Shushei au pays des Innus
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Description

Résumé
José (Shushei) Mailhot, une Blanche chez les Innus, apprend leur langue et entre dans le cercle de leur vie. Un récit brûlant de vérité qui aide à comprendre la relation entre le Québec et les Premières Nations. Shushei au pays des Innus ouvre une fenêtre sur les communautés innues : leur langue, leur légende, leur culture. José Mailhot, traductrice d’An Antane Kapesh, témoigne de son apprentissage du monde.
Extrait de la préface de Serge Bouchard
1970. Une époque. Une bande à part. Nous ne savions pas que nous étions si « originaux ». Ensemble, nous avons découvert l’anthropologie, ensemble nous nous sommes initiés à la mise en lumière des savoirs traditionnels et des visions du monde du peuple innu. Nous étions jeunes tout simplement, passionnés et convaincus. José fut parmi mes modèles, aux premiers pas de nos grands voyages de recherche. J’arrive mal à m’imaginer le chemin parcouru depuis cinquante ans. Mythes, ethnohistoire, histoires de vie, langue, tout nous intéressait. Nous avons été les amis fidèles, les alliés consciencieux des communautés amérindiennes dans les années où elles en avaient vraiment besoin. En 1970, personne ne se souciait des « Indiens du Canada ». C’était le silence, l’ignorance, l’indifférence et, trop souvent, le mépris…
L’auteure
Née en 1943, José Mailhot est diplômée du Département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Consultante et chercheure indépendante, elle a effectué de nombreux travaux de recherche sur la culture, la langue et l’histoire des Innus du Québec et du Labrador. Elle est l’auteure d’une monographie intitulée Au pays des Innus : Les gens de Sheshatshit (Recherches amérindiennes au Québec, 1993) et co-auteure d'un Dictionnaire innu-français (Institut Tshakapesh, 2012). Elle a traduit Je suis une maudite sauvagesse et Qu’as-tu fait de mon pays ? d’An Antane Kapesh, réédités par Mémoire d’encrier.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 juin 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897127862
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SHUSHEI AU PAYS DES INNUS
L’image de couverture est une photo de Bernard Gosselin
José Mailhot
SHUSHEI AU PAYS DES INNUS
MÉMOIRE D’ENCRIER
Table des matières Couverture Page de titre Préface Préambule 1. An Antane Kapesh, la naissance d’une écrivaine 2. Shanut, mon amie disparue 3. Apprendre une langue amérindienne 4. Lettre de Schefferville, 17 juillet 1971 5. Mes chères étudiantes 6. Le rôle Délicat d’interprète 7. Tragédie dans le bassin de la Caniapiscau 8. Les gens de Sheshatshiu 9. Qui était Manakanetish? 10. La mappe 11. La maladie de Shamani 12. Journal épisodique d’une lexicographe 13. D’émouvantes retrouvailles Remerciements Dans la même collection Copyright
Shushei au pays des innus Cover I II III IV V VI VII VIII IX X 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 Back Cover
Préface
1970. Une époque. Une bande à part. Nous ne savions pas que nous étions si « originaux ». Ensemble, nous avons découvert l’anthropologie, ensemble nous nous sommes initiés à la mise en lumière des savoirs traditionnels et des visions du monde du peuple innu. Nous étions jeunes, tout simplement – passionnés et convaincus. José fut parmi mes modèles, aux premiers pas de nos grands voyages de recherche. J’arrive mal à m’imaginer le chemin parcouru depuis cinquante ans. Mythes, ethnohistoire, histoires de vie, langue… tout nous intéressait. Nous avons été les amis fidèles, les alliés consciencieux des communautés amérindiennes dans les années où elles en avaient vraiment besoin. En 1970, personne ne se souciait des « Indiens du Canada ». C’était le silence, l’ignorance, l’indifférence et, trop souvent, le mépris. Les Autochtones existaient en marge de la société, dans des réserves, sous le régime d’une loi inique. Le premier ministre du Canada, Pierre Elliot Trudeau, ne les connaissait pas vraiment, lui qui prônait un monde de droits individuels, un nouveau pays bilingue et biculturel, sans égard pour les cultures et les langues des premiers habitants de ce pays ! Quelle maladresse, quelle impolitesse, quand on y repense.
Puis, tout est arrivé d’un coup. José, moi et les autres, nous nous sommes mis au travail, nous avons consacré notre vie à l’étude de la culture des Innus. Nous y sommes venus avec notre personnalité, nos inclinaisons, nos passions. Rémi Savard, le professeur, avec sa fougue, sa superbe, Sylvie Vincent, réservée, obstinée, patiente, Madeleine Lefebvre qui nous fit découvrir Tshakapesh, et d’autres qui amorçaient une carrière en anthropologie. Pour José, c’était la langue. Très tôt – vous le lirez dans le texte qui suit – elle se donna à elle-même un impératif : pour vraiment comprendre une culture, pour maîtriser les subtilités de ses visions du monde, pour réaliser une ethnographie juste, il faut parler la langue. À partir de là, il convient de remarquer plusieurs choses à propos de José, toutes des choses bien illustrées dans le livre que vous vous apprêtez à lire. José n’avait peur de rien, elle se fixait des standards très élevés, elle était et est encore aujourd’hui d’une rigueur intimidante. Apprendre l’innu-aimun était un immense défi. José n’allait par baragouiner, répéter des automatismes, lésiner sur le fond et la forme. Elle voulait parler la langue couramment, et elle est une des rares personnes à y être parvenue. Encore aujourd’hui, elle nous dirait qu’elle apprend toujours. C’est dire combien cette langue ancienne, algonquienne, a un côté génial. En réalité, voilà bien ce qu’a toujours poursuivi José, le génie de la langue innue.
D’ailleurs, José et moi sommes devenus des complices autour de ce sujet que nous étudiions de concert : la classification des animaux dans la langue innue (José me fait l’honneur de le mentionner dans son livre). J’avais développé un grand intérêt pour l’anthropologie cognitive et l’ethnolinguistique. J’amorçais une longue recherche ethnographique à Ekuanitshit (Mingan) et j’avais pour objectif, moi aussi, d’apprendre la langue. C’est drôle quand on y pense : Rémi Savard travaillait à Unamanshipit (La Romaine), Sylvie Vincent se lançait en ethnohistoire à Natashquan, moi, je passais des mois et des mois à Ekuanitshit (Mingan), tandis que José – le livre Shushei le raconte bien – travaillait à Matimekosh (Shefferville), à Tshishe-shashit (Sheshatshiu) et à Uashat (Sept-Îles). Ensemble, nous en menions large en matière de territoire. Et José, entre Sept-Îles et le Labrador, dans l’axe de trois communautés, se retrouvait sur « l’épine dorsale » du pays des Innus traditionnels. Un peu plus, nous nous serions réunis toute la bande à Pessamit, au pays de Joséphine Bacon.
Je nous revois donc jeunes, José et moi, en train de travailler à la rédaction d’un article commun sur les classifications animales dans la langue innue. Nous fumions comme des cheminées, nous rédigions avec acharnement, nous étions fascinés par les lexiques, les associations, les imaginations propres à ces anciens savoirs. Et c’est là que j’ai vu chez José ce souci de la précision, de la logique et, je dirais, de la systématique. Pendant plusieurs années, elle a travaillé avec les gens de Matimekosh (Schefferville) et de Tshishe-shashit (Sheshatshiu). Elle a marrainé l’écriture de Je suis une maudite Sauvagesse d’An Antane Kapesh, livre témoin du passage de la tradition orale à la tradition littéraire, du passage aussi de l’innu au français. Kapesh a aussi écrit Qu’as-tu fait de mon pays ?, éveil historique, éveil politique, réalisés sous la direction très discrète de José.
J’ai appris beaucoup de choses sur la langue des Innus. Mais je n’ai pas réussi à la maîtriser. José, elle, y est parvenue ; elle a fait ses ethnographies en conséquence, c’est-à-dire avec un grand avantage. Voici donc le livre de ses grands voyages au cœur de l’âme innue, la parenté, le territoire, les associations et les correspondances. C’est le journal de ses amitiés, de ses quêtes et de ses travaux. En lisant le manuscrit, j’ai appris beaucoup de choses que je ne savais pas à propos de José. Mais toutes ces choses vont dans le sens de l’admiration que j’ai toujours eue pour elle. Son parcours est unique. J’espère qu’à la lecture de Shushei au pays des Innus, vous partagerez avec moi cette admiration, ces découvertes et ces étonnements. Car l’époque est révolue, ce temps-là est passé. Les vétérans de la recherche rapaillent maintenant leurs notes, leurs idées, sorte de synthèse de la mémoire. Ils passent le tout aux générations montantes, et c’est cela un travail fait, et bien fait. Nous sommes devenus des vieilles et des vieux, nous avons rejoint la table des sages, table où nous pouvons raconter le chemin parcouru, entre le mépris si bien illustré par An Antane Kapesh et la reconnaissance bienveillante du génie de la culture innue, que la société québécoise découvre, depuis plusieurs années, à travers les voix et les œuvres des jeunes générations d’Innus, mais aussi à travers le travail fidèle et acharné de Shushei au pays des Innus.
Serge Bouchard Août 2020
Préambule
« Shushei » (à prononcer « choucheille ») est le nom sous lequel on me connaît chez les Innus de la Basse-Côte-Nord. Il s’agit tout simplement de la version innue de mon prénom – qui semble exclusif à cette région. Au Labrador, on m’appelle « Suzie » (version anglaise fantaisiste de « José »), tandis que sur la Moyenne-Côte-Nord, on me surnomme « Kakusseshishkueu kainnu-aimit », c’est-à-dire « la Blanche qui parle innu ». De ces trois noms que les Innus m’ont attribués, « Shushei » est celui que je préfère, si bien que je l’ai incorporé à mon adresse électronique. Et je continue de l’aimer malgré le fait que plusieurs de mes correspondants le confondent avec le mot japonais sushi…
1. An Antane Kapesh, la naissance d’une écrivaine
Depuis que la littérature amérindienne a droit de cité et que les écrivains autochtones – en particulier les écrivaines innues – sont bien connus du public, on me presse de révéler quel rôle j’ai joué dans la parution du livre d’An Antane Kapesh, Je suis une maudite Sauvagesse, publié en innu et en français chez Leméac en 1976. La sortie de ce livre n’était pas une chose banale. Il s’agissait du premier ouvrage de création 1 en langue autochtone à paraître au Québec – et peut-être même au Canada – et à être diffusé par les canaux de l’édition commerciale et du marché du livre. Il a été à n’en pas douter le précurseur de ce qui, des décennies plus tard, allait devenir une véritable vague.
Quelques faussetés ont circulé sur la genèse de ce livre. À l’époque de sa parution, on a dit qu’en réalité c’est moi qui en étais l’auteure. C’était me faire beaucoup d’honneur, mais cela est loin de la vérité. Plus récemment, on a répandu l’idée, en présumant qu’elle ne savait pas écrire, qu’An Antane Kapesh aurait enregistré le texte sur bande magnétique, après quoi je l’aurais couché sur papier ou, pire encore, qu’elle m’aurait carrément dicté le texte. On ne pouvait mieux s’y prendre pour lui nier le statut d’écrivain. Je le reconnais, le fait que mon nom n’apparaisse dans le livre qu’à titre d’auteure de la traduction française ne concourt pas à clarifier les choses. Il est temps à présent de le faire.
Je dirai, pour résumer, qu’An Kapesh est bien l’auteure du livre, mais que, tout au long de son élaboration, j’ai joué plusieurs rôles en plus de celui, officiel, de traductrice : conseillère littéraire, réviseuse linguistique, secrétaire, correctrice d’épreuves et même agente de liaison avec un organisme subventionnaire et un éditeur commercial, ainsi que chargée des relations publiques.
L’élaboration de Je suis une maudite Sauvagesse – qui a duré quatre ans – a été pour elle et pour moi une formidable aventure au cours de laquelle chacune de nous a appris son métier : elle, celui d’écrivaine, et moi, celui de spécialiste de la langue innue. C’est en travaillant ensemble à cette publication qu’An et moi avons fait nos classes. En rétrospective je nous vois comme deux élèves studieuses inscrites à la même université. Avec, en mains, un unique manuel (son livre à faire), elle apprenait à écrire dans sa langue et à comprendre la mienne, et pour ma part, j’apprenais à comprendre sa langue et à la traduire dans la mienne.
Ma rencontre avec madame André
J’ai mis du temps à rencontrer celle qui était alors connue sous le nom de « madame André ». À l’été 1970, durant les nombreuses semaines où j’ai vécu au sein d’une famille du lac John, je l’ai à peine entrevue. En plein apprentissage de l’innu, j’effectuais un premier séjour linguistique en milieu amérindien. Je n’avais rien d’autre au programme que de vivre parmi les Innus pour apprendre à parler leur langue. Ce n’est que pendant mon deuxième séjour, l’été suivant, que madame André a commencé à m’adresser la parole. Je me trouvais chaque jour dans le bureau du Conseil de bande, où l’on me permettait d’utiliser la machine à écrire pour taper mes notes de travail. J’entreprenais cette fois une recherche en vue de ma thèse de doctorat en anthropologie.
La dénommée madame André venait régulièrement participer à des réunions qui se tenaient dans la pièce d’à côté. Le grand projet du ministère des Affaires indiennes était alors sérieusement dans l’air : les résidents de la réserve de Lac-John seraient déménagés dans la nouvelle réserve de Matimekush, plus près de la ville, dans des unités de deux à quatre logements contigus, eux qui avaient toujours vécu dans des maisons « dont on peut faire le tour », comme ils disaient. Madame André, soutenue par sa nièce et alliée An-Mani, s’opposait farouchement au projet. Il représentait à ses yeux l’étape décisive du processus d’assimilation et d’aliénation des siens. Pour l’amadouer, le ministère lui avait offert du travail pour l’été. Avec trois Innues de son âge, elle devait enseigner à ses compatriotes comment entretenir un logement de style banlieusard, ce qui incluait une formation sur la manière d’actionner la chasse d’eau d’une toilette – comble du mépris affiché par les fonctionnaires du ministère.
Chaque matin, installée devant la machine à écrire du Conseil, je les voyais entrer dans le bureau et se diriger vers une petite salle dont elles refermaient la porte. Au passage, madame André, qui m’apparaissait alors toute timide et réservée, me racontait avec un sourire narquois un petit bout d’une légende bien connue, et une fois mon intérêt avivé, elle s’interrompait en disant malicieusement en français : « Je ménage mes légendes… » Nous éclations de rire toutes les deux. À la réunion suivante, elle recommençait le même manège, impitoyable. Ce sont là les seuls rapports que nous avons eus durant plusieurs semaines au cours de cet été-là.
Tout ce que je savais d’elle, c’est qu’elle avait été chef de bande pendant quelques années et qu’elle était la tante par alliance d’An-Mani, dont les parents me logeaient pour l’été et qui était vite devenue une amie, presque une sœur. À cette époque, An-Mani et elle se fréquentaient beaucoup. La grande bataille du déménagement était alors dans sa phase cruciale et madame André tentait de rallier tous les opposants potentiels, auxquels elle rendait visite pour leur exposer son analyse personnelle des événements. Le jour où un fonctionnaire des Affaires indiennes l’avait menacée de lui retirer son travail si elle persistait à s’opposer au projet domiciliaire, elle avait claqué la porte.
C’est chez An-Mani que j’ai entendu An – comme j’appelais désormais madame André – raconter pour la première fois autre chose qu’un petit bout de légende. De timide et réservée qu’elle m’était jusqu’alors apparue, tout habillée de noir et cheveux sagement noués en un petit chignon qu’elle cachait sous un foulard, noir lui aussi, elle s’était soudain révélée loquace et éloquente. Me prenant à témoin, elle s’est lancée dans un immense discours où elle faisait le procès de l’administration des Affaires indiennes et dénonçait de façon virulente le sort qu’on faisait aux siens. De telles scènes se sont reproduites souvent par la suite, en la présence d’An-Mani et toujours chez elle.
Un jour, j’ai trouvé la scène difficile à supporter. An me servait encore un de ses discours, elle parlait en son nom et au nom de son alliée, me cantonnant, moi, dans les rôles à la fois d’interlocutrice et d’accusée. Elle parlait vite, faisait très peu de gestes, et à mesure que progressait son argumentation, son ton montait avec son agressivité. Elle me prenait personnellement à partie. À bout de patience, j’ai fini par leur dire à toutes les deux : « Vous perdez totalement votre temps. Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre puisque je suis entièrement d’accord avec l’analyse d’An. Cessez de prêcher devant des gens qui partagent vos idées et arrangez-vous pour le faire devant ceux qui pensent autrement. Faites des assemblées publiques, écrivez dans les journaux, faites des livres… je ne sais pas, moi ! »
Ces conseils ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. La nouvelle réserve de Matimekush a bel et bien vu le jour malgré l’opposition d’une partie de la population, mais à l’occasion de l’inauguration officielle, les deux militantes ont organisé la première manifestation jamais vue à Schefferville. An a remis au ministre des Affaires indiennes d’alors (un certain Jean Chrétien) une lettre rédigée par elle et qu’elle m’avait chargée de traduire en français et de dactylographier. Le lendemain de l’inauguration, j’acheminais au rédacteur en chef du journal Le Devoir un texte d’An-Mani qui a été publié le jour suivant et repris plus tard dans une revue consacrée aux études amérindiennes 2 .
Plusieurs mois après ma petite scène, mon amie An-Mani m’a téléphoné pour m’annoncer que sa tante avait commencé à écrire un livre et qu’elle me demandait d’agir comme « conseillère technique », étant donné qu’elle-même n’avait jamais fait de livre auparavant. C’est An-Mani qui, après ma sortie, avait exercé des pressions sur sa tante pour qu’elle commence à écrire, sauf qu’An avait longtemps résisté à l’idée, continuant d’abreuver sa nièce des mêmes discours qu’elle m’avait servis à moi. Puis un jour, les choses avaient débloqué. An ferait donc un livre, mais à la condition que nous lui donnions un coup de main. Certains chapitres étaient, paraît-il, déjà écrits. J’ai prié An-Mani de dire à sa tante qu’elle pouvait compter sur mon aide et que je suggérais que nous trouvions une subvention pour couvrir les frais de voyage et d’appels interurbains entre Schefferville et Montréal. Avec l’accord d’An, je me suis donc chargée de rédiger et d’acheminer au nom de « madame André » une demande de subvention au Service d’aide à la création et à la recherche du ministère des Affaires culturelles. Cette demande était accompagnée de lettres d’appui très favorables signées par trois ethnologues montréalais. La subvention de deux mille cent dollars allait être accordée quelques mois plus tard.
Les premiers écrits
À la première occasion, j’ai sauté dans un avion pour aller lire les premiers textes d’An. À cette époque, elle désirait publier son livre en français uniquement – car c’est aux Québécois qu’elle voulait s’adresser – et elle avait désigné An-Mani traductrice officielle (mais An-Mani s’était assurée de ma collaboration). Il y avait un tout petit texte sur le respect que les Innus vouaient aux animaux et en particulier au caribou, un autre intitulé « Comment l’Indien éduquait ses enfants » et un texte assez long sur « Comment l’Indien se nourrissait », dont certaines pages préfiguraient l’œuvre revendicatrice qui allait émerger plus tard. Dans chacun de ces premiers écrits, An faisait surtout l’apologie de la culture des Innus à l’époque où ils vivaient en forêt. Même si An-Mani et moi étions déçues du contenu, nous nous sommes vaillamment attaquées à la traduction.
An avait une manière si singulière de tracer certaines lettres de l’alphabet que nous ne pouvions ni l’une ni l’autre lire couramment ses textes. Pour gagner du temps, nous allions la trouver avec un magnétophone et nous lui demandions de nous lire à voix haute ce qu’elle avait écrit, puis nous traduisions à partir de l’enregistrement. Tout en mettant dans notre tâche un véritable acharnement, nous devions nous avouer que ce n’était pas ainsi que nous avions imaginé le livre d’An. Il y avait un fossé entre ce qu’elle venait d’écrire et les propos qu’elle avait tenus devant nous l’été précédent sur des sujets hautement politiques. Beaucoup plus tard, j’allais comprendre que ces premiers textes constituaient en fait pour An Kapesh des « exercices d’échauffement ».
De la douzaine de pages manuscrites qui appartiennent à la catégorie des premiers écrits, un tout petit texte sur la toponymie – dont le ton préfigurait ses écrits postérieurs – méritait selon moi d’être rendu public. Avec l’approbation de l’auteure, j’en ai fait une traduction – c’était un texte facile –, que j’ai soumise pour publication dans une revue spécialisée 3 .
An-Mani et moi sentions pourtant le besoin d’une réunion avec l’auteure au cours de laquelle seraient discutés le contenu et la forme de l’ouvrage à venir. An s’est de bonne foi prêtée à l’exercice. Elle a été enthousiasmée par l’idée de faire deux ouvrages distincts. Elle pourrait concentrer ses efforts sur un premier livre qui dénoncerait la situation actuelle des siens – qui traiterait de « politique », ainsi qu’elle le disait elle-même en français. Elle pourrait ensuite en écrire un second qui ferait l’apologie de la vie et de la culture d’autrefois. Concernant le public qu’elle voulait rejoindre dans les deux cas, il était clair dans son esprit que son interlocuteur serait le colonisateur blanc – et qu’elle devait s’adresser à lui en français –, mais elle s’est déclarée favorable à ma suggestion de publier ses livres aussi en langue innue, ce qui permettrait aux aînés unilingues et aux jeunes insuffisamment scolarisés en français d’avoir accès à leur contenu. C’est là-dessus que j’ai laissé mes deux complices, et je suis rentrée chez moi.
Plusieurs semaines plus tard, j’ai reçu par la poste une grande enveloppe provenant de Schefferville sur laquelle j’ai reconnu l’écriture d’An. Elle contenait une centaine de pages écrites de sa main à l’encre bleue, en un seul bloc, sans paragraphes, ni ponctuation, ni sous-titres. Aucun mot n’accompagnait l’envoi. Je me suis attaquée avec fébrilité à la lecture du document. Après avoir lu les cent pages d’une traite, j’étais estomaquée. Presque tous les thèmes chers à An se trouvaient là en condensé : l’école, la police, le garde-chasse, le marchand d’alcool, les maisons, les journalistes. Et je retrouvais le ton, le souffle, le rythme des discours qu’elle m’avait servis l’été précédent. En bonne secrétaire, j’ai fait deux photocopies du précieux document et j’ai renvoyé l’original à l’auteure.
Une fois mon excitation calmée, j’ai fait une seconde lecture tout en essayant d’identifier ce qui appartenait à un même thème. Sur la copie qui m’était destinée, j’ai marqué le début et la fin de chacun des chapitres à venir et leur ai attribué un titre provisoire. En ce qui concerne la copie destinée à An, je me suis livrée à un petit bricolage. J’ai fait des piles avec les pages qui traitaient d’un même sujet et, sur chacune, j’ai ajouté une page blanche où j’ai écrit en innu le titre provisoire du chapitre ; j’ai ensuite agrafé cette page avec le reste. J’ai posté le tout à An avec une lettre lui expliquant qu’il fallait maintenant qu’elle développe chacun des thèmes beaucoup plus en détail. Du même coup, je l’ai invitée à venir séjourner chez moi pour écrire, quand elle le voudrait. Elle n’avait qu’à me prévenir de la date de son arrivée. Elle est venue plusieurs mois plus tard.
La première visite
Après l’obtention de la subvention du ministère des Affaires culturelles, il avait été convenu qu’An viendrait, au besoin, travailler chez moi en utilisant l’argent prévu pour les frais de déplacement. Je croyais d’abord que ces visites seraient consacrées à des séances de travail en commun, mais lors de son premier séjour, j’ai vu An s’emparer avidement du temps de tranquillité et de silence qu’elle trouvait chez moi.
La maison où je vivais à l’époque était l’endroit idéal pour écrire : située à la campagne, à moins d’une heure de Montréal et à dix minutes d’un charmant village, elle avait d’abord servi d’école de rang, avec ses hauts plafonds et ses grandes fenêtres que je laissais sans rideaux, et je l’avais meublée d’une grande table de l’ancien temps et d’un poêle à bois. Tout cela concourait à créer une ambiance dans laquelle An se sentirait à l’aise. Chez elle, elle éprouvait beaucoup de difficulté à écrire. Onze personnes vivaient dans leur petite maison de deux chambres à coucher. Ses deux turbulents petits-fils ne lui laissaient pas une minute de répit. Elle devait se mettre au travail une fois toute la maisonnée endormie, mais le sommeil écourtait souvent ses séances d’écriture, elle qui était sur pied dès six heures tous les matins.
Conserver ses documents était aussi un problème. Le moindre bout de papier qu’elle laissait sur la table se retrouvait en morceaux. Les jeunes enfants éprouvaient un malin plaisir à mettre en pièces les textes qui leur tombaient sous la main. An avait beau s’évertuer à trouver des cachettes qui n’étaient pas accessibles aux tout-petits, ses filles adolescentes s’ingéniaient à les découvrir dans le but de lire ce que leur mère avait écrit, à son insu bien entendu. An retrouvait ses chapitres en désordre ; parfois, des pages manquaient ou étaient barbouillées au crayon. Je l’ai vue recommencer à zéro certains chapitres que l’un ou l’autre de ses petits-fils avait presque détruits ou que l’une ou l’autre de ses grandes filles avait tout bonnement égarés.
Nous avons mis au point le scénario suivant : de retour chez elle, elle continuerait de rédiger ses textes à la main et me les posterait sans tarder après avoir pris soin de les paginer. J’en ferais deux photocopies : une pour elle – que je lui enverrais avec l’original – et l’autre pour moi, qui constituerait la copie de sécurité. Elle s’est dite très soulagée que je sois celle de nous deux qui serait dorénavant responsable de la conservation de ses textes.
Pendant la dizaine de jours qu’a duré la première visite d’An chez moi, ma maison a été transformée par sa présence. Elle y créait une atmosphère intense de travail et de productivité. Dès mon lever, vers sept heures, je la trouvais déjà habillée, attablée devant ses papiers, écrivant. Quand je me mettais au lit vers minuit, elle y était encore. Elle ne quittait sa chaise – toujours la même, face à une fenêtre – que pendant les brefs moments où nous préparions ensemble des repas simples que nous expédiions en vitesse, et pour une demi-heure consacrée chaque jour à une promenade sur la route ou dans les vergers des environs. Un peu inquiète de son rythme de travail, je lui demandais parfois à la fin de la journée si elle n’était pas fatiguée. « Mais pas du tout, répondait-elle. Cela n’est pas du travail, je ne fais qu’écrire toute la journée. »
Pour elle, le véritable travail consistait à tirer, sur un grand lac gelé, une tabagane chargée de bagages et d’enfants. Au bout de six jours, j’ai constaté que sa main droite était très enflée, qu’elle pouvait à peine remuer les doigts et tenir son stylo. Quand elle a vu mon air affolé, elle a tenté de me rassurer : « Cela est tout à fait normal, c’est la première fois que je fais un livre, c’est une chose dont je n’ai pas l’habitude. »
Elle écrivait depuis le début avec un stylo-bille à encre bleue. Au lieu de raturer, elle effectuait ses corrections avec une gomme à encre, dure et rugueuse. Elle tenait à ce que son écriture se détache nettement sur le papier, sans bavure, et pesait énergiquement sur son outil. C’est durant ce premier séjour chez moi qu’elle a d’elle-même abandonné le stylo et proposé que nous allions au village acheter des crayons à mine et une gomme à effacer douce et molle. Je lui ai alors fourni un petit aiguisoir dont elle a vite compris l’utilité. Son travail de rédaction s’est ainsi trouvé de beaucoup facilité et sa main n’a plus enflé.
Ce séjour d’An chez moi constituait le premier contact prolongé que j’avais eu avec elle. Très vite, je me suis rendu compte que j’avais affaire à un être d’exception. Son intérêt pour les idées était fascinant. De toutes les conversations que nous avons eues pendant ces dix jours, aucune ne portait sur des banalités. Elle ne parlait jamais ni d’objets ni d’elle-même, mais uniquement de sa réflexion sur les conditions de son peuple qu’elle souhaitait exposer dans son livre. La moindre question de ma part, comme « Est-ce que ça va ? » ou « Est-ce que les idées viennent bien ? », provoquait chez elle de longs discours au fil desquels elle présentait une pensée très organisée avant même de l’avoir couchée sur papier. Elle n’improvisait pas. Son livre mûrissait sans doute dans son esprit depuis des années.
Au début, elle était tellement concentrée sur les idées que les questions de forme ne retenaient nullement son attention. Elle croyait que littérature se ramenait à discours. Par conséquent, elle pensait pouvoir faire un livre en transcrivant simplement au fil de la plume les discours qu’elle avait élaborés pour elle-même au fil des ans. Plusieurs mois, peut-être même une année après le début de ses travaux, elle a fait la réflexion suivante : « Écrire est décidément une chose très difficile. Prends par exemple cette phrase. Pourquoi l’ai-je écrite comme ça ? Il y aurait au moins trois autres façons de la formuler. Laquelle serait la meilleure ? Il est très difficile de décider… Quand je parle, pourtant, je ne me pose aucune de ces questions. »
Progressivement, elle a pris conscience de la véritable nature de l’écriture. Cette découverte la traumatisait. Elle passait alors de longs moments à réfléchir devant une ligne ou deux qu’elle venait d’écrire. « C’est très difficile d’écrire, m’a-t-elle dit un jour, et ceux qui n’écrivent pas n’en ont aucune idée. Quand j’ai commencé ce livre, je croyais qu’il suffirait de mettre par écrit ce que je dirais en parlant – mais ce n’est pas cela du tout ! »
Quand plus tard j’ai rapporté ces propos à notre complice An-Mani, elle a fait ce judicieux commentaire : « On voit qu’elle est en train de sortir de l’oralité. » Autre indice de cela : An s’est alors mise à soigner son orthographe, un souci qu’elle n’avait jamais eu jusque-là. Quand elle avait pris la timide décision de se mettre à écrire, son degré d’alphabétisation se comparait à celui des gens de sa génération, qui n’étaient jamais allés à l’école. Très jeune, elle avait été instruite par sa mère qui, en trois semaines, lui avait appris à lire à voix haute le « livre de prières » – seule littérature en langue innue alors disponible. Ce sont des missionnaires jésuites qui, à partir de 1767, ont initié les Innus à l’alphabet romain 4 et leur ont enseigné à lire et à écrire dans leur langue. Les oblats, qui les ont remplacés à partir de 1840, ont eux-mêmes appris l’innu et ont publié de nombreux ouvrages religieux qui sont encore utilisés de nos jours. La connaissance de l’écrit en langue innue s’est transmise pendant des générations au sein des familles. Mais produire soi-même un texte et surveiller son orthographe ne faisaient pas partie de cet enseignement.
Quand j’avais suggéré à An d’apporter certaines améliorations à l’orthographe de ses textes, elle m’avait fait comprendre que ma révision linguistique aurait des limites très précises. Elle souhaitait que son livre soit accessible aux Innus dont le degré de littératie était comparable au sien, ce qui impliquait que l’orthographe employée dans ses écrits reflète d’assez près la prononciation. Par exemple, elle n’avait pas d’objection à ajouter un trait d’union pour relier les deux membres des mots composés (comme kakusseshiu-mitshuap ) ni à écrire des doubles consonnes (comme dans innu, pessish, kassinu). En revanche, elle refusait de marquer le pluriel des noms et des verbes inanimés en ajoutant la voyelle a – qui dans son dialecte n’était pas prononcée comme telle, mais remplacée par un ton bas. Il n’était pas question non plus qu’elle adopte le petit u en exposant, que les linguistes proposaient d’écrire à la fin de mots comme atik u et kak u (que pour sa part elle préférait écrire atik et kak ).
D’elle-même, An n’utilisait aucune ponctuation ni majuscule. Mais quand j’ai suggéré que nous ajoutions dans ses textes des points et des virgules, elle a immédiatement compris l’utilité de la chose, et la méthode que j’ai proposée lui convenait fort bien. Lorsqu’elle estimait avoir terminé une section de chapitre, nous nous asseyions côte à côte avec le texte manuscrit posé devant nous et elle m’en faisait la lecture à haute voix. Guidée par son intonation et sa respiration, j’ajoutais dans le texte les signes de ponctuation qui s’imposaient, j’introduisais des majuscules en début de phrase et je marquais les alinéas au moyen d’une oblique.
Je devais faire grand usage des guillemets, car elle recourait abondamment au discours rapporté. C’était typique de son style que de ne jamais prendre à son compte les paroles de quelqu’un, de les rapporter sous forme de citation. Il s’agissait d’ailleurs d’une caractéristique frappante de la littérature orale innue, qu’An transposait spontanément dans son écriture. Pour m’assurer qu’un passage méritait d’être encadré par des guillemets – pour lesquels il n’y avait alors pas de mot 5 en innu –, je lui demandais : « Aimu a ute auen ? Est-ce que quelqu’un parle, ici ? » et « Tanite epunipanit eimit ? Où arrête-t-il de parler ? » Au cours de cet exercice de lecture à haute voix, nous ne manquions pas l’une et l’autre de repérer les répétitions lassantes qui devaient être éliminées.
C’est à ce stade que je tapais le nouveau texte à la machine. J’allais ensuite au village en tirer une photocopie, que je remettais à An. Par plaisir, nous faisions ensemble une dernière séance de lecture à haute voix : à tour de rôle, nous lisions chacune un paragraphe. Nous avions ainsi le sentiment réconfortant qu’un vrai livre était en train de voir le jour. Quand elle repartait chez elle, An emportait une copie du travail accompli durant son séjour, et l’original demeurait entre mes mains.
Entre octobre 1972 et janvier 1974, An a effectué chez moi quatre séjours. Avec le temps, ces séances de travail loin de chez elle se sont déroulées sur un mode plus détendu que la première fois. Elle se montrait moins acharnée à son travail, et nous prenions le temps de parler. C’est elle qui orientait la conversation – qui constituait de précieuses séances d’immersion en langue innue pour l’apprentie que j’étais. Elle me parlait de son peuple, me questionnait sur le mien, me parlait de leur vie d’autrefois et la comparait à celle de mes ancêtres à moi. Elle me parlait souvent de son père, qui était très âgé – il allait décéder en 1975, à quatre-vingt-onze ans. Un lien presque mystique la liait au vieillard depuis qu’il lui avait dit ceci : « Dans chaque famille, il y a un des enfants qui ressemble en tout point au père. Dans notre famille, c’est toi qui seras pareille à moi. Personne ne sera plus fort que toi. » Depuis ce jour, son père était pour elle un modèle. Elle essayait de se remémorer tout ce qu’il lui avait enseigné, de même que les histoires qu’il racontait, et elle regrettait de ne pas l’avoir mieux écouté avant qu’il ne devienne trop vieux.
Un jour, elle m’a tenu à son sujet un touchant discours que je me suis empressée de transcrire en français pendant qu’il était encore frais à ma mémoire.
C’est seulement maintenant que je me rends compte à quel point la vie de mon père n’était pas facile. Autrefois, quand je le voyais partir à la chasse au lever du soleil, je n’en pensais rien. Je me disais : « Il part à la chasse comme tous les autres matins. » Mais aujourd’hui, après y avoir beaucoup réfléchi, je me rends compte à quel point partir à la chasse très tôt le matin devait être pour lui une lourde responsabilité. Il lui fallait à tout prix rapporter chaque fois de quoi nous nourrir tous. Cette idée ne devait jamais le quitter. Cela devait lui peser terriblement. Pourtant, nous ne l’avons jamais su alors.
À présent que je réfléchis à cette époque, je vois à quel point il faisait tout ce qu’il fallait pour que sa chasse soit bonne, pour que son pouvoir de chasseur ne le quitte jamais. Par exemple, il se gardait bien de raconter ses chasses comme des exploits. Quand il rapportait du caribou, il ne disait jamais : « J’ai tué des caribous. » Il prenait soin de dire : « Des caribous ont été tués. »
C’était un grand chasseur. Un jour, un homme lui avait demandé si c’était vrai, comme on le racontait, qu’il avait déjà tué seize caribous alors qu’il n’avait pour toutes munitions que dix balles. Il lui avait répondu : « Toi aussi, tu aurais pu tuer seize caribous avec dix balles cette fois-là tant les caribous étaient tassés les uns sur les autres. » Et à celui qui lui avait demandé si c’était vrai qu’un hiver, il avait piégé cent martres, il avait répliqué : « Toi aussi, tu aurais pu en tuer autant ; cet hiver-là, elles étaient aussi nombreuses que les écureuils. »
Il était soucieux de toujours réserver le plus beau caribou au compagnon avec qui il partageait le produit de sa chasse. Un chasseur qui s’attribuait la meilleure part sabotait son propre pouvoir de chasse. Quiconque agissait de cette façon ne pouvait par la suite tuer que des caribous maigres. Le caribou de mon père, lui, était toujours très gras, très beau, et nous n’en manquions jamais. Mais mon père ne donnait jamais l’impression d’accorder beaucoup d’importance à la nourriture pour lui-même. Il ne disait jamais : « Je veux manger ceci ou cela. » Là encore, ç’aurait été de mauvais augure pour ses chasses futures. Par exemple, jamais de toute ma vie je ne l’ai vu manger la tête d’un poisson, qui est la meilleure partie parce que la plus grasse. En donnant toujours à ma mère les têtes de poisson, il ménageait sa chance à la pêche. Il était très attentif à son pouvoir de chasseur et c’est pour cela que nous n’avons jamais connu la faim du temps où nous vivions avec lui en forêt.
De plus, elle me faisait part de ses idées sur toutes sortes de grands thèmes comme la mort, les rapports entre les hommes et les femmes. Ses positions étaient résolument progressistes. Elle ne croyait nullement à la suprématie de l’homme sur la femme ni au caractère sacré de la prêtrise. Voyant dans le concept d’amour romantique un piège terrible pour les femmes, elle n’avait aucune confiance dans l’institution du mariage et préconisait pour ses enfants l’association libre avec l’autre sexe, seule garantie de la liberté individuelle, selon elle. Elle n’entretenait aucune illusion sur la démocratie électorale et n’accordait aucune confiance aux politiciens élus par la soi-disant majorité.
Mais les prêtres…
La seule réalité à laquelle An refusait d’appliquer sa remarquable vision critique était la religion. Comme toutes les Innues de sa génération, elle était croyante et pratiquante. Voilà pourquoi je considérais la question trop délicate pour l’aborder moi-même avec elle. C’est elle qui l’a fait. Un jour, pendant que nous faisions le bilan du contenu de son ouvrage, elle a fait le commentaire suivant : « Mon livre est comme un tribunal. J’y fais le procès de toutes les catégories de Blancs : les arpenteurs, les fonctionnaires, les gardes-chasse, les chasseurs sportifs, les éducateurs, les policiers, les journalistes, les cinéastes. Il n’y a que les prêtres dont je ne fais pas le procès. » Je lui ai demandé quelle était la raison d’une exception aussi considérable. « Je leur laisse une chance… », a-t-elle répondu sur un ton moqueur.
Nous en avons reparlé deux ans plus tard. C’est elle qui a remis la question sur le tapis. Sa réflexion était partie du fait que leur prêtre résident, un missionnaire oblat, battait les enfants innus pour les envoyer à l’école. Muni d’un bâton, il pénétrait chez les familles dont les enfants n’étaient pas en classe le matin, les sortait brutalement du lit, leur donnait la bastonnade en vociférant des insultes, puis il les faisait monter de force dans sa voiture et allait les livrer en mains propres à leurs instituteurs blancs. An avait fait le lien entre ces agissements et le fait que ce prêtre était employé par la commission scolaire et que c’était spécialement dans le cas des écoles accueillant des élèves innus qu’il exerçait sa barbare autorité.
Comme l’école constituait pour An la clé du système d’oppression qu’exerçait sur eux l’occupant blanc, elle était venue à la conclusion que les missionnaires étaient aussi des agents de la colonisation, de l’assimilation et de la destruction de son peuple. Je lui ai suggéré d’approfondir la question en ajoutant à son livre un chapitre qu’elle pourrait, suivant le modèle adopté pour les autres, intituler « Les prêtres… ». Mais finalement, cet ultime chapitre n’a jamais été écrit, et les prêtres sont toujours dans son livre les seuls Blancs auxquels An Kapesh « laisse une chance », comme elle disait. Quelques années plus tard, une fois le livre publié, elle a reçu les félicitations enthousiastes de deux oblats installés en territoire innu. L’un d’eux lui a adressé une lettre chaleureuse dans laquelle il la remerciait d’avoir écrit ce livre. Il ne tarissait pas d’éloges. An a commenté ainsi la réaction du prêtre : « Si mon livre l’emballe tellement, c’est bien parce qu’à lui, j’ai laissé une chance. Si j’avais fait son procès à lui aussi, il dirait tout autre chose… »
Parachèvement du manuscrit
An m’avait invitée à passer chez elle le temps qu’il faudrait pour mettre la dernière main au texte en langue innue. En janvier 1974, je me suis donc amenée au lac John avec ma machine à écrire portative et le précieux manuscrit, divisé en chapitres. Il s’agissait de la première version complète et consultable qu’il était donné à An de voir et de toucher. Elle n’a pas tardé à le poser sur la table de la cuisine pour commencer à le lire. Elle s’y est consacrée sans relâche pendant quelques heures et l’air satisfait qu’elle affichait pendant sa lecture m’indiquait qu’elle aimait bien ce qu’elle avait écrit. Cependant, il restait un texte à parachever et l’ordre des chapitres n’était pas encore définitif – par conséquent, la table des matières non plus. Nous avions encore du pain sur la planche.
Pour nous permettre de travailler en paix, An avait envoyé chez son frère sa bande d’enfants et de petits-enfants. Au bout d’une dizaine de jours de travail, la dédicace, la préface et la postface étaient terminées et l’ordre des chapitres était établi, de même que le titre. An avait aussi déjà décidé de signer son livre sous le nom innu qu’elle revendiquait, An Kapesh, auquel elle a ajouté Antane, équivalent innu d’ « André », nom de famille de son mari. Elle s’est ainsi choisi un impeccable nom de plume : An Antane Kapesh. Je pouvais rentrer chez moi.
Le jour de mon départ du lac John, j’ai consacré la matinée à taper frénétiquement le dernier chapitre qu’il restait à mettre au point. An a pris le temps de relire le texte et de m’indiquer ses dernières corrections. Quand tout a été terminé, elle s’est levée lentement, est venue vers moi d’un air solennel et m’a tendu la main en disant : « Nous avons réussi, envers et contre tout. » J’ai serré sa main, les larmes aux yeux. Elle était très émue elle aussi.
Pendant que je faisais mes bagages, elle s’est employée à réunir sa paperasse, car elle voulait se débarrasser de tous les papiers qu’elle avait accumulés au cours de ces années de travail. Elle a fouillé tous les recoins de la maison où elle avait, depuis le début, mis ses textes à l’abri des enfants : au fond d’une armoire de cuisine, dans une vieille valise cachée sous son lit, sur l’étagère de sa penderie et même celle de la salle de bain.

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