Témoin n°3
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Témoin n°3

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Description

Insécurité, « tolérance zéro », violence, délinquance ont été les maîtres mots, devenus arguments à eux seuls, de la campagne présidentielle telle qu'elle a été menée par la droite. Histoire d'affiner l'analyse, on y trouvait systématiquement accolées des précisions comme jeunes, racaille, banlieue, immigration…
L'argument a semble-t-il porté, sans doute au-delà même des espoirs de ceux qui le brandissaient à tour de bras, si on en juge par le succès qu'a glané l'extrême droite dans la moisson des inquiétudes, des peurs et donc des haines semées pendant des mois.


Dans cette atmosphère déjà chargée, où des événements tragiques comme les attentats du 11 septembre, l'explosion de Toulouse, la tuerie de Nanterre ont servi de toile de fond à la dramatisation systématique de chaque « fait divers » par la télévision, il n'était pas évident de proposer une analyse, une discussion pondérées sur le problème de la sécurité. C'est pourtant ce que s'est attachée à faire ici l'Association des Amis de l'Institut François Mitterrand en mettant en présence des interlocuteurs aussi divers que concernés – policier, député, expert gouvernemental, sociologue, animateur social – pour tenter de dissocier la réalité du fantasme, comprendre les causes profondes et immédiates de la violence et proposer des solutions à court et à plus long terme.


Mise en proportion du phénomène de l'insécurité, examen rigoureux et sans indulgence indue des responsabilités diverses, pistes à suivre pour réagir et agir de manière efficace : voilà ce qu'on trouvera au fil du débat présenté dans ces pages.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2002
Nombre de lectures 3
EAN13 9782876235762
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0064€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le débat
Introduction : la méthode
Thierry Guerrier
Un mot sur l’organisation de la soirée. Nous aurons un peu moins de deux heures pour débattre du sujet dela sécurité : mieux prévenir, mieux sanctionner. Pour obtenir un débat cohérent et qui aille au-delà des lieux communs qu’on accuse parfois les médias d’asséner sur ce sujet, nous avons choisi de le séparer en trois thèmes.
D’abord, nous nous intéresserons à la réalité comme à la per-ception qu’a le public de la délinquance et, dit-on, de son accroissement au fil des années. Ensuite, nous nous attacherons revenir sur les causes de cette délinquance et la façon dont les différents interlocuteurs analy-sent la situation. Enfin, les pistes, les solutions pour essayer d’en sortir feront l’objet de la troisième partie.
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Comment allons-nous procéder ? Je vais demander à chaque intervenant de nous dire de la façon la plus synthétique pos-sible ce qui leur tient le plus à cœur sur chacun de ces trois thèmes ; nous les laisserons débattre pour voir s’il y a évolu-tion des argumentations et des confrontations ; enfin j’espère que la salle n’hésitera pas à soulever des questions, en prenant soin de respecter les sous-thèmes du débat pour préserver la cohérence de cette soirée.
Jean-Luc Garnier, vous êtes Secrétaire Général d’Alliance Police Nationale, un des principaux syndicats de la police – officiers gradés, gardiens de la paix ; à vos côtés,Ibrahim Sorel, animateur dans plusieurs quartiers de la région pari-sienne ;Laurent Muchielliest sociologue, chercheur au CNRS, spécialisé dans les questions de la délinquance et de la violence ;Louis Gautier, chargé des questions de défense auprès de Lionel Jospin à Matignon, ce qui lui permet d’avoir un regard d’une certaine acuité sur les questions de sécurité intérieure ; et puisJulien Dray, député de l’Essonne, chargé de la sécurité au Parti socialiste et récemment auteur d’un rapport qui a abouti à une modification d’une des lois clefs des cinq ans du gouvernement Jospin, la loi sur la présomption d’inno-cence dite loi Guigou.
I. Réalité et perception de la délinquance
Réalité ou hypersensibilité, réalité incontestable ou grossisse-ment par les médias ? Un chiffre a été rendu public et a fait débat il y a peu : 7,69 % je crois, de hausse en un an. Je vais passer la parole d’abord aux deux praticiens, le policier et l’animateur de quartier. Que signifie pour vous la délinquance aujourd’hui ? Y a-t-il hausse de cette délinquance ou bien sommes-nous dans le domaine du fantasme, de l’agitation médiatique ?
Jean-Luc Garnier
Pour savoir si on est dans le domaine du fantasme ou de la réa-lité, il suffit de venir dans certains quartiers voir comment ça se passe : on se rendra très bien compte que les faits sont là, incontestables. On peut toujours essayer de décortiquer les chiffres, mais le débat n’est pas là… Le débat est qu’il y a encore quatre ou cinq ans, si vous étiez pompier, médecin, tra-vailleur social, etc. vous pouviez intervenir dans n’importe
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quel endroit de France ou de Navarre, vous n’aviez aucun pro-blème ; à l’heure actuelle, pratiquement plus aucun véhicule de sapeurs-pompiers, de SOS Médecins ne s’aventure dans les quartiers sans être accompagné des forces de l’ordre. Il y a quelques années, nos collègues se déplaçaient à peu près par-tout sans être attaqués ou agressés ; maintenant, dans certains endroits il suffit qu’on voie apparaître une patrouille de police pour qu’elle fasse systématiquement l’objet d’insultes, de cra-chats et autres agressions. Ce ne sont pas des fantasmes, c’est la stricte vérité.
Après cela, bien entendu, il y a le regard qu’ont porté là-dessus les médias et qui peut amplifier la réalité, mais je crois qu’on n’a jamais atteint un tel degré de violence. Et ce qui est grave dans cette affaire, c’est que la violence concerne maintenant de très jeunes enfants. Vous avez des bandes de gamins qui à dix, douze ans, commencent à agresser, à attaquer les personnes âgées, à voler de l’argent. Un autre phénomène extrêmement important est l’extension de cette criminalité vers les zones qu’on appelait zones gendarmerie, celles qui ont donc large-ment dépassé le cadre périurbain. Voilà des faits incontes-tables, au-delà de la bagarre des chiffres.
Thierry Guerrier
Plutôt que les chiffres, c’est donc la nature des actes qui vous paraît caractériser aujourd’hui l’évolution de la délinquance ?
Jean-Luc Garnier Absolument. Les chiffres, cela peut toujours se discuter, comme je le disais ; personne ne sera jamais d’accord sur la
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manière de les comptabiliser. L’objet n’est pas là, il est dans l’extension de cette criminalité qui dépasse largement le cadre des banlieues ; il suffit de voir certaines zones contrôlées par la gendarmerie, où il commence à y avoir d’énormes pro-blèmes. Les gendarmes n’étaient pas du tout prêts à affronter cette nouvelle criminalité, maintenant ils y sont malheureuse-ment obligés. Mais c’est surtout l’évolution vers une très jeune délinquance, celle de gamins qui ont dix, douze ans, qui doit, je crois, faire réagir la société le plus rapidement possible.
Thierry Guerrier
Ibrahim Sorel, vous me disiez en préparant le débat que cela fait de nombreuses années que les animateurs de quartiers, qui travaillent auprès des jeunes, qui travaillent sur ces questions de violence et de délinquance, alertaient les pouvoirs publics. Partagez-vous le sentiment qui vient d’être exprimé ici ?
Ibrahim Sorel
Globalement, je partage ce sentiment. En effet, les chiffres publiés en ce moment correspondent à ce que nous observons, nous animateurs, éducateurs, associatifs. Ils sont même en deçà de la réalité d’aujourd’hui. Il faut ajouter qu’effective-ment c’est un phénomène assez ancien ; il y a dix, quinze ans les associatifs alertaient les institutionnels, les pouvoirs publics sur la croissante dangerosité observée dans les quartiers ; j’avoue qu’à l’époque il y avait une certaine indifférence de la part de nos interlocuteurs. J’en veux pour preuve une petite anecdote : il y a dix ans, dans un film qui s’appelaitLa Haine et qui a eu beaucoup de succès, la France découvrait une cer-taine réalité, celle de la violence dans les quartiers. J’ai parti-
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cipé à un débat autour deLa Haineavec Hubert Koundé qui est un des acteurs de ce film, avec des assistants de réalisa-tion ; j’étais assez en décalage avec ce qui se disait puisque mon propos était : ce que je vois dansLa Hainene correspond pas à la réalité que j’observe parce qu’en fait elle est pire.La Haineraconte en gros l’histoire d’un groupe de jeunes dont l’objectif est de tirer sur un policier. Je disais à l’époque : ce qu’on voit maintenant ce sont des jeunes qui se tirent dessus entre eux. Et aujourd’hui on a dépassé d’un palier cette vio-lence d’il y a dix ans, celle des jeunes qui s’entre-tuaient. La réalité, en deux mots, c’est ce que dit M. Garnier, celle d’une violence portée par des individus de plus en plus jeunes – douze, treize, quatorze, quinze ans. Aujourd’hui en Seine-Saint-Denis, dans l’Essonne, dans le Val-d’Oise, la plupart des affaires criminelles – on n’est plus dans le domaine des délits, des incivilités – auxquelles nous sommes confrontés en tant qu’animateurs de quartiers concernent ces jeunes-là. Ainsi les problèmes de viols, d’agressions sexuelles se manifestent rela-tivement tôt.
Mais je voudrais quand même terminer en disant qu’à mon avis le sentiment d’insécurité est assez disproportionné ; autant je trouve qu’effectivement l’insécurité est une réalité incontestable, autant il y a une espèce desentimentd’insécu-rité amplifié, qui paradoxalement peut nourrir l’insécurité.
Thierry Guerrier
Qu’entendez-vous exactement par là ? Il semble paradoxal que d’une part vous souligniez que la nature des faits aujourd’hui les rend plus graves, même pires que ce qu’expriment les chif-fres, et que d’autre part vous disiez que le sentiment exprimé
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ne correspond pas à la réalité ou en tout cas est amplifié.
Ibrahim Sorel
Oui, car j’observe que les gens ont de plus en plus peur pour un rien, Des exemples pour être précis : récemment à Sarcelles, une famille d’origine, disons, européenne, a eu de gros problèmes. Elle avait tendance (notamment le chef de famille) à systématiquement appeler la police chaque fois qu’elle voyait des jeunes au pied de son immeuble. Je pense que c’est dû entre autres à tout ce qu’on dit sur l’insécurité, aux jeunes qui sont de plus en plus stigmatisés ; vous avez du coup des gens qui ont tendance à se méfier, à craindre tout regroupement de jeunes. Finalement, cette famille a eu de gros problèmes dans sa cité parce que les jeunes ont réussi à obtenir des indices sur les personnes qui appelaient la police ; la famille aujourd’hui n’habite plus cette cité. Cela veut dire que ce sentiment d’insécurité qu’on porte en soi peut alimenter l’insécurité.
Le problème c’est la peur. Aujourd’hui tout le monde a peur, que ce soient les gens des quartiers ou les policiers. Nous en parlerons peut-être dans les causes, mais c’est une situation que nous observons au quotidien.
Thierry Guerrier Un mot de Louis Gautier sur la perception et la réalité de la peur.
Louis Gautier
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Je crois que nous sommes à peu près tous d’accord pour dire que les chiffres rendent mal compte de la perception de sécurité. Toutefois les chiffres sont aussi des éléments de rationalité : quand on relève le nombre d’infractions constatées par les ser-vices de police et de gendarmerie, on est à un seuil qui n’est pas différent de celui de 1994. Ceci pour modérer les craintes d’augmentation.
Thierry Guerrier
Sur cette question, un des arguments du gouvernement Jospin est qu’à cause de la police de proximité, des nouvelles procé-dures, les gens font davantage état d’agressions commises à leur encontre ; donc la délinquance n’est pas forcément supé-rieure, ce sont les statistiques qui augmentent.
Louis Gautier
Il y a de multiples explications sur les chiffres et un gros tra-vail est engagé sur leur analyse. Or, dans l’analyse de ces chiffres il y a des faits qui ont été relevés et qui sont mar-quants, par exemple, la hausse de la délinquance chez les jeunes. Ainsi, le nombre d’infractions constatées chez les enfants de moins de treize ans a été multiplié par six… C’est cela qui est frappant, tout comme l’existence de zones de non droit dont a parlé Jean-Luc Garnier. Il faut relativiser là aussi, mais l’impression est suffisamment forte pour qu’on la prenne en compte.
Je ne suis pas persuadé que notre société est beaucoup plus violente que la société de 1950 ou de 1960 qui a eu tellement de violence en son sein et où il n’y a pas eu la réaction de rejet
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