STRUCTURES IDENTITAIRES ET PRATIQUES SOLIDAIRES AU PÉROU
384 pages
Français

STRUCTURES IDENTITAIRES ET PRATIQUES SOLIDAIRES AU PÉROU

-

384 pages
Français

Description

Les « enfants de la terre » de San Carlos peuplent la cordillère andine aux confins de la forêt amazonienne, au nord du Pérou. Ils constituent un monde particulier qu’ils identifient à des ancêtres communs, ainsi qu’à un territoire et à ses richesses naturelles. Le livre explore les complémentarités construites au jour le jour. Elles se manifestent à travers le rapport à la terre et aux gens, mais également par des rites redistributifs adressés à des saints emblématiques des groupes concernés, familles, voisins ou membres de la communauté.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 1999
Nombre de lectures 255
EAN13 9782296380042
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

STRUCTURES IDENTITAIRES
ET PRATIQUES SOLIDAIRES
AU PÉROUCollection Recherches Amériques latines
dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon
Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos
Dernières parutions
(par ordre de parution)
SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920- 1929),
hommes etfemmes au temps de l'explosion urbaine, 1997.
THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers sa
littérature, 1997.
LUTTE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997.
SEGUEL - BOCCARA Ingrid, Les passions politiques au Chili durant
l'unité populaire (1970-1973), 1997.
FAVRE Henri, LAPOINTE Marie (coord.), Le Mexique, de la réforme
néolibérale à la contre-révolution. La révolution de Carlos Salinas de
Gortari 1988-1994, 1997.
MINGUET Charles, Alexandre de Humboldt. Historien et géographe
de l'Amérique espagnole (1799-1804), 1997.
GlLONNE Michel, Aigle Royal et Civilisation Aztèque, 1997.
MUZART-FONSECA DOS SANTOS Idelette, La littérature de Cordel
au Brésil. Mémoire des voix, grenier d'histoires, 1997.
GROS Christian, Pour une sociologie des populations indiennes et
paysannes de l'Amérique Latine, 1997.
LOBATO Rodolfo, Les indiens du Chiapas et laforêt Lacandon, 1997.
DE FREITAS Maria Teresa, LEROY Claude, Brésil, L'utopialand de
Blaise Cendrars, 1998.
ROLLAND Denis, Le Brésil et le monde, 1998.
SANCHEZ Gonzalo, Guerre et politique en Colombie, 1998.
DION Michel, Omindarewa 1yalorisa, 1998.
LE BORGNE-DAVID Anne, Les migrations paysannes du sud-Brésil
vers l'Amazonie, 1998.
Couverture: Offrande rituelle duvoto au Nino Jesus sur le parvis œ
l'église (fin du XVIIIe siècle) de San Carlos, avec figure œ
quadripartition en éléments à la fois emboîtés et complémentaires
peinte sur un battant de la porte (photo de l'auteur).
@ L'Harmattan 1999
ISBN: 2-7384-7449-7Jacques MALENGREAU
STRUCTURES IDENTITAIRES
ET PRATIQUES SOLIDAIRES
AU PÉROU
Gens du sang, gens de la terre, et gens de bien
dans les Andes de Chachapoyas
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK975005 ParisINTRODUCTION
San Carlos; un saint évêque catholique en bois trônant avec
sa mitre empoussiérée et sa crosse usée par le temps dans le coin
d'une église d'un village de près de 500 "âmes" quelque part dans
un recoin de la cordillère des Andes, tellement méconnu que les
habitants de Lima, la capitale, en situe la région, celle de
Chachapoyas, dans le nord du Pérou, quelque part... en Amazonie
(!), a été institué l'emblème d'un univers social qui n'est pas destiné
à peupler les livres d'histoire, ni les guides de tourisme. Cet univers
était voué à rester à l'abri des regards si un jour de septembre 1974,
un anthropologue étranger, l'auteur de ces lignes, en mission au
moins autant pour régler de vieux comptes avec son monde à lui
que pour la science, n'avait pas finalement décidé de déposer son
sac et son bâton de pèlerin dans ce lieu, épuisé par des marches
harassantes dans les parages à se chercher où en réalité il ne se
trouvait pas, et ravi de faire une pose dans un environnement dont,
pour lui, le mystère le disputait à la beauté.
Dans cet environnement comme dans un autre, les héritages
culturels et la dynamique des histoires reproduisent et
reconstruisent en permanence les univers qui sont rattachés aux
empires. encensés dans les manuels scolaires, mais également ceux
qui sont spécifiques aux gens et aux lieux trop souvent ignorés.
A certains moments plus qu'à d'autres sans doute, et
davantage en des lieux particuliers, les gens cherchent à s'assurer
qu'ils sont et surtout que s'ils sont, ils ne le sont pas seuls. Car,
confrontés à l'anthropologue étranger, comme aux autres voisins
plus proches qui séparent les autochtones du monde de ce dernier,
les gens de San Carlos célèbrent leur évêque emblématique, de
même qu'ils affirment et réalisent au jour le jour leurs
appartenances multiples à la fois réelles et imaginaires.
5L'anthropologue lui-même s'exorcise en quelque sorte pour se
joindre à une quête d'identités et de solidarités collectives
extérieures à lui-même, et envisager ainsi plus sereinement son
propre devenir collectif. Par-delà le caractère sans doute fort peu
scientifique ou académique de ces façons d'être tant de
l'anthropologue que des autochtones, se profilent néanmoins des
questionnements et des réponses dont l'étude devraient nous aider à
comprendre à la fois ce qui noue des liens entre les gens et ce qui
construit les frontières entre eux dans un environnement
particulier. Ce dernier, pas plus qu'un autre, ne devrait être
considéré comme exemplaire, mais bien comme source de
reconnaissance de la multiplicité et de la richesse culturelles
pot~ntielles, qui sont ceux, tant des recoins oubliés par ceux qui n'y
vivent pas, que des centres plus médiatisés où, l'ivresse du pouvoir
aidant, la richesse et le dynamisme des multiplicités collectives
tendent parfois malheureusement à se figer en exclusions sociales,
voire ethniques.
Loin de se retrouver dans les étiquettes globalement
assignées aux habitants de la région par les gens du centre ou de la
capitale, indiens, gens de la sierra (ou de la forêt !) ou paysans, les
habitants que cet ouvrage veut accompagner se situent eux-mêmes
d'une manière spécifique aussi complexe que la plupart des
citoyens du monde, mais de la manière particulière et peut-être plus
universelle qu'il n'y paraît, dont cet ouvrage entend rendre compte.
Ce dernier entend également souligner les démarches sociales
solidaires impliquées dans les identifications collectives telles
qu'elles se manifestent dans la communauté villageoise de San
Carlos d'aujourd'hui. Ces identités et solidarités collectives
n'existent pas, nous le verrons, en dehors de ce à quoi elles
s'opposent. Une certaine cosmologie duale à laquelle se rattache la
pensée des habitants du monde abordé ici nous empêche d'ailleurs
de réduire les catégories classificatoires agissantes et dynamiques à
des réalités essentielles et absolues qui n'existent pas, n'ont jamais
existé et n'existeront jamais que dangereusement dans les
déclarations d'apprentis sorciers du pouvoir.
A San Carlos, comme ailleurs, une personne individuelle
relève de divers niveaux d'identification collective où interagissent
des références à l'ascendance comme à un territoire, mais surtout
auxquels les pratiques sociales relevant d'une éthique solidaire
donnent corps. Cet ouvrage essayera de mettre en lumière, tant les
règles qui président à San Carlos aux identifications et aux actes
solidaires que la manière dont ces éléments s'y articulent à des
ensembles plus larges et à quels ensembles ils le font. Il conviendra
6par la même occasion de mettre en évidence le particularisme et la
spécificité des rapports sociaux locaux en soulignant les écarts qui
séparent les modèles formellement exprimés dans la mythologie et
le rituel et la pratique sociale telle qu'elle se manifeste à travers les
rapports quotidiens de sociabilité, d'influences sociales et d'activités
diverses. Si les identités et les solidarités se situent au centre des
préoccupations présentes comme des modèles affirmés par les
autochtones eux-mêmes, elles ne peuvent être isolées, pas plus
qu'elles ne le sont par ces derniers, de l'altérité, se manifestant
ellemême à différents niveaux, ou encore des antagonismes à l'autre et
ce y compris aux parties qui entendraient se constituer en réalités
séparées. Par ailleurs, les représentations culturelles et les modèles
sociaux autochtones ne peuvent être considérés en totale
indépendance à l'égard du monde extérieur, qui conditionne et
transforme quotidiennement le monde villageois de San Carlos. Ce
monde extérieur ne sera cependant pris en considération que pour
mieux faire ressortir les réalités locales ou pour l'appréhender à
travers sa récupération autochtone. Car, si San Carlos s'inscrit bien
dans une histoire et dans des traditions culturelles qui la dépassent
et la conditionnent, c'est davantage la manière dont cette histoire et
ces traditions sont recréées et intégrées à des supports autochtones,
coutumiers mais également dynamiques, qui nous intéressent ici, et
cela par-delà les universaux qui se manifestent également.
Le cadre géographique est à la fois un conditionnement
naturel, mais également un matériau culturalisé, qui fait partie
intégrante de la vie à San Carlos. La communauté de San Carlos
s'étend sur le versant oriental du cours moyen du rio Utcubamba
entre 1.400 mètres, niveau de ce cours d'eau à cet endroit, et 2.800
mètres d'altitude, les sommets limitrophes avec le district voisin de
Chiliqufn à l'est dépassant les 3.000 mètres et séparant le bassin de
l'Utcubamba de celui de l'Imaza. Le village lui-même est situé à
2.000 mètres sur un plateau accidenté à un peu moins de 6e de
latitude au sud de l'équateur et un peu moins de 78e de longitude à
l'ouest de Greenwich. Le climat varie avec l'altitude, de tempéré
chaud et modérément humide dans la partie basse à tempéré froid
et plus humide dans la partie élevée. Une végétation abondante de
type subtropical, plus ou moins élevée selon les secteurs plus ou
moins cultivés, couvre une grande partie du territoire, et cela avec
cependant un déboisement progressant nettement d'année en année
depuis la fin de la construction en 1977 de la route, dite
"marginale", qui unit la côte Pacifique au bassin amazonien et qui
traverse le fond de la vallée pour franchir une cordillère au
nordest du territoire de la communauté. Une nouvelle bourgade, Pedro
Ruiz Gallo-Jazan, peuplée d'habitants des deux communautés
7voisines de San Carlos et de Cuispes, mais également de nombreux
immigrés d'ailleurs, et dont le nombre de résidents n'a cessé de
croître, s'est développée dans la vallée à partir de 1964, date
d'arrivée de la route dans celle-ci, le long de cette nouvelle route et
long de l'embranchement de la piste carrossable qui la relie à
Chachapoyas. La densité démographique sur le territoire des
communautés de la région, exception faite de la nouvelle bourgade
qui vient d'être mentionnée, ne doit pas dépasser les 5 habitants au
I2km.
Jusqu'en 1977, mais surtout jusqu'en 1964, la région était
restée fort à l'écart des grands foyers et courants de communication
extérieurs, de structure politique et administrative assez morcelée, et
cela pratiquement depuis avant la période d'expansion de l'empire
incaïque en bordure de la région au début du XVIe siècle et tout au
long des périodes coloniale et républicaine, ce qui ne lui a pas évité
d'être absorbée dans les empires successifs, sous une forme
néanmoins assez marginale. Cela n'a pas empêché non plus divers
petits colons d'origine européenne de s'implanter et de s'intégrer
dans la région, dans des noyaux de peuplement relativement
séparés, notamment à Chachapoyas, plus au sud, et à Mendoza au
sud-est, mais cela sans réellement être parvenus à former une
oligarchie provinciale nettement dominante comme dans d'autres
régions des Andes. Aujourd'hui, avec la nouvelle voie de
pénétration et le développement rapide des moyens de
communication et d'éducation, la région de San Carlos commence
à s'ouvrir largement sur le monde extérieur, non seulement par
l'arrivée dans la vallée d'immigrés de vallées voisines, mais
également et surtout par les contacts nouveaux entretenus avec
l'extérieur à travers les services divers offerts dans la nouvelle
bourgade de la vallée, tandis que le nombre d'émigrés de la
communauté vers la côte et vers les plaines tropicales orientales a
fortement augmenté au cours des dernières décennies.
Pour élaborer les matériaux traités dans cet ouvrage, l'auteur
a séjourné a plusieurs reprises, principalement dans la communauté
de San Carlos et pour de brèves périodes dans les communautés
avoisinantes du moyen Utcubamba et du haut Imaza, entre 1974 et
1996, pour un total de près de deux années, y pratiquant
simultanément l'observation participante et les entrevues
personnelles. L'observation complémentaire effectuée dans des
communautés autres que San Carlos ont permis de mieux faire
ressortir la signification de certaines observations dans celle-ci. Les
rares pièces d'archives existantes ou accessibles, dans les villages ou
dans les divers centres administratifs dont ils dépendent, ainsi que la
8faiblesse du contenu ethnographique de celle-ci n'ont permis qu'un
recul trop limité, bien qu'utile, pour pouvoir mieux apprécier ou
relativiser diverses observations. D'autre part, les observations qui
portent sur le niveau d'intégration autochtone supracommunautaire
indiquent un faible degré d'identification et de pratiques solidaires
à ce niveau, à l'exception de quelques manifestations rituelles et de
coopération d'ailleurs aujourd'hui tombées en désuétude. Nous
verrons néanmoins comment les habitants de la communauté de
San Carlos ont développé au sein même de la des
niveaux plus larges d'identification, ainsi que leur perception de
l'altérité telle qu'elle se présente à ce niveau. Les limites imposées
par les contraintes de l'édition ne permettent cependant de
d'analyser ici les rapports régionaux, devenus en grande partie
obsolètes et développés par les habitants de San Carlos avec les
autres habitants du monde autochtone, pas plus que les relations
qu'ils entretiennent qu'avec le monde extérieur à ce dernier. Ces
éléments qui conditionnent les spécificités du monde observé ici
mériteraient donc pleinement de s'inscrire dans le champ de futures
publications de l'auteur.
Enfin, l'auteur entend témoigner ici de toute sa
reconnaissance aux habitants de la communauté de San Carlos et
des autres communautés de la région, qui ont eu la patience et
l'ouverture de l'accueillir en tant que représentant d'une certaine
altérité, tout en observant l'observateur, et cela avec la même
appréciable considération dont l'auteur espère avoir fait preuve à
l'égard de ses hôtes dans cet ouvrage, dont il assume d'avance seul
les erreurs et les omissions. Il se doit de citer tout particulièrement
le Fonds national de la recherche scientifique et l'Université libre
de Bruxelles qui ont respectivement financé et encadré en Belgique
les recherches qui ont abouti à la rédaction de cet ouvrage. L'auteur
exprime également sa gratitude à diverses institutions péruviennes
qui lui ont offert un cadre particulièrement accueillant pour réaliser
ses recherches et échanger des idées, et notamment la Pontificia
Universidad Cat6lica del Peru, l'Instituto de Estudios Peruanos et
l'Institut français d'études andines à Lima, ou encore la section
régionale de l'Instituto Nacional de Cultura à Chachapoyas et
l'évêché de cette ville, pour l'accès aux pièces d'archives dont ils
disposent sur la région ayant fait l'objet de l'étude. L'auteur
remercie ici également, en leur demandant de bien vouloir l'excuser
de ne pouvoir les citer nommément, les innombrables collègues,
personnes et institutions, tant au Pérou qu'en Europe, grâce
auxquels cette longue entreprise aura pu voir le jour et atteindre
l'aboutissement présent.
9PREMIERE PARTIE
L'UNITÉ DOMESTIQUE
L'organisation sociale du monde paysan de San Carlos
comme de celui de nombreux autres villages de sa région et des
Andes repose de manière décisive sur le rattachement des
membres d'un groupe social, l'unité domestique, à deux réseaux de
parenté, et à travers eux, à des groupes et des réseaux sociaux plus
larges. Les habitants de San Carlos se réfèrent à l'unité domestique
en parlant de la casa, littéralement la maison ou la maisonnée. Les
entités domestiques s'allient entre elles à travers les mariages en
formant ainsi une communauté, qui s'inscrit elle-même dans des
structures régionales plus vastes, dont dérivent d'ailleurs
historiquement les communautés actuelles.
Dans cette première partie, nous nous intéresserons en
particulier à l'unité domestique, celle-ci étant la plus petite unité
collective du monde rural auquel appartient le village de San
Carlos. Nous allons nous pencher d'abord sur sa structure en
essayant de déterminer la spécificité de ce qui constitue l'identité
domestique, la composition sociale de celle-ci, ainsi que les critères
d'appartenance à cette dernière. Nous porterons ensuite notre
attention sur l'espace dans lequel évolue l'unité domestique et qui
est spécifique à celle-ci: le foyer résidentiel et l'espace de
production. Nous verrons ensuite que l'unité domestique sert plus
particulièrement d'entreprise économique de base du milieu rural,
et analyserons également les relations sociales qui servent de
fondement et donnent leurs sens à celle-ci. Nous préciserons par
ailleurs le processus social de reproduction de l'unité domestique à
partir des alliances matrimoniales, des décès, des séparations et des
successions, ainsi qu'à travers les gestes rituels qui participent à la
construction et à la reproduction de l'unité domestique.
IlCHAPITRE 1
LA CELLULE DOMESTIQUE COMME NOYAU SOCIAL ET
IDENTITAIRE
L'unité sociale minimale de la communauté villageoise de
San Carlos et la première entité sociale à laquelle y est confrontée
une personne au cours de sa vie est le groupe formé à un moment
donné par cette personne avec ses parents proches vivant dans une
même unité résidentielle. La littérature des sciences sociales la
désigne sous le nom d'unité domestique; les habitants se réfèrent à
elle en parlant de la maison. Bien que constituant l'unité de base
permanente de la communauté, l'unité domestique est en
perpétuelle fragmentation et reconstruction. Nous verrons ici ce
qui la spécifie ou la différencie d'autres institutions, de même que
ce qui détermine l'appartenance individuelle à une unité
domestique, et donc en quoi celle-ci constitue un repère identitaire
collectif spécifique.
Les matériaux empiriques qui apparaissent dans la
littérature anthropologique andiniste laissent voir l'unité
domestique paysanne comme l'unité de base, tant de la
reproduction sociale que de la production économique, et donc
comme un des piliers fondamentaux de la vie sociale rurale dans
les Andes. La plupart des auteurs qui s'intéressent à l'unité
domestique font également ressortir le recours de celle-ci à des
liens sociaux qui lui sont extérieurs afin de compléter sa
production, pour assurer la sécurité de son accès aux ressources et
pour fonder son renouvellement. Le domaine supradomestique
complète et limite à la fois Ie domaine domestique, et cela de façon
diverse selon les auteurs: soit le domaine est
envisagé comme une simple prolongation de l'unité domestique1,
13soit il est perçu comme un niveau autonome d'organisation sociale
complémentaire à l'unité domestique2, soit, c'est le
supradomestique qui constitue le niveau signifiant autochtone
d'organisation sociale dont l'unité domestique n'est alors qu'un
segment3, soit encore, le monde social dans son ensemble forme un
tout à la fois hiérarchisé et contradictoire fondé sur des rapports
planétaires de domination dont l'unité domestique constitue
l'échelon inférieur4.
Mais, sauf dans le premier point de vue adopté, et bien que
généralement reconnue comme une institution sociale
fondamentale dans les Andes par les travaux qui s'y réfèrent, l'unité
domestique en tant que telle se voit souvent accorder moins
d'attention que les relations de parenté étendue, d'alliance,
communautaires ou régionales qui l'englobent. Or, nous allons le
voir, l'unité domestique évolue selon des règles spécifiques pour
accomplir des fonctions particulières, et cela au même titre
d'ailleurs que d'autres niveaux de l'organisation sociale.
A San Carlos, l'unité domestique, comme à son niveau la
communauté et, à une autre époque ou en d'autres lieux le lignage,
constitue un groupe spécifique et distinct à caractère redistributif
ou coopératif, chacune des unités domestiques étant exclusive l'une
de l'autre. Chacune d'entre elles repose sur l'alliance de membres
de deux familles, sur la reproduction biologique et sociale de ses
membres, ainsi que sur l'exploitation par le couple issu de cette
alliance et ses enfants non mariés d'un domaine commun; ce
dernier est composé de différentes parcelles foncières ainsi que de
quelques animaux d'élevage servant à la production d'une variété
de ressources agropécuaires destinées à couvrir l'essentiel de la
subsistance et des dépenses sociales et rituelles du couple et de
leurs enfants.
L'unité domestique constitue en fait un noeud important de
rapports sociaux et intervient en tant que telle à divers niveaux de
l'organisation sociale. Elle a une composition essentiellement
mouvante et dépend d'autres institutions pour sa formation comme
pour sa reproduction. Elle remplit par ailleurs ses fonctions
polyvalentes en coordination avec les autres unités domestiques
dans le cadre de rapports sociaux plus vastes.
En 1982, j'ai dénombré une centaine d'unités domestiques5
à San Carlos, chacune d'entre elles étant composée en moyenne
d'approximativement 5 personnes et la communauté comprenant
en tout à peu près 500 personnes, sans compter près de 200
14personnes originaires de San Carlos et résidant dans la nouvelle
bourgade de Pedro Ruiz Gallo; ce dernier centre urbain s'est formé
avec des habitants de diverses origines sur le territoire de la
communauté dans le fond de la vallée de l'Utcubamba, et cela
depuis le début des années 1960.
A San Carlos, l'unité domestique, ou la casa comme la
désignent les san carlinos ou habitants de San Carlos en se référant
à elle dans chaque cas particulier, le nom du père-époux servant
normalement d'élément différenciateur, rassemble un certain
nombre de personnes alliées ou apparentées, qui prennent
régulièrement leurs repas en commun d'une même cuisine,
partagent un même grenier, dorment dans la maison,
travaillent en commun ou en coordination permanente, se
partagent les terres, les animaux, les instruments et des biens divers
en cas de mariage ou de décès d'un des leurs, et sont collectivement
représentées à l'égard des instances supérieures6. Les activités des
diverses unités domestiques ne se différencient pas d'une unité à
l'autre, mais chacune de ces unités repose sur une division interne
des tâches et tend à s'assurer une large autonomie sociale et
économique. L'unité domestique assure son développement social
et celui de chacun de ses membres, notamment en liant ces derniers
au monde plus large par des actes rituels appropriés, et cela de la
naissance jusqu'à la mort en passant par le mariage, ainsi que par le
biais de nombreux échanges de services tant sociaux
qu'économiques.
La composition sociale de l'unité domestique permet de
distinguer les unités domestiques l'une de l'autre tout en exprimant
les critères d'appartenance domestique. L'unité domestique ne peut
être ramenée à un schéma simple dans la mesure où chacune des
unités domestiques se modifie à différents moments, et traduit à un
moment donné une situation familiale conjoncturelle et éphémère.
Chaque unité domestique concrète, par-delà la permanence de
l'institution, manifeste une composition aussi variable que
mouvante, atteignant son plein développement au milieu du
processus de sa constitution. Ainsi, l'unité domestique subit des
défections individuelles, par le départ de ses membres pour former
de nouvelles unités domestiques à partir des alliances nouvelles, par
les décès, ainsi que par l'émigration de certains d'entre eux. Par
ailleurs, elle s'enrichit de l'adhésion de nouveaux membres, par les
naissances en son sein, par l'alliance matrimoniale de certains de ses
membres accompagnée de l'inclusion dans un premier temps du
nouveau couple dans le groupe familial, ainsi que par d'éventuelles
15adoptions au sein de l'unité d'enfants délaissés, d'adultes isolés ou
d'ascendants âgés survivants.
L'unité domestique est généralement composée au moment
de son développement maximal d'un couple, marié ou non, ou
encore parfois d'une femme seule, ainsi que des enfants non mariés
et isolés qui sont toujours la progéniture de la femme, mais pas
toujours de son conjoint ou de son compagnon; elle comprend
également à un certain stade de son développement le conjoint
récent, marié ou non, d'un des enfants du couple ou de la femme,
voire même l'un ou l'autre des en bas âge de ce conjoint et
du membre de l'unité domestique auquel il s'est lié. A ces membres
peuvent s'ajouter un petit-enfant, un neveu ou une nièce en bas-âge
de la femme ou du couple lorsque la mère de ce membre
supplémentaire est adolescente ou décédée. L'un ou l'autre
ascendant âgé du couple ou de la femme qui se trouve au centre de
l'unité font également souvent partie de celle-ci. Un homme
célibataire, veuf ou séparé, plus rarement une femme, cette dernière
généralement accompagnée de ses enfants, parent proche de l'un
des membres du couple central, et de la même génération que ces
derniers, fait parfois également partie de l'unité domestique. Des
vieux couples dont tous les enfants se sont établis ailleurs vivent
parfois seuls, au même titre que des jeunes couples avec un jeune
e n fan t ( v 0 i r dia g ram m e qui sui t ).
16Diagramme: exemples réels de composition domestique
Composition de l'unité domestique dans des cas réels, le couple
central ou la personne centrale étant indiqué en gras, les hommes
par un triangle, les femmes par un cercle, les membres absents par
deux traits parallèles et les membres décédés par une croix:
Q[« ~J
][ A6 A H 6
~
Bien que chacun de ses membres puisse dans certains cas
isolés faire successivement partie de couples différents au cours de
sa vie et avoir des enfants avec plusieurs partenaires, le couple est
toujours strictement monogame et le plus souvent stable.
L'ascendance des individus est bilatérale et est donc tracée en ligne
paternelle comme en ligne maternelle. Elle exclut cependant le
17compagnon éventuel ainsi que ses parents à lui, notamment en
matière de succession de biens. Elle ne tient donc pas compte des
liens de parenté de fait ou fondés sur le compagnonnage. On peut
observer par ailleurs que l'unité domestique se développe parfois à
San Carlos autour d'un axe maternel. En effet, les enfants restent
avec leur mère en cas de rupture du couple et plusieurs femmes ont
des enfants d'époux successifs. Nous verrons d'ailleurs dans la 3e
partie de cet ouvrage qu'il existe une plus grande constance des
rapports entre la famille de la mère et son enfant qu'entre la famille
du père et l'enfant de ce dernier. Cette situation, sans pour autant
exprimer l'existence de lignages matrilinéaires, ni rompre avec le
caractère bilatéral de la parenté actuelle, traduit cependant le rôle
central joué par la femme et par sa famille dans l'éducation des
enfants comme dans la continuité de l'unité domestique.
Les membres de l'unité domestique occupent à l'intérieur
de celle-ci des positions différentes liées à l'âge, au sexe et à la
situation de proximité parentale de chacune d'entre elles à l'égard
de la personne ou du couple fondateur de l'unité domestique et
également autorité principale de celle-ci. Ainsi, enfants non mariés
et parents âgés sont-ils immédiatement dépendants, respectivement
de leurs parents et enfants, les parents âgés bénéficiant néanmoins
du statut privilégié associé à leur âge. Mais chacun passe en fait par
différents stades de responsabilité au cours d'une carrière
domestique. Celle-ci comprend normalement l'appartenance
successive à au moins trois unités domestiques, celle dont on est
issu, celle que l'on fonde et celle d'un enfant dont, vieux, on s'est
mis à dépendre. Les stades de responsabilité se succèdent en
fonction du déroulement du cycle de la vie d'un individu, de
l'enfance à la vieillesse. Il n'existe pas de différence explicite de
rang quant à l'ordre des naissances au sein d'une même génération.
Néanmoins, de succession impose parfois des prérogatives
de fait dans l'accès à certains biens, et notamment à la terre ou à la
parcelle résidentielle.
Conformément à un interdit d'inceste, l'unité domestique est
strictement exogamique et doit obligatoirement s'engager dans un
rapport d'alliance matrimoniale avec le monde qui lui est extérieur
pour assurer sa reproduction. L'unité domestique constitue en fait
le lieu où se rejoignent la plupart des rapports dans lesquels est
engagé chacun de ses membres: rapports de parenté acquis à la
naissance, alliance interdomestique, de voisinage et, bien
sûr, rapports de centralité redistributive propres au niveau
domestique; ce dernier type de rapports apparaît également au
niveau de la communauté où chaque unité domestique est
18représentée par un de ses membres principaux, normalement le jefe
de familia, chef de famille, un des fondateurs de l'unité,
généralement le père-époux. L'unité domestique constitue
également l'unité de représentation dans les rapports de troc au
niveau régional; elle délègue aussi certains de ses membres dans les
rapports administratifs, éducationnels et commerciaux extérieurs.
L'unité domestique constitue ainsi un noeud stratégique de
relations tant entre ses membres qu'entre ces derniers et leurs
parents, alliés, parents rituels, amis, voisins ainsi qu'autres membres
de la communauté ou personnes extérieures à celle-ci, du moins au
sein de la villageoise?
Les rapports sociaux qui lient les membres de l'unité
domestique s'organisent autour de certains objets centraux à l'unité
domestique. C'est en fait surtout à partir de ces objets que l'on peut
définir les relations sociales qui construisent l'unité domestique. Il
s'agit de la résidence avec ses pièces principales, de l'espace rural
travaillé par les membres de l'unité domestique, des outils et de la
coopération technique d'ordre de biens divers de
consommation, ainsi que des individus eux-mêmes comme centres
de divers rapports sociaux et rituels. Nous allons le voir, le rapport
social principal qui lie les membres de l'unité domestique entre eux
est d'ordre redistributif, au même titre d'ailleurs que les rapports
sociaux qui se situent au niveau de l'entité communautaire. Les
prestations internes à l'unité domestique sont, quant à elles, à
caractère redistributif et répétitif, et ne sont pas comptabilisées.
L'unité domestique est solidairement bénéficiaire et redevable pour
chacun de ses membres à l'égard des réseaux et des groupes
sociaux dans lesquels ils sont impliqués.
L'unité domestique sert de cadre à des activités relevant de
tous les domaines de la vie sociale. Mais, certains domaines
d'activités particularisent l'institution domestique et font de ce fait
l'objet d'actions à la fois relativement autonomes par rapport aux
institutions plus larges et séparées des activités des autres unités
domestiques. Il en va ainsi de la reproduction biologique des
individus, de l'éducation et de l'insertion dans les rapports sociaux
domestiques et extradomestiques, et notamment des rites de
passage individuels aux diverses étapes de la vie sociale, de la
gestion économique des moyens de production locaux essentiels, la
terre et les animaux domestiques, de l'exécution d'un grand
nombre de tâches agropécuaires, de la constitution de stocks de
produits, de la transformation des matières premières, de
l'acquisition et de la fourniture de certains biens et services de
consommation courante et moins courante, ainsi que de la
19redistribution en son sein et de la consommation quotidienne du
produit de son action. Par ailleurs, l'unité domestique soutient ses
membres engagés dans des démarches rituelles et sociales dans le
monde social plus large. D'autres secteurs d'activité, comme la
garantie et la défense de l'accès aux ressources, la mise à la
disposition d'une main-d'oeuvre supplémentaire en périodes de
pointe pour certaines activités de production agropécuaire, ainsi
que l'aménagement du territoire et des voies de communication, ou
encore de nombreuses activités rituelles et de distractions, relèvent
de rapports plus larges, de parenté et d'alliance, ainsi que de
communauté.
L'unité domestique constitue donc à la fois, sans pour
autant se suffire à elle-même, l'acteur de reproduction biologique
et sociale des individus, le point matériel et social d'articulation de
l'individu au monde plus large, communautaire ou autre,
l'entreprise de production type dans la communauté et dans la
région, et le centre permanent de sécurité sociale pour ceux qui la
composent. Elle reste cependant conditionnée par un ordre social
plus large qui garantit en dernière instance sa légitimité. Il s'agit
des rapports de parenté élargie dans le cadre desquels s'effectue
une coopération avec l'unité domestique à diverses tâches
économiques, sociales et rituelles dans laquelle celle-ci est engagée;
c'est également le cas de la communauté villageoise qui, fondée sur
des alliances multiples, matrimoniales et de parenté rituelle,
contrôle et garantit l'accès à la terre et à ses ressources naturelles, et
donc aux principaux moyens de production dont dépend l'unité
domestique; c'est enfin un monde régional de rapports d'échange
de biens et de services, sans parler des conditionnements divers déjà
anciens du marché et de l'État, aujourd'hui
accrus par les nouveaux moyens de communication et de
consommation.
I Les positions de D. GUILLET (1978), de G. CUSTRED (1980: 539-568) et de S.
BRUSH (1980) constituent des exemples de cette approche. Ces auteurs y
soulignent la tendance de l'unité domestique à se construire par la production
directe un accès à toute la gamme des produits nécessaires à sa subsistance. Selon
eux, là où les diverses contraintes économiques, technologiques et sociales l'en
empêchent, l'unité domestique se trouve alors dans l'obligation de recourir à un
niveau supérieur, qui n'est conçu lui-même que comme solution aux problèmes qui
se posent à l'unité domestique. Mais, l'unité domestique, malgré le rôle essentiel
qui lui est attribué par ces auteurs, n'est guère définie, et encore moins analysé par
ces derniers en tant que niveau spécifique de l'organisation sociale, si ce n'est par
opposition au niveau du secteur qu'ils nomment supradomestique.
202 S. WEBSTER (1971) et B.J. ISBELL (1978), étudiant chacun une communauté
différente du sud des Andes péruviennes, ainsi que moi-même, me référant d'une
part à une autre communauté de la même région(J. MALENGREAU, 1972), et
m'appuyant d'autre part sur des données concernant la communauté de San Carlos
dont il est question ici (J. MALENGREAU, 1978 et 1993), adoptons davantage
cette position, où le supradomestique, en l'occurrence, la parenté et la
communauté, constituent autant d'échelons spécifiques de l'organisation sociale,
les institutions domestiques, parentales et communautaires se partageant le
contrôle des ressources naturelles et disposant chacune de leurs mécanismes
propres, et cela par-delà l'articulation sociale et les normes culturelles communes
qui les lient.
3 Ainsi, pour E. MAYER (1980), qui se base sur l'étude d'une communauté de la
région de Huanuco, l'unité domestique constitue l'acteur de base de relations de
réciprocité qui se réalisent dans le cadre de rapports d'alliance; ces derniers
forment J'organisation supradomestique la plus proche de l'unité domestique tout
en restant étroitement conditionnée par celle-ci. Pour d'autres auteurs, l'acteur de
base se trouve à un autre niveau que celui de l'unité domestique et conditionne
étroitement cette dernière, qui n'a guère d'existence autonome. Ainsi, F.
FUENZALIDA et al. (1982), insistent plus particulièrement sur les rapports de
descendance comme élément de fixation des règles s'imposant aux membres de
l'unité domestique. O. HARRIS (1978) et T. PLAIT (1981), sur la base de données
concernant la région du Nord-Potosi, considèrent le supradomestique, en
l'occurrence la communauté, comme le niveau social auquel s'élabore l'essentiel
des stratégies d'accès aux diverses ressources de l'environnement; si
autosuffisance il y a, c'est à ce niveau et non au niveau de l'unité domestique qu'il
conviendrait de la trouver; dans cette dernière optique, l'unité dépend
étroitement de la communauté ou des familles dominantes qui construisent
celleci, et cela dans tous les domaines.
4 C'est la position défendue notamment par J. COTLER (1959), et surtout ensuite
par R. MONTOYA et al. (1979) et R. SANCHEZ (1982), et qui traduit une vue
étroitement classiste de l'organisation sociale andine, selon laquelle l'unité
domestique confondue avec la famille dépend avant tout d'un ordre national et des
divisions en classes qui parcourent ce dernier.
5 Il est difficile d'établir un comptage exact des unités résidentielles, compte tenu
du fait que certaines résidences ne sont occupées qu'à temps partiel par leurs
membres résidant dans des établissements secondaires, et notamment dans la
bourgade proche de Pedro Ruiz Gallo, tandis que par ailleurs, certaines unités sont
en cours de scission à la suite du mariage d'un de leurs membres, tandis que d'autres
sont en formation.
6 L'unité domestique ne doit pas être confondue avec la famille nucléaire. Celle-ci
constitue normalement l'axe de l'unité domestique, sans nécessairement s'y
superposer. Ainsi, si l'unité domestique correspond à San Carlos à ce que S.
BRUSH (1980: 571-272) appelle la famille nucléaire à Uchucmarca, village situé à
200 kilomètres au sud de San Carlos, l'unité domestique ne s'y confond pas plus
qu'à San Carlos avec un noyau formé d'un père, d'une mère-épouse et de leurs
enfants. G. CUSTRED (1980: 557), au sujet d'une communauté du sud andin
péruvien, nous signale que les groupes domestiques sont surtout composés de
21familles nucléaires, mais peuvent aussi comprendre des gens apparentés
autrement, voire même non apparentés au noyau. De son côté, E. MAYER (1980:
429-430), abordant une communauté de la région de Huânuco dans le centre du
Pérou, nous informe que l'unité domestique y est généralement composée d'une
famille nucléaire, mais est parfois également composée d'une famille non
nucléaire, soit comme famille nucléaire incomplète, soit comme famille nucléaire
élargie à l'un ou l'autre parent proche.
7 Pour E. MAYER (1974: 63), un père et son fils sont substituables l'un à l'autre
dans les services extérieurs d'échange réciproque à Tangor. B. ORLOVE 9 G.
CUSTRED( 1980: 32-33) défendent un point de vue analogue pour les Andes en
général en affirmant l'unité domestique comme entité solidaire et principale de
relations sociales.
22CHAPITRE 2
L'ESPACE DOMESTIQUE: DE LA RÉSIDENCE AU
DOMAINE FONCIER
L'espace dans lequel évolue et fonctionne l'unité
domestique se concentre autour de la maison, haut-lieu domestique
de la reproduction, de l'éducation, de la consommation, et au moins
partiellement, de la production, de ses membres, ainsi que point
d'articulation de nombreuses relations sociales et rituelles autour de
chacun de ceux-ci. L'espace domestique forme également autour
du lieu de résidence un archipel de parcelles à vocation agricole ou
pécuaire construisant un domaine complexe de production. La
configuration spatiale en archipel de la production se manifeste au
niveau de l'espace résidentiel de l'unité domestique, en impliquant
l'utilisation par celle-ci de résidences secondaires et d'abris
rudimentaires dispersés à travers l'espace de travail.
1. Le foyer résidentiel: le lit, le grenier et la table.
L'unité domestique dispose d'un foyer résidentiel qui
constitue à la fois son point d'ancrage social et spatial dans la
communauté villageoise et le lieu de rassemblement de ses
membres autour de diverses tâches sociales et économiques.
Cellesci s'organisent autour de la concentration, de la transformation et
de la redistribution quotidienne du produit de son travail, ainsi
qu'autour de la reproduction biologique et sociale de ses membres.
En ce sens, le foyer résidentiel est à la fois, grenier, cuisine, sal1e à
manger, salle de séjour et de réception, et lieu de repos, de relations
affectives et sexuelles.
L'unité domestique réside en principe la plupart du temps
ou retourne le plus souvent, à l'endroit où le couple fondateur ou le
23père-époux a décidé de s'installer pour fonder une nouvelle unité
domestique. Lors de la formation d'un nouveau couple, ce dernier
s'installe généralement d'abord chez les parents ascendants directs
de l'un ou l'autre des conjoints selon les possibilités d'accueil et
l'état des relations interindividuelles et interdomestiques. Le
nouveau couple ne s'installe cependant pas longtemps dans l'unité
domestique hôte. Ses membres construisent bientôt une maison
distincte, mais qui est souvent voisine de celle des parents hôtes.
Dès ce moment, la nouvelle unité domestique acquiert des champs
séparés si elle n'en dispose pas encore; elle se met également à
entreposer et à cuisiner ses aliments séparément, tout en maintenant
une étroite collaboration dans les travaux de production avec
l'unité domestique d'origine. Plus tard, avec leur élargissement, et
en cas d'exiguïté des lieux, les unités domestiques nouvelles vont
éventuellement s'installer sur un autre terrain des environs, voire
dans un autre quartier du village. Le dernier couple à s'être formé à
partir d'une unité domestique déterminée tend à rester avec celle-ci
et à reprendre ensuite la maison de celle-ci en perpétuant de la
sorte l'unité domestique originelle. Le lieu de résidence du couple
est donc déterminé en grande partie par la localisation des parents
de l'un des conjoints. Le voisinage des résidences recouvre donc
souvent un apparentement en se perpétuant de fait selon un
principe d'ultimogéniture.
La parcelle résidentielle d'un jeune couple qui s'installe
dans le périmètre de la maison des parents de l'un des conjoints
après la naissance d'un enfant est acquise en propriété par
succession issue des parents ascendants en question. Selon la
disponibilité d'emplacements et les relations particulières avec les
familles d'origine, la maison du jeune couple peut également être
construite dans un nouvel endroit. Dans ce dernier cas la parcelle
est, soit acquise par achat ou par échange, soit obtenue en usufruit
dans un secteur communal du centre résidentiel. En principe, et
malgré une tendance accrue à la privatisation, le terrain, de
construction ou d'exploitation, n'est pas censé faire l'objet
d'appropriation par des personnes étrangères à la communauté
locale; il s'acquiert le plus souvent dans le cadre des rapports
sociaux de parenté et d'alliance. La bâtisse, tout en suivant le sort
de la parcelle, a une durée de vie qui souvent n'excède guère celle
de l'unité domestique concrète qui l'a érigée, soit entre 40 et 50 ans,
mais peut néanmoins être transmise pendant quelques générations
si elle est bien entretenue. '
La résidence domestique principale se situe dans le centre
administratif et rituel de la communauté villageoise, centre qualifié
24d'urbain, où sont concentrés les autres résidences principales et les
édifices collectifs. Le centre urbain est situé à 2.000 mètres
d'altitude l, dans la zone dite de kichwa, soit à la limite supérieure
de ce qui est considéré comme constituant la moitié inférieure ou
temple, entendu dans un sens large, du territoire de la communauté
villageoise et de climat plus chaud que la moitié supérieure,
globalement dénommée jalka. L'unité domestique dispose aussi
souvent de deux, voire de trois, résidences secondaires en milieu
rural. Leur existence traduit une division du travail à l'intérieur de
l'unité domestique, ainsi que la répartition territoriale de l'activité
productive, que l'unité domestique exerce dans différentes zones
écologiques (voir tableau de la configuration territoriale du
domaine domestique au ~ 2.).
Les résidences secondaires sont ainsi dispersées dans
différents secteurs d'exploitation éloignés du village, soit surtout
dans la moitié inférieure dite de temple du territoire, souvent à un
niveau intermédiaire entre sa portion inférieure dite de temple au
sens restreint du terme et sa portion supérieure dite de kichwa, soit
entre 1.500 à 1.700 mètres d'altitude, ainsi que dans la zone dite
de jalka, de climat frais, et cela, principalement dans sa partie
inférieure constituant un plateau accidenté entre 2.200 et 2.300
mètres, couramment dénommée altura, et en moins grand nombre,
dans la partie supérieure de la jalka dénommée alors jalka dans un
sens plus restrictif que le terme général appliqué à la moitié
supérieure, et cela dans des pâturages d'altitude qui interrompent
des forêts denses, c'est-à-dire entre 2.500 et 2.600 mètres d'altitude.
Ces résidences secondaires sont occupées par certains membres de
l'unité domestique, soit temporairement, soit, lorsqu'il s'agit d'unités
domestiques disposant d'une main-d'oeuvre étendue, et cela
essentiellement dans la jalka supérieure, de manière permanente.
Le temps de marche maximal entre la résidence centrale et la
résidence périphérique la plus éloignée est de près de deux heures,
les résidences situées aux pôles extrêmes de l'éventail écologique
étant elles-mêmes distantes entre elles au maximum de quatre
heures. La distance entre les divers secteurs écologiques exploités
où sont situées ces résidences est donc minime en comparaison
avec la journée de camion, voire les plusieurs jours ou une semaine
de marche, généralement requis pour relier des zones
d'exploitation complémentaire relevant traditionnellement d'une
même unité domestique ou familiale dans les Andes plus
méridionales.
La résidence centrale traditionnelle est composée d'un
bâtiment rectangulaire principal auquel est accolé un petit bâtiment
25rectangulaire secondaire (voir plan d'une résidence-type). Le
bâtiment principal comprend une pièce au rez-de-chaussée, le
salon, pièce de réception cérémonielle servant également de
chambre à coucher et ne disposant comme ouverture que d'une
petite fenêtre formée d'un cadre de bois et d'un volet pivotant en
bois, ainsi que d'une porte donnant sur le corredor, une véranda
ouverte à tout vent. La véranda, qui sert de lieu de réception
quotidienne et d'activités diverses du foyer, est formée d'une
avancée du toit dont les pentes s'appuient sur des piliers de bois,
qui eux-mêmes reposent sur des socles en pierre; ces derniers sont
alignés le long d'une rigole extérieure destinée à recevoir l'eau de
pluie coulant du toit et évacuée vers les jardins ou le chemin voisin
jusqu'au début des années 1990, et depuis lors, vers un système
d'égout souterrain le long des voies principales. A l'étage, sous le
toit, se trouve un grenier auquel on accède par une échelle de
bambou ou un escalier taillé dans un tronc d'arbre, voire, construit
en planches; il sert de dépôt de biens divers, et fait également office
de chambre à coucher. A l'édifice principal est adossée une pièce
plus petite et plus basse directement recouverte d'un toit similaire à
celui de la maison, mais plus bas que ce dernier; cette pièce sert de
cuisine et de salle à manger quotidienne, avec un grenier très réduit
ou sans grenier. La cuisine ne dispose que d'une porte donnant sur
la véranda de la maison en guise d'ouverture, ainsi que d'une petite
fenêtre similaire à celle du salon, la fumée du foyer s'échappant à
travers le toit recouvert de matières végétales. Dans les cuisines
dont le toit est construit en d'autres matériaux, la fumée s'échappe
par une trappe entrouverte dans le toit. Le foyer consiste, soit en un
cadre de bois sur pied recouvert de poutres, de branchages et de
terre, soit d'une plate-forme en adobes ou briques de terre séchée.
Depuis 1993, chacune des maisons est dotée de l'eau potable et
raccordée à l'égout, et depuis 1998 à l'électricité.
26Plan d'une résidence-type
cuisine+ grenier + chambre à coucher (étage)
salle à manger
foyer domestique
pièce de rèception + coin à coucher (rez-de-chaussée)
point d'articulation au monde extérieur
des vivants et des morts
véranda: lieu de visites quotidiennes, d'activités de transtormation, de détente
entrée
du
cour pour petit élevage et
siteabri tàches domestiques dive"es
pour
porcs
+
arbre à volailles
dépôlà bois
(éventuel)
niche du chien
jardin-potager~trine
éVentu lies)I
Les matériaux utilisés dans la construction des parois des
maisons sont, soit des adobes ou briques de terre séchée, soit du
tapia ou parois entières de terre séchée coulée dans des moules en
planches, soit de la muesca, ou troncs d'arbre entrecroisés, soit
encore de la kincha, ou double paroi de branches tressées dont
27I,
l'espace intérieur a été rempli de boue, de paille et de cailloux ou
de morceaux de bois. Le sol du premier niveau de la demeure est
en terre battue ou en ciment, selon les maisons. Le sol de l'étage est
composé de manière superposée de poutres, de branchages ou de
roseaux et de terre battue. Les toits sont déposés sur des charpentes
en bois avec pignons et composés traditionnellement, soit en
feuilles de canne à sucre, soit en herbe cueillie dans les prairies
d'altitude, soit en branchages recouverts de boue sur laquelle sont
déposées des tuiles de terre cuite; des matériaux divers en tôle
ondulée et achetés sur le marché tendent à remplacer les matériaux
traditionnels depuis l'ouverture de la route dans le fond de la vallée
au début des années 1960.
Le mobilier se compose généralement d'une plate-forme en
adobes faisant office de lit ou d'une couchette formée d'un cadre
de bois et de bâtons attachés à quatre piquets de bois enfoncés dans
le sol et recouvert d'un canevas de bâtons, en réalité non mobile, ou
encore d'un sommier de planches déposées sur un cadre équarri en
bois sur pieds de même matériel, et formant une seule pièce,
mobile dans ce cas; ce qui fait fonction de sommier est recouvert
d'une natte de roseaux ou de peaux de moutons, ainsi que de
couvertures de laine. Le mobilier est également composé de chaises
et de tables rectangulaires en bois, ainsi que de troncs d'arbre
équarris servant de sièges. Les ustensiles de cuisine sont déposés
sur des adobes le long du mur ou accrochés à un poteau ou un
cadre comportant des saillies en bois et suspendu au mur près du
foyer, ou encore déposés sur des étagères de bâtons noués. De la
viande et du maïs sont mis à sécher sur une cordelette en fibre
d'agave ou sur un bâton tendu au-dessus du foyer de la cuisine; la
viande y est également fumée. Le linge, quant à lui, est
généralement déposé en tas sur le même type de support dans la
pièce de séjour et dans le grenier. Parmi les meubles, la table
constitue l'objet le plus central au niveau des rapports sociaux,
physiques et rituels. C'est autour d'elle que se réunit l'unité
domestique pour manger quotidiennement. C'est à la table que l'on
fait asseoir les invités pour participer aux repas rituels. C'est une
table, nous le verrons plus loin, la mesa del voto, que l'on
transporte à la Plaza ou place principale du village, lors des
célébrations des saints communautaires, et que l'on couvre de mets
rituels constituant ce qui est appelé le voto. C'est également sur la
table que l'on dépose le défunt lors de sa veillée funéraire.
Dans une cour en terre battue située à côté de l'édifice
domestique, cour où circulent les animaux de basse-cour, se
trouvent un abri pour porcs formé de quelques planches et parfois
28entouré d'un enclos, une niche de chien, ainsi qu'un tronc à
branches dénudées sur lesquelles sont appuyés des bâtons qui
permettent à la volaille de s'installer sur les branches pour la nuit.
Plusieurs maisons disposent dans un coin de la cour d'un four
construit en adobes et formant un dôme d'à peu près un mètre
cinquante à la fois de haut et de diamètre. Ce four est surmonté
d'un toit sur pilotis qui recouvre également un dépôt de bois
servant à alimenter le four et la cuisine. Le four sert essentiellement
à élaborer du pain lors de circonstances spéciales.
Un jardin est séparé de la cour par une palissade de
branchages tressés chargés d'empêcher les incursions des gros
animaux, en particulier des porcs. On trouve à peu près en
permanence dans le jardin quelques légumes, essentiellement des
choux, des carottes, des oignons, quelques piments et condiments,
plantes destinées à la consommation humaine, ainsi que quelques
plants de canne à sucre servant à nourrir des animaux domestiques;
quelques fleurs y sont également semées à des fins d'usage rituel; le
tout est clairsemé de bananiers et de caféiers. La plupart de ces
jardins sont généralement très peu entretenus, les plantes cultivées y
apparaissant de manière clairsemée et se mêlant fréquemment aux
mauvaises herbes. Parfois, dans le jardin, au-dessus d'une rigole ou
d'une fosse septique, se trouve, protégé d'une paroi de branchages
ou de quelques tôles, un caisson en bois percé déposé sur un
plancher de branchages et de terre, dans lequel est pratiquée une
ouverture, et servant de latrines. L'ensemble formé par la maison
domestique, la cour et le jardin est entouré d'un muret de pierre et
de grosses branches, dans la brèche duquel est installé un portillon
en bois constitué de bâtons coulissants s'insérant dans les orifices
de poteaux latéraux, comme on en trouve à l'entrée des parcelles
exploitées. La clôture sert surtout à protéger les animaux de
bassecour, le potager et la maison contre les rôdeurs, et non l'intimité de
l'unité domestique, intimité qui n'existe en fait qu'à l'intérieur de
l'habitation.
La pièce centrale ou salon fait fonction de lieu de repos, le
plus souvent pour le couple qui est au centre de l'unité domestique,
et dispose d'un coin aménagé à cet effet et séparé du reste de la
pièce par une tenture. Dans certains cas où la maison est
suffisamment grande, les fonctions de sommeil se répartissent entre
des pièces différentes. La pièce centrale est également le lieu
normal de rapports sexuels et affectifs et, sauf accident, l'endroit où
la femme accouche. C'est aussi le lieu où meurent généralement les
membres de l'unité domestique, et en tout cas, l'endroit où l'on
veille le corps en compagnie des relations sociales du défunt. On y
29célèbre les autres cérémonies liées au cycle de la vie de chacun des
membres de l'unité domestique, et cela avec la participation de
nombreuses personnes extérieures à l'unité domestique, de plus en
plus nombreuses en fait de la naissance jusqu'à la mort des
individus. La famille y vénère également avec l'assistance du public
parental et communautaire les saints communautaires dont elle
prend momentanément en charge la célébration; de même, c'est là
aussi qu'elle vénère en famille les images saintes familiales
auxquelles elle est particulièrement dévouée. Des membres de
l'unité domestique utilisent également la pièce principale pour
exécuter par mauvais temps certaines activités artisanales, comme la
couture ou le massage de la pâte à pain pour les occasions
spéciales.
Le grenier de la maison principale sert d'entrepôt aux
produits qui doivent être récoltés selon un calendrier précis et sur
une courte période de temps; les produits qui y sont gardés sont
récoltés secs, c'est-à-dire le plus tard possible. Ce sont le maïs, les
haricots, les pommes de terre, ainsi que le café torréfié. C'était
surtout traditionnellement les semences de ces mêmes produits
prélevées sur la récolte familiale. Mais, le développement de
nouvelles maladies de plantes et l'extension de rongeurs depuis une
trentaine d'années, date de l'arrivée de la route dans le fond de la
vallée à partir de la côte, rendent précaire toute conservation de
semences et même d'aliments, principalement dans les greniers des
secteurs de basse altitude, et ce y compris dans le centre résidentiel
où l'humidité ambiante relativement chaude au moins pendant le
jour n'a jamais facilité la conservation des aliments. Jusque dans les
années 1980, une demi-douzaine de familles disposant de maisons
dans la jalka, au climat plus froid et moins propice au
développement de certains germes, pouvaient en fait garder des
produits pendant un an. Elles y entassaient dans des greniers du
maïs qu'elles avaient récolté à une altitude inférieure. Au milieu des
années 1990, l'attrait de la route dans le fond de la vallée et la
dégradation écologique des conditions d'exploitation y compris
dans la jalka supérieure avaient réduit à deux les familles qui
utilisent des résidences secondaires dans ce dernier secteur.
Beaucoup de familles, par contre, disposent aujourd'hui de maisons
secondaires dans la altura ou partie inférieure de la jalka, où elles
parviennent à conserver des produits agricoles et leurs semences
pendant un temps limité à quelques mois, permettant en tout cas de
garder les semences pour les semailles, mais non plus de faire la
soudure entre deux récoltes du même produit. Les produits
déposés dans les greniers d'altitude, les animaux laissés dans les
pâturages à travers tout le territoire, ainsi que les produits agricoles
30non-saisonniers gardés en terre dans la moitié inférieure du
territoire composent en fait l'entièreté des stocks domestiques. Ces
derniers constituent les points de concentration et les bases de
redistribution sociale et matérielle de chacune des unités
domestiques, ainsi que de leur articulation au monde plus large. Le
grenier, en particulier, constitue un lieu de sécurité matérielle
soigneusement protégé des regards étrangers et indiscrets; l'accès
en est en principe interdit à toute personne extérieure à l'unité
domestique.
La cuisine est approvisionnée à partir, à la fois des dépôts
résidentiels, de biens alimentaires frais locaux et de produits
alimentaires divers acquis sur le marché de Pedro Ruiz Gallo, la
bourgade nouvelle qui s'est développée en bordure de route dans le
fond de la vallée. Essentiellement un lieu de travail féminin, la
cuisine n'est en principe pas fréquentée par les hommes. Elle est
cependant le lieu de consommation quotidienne des repas pour
tous les membres réunis de l'unité domestique. Les repas sont
l'occasion pour ceux-ci de discuter et d'échanger des informations
diverses. Ils constituent par excellence le moment où l'unité
domestique est rassemblée dans son intimité. Les personnes
extérieures ne sont en principe pas autorisées à pénétrer dans la
cuisine à ce moment, à moins qu'elles ne soient explicitement
invitées à partager le repas et l'intimité domestiques. Comme le
grenier, la cuisine constitue non seulement un lieu de concentration
et de redistribution internes à l'unité domestique, mais également
une sorte de sanctuaire domestique.
Le corredor ou véranda, partie de la maison située à
l'extérieur du mur de façade vers la cour et abritée par l'avancée du
toit retenu par des piliers en bois, sert à la fois d'abri pour flâner ou
bavarder en famille ou avec des visiteurs les jours de repos ou
certains jours de pluie, de lieu d'activités domestiques de
transformations diverses (épluchage de produits végétaux,
préparation de la viande, filage, tissage, réparation d'ustensiles et
d'instruments divers, séchoir de vêtements et d'aliments), d'entrepôt
de bois à brûler là où il n'y a pas de four à pain, ainsi que de lieu
de réception ordinaire des visiteurs, que leurs hôtes font s'asseoir
sur un tronc d'arbre équarri servant de banc et placé le long du
mur, face à l'espace de terre ou de boue où circulent les animaux
domestiques. Certaines unités domestiques plus aisées disposant de
maisons plus grandes ont également des balcons supérieurs à
balustrades de bois; ces derniers comme les pièces attenantes font
alors fonction de grenier.
31Les résidences secondaires situées dans les secteurs
d'exploitation de la altura et de la jalka ne se différencient guère
du modèle d'habitat qui vient d'être décrit pour le centre
résidentiel. Quelques variantes doivent cependant être mentionnées.
Les maisons de ces parties supérieures du territoire sont plus
souvent construites en muesca ou en kincha, le bois y étant plus
abondant. La pièce centrale y est moins étendue, puisqu'elle ne
remplit pas les obligations rituelles qui sont celles de la résidence
principale située dans le village lui-même. Jusque dans les années
1980, des enclos en pierre servant à regrouper les moutons pendant
la nuit afin de les protéger des prédateurs bordaient les maisons de
la jalka. L'élevage des moutons a totalement disparu depuis lors à
la suite du développement récent d'une maladie affectant les
ovinés. Les légumes cultivés dans les jardins clôturés, bien que ne
variant guère dans leur nature entre les différentes zones
écologiques du territoire, se développent davantage à l'abri des
maladies dans les secteurs de plus haute altitude; on y trouve donc
des jardins davantage cultivés et soignés. Les habitations
secondaires des secteurs inférieurs du temple et de la kichwa
constituent quant à elles des abris de branchage servant à la fois à
se reposer, à s'alimenter et à s'abriter des intempéries pendant la
journée, voire pendant la nuit à l'occasion de certaines activités. Les
habitations secondaires des différents secteurs sont dotées de
quelques ustensiles de cuisine essentiels qui s'y trouvent en
permanence, les instruments de travail de la terre étant amenés de la
résidence principale à l'occasion de leur utilisation, au même titre
que la literie et la plupart des vêtements.
Des membres de la famille se déplacent en fait d'une
résidence à l'autre au rythme des travaux effectués et des
événements de la vie familiale et communautaire. L'unité
domestique déléguait également l'un ou l'autre de ses membres
pour assurer l'occupation permanente de la résidence secondaire
dans la jalka, jusque dans les années 1980, et cela pour y surveiller
les moutons qui requéraient une attention constante. L'unité
domestique s'installe par ailleurs temporairement dans son entièreté
dans une de ses résidences secondaires, et cela jusqu'à aujourd'hui,
à l'occasion de travaux importants et ponctuels dans les alentours.
Mais c'est la maison du noyau résidentiel qui constitue le lieu de
résidence le plus permanent, l'endroit de rassemblement le plus
courant de l'unité domestique, ainsi que le centre cérémoniel de
celle-ci.
Alors que la construction et la rénovation de la résidence
domestique ainsi que les grands actes rituels qui sont accomplis
32dans celle-ci relèvent de l'autorité masculine, c'est la femme qui
constitue le pilier de la résidence domestique dans son entretien et
dans les activités quotidiennes qui s'y déroulent. Par ailleurs, à
l'intérieur même de l'espace résidentiel domestique, le salon en tant
que lieu d'articulation rituelle au monde extérieur, qu'il s'agisse des
vivants lors de la célébration de saints et lors du mariage, ou des
défunts lors des cérémonies funéraires, relève de la responsabilité
du représentant masculin de l'unité domestique, la cuisine et le
grenier en tant que traitement du bien-être quotidien et lieu de
redistribution domestique permanente, constituant les domaines
dépendant du contrôle féminin.
L'espace résidentiel domestique s'organise et prend son sens
à partir d'un ensemble d'activités sociales, économiques et rituelles,
qui débordent d'ailleurs largement l'espace résidentiel lui-même.
Tous ces actes font partie de ce qu'on pourrait considérer comme
la fonction redistributive et reproductive interne et externe de
l'unité domestique.
La résidence est avant tout le lieu normal de reproduction
biologique des habitants. C'est aussi l'endroit de la plus intense
redistribution affective. C'est également là que se réalise la
première insertion sociale des individus, ainsi qu'une partie
importante de l'apprentissage aux diverses tâches productives,
rituelles et de loisir. Cette éducation se pratique surtout à travers la
participation de l'enfant aux diverses activités économiques,
sociales et rituelles dans lesquelles sont engagés son père, sa mère,
ses frères et ses soeurs. Ce sont les ascendants directs et les
collatéraux aînés qui exercent l'essentiel de cet apprentissage,
chacun plus spécifiquement dans les activités dont il est plus
spécifiquement responsable dans la division domestique interne des
tâches. L'apprentissage aux tâches productives, plus
particulièrement, est réalisé avec un parent proche, ascendant ou
collatéral, plus âgé et du même sexe. Ce sont également les parents,
et secondairement les aînés, qui assurent l'éducation morale de
leurs enfants et cadets. L'épouse-mère, quant à elle, joue au niveau
domestique un rôle pivot et prédominant dans ces démarches de
reproduction sociale et d'éducation. La procréation hors du couple
par un des conjoints ne peut remettre en cause cette relation
maternelle, et débouche normalement sur l'éloignement du
conjoint masculin par rapport au foyer. Un même foyer peut avoir
ainsi plusieurs pères-époux successifs, mais toujours une même
épouse-mère.
33C'est en fait exclusivement au sein de l'unité domestique et
dans l'espace résidentiel qui y est associé qu'évolue l'enfant jusqu'à
l'âge où il est en mesure d'effectuer seul des tâches particulières,
c'est-à-dire à peu près jusqu'à l'âge de 12 ans pour la fille et de 15
ans pour le garçon. A partir de cet âge, l'enfant pourra être amené
à remplacer un parent adulte de même sexe dans des activités
productives diverses réalisées avec des personnes extérieures à
l'unité domestique et hors du foyer résidentiel. Il ne sera cependant
pas encore considéré comme assez mûr pour fonder une nouvelle
unité avant 18 ans, même s'il lui arrive de procréer
avant cet âge; dans ce dernier cas, le nouveau-né est accueilli dans
la famille de sa jeune mère.
Le foyer résidentiel sert également plus prosaïquement de
cadre principal à la consommation quotidienne et notamment aux
repas. La consommation quotidienne de l'unité domestique modèle
les premiers besoins culturels de l'enfant. Prise dans son ensemble,
la consommation concerne l'utilisation permanente ou répétée de
certains biens meubles ou périssables, soit par des individus, soit
par des unités domestiques, et cela à des fins non productives,
essentiellement reproductives et dépourvues de caractère rituel
particulier. Les biens de consommation sont obtenus par divers
membres de l'unité domestique pour être ensuite redistribués entre
ses membres selon les besoins de ceux-ci ou collectivement utilisés
par ces derniers. A San Carlos, ce sont essentiellement les produits
alimentaires, les vêtements, la literie, les produits d'hygiène et
d'entretien, ainsi que de la vaisselle et quelques rares objets de loisir
constituant de nouveaux objets de communication, comme des
radiocassettes à transistor et, depuis récemment, quelques postes de
télévision branchés, d'abord sur des batteries de voiture et puis sur
l'électricité.
La résidence domestique est également le lieu de visites
rendues à ses occupants par des parents, des alliés, des compères et
des commères, ainsi que des voisins, des concitoyens de la
communauté et des autorités de celle-ci. Les visites sont rarement
de simple courtoisie; elles sont généralement l'expression d'une
sollicitation et moins souvent de l'offre d'un service particulier.
Elles sont liées à l'organisation par les visiteurs, et moins souvent
par les personnes visitées, de tâches productives à réaliser en
coopération. Elles s'inscrivent également dans la préparation de
célébrations rituelles qui engagent, au niveau parental ou au niveau
communautaire, les membres de l'unité domestique à l'égard de ces
visiteurs venus solliciter, et plus rarement, offrir leur participation.
La construction ou l'aménagement de la maison rassemble tout
34particulièrement, et cela sous une forme ritualisée, un grand
nombre de personnes autour de l'unité domestique qui constitue le
maître-d'oeuvre. La célébration de rites de passage, et notamment
le mariage et les funérailles, de même que la réalisation de fêtes de
"saints", se déroulent au moins partiellement dans l'espace de l'unité
domestique dont le membre est au centre de la cérémonie, et
rassemblent les parents, les amis, les voisins, voire l'ensemble de la
communauté.
Loin d'être un espace fermé, la maison domestique
constitue donc un lieu d'insertion et d'articulation
multifonctionnelles de ses occupants au monde social villageois
comme au monde des défunts. C'est d'ailleurs au niveau
interdomestique que chacun des membres de l'unité domestique
établit une alliance particulière débouchant sur la reproduction
d'une autre unité domestique, et cela conformément aux règles en
vigueur prohibant l'inceste, et afin de perpétuer par-delà la mort la
continuité du monde communautaire et supradomestique.
2. L'espace de production domestique: le temple et lajalka
Les actes directement liés à la production, tout en étant
conditionnés par des instances sociales plus larges dont il en sera
question dans les chapitres ultérieurs, impliquent et construisent en
permanence un espace particulier relevant de l'entité domestique.
Ce dernier se compose, d'une part, d'un territoire rural entourant les
résidences et sur lequel sont exercées des tâches agropécuaires et
très accessoirement une exploitation purement prédatrice de
l'environnement naturel, et d'autre part, du cadre résidentiel servant
de cadre au traitement et à la transformation artisanale du produit.
Il convient de préciser la nature et les contours de l'espace ainsi
construit, avant de pouvoir analyser ensuite plus en détail les
activités qui donnent vie à cet espace. L'espace résidentiel, qui
remplit des fonctions plus multiples, étant celui qui vient d'être
analysé, il convient de préciser dans les lignes qui suivent en quoi
constitue l'espace rural lié à l'activité productive de l'unité
domestique.
La terre constitue le moyen de production principal dans la
communauté villageoise. Bien que de qualité inégale et variable
selon les endroits, elle occupe des espaces étendus accessibles à
chacune des diverses unités domestiques. Comparativement à ce
que l'on observe dans d'autres régions de la cordillère, il n'existe
35guère de pression foncière. Jusqu'à la fin des années 1980, la
plupart des terres qui occupent la moitié supérieure du territoire, et
une partie assez limitée et peu cultivée de la moitié inférieure du
territoire de la communauté, sont généralement considérées
comme étant de propriété communale. Les terres privées se concentrent par contre dans la moitié inférieure
du territoire de la communauté. Dans les terres communales, seules
les mejoras, c'est-à-dire les transformations apportées à une
parcelle communale et les plantes cultivées sur celle-ci,
appartiennent à l'unité domestique qui en est le producteur en tant
qu'usufruitière de la parcelle. Autrement dit, les unités domestiques
exercent un simple droit d'usufruit parcellaire sur les terres
communales qu'elles cultivent. Quant au nombre de parcelles
exploitées et l'extension de terres cultivées, qu'elles le soient en
usufruit ou en propriété, elles dépendent étroitement des capacités
en main d'oeuvre dont dispose l'unité domestique et qui évolue
dans certaines limites avec celle-ci et avec les relations sociales
qu'elle entretient avec l'extérieur. Aussi, il y a en fait peu de
différenciation dans la dimension des domaines effectivement
exploités d'une unité domestique à l'autre.
Aujourd'hui, et à la suite de décisions prises par la
communauté à la fin des années 80 dans la cadre d'un courant de
société néolibéral et planétaire, la propriété est devenue celle
d'individus, représentant en fait toujours leur unité domestique, et
porte sur la terre comme sur son produit dans toutes les parties
cultivées. Ces dispositions sont en contradiction avec les principes
antérieurs, confirmés en 1970 par la législation nationale
concernant les communautés paysannes, et selon lesquels les terres
situées sur le territoire de la communauté sont collectives et
inaliénables, non seulement à des personnes étrangères à la
communauté, mais encore à des membres individuels de celle-ci.
En fonction des nouvelles dispositions, les terres communales
d'usage agricole ou d'élevage sur pâturage artificiel sont
progressivement distribuées à titre privé et sur une base en principe
définitive par la communauté à ses membres individuels. Seules les
forêts et les pâturages de la jalka restent propriété collective de la
communauté et accessible en permanence à tous les membres de
celle-ci. Dans tous les cas, c'est l'unité domestique qui gère les
parcelles qu'elle exploite, mais cela dans certaines limites imposées
par la communauté en ce qui concerne l'usage et la disposition de
terres qui se trouvent dans les anciens secteurs communaux.
De manière générale, et indépendamment de la
redistribution définitive effectuée par la communauté, et en dehors
36de l'accès aux terres communales, la parcelle privée peut avoir été
acquise par héritage ou par achat, et dans ce dernier cas, un titre
écrit de propriété y est associé; l'héritage met en jeu la parenté et
l'achat des rapports avec des covillageois, des alliés ou des parents.
Un recensement du bureau local du Ministère de l'agriculture à
Pedro Ruiz faisait état en 1975 d'une variation dans l'extension des
terres privées, allant de 0,25 ha à 38 ha dans les cas extrêmes, les
variations se trouvant surtout dans l'écart de 1 à 20 ha, une partie
seulement des domaines les plus étendus étant effectivement
exploitée. Quelques personnes ont abusé des postes du pouvoir
local qu'elles ont occupés pour s'emparer de terres de la
communauté ou de particuliers. Ces terres ont permis à ces
personnes de s'enrichir, non pas tant par leur usage, de toute façon
limité par la disponibilité réduite en main-d'oeuvre, que par les
transactions commerciales à caractère spéculatif sur les terres, et
cela principalement aux abords immédiats de la nouvelle route,
dans le fond de la vallée.
Généralement, une unité domestique dispose de parcelles,
communales ou privées, dans des secteurs écologiquement
différenciés selon l'altitude et selon le type de sol (Voir tableau
ciaprès concernant le domaine foncier domestique ).
37Plan d'un domaine foncier-type
(HAUT)TEMPLE (BAS) JALKA
altura jalkakichwa
OJ""
U)
CD.
résirience
seconaal re
ri v é accès ommunal
cos o+
~CDCD
CD
~
CD
.
ès/lience
s onaalre
La différenciation la plus explicite et la plus généralisée est celle
qui oppose globalement les hautes terres froides ou jalka aux
basses terres chaudes ou temple. Mais la division duale en terme de
bas et de haut de chacune de ces moitiés est également appliquée à
chacune d'entre elles par les habitants. Ces derniers désignent ainsi,
d'une part, le temple proprement dit (bas de la moitié inférieure) et
la kichwa (haut de la moitié inférieure), à hauteur du village, pour
la moitié inférieure, et d'autre part, la altura (bas de la moitié
supérieure) et jalka (haut de la moitié supérieure) pour la
supérieure. Les deux secteurs intermédiaires, le haut du bas et le
bas du haut, qui relèvent tous deux d'une moitié différente du
territoire, sont séparés par la fila ou "tranchant", une falaise abrupte,
seulement franchis sable à deux endroits dans les environs
immédiats du village, et cela de part et d'autre d'un torrent qui en
divise l'espace. Il y a donc une distinction de quatre secteurs
écologico-productifs, mais dans le cadre d'une dichotomie
38

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents