Une autre face de Ségou
188 pages
Français

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Description

En fixant les regards sur Ségou, à travers le récit de vie de Bamadou, entrepreneur hors du commun, et d'autres figures légendaires de la "Cité des Balanza", l'anthropologie du patronat malien et africain se révèle ici à la dimension culturelle de la complexité du rapport pauvreté/richesse dans un espace qui offre l'opportunité de réussir partout dans le monde.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296803206
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Une autre face de Ségou
Anthropologie du Patronat Malien
Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Toavina RALAMBOMAHAY, Madagascar dans une crise interminable , 2011.
Badara DIOUBATE, Bonne gouvernance et problématique de la dette en Afrique. Le cas de la Guinée , 2011.
Komi DJADE, L’économie informelle en Afrique subsaharienne , 2011.
Hifzi TOPUZ, Un Turc au Congo , 2010.
Djakalidja COULIBALY, Agriculture et protection de l’environnement dans le Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire , 2011.
Lofti OULED BEN HAFSIA, Karima BELKACEM, L’avenir du partenariat Chine-Afrique , 2011.
Ngimbi KALUMVUEZIKO, Un Pygmée congolais exposé dans un zoo américain , 2011.
Essé AMOUZOU, Aide et dépendance de l’Afrique noire , 2010.
Pierre N’GAKA, Le Système de protection sociale au Congo-Brazzaville , 2010.
Bernard GOURMELEN et Jean-Michel Le Roux, Petits métiers pour grands services dans la ville africaine , avec la collaboration de Mamoutou Touré, 2011.
Issakha NDIAYE, Guide de la passation des marchés publics au Sénégal , 2010.
Xavier DIJON et Marcus NDONGMO, L’Éthique du bien commun en Afrique, Regards croisés , 2011.
Daniel KEUFFI, La régulation des marchés financiers dans l’espace OHADA, 2011.
Cedric ONDAYE-EBAUH, Vous avez dit développement ? , 2010.
Mahamadou ZONGO (sous dir.), Les enjeux autour de la diaspora burkinabé , 2010
Hamidou Magassa


Une autre face de Ségou
Anthropologie du Patronat Malien


Yεrεdɔn
Ségou, Village Cocan
E-mail : yeredon92@yahoo.fr
Du même auteur
« Papa Commandant a jeté un grand filet devant nous » (Essai), 1978 Editions F. Maspero, Paris & 1999, Editions Yèrèdôn, Ségou.
« Manuel d’auto-alphabétisation et de lecture en mandingue », 1978, Ed. Nubia, Paris.
« Avec Georges Perros », (Poésie) 1978, Editions EXIT, Paris (co-auteur).
« Profil ethnographique du peuplement touareg dans le Gourma (zone de l’Agacher ou Beli) », 1991, Institut des Sciences Humaines, Revue Etudes Maliennes, n° 45, Bamako.
« Garde-fous Textuels, vol. I & II » (Poésie), 1992, Editions Nubia, Paris.
« Promotion de systèmes agricoles durables dans les pays d’Afrique soudano-sahélienne » (Essai), 1994, Editions FAO-CTA-CIRAD (co-auteur).
« L’Afrique face au défi humanitaire », Forum de Solidarité, Fondation Partage, (Essai), 2000, Editions Présence Africaine, Paris (co-auteur).
« Une alternative à la crise de l’Afrique et du Moyen Orient », (Essai), 1996, Afrique et Développement, vol. XXI, Nos. 2&3, CODESRIA, Dakar (co-auteur).
« Pouvoirs locaux et décentralisation », (Essai), 1997, Alternative Sud, Volume IV (1997) 3, Editions CETRI/Harmattan, Louvain-la-Neuve, Paris (co-auteur).
« Gestion Intégrée des Ressources Naturelles en Zones Inondables Tropicales », (Essai) 2002, Éditions IRD, Paris (co-auteur).
« L’Office du Niger, Grenier à Riz du Mali » (Essai), 2002, Editions CIRAD/Karthala, Paris, (co-auteur).
« La pauvreté, une fatalité ? » (Essai), 2002, Editions UNESCO/Karthala/ Futurs Africains, Paris (co-auteur).
« Le pouvoir amour selon Jeli Baba Sisoko », 2007, (Essai) Editions OMEL, Bamako.
« Les identités régionales et la dialectique Sud-Sud en question », (Essai) Editions CODESRIA, Dakar, 2007 (co-auteur).
« Le développement au Mali : des mondes séparés ? », (Essai) Editions FRIDE, Madrid, 2008 (co-auteur).
« Islam et développement en Afrique de l’Ouest », Editions Haut Conseil Islamique du Mali & Friedrich Ebert Stiftung, Bamako, 2008 (coauteur)
« Le pli de l’oubli », (Poésie), Inédit
« Réception cartonnée » (Poésie), Inédit
« Ecoute au-delà » (Poésie), Inédit.
A nos pères Ségoviens
©Yeredon 2011

Ouvrage publié avec les concours financier des Établissements A. SIMAGA et technique des Éditions Yeredon, Ségou, 2010

Mise en page : PAO Bougou, Bamako, Mali – +223 6 676 22 00


© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54377-5
EAN : 9782296543775

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Le pouvoir se prend, mais la puissance, elle, ne peut que se dire. »
Jean Bazin
Avant-propos
Par la grâce de Dieu, de rencontres informelles et de séances d’enregistrement formalisées, nous avons fraternellement partagé l’idée de faire parler la mémoire contemporaine de Ségou à travers différentes figures économiques illustrées par la présence internationalement reconnue d’un homme, d’un destin. Il s’y est fortement implanté en ses pistes boueuses, chaotiques, obscures et chargées d’esprits, contre vents, crues et décrues, sur les rives masculine et féminine du fleuve Niger, majestueux en ce point stratégique de son parcours ouest-africain.
Pour ce faire, nous avons ensemble rendu hommage à la brillante œuvre de Marise Condé, Ségou I et II et aux travaux de tous les chercheurs qui se sont intéressés à ce pays des « banmaanan » (ceux qui refusent le maître). Ce qui nous a interpellé sur notre propre devoir de génération à l’égard d’une vieille cité qui nous a vu naître, grandir, prendre de l’âge et à laquelle nous dédions ces pages, blanches et noires, à travers un singulier récit de vie. Mungo Park, l’exploiteur Irlandais du 18 ème siècle, dans son V oyage à l’intérieur de l’Afrique, nous y avait déjà précédés sous le règne de Monzon Diarra. Il fut émerveillé par l’opulence et la civilisation qu’il a rencontrées à Ségou. Après son second séjour, malheureusement soldé par une disparition tragique, Ségou venait de naître à l’attention du monde entier.
Capitale-cité des Bambaras depuis Biton Coulibaly, Ségou se dit en ne se laissant pas dire : « Maa bè maa kôn Segu la, maa si Segu taabali tè » (les gens peuvent se devancer à Ségou mais chacun est obligé de s’y rendre !) En effet, par sa position géographique centrale, point nodal de diverses communautés ouest-africaines, la ville de Ségou est un passage obligé, un carrefour sur tous les axes routiers des voyageurs au Mali. Par son prestige historique, Ségou est, de gré et de force, entré en rivalité coloniale et postcoloniale avec Bamako, capitale du Soudan Français, puis de la République du Mali, qui fit partie de son domaine royal du Bèlèdougou. Et aux sens propre et figuré de principal site d’un état guerrier, de lieu de pouvoirs et de contre-pouvoirs plus ou moins occultes, Ségou évoque plutôt la complexité, symbolique et réelle, de la vie et de la mort. En cette perception homonymique, Ségou et la mort, il est entendu que les gens se précèdent obligatoirement dans la vie, hiérarchisée par essence biologique et culturelle, car chacun est, ici-bas, jour après jour, un mortel.
Dans une belle formule qui mit en évidence le caractère aristocratique, intriguant et guerrier de cette cité du « Festival sur le Niger {1} », Yeli Soumounou disait, avec l’éloquence du cordonnier devenu griot : « Segulatigè ka gèlèn ni Duniyalatigè ye » (la traversée de Ségou est encore plus difficile que celle du Monde). Pour relever les défis existentiels, palpables et mythologiques, d’un tel lieu calmement surchargé de sens et de contresens, nous avons trouvé en la personne de Amadou Ousmane Simaga dit Bamadou, une figure emblématique des combats de jour et de nuit que livrent les citoyens de Ségou pour être de ce monde, tout en préparant soigneusement l’au-delà. L’homme se reconnaît, avec une certaine délectation rétrospective, cordonnier d’origine. Il est devenu célèbre par la maîtrise du transport routier en autobus sur des itinéraires interurbains impraticables à l’époque.
Du point de vue de l’entreprise à caractère socioéconomique, il reste cependant dans la même continuité de service patrimonial de cordonnier qui soulage ses clients, ses ex-maîtres, dont les pieds et les chaussures trouvent ainsi le confort collectif d’un moyen de transport moderne hors de la portée de leur bourse individuelle. L’intérêt de son œuvre de capitaine d’industrie Ségovienne est celui d’une franche rupture épistémologique avec les normes locales de l’accumulation du capital dans un contexte culturel d’échanges peu monétarisés à l’époque.
En réaction holistique à l’actuelle dépression environnante de Ségou, les « Établissements Simaga » sont d’abord, par un judicieux renversement des rôles et des statuts, la réussite contemporaine de la vocation d’une famille « à qui on donne » en une localité princière déchue qui n’a plus rien à offrir. Et peu importe, la classification catégorielle dominante en noble, esclave ou en caste, liée à des conceptions datées des rapports de l’homme à la nature et aux croyances ancestrales animistes car chez Dieu, le plus méritant est le plus pieux.
Bamadou à Ségou est un homme comblé, craint, respecté et parfois mal aimé parce que suspecté d’être en quête de revanche sociale tant son approche de gestion « militaire » d’une entreprise civile choque fortement la culture locale. Un adage dit que « Segu ni ngana tè ban nka Segu tè ngana to » (Ségou ne manque jamais de célébrités mais Ségou les élimine toutes » Dans le chassé-croisé des regards envieux, visibles et invisibles, nous avons voulu savoir pourquoi, comment et à quelles finalités l’opinion publique se donne un jugement si expéditif sur cet homme. Pour accorder à l’état brut de cette problématique anthropologique tout le traitement scientifique rigoureux qu’il exige, nous avons tout simplement donné la parole à plusieurs interlocuteurs éminents : le personnage central, son fidèle ami, un non ami et d’autres témoignages sur d’illustres figures de la cité des balanzan {2} « car la vérité ne saurait être contraire à la vérité : elle s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur » selon Ibn Rochd (Averroès).
Ces avis et contre avis, recueillis en Français et en Bambara, en leur propre style langagier, sont le corpus qui va nourrir nos propres réflexions sur la nature identitaire très complexe de la violence, légitime et illégitime, qui fonde la crainte et le charme discret de Ségou, considéré à tort ou à raison comme la Cité-État de la Trahison et ce, depuis la prise du pouvoir par les tonjon {3} au début du 18 ème siècle. En tous les cas, il s’agit à présent d’un grand théâtre à ciel ouvert où les citoyens et citoyennes, fiers d’être des Segukaw (gens de Ségou), ont plaisir à s’épier pour se défier en permanence sur une très vaste scène royale embusquée d’esclaves esclavagistes.
Présenter in memoriam la Cité de Ségou {4} à travers les limites contemporaines établies par le souvenir d’un individu éclaire deux et une même manière de voir et de s’entrevoir. Bamadou est donc ici un prétexte introductif à un texte pluriséculaire sur Ségou dans le contexte postcolonial mondialisé de ce village planétaire. En jetant un regard rétrospectif sur ses voisins proches {5} (les Peulhs du Macina, les Kounta de Tombouctou et les Touaregs de l’Azawad) et lointains (les Français), nous avons relu des auteurs qui y ont fait œuvre d’exploration anthropologique à forte épaisseur historique. A l’échelle horizontale et verticale de sa grandeur et décadence, Ségou, c’est aussi New York, avec les mêmes sous entendus et mal entendus presque inhabitables, inhospitalières.
En vous souhaitant bonne lecture, du plus récent aux plus anciens évènements, que Dieu nous accorde pardon et miséricordes pour la collecte, l’écriture, la lecture et le commentaire de ces curiosités Ségoviennes {6} .
I. Un destin (dakan) à Ségou
C’est à travers vingt trois (23) sous chapitres que nous allons tenter de fixer le portrait de Bamadou, son enfance, sa jeunesse, son âge adulte et sa vieillesse entamée, dans un environnement humain subtil avec lequel il a méthodiquement composé des liens et des ruptures qui ont internationalement forgé sa personnalité assez exceptionnelle à partir de Ségou. Il répond ainsi au hadith du Prophète Muhammad (PSL) qui dit que : « Chercher à gagner sa vie, pour soi-même, pour ses enfants, pour ses parents âgés, est un jihad. » (Tabarani)
I.1. « Le fils du colonialiste » à l’école primaire et dans la rue
Merci Monsieur Magassa, tout le plaisir est pour moi de recevoir votre initiative pour faire connaître mon parcours. Né à Ségou {7} , grandi à Ségou, autochtone de Ségou, du plus grand ancien quartier de Ségou (Sokalakônô), j’ai vécu toute mon enfance dans ce quartier {8} . Mon jeune âge, je l’ai passé dans ce quartier avec les proches de ce quartier, parce que dans la conception de la famille africaine, quand on est jeune et du même quartier, c’est comme si on est de la même famille. Alors, je peux quand même retenir comme amis d’enfance Mamou Traoré, on peut avoir beaucoup de camarades, mais l’amitié qui me lie à lui est exceptionnelle. Fonctionnaire retraité, il vit à présent dans le même quartier que moi. Le second ami d’enfance, c’est Mamadou Diarra, du quartier « Bamanankin {9} », on a été admis à l’École Régionale en 1942, à sept ou huit ans environ, et paix à son âme, ce n’est qu’à sa mort qu’on s’est séparés.
En ce qui concerne nos jeux de l’enfance, vous savez qu’on habite en bordure du fleuve, mon domicile familial longe le Niger, on avait la natation comme jeu d’enfance, le barrage de Markala n’était pas encore fonctionnel. On traversait le fleuve à la nage, il y avait à Sokalakônô la berge qu’on appelait « Faka » et une autre qu’on appelait « Mamari kônin » (petit marigot de Mamari). Notre jeu préféré du week-end était le football. On n’avait pas de ballon industriel, on fabriquait nous-mêmes artisanalement notre ballon, avec le « nsiminikolo » (la noix du palmier doum) qu’on enroulait avec du chiffon. Notre terrain de sport s’appelait « dugalennikôrô » (sous le « doubalen {10} »), la place face à la Grande Mosquée. Ce terrain de football existe toujours et nos enfants et petits enfants continuent à y jouer.
Dans notre voisinage, il y avait le quartier administratif et la résidence des européens, on y avait des camarades. Et je distingue la camaraderie de l’amitié. On y avait des camarades et j’étais l’un des privilégiés à fréquenter ces lieux fermés. Mon père étant le cordonnier attitré des colons. Entre autres, l’administrateur des colonies qui s’appelait Robert Léon {11} . Il avait choisi mon papa comme cordonnier de référence qui faisait des sacoches en peau d’iguane, en peau de crocodile, des chaussures, ainsi de suite…
C’était son cordonnier et j’étais choyé par lui. De plus, mon père avait son atelier, à l’étage, dans la résidence de l’actuel Gouverneur de Région. Robert Léon avait dégagé une partie de la véranda du côté sud qui lui servait d’atelier. Etant le benjamin, le chauffeur de Robert Léon allait me chercher à midi à l’école pour venir déjeuner avec mon père, à la résidence de l’administrateur des colonies. Ce sont des souvenirs que je garde car chaque fois que je repasse devant le Gouvernorat, en allant à Bamako, je regarde à droite, pour voir la véranda où je rejoignais mon père.
Avec cette relation de mon papa, j’ai pu avoir en cadeau une petite bicyclette, rare dans le quartier, et mes camarades de quartier venaient me quémander un tour de bicyclette. Pour obtenir gain de cause, ils pouvaient me pousser sur ma bicyclette toute une matinée. Je peux citer les noms de certains de ces camarades comme Basalifou Koné dit Tipodia, un voisin du nom de Moussa Traoré dit Balanin (paix à son âme) et tant d’autres dont le rappel prendrait toute la journée. Tous des petits copains du quartier qui m’abordaient ainsi et m’appelaient « le fils du colonialiste. »
Dans la cour de l’école, il y avait aussi toute une équipe de petits copains. Quand j’ai commencé à avancer en âge sur les bancs de l’école, parmi mes camarades de classe, il y avait feu Moulaye Koné dit John, Bakary Traoré dit Kounbiri (tête baissée), du 1 er quartier, qui fut journaliste à Bamako, feu Adama Kansaye, qui fut Directeur de la Jeunesse, le Colonel Kokè Dembélé, vivant à Bamako, Mamadou Maïga, du 2 ème quartier, qui est enseignant à la retraite. Parmi mes promotionnaires, il y a Tidiani Guissé, ancien Ambassadeur du Mali, feu Colonel Koureissi Tall, ancien Gouverneur de la région de Gao et Moussa Sy également, ex Gérant de la Station Total. Indépendamment de ceux-ci, mes amis d’enfance, il y a Boubacar Bass, un ami, pour ne pas dire un frère consanguin et mon fils benjamin porte son nom (Encadré 1).
On a évolué ensemble jusqu’en CM1 et CM2 {12} , jusqu’à nos examens de bourse et de CEP {13} que j’ai passé en 1948. On était les premiers élèves admis pour Banankôrô {14} .

Encadré 1 : Feu Boubacar Simaga
Boubacar Simaga est parti à Paris à l’âge de7ou8 ans. Il étudia la comptabilité. Rentré récemment à Ségou, il s’y maria et y résida définitivement. En raison d’un attachement affectif particulier du fils benjamin pour son père, lui-même benjamin, il vivait sous le même toit que ce dernier avant une fin tragique à 28 ans, le lundi 31 mai 2010, jour de la foire hebdomadaire de Ségou. Il était fortement engagé dans la préparation du cinquantenaire de l’entreprise familiale et de la République du Mali. De commune réputation de Ségovien, il était apprécié pour son caractère agréable et courtois. Une banque de la place, située face à l’Hôpital Régional de Ségou, se nomme désormais « Agence Boubacar Simaga ».


Et le souvenir de beaucoup de maîtres qui nous ont enseigné comme Dongué Koné, en première année. Il fut le maire de Koutiala (paix à son âme). Monsieur Boubacar Bathily qui nous a enseigné également. Chaque année, ils changeaient de classe et je ne me rappelle pas tous les noms. Mon dernier maître d’école, au CEP et Bourse, était un français, André Brizelet, de même que celui de mes trois premières années, Elidert. André Brizelet était natif de Rouen. Il ne voulait pas que mon père interrompe mes études car il me trouvait intelligent.
Malheureusement pour moi, mon papa s’y est opposé quand il a appris que les sortants devenaient des instituteurs. Bien qu’on ait dans la famille des oncles instituteurs, il dit que lui est cordonnier de métier et que ce que j’avais appris suffisait car il va lui-même m’utiliser. Tel a été le cas de mon grand frère, feu Karamogo Simaga, paix soit sur son âme, qui a aussi quitté les bancs de l’école pour faire la cordonnerie. Ça lui a réussi car il a eu à l’époque dans la cordonnerie le diplôme d’honneur du Soudan Français.
Mes études secondaires à l’École Régionale de Ségou ont donc été interrompues par la volonté de mes parents. Nous, quand un papa disait « fais ça », on était obligé de le faire parce qu’un papa ne va jamais vous mettre sur un mauvais chemin. Cela ne m’enchantait pas mais j’ai respecté scrupuleusement la volonté de mon père. Et j’avoue que je ne le regrette pas aujourd’hui car cela ne m’a pas empêché de continuer les études par correspondance. Pendant les vacances scolaires, je retrouvais à Ségou mes camarades de classe qui étaient allés à Bamako au Lycée Terrasson de Fougères. Je consacrais un laps de temps avec eux pour ne pas rompre mes relations d’enfance avec eux. J’avoue que je n’ai pas joui de ma jeunesse car mon seul plaisir, c’était le travail.
Moi, dès mes premières années de l’école, je faisais la cordonnerie pendant les vacances avec mon papa. Je le faisais de concert avec mon cousin, le Professeur de Médecine Dédéou Simaga, un frère consanguin. Dans la famille Simaga, il est le seul que je considère comme un frère consanguin, pour ne pas dire qu’on est des frères jumeaux. Dédéou et moi, nous nous estimons de manière inestimable. C’est un fait de Dieu car le père de Dédéou, feu Karamogo Dédéou était également un ami inséparable de mon papa et la mère de Dédéou, feue Fanta Soumounou, était également l’amie inséparable de ma maman, Diodo Gakou. Ce sont des liens de Dieu, mon père, feu Ousmane Simaga avec feu Karamoko Dédéou, amis inséparables, bien que mon père fût l’aîné, ma maman Diodo Gakou et Fanta Soumounou, amies inséparables et Dieu fait bien les choses car Dédéou et moi, on était des amis inséparables. Pendant les vacances, on faisait des petites chaussures, des porte-monnaies « jèmènin » que les femmes portaient et on les vendait le lundi aux foraines. C’est ainsi qu’on avait nos ressources et on n’avait pas besoin de déranger nos parents, on avait de quoi subvenir à nos besoins et le reliquat, on le donnait à la maman ou au papa. Dans la famille Simaga jusqu’à présent, Dédéou n’a pas plus ami intime que moi.
Pendant les vacances et après avoir quitté les bancs de l’école, on avait notre groupe de jeunes, de même classe d’âge. Il était composé du même Mamou Traoré du quartier, de feu Mamadou Konandji Traoré dit Kolokani, de notre quartier. On organisait des surprises parties sous l’égide de nos aînés du quartier : Moustaf Niang, Garan Kouyaté, Zankè Coulibaly, feu Ataher Maïga, Ministre de Modibo Keïta. Ils organisaient ces fêtes dans la concession actuelle de la famille Basalif Koné, dans la grande cour appelée « l’avenir » . Nous, on était leurs « petits gosses » pour installer et ramasser les chaises et les tables. A ce lieu de danse, c’était de la musique jouée à l’accordéon par nos aînés et on allait les regarder et danser entre nous petits garçons.
Après cette période, il y a eu un peu de maturité, de nouvelles relations amicales avec de jeunes fonctionnaires arrivés à Ségou. Entre autres, il y avait le Magistrat Tahirou Coulibaly, le Magistrat en retraite Salif Kanouté, qui fut Président de la Cour Constitutionnelle. Ils étaient tous les deux Greffiers à Ségou. Nos surprises parties se déroulaient à l’époque dans l’actuelle résidence des magistrats. C’était vraiment le bon vieux temps, un amusement sain et l’amitié était sincère parce que jusqu’à présent on se fréquente, Salif et moi. On a beaucoup vécu dans le sport aussi.
L’ambiance entre les jeunes, c’était la sincérité, la cordialité. On ne connaissait que le football, pas d’autre sport. Mais nous voyons les Européens qui étaient là à faire du volley, du basket, de la boxe, du vélo. Le sport pratiqué par nous, jeunes africains, c’était du football. Il y avait une équipe à Ségou, l’Association Sportive de Ségou (ASS), avec les Moustaf Niang, Ataher Maïga, Zankè Coulibaly, Garan Kouyaté comme animateurs jusqu’à la fusion des clubs. On était les ramasseurs de ballon de l’ASS. Au niveau du quartier de la Mission Catholique de Ségou, il y avait une autre équipe qui s’appelait la Jeanne d’Arc (JA). C’étaient les deux équipes qui faisaient la compétition entre elles et aussi avec les équipes de Bamako.
La rivalité Bamako-Ségou passait aussi par le football. On était les ramasseurs de ballon jusqu’à ce que nos aînés nous laissent le champ libre. Ayant pratiqué du sport sur le terrain, de par ma constitution physique trapue, j’étais une barrière infranchissable (rires). Autant à l’avant centre pour faire du forcing, autant à l’arrière centrale. Après nos aînés, il y a eu la période de fusion, les deux clubs, la JA et l’ASS ont fusionné et on m’a nommé comme Président du Club. Après mûre réflexion sur la dénomination du nouveau club, ce fut la Jeunesse Sportive Ségovienne (JSS). C’est moi qui ai donné le nom JSS et c’est moi qui fus le premier président de la JSS.
I.2. Les nobles et hommes de caste
Que pensez-vous de la classification sociale au Mali en nobles et hommes de caste, dont le garange (cordonnier) que vous êtes ?
Ah, Mr Magassa, c’est une très bonne question ! Je la trouve très pertinente. Je suis vraiment fier de ma caste de garange. Cette fierté, je l’ai reçu de mes parents. Nous sommes originaires du Diafounou, dans la région de Yélimané {15} . La grande famille se trouve dans le Diafounou jusqu’à nos jours. Une grande notoriété parce que dans le Diafounou, les Simaga et les Doucouré {16} , c’est des frères. On peut nous appeler Doucouré comme on peut appeler les Doucouré, des Simaga. Bon ceci dit, notre famille Simaga a sa particularité. Quand on dit un garange, nous sommes des cordonniers, des artisans. Cela ne veut pas dire que nous sommes une caste faible. On s’en glorifie parce qu’on se connaît. On a quand même à ce jour un tarik (récit généalogique) de nos ascendants jusqu’à moi.
Comment les Simaga sont-ils arrivés à Ségou ? J’ai ce tarik là et je peux vous communiquer le détail. C’est le Shérif Ismael Haïdara de Fèz qui est venu dans la zone faire une tournée. Du Diafounou, il est venu dans la zone de Ségou. En arrivant dans la zone de Ségou, il était en compagnie de notre ascendant qui s’appelait Moussa, Moussakoronin (le petit vieux Moussa) Simaga, et avec toute sa suite de talibés (écoliers coraniques). Arrivé à Ségou, il a rencontré le roi Bambara de Ségou. Quand il a un peu séjourné, vous savez les rois Bambaras, ils ont toujours besoin de marabout pour leur faire des bénédictions. Le Shérif Ismael a été consulté par le roi Bambara de Ségou qui lui a demandé de lui faire des bénédictions car il a besoin d’un homme de confiance dans l’équipe qui l’accompagne pour assurer « la transition du règne » au cours de ses déplacements et vérifier les zones dans tout le pays.
Le Shérif lui dit « j’ai ce monsieur en qui j’ai confiance, c’est un Simaga que j’ai amené du Diafounou, tout dépendra de son accord. » A cette époque, d’après ce qu’on nous a dit, Moussa était célibataire, il n’était même pas marié et avait la quarantaine. Après toute consultation, le Shérif Ismaël, dans ses recherches nocturnes, a vu qu’il ne s’était pas trompé dans le choix. Et que ce choix pouvait faire l’affaire du roi. Et Moussa, sans tergiversations, a donné son accord disant qu’il se met à la disposition du Shérif et du roi. C’est ainsi que nos ascendants ont connu Ségou. J’ai la brochure qui comporte le nom de la femme qu’il a marié à Ségou, elle est de caste forgeron et on l’appelait Nana.
L’origine des Simaga de Ségou commence par là. Mais ils nous ont dit également qu’au passage d’Ismaël le Shérif, à quelques vingt kilomètres de Ségou, il a eu quand même à « quitter » des compagnons qui ont formé le village de Siribougou. Mais Siribougou a deux composantes, deux quartiers ; en bordure du goudron, c’est des Bambaras et le quartier au fond fin, c’est les Shérifs, les Shérifs de Siribougou. Après que Moussa soit resté à Ségou avec le roi, le Shérif a continué sur Sansanding. Et c’est là où il a eu à installer des Shérifs de Sansanding dont les Gaoussou Haïdara, les Yaya Haïdara, sont originaires.
J’ai eu toutes ces informations auprès de mon papa parce que j’ai toujours été curieux dans ma vie et disposé à apprendre ce que je ne connais pas. Voilà grosso modo ce que je peux vous dire. La caste Simaga, au Diafounou, veut dire « le propriétaire de cheval » et quand on nous fait des éloges, on nous dit Simaga Gori. Parce qu’il y a deux Simaga, les Simaga Dougoutake, c’est les Simaga forgerons dans le cercle de Banamba. Nous sommes les Simaga Gori du Diafounou. On s’en glorifie. Et on a eu tous les avantages dans la cordonnerie. C’est un métier. Ceux qui portent le nom Fané ou Ballo, c’est des forgerons ou des bijoutiers mais les gens lui ont donné un autre sens. Nous les Simaga, en tant que cordonniers, on est fiers de notre caste (rires).
I.3. Les colons français et libanais de Ségou
Depuis le temps des « 3 èmes chasseurs {17} » à Ségou, pendant la 2 ème guerre mondiale, ma famille s’est liée avec ces militaires français et j’ai pu les fréquenter sans complexe. Indépendamment de cela, après l’accalmie dans tous ces pays, dans mes activités professionnelles, quand moi-même, j’étais au volant du véhicule pour faire le transport, le routier, il y a avait toute une colonie de commerçants libanais à Ségou. Je me souviens de certains noms. Il y avait Najim Moujahid, Boulbès qui était là, Dergam qui était là, Moukarzel qui était là, la famille Saadé qui était là, ils sont encore présents sur le marché. Il y avait la famille Watchi, il y avait Naja & Frères. Tous ceux-ci étaient mes clients. J’ai eu une certaine confiance auprès de cette colonie libanaise commerçante. Au lieu de se déplacer jusqu’à Bamako, ils me faisaient la liste de leurs besoins, avec les fonds nécessaires, et je faisais le marché à leur place dans les différents magasins.
La confiance a tellement régné que je me déplaçais avec des fonds importants pour l’achat des marchandises et charger tout le véhicule qui faisait la navette Ségou-Bamako. Ils représentaient un marché capital pour moi-même. Sans compter qu’il y avait quand même des commerçants maliens qui avaient évolué auprès de ces libanais. Il y avait la famille Tidiani Sy et Mamadou Sy qui étaient des commerçants qui avaient du flair en son temps. Il y avait Babougounè Sanogo, à la retraite comme moi et ses enfants ont repris le relais, ils se défendent très bien. Il y avait également Amadou Debo, les Mamadou Koumaré, les Aly Guindo qui faisaient les pièces détachées de bicyclette etc.
La colonie européenne à Ségou, c’était quand même les cadres de l’Office du Niger. Des fonctionnaires. Les seuls français commerçants installés à Ségou que j’ai connu à mon jeune âge, c’étaient Tricon et Raoul Vessier. Tricon faisait de la boulangerie, de la brasserie. Raoul Vessier, lui faisait des produits locaux, de l’arachide, des noix de karité. Il y avait Hugon également qui faisait la même activité que Vessier. Georges Masson, aussi, dans le même secteur. Pendant la campagne agricole, il y avait de l’arachide et tout ce qui est produit vivrier. Il y avait aussi d’autres sociétés coloniales telles que Peyrissac, Chavanel, Maurel & Prom, Vézia, la CFAO {18} , le Niger Français, une filiale du Groupe Unilever. Le gérant africain de Niger Français était Moussa Mangana. Le basin riche de Ségou venait de leur département tissu, en plus des matériaux de construction. Les autres faisaient les cycles, de la quincaillerie, des produits agricoles, de la parfumerie, de l’épicerie, le ciment. Après l’indépendance, ils n’ont pas pu tenir et sont rentrés en France, en Côte d’Ivoire ou au Sénégal.
Comme ville, Ségou venait automatiquement après Bamako, avec la colonie des français de l’Office du Niger, des sociétés commerciales françaises, de l’administration coloniale, des officiers de l’armée française et des différentes zones de l’Office du Niger (Markala, Niono, etc.).
Et comme lieu de distraction, il y avait le « Ségou Club {19} ». A notre jeune âge, on allait y contempler les français qui faisaient les jeux, le sport, les salles de lecture et tout ce qui s’en suit. C’était quelque chose de génial. Une belle vue sur le Niger. Il y avait le volley-ball, le basket-ball, la pétanque, le tennis. Je faisais partie d’une équipe de pétanque. Je me souviens du nom d’un professeur de gymnastique qui s’appelait Pétrichi, un grand pétanqueur. Tout le monde n’avait pas accès au « Ségou Club » , on était privilégiés, on était une demi douzaine d’africains à le fréquenter à cette époque. Il y avait un peu de tout au « Ségou Club » . Des boys cuistots qui faisaient des amuse-gueules, des brochettes et tout ce qui s’en suit. C’était la vie en rose.
I.4. Le commerce de la traite coloniale
Pour mémoire, à l’époque coloniale, il y avait quelques sociétés commerciales européennes, à Ségou, une région agricole, il y avait Raoul Vessier, une des grosses pointures, la maison Vézia, la maison Chavanel, la maison SCOA {20} , la maison CFAO, il y avait Hugon, Georges Masson, le Niger Français, entre autres, Ségou était une place importante de produits agricoles.
Ces différentes sociétés coloniales avaient comme acheteurs de produits des hommes d’affaires soudanais appelés « acheteurs de produits », nos papas à l’époque. Il y avait Beye Tamboura, Bamadi Kouyaté, Diawoye Kouyaté, Basekou Djiré, Bafan Diabaté et frères, Hadi Koné, Mamadou Magassa {21} , qui faisait l’acheteur de produits et le transport aussi, je me souviens également qu’il avait un camion T 45 ailes plates, une bonne génération à l’époque. Babaye Bâ et la famille Diallo, Madani Diallo et tous ses frères, du Foutakakin {22} , Dramana Nour N’Diaye étaient aussi des acheteurs très importants qui allaient jusqu’à Monipé pour des produits. Sans oublier Issa Traoré dit Isa Bama {23} , un acheteur très dynamique. De même que son frère Yacouba Traoré qui était de notre quartier. Il y avait aussi la famille de Dramane Koumaré, face à la famille de Gaoussou Diarra. Tidiani Diallo et son associé Souleymane Traoré, Basidi Diarra et Faradji Diarra du 4 ème quartier.
Tous des acheteurs de produits, certains avaient leur propre véhicule, d’autres empruntaient les véhicules de transporteurs indépendants, pour fréquenter différentes foires. La plus importante était la foire de Dioro qui durait deux à trois jours, du jeudi, vendredi jusqu’au samedi. Cette foire était animée. Après Dioro, il y avait la foire de Konobougou, la foire de Cinzana, la foire de Konodimini, la foire de Katiéna, un marché très important. Ils allaient jusqu’au Bani, jusqu’à Douna, jusqu’à Bla, pour collecter des produits. Certains acheteurs allaient jusqu’à Fana, assez distant. Il y avait le petit marché de Zambougou également. Sans compter la foire même de Ségou, le lundi, qui recevait beaucoup de produits que les paysans transportaient par charrettes ou par pirogues. Le lundi de Ségou, c’était la fête au village.
Les produits agricoles de la zone de Ségou qu’ils allaient chercher sont l’arachide, surtout du mil, le gros et petit mil, le haricot, les amandes de karité et le beurre de karité. A l’époque, le riz n’était pas sur le marché. Ces acheteurs de produits pratiquaient avec les paysans une sorte de dumping, de troc, il y en avait qui amenaient du sel, ils échangeaient une partie en sel et une partie en liquidité. Les produits les plus convoités par les paysans étaient surtout le sel et le sucre. Le tissu n’était pas tellement commercialisé, sauf à la veille des fêtes, les acheteurs fournissaient aux paysans des pièces de tissu.
En fonction de la capacité de chacun des acheteurs, les maisons coloniales les préfinançaient. A la veille de ces marchés, ils leur donnaient des petites coupures en billets de banque tous neufs. Les dessins attractifs montraient des têtes tressées suivant les différentes civilisations et régions. Ce qui attirait beaucoup les paysans. Il y avait des jetons rouges et blancs qu’on appelait « tanga tanga, tama tama, tama fila, tamafila ni tanga, dôrômè, dôrômè fila {24} » ainsi de suite. A la veille de la campagne de commercialisation, ils avaient des cantines qui servaient de coffre fort pour ces billets de banque, bien sécurisés avec eux.
Tous ceux-ci me convoitaient pour transporter leurs produits. A chaque marché, j’avais de la clientèle à gogo. Avec mon parc, moi-même, j’étais au volant du véhicule. Et avec un ou deux camions supplémentaires, j’avais des chauffeurs à dispatcher entre les acheteurs.
Après ces foires rurales, il fallait en venir au commerce un peu moderne. Il y a le commerce des commerçants qui ont des boutiques, avec des produits importés (le tissu, le sel, le sucre, la farine, etc.) et le commerce des commerçants qui sont des acheteurs de produits agricoles. C’est ainsi que les sociétés commerciales coloniales approvisionnaient leurs succursales de Ségou à partir de leurs directions à Bamako. J’avais une clientèle captive avec toutes ces boîtes, pour transporter pour eux. Indépendamment de l’approvisionnement des succursales, il y a d’autres commerçants Ségoviens (les frères Tidiani Sy, Mamadou Sy, Mamadou Koumaré, Baba Dougounè Sanogo, Aliou Guindo, Amadoun Bégué, les libanais Najim, Emile Bousaher, Boulbès, Watchi, Naja) qui venaient à Bamako et dont j’assurais régulièrement le transport.
L’exportation de ces produits agricoles de Ségou se faisait le plus souvent par la navigation fluviale à Koulikoro, par les chalands de centaines de tonnes, avec Mr Petit, le directeur français des « Messageries Africaines ». L’embarquement de Koulikoro se faisait ensuite dans des wagons de chemins de fer en direction de Dakar, principale voie d’importation et d’exportation. A l’époque, la destination Abidjan n’était pas très développée.
J’assurais également le transport des colons (paysans) de l’Office du Niger. Après la récolte, les colons de Haute Volta, parmi lesquels des Samogo, des Mossi, étaient des locataires de véhicule. J’assurais leur transport par familles de travailleurs saisonniers qui achetaient des bicyclettes, des habits, des produits qu’on ne trouvait pas en Haute Volta. Famille par famille, je pouvais charger quarante passagers dans le camion en direction de Nouna, Tougan et Ouayigouya. Sur cet axe, il n’y avait pas de station service, on avait des fûts de deux cent litres de carburant qu’on mettait dans le camion, avec jerricane et raccord, pour faire le plein des réservoirs. A l’époque, c’était le bon vieux temps, j’étais tout jeune, avec des camions flambant neufs. Je savais veiller au volant. De vingt heures jusqu’à cinq, six heures du matin, je circulais et je ne m’arrêtais que pour l’approvisionnement en carburant. Au retour, je faisais le ramassage de passagers, d’autres familles et clans, pour couvrir mes frais.
Je n’ai pas fait beaucoup la Côte d’Ivoire. Ce n’était pas régulier mais occasionnel. On faisait le transport de bétail sur Bouaké, Abidjan et Yamoussokoro. Et au retour, la cola.
Affaire de Sakoïba ? (Encadré 2) Vous savez l’affaire Sakoïba, je crois savoir que c’était une affaire politique. Moi, dans ma vie d’opérateur économique, je ne me suis jamais donné à la politique. Je suis resté en marge des choses, pour ne pas perturber mes activités. Parce que chacun a sa passion, ma passion, c’est le business, et d’autres ont la passion politique. On se complète. Alors, la politique, on est obligé de le faire mais il y a politique et politique. Sur l’Affaire de Sakoïba, je n’ai pas grand-chose à dire.
Depuis mon jeune âge jusqu’à ce jour, je n’ai jamais eu l’envie de faire la politique. Vous savez les affaires et la politique, ça fait deux. Il faut avoir une option. Moi, mon option, c’est de m’occuper de mes affaires. Et d’autres ont une vocation d’homme politique. Le politicien fait sa politique et l’homme

Encadré 2 : Affaire de Sakoïba
La version officielle sur les évènements de Sakoïba évoque la création d’un parti politique des Bambara dénommé Union Démocratique Ségovienne (UDS). Il est imputé aux militants de ce parti l’assassinat de l’agent de Police, Badji Diarra, dans la nuit du 21 janvier 1959. Ensuite, des militants du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) de Sakoïba furent attirés le 1 er février 1959 dans un piège qui leur coûta plusieurs blessés. Le lendemain 02 février, le militant UDS, Abdoul Wahab Traoré, tua 3 chefs de famille RDA et en blessa plusieurs autres à Ségou. Suite à ces incidents, Moussa Diarra et Gaoussou Diarra furent mis aux arrêts. Soucieux de maintenir la paix sociale, le Gouvernement du Soudan Français prit le 05 février 1959 un décret portant dissolution de l’UDS accusée d’être l’instigatrice des agitations.
Le 17 mars 1960, le Commissaire de Police, Yéli Doucouré, membre du Bureau Politique du RDA, l’Adjudant Chef de Police Ousmane Mariko et les Agents de Police, Kélé Sangaré, Zoumana Kouyaté et Klin Ouatara se rendirent à Sakoïfilala à la recherche de Tiètèmalo Coulibaly et de Dotoum Doucouré, soupçonnés d’animer des réunions clandestines au nom de l’UDS. Une altercation s’en suivit qui dégénéra très vite. Résultat : le Commissaire de Police, l’Adjudant Chef, les agents Sangaré et Kouyaté sont blessés. Le Commissaire expira le même jour à l’Hôpital de Markala tandis que Tiètèmalo (l’homme ne sera pas humilié), auteur présumé des faits, succombait le lendemain sous les coups de la foule ségovienne.
Cinquante et une personnes furent accusées d’une part, d’avoir illégalement reconstitué le Parti UDS, dissous par le décret du 05 février 1959 et d’autre part, d’avoir aidé et assisté Tiètèmalo Coulibaly dans les faits qui ont préparé l’assassinat commis sur la personne de Yéli Doucouré et les blessures commises sur les personnes d’Ousmane Mariko, Kélé Sangaré et Zoumana Kouyaté (source : Mamadou Kéita, Ségou, Histoire et Patrimoine, Alphalog, manuscrit).


d’affaires fait ses affaires. Il ya une complémentarité. Le pays ne peut pas aller sans politique et il ne peut pas aller sans affaires aussi. Nous les opérateurs économiques, nous nous occupons de nos affaires mais pas de la politique. Moi, ma conception est que les hommes politiques sont là pour gérer le pays politiquement et nous les opérateurs économiques, nous gérons le pays économiquement. Mais on a besoin l’un de l’autre.
I.5. Après l’indépendance en 1960
Je suis Soudanais (rires) ; oui, parce que mon acte de naissance est du Soudan Français. Mais après le changement, on est au Mali, je suis un Africain, je suis Malien aujourd’hui. Ségovien, autochtone titulaire de Ségou et j’en suis fier. Le siège social du groupe Simaga se trouve à Ségou bien qu’on ait toutes les activités commerciales et administratives à Bamako. Tout le travail de réflexion se fait au niveau de Ségou.
Quand il y a eu l’éclatement de la Fédération du Mali {25} , cela a poussé le Président Modibo Keïta à prendre ses responsabilités. Le courant ne passait plus entre le Sénégal et le Mali. Nos importations venaient des ports d’Abidjan ou de Dakar. Avec la création du franc malien, certains milieux disaient que c’était du socialisme à outrance. Les maliens n’ont pas compris, c’était dur et quelque chose de nouveau pour les maliens. Cela a créé un certain relâchement dans l’économie malienne.
Et l’État s’est substitué aux opérateurs économiques en créant des sociétés et entreprises d’état pour remplacer l’activité de tous ces commerçants étrangers au Mali. Il y a eu la création de la SOMIEX {26} , de l’OPAM {27} , et de pas mal de structures commerciales pour pouvoir desservir le Mali. Une nouvelle race de commerçants agréés maliens est apparue. Il fallait avoir une certaine surface pour avoir l’agrément, sorte de caution. Je ne me souviens plus exactement du montant de cette caution pour avoir l’agrément de commerçant. Ce qui a beaucoup fragilisé le commerce en son temps {28} . L’État a fait du forcing en créant des sociétés et entreprises d’État pour faire face aux besoins de la population.
Dans la période de 1968 à 1978, celle du CMLN {29} , le monde des affaires était dans un déséquilibre parce que ce n’était ni civil ni militaire. Cela a crée une période de transition que nous ne pouvons pas qualifier de positive. Économiquement, il y a eu un flottement.
Et pendant la période de l’UDPM {30} , de 1978 à 1991, on ne peut pas dire qu’il y a eu investissement à outrance. C’était à pas de caméléon. Vous savez que quand il y a coup d’État dans un pays, l’investisseur devient prudent. Période UDPM, il n’y a pas eu stabilité politique. Après le régime militaire, il y a maintenant un régime démocratique. L’investisseur ne vient dans un pays que quand il y a un régime démocratique, une stabilité politique qui correspond à une stabilité économique.
Après la démocratisation {31} , les affaires ont commencé quand même à jaillir. Le seul inconvénient est le manque de professionnalisation. On a vu sur la scène économique des soi disant opérateurs qui sont pour moi des nouveaux riches. Ils n’ont jamais fondé leur propre capital mais ont bénéficié des « avantages relationnels ».
Aujourd’hui, on voit le monde à l’envers. A notre époque, on se battait pour réussir, pour travailler au vrai sens du mot. Les gens qui viennent sur la scène économique maintenant voient l’argent facile, obtenu de relations tous azimuts. Nous, on est perdu dans la nature. Le professionnalisme ne fait plus son chemin. Le goût du travail ne se fait plus sentir. Je vous dis, Mr Magassa, entre notre génération et les suivantes, il y a un écart terrible. Les jeunes n’ont plus le goût de travailler mais celui de l’argent facile, des nouveaux riches. Je me demande si ces nouveaux riches font faire long feu. Et tout ça va jouer sur l’économie du pays. Nous, on s’est battu et les nouveaux riches voient tout à l’envers.
Et selon un Député de l’Assemblée Nationale face au Ministre des Finances, le Mali ne sera pas épargné par la détérioration économique mondiale. Et selon une personnalité Chinoise, même les cadavres vont sentir la déconfiture économique mondiale actuelle. Les cadavres vont le sentir dans leur tombe, à plus forte raison nous qui sommes sur terre.
Dans mon entendement, on est obligé de se mettre en veilleuse, ça demande beaucoup de réflexions. L’argent a disparu de la circulation parce que c’est entre les mains d’une minorité de nouveaux riches qui ne participeront pas au vrai sens du mot au développement économique du pays. Et je me demande quand on pourra pallier à cette double crise financière, malienne et internationale. Parce que la crise existe car nous travaillons avec l’administration, nous avons nos mandats et le Trésor n’a pas d’argent pour nous payer. Ce qui fait une crise terrible, tant sur le marché commercial que sur celui de l’emploi.
En cette période de crise économique mondiale, nous les pays en développement, on est totalement bloqués. Inventer dans ce remue ménage demande beaucoup de réflexions. On ne peut pas trop s’avancer et dire que ça va se passer comme ça parce que la chose a une dimension plutôt mondiale que nationale ou régionale.
I.6. Le cordonnier devenu convoyeur puis chauffeur mécanicien
Dans la vie professionnelle, j’ai eu à commencer comme cordonnier dans le grand vestibule de la famille, mon papa et mon frère ont modernisé l’atelier car on ne travaillait plus par terre mais sur table banc. On disposait de machines à coudre pour la cordonnerie moderne. Mon père était un des premiers à avoir ces outillages pour moderniser la cordonnerie du fait qu’il travaillait avec les administrateurs coloniaux. Je me souviens encore de la période dite des « 3 ème chasseurs », mon père réalisait beaucoup d’articles pour les militaires français du camp qui venaient réparer leurs chaussures et sacs avec mon papa. Et ils demandaient parfois à ma maman de leur préparer des plats traditionnels. Et je me souviens encore qu’en 1945/46, un adjudant chef des « 3 ème chasseurs » avait une voiture Citroën C4, décapotable, de couleur verte. Il a vendu cette voiture à mon papa en 1946.
En cette période de Loi Cadre {32} , il y avait les partis politiques PSP {33} et RDA {34} qui ont rapproché mon père pour lui demander de leur louer cette voiture afin de faire leur campagne électorale. Mon père leur a dit qu’il ne sait pas ce que c’est qu’une campagne et ils lui ont dit qu’ils vont lui payer de l’argent contre la location hebdomadaire de la voiture. Il a accepté en disant qu’il ne pouvait pas louer à un seul parti sans en faire bénéficier l’autre. C’est ainsi que le RDA avait une semaine de location et le PSP, une autre. Entre autres, Fama Kouyaté pour le RDA et Dahirou N’Diaye pour le PSP Les choses ont ainsi évolué et mon père n’en revenait pas avec les sommes reçues pour la location de cette voiture. Et jusqu’en 1948, la voiture marchait.
Après, il y a eu Dramane Coulibaly, qui était à l’Office du Niger, Mathieu Diallo, Infirmier major de l’Office du Niger, Aldjouma Touré, autre Infirmier major de l’Office du Niger, qui se sont associés pour acheter un car rapide neuf. Je me souviens, ils ont marqué en écriteau dessus « Bamako-Ségou-Banlieux » .
Comme mon père était l’ami des Toubabs Colons, un des ses amis à l’Office du Niger s’appelait Medas, un cadre européen de l’Office du Niger. Un jour, Medas lui a dit d’acheter un car plus grand pour faire le transport avec l’argent de la location de la voiture qui rentrait bien. En son temps, mon père avait une cantine métallique qui lui servait de coffre-fort. Mon père l’accrochait avec une chaîne à cadenas au pied du lit métallique sous lequel il le glissait. Il a donc dépouillé l’économie et a compté. Alors Medas lui a dit « Ousmane , mon père s’appelait Ousmane, je te fais confiance, tes enfants peuvent travailler dans le transport, je vais te garantir auprès de la Manutention Africaine avec l’économie que tu as réalisé. Ce sont mes amis, ils vont te livrer un car rapide Renault 22 places ». Grâce au concours de Medas et à l’honnêteté intellectuelle de mon papa, on a pu bénéficier de son aval auprès de la Manutention Africaine en 1949. On peut donc dire que le transport au vrai sens du mot a commencé en 1949. Sans jamais tenir le volant d’un véhicule, mon père a eu le flair du transport depuis les années 1949 où il a acheté son premier car Renault de 22 places.
Avec ce car rapide Renault de 22 places, mon frère a quitté la cordonnerie pour faire le convoyeur. Il a ainsi imité les Dramane Coulibaly qui faisaient le « Bamako-Ségou-Banlieux » . Mais, nous on faisait Bamako-Mopti, avec Ségou comme escale de passage. Je me souviens d’un premier voyage de ce car rapide à l’époque de Feu Dahirou N’Diaye, Gérant de la Maison Peyrissac, qui l’a loué pour le transport des pèlerins à la Mecque qui passaient par le Niger. Parmi les premiers pèlerins du quartier, outre Dahirou N’Diaye, il y avait la maman de l’actuel Imam, Saidna Oumar Thiam. Le car les a déposés à Niamey et ils ont continué jusqu’à Djedda à ce qu’on nous a dit.

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