Sommes-nous trop branchés? : La cyberdépendance
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Description

Si Internet est aujourd’hui omniprésent et un outil quasi indispensable dans nos relations sociales et économiques, son usage parfois abusif peut causer des problèmes de cyberdépendance.
Vous trouvez que votre enfant passe trop de temps devant les écrans ? Qu’en penser ? Que faire ? En décrivant les enjeux psychosociaux entourant la problématique complexe des cyberaddictions, cet ouvrage trace un portrait sociologique critique de l’économie du savoir, des métadonnées et des « prophètes » de la Silicon Valley. Plus concrètement, il met en lumière les conditions propices à la cyberdépendance avec le téléphone intelligent, Facebook et les jeux vidéos.
Axé sur les préoccupations parentales, cet essai s’adresse tant aux parents qu’aux inter­venants qui œuvrent, de près ou de loin, auprès des jeunes pour les sensibiliser aux problèmes potentiels de la cyberdépendance et les outiller à l’aide de pratiques innovantes et préventives.
Il veut aider les parents à accompagner leurs enfants de manière sécuritaire pour qu’ils vivent une expérience positive de l’usage d’Internet, sans leur imposer des restrictions à tout prix, sans tomber dans l’abus.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mars 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782760546790
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

F OND E PAR H ENRI D ORVIL (UQAM) ET R OBERT M AYER (U NIVERSIT DE M ONTR AL )
L analyse des probl mes sociaux est encore aujourd hui au c ur de la formation de plusieurs disciplines en sciences humaines, notamment en sociologie et en travail social. Les milieux francophones ont manifest depuis quelques ann es un int r t croissant pour l analyse des probl mes sociaux, qui pr sentent maintenant des visages variables compte tenu des mutations des valeurs, des transformations du r le de l tat, de la pr carit de l emploi et du ph nom ne de mondialisation. Partant, il devenait imp ratif de rendre compte, dans une perspective r solument multidisciplinaire, des nouvelles approches th oriques et m thodologiques dans l analyse des probl mes sociaux ainsi que des diverses modalit s d intervention de l action sociale, de l action l gislative et de l action institutionnelle l gard de ces probl mes.
La collection Probl mes sociaux et interventions sociales veut pr cis ment t moigner de ce renouveau en permettant la diffusion de travaux sur divers probl mes sociaux. Pour ce faire, elle vise un large public comprenant tant les tudiants, les formateurs et les intervenants que les responsables administratifs et politiques.
Cette collection tait l origine codirig e par Robert Mayer, professeur m rite de l Universit de Montr al, qui a sign et cosign de nombreux ouvrages t moignant de son int r t pour la recherche et la pratique en intervention sociale.
D IRECTEUR
H ENRI D ORVIL, P H . D. cole de Travail social, Universit du Qu bec Montr al
C ODIRECTRICE
G UYLAINE R ACINE , P H . D. cole de Service social, Universit de Montr al
Sommes-nous trop branch s?
Presses de l Universit du Qu bec
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Qu bec (Qu bec) G1V 2M2
T l phone: 418 657-4399
T l copieur: 418 657-2096
Courriel: puq@puq.ca
Internet: www.puq.ca
Diffusion / Distribution:
C ANADA
Prologue inc., 1650, boulevard Lionel-Bertrand, Boisbriand (Qu bec) J7H 1N7 T l.: 450 434-0306 / 1 800 363-2864
F RANCE
Sof dis, 11, rue Soufflot, 75005 Paris, France - T l.: 01 53 10 25 25 Sodis, 128, avenue du Mar chal de Lattre de Tassigny, 77403 Lagny, France - T l.: 0160 07 82 99
B ELGIQUE
Patrimoine SPRL, avenue Milcamps 119, 1030 Bruxelles, Belgique - T l.: 027366847
S UISSE
Servidis SA, Chemin des Chalets 7, 1279 Chavannes-de-Bogis, Suisse - T l.: 022960.95.32
Diffusion / Distribution (ouvrages anglophones):

Independent Publishers Group, 814 N. Franklin Street, Chicago, IL 60610 - Tel.: (800) 888-4741

La Loi sur le droit d auteur interdit la reproduction des uvres sans autorisation des titulaires de droits. Or, la photocopie non autoris e - le "photocopillage - s est g n ralis e, provoquant une baisse des ventes de livres et compromettant la r daction et la production de nouveaux ouvrages par des professionnels. L objet du logo apparaissant ci-contre est d alerter le lecteur sur la menace que repr sente pour l avenir de l crit le d veloppement massif du "photocopillage .
Sommes-nous trop branch s?
La cyberd pendance
Amnon Jacob Suissa
Pr face de
Serge Tisseron
Avec la collaboration de
Jean-Fran ois Biron
Florence Millerand
Christine Tho r
Catalogage avant publication de Biblioth que et Archives nationales du Qu bec et Biblioth que et Archives Canada
Suissa, Amnon Jacob, 1950-
Sommes-nous trop branch s?: la cyberd pendance
(Probl mes sociaux et interventions sociales; 81) Comprend des r f rences bibliographiques.
ISBN 978-2-7605-4677-6
1. Cyberd pendance. 2. D pendance (Psychologie). I. Titre. II. Collection: Collection Probl mes sociaux interventions sociales; 81.
RC569.5.I54S94 2017 616.85 84 C2016-942421-9

R vision
Gislaine Barrette
Correction d preuves
Sandra Guimont
Conception graphique
Richard Hodgson
Mise en page
Interscript
Image de couverture
iStock
D p t l gal: 1 er trimestre 2017
Biblioth que et Archives nationales du Qu bec
Biblioth que et Archives Canada
2017 - Presses de l Universit du Qu bec
Tous droits de reproduction, de traduction et d adaptation r serv s
Imprim au Canada
D4677-1 [01]
LETTRE D UN MARTIEN AUX TERRIENS NUM RIS S
Serge Tisseron
Je suis sur votre plan te depuis le 1 er janvier, mais vous n en savez rien. vrai dire, je suis d j venu y faire un tour il y a trente ans, et l poque, vous m aviez remarqu . La presse s tait en effet largement fait l cho de ce que vous appelez, par une jolie m taphore emprunt e votre vie culinaire, ma "soucoupe volante . Quelques-uns pr tendaient m me m avoir vu. Beaucoup plus d ailleurs qu il n y en eut en r alit ! Bref, j avais d repartir tr s vite avant que le D partement d tat am ricain ne s avise de me pourchasser. Mais depuis, nos savants ont mis au point un v tement qui me rend invisible. Je peux donc continuer, ou plut t reprendre, l observation de vos vies. Et quelle surprise depuis ma derni re venue! D cid ment, vos outils vous transforment, et beaucoup plus vite encore que vous ne l imaginez.
Lors de ma derni re venue, vous utilisiez encore beaucoup le courrier et le t l phone pour vous transmettre des informations. Vous aviez donc un rapport au temps qui int grait l id e d attendre une lettre ou de pouvoir obtenir en direct l interlocuteur recherch . Aujourd hui, vous laissez vos messages, que ce soit par SMS, sur bo te vocale ou par Internet, et vous vous scandalisez quand on ne vous rappelle pas dans l heure. Certains raisonnent m me en termes de minutes! Manifestement, ces outils vous ont rendus plus intol rants l attente. Mais jusqu o allez-vous donc aller?
Remarquez, cette incapacit attendre semble chez vous s organiser plus g n ralement autour de la difficult penser aux choses dans la dur e. Peut- tre finalement n tes-vous si impatients d obtenir une r ponse que parce que vous savez que vous risquez bien vite d oublier que vous en attendez une! L attention sur les dur es longues qui avait t largement cultiv e par la lecture des livres depuis votre XVI e si cle est en train de s effacer devant des formes d attention plus concentr es et plus ph m res. Est-ce li seulement la pratique des crans? Je ne sais pas. Mais il est certain que la facilit avec laquelle vous mettez vos enfants devant les crans y est pour quelque chose. J ai pu regarder quelques-uns des programmes "qui leur sont sp cifiquement destin s , comme disent joliment vos producteurs et r alisateurs de t l vision, et j avoue que j en ai t effar . Tout s y juxtapose sans lien de causalit compr hensible, les mimiques y sont incroyablement caricaturales, et elles se succ dent avec une vitesse inou e. Il para t m me que certains de vos enfants n arrivent plus distinguer les mimiques l mentaires comme celles qui accompagnent la joie, la tristesse, le d go t ou la col re. En tout cas, les plus grands peinent concentrer leur attention plus de quelques minutes. Heureusement, cet effet d l t re de la consommation t l visuelle pr coce semble s accompagner d une volution moins probl matique. Les enfants plong s ainsi d s leur plus tendre enfance dans des programmes fr n tiques et hyperth tralis s ne font pas qu y garer leur capacit d attention et de concentration, ils y d veloppent aussi un go t du th tre particuli rement marqu , et a, c est formidable. C est bien compr hensible. Dans les programmes que vos enfants regardent, les mimiques sont outranci res et les intonations caricaturales. D s le plus jeune ge, ils se familiarisent donc avec des formes d interaction qui associent les attitudes, les mimiques et les intonations. Et du coup, ils grandissent en d sirant se mettre en sc ne!
En m me temps, gr ce Internet, il ne s agit plus seulement de se faire reconna tre par ses proches, dans un cercle familial ou amical, mais par la totalit des internautes. L un de vos chercheurs a appel cela, en 2001, un d sir d extimit largi la plan te enti re (Tisseron, 2001). Il d finit ce d sir comme celui de montrer certains aspects de soi jusque-l gard s cach s pour les faire valoriser par le regard de l entourage. La premi re fois o je suis venu sur votre plan te, ce d sir d extimit tait en effet mis en uvre aupr s du cercle restreint des proches physiques. Je me souviens lors de mon pr c dent passage avoir vu un adolescent jouer de la guitare devant ses cousines pour les entendre le f liciter! Aujourd hui, il est devenu p re et son fils ne joue plus devant ses cousines, mais devant sa webcam attendre les commentaires des internautes. Il est souvent d u parce qu il n en re oit pas beaucoup, et il est parfois tent de raconter des b tises pour se faire remarquer. Mais le risque de l exhibitionnisme a toujours accompagn le d sir d extimit , et ce n est pas une raison pour les confondre. Il existe en effet entre les deux une diff rence de taille: le d sir d extimit comporte toujours une part de risque, alors que l exhibitionnisme est le fait d un cabotin r p titif qui ne montre de lui que ce qu il sait coup s r pouvoir susciter l int r t.
Mais je reviens au th tre. Parce que c est ce qui me frappe le plus depuis que je suis revenu parmi vous. Cette culture nouvelle, je ne vois pas comment l appeler autrement qu une "culture th trale g n ralis e . Les nouvelles "idoles des jeunes , comme vous les appeliez dans les ann es 1970, ne sont plus seulement les chanteurs et les sportifs, mais aussi les youtubeurs et youtubeuses. Leurs vid os ont un succ s incroyable! Et des enfants de plus en plus jeunes s essaient sur Internet de petites mises en sc ne, parfois d ailleurs tr s r ussies. Les r sultats scolaires sont aujourd hui suspects pour beaucoup d enfants parce que certains parents aident consid rablement leur prog niture alors que d autres ne le font pas. Le youtubeur brille parce qu il semble y arriver tout seul. Je ne dis pas que c est la r alit bien s r, mais c est ce que les adolescents sont invit s croire. Il se passe avec les youtubeurs ce qui s est pass avec un James Dean en son temps. Lui aussi a su incarner la jeunesse de son poque. Cela n a jamais voulu dire qu il n y avait ni clairage ni maquillage. Mais l impression tait l . En plus, le youtubeur s impose un peu comme un ami avec qui l on discute par webcam interpos e. L adolescent peut avoir l impression que le youtubeur vient lui parler domicile, dans l espace priv qu est sa chambre, et qu il ne parle que pour lui. Il sait bien que ce n est pas vrai, mais l illusion est agr able
Certains petits astucieux ont m me mis au point une application qui permet chacun de s y entra ner; elle s appelle Dubsmash . Elle permet chacun de se filmer en train de faire de la synchronisation labiale (lipsync) sur des cris d animaux, des phrases c l bres du cin ma ou des sonals (jingles) . Il ne s agit pas de se faire passer pour qui on n est pas avec l espoir de tromper, mais de montrer qu on est capable de se faire passer pour qui on n est pas, sans cesser pour autant d tre soi-m me. Ce n est pas " tre comme , mais "faire comme , et cela change tout.
H las, bien s r, tout cela va trop vite, et des jeunes - et des moins jeunes - se lancent sur Internet sans filet! Ils y commettent erreur sur erreur, y surexposent leur vie priv e sans m me s en rendre compte, et sont parfois victimes de harc lement ou d escroquerie. Il y a aussi tous ces adolescents immerg s dans les jeux vid o au risque d prouver des troubles du sommeil et de l attention. Mais les probl mes ne touchent pas que les jeunes. Il arrive aussi que des adultes priv s brutalement d emploi, ou la suite d une rupture affective, basculent dans le jeu pathologique exactement comme d autres peuvent le faire dans l alcool. tel point que le mot addiction a t propos pour rendre compte de telles situations. Comme avec les abus de substances toxiques, on retrouve la souffrance de ne plus pouvoir contr ler ses impulsions, souvent exprim e avec des phrases comme celles-ci: " je ne peux m en emp cher, c est plus fort que moi . Et dans les deux cas aussi, on retrouve la compulsion, c est- -dire le fait que la r p tition du comportement n entra ne pas l apaisement attendu.
Aviel Goodman, dans les ann es 1970, a apport une l gitimit ce rapprochement en proposant l id e que les addictions ne devraient pas tre envisag es en relation avec la consommation d une substance toxique, mais d abord comme un comportement. Il a m me propos quatre domaines dans lesquels une "addiction comportementale pourrait exister: la sexualit , les jeux d argent, les troubles alimentaires dont la boulimie-anorexie et le sport. ce jour, la seule addiction comportementale reconnue par la communaut internationale concerne les jeux d argent pathologiques. Mais l apparition de pratiques pathologiques des jeux vid o en r seau, dans les ann es 1990, a sembl indiquer un cinqui me domaine possible d addiction comportementale et donner raison Aviel Goodman. Les m dias n ont d ailleurs pas tard s emparer du mot et beaucoup de parents am nent aujourd hui leur adolescent en consultation pour une "addiction aux jeux vid o !
Pourtant, le probl me n est pas si simple. Tout d abord, Aviel Goodman n a pas simplifi la t che de ceux qui se r clament de son approche en changeant d avis autour de la d finition qu il avait lui-m me donn e de ce qu il appelait une "addiction comportementale . Dans un premier temps, il a li sa d finition l association d une perte du contr le des impulsions et d une compulsion, mais dans un second temps, il a voqu le fait qu un seul de ces deux sympt mes pourrait suffire la d finir. Bref, se r clamer aujourd hui d Aviel Goodman dans la d finition d une "addiction comportementale oblige pr ciser si l on se r clame de sa premi re d finition ou de la seconde! En tout cas, s il existe une addiction aux technologies num riques, c est moins ces technologies proprement dites qu aux modes de pens e qu elles suscitent et alimentent. Les relations s y d veloppent un rythme acc l r , chacun peut y passer sans transition de la passion fulgurante la d sillusion, et d s que l ennui se pointe l horizon, il suffit de contacter quelqu un d autre. Ceux qui d sirent fuir un sentiment douloureux de solitude ou d abandon sont videmment les premiers tent s. Avec le risque de trouver rapidement le monde quotidien moins excitant, bien plus complexe et finalement moins gratifiant. Dans les mondes num riques, la mont e d adr naline ne diminue jamais, il n y a pas de moment creux, et ceux qui s y engagent avec l id e d oublier une situation personnelle ou sociale difficile sont constamment expos s " oublier tout le reste , comme me le disait un jeune patient.
Mais depuis ma derni re visite de Martien sur votre Terre, tout ne s est pas aggrav . Bien au contraire! Je vois avec bonheur que vous avez pris conscience de l importance d encourager les pratiques collaboratives et cr atrices autour des crans. Et vous avez aussi d couvert que si c est l adolescence que l abus d crans prend les formes les plus spectaculaires, c est bien avant, dans la petite enfance, qu il est important de poser les bases d une pr vention efficace. L adolescent accro son t l phone mobile ou ses jeux vid o n est pas coupable d un usage excessif qu il paierait d une "addiction . Il est, h las, bien souvent victime d une immersion trop massive et trop pr coce dans les crans, commencer par les crans de t l vision et ceux des t l phones intelligents que certains parents laissent leur disposition, un peu comme s ils laissaient un saladier de cr me au chocolat toute la journ e sur la table avec une cuiller c t , sans jamais se soucier de contr ler ce que leur enfant en mangerait!
Vous avez heureusement compris que chacun peut, tout moment, utiliser les outils num riques pour fuir et ignorer le monde, ou au contraire d multiplier ses possibilit s d agir sur lui. Et vous vous demandez de plus en plus quelle ducation le monde adulte doit fournir aux enfants pour les aider faire face aux technologies auxquelles ils sont expos s sans en tre submerg s. Des balises cal es sur quatre ges cl s de la vie, 3 ans, 6 ans, 9 ans et 12 ans, semblent une solution raisonnable pour y parvenir en introduisant ces technologies dans de bonnes proportions et dans de bonnes conditions. Avant 3 ans, les crans n apportent rien, sauf la possibilit pour les parents qui ne parviennent pas communiquer avec leurs jeunes enfants autrement de le faire en passant par un cran, mais videmment condition de proscrire les crans pendant les repas, avant le coucher et de ne jamais les utiliser pour calmer l enfant! Avant 6 ans, une console de jeu personnel favorise le repli sur soi de l enfant. Mieux vaut cet ge encourager des activit s manuelles comme le bricolage ou la cuisine. Et si Internet est un droit partir de 9 ans, il est difficile d y abandonner l enfant sans un accompagnement fiable. Enfin, l utilisation des r seaux sociaux partir de 12 ans n cessite d expliquer l enfant le risque de rencontre brutale avec le cyberharc lement et la pornographie, et de le mettre en garde contre les dangers du plagiat. Bref, vous avez pris conscience de l importance, dans la d couverte des crans, des vertus de l accompagnement, de l alternance et de l apprentissage de l autor gulation. Limiter les temps d cran, choisir ensemble les programmes en famille, parler avec eux de ce qu ils font et voient sur les crans, et encourager leurs pratiques de cr ation sont des id es qui font leur chemin, et c est tant mieux (Tisseron, 2013).
Finalement, vous autres, humains, avez invent des technologies pour transformer le monde, mais vous avez oubli que vos technologies vous transforment aussi vous-m mes. Et elles le font d autant mieux aujourd hui que pour la premi re fois, vous avez r ussi concevoir des machines qui combinent quatre fonctions que vous aviez jusqu ici toujours s par es. Vos objets num riques ont en effet la fois une fonction d esclave, de complice, de t moin et de partenaire. Ils sont esclaves par le r le que vous leur donnez de prendre en charge des l ments dont vous souhaitez soulager votre m moire, comme des num ros de t l phone, des codes d immeubles et des dates d anniversaire. Ils sont complices lorsque vous les utilisez pour des activit s peu avouables, comme la consultation d images pornographiques ou l envoi de messages anonymes. Ils ont aussi une fonction de t moin de plus en plus pr sente au fur et mesure que vous leur confiez le soin de recueillir des informations sur vous, qu il s agisse des nombreuses images de vous et de vos amis, du nombre de pas que vous faites dans la journ e, de votre rythme cardiaque, et bient t de l ensemble de vos param tres biologiques, comme votre glyc mie et votre rythme cardiaque. Ils ont enfin une fonction de partenaire quand, par exemple, vous apprenez une langue vivante avec eux. Nous autres, sur notre plan te, nous connaissons cela depuis longtemps et je peux vous dire que vous n en tes qu au d but! Avec les robots que vos chercheurs commencent d velopper, ces quatre fonctions vont tre de plus en plus intriqu es. Mais vous n en tes pas encore l , quoique les choses aillent vite Je repars demain en direction de ma plan te, mais j ai pr vu de revenir dans dix ans, et l , je pense que si vous persistez parler d addiction, ce sera dans le cadre de votre relation avec vos robots domestiques (Tisseron, 2015a)!
PR FACE Lettre d un Martien aux Terriens num ris s
Serge Tisseron
LISTE DES SIGLES ET ACRONYMES
INTRODUCTION
C HAPITRE 1 QU EST-CE QU UNE CYBERD PENDANCE?
1.1. De l addiction aux substances l addiction comportementale: du concept d addictus
1.2. La d pendance Internet: un peu d histoire
1.3. La cyberd pendance: quelques l ments contextuels
1.4. Le concept de cyberd pendance: vers un essai de d finition
1.5. Un survol de la perspective psychosociale: comment s acquiert une d pendance?
1.6. Quelques r flexions
C HAPITRE 2 INTERNET ET L CONOMIE DU SAVOIR: OUI, MAIS
2.1. Que nous apprend l histoire sur Internet et le World Wide Web? Quelques rep res
2.2. Les m tadonn es (Big Data) : un enjeu de taille
2.3. Les "proph tes de la Silicon Valley: qui profite le savoir?
C HAPITRE 3 INDIVIDUALISME, CULTE DE LA VITESSE ET M DIAS SOCIAUX Une soci t du malaise?
3.1. L hyperindividualisme et le I-soi : vers une citoyennet num rique
3.2. Le culte de la vitesse: Web qu on s en va?
3.3. Vers l loge de la lenteur et le slow m dia
C HAPITRE 4 LE T L PHONE INTELLIGENT D hier aujourd hui
4.1. Entre usage b n fique et hyperconnectivit : quand cela pose probl me
4.2. Le t l phone intelligent et l autodiagnostic: le patient digital
4.3. Vers une perspective critique du t l phone intelligent
4.4. Le sexting : un exemple concret
C HAPITRE 5 FACEBOOK Un r seau social de communication incontournable
5.1. L usage abusif de Facebook: de quoi parle-t-on?
5.2. L chelle de Bergen: un outil de d pistage pour la d pendance Facebook
C HAPITRE 6 QUE SAVONS-NOUS SUR LES JEUX VID O?
6.1. Les jeux vid o et vous
6.2. Que nous apprend la clinique sur l intervention en contexte de jeu vid o?
6.3. Les caract ristiques structurelles de l addiction aux jeux vid o
6.4. Les jeux vid o: les avantages
6.5. quoi reconna t-on un usage abusif des jeux vid o?
C HAPITRE 7 FAUT-IL S INQUI TER DE LA PROGRESSION DE L COUTE DE VID OS SUR INTERNET? Des jeunes racontent
Christine Tho r et Florence Millerand
7.1. La place du visionnement de vid os sur Internet dans la vie des jeunes
7.1.1. Des contenus multiples, une consommation hyperpersonnalis e
7.1.2. Des contextes et des modes d acc s aux contenus diversifi s
7.1.3. Des crans connect s et un ancrage du visionnement connect dans le quotidien
7.2. Le sens donn par les jeunes au visionnement de vid os sur Internet
7.2.1. Le sentiment d autonomie associ au visionnement connect
7.2.2. L importance des rituels de visionnement
7.2.3. L attachement aux personnages et aux univers repr sent s
7.2.4. Une pratique identitaire et de socialisation
7.3. Les perceptions et la gestion du temps consacr au visionnement de vid os
7.3.1. Des contenus et des dispositifs qui incitent au visionnement
7.3.2. Une perception ambivalente du temps consacr au visionnement connect
7.3.3. Des strat gies pas toujours efficaces pour encadrer la pratique de visionnement
7.3.4. Et les parents dans tout a? Qui fait quoi?
Conclusion
C HAPITRE 8 PR VENIR LES M FAITS DES TIC Une question d quilibre?
Jean-Fran ois Biron
8.1. L hyperconnect ?
8.1.1. Un axe technique et informationnel
8.1.2. L individu et son contexte social
8.2. Des pistes pour la pr vention
8.2.1. Une compr hension du contexte et du probl me
8.2.2. De l individu son milieu de vie
C HAPITRE 9 VOTRE ENFANT PASSE TROP DE TEMPS DEVANT LES CRANS?
9.1. Quelques rep res pour les parents
9.2. Autres indicateurs pour les parents: comprendre, agir, pr venir
C HAPITRE 10 ACCOMPAGNER LES FAMILLES Quelques outils th oriques pour les intervenants sociaux
10.1. L intervention aupr s des familles: un processus subjectif
10.2. La circularit : un outil efficace pour rassembler l information pertinente
10.3. Les pi ges de l tiquetage des probl mes familiaux: quelques d fis pour le praticien
10.4. Quelques concepts syst miques pour travailler avec les familles
10.5. Pour une intervention ax e sur le d veloppement du pouvoir d agir
CONCLUSION ET PERSPECTIVES
ANNEXE 1 Un test d valuation pour l abus du t l phone intelligent
ANNEXE 2 Un test d valuation pour l abus des jeux
ANNEXE 3 La d pendance selon Aviel Goodman
BIBLIOGRAPHIE
NOTICES BIOGRAPHIQUES
CEFRIO
Centre facilitant la recherche et l innovation dans les organisations
CIA
Central Intelligence Agency
DPA
D veloppement du pouvoir d agir
DSM
Diagnostic and Statistical Manual
MIT
Massachusetts Institute of Technology
MMORPG
Massively Multiplayer Online Role Playing Games
MUD
Multi-User Domain
SMS
Short Message Service
SNS
Social Networking Sites
SPA
Substance psychoactive
TIC
Technologies de l information et de la communication
UPTM
Usage probl matique du t l phone mobile
WOW
World of Warcraft
La communication entre tres humains est vitale pour le d veloppement des individus, de la soci t et de l humanit . Si sur le plan historique, nous sommes pass s de signaux de fum e et de pigeons voyageurs la communication par Internet, force est de croire que les r seaux sociaux sont maintenant l pour rester et voluer un rythme effarant.
L av nement d Internet a aujourd hui lanc les besoins individuels et sociaux dans un espace de plus en plus mondialis o le besoin de connexion Internet est de plus en plus imp ratif, de plus en plus d sirable sur le plan social. titre d illustration, une tude r v le que plus de 30 des enfants de moins de 2 ans ont d j utilis une tablette ou un t l phone intelligent et 75 des jeunes g s de 8 ans et moins vivent avec un ou plusieurs produits de la sorte domicile (PEW Internet Project, 2013). Ces conditions soul vent des questions quant aux risques des addictions que pourraient d velopper des enfants et des jeunes adolescents (American Academy of Pediatrics, 2014).
L av nement d Internet a galement pouss les industries priv es et publiques saisir les nouvelles occasions d exploitation conomique et financi re. Dans ce contexte, nous assistons une forte concurrence dict e par un discours pro-Internet, o la realpolitik g opolitique et conomique devient de plus en plus la norme suivre (Suissa, 2014a). Aujourd hui, pour le meilleur et pour le pire, toute personne ayant un lien Internet et qui d sire se connecter peut le faire. Jusqu quel point est-il possible d tablir des limites dans nos interactions comme tres humains avec les divers contenus v hicul s par Internet? Qui peut tablir les distinctions entre usage et abus dans nos relations aux crans? Que penser et que faire avec les jeunes et les moins jeunes qui passent trop de temps devant les crans? Comment informer et sensibiliser les parents inquiets de cette r volution Internet? Sans pr tendre traiter de tous ces enjeux, ce livre tente de porter un regard critique sur ces questions complexes en r fl chissant et analysant les multiples facettes de ce ph nom ne.
D r Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste et auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet pr cis, signe la pr face de ce livre. Il claire cette probl matique complexe en tentant de r pondre la question suivante: Sommes-nous trop branch s aux crans?
Alors que le consensus scientifique des diverses coles de pens e sur la d finition de la cyberd pendance n est pas l ordre du jour, ce livre aborde cette question d licate en illustrant la r alit concr te voulant que de plus en plus de personnes souffrent effectivement d tre trop branch s, soit de cyberd pendance. travers une perspective psychosociale, ce livre d montre galement comment se construisent et s installent le cycle de la d pendance, en g n ral, et celui de la cyberd pendance, en particulier.
Sous l clairage de la sociologie, ce livre effectue une double d marche. D une part, en faisant un survol sur ce qu il est convenu d appeler l conomie du savoir et en posant certaines questions: qui profite ce savoir? Quels sont les principaux acteurs sociaux? D autre part, en analysant une condition parmi d autres qui semble particuli rement favoriser le d veloppement de la cyberd pendance, soit l individualisme, voire l hyperindividualisme.
Compte tenu de l infinitude qui caract rise la r volution Internet, il nous est impossible de couvrir dans cet ouvrage la liste interminable des sujets possibles. Aussi se limite-t-il certains enjeux qui sont tout de m me fort importants. Parmi ceux-ci, le smartphone ou le t l phone dit intelligent, Facebook, les jeux vid o et les divertissements des jeunes l re num rique.
Pour ce qui est de l inqui tude des parents, l approche pr ventive et de sant publique a t privil gi e. Dans cette optique, l inclusion des r seaux familiaux et sociaux se r v le pertinente pour l accompagnement th rapeutique et d intervention. Sur le plan clinique, ce livre sugg re de d passer les manifestations ou sympt mes des personnes souffrantes (patients d sign s) pour inclure le monde social des proches, qui sont, en derni re instance, les personnes qui connaissent le mieux leur entourage. Cette d marche nous permet en fait de saisir le comment des dynamiques familiales afin de savoir comment mieux les accompagner.
Ax sur les pr occupations concr tes des parents et des citoyens en g n ral, ce projet de vulgarisation scientifique s adresse aux intervenants qui uvrent, de pr s ou de loin, avec les jeunes et les moins jeunes pour les sensibiliser l existence de pratiques innovantes et pr ventives li es la r alit num rique. Ce livre se veut un portrait de l tat actuel du cybermonde afin de permettre aux citoyens de disposer d informations objectives et d nu es de jugements moraux pour mieux comprendre, mieux pr venir et agir en cons quence. Si cet ouvrage ne peut tenir compte de l ensemble des enjeux entourant la probl matique complexe des cyber-addictions, il constitue malgr tout un portrait contemporain du cyberespace qu il convient de consid rer dans nos relations sociales. Ce n est que derni rement que des centres de traitement dans le monde occidental, et particuli rement en Asie, ont ouvert leurs portes pour accompagner les personnes ayant d velopp des cyberd pendances.
En guise de conclusion, nous faisons une pause r flexive pour nous pencher sur les tendances lourdes et futures de ce cybermonde. Celui-ci est certes porteur de progr s et d espoir, mais il n est pas neutre et peut parfois poser probl me pour les citoyens num riques que nous sommes devenus. Ce livre est donc une invitation un partage de quelques informations qui pourraient nous tre utiles, car, comme on le dit si bien, "savoir plus, c est risquer moins .
QU EST-CE QU UNE CYBERD PENDANCE ?
1.1. D E L ADDICTION AUX SUBSTANCES L ADDICTION COMPORTEMENTALE: DU CONCEPT D ADDICTUS
Sur le plan historique et tymologique, le sens premier du terme addiction renvoie aux notions d esclavage, de dette et de contrainte. Les tudes de Gicquel et Corcos (2003) d montrent qu un homme victime d une addiction devait par son corps, sous la contrainte, payer sa dette envers la soci t . C est en 1932 que Glover introduit le terme addiction la suite d tudes ax es sur l tiologie des addictions, terme traduit en fran ais par toxicomanies (Glover, 1932).
Pour d passer les liens classiques avec les substances psychotropes, et pour mieux comprendre les addictions comportementales, Morel et Couteron (2008) pr f rent utiliser le terme de conduites addictives . Pour le concept de d pendance, les questions entourant le processus (comment devient-on d pendant?), le probl me (jusqu quel point doit-on intervenir?) et la nature m me de ce probl me (comment devrait-on agir?) mettent en lumi re cette complexit conceptuelle (Morel et Couteron, 2008, p. 11).
La d finition du concept de d pendance donne donc lieu de multiples interpr tations et repr sente un enjeu crucial autant sur le plan scientifique que social. Selon le statut d acteur dans la hi rarchie du pouvoir et les int r ts en jeu dans les rapports sociaux, la d finition du terme d pendance variera consid rablement d une p riode historique l autre et suivant les contextes sociaux et culturels dans lesquels elle sera tablie (Suissa, 2008; 2009; Peele, 2004).
Dans cette logique, Peele soutient que la d pendance s inscrit dans un continuum , c est- -dire une r alit changeante et non binaire. Autrement dit, une personne peut tre plus sujette la d pendance un moment de sa vie o elle se sent particuli rement vuln rable ou impuissante, mais pourra d cider de r duire les activit s reli es cette d pendance ou de les cesser dans des conditions diff rentes et de moins grande vuln rabilit (Suissa, 2008). titre d exemple, un individu n abusera pas d Internet dans le cadre de son travail mais peut en surconsommer d s qu il regagne son domicile familial.
Cette notion de continuum est reprise par Weil qui signale que ce n est pas l activit de d pendance en soi qui d termine le degr de risque ou de souffrance, mais bien la nature de la relation qu on tablit avec elle (Weil, 2007; 1983). En insistant plus sur le rapport entre l individu, l activit et le contexte social, ce chercheur d finit la d pendance non pas comme un tat permanent de maladie, mais plut t comme un continuum multifactoriel d apprentissage psychosocial. Cette conception est d ailleurs clairement d montr e par les croyances subjectives (Luhmann et al ., 2012). On peut penser aux tudes sur l effet placebo (Suissa, 2010; Bouvenot, 2004), aux croyances erron es relatives aux jeux de hasard et d argent, de m me qu aux valeurs culturelles dans la repr sentation et la configuration du ph nom ne.
Ainsi comprise, la d pendance n est pas une question de bonne ou de mauvaise activit : il n y aurait qu une bonne ou une mauvaise relation ces activit s. Selon Peele (2013), une facette importante de la d pendance est le fait qu elle d tourne la personne de ses autres centres d int r t et de satisfaction. En se concentrant graduellement sur une activit , l individu se trouve lui consacrer de plus en plus de temps et n gliger ou d laisser simultan ment d autres centres d int r t. Il faut donc comprendre la d pendance comme servant combler des vides dans la vie de l individu, bref, remplir des temps morts. Ce comportement peut amener la personne se concentrer quasi exclusivement sur l objet de la d pendance. En l encadrant davantage comme une mani re de vivre, une fa on de faire face au monde et soi-m me, un style de vie , Peele parvient nous transporter vers des espaces de d pathologisation de l individu souffrant tout en nommant les facteurs et acteurs dans l installation du processus de d pendance (Peele, 2013; 2004; 2001).
En vitant ce qu il nomme la "maladisation des d pendances (Diseasing of America) , les travaux de Peele (1989) et de Peele et Brodsky (1975) se r v lent tre la fine pointe de l actualit lorsqu on essaie de comprendre les conduites addictives. D s 1975, le livre Love and Addiction sur la d pendance amoureuse constitue un classique sur ce th me pr cis (Peele et Brodsky, 1975). Ces chercheurs ont t les premiers r fl chir aux relations amoureuses malsaines en les consid rant comme une addiction comportementale. Ils ont r ussi d montrer que les personnes deviennent d pendantes de l exp rience que cela procure dans la relation en question, en l occurrence la relation amoureuse.
Dans la m me veine, les chercheurs Marlatt et Gordon (1985) s appuient galement sur les habitudes de vie relatives au jeu, au travail et au magasinage ou shopping pour compl ter cette perspective plus psychosociale. Ces scientifiques ont d montr comment les effets de renforcement procur s par ces activit s constituent effectivement des marqueurs valides de d pendances comportementales.
1.2. L A D PENDANCE I NTERNET: UN PEU D HISTOIRE
Selon Tisseron (2011, p. 533), l id e de l addiction Internet fut lanc e par hasard avec Goldberg lors d un forum r unissant principalement des psychiatres en 1995. Cette nouvelle perspective eut des chos aupr s des internautes qui se reconnaissaient en bonne partie dans cette description. Les tudes sur les cyberd pendances voient alors le jour en les envisageant plus comme des addictions comportementales. La psychologue Kimberley Young retrace l addiction Internet en 1995 avec les groupes de discussion AOL (Young, 2015). La premi re tude consid r e comme scientifique a port sur 600 cas de personnes qui prouvaient des difficult s de mod ration et de contr le de l usage d Internet (Young, 1998). Plus pr cis ment, certaines personnes pouvaient passer entre 40 60 heures en ligne, mettant ainsi en p ril leur vie professionnelle, financi re, conjugale et familiale. Avec ce type de r sultat, et en se basant sur des crit res du jeu pathologique tel que reconnu officiellement dans le DSM-III en 1980, Young sugg re, d s 1996, de consid rer la d pendance Internet comme une nouvelle pathologie clinique en bonne et due forme (Young, 1997). Quelques ann es plus tard, Young et Rogers (1998) d crivent les relations entre la d pression et la d pendance Internet, tandis que Young et al . (1999) n h sitent pas utiliser le terme de cyberdisorder (ou trouble li au cyberespace).
Dans cette lign e, Beard et Wolf (2001), Weinstein et Lejoyeux (2010) rejoignent les propos de Young en sugg rant de modifier les crit res diagnostiques pour la cyberd pendance. Dans un m moire de ma trise sur le d bat entourant l inclusion de cette condition, Bueno (2014, p. 11) rapporte les principales propositions de ces chercheurs. En consid rant les sympt mes cliniques, elle rel ve les quatre composantes suivantes qu il conviendrait d inclure dans le DSM-5.
L utilisation excessive d Internet est principalement associ e la notion de perte de temps au d triment des activit s sociales habituelles;
Le retrait : lorsque l objet (ordinateur, t l phone intelligent, r seau social, etc.) n est pas accessible pour une quelconque raison, l usager ressent de la col re et une tension pouvant provoquer des sympt mes d pressifs, voire la nomophobie, soit une forte anxi t engendr e par la peur de rater des informations per ues et ressenties comme importantes (FOMO, fear of missing out) ;
La tol rance croissante : le besoin d augmenter le nombre d heures de connexion afin de rester connect au "tempo dict par l outil technologique en question;
Les cons quences ind sirables : la faiblesse des liens sociaux r els caus e par l immersion grandissante dans le monde virtuel.
Cela tant, on ne peut passer sous silence la contribution de psychologues, tel Greenfield (1999), qui explorent plus en profondeur ces nouvelles conditions de d pendance travers des publications scientifiques. Dans cette foul e, leurs crits sont une inspiration pour de multiples tudes en Asie, en particulier en Chine, en Cor e et Ta wan. C est dans ce contexte qu on assiste en 2006 l ouverture du premier centre de traitement pour l addiction Internet Beijing, en Chine (Jiang, 2014). Dans un article paru en 2015, Young soutient que le monde occidental devrait s inspirer des r alit s asiatiques pour le traitement et la pr vention de cette addiction (Young, 2015).
cette affirmation, Griffiths et al . (2016) r pliquent en soulignant les grandes diff rences socioculturelles en Asie qui ne sont pas solubles dans le DSM-5, les rep res nord-am ricains y tant totalement diff rents. Dans un article critique portant sur la perspective de Young (2015), Griffiths et al . (2016) remettent en question les fondements m mes du concept de d pendance dans la d finition et l volution d Internet. Ces chercheurs d noncent le manque flagrant de r f rences europ ennes dans le tableau dress qu ils consid rent comme incomplet. Dans cette critique, ils ajoutent que la non-inclusion des r sultats d tudes internationales ayant contribu l volution dans la conceptualisation, l pid miologie et l tiologie de cette r alit complexe cr e une lacune dans les connaissances actuelles.
On peut galement mentionner l apport de Block (2008) qui relance ce d bat en soulevant la question de la d pendance Internet et en d fendant son inclusion dans le DSM-5. Depuis, une litt rature abondante cherche de plus en plus tablir des crit res propres cette condition pour mieux cerner les enjeux li s aux diverses formes de cyberd pendance. En fait, d s la fin des ann es 2000, on peut dire que c est partir de ces pays asiatiques, fortement touch s par ces cyberaddictions, que des tudes prennent r ellement leur envol. Aux tats-Unis, ce n est que r cemment que le premier programme hospitalier pour le traitement des cyberaddictions, toutes cat gories confondues, a ouvert ses portes, soit le 1 er septembre 2013, en Pennsylvanie (DeMarche, 2013).
1.3. L A CYBERD PENDANCE: QUELQUES L MENTS CONTEXTUELS
Les liens virtuels sont le nouvel opium du peuple . E HRENBERG , 1998.
Une tude men e aupr s d tudiants de deux coll ges am ricains sur leurs relations aux technologies de l information et de la communication (TIC) d montre une augmentation significative de la fr quence d usage int gr e de plus en plus la vie sociale contemporaine (Roberts et Pirog, 2012). Parmi les facteurs de pr diction, l accessibilit et la mobilit de la technologie (p. ex. t l phone intelligent) ont fait de ces produits, d abord essentiellement des outils de communication, des instruments indispensables la conduite de la vie professionnelle et sociale des individus. Toujours selon cette tude, 67 des jeunes adultes g s entre 18 et 24 ans poss dent un t l phone intelligent et envoient en moyenne 109 messages par jour, pour une moyenne mensuelle de 3 270 messages (textos). Le temps moyen pass par jour et par tudiant peut parfois atteindre plusieurs heures et 60 d entre eux reconnaissent leur vuln rabilit la cyberd pendance.
Des tudes populationnelles l chelle internationale confirment que la cyberd pendance se r pand tr s rapidement et que ce probl me devient de plus en plus commun travers le monde. En Europe, l incidence atteindrait un taux de pr valence qui vacille entre 1 (Bakken, Wenzel et G tesman, 2009), 2 (Kaltiala-Heino, Lintonen et Rimpela, 2004) et 6 (Zboralski et al ., 2009). De l autre c t de l Atlantique, la variance aux tats-Unis serait entre 0,9 et 4 (Schoenfeld et Yan, 2012) alors qu en Asie, l incidence serait plus s v re, soit une variance entre 8,1 (Cao et al ., 2011) et 10,7 (Park, Kim et Cho, 2008).
titre d exemple, une tude visant v rifier la validit des profils aupr s de jeunes Turcs durant des p riodes fr quentes et prolong es de l usage d Internet, G n c et Kayri (2010) confirment cette tendance lourde. Les r sultats d montrent que les expositions prolong es Internet sont directement associ es des probl mes psychologiques et sociaux. Selon ces chercheurs, des jeunes qui ne sont pas "matures psychologiquement et qui tentent de s adapter un environnement de performance tout prix et de tr s grande vitesse seraient galement plus risque de d velopper une cyberd pendance. Certains jeunes y chercheraient du soutien motionnel et de la socialisation, d autres, au contraire, voudraient ainsi chapper des difficult s importantes d ordre personnel, affectif, familial ou financier. Enfin, un niveau r duit de soutien social de la part des proches ou des liens sociaux faibles chez les jeunes populations augmenterait l incidence de la cyberd pendance. Compte tenu de ce portrait, on peut se demander si l exposition Internet n entra ne pas justement une baisse du soutien social r el au profit d un soutien social de plus en plus virtuel.
En Cor e du Sud, le jeu en ligne, par exemple, est consid r comme le probl me de sant publique le plus s rieux (Groom, 2013). Du c t de la Chine, une tude visant tablir les facteurs de risques aupr s des usagers de t l phones intelligents r v le que l augmentation du nombre de ces appareils est accompagn e d une augmentation significative des sites de r seaux sociaux (SNS, Social Networking Sites). Dans ce contexte, cette tude d montre une corr lation directe entre l usage quotidien des SNS et les tendances d velopper une cyberd pendance (Wu, 2013). Parmi les trois facteurs de risque consid r s comme importants dans l explication de cette vuln rabilit , deux sont li s aux aspects cognitifs alors que le troisi me est attribu aux traits de personnalit de l usager.
1.4. L E CONCEPT DE CYBERD PENDANCE: VERS UN ESSAI DE D FINITION
Les multiples vocables qu il est possible de r pertorier illustrent bien la complexit , voire la confusion que peut susciter la d finition de cette r alit . En effet, cyberd pendance, addiction Internet, usage pathologique d Internet, d sordre addictif li Internet, usage excessif, usage compulsif, addiction au cyberespace (cyberspace addiction) , addiction en ligne, addiction au Net, high Internet dependency , sont autant de termes qui traduisent le manque de consensus li cette condition (Bueno, 2014). Pour le terme cyber , force est de constater qu il n y a pas non plus de d finition commune. Sur le plan tymologique, ce terme renvoie la cybern tique qui signifie gouvernail, ou sciences du gouvernement. Bateson et al . (1981) ont t parmi les premiers r fl chir sur la signification de ce terme en le r sumant dans un ouvrage intitul La nouvelle communication . partir de la th orie des syst mes complexes, ces chercheurs ont tudi les fa ons par lesquelles un m canisme ou un organisme contr le de l information pour s autor guler. Dit autrement, l accent tait mis, non pas sur le contenu des messages, mais sur la mani re dont ces messages taient mis, transmis, re us et d cod s (Balas, 2008, p. 13). En bref, on peut dire que le concept cyber peut s appliquer plusieurs conditions: cybers curit , cyberespace, cybersyst me, etc. Afin de pr ciser son usage dans cet essai, et tant donn l objet de notre tude dans cet ouvrage, soit le ph nom ne de la cyberd pendance en contexte d Internet, nous retiendrons l application aux nouvelles technologies de l information et de la communication (TIC).
Ainsi compris, ce d bat est loin d tre un d bat d ordre s mantique; le concept de cyberd pendance est un enjeu psychosocial fondamental dans la mesure o la conception et la d finition d une condition ont un impact direct sur la compr hension de ce ph nom ne ainsi que sur les types de services et de traitements privil gier.
D j en 1998, Young (1998) et Young et Rogers (1998) de m me que Davis (2001, cit dans Vaugeois, 2006) proposaient de nuancer diverses cat gories dans ce processus complexe qu est la cyberd pendance. Young et al . (1999) distinguaient trois probl matiques: les d pendances li es la sexualit (cyberpornographie par le clavardage, la vid oconf rence ou la webcam, etc.); les d pendances de type plus interactif (courriels, jeux en ligne) et, enfin, les d pendances caract re financier (encans, eBay, achats et casinos en ligne). Quant Davis (2001, cit dans Vaugeois, 2006) et Davis, Flett et Besser (2002), ils privil giaient une version comportant deux cat gories: un usage pathologique sp cifique d Internet (UPSI), qui existerait m me en l absence d Internet, et un usage pathologique g n ralis d Internet (UPGI; courriels, clavardage).
Dans cet ensemble d l ments, il faut distinguer les jeux en ligne, qui n cessitent une connexion Internet avec les jeux vid o, des jeux dits hors ligne, qui ne n cessitent pas un tel acc s. ce propos, Vaugeois (2006, p. 3) recommande de bien s parer ces deux conditions, savoir les probl mes de d pendance li s l usage d Internet, soit la cyberd pendance en ligne, et ceux li s l usage d appareils lectroniques excluant Internet, soit la cyberd pendance hors ligne.
Selon le DSM-5, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux , la cyberd pendance n est donc pas consid r e comme un trouble mental au sens strict du terme (Ko et al ., 2012; Pezoa-Jares, Espinoza-Luna et Vasquez-Medina, 2012). ce propos, Garc a del Castillo et al . (2014) soutiennent que les multiples fronti res entre, d une part, le comportement consid r comme normal et celui provenant de d pendances non reconnues sur le plan officiel, d autre part, nourrissent une certaine ambigu t . Nadeau (2012, p. 15) se demande m me si la cyberd pendance est une v ritable addiction et si nous ne sommes pas en train d inventer un autre diagnostic en faisant des distinctions entre le normal et le pathologique.
Cela tant dit, il y a lieu de mentionner que dans le DSM-5 r vis (American Psychiatric Association, 2013), le trouble li l addiction des JEL (jeux en ligne) est tout de m me identifi comme une cat gorie probl me. Il en est de m me du trouble li au jeu vid o sur Internet qui a t ajout dans l annexe du nouveau DSM-5. Malgr ces nuances, la nouvelle version du DSM-5 parue en 2013 signale qu il n y a pas d indicateurs consensuels voulant que cette condition soit effectivement une cat gorie psychiatrique officielle. Doit-on consid rer ce type de trouble comme une d pendance comportementale ou un trouble psychiatrique part enti re? Si oui, comment et o la classer comme cat gorie psychiatrique? (Pascutini, Lan on et Gavaudan, 2012, p. 134.) Faut-il penser autrement le rapport la r alit avec l existence de l espace virtuel?
Que nous soyons pour ou contre son inclusion, le fait est que de vraies personnes souffrent de ces liens au cybermonde quand ils finissent par le "fr quenter de mani re abusive. Dans une tude visant d crire les caract ristiques sociod mographiques des cyberd pendants en traitement dans les centres de r adaptation des d pendances (CRD) au Qu bec, 57 personnes adultes se reconnaissant comme des cyberd pendants en demande d aide ont t recrut es (Nadeau, Dufour et Gagnon, 2014). Le cyberd pendant type issu de cette tude est g de 30 ans en moyenne, passe en moyenne 65 heures par semaine sur Internet et vit chez ses parents ayant un faible revenu. Les applications probl matiques les plus souvent rapport es sont les jeux de r les multijoueurs (57,8 ), les sites de divertissement en continu (35,1 ) et les bavardoirs commun ment appel s chat rooms (29,8 ). S agissant de l estime de soi, 66,6 des participants pr sentaient une estime de soi tr s faible, pr s de la moiti (45,6 ) prenaient une m dication psychotrope pour un probl me de sant mentale et 33,3 prouvaient un probl me de sant physique chronique. En conclusion, et dans la mesure o ces cyberd pendants subissent les effets n fastes de leur usage abusif d Internet, les auteures concluent que les similarit s avec les autres troubles addictifs sont bien r elles et invitent les cliniciens tenir compte de leur exp rience avec les autres d pendances dans leur accompagnement des personnes aux prises avec ces nouvelles d pendances.
En r sum , le concept de cyberd pendance est loin de faire l unanimit parmi les scientifiques et les divers acteurs sociaux (Griffiths et al ., 2016; Suissa, 2015a; Venisse et Bronnec, 2012; Nadeau et al ., 2011; Perraton, Fusaro et Bonenfant, 2011). En nous inspirant de nos observations cliniques, nous sugg rons la d finition suivante: "La cyberd pendance est l utilisation excessive des moyens de communication offerts par Internet. L individu affect par cette d pendance est en perte de contr le, recherche continuellement la connexion Internet, et sa vie sociale et personnelle est perturb e (Suissa, 2014a, p. 32). Devant ces multiples possibles, et pour les regrouper sous une certaine terminologie commune, nous retenons la d finition plus op rationnelle de Griffiths qui peut se r sumer ainsi: Un comportement de d pendance n impliquant pas la prise de substances et ax sur l interaction humaine avec des outils qui relient l usager Internet (Griffiths, 2000, p. 414, traduction libre).
Sur le plan neurologique, Carr (2010) enrichit ces propos en insistant davantage sur les effets d Internet sur le cerveau. En soulevant la question de l exposition de plus en plus grande aux nouvelles technologies, il affirme que si notre cerveau plastique peut bien s adapter ces innovations, l abus d Internet produit une interruption du syst me du traitement des sources in puisables d informations. Le cerveau est g n ralement avide de nouveaut et recherche une stimulation constante en vue d une gratification imm diate. Lorsqu il est expos un mode d utilisation excessive, Carr appr hende une perte de concentration, voire un d ficit d attention susceptible de favoriser l adoption de comportements de d pendance.
Dans un article intitul "Addicted to distraction , Schwartz (2015), un directeur ex cutif d une grande compagnie am ricaine, t moigne du pi ge dans lequel il est tomb travers les m andres de la d pendance aux nouvelles technologies. Cette situation l a d tourn d un style de vie ritualis et stable pour un autre o des habitudes alimentaires et de sant malsaines ont pris graduellement le dessus. Dans la mesure o l acc s illimit de nouvelles informations peut d passer nos capacit s m morielles, peut-on parler de fragmentation de nos pens es ou d une rupture de notre pouvoir de concentration?
1.5. U N SURVOL DE LA PERSPECTIVE PSYCHOSOCIALE: COMMENT S ACQUIERT UNE D PENDANCE?
Selon Griffiths, Kuss et Demetrovics (2014), un r seau social peut tre d fini comme une communaut virtuelle o des individus peuvent cr er leur propre profil public, interagir avec leurs connaissances et d couvrir de nouvelles personnes partageant certains centres d int r t.
Il convient de souligner que l acte de jouer ou de naviguer sur Internet ne constitue pas un probl me en soi, c est plut t la relation abusive ces activit s qui s tablit au d triment d autres sources d int r t qui cr e le cycle de la d pendance. Dit autrement, il est primordial de distinguer l usage de l abus afin de donner un portrait juste des conditions favorisant la construction psychosociale du probl me de d pendance. titre d illustration, voici la perspective psychosociale inspir e des travaux de Peele (2013; 2004), de Peele et Thompson (2014) et de Suissa (2015a; 2014a; 2014b), qui expliquent en grande partie la dynamique de la formation du cycle de la d pendance, de l assu tude ( figure 1.1 .).
Bien que nous soyons tous susceptibles de d velopper des d pendances et que nous vivions parfois des conditions de grande vuln rabilit ou de d s quilibre personnel et social, seulement ceux et celles qui traversent toutes ces phases seront potentiellement d pendants. la lecture de ce cycle, nous remarquons que la phase 1 est caract ris e par un contexte de forte vuln rabilit , de sentiments n gatifs et de faible estime de soi.
F IGURE 1.1. Construction du cycle de la d pendance

Source: Inspir e des travaux de Peele (2013; 2004), de Peele et Thompson (2014) et de Suissa (2015a, 2014a; 2014b).
La phase 2 d montre comment, face l adversit et la difficult de g rer ses motions et son mal de vivre, la personne d cide de "geler ses motions en ayant recours aux m dias sociaux ou aux jeux en ligne ou encore aux substances psychotropes. Nous y incluons les d pendances dites comportementales comme celles au Short Message Service (SMS), aux jeux vid o comme World of Warcraft , Facebook, etc. (Venisse et Bronnec, 2012). Cette "intoxication , en phase 3, cr e un sentiment momentan de bien tre et entra ne la disparition temporaire de la douleur ressentie. Quant la phase 4, elle confronte nouveau la personne la r alit (le lendemain de la veille) et aux sentiments de base de la phase 1, soit le mal- tre, la culpabilit et la faible estime de soi. Selon nos observations cliniques, la plupart des personnes d pendantes demandent de l aide durant cette derni re phase, et non durant la phase de l intoxication (2) ou de sentiment de bien- tre (3). La phase 5 constitue l occasion de briser ou de reprendre le cycle.
En r sum , si nous sommes tous expos s contracter des d pendances diverses, il demeure que lorsque la motivation premi re est le plaisir, la tendance d velopper le probl me est tr s faible, voire nulle. titre d exemple, on peut penser la tr s grande majorit de citoyens qui sont des buveurs mod r s d alcool quand le rituel associ l usage (et non l abus) est li au plaisir, la convivialit et au partage. En revanche, lorsque le principal motif est d chapper des difficult s engendr es par un stress au travail, la solitude, l ennui, une faible estime de soi ou des probl mes identitaires et de sant mentale, les risques de devenir d pendants sont plus lev s (Suissa, 2007a). Un autre marqueur davantage reli la personnalit et qui enrichit la compr hension de ce cycle est le fait d avoir de multiples sources d int r t et de satisfaction dans la vie. Munie de ses atouts, la personne est moins susceptible de devenir d pendante, car elle peut puiser dans ses diverses ressources personnelles et sociales, qui deviennent alors des facteurs psychosociaux de protection. En somme, si le psychologique nous permet g n ralement de mieux comprendre la dynamique relationnelle associ e aux facteurs personnels et individuels pouvant engendrer la d pendance, force est de reconna tre que les conditions sociales ayant donn naissance ces facteurs nous permettent de mieux rep rer les d terminants sociaux qui structurent l acquisition des d pendances en question.
Appliqu aux cyberd pendances potentielles, le temps pass sur Internet et sur les r seaux sociaux devient un facteur explicatif central pour mesurer quel point un individu a d velopp ou non une forme de d pendance. Toutefois, il y a lieu de nuancer, car des individus peuvent passer beaucoup de temps sur une base ponctuelle sans n cessairement manifester de signes de d pendance. Pour une entrevue en profondeur sur la cyberd pendance, voir la capsule vid o de Val rie Martin (2015).
Dans le cas d utilisation abusive d Internet, les individus aux prises avec des difficult s ressentent une souffrance face leur incapacit diminuer leur usage. Ils voient les cons quences n gatives que cela a dans leur vie, mais le besoin de reproduire encore et encore le comportement devient parfois irr sistible. Parmi les sympt mes et manifestations, on observe: un d laissement des activit s qu ils aiment, un isolement social important, une baisse de l estime personnelle, etc. Finalement, c est devenu un moyen de "geler les motions d sagr ables. Tout comme avec les substances psychotropes, les d pendances comportementales peuvent provoquer des sympt mes de sevrage et de manque lorsque l individu tente de modifier ses habitudes (nomophobie).
Selon Griffiths, Kuss et Demetrovics (2014), et m me si le DSM-5 n inclut pas encore cette condition comme tant pathologique, la d pendance aux r seaux sociaux fait partie des addictions comportementales avec certaines caract ristiques pr cises:
La pens e est de plus en plus envahie par la pr occupation d utiliser le r seau. Cela peut tre accompagn d envies irr pressibles et d un sentiment potentiel de perte de contr le;
Un usage continu du r seau modifiant l humeur;
Une tol rance croissante. Comme avec la consommation de substances psychoactives, le besoin d augmenter la "dose pour r duire la douleur et obtenir des satisfactions imm diates;
Des sympt mes de sevrage et d irritation quand l individu arr te l usage;
Des cons quences n gatives et une potentielle "rechute .
ces termes, on peut ajouter l usage un ge tr s pr coce (Tisseron, 2011), la recherche d vasion et de popularit , savoir la recherche de reconnaissance et d estime de soi (Peele, 2013; 2004; 1989). Dans la mesure o l espace social public encourage le respect de certaines normes et l adoption de certains comportements plut t que d autres (d sirabilit sociale), on ne peut passer sous silence les forces centrales de l environnement dans la d termination de ce qui est acceptable et de ce qui l est moins (Suissa, 2009a). Lorsque l on consid re les dispositifs structurels des r seaux mis en place par les proph tes de la Silicon Valley, savoir les messages cibl s et personnalis s aupr s des usagers, on peut mieux concevoir comment ces liens peuvent les rendre accros. Cela tant dit, l investissement dans les d terminants sociaux qui cr ent les conditions objectives qui favorisent l apparition de ces comportements potentiellement risque devrait tre plus souvent inclus dans la conception m me des d pendances et des traitements et services.
1.6. Q UELQUES R FLEXIONS
L utilisation des technologies de l information et des r seaux sociaux a compl tement modifi les rapports sociaux et les processus de socialisation. Si les g n rations ant rieures concevaient le temps et l espace de mani re plus lin aire, soit un pass , un pr sent et un futur, les nouvelles g n rations du num rique vivent plus dans le moment pr sent tout en tant dans des espaces spatiotemporels multiples. Cette approche multit che de la r alit sociale et des communications comporte plusieurs aspects positifs, mais galement des aspects potentiellement n fastes (Baril, 2008). Certains auteurs parlent de la cyberd pendance comme tant un ph nom ne qui peut amener un usager d Internet glisser de la passion l obsession dans un temps assez court (C t , 2010) alors que d autres s interrogent sur la finalit de ces nouvelles technologies, soit l mergence d un homme nouveau (Besnier, 2012).
La multiplication des espaces de jeu en ligne travers le monde et leur l galisation par les gouvernements en place et les industries priv es du jeu, par exemple, constituent des conditions propices au d veloppement potentiel des cyberd pendances. Cette r alit sociale, qui s appuie sur une id ologie de la comp tition et de la performance tout prix, se traduit g n ralement par un sentiment d exclusion chez une partie de plus en plus grande de la population qui a le sentiment de ne plus tre la hauteur. titre d exemple, on peut penser l explosion des sites Internet visant attirer des jeunes internautes avec des jeux inspir s de ceux offerts Las Vegas en utilisant des jetons virtuels (Gainsbury et al ., 2015a; Papineau et al ., 2012; Griffiths, 2010; 2002).
Ainsi comprises, les cyberd pendances ne rel vent pas de la mythologie grecque et sont une r alit empirique document e (Griffiths et al ., 2016; Nancy, 2013; Kuss et Griffiths, 2012). Il en est de m me des jeux vid o, par exemple, qui causent des probl mes bel et bien ancr s dans la r alit , comme en t moignent les hospitalisations d un nombre accru de jeunes (Chaptal, 2005; Hautefeuille et Wellenstein, 2012). Malgr ces facteurs de risque vidents, Nadeau (2012) nous invite, ce stade-ci, rester sceptique en questionnant la validit scientifique de la cyberd pendance en tant que "v ritable addiction . Faut-il attendre que le nombre de cyberd pendants soit plus lev pour consid rer cet tat comme une d pendance en bonne et due forme, comme un probl me social (Suissa, 2013)?
Sur le plan des discours et de l analyse, et derri re les cyberd pendances potentielles, se profile en fait le d bat entre diverses approches, soit celles qui privil gient une version neurochimique du cerveau (Brain-Based Disease Approach) , biologique, m dicale, voire g n tique; en bref, entre le mod le m dical de la maladie ax sur la pathologie permanente et le paradigme alternatif, soit une perspective d inspiration psychosociale. Selon le discours m dical dominant, le sujet ayant d velopp une d pendance est consid r comme une personne principalement affect e par des probl mes intrapsychiques et personnels, de d ficience neuronale, de pathologie mentale; il est victime d une perte de contr le et donc porteur de la "maladie de la d pendance . L existence de mouvements inspir s des 12 tapes des Alcooliques anonymes, tel On-Line Gamers Anonymous 1 , illustre d ailleurs les enjeux de la socialisation du statut de d pendant vie ("une fois cyberd pendant, toujours cyberd pendant ) selon cette philosophie centr e sur la maladie du sujet (Suissa, 2009c). Le mod le m dical ax sur les dysfonctions s appuie essentiellement sur des donn es recueillies partir des sympt mes, savoir la symptomatologie au d triment de l tiologie des conditions psychosociales en question. Dans le paradigme de rechange eu gard la m dicalisation des comportements de d pendance, le sujet est replac au centre et consid r comme une personne en lien avec la r alit psychosociale qui l entoure.
En ce qui concerne la sant mentale, la perspective critique d Allen Frances en lien avec le nouveau DSM-5 enrichit l analyse des enjeux entourant la l gitimit scientifique de la psychiatrie moderne (Frances, 2013). Ce psychiatre am ricain, qui a dirig l quipe du DSM-IV, d crit le DSM-5 comme une v ritable catastrophe qui multiplie les diagnostics inutiles. Comme l indique le titre de son dernier ouvrage, Saving Normal: An Insider s Revolt against Out-of-Control Psychiatric Diagnosis, DSM-IV, Big Pharma, and the Medicalization of Ordinary Life , ce psychiatre d nonce le discours fond sur la perte de contr le g n ralis e ainsi que la m dicalisation outrance de la psychiatrie qui tente de cr er un nouveau paradigme fascin par les apports de la biologie alor

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