éclairer cette question :
1/ La nature de la relation envisagée entre le discours collecté et la réalité sociale étudiée. Alvesson et Kärreman (2000) opposent ainsi les conceptions « musculaires » du discours, pour lesquelles ce dernier reflète le phénomène étudié, à des conceptions « transitoires » dans lesquelles la relation entre discours collecté et réalité sociale est fluctuante, problématique, et doit en conséquence être l’objet d’investigation. Les recherches qualitatives en management peuvent être positionnées le long d’un continuum formé par ces deux pôles (voir figure 2.1).
Figure 2.1
Nature de la relation entre le discours collecté et le réel étudié

Les données de discours peuvent ainsi être envisagées comme étant le reflet :
• de la réalité sociale étudiée (événements, comportements, pratiques sociales et ou encore relations). C’est la position la plus souvent implicitement adoptée dans la recherche qualitative en gestion. Dans ce cadre, on conçoit que les propos des acteurs rendent compte de ce qu’ils font, de ce qu’ils décident, voire de ce que fait l’organisation ou un groupe d’organisations dans leur ensemble ;
• des interprétations passées des acteurs. Weick (1993), par exemple, considère que l’ouvrage de Mac Neil sur lequel il s’appuie pour mener à bien son analyse de l’incendie de Mann Gulch, et les témoignages qu’il contient, constituent des données lui permettant d’avoir accès si ce n’est à l’enchaînement des événements tels qu’ils se sont réellement produits, à tout le moins aux interprétations des acteurs de l’accident et à leurs actions ;
• des interprétations présentes des acteurs des événements passés. Gephardt (1993) au travers de l’analyse des minutes d’un procès suite à un accident industriel, montre comment les acteurs reconstruisent le sens de ce qui s’est passé, et, par ce biais, tentent de rétablir la légitimité de l’organisation. Cette conception souligne la dimension politique et souvent finalisée des discours dans les organisations (voir également Brown, 2000 ; Brown, Stacey et Nandhakumar, 2008) ;
• d’une construction située, localisée, qui ne reflète pas la manière dont les rédacteurs du document ou les participants à une réunion ou à un entretien font sens ou ont fait sens des événements, mais s’apparente plutôt à une construction, qui s’appuie et re-enacte des règles et pratiques discursives. Ces pratiques permettent aux acteurs de se comprendre mutuellement, mais également de produire des effets de pouvoir ( power effects ) au travers desquels ils cherchent à assoir leur légitimité, à justifier des actions ou politiques présentes, à excuser des actions passées (Whittle et Mueller, 2011), ou encore gagner un ascendant sur d’autres membres de l’organisation (voir Samra-Fredericks, 2003). La dimension performative du discours est ainsi étudiée, sans pour autant que ne soit présumée que les pratiques discursives des acteurs produisent toujours les effets escomptés (voir Patriotta et Spedale, 2009, par exemple).
2/ Le niveau de réalité auquel les données collectées sont censées renvoyer. On peut ainsi distinguer, à grands traits, des conceptions microscopiques du discours (qu’Alvesson et Sköldberg (2000) nomment « discours » avec un d minuscule), dans lesquelles les données résultent ou reflètent avant tout des phénomènes individuels ou interinviduels (une subjectivité, un ensemble d’interactions localisées, de dynamiques situées), et des conceptions macroscopiques (qu’Alvesson et Sköldberg, 2000 nomment « Discours » avec un D majuscule), pour lesquelles le discours est le fait ou participe de dynamiques socio-économiques ou sociétales (le reflet d’une idéologie, d’un corps de connaissances ou encore d’une discipline), voir figure 2.2.
Figure 2.2
Les différents niveaux de réalité du discours

Source : adapté de Alvesson et Kärreman, 2000 ; Vaara, 2010.
Suivant ici Vaara (2010), les données de discours peuvent être envisagées comme le fait :
• de dynamiques locales, situées, le plus souvent émergentes. C’est la conception que retiennent les recherches s’inscrivant dans les approches cognitives, ethnométhodologiques (Samra-Fredericks, 2003, 2005), ou celle relevant de l’analyse conversationnelle (Whittle et al. , 2014) ou de la psychologie discursive ;
• de processus et dynamiques collectives relevant d’un groupe d’acteurs, d’une organisation ou d’un groupe d’organisations. Les travaux portant sur les récits organisationnels (Barry et Elmes, 1997), les anté-récits ( Boje, 2001 ; Boje, 1995), les processus d’argumentation déployés par les institutions et les organisations pour assoir la légitimité de certaines pratiques (voir Vaara, Keymann et Seristö 2004 ; Greenwood, Suddaby et Hinings, 2002) relèvent de ce niveau ;
• d’une idéologie, d’un savoir ou d’une discipline qui structurent plus ou moins fortement notre manière de voir le monde. C’est la perspective que défendent les travaux, qui, suivant ici Foucault, cherchent à mettre en évidence le caractère disciplinaire de certains discours, notamment ceux portés par le management stratégique (Knights et Morgan, 1991 ; 1995), les ressources humaines (Townley, 1993) pour justifier l’adoption de certaines pratiques de contrôle (voir Ezzamel, Willmott et Worthington 2008). Cette perspective est également embrassée par ceux qui, suivant ici Habermas, s’interrogent quant aux effets des différentes formes de rationalité à l’œuvre dans les discours circulants sur la subjectivité des acteurs ( i.e ., les individus embrassent-ils la rationalité techniciste dominante dans les médias ? ou au contraire s’en démarquent-ils ? voir Hancock et Tyler, 2004).
Ces niveaux d’analyse ne sont pas imperméables les uns aux autres. L’analyse critique du discours développée par Fairclough (2010) considère ainsi qu’un discours entremêle ces différents niveaux, à charge pour le chercheur de montrer les effets réciproques des discours circulants et des interactions et conversations entre acteurs, et de mettre à jour la complexité de la fabrique du social. Pour d’autres chercheurs, notamment ceux s’inscrivant dans une conception ethnométhodologique du discours, cette distinction entre niveaux est vaine : le matériau empirique, quand bien même il relève d’une production locale et contextuelle – une conversation par exemple –, actualise toujours les règles et normes discursives en vigueur dans la société à une époque donnée, actualisation au travers de laquelle les rapports de pouvoir et résistance s’exercent effectivement (voir, à ce propos, Heritage, 2004) ; si bien que l’on peut considérer qu’un même matériau entremêle toujours des aspects microscopiques et macroscopiques.
Le croisement de ces deux dimensions (relation entre discours/réalité et niveau de réalité) permet de distinguer, à grands traits, quatre statuts pour les données collectées (voir figure 2.3).
Figure 2.3
Statuts des données de discours

Du côté des conceptions musculaires du discours, on pourra envisager les données collectées comme expression :
• de la subjectivité, des interprétations et des processus de construction de sens des acteurs comme peuvent le faire les travaux portant sur la construction du sens par exemple ;
• d’idéologies, de corps de connaissances ou de pratiques sociales comme peuvent le faire les travaux s’inscrivant dans une perspective critique. Le travail d’Hancock et Tyler (2004), par exemple, met en évidence que le discours managérial sur l’excellence colonise la presse populaire magazine en invitant les gens à gérer leur vie en s’appuyant sur les principes de l’excellence de Peters et Waterman ; principes qu’adoptent certains lecteurs.
Du côté des conceptions transitoires ou découplées du discours, on considèrera les données collectées comme :
• un ensemble de pratiques discursives, de performances situées, localisées, au travers desquelles les acteurs déploient des compétences linguistiques particulières, sans pour autant que ne soit préjugé quelque lien avec ce qu’ils pensent ou ressentent. C’est l’angle que retient Samra-Fredericks (2003) dans son analyse d’une réunion stratégique entre managers ; Whittle et Mueller (2011) dans leur étude des pratiques discursives de mise en accusation des membres du parlement britannique et de justification des banquiers lors de la commission d’enquête ayant fait suite à la crise financière. Quoique se démarquant d’une conception musculaire du discours, ces recherches montrent qu’ils ne sont pas sans effet sur la réalité sociale étudiée – en termes d’actions stratégiques, d’équilibre des pouvoirs dans l’organisation par exemple –, investissant ainsi la dimension performative du discours ;
• l’expression de normes de langage, de vocabulaires issus de discours circulants, qui sera alors envisagée comme découplée, voire en contradiction avec les pratiques réelles des managers. Le travail d’Alvesson et Sveningsson (2003) sur les discours des managers portant sur les bonnes et les mauvaises pratiques de management dans les entreprises de biotechnologies illustre bien une telle conception.
La variété des réponses qu’inspire le tournant discursif à la question de la nature des données de discours enjoint le chercheur à spécifier le statut qu’il accorde à ces données qu’il a collectées. Cette variété appelle également le chercheur à intensifier l’analyse de ce matériau, en considérant qu’un discours peut entremêler, à des degrés divers, différents niveaux de réalité sociale. Dès lors que l’on s’éloigne d’une conception musculaire du discours, un entretien sur le leadership avec un manager pourra ainsi successivement être examiné sous l’angle des pratiques discursives et des compétences qu’il déploie dans ce cadre, des effets qu’il souhaite produire ( i.e ., en termes de management de l’impression, d’identité professionnelle, de légitimité), ou encore du contexte social, historique et politique qu’il actualise au travers de son discours (les idées exprimées reproduisent-elles, se démarquent-elles, contestent-elles les discours circulants, les institutions en place, certaines valeurs ou intérêts ?).
À un niveau plus général, ces réflexions invitent à nuancer le pouvoir ou la force supposé du discours collecté, en évitant de rabattre la réalité sociale à un phénomène discursif situé, localisé – ce qu’Alvesson et Kärreman (2000) appellent le réductionnisme linguistique –, ou de considérer inversement que le discours est toujours l’expression d’une idéologie dominante, masquant par là la variété, les nuances et contradictions qu’il porte.
Le questionnement portant sur le statut des données collectées peut être déplacé pour se porter sur celui de la production scientifique elle-même, autrement dit sur l’interprétation que produira le chercheur des données collectées.
Interroger les discours scientifiques : les tournants critique et réflexif
Cette interrogation est, pour rappel, en partie issue d’une critique formulée à l’encontre des méthodes de codage des données, méthodes qui, pour certains, derrière une apparente neutralité, tendent à privilégier des interprétations causales, mécaniques, et essentiellement technicistes des phénomènes.
En s’inspirant d’Alvesson et Deetz (2000) et de la réflexion menée sur le statut des données, on retiendra deux dimensions pour appréhender les origines et les effets des discours scientifiques produits par le chercheur.
1/ Le positionnement du discours produit à l’endroit de l’ordre social et du discours dominant sur cet ordre. Le discours scientifique peut ainsi contribuer, d’un côté, par les explications, descriptions et prescriptions qu’il propose à une conception de l’ordre social comme étant un ordre naturel, harmonieux qu’il s’agit dès lors de décrire ou de refléter avec le plus de validité possible. Le langage, les descriptions théoriques, dans ce cadre sont traités comme des agents neutres ou transparents permettant de définir l’ordre social en vigueur. Dans cette perspective, les éléments de variété, de conflits, les ambivalences ou contradictions sont envisagés comme des problèmes que la recherche va identifier pour éventuellement contribuer à les traiter. D’un autre côté, le chercheur peut considérer que les tensions, conflits, contradictions constituent des traits caractéristiques du monde, du langage et des théories elles-mêmes. Dans la tradition de l’École de Frankfort ou dans la lignée des travaux de Foucault ainsi, les discours privilégiant l’ordre sont envisagés comme des éléments de répression du hasard et du désordre qui caractérisent les fonctionnements humains. Le discours scientifique du chercheur visera dès lors à rompre avec cette conception qu’il considère comme une forme d’objectivation et de légitimation d’un ordre profondément inégalitaire, pour souligner la variété, la fragmentation, le mouvement, et les luttes d’intérêts qui animent les organisations sociales.
2/ Les productions scientifiques peuvent en second lieu être distinguées en fonction de l’origine des concepts qu’elles mobilisent . Certains courants théoriques s’appuient essentiellement sur la description des pratiques matérielles et discursives des membres des organisations (l’ethnométhodologie, l’interactionnisme interprétatif de Denzin, l’interactionnisme symbolique), alors que d’autres auront recours à des concepts issus de théories existantes (approches systémique, contingente par exemple), concepts qui seront éventuellement précisés, amendés au contact de la réalité sociale étudiée.
Ces deux dimensions permettent de distinguer, à grands traits, quatre positionnements pour la production scientifique en management (voir figure 2.4).
Figure 2.4
Origines et effets des discours scientifiques produits

Source : inspiré d’Alvesson et Deetz, 2000, p. 14.
• Un positionnement qui va considérer, conformément aux traditions positivistes et du réalisme critique, que son objet vise principalement à mettre à jour et expliquer l’ordre social en vigueur. Les méthodes s’appuient sur la codification, la recherche de régularité, la normalisation de l’expérience en vue de produire des explications valides des phénomènes. La recherche menée par Brown et Eisenhardt (1997), qui compare les dispositifs d’organisations des projets de neuf organisations innovantes plus ou moins performantes, illustrent bien ces principes et objectifs.
• Pour les chercheurs s’inscrivant dans le courant interprétatif, la production scientifique vise principalement à comprendre la réalité sociale telle que construite par les actions et interprétations des acteurs. Sans remettre en cause l’existence d’un ordre social, les travaux de recherche s’inscrivant dans cette perspective considère que cet ordre est une production située réalisée par les acteurs eux-mêmes, de leurs interprétations et pratiques sociales ; interprétations et pratiques, qu’il s’agit dès lors de mettre à jour. Quoique se démarquant nettement d’une conception stable et immanente de l’ordre social, les travaux de Weick peuvent être rapprochés de cette conception du discours scientifique ( Allard-Poesi, 2005).
• Les recherches situées au-dessous de l’axe horizontal s’inscrivent en rupture tout à la fois avec cette vision consensuelle de la réalité sociale et la conception transparente, non problématique du langage qu’elle véhicule. Les travaux s’inscrivant dans le courant postmoderne (voir Allard-Poesi et Perret, 2002 pour une revue) soulignent ainsi le caractère conflictuel, changeant, contradictoire du sens et de la réalité sociale étudiée, mais également de la production scientifique elle-même. Cette dernière, parce que véhiculée par le langage qui impose ses catégories et distinctions ( Chia, 1995), est envisagée comme une fiction. Le chercheur, dans ce cadre, doit s’interroger quant à son statut d’auteur, aux effets de domination et de répression induits par ses écrits, pour éventuellement laisser la place à d’autres voix, d’autres interprétations, dont celles du lecteur.
• Les travaux s’inscrivant dans une conception critique (inspirés de l’École de Frankfort, de Foucault, notamment) enfin, considèrent que s’il existe un ordre social dont on peut décrire les modalités de fonctionnement, ce dernier est par nature conflictuel, objet de lutte d’intérêts, de rapports de pouvoir et de distorsion dans la communication. Or les méthodes scientifiques classiques tendent à privilégier et légitimer l’ordre en vigueur. Les travaux s’inscrivant dans les théories critiques cherchent ainsi à mettre en évidence les biais dont sont l’objet les productions scientifiques orthodoxes (à la faveur d’une rationalité instrumentale, des intérêts de certains au détriment d’autres, par exemple – voir Shrivastava, 1986 ; Perret et Huault, 2009, pour une analyse du discours stratégique ; Allard-Poesi et Hollet-Haudebert, 2012, 2014, 2017 pour une étude critique des méthodes de mesure de la souffrance au travail).
Ces deux dernières conceptions de la production scientifique, qui connaissent une influence croissante dans la recherche européenne en management, ont accompagné, si ce n’est suscité, d’importantes évolutions dans les recherches qualitatives, qu’elles revendiquent ou non directement l’appartenance à l’un ou l’autre de ces courants de recherche.
La tradition critique enjoint la recherche qualitative à prendre en compte l’inscription historique et politique des théories qu’elle emprunte. Il s’agit ainsi de dénaturaliser la production scientifique, autrement dit de chercher à voir comment des phénomènes qui nous apparaissent comme évidents (le changement, le leadership, l’apprentissage par exemple) sont le fait de pratiques sociales et de discours socialement et historiquement construits. Que l’on adopte une perspective microscopique (on cherchera alors à montrer comment des normes, pratiques, discours et micro-pouvoirs locaux s’assemblent pour produire des réalités, voir Vaara, Sorsa et Pälli, 2010 par exemple), ou macroscopique (on mettra en lumière les rôles des discours circulants, des conditions économiques et structurelles dans la production et reproduction de ces réalités, voir Knights et Morgan 1991, 1995), une grande attention est portée aux conditions historiques, politiques et sociales dans lesquelles la production scientifique émerge (au travers d’analyse généalogique ou historique, voir par exemple Le Texier, 2014).
Suivant tout à la fois la tradition critique et le courant postmoderne, la recherche qualitative s’interroge également quant aux effets des discours qu’elle produit. Sous différents aspects, ces deux courants sont attentifs à l’implication des connaissances produites dans la légitimation ou la remise en cause de l’ordre existant. Le courant postmoderne souligne tout particulièrement les tendances répressives et unitaires des productions scientifiques en ce qu’elles privilégient la voix du chercheur au détriment d’autres voix et répriment l’hétérogénéité et le mouvement à la faveur d’un ordre. Soulignant le caractère fictionnel de la production scientifique, cette perspective nous invite à reconnaître les interprétations multiples dont elle peut être l’objet (au travers de la déconstruction par exemple) et à laisser d’autres voix (notamment celles des acteurs de terrain) s’exprimer à travers elle (en expérimentant de nouveaux styles d’écriture, voir Allard-Poesi et Perret, 2002, pour une revue).
Cette question des effets de la production scientifique sur l’ordre social s’accompagne d’un débat quant au rôle du chercheur et de ses productions dans la société. Dès lors que sont pris en compte les effets potentiels de la production scientifique sur l’ordre social, le chercheur est invité à s’interroger quant à son rôle et son implication vis-à-vis de cet ordre. Au cours des années 1990, un débat a ainsi opposé les tenants d’une posture distanciée d’un côté, à ceux prônant l’engagement du chercheur dans la transformation de la réalité sociale, de l’autre.
Il s’agit, pour les premiers, de dénoncer l’ordre social existant. S’inscrivant dans la tradition de l’École de Frankfort ou dans le prolongement des travaux d’Habermas, les théoriciens critiques sans renoncer à un objectif de production scientifique qui se voudrait objective, et aux principes de rationalité, de réflexion et de consensus qui la sous-tendent, dénoncent l’implication des théories scientifiques orthodoxes d’avec l’ordre social existant, tout en s’en maintenant à distance pour éviter toute forme de récupération. Les recherches s’inscrivant dans le courant postmoderne voient dans cette ambition critique le danger du remplacement d’un ordre hégémonique par un autre. En lieu et place de cette critique distanciée qui ne renonce pas au grand récit de la modernité et au mythe du progrès qui l’accompagne, les postmodernes préfèrent une attitude de résistance locale à travers la production de petits récits (voir Lyotard, 1978), qui évite la clôture du sens par l’auteur et laisse la place à des interprétations multiples. La critique relève donc plus d’une forme de « parasitisme » distanciée que de l’attaque ou de la dénonciation frontale.
À ces postures de dénonciation distanciée s’opposent les tenants d’un engagement local. On reproche ainsi à la posture postmoderne son réductionnisme textuel, en ce qu’elle concentre l’essentiel de son énergie à l’écriture de textes et leur déconstruction. On reproche aux recherches critiques tout à la fois leur caractère totalisant et leur négativisme peu à même de transformer l’ordre dénoncé.
Pour de nombreux auteurs ainsi, les écrits postmodernes et critiques parce que jargonnant, abstraits et théoriques (Alvesson, 2013 ; Grey et Sinclair, 2006) sont de peu d’effets et tendent à reproduire les phénomènes de domination qu’ils dénoncent. Alvesson et ses collègues (Alvesson et Wilmott, 1992 ; Spicer, Alvesson et Kärreman, 2009) enjoignent les chercheurs à s’engager localement avec les acteurs des organisations étudiées. Pour ces auteurs, seul cet engagement est à même de permettre à la fois une transformation du management, mais également d’encourager la réflexivité des acteurs et leur plus grande maîtrise de ces méthodes. Cette position n’est pas exempte de difficultés. Johnson et Duberley (2003) soulignent ainsi les difficultés d’une position visant à transformer, avec les acteurs, et de manière démocratique, les modalités de management et d’organisation, alors que le chercheur et les managers disposent d’emblée d’un rôle privilégié. Elles soulignent également les difficultés de publication auxquelles ont à faire face de tels écrits, qui restent rares dans les revues académiques qui privilégient des recherches aux apparences plus neutres et techniques. La recherche de Sinclair (2007) montre enfin qu’une telle transformation est susceptible de se heurter aux intérêts d’autres groupes d’acteurs et de susciter leur opposition, de sorte qu’un engagement qui se limiterait à ce niveau local serait d’une certaine manière voué à l’échec (point d’ailleurs reconnu par Alvesson, 2008). Ces travaux récents plaident en faveur d’une multiplicité des formes d’engagement du chercheur : les unes orientées vers la production et la transmission de connaissances critiques à l’endroit des acteurs qui participent de la diffusion des modèles de management (consultants, médias, étudiants futurs managers, syndicats) ; les autres impliquant un travail prolongé dans les organisations afin d’éprouver les modèles proposés, pour éventuellement les remettre en cause et les faire évoluer.
Ces débats, aux côtés des questionnements et évolutions précédemment décrites (autour du statut des données collectées, des effets et origines des interprétations produites, du rôle du chercheur dans ces productions), invitent le chercheur à une plus grande réflexivité sur son propre processus de recherche, et, par effet rebond, sur les objets de recherche qu’il choisit. Étudiant les articles publiés en 2003 et 2004 dans les 20 plus grandes revues anglo-saxonnes en management, Dunne, Harney et Parker (2008) constatent que la production scientifique ne traite que marginalement des grands problèmes contemporains du management – et ce, même lorsque les journaux revendiquent un positionnement critique – : les inégalités (de genre, liées aux origines ethniques), les déplacements de populations induits par les activités économiques, la démocratie dans les organisations, la redistribution des richesses, la santé des travailleurs etc. Quelles sont les questions méritant notre attention aujourd’hui ? choisissons-nous de les étudier ou leur préférons-nous des sujets mieux à même d’être publiés dans les grandes revues ( Alvesson, 2013) ?
Ces éléments nous enjoignent à réfléchir tant à la nature de nos pratiques de production de nos discours en tant que chercheur, qu’à leur objet. Loin de l’ensemble des recettes de la voie royale, la recherche qualitative en management, par ses tournants et chemins de traverse, constitue, sur ces aspects, de précieuses sources d’inspiration.
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1 . En plaçant la réflexion sur un plan méthodologique et épistémologique (et non théorique), ces trois tournants, dont on peut placer la genèse à la fin des années 1980, rassemblent de nombreux courants théoriques qui se sont inspirés ou ont inspiré les critiques méthodologiques que nous détaillons ici : les théories narratives et conversationnelles pour le tournant discursif, par exemple, les théories foucaldienne, queer , post-coloniales, ou encore de la matérialité (comme l’ANT) pour le tournant critique, certaines de ces théories, mais également certaines théories herméneutiques pour le courant réflexif (voir Alvesson et Sköldberg, 2009).

2 . Il s’agit d’une transposition, autrement dit, d’une traduction (au sens de la théorie de l’Acteur-Réseau). Les travaux d’Alvesson et Kärreman portent sur le discours organisationnel, et non sur les données de discours en général. Les critiques formulées par les auteurs à l’encontre des travaux de recherche portant sur cet objet, en particulier le caractère flou et donc attrape-tout de la notion, ont servi de guide à la réflexion ici menée. Cette réflexion porte sur les questions méthodologiques et épistémologiques (la relation que le discours entretient avec le réel) posées par le recours à des données discursives. La question de l’ontologie même du discours ( i.e ., sa nature en tant que réalité) est donc exclue ici (Iedema, 2007 ; Philips et Oswick, 2012).


Partie 1. Quelques chemins d’exploration
Entre héritage et créativité
Composer notre méthode : non pas simplement adopter une méthode mais la composer, que ce soit en donner, tel un musicien, une interprétation propre ou en forger nombre de ses paris et de ses aspects. Comment nous y prendre ? Peu d’auteurs confient les ficelles de leur métier, la « cuisine », comment ils travaillent effectivement ( Solé, 2007, Becker, 2002). Il nous faut pourtant essayer de comprendre leur geste, de saisir avec quelles difficultés ils se débattent, comprendre ce qui leur pose problème tout comme ce qui les pousse ainsi que le contexte spécifique dans lequel ils ou elles ont conçu leur méthode. Puis à partir de leur expérience, imaginer à notre tour comment entrer en contact avec ce que nous étudions, comment mettre en mouvement la connaissance et la pensée, et saisir quelles interrogations cela soulève, quelles significations tout ceci peut bien avoir. Reprenons ces différentes étapes.
Nous ne partons en effet pas d’une table rase. Nous avons déjà lu beaucoup d’études. Nous pouvons cultiver cette exposition aux précédentes recherches qualitatives. Il y a maintenant une assez longue tradition de recherches en sciences humaines et sociales, avec d’illustres prédécesseurs. Nous avons la chance d’avoir leur expérience en héritage. Nous pouvons par exemple revoir les réflexions méthodologiques des générations successives de l’École de Chicago ou des ethnologues, les questions posées par le féminisme ou par les études postcoloniales et toutes les explorations tentées au sein des successions de tournants qui ont enflammé les chercheurs qualitatifs. Chaque courant a expérimenté et composé son approche, a tenu à la débattre et la justifier, nous léguant de précieuses réflexions.
Toutefois, cet héritage ne nous est pas donné, il est à reconquérir. Tout nous pousse à l’amnésie, à ne plus retenir que les chemins les plus parcourus, ou les plus en vogue. Passivement nous recevons bien peu de cet héritage. Seule une petite partie nous a été transmise par les cours ou par nos lectures au hasard. Il nous revient de le redécouvrir et de la revivifier, de nous inspirer d’autres courants moins imités. De reprendre les explorations et les débats Et ces legs reçus, transmis ou reconquis, doivent encore être filtrés, certaines parties sélectionnées, re-signifiées, actualisées.
Nous pouvons alors choisir de les imiter, de faire à la manière de… et nous apprendrons ainsi beaucoup. Mais nous pouvons surtout nous en inspirer pour composer notre méthode, non pas la copier à l’identique mais retrouver et reprendre la confrontation au problème qui l’a inspirée. Notre travail est alors d’imagination et de conception. Nous pouvons nous demander quel type de contact nous voulons/pouvons avoir l’organisation étudiée, nous pouvons imaginer des dispositifs qui favoriseront la mise en mouvement de nos idées, penser ce qui a des chances d’apporter matière à réflexion.
Le défi alors n’est plus de montrer que nous sommes restés fidèles à une méthode existante. Il est plutôt d’expliciter comment certains de ses principes ou dispositifs nous ont inspirés et comment nous l’avons revivifiée, recomposée en vue d’un projet de recherche propre. On parle souvent de « design de la recherche ». Cette métaphore est productive, pourvu que nous gardons vives ses puissances évocatrices des dimensions de création, de conception et d’esthétique. Composer sa méthode c’est un tel travail de design : de création, de conception et de beauté du geste, inspiré par une tradition, orienté par le thème et le terrain ainsi que par le projet de connaissance.
Ce qui est à apprendre, ce qui est à transmettre, ce qui est à hériter, est sans doute moins les méthodes à la lettre qu’une sensibilité à la diversité des possibilités, à l’art d’inventer des méthodes en vue d’un projet ou d’une intuition et de critiquer ses fabrications.
C’est la raison pour laquelle cette première partie présente une diversité de méthodes. Aucune ne se présente comme le one best way pour étudier les organisations, chacune explore des directions possibles. Elles proposent une grande diversité de contacts, de façon de nous exposer à ce que nous étudions. Ce contact, ce sera par exemple notre propre expérience, la mise en place d’un artefact, nos affects, un dispositif artistique, les discours, l’inconscient, le plus immatériel et intangible – ce peut ainsi être ce qui nous touche ou le plus intouchable. Et chacune met en mouvement nos connaissances, nos pensées, nos façons d’identifier ce qui est problématique. Ce mouvement vient par exemple d’une façon d’expérimenter ou de se laisser toucher par les rencontres, une situation d’aventure ou de mise en danger, une perturbation des processus courants ou l’utilisation d’outils qui bouleversent nos perceptions du terrain.
Ces textes ne sauraient proposer des recettes à suivre. Ils présentent des possibilités, que leurs auteurs se sont appropriées pour des recherches spécifiques. Composer notre méthode c’est renoncer à suivre un modèle pour entrer dans un chemin de réflexivité. Car devant tant de diversité de contacts et de mouvements, nous devons interroger le chemin finalement parcouru, ses limites, ce qu’il a ouvert, ses alternatives, pourquoi nous avons choisi telles orientations, choisi d’écrire de telle façon, nous interroger sur la place que nous occupons, etc.
La réflexivité est la contrepartie du vertige devant la diversité des possibilités d’exposition et de cheminement. À l’angoisse décrite par Devereux (1980), celle qui devant la masse des données appelle à nous donner une méthode, s’ajoute l’angoisse – mais aussi la joie de créer – devant l’étendue des possibilités méthodologiques. Mais cette angoisse ne doit pas nous bloquer. La méthode s’affine en marchant. Elle s’expérimente et s’invente en chemin. Avoir adapté la méthode en cours de route est moins le signe d’une indigence de la préparation qu’une trace de la réflexivité de l’auteur.
Dans le premier chapitre de cette partie ( Chap. 3 ), Jean-Luc Moriceau présente les possibilités offertes par l’autoethnographie. Ici l’exposition consiste à avoir vécu les phénomènes organisationnels étudiés en première personne, de sentir comment ceux-ci qui ont participé à la construction de sa réflexion ou son identité et de réfléchir aux aspects éthiques et politiques de cette expérience. À partir de nombreux exemples, il indique que la réussite d’une telle entreprise demande de parvenir à restituer l’expérience au plus vif, de s’imposer des critères contre soi-même et de distinguer plusieurs niveaux de je . Il s’agit aussi de travailler l’écriture pour faire vivre l’expérience et la réflexion au lecteur dans ses tensions et ses défis et de saisir comment articuler ce récit avec la théorie.
Dans le deuxième chapitre de cette partie ( Chap. 4 ), Laurent Renard, L. Martin Cloutier et Richard Soparnot invitent à découvrir la recherche de la science du design. En partant de la conviction de Herbert Simon que désormais notre environnement est plus artificiel que naturel, dans cette approche le contact avec l’organisation se fait en construisant un artefact qui tente de résoudre une situation posant problème. Le retour d’expérience gagné par cette introduction d’un artefact est source de connaissance issue du terrain. Les auteurs proposent un schéma conceptuel précisant le sens des principaux termes et extrants de la recherche et introduisent à deux débats au sujet de cette approche.
Après l’expérience propre et les artefacts c’est vers les affects que, dans le troisième chapitre de cette partie ( Chap. 5 ), Jean-Luc Moriceau nous propose de nous tourner. Il tente de saisir certains des principes et approches qui animent ce tournant : se laisser toucher par l’expérience telle qu’elle vient à nous, dans la brutalité de la rencontre et avec son halo de contextes, les réflexivités politiques et éthiques ainsi mises en mouvement, la tentative de transmettre l’expérience et de donner à penser au lecteur. Il montre que les auteurs donnent la priorité à l’exposition, au cheminement et la réflexivité. Les affects ressentis, dans les situations ordinaires ou les rencontres exceptionnelles, sont le départ de chemins de réflexion qui emportent le lecteur vers des prises de conscience souvent non prévues au départ.
C’est alors au domaine des méthodes fondées sur l’art que, dans le quatrième chapitre de cette partie ( Chap. 6 ), Philippe Mairesse nous introduit. Il rappelle l’histoire et la lente acceptabilité de ces approches, mais en souligne aussi la rigueur apportée par une étude précise de l’esthétique et du sensible. Il montre également que ces études sont animées par un souci d’actionnabilité mais qu’elles comportent un réel potentiel de critique ou d’inventions d’alternatives. Il y a souvent une grande créativité dans la composition de la méthode qui peut comprendre des degrés très variés d’art, mais qui toujours amène à réfléchir à la situation esthétique et politique des dispositifs introduits.
C’est ensuite dans l’univers des discours que Gabriel Péries nous emmènera. Il souligne les nécessaires mises en contextes et étapes de constitution d’un corpus, mais aussi le rôle d’une certaine entente de la langue pour sentir ce que disent les discours. À partir de l’exemple des discours militaires, il montre comment la production de discours est réglementée, le choix des mots et des métaphores et les procédés rhétoriques mis en œuvre. S’il faut s’exposer aux discours pour en saisir l’efficace, une analyse méthodique et vigilante nous permet d’en saisir les ressorts et comprendre certains enjeux politiques.
Non pas ce qui est dit mais ce qui ne peut se dire directement, voilà ce que nous proposent d’étudier Madeleine Besson et Carla Mendoza au moyen des méthodes projectives. Ces méthodes visent à approcher ce que les personnes connaissent mal ou ont du mal à exprimer. Les auteurs en rappellent les origines, notamment dans les études marketing, puis en montrent la diversité, avec les différents principes sous-jacents. Nous sommes alors invités à composer sur mesure une technique qui permette de révéler certaines dispositions ou certains mécanismes qui ne pourraient être abordés par des entretiens plus classiques.
Ce sont de conditions de recherche extrêmes qu’Yvonne Giordano et Geneviève Musca témoignent dans le septième chapitre . Extrêmes car il s’est agi de suivre des alpinistes tentant une première mondiale de traversée dans la cordillère des Andes. Extrêmes car miroir grossissant des tensions et défis du leadership dans des conditions de dangers et d’incertitudes. Extrêmes car pour les chercheuses il fallait aussi décider comment recomposer le projet de recherche dans des conditions difficiles, périlleuses et incertaines. Extrêmes encore car il est difficile après une telle exposition et un tel cheminement, de savoir comment témoigner et comment réfléchir de telles aventures. Mais il fait peu de doutes qu’un tel dispositif est une source incomparable d’apprentissage de l’organisation, du leadership et de la recherche.
Peut-on étudier ce qui n’est pas visible ?, voici ce que se demandent Pierre Romelaer et Anouck Adrot. De l’invisible, les chercheurs ne peuvent se saisir, et pourtant ils doivent composer avec. D’ailleurs les auteurs remarquent qu’il y a de l’invisible dans beaucoup d’approches de recherche et entreprennent alors de les classifier. Par ailleurs, les acteurs de l’organisation jouent également avec les différentes stratégies possibles vis-à-vis de ce qui n’est pas visible. Aussi les auteurs étudient-ils comment des recherches parues récemment dans des revues prestigieuses tentent de cerner ces aspects invisibles de l’organisation. Comment nos méthodes traitent-elles alors de l’invisible, mais aussi du secret, de la myopie, du silence, de l’absence ou encore du vide  ? Autant de défis pour composer sa méthode de recherche.
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Chapitre 3. Explorer sa propre expérience. L’autoethnographie : conter soi-même comme un autre
Jean-Luc Moriceau , LITEM, Univ Evry, IMT-BS, Université Paris-Saclay
Comment montrer les possibilités apportées par l’autoethnographie ? Commençons par deux exemples, l’un rapporté par Carolyn Ellis (2004), l’autre personnel.
Une étudiante vient dans le bureau de Carolyn Ellis. Elle souhaite étudier les survivantes à un cancer du sein. Elle a prévu de combiner des approches qualitatives et quantitatives. Elle a prévu d’envoyer un questionnaire puis de faire des entretiens : trente femmes, dont des noires, lesbiennes, jeunes et vieilles, professionnelles et ouvrières – elle souhaite une diversité représentative, afin de pouvoir généraliser. Lorsque Carolyn Ellis lui demande comment elle en est arrivée à s’intéresser à ce sujet, elle confie avoir eu elle-même un cancer du sein ; mais elle s’insurge. En aucun cas, elle ne laissera cette expérience biaiser sa recherche. D’ailleurs personne à l’université ne lui a jamais demandé d’en parler ! Voici cependant qu’elle raconte l’effet de la maladie sur sa vie, ce que c’est d’avoir un sein en moins, les angoisses des enfants, la chute des cheveux… Elle raconte le moment à moment, précise une foule de détails concrets. Ce faisant elle montre une autre, importante, manière de savoir. Ce travail d’évocation, ce démêlage de tant d’impressions et émotions inextricablement mêlées, ce rappel de tant de phases, la multiplicité hésitante et contradictoire de ses réactions, témoignent d’une manière dense et profonde, multiple et si parlante, authentique et directe de la survivance au cancer du sein. Justement ce qu’elle cherche à mieux cerner. Elle écrira une autoethnographie.
Une étudiante d’une trentaine d’années me parle de son projet de thèse. Elle souhaite étudier les possibilités et les difficultés du recours au microcrédit par les femmes dans l’Algérie d’aujourd’hui. Elle compte établir des statistiques et suivre le parcours de quelques femmes emblématiques. Lorsque je l’invite à me parler de sa connaissance de l’Algérie (sa famille est d’origine algérienne), une série de souvenirs, tous plus riches et passionnants, qu’elle affirme n’avoir jamais racontés, reviennent. Dans une série d’« aventures », et pour des raisons chaque fois motivées, elle a dû se dissimuler sous un voile, se faire passer pour un homme, acquérir une fausse carte de travail, elle a vécu des expériences uniques, accédé à des cercles très restreints, a risqué plusieurs fois sa vie, a appris beaucoup auprès de personnes « simples » ou célèbres. Elle a connu des peurs, des dangers, des humiliations mais aussi été touchée, transformée, transportée par des rencontres et des situations. Malgré tout, ceci ne lui semble pas pouvoir faire un terrain de recherche – alors qu’elle a connu nombre de situations et expériences qui disent et dévoilent tant d’aspects essentiels et si difficiles à saisir de l’extérieur. Ses voyages, assurément, racontent le cœur de sa recherche : les possibilités et les difficultés pour les femmes de l’Algérie contemporaine. Les sources qu’elle envisageait restent très informatives, mais paraissent en fait complémentaires à cette expérience en première personne. Cette nouvelle aventure, celle d’une écriture autoethnographique la tente, il lui semble même devenu impossible d’en envisager une autre.
Régulièrement des professionnels confrontés à des problèmes éthiques et pratiques complexes et se sentant désarmés, dépassés ou révoltés, ou encore des personnes entreprenantes ou engagées, militantes ou indignées, décident d’entreprendre une recherche. Ils ou elles veulent mieux comprendre ou mieux agir, prendre de la distance ou transmettre une expérience. Bien souvent cependant, ils ont l’idée que leur propre expérience pourrait nuire à la qualité de leur étude, car introduisant des biais de « subjectivité », et impliquant un cas trop singulier ; bref dans leur vocabulaire, ne pas être scientifiques. Paradoxalement, alors qu’en tant que chercheurs nous rencontrons généralement des difficultés d’accès au terrain et nous contentons d’un contact bien plus superficiel, ces personnes immergées dans la pratique, au cœur des problématiques à interroger, bénéficiant d’une expérience en première personne, en relation cognitive, affective, de longue durée avec l’objet d’étude, pensent devoir se priver d’une telle connaissance directe, vécue, incarnée.
Pourtant, si l’on connaît de l’intérieur ces lieux où le culturel, le social, le politique, l’économique s’impriment sur les subjectivités, ces carrefours où se conjuguent les problématiques éthiques et pratiques, alors conduire la recherche au plus près de soi peut offrir un atout incomparable. C’est ce que peut permettre l’autoethnographie qui ouvre l’enquête sur ces lieux singuliers, à la fois intimes et partagés, et amène à réfléchir sur cette expérience vive. L’autoethnographie consiste à décrire en première personne et réfléchir l’expérience de sa propre culture, d’une condition ou d’une trajectoire, telle qu’elle s’imprime en nous, telle que nous le rencontrons. Elle part d’une description dense de l’expérience vécue, voulant la retracer dans son entièreté, dévoilant en son sein l’éthique, le politique et le culturel. Elle y ajoute un parti pris de réflexivité afin de donner sens et enjeu à cette expérience, d’en comprendre la portée. Si elle part d’une expérience singulière, elle est une manière ancrée et humaniste de conter et penser le monde des organisations.
Mais comment transformer ce matériau si riche et personnel en source de compréhensions et de réflexions sur les organisations ? Nous montrerons l’importance et le défi de restituer l’expérience vive, le besoin de s’imposer des critères contre soi-même ( Bochner, 2000), de distinguer plusieurs niveaux de je , d’un travail de et avec l’écriture, du lien avec la théorie avant de conclure sur certaines critiques et convictions.
Le témoignage de l’expérience vive
Robert Earhart (2011) est consultant, spécialisé dans les questions liées à la responsabilité sociale des entreprises. Il est écœuré par certaines pratiques amorales du capitalisme et veut œuvrer pour des relations économiques plus justes. Il fait partie d’un petit cabinet promouvant des pratiques plus responsables, thème encore très controversé dans ce début des années 2000. Son questionnement commence quand en miroir il observe les pratiques de certains de ses collègues et amis. Tous croient sincèrement en la RSE, mais pour survivre dans un environnement de concurrence ou pour faire avancer leurs projets « justes », leurs actes sont parfois contraires aux belles idées. Sa recherche aurait pu consister en une telle galerie de portraits en flagrant délit de contradiction. La recherche aurait été édifiante, nous aurions jugé, nous aurions sans doute ri, mais aurions-nous saisi les drames éthiques et les conflits moraux dans leur profondeur, aurions-nous compris la valeur existentielle de ces situations ?
Voilà cependant que l’auteur lui-même est confronté à des décisions difficiles lors de l’organisation d’une conférence et la réalisation d’un contrat européen. Il risque de perdre personnellement une somme suffisamment importante pour le ruiner. Il nous décrit ses tentatives et ses tentations, comment il s’emmêle en voulant démêler la situation, sa bonne volonté en balance avec sa précarité, ses conflits d’engagement envers sa famille, son travail, ses convictions, ses projets, etc. Nous entrons dans sa réflexion, nous vivons la situation avec lui et nous tremblons, nous assistons à ce qui ne pourrait nous être raconté autrement. La connaissance qui nous est présentée n’est pas une analyse distanciée menée de l’extérieur. Elle ne repose pas sur des témoignages recueillis par entretiens : une telle expérience ne saurait se dire dans toute sa richesse lors d’un entretien – et surtout dans un univers où chacun veut se montrer moralement exemplaire et généreux. Elle vient du récit, en première personne, d’une expérience contée avec le maximum de dimensions, de contradictions, de sincérité. Le dilemme éthique ne nous est pas présenté comme un problème à résoudre par un calcul ou un raisonnement, mais dans la puissance du drame tel qu’il a été vécu par l’auteur, nous demandant de le revivre de l’intérieur et d’en saisir toute la complexité. De le trouver tel qu’il s’est présenté, nous forçant à réagir.
Toute la difficulté de l’autoethnographie est ainsi d’atteindre à une écriture performative, autrement dit qui nous fasse revivre au présent, nous lecteurs, l’expérience vive, afin de comprendre la problématique de l’intérieur, comme si l’autre qui écrit était nous-mêmes. Parvenir à capter, restituer, faire revivre l’expérience vive, puis nous amener à réfléchir sur celle-ci, voici comment l’autoethnographie peut nous amener à comprendre de l’intérieur une expérience que l’auteur a traversée lui-même. L’expérience subjective doit pour cela être contée avec autant de profondeur et d’authenticité possible, dans toute sa densité émotionnelle, cognitive et comportementale (Maréchal, 2009). Comme l’affirment C. Ellis et A. Bochner (2000) : «  Les autoethnographes demandent au lecteur de ressentir la vérité de leurs histoires et d’en devenir des co-participants, se confrontant avec le cours du récit moralement, émotionnellement, esthétiquement et intellectuellement  ».
C’est toute la force de la méthode autoethnographique de ne pas commencer par transformer la problématique en objet d’étude pour l’examiner depuis une distance. Elle commence au contraire par la description phénoménologique de l’expérience vive. Le préfixe auto- correspond au fait que ce que nous étudions s’est manifesté dans sa richesse, sa complexité, sa multitude dans notre expérience propre. Aussi plus riche en est la description, et plus riche est notre accès à la problématique organisationnelle et éthique. Le chercheur décrit cette expérience sienne au plus vif de ce qu’il traverse, décrivant la problématique telle qu’elle a été vécue de l’intérieur par un sujet incarné, situé, exposé et hésitant.
Pour autant le but n’est pas de se montrer soi, dans une sorte d’auto-complaisance ou d’exhibitionnisme. Ce qui est à écrire, ce que nous voulons capter, est la façon dont la culture ( ethno ), le politique, l’organisation… vont s’inscrire dans notre expérience, dans toute la diversité, l’intimité et la nudité de cette inscription : comment l’organisation s’imprime dans l’expérience et la trajectoire d’une personne et comment elle produit et complique les questions éthiques, stratégiques, organisationnelles ou politiques, comment ces dernières s’enclenchent dans le tout d’une existence. L’autoethnographie montre les sous-textes, les parts d’ombre et la multiplicité derrière les récits hégémoniques (Spry, 2011).
C’est cette idée d’inscription et d’impression qu’apporte le suffixe - graphie . Elle nous semble d’une part pouvoir désigner l’inscription de la problématique étudiée dans l’expérience en première personne, dans le corps, les émotions, les pensées de celui qui écrit. Et désigner d’autre part tout le travail de description et de restitution de cette expérience, dans la création de textes performatifs qui lui rendent justice et communiquent au lecteur son immédiateté et son intensité.
« Auto-ethno-graphie » : trois dimensions de la méthode que C. Ellis et A. Bochner (2000 : 739) résume ainsi : «  L’autoethnographie est un genre d’écriture autobiographique qui affiche plusieurs niveaux de conscience, connectant le personnel avec le politique.  » Le je qui se décrit est un je baigné dans la culture, dans l’organisation, le je donne accès à l’organisation et à ce qui se rencontre comme problématiques éthiques telles qu’elles sont vécues. Par exemple, A. Kolker (1996) décrit la brutalité et l’inhumanité du système d’assurance maladie américain. Elle ne le décrit pas en général ou dans sa globalité, mais comment elle l’a rencontré dans son drame personnel. Elle est atteinte d’un cancer, et pourtant elle se voit déniée la couverture de ses frais médicaux. Elle pense y avoir droit, elle croit en une certaine justice, elle décrit toutes les phases de son combat. Nous la suivons tant dans ses certitudes que ses désespérances. Elle ne se présente pas comme exceptionnelle, la description de ses états semble si juste qu’il nous semble que nous réagirions sans doute comme elle. Faute de prise en charge, elle ne pourra être traitée et mourra peu de temps après l’écriture de son texte. Il s’agit d’un cas singulier, mais nous sentons que quelque chose de semblable pourrait arriver à beaucoup d’entre nous (même hors contexte américain). Ce qui fait que nous le lisons avec d’autant plus d’intérêt et de compréhension. Son écriture ne juge pas mais décrit l’expérience. Nous en tirons une compréhension qui ne ressemble pas aux cours de morale, plutôt à celle des leçons de vie.
Analyser sa propre expérience comme source de réflexion n’est pas nouveau, et on songera par exemple à Montaigne, Rousseau ou Proust. À partir des années 2000, cette stratégie d’enquête est théorisée comme méthode et devient vite acceptée en sciences sociales. Le terme lui-même d’autoethnographie a été utilisé pour la première fois par K. Heider en 1975 lorsqu’il reprend le récit d’un écolier décrivant lui-même « ce qu’il faisait ». Mais rapidement, le terme va regrouper une variété d’approches possibles 1 . Dès le départ, il s’agit de désigner une ethnographie réalisée sur sa propre culture (Hayano, 1979 ; van Maanen, 1995a). Une autre possibilité est celle d’un écrit révélant la culture du groupe auquel appartient l’auteur dans son explication avec une culture dominante autre (Pratt, 1994). Plus largement, il peut s’agir d’une ethnographie qui abandonne la perspective extérieure et objective, et mêle l’expérience de vie du chercheur à celles de l’autre étudié ( Denzin, 2014). Enfin avec les confessions de terrain ( confessional tales , van Maanen, 1988), c’est l’histoire réflexive de sa propre enquête sur une culture qui devient l’objet d’étude.
Des critères contre soi-même
«  Cette approche semble formidable, mais je ne crois pas que je peux l’utiliser. Ce serait vu comme trop subjectif  » rétorque un doctorant. Il étudie l’accompagnement des personnes atteintes par le HIV. Il milite lui-même depuis deux ans dans une association d’aide aux séropositifs. Mais il assure qu’il ne veut pas que sa recherche soit affectée par sa position, il va plutôt procéder par entretiens semi-directifs auprès de militants d’autres associations, de collègues et de malades. Dans la conversation qui s’ensuit, il admet que son expérience propre est bien plus riche que ce qu’il peut recueillir par entretiens, surtout que tout ne peut pas être dit, que le contact avec les autres associations n’est pas aisé. Il sait que sa connaissance intime de l’accompagnement lui permet de comprendre ce qui est dit à demi-mot, de corriger les discours socialement corrects, que ce qui lui est dit est travesti et embelli, mais il ne veut se fonder que sur ce qui est dit dans les entretiens. Et pour lui l’aspect affectif est central : les échanges avec les malades sont intenses, c’est un travail pour conserver une certaine distance émotionnelle, rien de cela ne transparaît dans les entretiens. Son désarroi vient de ce qu’il sait que son analyse devra se baser sur un matériau travesti et partiel, mais ce serait le prix à payer pour la traçabilité et l’objectivité.
Il poursuit son témoignage. En quelques phrases, dans le ressouvenir de certains moments vécus très durs, se concentrent la condition du travail en associations militantes, les circuits économiques de l’aide, les indifférences et solidarités contemporaines, mais aussi une certaine violence académique, des histoires, réelles ou fantasmées sur les jurys de thèse, sur l’interdiction de sortir des sentiers battus, etc. Une mine d’or pour comprendre de l’intérieur, pour réfléchir, pour transmettre. Pourtant comment faire alors pour que le récit de sa propre expérience puisse être la base d’une recherche académique ?
Il faut sans doute a minima s’imposer des critères contre soi-même, connecter l’expérience avec la théorie et avec ses contextes et distinguer différents niveaux de « je ».
Ainsi pour A. Bochner (2000), il ne suffit pas de vouloir conter sa propre expérience, il faut aussi des « critères contre soi-même » : contre ses penchants naturels et contre un certain habitus académique. Le risque est grand de vouloir se montrer sous son plus beau profil ou de vouloir reconstruire trop à dessein la traversée suivie. Depuis son expérience de tels textes, Bochner recommande au contraire à l’auteur de faire montre de vulnérabilité et d’honnêteté, qu’il nous confie ses belles et ses laides pensées, le difficilement avouable, si cela est au cœur de l’expérience décrite. Il veut sentir les affres par lesquels l’auteur passe du « qui j’étais » à « qui je suis devenu », révélant le flesh and blood , témoignant d’un souci sensible, attentionné, envers les personnes concernées, permettant ainsi de : «  confirmer et humaniser l’expérience tragique en se portant témoin de ce que signifie vivre dans la honte, être abusé, l’addiction, le handicap et faire gagner du pouvoir par ce témoignage  » (p. 271).
Ce sont ainsi de tels critères : vulnérabilité, authenticité, sensibilité, crédibilité et réflexivité qui font la qualité de ces écrits. Certains textes autoethnographiques se limitent à une description de l’expérience tant elle parle d’elle-même, ou tant la contradiction avec le sens commun ou la théorie sont évidents. Toutefois, pour une thèse ou un article dans une revue académique, il est préférable de relever cette description par une discussion théorique. La réflexion ainsi armée par les théories des organisations et des sciences humaines, l’auteur tente de penser son expérience, d’en montrer les implications, les potentialités, les conséquences, et de réussir ce faisant une contribution théorique ancrée dans l’expérience. Prenant cette expérience comme celle d’un autre, tout en la comprenant de l’intérieur, le chercheur se dédouble, étant à la fois chercheur et témoin, l’un enrichissant et contrôlant l’autre, mettant en perspective et en relief ce qui est confié, il peut aller, s’il y arrive, vers une contribution à la fois empiriquement dense et théoriquement profonde.
Si alors l’écriture commence par l’expérience intime, à même de soi, à fleur de peau et d’affects, ce n’est pas par faiblesse de la méthode ou pour suivre un subjectivisme incapable de distance et d’objectivité. C’est parce que nous vivons dans un monde de management, d’organisations et d’institutions, de capitalisme, que nous y sommes baignés et depuis toujours, et qu’il n’est pas possible de l’étudier depuis un extérieur. L’autoethnographie ne décrit pas un soi placé dans une organisation, mais un soi traversé et imprégné de stratégie et d’organisation, un soi manageant et organisant, et un soi imprégné de technologie et d’histoire, de discours et de demandes. Le texte est toujours inscrit dans un tel contexte. C’est à ce soi contextualisé, non à un sujet isolé, que se présentent les problématiques éthiques et organisationnelles. Lorsque par exemple T. Adams (2011) décrit son parcours de dévoilement de son homosexualité, il montre toutes les difficultés, les pressions, les retours en arrière, les trahisons, les brimades, et surtout toutes les étapes traversées. Et les incompréhensions de l’université. Tout en s’opposant à l’imagerie populaire qui veut qu’il s’agisse de « sortir du placard », comme un seuil, une étape à franchir, il montre les violences institutionnelles, symboliques et toute la trajectoire par laquelle il a dû passer. Les questions éthiques de la sincérité envers soi-même, de la privauté, de l’activisme, de l’exposition de l’intime… sont présentées et étudiées dans leur contexte politique et culturel, leur donnant le jour et le goût non d’une question théorique mais d’un drame vécu. L’organisation universitaire en est présentée sous un jour bien différent.
Dit autrement, confier son expérience ne suffit pas, surtout si le moi prend le pas sur le soi : si l’auteur veut se montrer sous son meilleur jour, sans respecter le « pacte autobiographique » (Lejeune, 1975), si le récit n’est pas l’occasion d’un difficile effort de réflexivité, d’un combat avec et contre soi-même, s’il ne se lie pas à la théorie. Mais ce qui est à conter est un soi qui n’est pas une particule élémentaire, qui est en dialogue avec les autres. C’est cette situation du soi qui s’écrit dans un contexte institutionnel, un soi inséparablement et toujours déjà dans un monde d’organisations, qui fait l’intérêt majeur de l’autoethnographie pour nos recherches. L’autoethnographie creuse dans la profondeur d’un cas singulier, montre un soi qui s’expose et réfléchit son action et sa position mais touche des problématiques managériales et organisationnelles qui se répèteront ailleurs, sous d’autres formes.
La première personne du singulier
Mais qui est alors le je, le soi, l’« auto », de l’autoethnographie ? La difficulté, mais surtout la force et les possibilités de l’autoethnographie, tiennent dans la richesse et l’ambiguïté de cette première personne : elle est un « je » singulier et pluriel, problématique. Un « je » à plusieurs composantes, aux frontières troubles, qu’il s’agit de bien distinguer logiquement, mais entre lesquelles il peut y avoir du jeu.
• Il y a d’abord le je qui perçoit et ressent, qui vit la situation et qui peut témoigner. Ce serait l’expérience brute, si celle-ci était possible, et qu’il s’agit de décrire avec le plus de finesse et d’authenticité. Il y a là un complexe de sensations, de situations intriquées, de paroles échangées, de faits et d’émotions. Ce je qui a un corps avec organes, un je sensible et éprouvant, un je agissant et parlant, un je désirant et souffrant, un jeu sensible et vulnérable.
• Il y a ensuite le je qui comprend, depuis sa perspective située, qui réfléchit, grandit et apprend. Le je qui de ses expériences tire une expérience, un je qui devient. Ce « je » comme le précédent est soumis à l’efficace de l’histoire, il est toujours déjà dans un (des) milieu(x) culturel(s), politique(s) et institutionnel(s). Il ajoute un premier niveau de réflexivité.
• Mais ce déjà double je est aussi chercheur. C’est aussi un troisième je intéressé et guidé par une question de recherche, qui connaît la littérature académique adéquate, et qui veut s’adresser à une audience. Il ajoute un second niveau de réflexivité, problématisant, appliquant sa méthode et écrivant.
• Enfin le chercheur lui-même peut inclure sa propre réflexivité sur la recherche et écrit pour communiquer cette réflexion. Ce je réfléchit à sa méthode, à sa question, au sens et aux conséquences de ce qu’il fait en cherchant, en communiquant, en décidant de mener cette autoethnographie.
Ce sont tous ces « je » qui parlent à leur manière, dans une dialogique de la première personne, et qu’il s’agit d’exposer comme autant de composantes d’un soi bien plus que d’un moi. Une première personne, singulière et plurielle, qui souvent se transforme par l’expérience, mais que l’on apprend à comprendre comme un alter ego .
L’écriture comme mode d’enquête
Isabela Paes (2011) est actrice. Elle entreprend une ethnographie d’Odin Teatret, un groupe danois majeur de la scène théâtrale contemporaine, elle veut mieux comprendre l’organisation qui permet de réussir des créations reconnues parfois sous des contraintes exceptionnellement fortes. Elle participe pendant plus de six mois à la vie et aux productions du groupe. Elle décrit notamment avec minutie les techniques et pratiques d’entraînement des acteurs. Toutefois, en plein cœur de son enquête, elle se rend compte que quelque chose change en elle : elle, l’actrice, la chercheuse, la participante n’est plus la même. Son journal de terrain en est témoin. Elle se rend compte que les techniques d’entraînement sont également des « techniques de soi », au sens de Hadot (2002) et Foucault (2001). Elle décrit alors cette transformation, ses hésitations, le désir renouvelé, la difficile recherche de présence.

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