Stress et temporalité
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Description

Le stress, mal emblématique de la fin du xxe siècle, persiste et s’étend de nos jours. Stress et temporalité sont indissociables. Le temps, en perpétuelle accélération, génère sans cesse plus de tension. Cet ouvrage fait dialoguer deux disciplines pour permettre au lecteur de mieux cerner un phénomène à la fois quotidien et mystérieux : l’analyse sociologique de l’évolution forcée que subit la majorité de la population active face au travail, et le point de vue d’un médecin sur les problèmes plus spécifiques rencontrés par les sportifs de haut niveau. Stress et temporalité nous montre que l’homme doit rester maître de son temps, posant ainsi les bases d’un nouvel humanisme.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 juin 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304052220
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Antigone Mouchtouris Olivier Lambert
Stress et temporalité
Du travail à la performance sportive
Topos
Éditions Le Manuscrit Paris


Dans la même collection
Joëlle-Andrée Deniot, Antigone Mouchtouris et Jacky
Réault, Éros et liberté. Trois essais de sociologie et d’histoire , 2014.
Antigone Mouchtouris et Panagiotis Christias (dir.), Actualité de la pensée grecque , 2014.
Bernard Valade, Antigone Mouchtouris et Éric Letonturier (dir.), Passions sociales , 2014.
Antigone Mouchtouris, Temporalité et jugement social , 2014
Antigone Mouchtouris et Tiphaine Barbier-Verley (dir.), Actualité muséale. La temporalité d’un espace culturel , 2013.
Antigone Mouchtouris, La réception des œuvres artistiques. La temporalité de l’expérience esthétique , 2013.
© Éditions Le Manuscrit, 2015
Couverture : Charles Dreyfus, Temps/Danse, Vitrine R.A.T.P., Station Madeleine, 2014.
EAN : 9782304045321 (livre imprimé)
EAN : 9782304052220 (Epub)


Avec la participation d’Alexandre Cammarata Doctorant en biologie.


« TOPOS »
Collection dirigée par Antigone MOUCHTOURIS
La collection « Topos » a comme objectif de favorser la publication d’essais qui sortent des sentiers battus et de rompre avec le conventionnalisme ambiant. Elle se veut une collection toujours en mouvement. Elle renoue également avec le rôle des intellectuels qui désirent amener le savoir hors de l’Université pour l’offrir au grand public, mais aussi créer des publications méritant des débats contradictoires. Les thèmes de cette collection seront axés autour de la culture artistique, de la sociologie du public, des institutions culturelles (comme les musées), de l’esthétique (et ses expériences), de l’art contemporain et ses acteurs. Elle publiera des ouvrages sur l’imaginaire, la vie des intellectuels qui ont marqué leur époque et le monde des idées.
Cette collection sera soucieuse de publier des ouvrages traitant de sujets d’actualité, en ayant comme focus la mondialisation. Le terme Topos a été choisi pour symboliser un espace de dialogue, créé grâce à des intellectuels qui veulent rendre la réalité intelligible.


Dimension sociologique


P réambule
Antigone Mouchtouris 1
Tout ce qui va être développé dans cet ouvrage est le fruit d’un regard croisé entre une sociologue et un médecin, à partir d’un travail du terrain. Il y a déjà quinze ans que l’organisme ALRES ( Association languedo cienne de la recherche économique et sociologique ) dans le cadre de ses enquêtes – sur la sociologie de l’organisation et l’analyse de pratiques professionnelles –, a réuni une équipe de chercheurs : deux sociologues, un psychosociologue, une anthropologue et un médecin ; ceci afin de comprendre le stress au travail, nouveau phénomène dont on a commencé à parler ces dernières décennies (les enquêtes auxquelles nous allons nous référer ont été réalisées entre 1996 et 2007).
Parmi ces enquêtes, une partie a été effectuée auprès du personnel des hôpitaux, d’institutions et d’entreprises privées. Grâce à cette expérience du terrain, nous avons rompu avec les lieux communs sur le stress au travail, et sommes parvenus à une nouvelle donnée : le stress est le résultat de la perception de l’accélération du temps dans l’exécution d’une tâche professionnelle. En effet, la prise de conscience que le temps va de plus en plus vite provoque chez l’individu un stress terrible. Ce « mal-être » dans l’espace public a commencé à la fin du xx e siècle et continue à l’heure actuelle.


1 Professeure de sociologie, Université de Lorraine




P résentation
On aurait pu appeler ce livre Les effets de l’accélération du temps . Qu’est-ce qui peut provoquer chez l’individu du stress sinon l’accélération du temps, qui exige tous les jours une adaptation nouvelle. La souffrance au travail, le pouvoir, la domination, la non-reconnaissance, l’humiliation, la tricherie, l’instabilité, la manipulation, tous ces éléments ont toujours existé au sein des relations humaines. La nouveauté se situe dans l’impression que le temps s’accélère de plus en plus.
Qu’est-ce qui peut faire plus de mal à l’individu que ses relations avec le temps ? Cette impression insaisissable que tout lui file entre les doigts. L’absence de la maîtrise du temps, cette nouvelle perception, qui l’a changé de manière fondamentale, où tout va trop vite.
La découverte de l’étendue de la terre au xv e siècle a provoqué à l’époque un séisme mental, car les gens avaient l’impression que l’on avait amoindri leur village par rapport à la taille de la terre. Peut-on supposer de nos jours le même bouleversement mental dû à l’accélération du temps ? De plus, l’espace/topos/lieu est visible et palpable tandis que le temps est invisible, et non palpable, ce qui de surcroît provoque une incidence directe au niveau des représentations.
Erich Fromm, dans son livre La peur de la liberté , se réfère même à l’angoisse qui s’est instaurée lors de la modification de la chronométrie en Suisse ; il nous parle du fait que les paysans suisses ont commencé à modifier leurs conduites à partir du moment où une autre mesure du temps a été introduite, l’horloge de l’église qui sonnait à chaque heure signalant ainsi le temps qui passe.
En effet, cela a exigé de la personne une donnée supplémentaire pour comprendre le nombre d’actions à réaliser durant un laps de temps bien défini.
Le jugement social d’un individu ne peut être formé sans le temps (voir notre ouvrage La temporalité et le jugement social).
Nous constatons dans l’histoire de réels efforts pour maîtriser le temps. L’être humain a surmonté le chaos et organisé son monde social en fonction de celui-ci.
La cosmogonie grecque commence par la mise en ordre du chaos en maîtrisant le temps ; c’est le commencement de la civilisation dite occidentale. Dans la mythologie, tout commence par la mère, Gaïa, qui a fait naître le ciel avec les étoiles, ουρανοs. Le dieu Chronos ou Cronos détrôna son père Ouranos, avec la faux que sa mère lui avait donnée, en lui tranchant les testicules, qu’il jeta à la mer. Ensuite, il prit sa place au ciel, et se hâta de faire ressortir du Tartare ses frères, les Hécatonchires (les Géants aux cent mains) et les Cyclopes, emprisonnés autrefois par Ouranos.
Une fois maître du monde, il épousa sa sœur Rhéa (dépositaire de la connaissance et du destin) qui lui prédit qu’il serait détrôné par l’un de ses enfants. Afin que la prophétie ne se réalise pas, il dévorait ceux-ci au fur et à mesure qu’ils naissaient. Rhéa, irritée de se voir ainsi privée de tous ses enfants, étant enceinte de Zeus, s’enfuit en Crète et elle accoucha en secret. Puis, enveloppant une pierre de langes, elle la donna à manger à Chronos. Ensuite Zeus tua son père et libéra ses frères et sœurs. Au niveau métaphorique, selon Robert Graves, cela symbolise le temps qui avale ce qu’il engendre. La métaphore de l’adaptation du temps, nous allons la trouver également dans cette mythologie dans la division cosmogonique du jour et de la nuit.
Le jour symbolise la rationalité et la nuit l’irrationalité. La nuit, dans la mythologie grecque, est la fille du Chaos et la mère du Ciel (Ouranos) et de la Terre (Gaïa). C’est elle qui a fait naître le sommeil et la mort. Les enfants de la nuit sont des enfants terribles comme dans La nuit et les enfants de la nuit de la tradition grecque de Clémence Ramnoux ; du fait de leur existence, les humains obtiennent qu’il y ait une mise en place de l’ordre social.
La mythologie grecque commença en construisant un système sophistiqué d’organisation à travers les forces divines – les douze dieux –, en leur attribuant des compétences afférentes au temps. À partir de ce moment, la maîtrise du temps devient rationnelle ; ainsi, la division du temps a donné un contenu à l’invisible et a structuré ensuite la société.
Introduire alors la temporalité, comme un élément constituant pour comprendre les formes des conduites sociales, nous ouvre de nouveaux horizons de compréhension des relations humaines.
Cette transformation actuelle des relations de l’être humain avec le temps se manifeste, par excellence, dans les nouvelles technologies, particulièrement celles qui se dessinent ces dernières années au niveau de la dynamique de la diffusion de l’information. Nous constatons que l’information qui passe par les médias est basée sur deux types de temporalité : la cinétique et le « temps concurrentiel » (l’information est créée et diffusée plus rapidement que les autres).
La transmission de l’information ayant une vitesse supérieure à celle qui est diffusée par le « bouche-à-oreille » marque davantage le public. Ceci n’est pas seulement une résultante cinétique, mais également la perception modifiée du temps. La première chose frappante de notre époque, renforcée d’une manière exceptionnelle par les nouvelles technologies, est la division du présent en trois parties : présent, instant et immédiateté.
Comment imaginer que l’être humain ne soit pas atteint par le bouleversement extraordinaire que nous sommes en train de vivre : l’immédiateté. Même la réduction de l’espace est produite par cette plus grande maîtrise du temps.


Chapitre I Le temps = Mouvement
Sur le plan étymologique, le terme « temps » est issu des langues indo-européennes et a pour racine tem du grec temno , qui signifie couper, séparer. On le représente comme une puissance de division, chronos dans la langue grecque, où tout est achevé, coupé, séparé. Ce dernier sens signifie : celui qui possède le pouvoir du temps sur les hommes.
Comme le philosophe François Jullien le signale dans son livre Du « temps » , les Grecs sont les premiers à s’être préoccupés du temps, non seulement dans la mythologie, mais également en philosophie. En effet, chronos signifie l’absence de stabilité, le passage où tout s’en va, car passé, présent et futur ne sont qu’en cessant d’être.
D’ailleurs, on retrouve cette même préoccupation du temps actuellement dans le discours et les expressions populaires comme la chanson de Léo Ferré Avec le temps (avec le temps va tout s’en va). Il est considéré comme une puissance qui exclut, en intégrant tout. L’espace/temps est un milieu indéfini mais homogène dans lequel se déroulent des événements successifs. Le temps est synonyme de « durée » ou tantôt s’en distingue, l’un faisant partie de l’autre. Nous nous référons au temps comme à une force agissant sur les choses. Il y a une personnification dans le langage ordinaire : « donne du temps au temps », « avec le temps on oublie tout ».
L’angoisse face au passage du temps est-ce un nouveau phénomène ?
Au xix e siècle, la poésie s’empare du thème du passage du temps. Un poète comme Lamartine a ainsi exprimé l’angoisse de son époque où toutes les choses étaient en train de se transformer : « ô temps, suspends ton vol », « L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive, il coule et nous passons ! » , « Éternité, néant, passé, sombres abîmes, que faites-vous des jours que vous engloutissez ? » Interrogation sur ce que devient le temps passé, en d’autres termes le passé va connaître des réponses chez les philosophes de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle. Dans l’effervescence de l’époque où a vécu Lamartine, la question de la liberté et de l’esclavage a aussi été posée sur les rapports établis entre les individus et le temps.
Être temporel nous rend-il libres ou esclaves ? Sommes-nous contraints de vivre selon le cours du temps, immergés en lui et en son flux, c’est-à-dire au sein du changement perpétuel ? Si l’esclavage signifie la dépendance totale, la seule façon d’être libre pour l’être humain, c’est de ne pas être soumis au temps.
À cette interrogation, la réponse qui a été donnée par Proust renvoie à la conception philosophique, plus précisément platonicienne, d’une part, en revivifiant le concept de la réminiscence et, d’autre part, en attribuant à l’art le privilège d’affranchir l’être humain de l’ordre du temps. Car la création de choses belles procure une satisfaction désintéressée et a le pouvoir de détenir la possibilité de considérer le temps dans une approche perpétuelle, transformant le présent en passé ; mais ce dernier ne disparaît pas et revient à la surface, en fonction des conditions de vie.
Pour la plupart des approches contemporaines, le temps vient vers l’homme et non le contraire. En revanche, comme nous l’avons démontré dans l’ouvrage Temporalité et jugement social , la faculté noétique, qui permet à l’être humain d’aller vers les autres, inclut la temporalité d’une façon intrinsèque ; sans elle, le jugement noétique n’aurait pas pu prendre forme. C’est un élément constituant, mais non par transcendance ; d’une part, il existe comme potentiel noétique et, d’autre part, il prend forme et se développe dans les relations établies avec les autres. Ceci prend forme non seulement en termes d’expérience, mais surtout entre l’être et le mouvement. Dans celui, par exemple, qui trouve le désir de maîtriser le temps avec l’invention de la chronométrie.
Le mouvement existe dans le jugement social de l’être et lui permet de s’investir, de réagir par rapport à son environnement. Le jugement logique de l’être humain lui donne l’occasion de mener des actions, soit en comparant, soit en choisissant, soit en décidant. Cette potentialité, qui existe chez l’être humain, prend forme dans les échanges avec les autres.
La suprématie manifestée par le temps
La hiérarchie sociale peut se définir aussi à travers la maîtrise du temps. Le professeur de médecine, dans les consultations, impose son pouvoir en se mettant devant ses élèves et infirmiers. Ainsi, il marque sa supériorité par le fait que, au même instant, il est en avance sur les autres. C’est sa rapidité qui marque sa supériorité, c’est-à-dire que quand les autres ont besoin de travailler n temps pour faire un acte, lui-même l’accomplira en -n temps ; la distance à parcourir est moins importante pour cette personne que pour les autres. Ainsi, la mise en place de la théâtralité du groupe social n’est qu’un moyen de renforcer la donnée sociale qui est celle de la supériorité dans la position sociale.
Nous observons la même recherche de distinction sociale avec les moyens de communication actuels exprimant cette perpétuelle course en avant, qui va diffuser une information le plus rapidement possible ; la suprématie n’est plus dans la qualité de l’information, mais surtout dans la rapidité de la diffusion de celle-ci.
La maîtrise du temps était une préoccupation du monde occidental qui nous a permis de rompre avec le temps cyclique des saisons naturelles. Toute l’évolution actuelle est basée sur la domination du temps et de ses composants, plus précisément la vitesse et la rapidité. Les moyens techniques aident à cela. La fierté actuelle d’un pays par rapport à l’autre est basée sur cette domination des moyens de transport et de la vitesse.
Le TGV est un symbole de suprématie économique et d’intelligence sur les autres pays (on peut dire la même chose pour les avions supersoniques).
À propos de l’usage social du temps
Dans l’usage social du temps, on reste uniquement au niveau de la lecture de la mesure et de son organisation. On oublie de se pencher sur la dimension dynamique et les effets de la perception du temps et de son accélération. Cette nouvelle donne pourtant est éminemment présente à notre époque.
L’utilisation massive des technologies, et plus précisément des multimédias, a modifié notre notion d’espace-temps. Une nouvelle conception a émergé de sa réduction. L’être humain n’a jamais fait autant de choses en l’espace d’une heure qu’aujourd’hui.
Nous constatons qu’avec les moyens de communication actuels, il s’agit d’une perpétuelle course en avant, qui se définit par le dépassement du temps. Cela se résume à une compétition pour savoir qui va diffuser l’information le plus tôt possible.
Pour mieux comprendre les effets de cette nouvelle donne, nous allons introduire une lecture davantage aristotélicienne des relations, en considérant cette dynamique. Pour Aristote : vie = mouvement.
Le temps selon Aristote n’est pas seulement l’avant ou l’après (la mesure chronologique), mais aussi la résultante de ce qui est construit, la réalisation de l’action. Il y a un mouvement/kinesis.
Nous allons, pour cela, utiliser les préceptes de son livre Physique , pour dire comment le mouvement/ kinesis se forme :
– par rapport au déplacement : κατα το που ;
– par rapport à la qualité : κατα ποιον, et à la quantité : κατα ; ποσον
– par rapport au mouvement produit selon l’essence : κατα ουσιαν.
Comme on peut le comprendre, dans cette conception intervient la notion de dynamique temporelle. Le stress se produit à la fois dans la quantité et la qualité. L’individu est chargé de cette puissance énergétique qui produit le mouvement et, par voie réflexive, il agit pour exécuter une action ; mais l’action elle-même interfère sur l’individu au niveau physiologique et psychosociologique.
Ainsi, on rejoint Héraclite sur sa fameuse théorie où tout se modifie, tout change. Bien évidemment, la personne n’est pas dupe ; par l’expérience de la vie quotidienne et d’une manière empirique, elle comprend que les changements technologiques provoquent des transformations au niveau de ses propres relations humaines.


Chapitre II Le temps peut-il être pathogène ?
… Et si l’être humain avait peur du temps et face à lui souffrait, le considérant comme pathogène ?
L’effort de se battre contre le temps et même de le maîtriser au point de l’empêcher agir… la littérature s’est emparée de cette angoisse humaine. L’œuvre musi cale contemporaine marquante L’affaire Makropoulos, du célèbre compositeur tchèque Leoš Janáček, a été écrite dans les années 1920 et jouée pour la première fois en 1926 (depuis, il y a eu de nombreuses reprises). Son succès auprès du public est significatif, car toute l’histoire repose sur le temps et l’effort de l’homme pour aller contre le temps en trouvant un élixir contre la vieillesse pour rester éternel.
Cette dimension de l’effort pour obtenir l’éternité, on la retrouve chez les puissants de ce monde qui peuvent tout se payer et à qui il ne manque que l’éternité. Ils chercheront par tous les moyens à faire face à la vieillesse, à l’usure du temps.
Comment le temps peut-il devenir pathogène pour l’individu, alors que sa vie quotidienne semble bien organisée autour de l’usage social de ce même temps ? Le chronométrage, qui est une fine division du temps créé par l’homme lui-même, ne peut pas être a priori pathogène. Ce qui provoque un mal-être est la nouvelle donne qui se manifeste à travers la récente perception de l’accélération du temps (comme si les choses allaient de plus en plus vite). Ce qui était effectué sur 40 heures par semaine est maintenant demandé en 35 heures. Ce gain de 5 heures, ce surplus, n’est que profit pour l’entreprise qui l’impose. Tandis que pour l’individu, au niveau ergonomique, cela exige une cinétique supérieure à celle de jadis, afin d’effectuer la même tâche que par le passé. Si cela s’avère possible, il sera même demandé d’ajouter une tâche supplémentaire à la réalisation de la première.
Ainsi, plus le temps attribué à l’exécution d’une tâche diminue, plus l’individu peut se sentir dépassé et avoir une perception que le temps est pathogène. Car la récupération de ses forces physiques ne peut plus se faire comme auparavant.
C’est ce que nous avons observé dans l’une de nos enquêtes, au sein d’un hôpital, après l’application des 35 heures.
Pour pouvoir organiser le travail, l’administration de l’hôpital a imposé un système afin de résoudre les problèmes attenants à la rotation des équipes :
« Impossible de récupérer un jour de repos après avoir travaillé pendant deux jours à 12 heures par jour ; impossible de récupérer facilement ; avant avec les 8 heures, on arrivait mieux à récupérer. Bien sûr il faut signaler qu’avec les 35 heures, ce n’est pas seulement les horaires qui ont changé, il y a aussi d’autres choses : on est évalué constamment sur combien de minutes on va passer auprès d’un malade, etc. Le travail est devenu plus technique. » (Infirmière, 45 ans.)
Dans certaines activités professionnelles, notamment dans les hôpitaux, la cadence accélérée peut provoquer des problèmes au niveau de l’évaluation dans la construction du jugement social ; l’évaluation demeure pourtant un fait important pour diagnostiquer le patient.
À la question « Est-ce que vous vous sentez plus stressée qu’avant ? » , on a cette réponse : « Oui, parce que tout va tellement vite. Je n’arrive pas à voir les malades, je suis formée pour m’en occuper et pas pour aller vite, vite, toujours plus vite … » (infirmière, 35 ans).
Un autre aspect qui vient nous aider à comprendre pourquoi l’individu social de notre monde occidental perçoit le temps comme pathogène est la relation existant entre le jugement temporel et la normativité.
* * *
En effet, la règle est aussi une forme de temporalité ; avoir des règles fixe des repères qui sont aussi une façon de gérer le temps selon les âges et les obligations sociales ; là aussi, ce qui est perçu comme problématique, c’est l’incapacité de l’homme à faire face à des règles qui imposent un temps limite qui ne doit pas être dépassé.
En effet, rester longtemps avec un patient en milieu hospitalier est considéré comme contre-productif à court terme, tandis que l’accompagnement thérapeutique à long terme amènerait des bénéfices non visibles dans le présent. Cependant, ce qui est mesuré comme une action qui réussit, c’est le présent ; pour cela, l’application de la limite est devenue plus que normative, une obligation irréversible.
D’ailleurs, à force de tout rentabiliser en fonction du temps, il s’est produit au niveau qualitatif un glissement de la considération de l’individu malade ; il est passé du statut de patient à celui de client, certes malade, mais il exige lui aussi que sa guérison soit produite très rapidement (il a intégré cette accélération).
Un autre paramètre vient s’ajouter à cette perception du temps pathogène : l’importance, dans la gestion de la vie quotidienne, des nouvelles technologies. Sur ce plan, ces dernières années, on utilise des applications en ligne sur le net pour répondre à un emploi ou donner son accord pour une proposition avec une date qui ne peut être ni négociée, ni modifiée. Dans un premier temps, ce fonctionnement rendait les personnes très angoissées. À propos de cela, une personne nous disait : « Mon stress est terrible, c’est la première fois que j’ai donné une réponse pour un travail sur application et j’avais peur. Lundi matin, j’ai téléphoné pour être sûr qu’ils avaient eu ma réponse. » (Cadre supérieur, 47 ans.)
Cette nouvelle normativité au travail, qui a supprimé la petite intervention humaine (le contact face à face), passe par un coup de téléphone ou par une réponse écrite. Avec ce signe de virtualité, la normativité devient plus importante et plus oppressante, car la possibilité du dialogue a disparu. Cette impossibilité d’intervention personnelle provoque un stress et parfois une angoisse.
L’éphémère, une dimension/temps très actuelle
Comment l’éphémère provoque-t-il le stress ? Cette notion indique que l’individu peut être admis un certain temps seulement et que son être social ne s’inscrit pas dans la pérennité. Cela peut angoisser l’individu. L’éphémère signifie que les choses se réalisent en un certain temps, ce qui conduit à l’absence de continuité.
C’est le temps qui angoisse le plus l’être humain qui aspire à la stabilité. Car l’individu ne peut alors plus vivre la projection et a l’impression qu’à peine il commence à s’investir qu’il doit de suite s’adapter à une autre situation. Ce phénomène est présent dans la vie sociale des individus, en particulier dans le monde du travail. Dans les institutions étatiques notamment, là où les dispositifs changent en fonction des ministres, les agents n’arrivent pas à s’adapter. Le stress n’est pas seulement une résultante du manque d’adaptation de la part de l’individu, mais aussi de l’impression que le temps est très court, pas suffisant pour pouvoir s’adapter.
Il y a deux choses qu’on ne peut pas négliger lorsqu’on parle du stress : la perception et l’inter prétation de ce qui existe autour de nous. Le rapport au temps est très important ; l’éphémère provoque un stress terrible chez certaines personnes, bien plus que le changement. Cette absence de projection provoque le sentiment de l’utilisation rapide et donc d’une certaine inutilité.
L’éphémère est le propre de notre époque, ce qui fragilise l’individu social qui peut être dans une cons tante anxiété. Certaines personnes peuvent s’adapter plus facilement, surtout celles qui sont concentrées sur la réalisation de leurs projets et qui n’attendent pas d’être stimulées par leur environnement.
Comment gérer l’éphémère ?
« Dans un service d’accueil d’urgence tout est éphémère ; c’est dans l’éphémère que l’agent doit réagir et orienter la personne et faire appel aux personnes adéquates pour pallier cette situation. C’est le propre des services d’urgence mais aussi de beaucoup d’autres services. Dans ce temps court, la personne doit donner des indications immédiatement compréhensibles, claires, rassurantes, d’une manière ferme, afin que la personne qui demande l’infor ma tion en soit persuadée, et suivre, sans délai, correctement les indi ca tions. Donc temps court, réponse courte, convaincante, persuasive. » (Agent de réception au service des urgences d’un hôpital, 40 ans.)
Dans cette activité professionnelle, qui peut apparaître comme un exercice anodin, à chaque moment dans un espace/temps minimum, l’agent est en train de se tester. C’est pour cela que s’il reçoit autour de cent personnes par jour, pendant sept heures, en moyenne il doit passer avec chaque personne autour de quatre minutes et demie.
« Si l’éphémère n’est pas facile à vivre, gérer l’éphémère est encore plus stressant. » (Médecin, 55 ans.)
L’attente est-elle pathogène ?
Pourquoi l’attente crée-t-elle le stress chez l’être humain ? Ce moment, qui doit être neutre, place l’individu dans une position de stress. Est-ce à cause de la notion de pause dans le mouvement de la vie humaine ? L’attente est un temps qui crée une immensité, comme un espace/temps clos à la fois transitoire et vide. L’être humain se sent dépossédé, inférieur, et a l’impression que la maîtrise de sa vie lui échappe. L’individu est stressé par son incapacité à pouvoir intervenir. Dans le monde du travail, la mise en attente se nomme la mise au placard .
La mise au placard
Cette expression signifie dans le vocabulaire quotidien l’abolition des responsabilités, la façon de rendre l’individu non opérationnel au sein de son travail, mais non licencié. Il n’y a pas de rupture, mais une situation de ‘disgrâce’ (et de non-confiance) entre l’agent et sa direction. Cela se produit surtout dans le secteur public. Cette disgrâce, de non-action et de mise à l’écart des responsabilités, est vécue comme une donnée stressante, car l’individu se sent inutile. D’ailleurs, l’administration veut lui faire passer le message qu’elle n’a plus besoin de ses compétences. Ainsi, le stress provient de la mise entre parenthèses, où son salaire n’est pas touché, mais ses compétences mises en cause et, du même coup, sa propre utilité.
Cette mise à l’écart est vécue, par l’individu qui la subit, comme une mise au hors du temps de la vie professionnelle ; comme il reste présent, cela provoque un effet dynamique sur les autres personnes qui travaillent et joue comme une menace, mais aussi comme un renforcement de leurs propres compétences, une survalorisation de leur activité et de leur propre ego.
Si pour l’agent, cette situation est insoutenable, elle est considérablement salutaire pour le reste de l’équipe en général, car elle favorise une certaine cohésion et assoit l’autorité des personnes responsables ; pendant que l’individu est mis horstemps de l’entreprise, tout bouge autour de lui et il ne peut rien faire pour participer à ce mouvement dynamique.
Être placé hors du ‘move’, selon l’expression consacrée à la mode, implique d’être dans un temps parallèle par rapport à la dynamique de l’exercice professionnel et réduit l’agent à vivre comme spectateur de ce que font les autres ; vivre dans le temps réel des autres sans en faire partie soi-même. Le stress est issu de cette mise entre parenthèses qui est aussi une attente, car l’agent compte sur un renversement de la situation pour pouvoir sortir de sa disgrâce.
Comme nous le constatons, l’être humain considère le temps comme pathogène à partir du moment où il n’est pas en mesure de le maîtriser.


Chapitre III Le stress, l’individu et le travail
La lexis « stress » n’existe pas en grec, et en latin, ni le terme « burn out ». On y trouve seulement « l’angoisse » et le « mal-être ». Cependant dans le monde occidental, on comprend leur signification sans que l’utilisation de ces termes soit clairement définie. Dans la langue grecque le terme « angoisse »,

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