SAMU, Médecins, Intouchables?
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Description

SAMU, Médecins,
Intouchables ?
Témoignage
Vous apprenez, lors d’un examen dans une clinique dotée d’un service de chirurgie réparatrice car l’opération récente d’une tumeur rénale dans un hôpital vous a laissé une grave atonie musculaire, que non, votre tumeur n’était pas bénigne comme on vous l’a dit. Et que non, contrairement à ce qu’a prétendu le chirurgien urologue, il n’a pas tout enlevé.
Il y a des façons moins brutales d’apprendre que vous êtes atteint d’un cancer rénal agressif…
Vous comprenez alors, que ce chirurgien a négligé l’obligation de vous informer, vous et votre médecin traitant.
Si vous pouvez compter sur des relations et rencontrer rapidement un professeur qui accepte de vous opérer à nouveau, vous aurez une chance d’être vivant dix ans plus tard.
Mais alors, vous êtes condamné à la douleur d’apprendre, à quelques mois de cela, que dans les Alpes, un de vos deux fils vient de mourir à l’âge de 26 ans, d’un infarctus du myocarde massif après avoir appelé le SAMU qui n’a pas réagi et avoir été vu très brièvement par un médecin saisonnier qui a confondu IDM et « petite gastro »…
Que reste-t-il à faire ? S’enfoncer dans le désespoir, ou entrer en guerre contre ceux qui ont failli ?
Demander des comptes, faire reconnaître les fautes, c’est le choix qu’a fait l’auteur.
Il lui a fallu près de dix ans pour obtenir la condamnation du médecin-saisonnier, puis du SAMU pour la mort de son fils.
En ce qui la concerne, elle s’est heurtée à un mur.
L’auteur
Après des études supérieures scientifiques, Catherine Moret-Courtel a occupé divers postes de cadre dans l’industrie pétrolière. Elle a effectué de nombreux séjours à l’étranger. Ses romans La Caissière et Ne reviens pas sur tes pas ont été publiés.
Couverture JP Moret photo personnelle ECG fictif
Un peu après midi, il ressent une gêne légère. Pas faim. Laisse les autres déjeuner sans lui, attend que cela passe. La gêne qu’il estime encore abdominale est devenue douleur. Le petit déjeuner est loin, digéré, mais il se fait vomir, pensant que cela arrangera les choses, va s’allonger.A une heure sa fiancée va le voir, lui demande s’il se sent mieux.Pas du tout. La douleur est maintenant dans la poitrine. Il ne sait comment se mettre pour avoir moins mal. Il n’est jamais malade. Il le répète comme une incantation, car maintenant, il se sent un peu essoufflé.Le malaise augmente. Il n’a pas de référence pour mesurer sa douleur, la gravité des symptômes. Il n’est jamais malade…Une heure quinze. Il essaie de se réchauffer dans un bain car il grelotte. Son état empire. Alors, lui qui n’est jamais malade, s’alarme. Il demande qu’on fasse venir un docteur.L’amie du frère est préparatrice en pharmacie. Elle prend les choses en mains, appelle le service d’urgence, le 15. Explique posément les symptômes, comme on le lui a appris lors d’exercices de secourisme. La douleur à la poitrine, le mal au cœur, elle précise « l’organe », la difficulté à respirer, les vomissements. Demande un médecin. Non, elle ne peut passer le jeune homme malade, il est dans un bain chaud.Il va mal, il a très froid.La permanencière, sa seule interlocutrice, après avoir écouté la description des symptômes et posé quelques questions, décide que le SAMU n’interviendra pas et lui communique le numéro de téléphone du Centre Médical de la station.Ne passe pas de médecin régulateur6. 

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 juillet 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363158031
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SAMU, Médecins, Intouchables ?


Catherine Moret-Courtel

2018
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
 
Du même auteur
 
La Caissière, Belfond 2008 Prix du Premier roman du Rotary 2009
 
Ne reviens pas sur tes pas , De Borée 2014
 
 
À Matthieu
 
 
Avertissement
 
Ce témoignage raconte une histoire vraie.
D’abord pénible, puis tragique, qui a bouleversé nos vies.
Celle d’un cancer traité avec inconscience, mais surtout, celle de la mort, à l’âge de 26 ans, d’un jeune homme, fils, frère et fiancé.
Quand on a l’habitude de croire qu’on a toute la vie devant soi, lui, s’est éteint seul, dans la souffrance, parce que ceux qui avaient été appelés et celui qui l’avait examiné ont failli à leur devoir de soin.
 
Cette histoire, j’ai voulu la raconter à la troisième personne, comme vue de l’extérieur, avec un semblant de détachement, comme pour l’exorciser… Excepté le moment où j’apprends la terrible nouvelle.
 
J’ai voulu aussi donner corps aux protagonistes. Elle, puis Lui. Des humains qui n’ont plus été que des numéros, des cas, des gêneurs, des dommages et intérêts, totalement déshumanisés pour Eux, les médecins, l’administration, les avocats, les magistrats.
 
Je n’ai pas voulu en faire un réquisitoire, puisque la justice est passée.
Les lieux, les centres médicaux, les tribunaux, les noms, rien n’est précisé.
Cela aurait pu arriver n’importe où.
Personne n’est, hélas, à l’abri de ce genre de drame.
 
 
 
 
 
ELLE
2006, novembre
 

 
Il sentit une main légère effleurer son dos. Mais il n’eut pas le temps de se retourner.
« Baloo, je vais pas bien ».
D’abord, il détestait qu’elle l’appelle Baloo. Cela suggérait une allure pataude et enveloppée qui lui renvoyait une image peu flatteuse de ce qu’il pensait être à un peu plus de cinquante ans…
Et surtout, quand elle utilisait ce petit nom ridicule, cela ne présageait rien de bon. Cet amollissement bêtifiant annonçait en général l’imminence d’une catastrophe.
Finalement, il se retourna.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
La tête au ras de la couette, sa femme avait l’air tout à fait normal dans la pénombre matinale. Juste un peu emmaillotée dans l’imprimé oriental, ce qui lui donnait l’aspect assez comique d’une momie bariolée.
Et qui parlait.
Volubile. Intarissable.
Une vraie logorrhée pour lui préciser tout ce qui n’allait pas, le coté du dos, le ventre, la douleur, la gêne quand elle essayait de bouger, l’incompréhension et pour finir cette précision :
— Je n’ai plus de médecin.
— Eh bien, tu en cherches un, les pages jaunes, c’est fait pour ça…De toute façon, tu peux aller chez n’importe qui, il ne sera pas pire que le précédent.
Il secoua la tête. Cette idée aussi d’écouter ses copines. De filer grossir la clientèle féminine d’un charlatan beau parleur. Cela faisait deux ans que de temps à autre, sa femme se plaignait d’une douleur dans le dos à gauche, un peu plus bas que la taille. Sans que cela n’eut d’une quelconque façon intéressé l’homme de l’art.
Elle sentit l’agacement. S’excusa.
« Baloo, je suis désolée, mais vraiment ça va pas. Je n’ai pas besoin qu’en plus tu m’engueules… ».
On était en décembre, début de week-end, il était sept heures trente. Il se leva avec un soupir, balaya l’espace d’un geste de la main, comme pour chasser des mouches importunes sans se douter qu’à partir de ce matin-là, plus jamais sa vie ne connaîtrait d’insouciance heureuse.
 
Elle avait vraiment mal au ventre.
Un peu à gauche. Rien de spécial à gauche ?
De toute façon, même à droite, cela n’aurait rien voulu dire car l’appendice, cela faisait longtemps qu’on lui avait enlevée et ce genre de boyau, ça ne repousse pas.
Elle ne comprenait pas. Tout avait l’air de fonctionner comme il faut. Simplement une grosse fatigue, une terrifiante fatigue qui lui imposait, les soirs où elle n’en pouvait plus, de monter pour la trentième fois au premier étage de leur maison…à quatre pattes. Oui, ce n’était pas glorieux, mais c’était plus facile et elle s’assurait que personne, pas même son mari ne remarquait son manège. L’épuisement, pas la récession à un mode de locomotion animale, bien sûr, elle l’avait déjà signalé à son médecin. Cela n’avait suscité aucune réaction. Peut-être était-ce dans l’air du temps de finir les soirées dans un tel état d’épuisement ? Peut-être aurait-elle dû préciser alors, à ce médecin distrait, qu’elle en arrivait à abolir des centaines de milliers d’années de progrès qui nous avaient permis de passer d’une posture horizontale à un aplomb vertical, du statut de pithécanthrope alalus , le singe vaguement humain mais qui ne pouvait causer, à celui d’homo erectus, ce qui avaient permis par de nombreuses modifications fonctionnelles, la parole. Et le fait qu’elle pouvait maintenant, intelligemment se plaindre d’être exténuée. Horriblement exténuée.
Mais on peut imaginer qu’alors elle aurait intéressé le praticien pour des motifs n’ayant rien à voir avec son harassement et qu’elle en aurait fait les frais. Vous pensez, une patiente qui marche à quatre pattes et s’en vante, ça sent l’atteinte psychiatrique. Elle aurait eu beau préciser « les escaliers », parce que sur le plat, on a perdu la pratique, c’est plutôt difficile et crevant, elle n’aurait fait qu’aggraver son cas et aurait eu droit, pour commencer, à ces pilules dont parait-il nous sommes les premiers consommateurs en Europe, mais qu’on n’obtient que sur ordonnance, donc avec la complicité indulgente d’un toubib. Histoire de soigner ce qui ne pouvait être, bien sûr, qu’une dépression passagère.
Comme son état s’aggravait, elle prit la décision de consulter, selon l’expression consacrée.
Pages jaunes et une carte. Le tout sur Internet. Il n’y a que ça pour vous fournir carte et pages jaunes en même temps. Et, de plus, le temps précis pour vous rendre à l’adresse que vous avez sélectionnée.
Et elle trouva.
Le médecin le plus proche, mais dans le département d’à côté. Au sud.
Parce que dans le département où elle habitait, non merci. Département sinistré. Région sinistrée. Pas assez de médecins, de dentistes, de kinés… Fallait attendre pour tout. Pénurie. Se faire soigner était une aventure, une partie de patience durant des semaines, voire des mois. La gynécologue ? Trois mois d’attente…Le dentiste ? Au moins deux mois. La rage de dents imposait alors d’avoir de réels talents de comédien pour faire passer, au téléphone, toute la douleur d’un abcès vrillant le crâne dans un souffle de voix mourante afin d’émouvoir la secrétaire-cerbère et d’obtenir un rendez-vous dans la semaine. Le lendemain ? N’y pensez pas.
D’ailleurs, elle avait remarqué que la loi de l’offre et de la demande faussait  un peu le code de déontologie…Car dans son département, le dernier médecin fréquenté, avec l’alibi du secteur deux, faisait semblant de l’écouter moins de dix minutes pour le prix d’une visite majorée, très majorée. Le plus grand soin et le temps nécessaire n’étaient pas respectés.
Ses douleurs dans le dos, à gauche, à la taille ? Silence ennuyé. Sa gêne cardiaque qui la faisait tousser ? Pour toute réponse, des petites pastilles aux plantes, du genre à donner aux mouflets pour faire dodo. Le Docteur avait décrété avec un mouvement las de la main qui évacuait toute pathologie sérieuse qu’elle avait des palpitations. Diagnostic qui vous relègue à l’état de mémère qui s’énerve pour un rien et qui la vexait.
Le tout avec un air de ponte, sûr de sa longue expérience, qui l’exaspérait.
Elle se fâcha et décida que ce genre de médecin, malgré l’avis favorable de ses copines, elle pouvait s’en passer. Les tonnes de médicaments qu’il lui imposait aussi. D’ailleurs son asthme ne s’était pas aggravé lorsqu’elle avait arrêté de se balancer deux fois par jour du gaz aux corticoïdes dans les poumons. Elle avait même eu l’impression que le cœur s’en portait mieux…Et l’abstinence médicamenteuse lui apprit qu’elle pouvait aussi zapper les anti-inflammatoires-dernière-génération que ce même praticien zélé lui indiquait pour un oui ou pour un non avec le médoc coûteux pour calmer l’estomac qui finit par s’en révulser et vous créer une autre maladie.
A ce propos, elle se demandait quand, la Sécu, toujours prompte à diaboliser son assuré, oserait mettre son nez dans la pratique des « petits » cadeaux offerts aux prescripteurs prodigues.
S’étonnerait-elle un jour, des week-ends d’information que les grands groupes pharmaceutiques proposent avec largesse aux médecins, qui bien sûr s’informent beaucoup mieux en hôtellerie de luxe ou dans l’impériale ville de Vienne que dans une simple salle de conférence ou à Trifouillis-les-Oies. Ce qui ne garantit même pas le sérieux de la formation aux nouvelles molécules … Quand on est docteur en médecine, évidemment une fois qu’on est au château ou dans la capitale des Habsbourg, on n’a pas l’obligation de pointer aux colloques.
Alors, cela faisait plus de six mois qu’en rouspétant, elle se passait de médecin. Et de médicaments.
Mais maintenant, franchement, ça se gâtait.
Le lendemain de sa recherche fructueuse sur Internet, elle rencontra le médecin-du-département-d’à-coté. Enfin, sa remplaçante. Jeune femme gentille et attentive qui l’écouta vraiment. Sans regarder sa montre. Et lui avoua ne pas avoir assez d’éléments pour faire un diagnostic sérieux. Demande d’imagerie.
Comme elle l’expliqua, le soir  à son mari, cela la rassurait. Il la regarda avec distraction, étonné que pour un simple mal de ventre on demandât une échographie, mais comme il avait lui-même un sérieux problème de recrutement dans son département, et qu’en fait il ne pensait qu’à cela, il classa sans suite.
Quant à elle, ignorant le mutisme conjugal ou plutôt s’en accommodant, elle se lança dans une diatribe éclairée contre les médecins « je-sais-tout » qui du haut de leur savoir, datant souvent de plusieurs décennies, car il n’y a pas réellement de formation continue obligatoire pour les médecins, vous assènent ex cathedra leur diagnostic qui n’est, somme toute, qu’une possibilité de ce que vous pouvez avoir en réalité…
…Ou qui, tragiquement, aurait-elle pu ajouter, n’a rien à voir avec ce que vous avez vraiment si, en moins de cinq  minutes, ils n’ont pas pris le temps de vous poser des questions et de vous écouter. N’essaient même pas de savoir si vous avez des problèmes intestinaux ni à quand remonte le dernier repas.
Ignorent votre douleur thoracique et votre difficulté à respirer… n’ont pas recours au stéthoscope qui leur ferait écouter un cœur qui s’affole.
On va les voir avec un début d’infarctus mortel et sous le prétexte qu’on vomit, ils diagnostiquent une petite gastroentérite.
Non, cela, elle ne l’imagina pas.
Elle était méfiante, mais comment aurait-elle pu prévoir l’avenir ?
 
Echographie en urgence ? On était revenu au problème précédent. Pénurie. Elle finit par décrocher un rendez-vous dans un autre département. A l’ouest, celui-là…Dans le service d’imagerie d’un hôpital car les cabinets à cinquante kilomètres à la ronde avaient leur planning plein et bien plein. En termes de gestion cela signifie que c’est bouclé : le chiffre, la marge, tout est OK. Donc pour les urgences, allez voir ailleurs…
Là, il s’agissait d’un petit hôpital de province que des technocrates éclairés vont un jour se décider à fermer. Pas assez d’interventions chirurgicales et maintien coûteux de praticiens. Ce n’est même pas sûr quand on lit les noms des médecins qui à l’évidence n’ont aucune racine gauloise et sont probablement moins bien rémunérés que des titulaires d’un diplôme de nos facultés. A nous, franco-françaises. Qui ne forment pas assez de médecins pour nous soigner correctement. Du moins dans les régions au climat peu attrayant.
En roulant dans la campagne, elle se prit, ce matin-là, d’un engouement romantique pour la nature que l’hiver décolorait en camaïeu, pour les formes estompées des arbres et pour ces brumes impalpables qui effleuraient la terre. Les frênes aux branches dégarnies caressaient le ciel de leurs dentelles, l’air était juste frais, tout avait la douceur rassurante des paysages familiers qui, au rythme des saisons, vous rattachent à votre univers, vous rattachent à la vie. Elle décida que dès son retour, sur la surface blanche et lisse d’un papier épais et calandré, elle transcrirait à grands coups de plume ces griffures de l’hiver et noierait d’eau l’encre Chine pour y déposer des vapeurs légères. 
*
 
 
Arrivée à l’hôpital, elle fut prise en charge par un médecin attentionné, à l’accent plein de soleil. Tartinée de gelée, avec une envie d’uriner abominable, l’œil rivé à la télé, elle attendit.
Pas longtemps.  Les images par ultrasons ou autre, elle connaissait. Etudes et boulots antérieurs. La terre, son autre passion. Les couches de terrains aussi donnent des images significatives. On apprend à les lire. Elle savait.
Sur l’écran, elle lut. La masse assez importante qui dépassait de son rein gauche n’était pas noire, pas hypo-échogène, donc ça n’était pas de la flotte, pas grise uniformément, donc probablement pas un lipome, une poche de graisse.
C’était plutôt du genre granuleux. Cellules différenciées ?
Pour faire bref, de la viande, quoi.
Le médecin eut un grognement réprobateur quand elle lui fit part de ses conclusions. Il lui demanda de prendre rendez-vous pour un scanner en urgence. La re-convoqua sous vingt-quatre heures.
Mais la fois suivante elle n’eut pas droit à la télé. Donc resta sagement silencieuse. De toute façon, elle n’avait déjà plus vraiment envie de plaisanter à propos du bidule qui décorait son rein gauche.
Et n’avait pas dessiné le paysage hivernal qui l’avait émue.
Au dîner, le mari eut droit, au compte-rendu. Plus le résumé des investigations sur Internet. Ce qui ôta tout glamour aux retrouvailles du soir. Fit même planer une ombre déplaisante sur les jours, les semaines voire les mois à venir. Voire sur la vie, tout court. Il eut beau faire la morale, rappeler qu’elle ne savait rien, fustiger une attitude peu positive, le repas se passa mal. L’hypocrisie d’un discours convenu sembla planer entre eux et s’immisça dans les mots les plus innocents qu’ils s’adressaient. Plus rien n’était clair, tout devenait sous-entendu. Ce qu’elle n’osait prétendre, il l’entendit mieux que si elle lui avait asséné les déductions que la violence de son angoisse lui dictait.
Il comprit qu’elle avait peur, et, en homme responsable, il décida de l’accompagner pour le scanner.
 
Scanner en urgence.
C’est fini, mais on leur a demandé d’attendre.
Un médecin assez âgé vient les voir et leur parle de kyste atypique. Cela ne veut rien dire. Le kyste atypique bénéficie d’un classement qui va du cas bénin jusqu’à la cata. Elle l’a lu sur Internet. Elle voudrait en savoir plus, mais le médecin ne peut extrapoler à partir des images dont il dispose. Il les prévient quand même qu’elle doit se faire opérer d’urgence et envisager de perdre son rein, la tumeur est assez importante.
Le spécialiste a à peine tourné les talons, qu’elle précise stupidement « Baloo, j’ai un cancer ». Il rouspète, car c’est exactement ce qu’il pense mais que son rôle est de rassurer, pas de lui dire qu’il est catastrophé, que la vie avec elle, il l’aime bien, même s’il ne sait pas toujours lui dire, qu’il se sent faible devant cette maladie, qu’il ne saura peut-être pas être ce qu’il faut, dire ce qu’il faut, faire ce qu’il faut, que d’ailleurs il ne sait rien car il n’a jamais envisagé que leur histoire pourrait connaître ça, le cancer…
Il reste muet.
Le retour est silencieux, la campagne a perdu son attrait, sa joliesse, ses demi-teintes et ses courbes brodés de haies. Les hêtres tendent vers des cieux bas et plombés des branches arthritiques. Les freux bordent la route comme des sentinelles. Tous deux fixent l’asphalte, cette grisaille qui se déroule sans surprise et qui pourtant est fleurie ici ou là dans le souvenir d’une mort injuste et imprévisible.
Elle passe l’après-midi devant son écran. Avec le Requiem de Mozart en boucle.
Lui, cela l’irrite. Cet intérêt pour une maladie qu’elle n’est même pas sûre d’avoir, il trouve cela malsain. Comment peut-elle prétendre se rassurer avec ces conneries ? Savoir, la belle affaire. Pourquoi ? Supporte-t-on mieux la maladie quand on sait ? Meurt-on avec plus de dignité quand on a compris ?
La discussion n’est pas son fort, alors il termine la soirée seul à bricoler dans son sous-sol. Elle ne s’en aperçoit même pas, déjà bouffée par une pathologie qu’elle redoute, sans certitude. Obnubilée par des probabilités qui ont le mauvais goût d’associer la chance à un pourcentage supérieur à cinquante d’avoir une tumeur cancéreuse, pour rationaliser les épreuves à venir, la vie qui se complique ou qui s’effilochera dans une agonie douloureuse.
Programme de merde.
C’est en tout cas ce que lui suggèrent les sites Internet qu’elle consulte pendant des heures. Des sites sérieux, de facs de médecine, d’hôpitaux, de publications du CNRS…
Elle évite soigneusement les forums, les chats. Sinon elle ne tiendra pas le coup jusqu’à l’opération, elle se flinguera avant. Doit-elle croire que le cancer est une maladie sournoise qui vous démolit la cervelle avant même d’y avoir propulsé ses métastases ? Ça meurt en pagaille sur le Net. Et les survivants, ne peuvent-ils pas le dire, qu’ils survivent ? Il y a quand même des tas d’autres trucs qui vous renvoient « ad patres »…la route pour commencer. A-t-on déjà lu des forums calamiteux sur les voitures, ces objets de mort ? A-t-on vu des émissions télé vanter des trottinettes qui ne dépasseraient pas, l’accélérateur à fond,  les cent trente kilomètres par heure ? A-t-on entendu des officiels dénoncer et surtout envisager d’interdire les bolides de deux cents chevaux et plus sur la voie publique?
A l’époque, elle ignore encore que les maladies vasculaires tuent plus que le cancer…elle ne pense qu’à ça, ne peut imaginer un autre drame.
Retour chez le médecin généraliste. En fait, toujours sa remplaçante. Elle lui doit beaucoup, elle s’est montrée attentive, mieux, perspicace. Ce médecin-là est respectable. Le mot est officiellement lâché, elle a probablement un cancer du rein. Comme elle en parle à son mari depuis quelques jours, la nouvelle n’en est plus une. Le ton est calme, le moral est stationnaire.
C’est une erreur de parcours admise.
Pas tout à fait quand même. Pourquoi un cancer rénal ?
Toutes ses copines atteintes, le sont ou l’ont été d’un cancer du sein. Alors, pourquoi le rein ? C’est un truc d’homme de plus de cinquante ans, ou d’obèse ou d’hypertendu ou de fumeur ou…
Elle n’est pas un mec, pas du tout hypertendue, pas pondéralement surchargée, pas fumeuse, à part un Havane de dame dans les grandes occasions. Cherchez l’erreur !
Bon le seul critère retenu est qu’elle a plus de cinquante ans…
A bien y réfléchir, elle a travaillé pour la recherche dans une Fac de Sciences, où l’amiante tombait du plafond en poudre blanche sur les bureaux par jour de grand vent, mais c’était il y a longtemps. Elle côtoie de près des fumeurs qui dorénavant n’ont plus le droit d’émettre une seule ombre de bouffée dans la maison et dans sa verte campagne l’atrazine, herbicide interdit par l’Union Européenne en 1991, mais en France uniquement à partir de 2003 -— et encore, autorisation de finir les stocks ! — avait bien des vertus pour traiter les champs.
Tout cela est réputé vous filer un cancer du rein.
Ce sont des causes avérées, sujet scabreux, sujet qui fâche, enfin qui peut en fâcher certains. On évite donc d’en parler quand cela dérange. Quoique, pour l’amiante, il a bien fallu reconnaître la catastrophe…
On a récemment jeté l’anathème sur le tabac. Mais la pollution de l’environnement, l’alimentation industrielle, les traitements agricoles toxiques ? On les zappe dans les discussions officielles. C’est tellement plus facile d’estimer que le cancer c’est comme une malédiction, une saloperie qui vous tombe dessus et qui n’est de la faute de personne. Ou alors, uniquement de la cigarette. De votre cigarette.
Donc, en fait, de votre faute.
C’est vrai, il y a aussi l’ADN des cellules qui pète les plombs. Pourquoi ? Elle s’interroge, pourquoi a-t-elle baissé la garde et laissé ces dysfonctionnements envahir son rein ? Parce qu’elle a déprimé pendant deux ans ? Parce que rejetée d’un marché du travail où on est vieux dès quarante-cinq ans, elle a calculé qu’elle avait encore, statistiquement et compte tenu de son âge,  plus de trente ans à faire de la pierre ponce avec ses cellules grises, qu’elle était définitivement classée comme parasite, vivant au crochet de son mari ? Avec un humiliant numéro de sécu de mec ?
Et cela malgré une remise à niveau, sérieuse et chiante dans une des meilleures Chambres de Commerce de France ? En ingénierie d’affaires, avec, entre autres, des cours de droit et pire, des cours d’anglais des affaires, son cauchemar, toute la journée à s’accrocher à des enregistrements ou des vidéos de discussions de contrats, de négociations et, cerise sur le gâteau, histoire de prouver que la formation était sérieuse, avec des accents différents. Même que l’accent picard des anciens c’est de la petite bière à côté de l’accent d’un honorable lawyer écossais pure souche. Et les vieux Picards, eux, ils évitent de vous parler de change order , ils en sont restés à la betterave, le pétrole ne les a pas rendus bêcheurs.
Donc, cinquantenaire, elle avait même repris le chemin de l’école avec des cours qui la vissaient sur de mauvais sièges des journées entières et lui laissaient les méninges en compote.
Un stage gratifiant lui permit, cependant, de découvrir les raffinements du Code des Marchés Publics et l’intérêt de trier nos poubelles. Dans sa communauté de communes, maintenant, on trie et c’est beaucoup mieux pour l’environnement et le portefeuille du contribuable.
On lui proposa des missions. Un job de temps à autre, mal rémunéré, exigeant une totale flexibilité. Mais retrouver un véritable emploi ? Pas d’emploi pour les vieux. Compétences ? On s’en fout. Langues étrangères ? Pour quoi faire, la France n’est pas la championne de l’export. Exigence salariale raisonnable ? Bof. Trop vieille de toute façon.
On vous l’a dit, on veut des Jeunes. Dans une boîte de distribution d’électronique des environs, qui avait un besoin urgent qu’on dope son chiffre d’affaires, on lui asséna même, scandalisé, « mais Madame, chez nous la moyenne d’âge est de vingt-neuf ans ». Sauf que le poste proposait d’être l’interlocuteur de « vieux » chefs d’entreprise ou d’artisans de quarante ans au moins…
Bon, la connerie, ça ne se discute pas. Malheureusement ça se subit. Et il est possible que ça vous déglingue. En profondeur, jusqu’à vous beuguer le programme de vos cellules. Elle n’osait penser à ceux, aux « vieux de moins de soixante ans », qui ne peuvent se passer d’un travail, non par goût ou par dignité, mais simplement pour survivre, pour continuer d’avoir un toit, de manger ailleurs que dans une soupe populaire. En hiver, car en été on a sûrement moins faim il n’y a pas de restaus ou de superettes de dépannage…ou presque pas.
Alors, elle s’était mise à peindre et à dessiner. Pas des bouquets ou des petits chats de dame, non, des peintures âpres et des encres dures qui trahissaient sa colère.
Et maintenant, pour cause de déprime conjoncturelle, ou non, un cancer se profile et elle a le moral dans les chaussettes. Pas totalement effondrée cependant, car une part de son esprit rationnel refuse de croire à une maladie dont la réalité n’a pour l’instant aucune évidence. Elle se raccroche à cette absence de preuve qui signifie aussi espoir.
Mais elle peaufine une rogne justifiée contre le médecin de son coin à qui elle s’est plainte depuis deux ans d’être gênée au point, parfois, de ne pouvoir supporter une ceinture à cause de sa douleur à gauche dans le dos. Lors d’une consultation, il lui avait  même répondu en souriant, sûr de son humour et de son charme, « ne portez pas de ceinture ».
Intéressant raisonnement.
Aurait-elle dû bricoler jupes et pantalons pour effacer sa tumeur ? Magie noire ? Grigris ? Qui a dit que les médecines alternatives choquaient les vieux médecins ?
Elle s’en ouvre à ses copines sur un mode polémique, gratifiant le praticien de noms d’oiseaux…Ce qui choque ces dames, qui arguent de la réputation de longue date de ce docteur. D’ailleurs, ne soigne-t-il pas tous les parents de ses relations ? Elle évite d’ironiser sur l’espérance de vie de ses patients. Mais un tel entêtement l’étonne. Quoi ? On vous dit qu’il s’est planté et vous insistez sur sa réputation ? C’est quoi une réputation ? La flagornerie colportée, une rumeur ? Des trompettes bien embouchées ?
Elle finit par se taire, certaine que ses mises en garde sont inutiles. Désolée qu’un physique de séducteur ténébreux, qui lui suggérait plutôt les bellâtres à fraise et perle d’Henri III, suffise à masquer l’incompétence.
Mais c’est la première défaite, la première marche d’un escalier abrupte qui va la mener vers la solitude. La maladie fait peur, la rébellion, plus encore. Surtout quand la rébellion vise les notables, les castes qui de tout temps ont été hors d’atteinte et se sont soutenues. Médecine et justice, elle en fera l’expérience. Daumier l’avait bien compris, qui se plut à faire pactiser au chevet d’un mourant, médecin et juge. Planche 420 des Caricatures…
Comme son état général ne trahit pas, malgré tout, une catastrophe interne, elle suppose que si  elle ne s’était pas fâchée, n’avait pas pris, comme on dit le taureau par les cornes, elle aurait peut-être fini par mourir avec un adénocarcinome gros comme une pastèque, un truc qui fait un bon article médical après autopsie…
Finalement, cela a du bon d’avoir un sale caractère même si on le lui reproche souvent.
*
 
 
2006, Noël
 

 
Piafs, mésanges, traquets, pinsons, rouge-gorge se précipitent sur la cabane qu’elle garnit de graines plusieurs fois par jour. La merlette familière réclame au sol sa pitance et son trognon de pomme de ses pot-pot étouffés…
Feuilles flétries, parcheminées par le froid.
Gel, qui souligne de paillettes blanches les rameaux, les herbes, les petit-rien d’une nature moribonde.
Soleil hivernal, bas sur l’horizon, qui irradie, violent dans un ciel blanc.
Elle aime l’hiver glacé, le vent et le crissement du verglas sur les chemins. Elle se promène avec le chien, attentive aux freux qui occupent les sillons et aux rares faisans que des souvenirs de basse-cour précipitent devant eux.
Elle se sent hors du temps, juste dans le présent.
Préparer Noël. Comme si de rien n’était. Après tout, que sait-on de son avenir ? Elle se dit que la plupart des gens se font des idées. Que bien souvent, ils se font rattraper par des évènements qu’ils n’ont pas prévus. Pas même imaginés.
Par une nuit froide et sans nuages, elle regarde les étoiles. Les mêmes qu’interrogeaient les astrologues anciens, avides de découvrir l’avenir dans des brillances d’un passé à des années lumières de leur vie précaire. Imposture ! Elle se contente d’admirer les scintillements dans l’immensité sombre, ouatée de nébuleuses…
 
Elle se décide à organiser la fête.
Et craque pour un sapin magnifique. Un Nordmann avec des branches jusqu’en haut car elle a emmerdé le malheureux vendeur pour en dégager deux ou trois de leur filet. Le filet, c’est bien pratique, ça permet au circuit de vente d’entasser les arbres comme des sardines et de planquer les moches, ceux qui vous offriront une fois déballés, une tige dégarnie d’un mètre, impossible à décorer. Pas une arête de poisson donc. Un beau sapin, Roi des forêts qui va faire un malheur chez les chats. Deux mètres. Dans le séjour ça prend de la place, mais une petite voix lui dit que ce Noël-là, il est bon à prendre, pas sûr qu’il y en ait d’autres.
Alors il y a un magnifique sapin, plein de cadeaux, de la musique et les enfants.
Ils sont grands, ses fils, mais pourtant ce sont toujours ses enfants un peu comme si dans sa tête ils avaient arrêté de grandir, comme s’ils ne pouvaient pas vraiment vieillir, s’abîmer, avoir des problèmes d’adultes, échapper au cocon qu’elle voudrait tisser entre eux et ce monde qu’elle juge toujours plus dur et inquiétant. Donc il y a ses deux grands hommes et la copine de longue date du plus jeune, Matthieu. Ils sont fiancés maintenant.
Il y a bien sûr, son mari, qui a fini par admettre que depuis des semaines, il se doit de répondre au petit nom de Baloo. Il pense que pour elle, c’est une façon de lui signifier sa fragilité, de lui demander de l’aide. Après tout, c’est un rôle d’ours costaud, un beau rôle et il préfère croire que cet enfantillage n’aura qu’un temps…
Il y a, enfin, les chats qui veulent jouer aux décorations de sapin et le chien tout émoustillé par l’ambiance.
L’ambiance ? Joyeuse. Une parenthèse de bonheur. Ce bonheur qu’ils ont appris à si bien tisser tous les quatre. Quatre seulement, car les grands-pères sont décédés et les grands-mères n’en sont pas…
Elle a délégué à Baloo le soin de prévenir ses fils d’une opération imminente du rein. Sans trop de précision, mais sans mensonge quand le plus jeune a parlé de cancer. Peut-être… pas sûr.
Les choses en sont restées là. Trêve de Noël. Les spéculations morbides ont été balayées par les rires et l’Ave Verum, par les odeurs d’épices et la lumière chaude et vacillante des bougies…
Ce Noël-là, si elle a droit aux souvenirs, restera comme un Noël d’anthologie, une fête affectueuse et heureuse. Un Noël de cinéma, un Noël de famille Trapp, d’avant la tragédie.
*
 
 
Elle n’a plus la tête à la fête, il faut qu’elle se fasse opérer et vite, a dit le spécialiste en imagerie médicale. Rien d’évident dans cette démarche. Rechercher un chirurgien urologue entre Noël et le Nouvel An, en province, relève de la mission impossible.
Les hôpitaux ont des standards saturés, les cliniques ont une partie de leurs chirurgiens en vacances. On lui parle de trois mois d’attente pour une intervention.
Finalement, un hôpital de son département et son service d’urologie répondent. Le chirurgien peut la recevoir sous quinzaine, précise la secrétaire, ce qui est raisonnable pour une « urgence ». Elle ne réfléchit pas, donne son accord pour un rendez-vous, trop contente de trouver une solution au problème qui l’obsède : lui enlever cette saloperie de tumeur.
Elle se fera opérer dans cet hôpital.
Elle avait pourtant juré de ne plus avoir affaire aux services de santé de ce département…
*
 
 
2007, Janvier à Juin
 

 
Début janvier, elle rencontra le chirurgien. Du seul service, du seul hôpital, qui ait répondu favorablement à sa demande urgente.
Elle dut attendre presque deux heures au milieu des brancards et des fauteuils roulants, assise sur une chaise vaguement design qui lui démolissait l’arrière-train.
Dans les deux salles d’attente et le couloir, toute la chirurgie était représentée. Traumatiques ou pas, accidentelles ou chroniques, toutes les pathologies susceptibles de mériter un coup de bistouri se côtoyaient dans une cohue impressionnante.
Les brancards se coinçaient avec les fauteuils, les brancardiers s’engueulaient, les malades râlaient ou somnolaient pour les plus atteints. « Chacun prétend passer ; l’un mugit, l’autre jure ». C’étaient Boileau revisité, une Cour des Miracles, version hospitalière.
Et dans leur grand bureau qui a le tort d’être vitré, trois secrétaires papotaient, tapotaient, parlotaient, répondaient de temps à autre aux sonneries persistantes, bref, vivaient leur matinée de labeur sur un rythme qui lui parut idéalement zen.
Le chirurgien ?
Une certaine faconde, de la rondeur dans les propos et dans le physique, il sembla intéressé par son cas. Il lui fournit brièvement une information circonstanciée et fixa la date de l’intervention.
Tout allait-il pour le mieux ?
Pas tout à fait.
A un moment, cet homme en blouse blanche, un peu gras, de teint rose frais, au crâne  légèrement dégarni, d’une jovialité de boutiquier qui connaît son affaire lui apparut… vêtu d’une chemise de vichy fin avec un tablier blanc à une seule bretelle.
Son enfance.
Le commerçant qui emballait soigneusement la bidoche dans un joli papier à son nom, avec un petit mot aimable, à l’époque où les supermarchés n’avaient pas encore été inventés. Elle était coutumière de ce genre de flash, totalement irrationnel.
Vu les circonstances, elle dut avoir l’ai gêné et même pire. Elle dut le regarder avec effarement, peut-être même avec un peu d’horreur.
— Ça ne va pas ?
—  Si, si… Bredouilla-t-elle avec empressement au boucher qui lui faisait face.
—  Je vous opère dans trois semaines. Mais partez en vacances vous changer les idées, je crois que vous en avez besoin. Vous avez l’air fatigué.
Elle opina aux propos du chirurgien qui l’observait avec indulgence. Cette vision la tracassa tout l’après-midi. Certes, ce docteur avait un physique suggestif. En fait, son imagination était d’une banalité affligeante… Malgré tout, elle jugea indispensable d’en parler le soir à son homme. Sur le ton de la plaisanterie, mais elle avait besoin d’être rassurée.
Lui ? Cela l’amusa.
— Un homme un peu dodu et de teint rose en charcutier ? Evident.
Elle protesta.  
— Boucher, pas charcutier.
Cela le fit rire.
Elle balaya le mot « pressentiment ».
*
 
 
Comme de toute façon, ils avaient l’habitude de partir en janvier, ils suivirent les conseils du chirurgien.
Avant, ils allaient toujours à la montagne. Mais les pistes sont devenues difficiles, raides, les champs de bosses presque infranchissables, les murs, suicidaires. La godille ? Un vieux souvenir. Le hors-piste ? La poudreuse ? Quand ils en parlent, ils sont comme des vieux ressassant leurs souvenirs de l’autre siècle. En vérité, la montagne n’a pas changé. En revanche, les articulations, la souplesse… ce n’est plus ça. Pour se relever après une chute, maintenant il faudrait presque un treuil. Le cœur cogne, la fatigue coupe les pattes et on découvre que là-haut, dans les étendues blanches et glacées où le soleil sème des éclats diamantins, le froid tétanise.
Ils ont donc plus ou moins abandonné la neige et la glisse en hiver, d’autant plus que leurs fils, skieurs depuis leur petite enfance y vont dorénavant sans eux, sûrs de leur technique, esclaves de leur voracité à avaler les kilomètres de pistes des grands domaines alpins.
 
Elle n’appréciait guère ces gigantesques stations dont le béton défigure le paysage, et leurs hordes de surfeurs sans foi ni loi. Elle détestait les espaces chics, pollués par d’énormes quatre-quatre, où le vacancier n’a doit qu’à la considération due à son portefeuille. Et encore, c’est mieux si le portefeuille est russe…
Elle avait beau essayer, ces dernières années, de rappeler à ses fils le charme des villages autrichiens et des grands chalets dont les propriétaires s’enorgueillissent de vous recevoir depuis parfois plusieurs générations, avec une vraie convivialité — certes tarifée, mais avant tout, chaleureuse —, c’était peine perdue.
Elle avait beau leur préciser que là-bas elle se sentait davantage en sécurité, bien que les pistes fussent souvent très difficiles, rien n’y faisait. L’Arlberg leur paraissait étriqué. Pourtant, lors d’une montée au Valluga, la vue terrifiante d’un océan de roc et de glace, les vagues figées jusqu’à l’horizon dans une blancheur et un éclat qui brûlaient les yeux, lui avaient suggéré une forme d’enfer bien plus effroyable que le feu des volcans qu’elle connaissait : une immensité sculptée par le temps, dans une éternité invivable pour l’homme.
La montagne, empire de mort.
 
Elle divague ? Elle fait du hors-piste…
Non, la montagne et ses paysages neigeux qu’elle aimait tant, que Matthieu recherchait avec une étrange obsession, sont pour elle, maintenant, synonymes de mort.
 
Peu de temps auparavant, à Sankt Anton, elle avait eu un détestable problème de santé avec toutes les horreurs qui se terminent en ite , sinusite, laryngite, bronchite… qui vous mettent complètement à plat et vous réduisent à un vieux débris reniflant, capable, au petit-déjeuner, de confondre rollmops à la crème et yoghourt aux fruits.
Dirigée avec empressement par la Frau du chalet vers le cabinet médical de la station, un vingt-quatre décembre, elle fut prise en consultation en urgence, traitée avec sérieux et gentillesse. Radioscopie, examen attentif, médicaments réservés par téléphone chez le pharmacien. Rien que cette sollicitude l’avait pratiquement guérie. Deux jours après, elle allait mieux. C’est le genre d’expérience qui vous réconforte, malgré une note qu’à l’époque, elle avait jugé salée.
Elle a appris, depuis, que dans les Alpes françaises, dans une grande station, un médecin saisonnier peut demander trente-deux euros pour cinq minutes de consultation dont on ressort mourant.
*
 
 
Avant son opération, ils sont donc partis se changer les idées, « faire un break », comme on dit,  dans le Golfe d’Aqaba.
Il n’est pas certain que cela l’ait distraite de ses préoccupations morbides du moment.
Partir, c’est mourir un peu, non ?
C’est vrai, cette idée de mort avait commencé à lui trotter dans la tête. Son avenir écorné l’obnubilait. L’idée même de sa fin s’était précisée, avait pris tournure, s’était parée d’un nom, se gonflait d’une histoire à venir.
Elle était devenue une sorte de compagne de tous les jours, capable de lui conchier un destin en sursis, de lui ratatiner le temps qui passe et de l’assujettir aux exigences de la maladie.
Pour elle, la vie devenait survie, l’avenir court terme.
 
Après le vol, ils firent trois heures de route jusqu’au golfe.
Alternance des rivages de la Mer Rouge et des montagnes du Sinaï.

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